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LA COMMUNAUTÉ
Histoire critique d'un concept dans la sociologie anglo-saxonne

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00827-5 EAN : 9782296008274

Cherry SCHRECKER

LA COMMUNAUTÉ
Histoire critique d'un concept dans la sociologie anglo-saxonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

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L'Harmattan

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Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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Logiques Sociales Série Sociologie de la connaissance dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une nature, une origine, une histoire, un pouvoir, des fonctions, des modes de production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions, analyses et interprétations sociologiques. La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa multidimensionnalité : corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité, mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence. Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire connaître, promouvoir et développer la sociologie de la connaissance. Elle s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent la trame de la vie individuelle et collective.

Déjà parus
FARRUGIA François, Le terrain et son interprétation, 2006. NAMER Gérard, Dérision et vocation, 2004. DELZESCAUX Sabine, Norbert Elias, une sociologie des processus,2002.

Sommaire
Sommaire In trod uctio n ... ... ... 7 Il 19 21
objectifs et constitution de l'objet 51

Première partie: Les principes fondamentaux Chapitre I Les définitions de la communauté Chapitre II
Les études empiriques

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méthodes,

Deuxième Partie: Les Communautés spatiales Chapitre III Les petites comm una utés Chapitre IV Les villes moyennes Chapitre V Du quartier à la banlieue Troisième Partie: De la communauté d'origine à la communauté virtuelle Chapitre VI Communautés en mouvement Chapitre VII Charbon, poissons, camions et savoir-faire Chapitre VIII Les communautés virtuelles C on clusi 0n .. ... Bibliographie Annexe Index des noms cités ln dex th ématiq u e

71 73 105 135 169 171 195 221 247 255

...

...

265
273 277

«Communauté peut être le mot chaleureux et persuasif pour décrire un ensemble de relations existantes, ou le mot chaleureux et persuasif pour décrire un ensemble de relations alternatives. Ce qui est le plus important peut-être, est qu'à l'encontre de tous les autres termes décrivant l'organisation sociale (Etat, nation, société, etc.) il semble qu'il ne soit jamais utilisé de manière défavorable et que l'on ne le distingue jamais d'un autre terme à connotation positive, ni qu'on l'utilise en opposition à un terme de cette nature. »

WILLIAMS Raymond, Keywords, London, Fontana Paperbacks, 1976, p. 76.

Introduction

«Aussi, le développement de la sociologie occidentale peut-il, d'une certaine façon, apparaître comme une tentative visant à faire face au désordre social résultant de l'effondrement de l'esprit de communauté en offrant une théorie de l'ordre social. »1

Le concept de «communauté» est un terme polysémique utilisé en sociologie pour désigner diverses situations sociales2. Jusqu'à présent, ce concept a relativement peu préoccupé les sociologues français, mais il n'en va pas de même pour leurs homologues américains et britanniques. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne la recherche autour de cette notion connaît une popularité considérable tout au long du XXe siècle. Son importance y est telle, que R. A. Nisbet l'a décrit comme « le plus fondamental des concepts élémentaires de la sociologie »3. Précisons tout d'abord que le sens du mot communauté est variable selon la tradition sociologique dans laquelle il s'inscrit. En France, il fait référence plutôt à un groupe social plus ou moins circonscrit partageant une caractéristique unique, très souvent matérialisé par des liens institutionnels (une communauté religieuse, la communauté homosexuelle, la communauté maghrébine), tandis que dans les pays anglophones, il désigne une réalité plus disparate composée d'un ensemble de personnes assimilées les unes aux autres en raison d'origines, de circonstances, d'un destin ou d'intérêts communs. Parallèlement, la notion peut évoquer une manière de vivre
1

BURKE Edmund III, « L'Institutionnalisationde la sociologieen France: sa portée sociale

et politique» in Revue Internationale des Sciences Sociales - L 'Epistémologie des sciences sociales, vol.xxxvi, numéro 4, 1984, p. 681. 2 Etymologiquement, ce mot «désigne le fait d'être en commun, cela même qui est en commun, et le groupe ou institution qui partage ce qui est en commun. » (CASSIN Barbara (dir.) , Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil, 2004, p. 243. 3 NISBET Robert A., La tradition sociologique, traduction AZUELOS Martine, Paris, PUF, 1984 [1966], p. 69.

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La communauté

ensemble caractérisée par la solidarité entre les membres d'un groupe et qui favorise le maintien ou le développement de la paix sociale. Habituellement, la communauté est conçue comme un état idéal; un but à atteindre. Comme nous verrons par la suite, l'application du concept implique, le plus souvent, une évaluation positive des relations entretenues au sein d'un groupe. Si cette évaluation reste d'actualité dans les pays anglophones, plus récemment en France les évocations de la communauté se sont assorties de la crainte du « communautarisme»4 impliquant le repli sur soi de certains groupes sociaux, conjugué avec leur antagonisme à l'égard de la société environnante. Cette description sommaire de la notion de communauté ne dit rien encore de sa complexité5. Il apparaîtra dans le cours de l'ouvrage, que le terme de communauté s'applique à une variété de circonstances à l'égard desquelles sont mobilisées une multitude de sous-entendus. Son statut en tant que concept est lui aussi variable, oscillant entre un emploi en tant que terme assez général pour désigner un ensemble social et celui d'une construction

idéaltypique destinée à l'analyse scientifiqued'un type de lien social.
Afin de comprendre les différents aspects de sa construction, ce terme est étudié ici, à la fois par le biais d'une présentation analytique du concept de communauté et par une description critique des recherches empiriques relevant de la sociologie ou de l'anthropologie de la communauté. En effet, on peut distinguer deux grands corpus d'écrits rassemblés autour du concept. Le premier est composé de réflexions théoriques concernant sa définition, son statut épistémologique et, plus étonnant peutêtre au regard de sa vocation scientifique, une évaluation des qualités de la réalité qu'elle désigne. Les community studies (études de communautés) constituent le deuxième. Ce sont des études d'ensembles sociaux, plutôt hétérogènes par leur objet, leur forme et leur valeur scientifique, auxquels les auteurs attribuent pour les circonstances, le nom de «communauté». Diverses méthodes d'investigation - généralement des méthodes de terrain sont appliquées à l'étude de l'organisation sociale de groupes dont les membres partagent un même espace géographique, exercent un même métier ou, depuis peu, communiquent via le réseau Internet6.
4 Cependant, les « communautaristes » anglophones évaluent positivement la « communauté» et souhaitent voir un renouveau de l'organisation communautaire. 5 G. A. Hillery recense quatre-vingt-quatorze définitions différentes de communauté parmi celles employées par les chercheurs: HILLERY G. A. Jr., «Definitions of Community: Areas of Agreement », in Rural Sociology, vo1.20, no.!, 1955, pp. 111-123. 6 Un nombre très réduit d'études de communautés ont été effectuées par des sociologues français, voir, par exemple, MORIN Edgar, La métamorphose de Plozevet, commune en France, Paris, Fayard, 1967, ou de BERNOT I. et BLANCARD R, Nouville un village Français, Paris, Broché, 1996.

Introduction

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Quel est l'intérêt de présenter au lecteur français aujourd'hui, ces textes, écrits en majorité avant 1970? Tout d'abord, la sociologie francophone s'enrichit depuis presque un demi-siècle grâce à son ouverture à la sociologie américaine, la sociologie britannique étant moins connue jusqu'à présent. Cette analyse des principaux travaux s'intéressant à la question de la communauté, dont seulement un nombre infime sont traduits en français, offre l'opportunité d'approfondir la connaissance de la sociologie anglophone par la présentation de faits et de questionnements nouveaux. En raison de la nature éclectique des travaux, nous retrouvons également de multiples références aux auteurs, aux démarches et aux approches théoriques déjà rencontrées dans d'autres contextes, enrichissant ainsi notre connaissance de faits abordés auparavant selon d'autres perspectives d'analyse. Ensuite, cette étude interroge la relation plus générale du concept de communauté avec la sociologie en tant que projet; son développement à la fin du XIXe et au début du XXe siècles accompagne l'émergence de la sociologie en tant que discipline autonome7. De ce fait, cette notion incarne certaines des craintes et des espoirs intrinsèques à la sociologie de cette époque, parmi lesquels la crainte de la dissipation de l'ordre et de la solidarité sociale, assortie, du moins dans certains cas, de la nostalgie d'un temps révolu caractérisé par des liens stables et des valeurs sûres. Parmi les espérances est celle de retrouver un lien social porteur de sens, on souhaite aussi allier le progrès social au progrès technologique à une époque où le développement de la production industrielle, en dépit de la confiance qu'on plaçait en elle, s'accompagne de la paupérisation des classes ouvrières, de la massification des populations et de l'essor de l'individualisme avec la dépersonnalisation conséquente des rapports sociaux. Du moins, c'est de cette manière que la situation est souvent décrite. D'autres préoccupations partagées avec la sociologie en général sont d'une nature plus épistémologique. Les chercheurs effectuant les premières études de communauté publiées à la fin des années 1920, sont confrontés aux problématiques relatives au statut de la discipline. L'une d'entre elles est celle de la scientificité de la recherche et de l'objectivité du sociologue, thèmes évoqués par Durkheim parmi d'autres8. Les interrogations concernant la scientificité sont accentuées dans le cadre des community studies qui tentent de réconcilier l'objectivité de l'analyse avec une méthodologie de collecte de données empiriques empruntée à l'anthropologie, engageant
7 Pour une histoire concise de la « construction» de la sociologie en tant que discipline, voir BERTHELOT Jean-Michel, La construction de la sociologie, Paris, PUF, 1991, (coll. Que sais-je ?). Son développement subséquent en France est décrit dans FARRUGIA Francis, La reconstruction de la sociologie française, Paris, l'Harmattan, 2000. 8 DURKHEIM Emile, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUP, 1937 [1895].

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La communauté

nécessairement la personne du chercheur. Les solutions adoptées offrent parfois beaucoup de ressemblances avec celles préconisées en anthropologie par des chercheurs aux prises avec la multitude des faits observés, à l'exemple de Malinowski aux îles Trobriand9. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que, même si à présent les études de communauté sont généralement considérées comme des études sociologiques, la distinction entre sociologues et anthropologues, entre sociologie et anthropologie, n'est pas si tranchée au moment où les premières études sont réaliséeslO. Nous trouvons dans ce domaine, à la fois la présentation de données empiriques objectivées par l'application de cadres théoriques parfois rigides et imposés a priori, et des cadres d'analyse beaucoup plus souples, souvent inspirées par les faits observés. Dans les études plus récentes, la préoccupation quant à l'objectivité et la scientificité de la recherche aura tendance à disparaître. En dépit des précautions prises en vue de la distanciation avec l'objet de recherche, une autre entrave potentielle à l'objectivité se révèle souvent plus difficile à gérer pour les auteurs des études, il s'agit de la question des valeurs11. En effet, quelle que soit l'époque, la communauté, fréquemment présentée comme révolue ou en voie de disparition, est quasi unanimement saluée pour ses qualités positivesl2. Les auteurs des community studies n'échappent pas à cette tendance cherchant très souvent soit à défendre, soit à restaurer la communauté étudiée. Nous verrons à maintes reprises au cours de la présentation des études que l'évocation des faits est très souvent assortie de l'expression de regrets en raison de sa déchéance ou de suggestions concernant des projets pour sa réhabilitation. La question de l'ingénierie sociale est un autre aspect de la problématique de la relation entre le chercheur et son objet. Le dilemme de l'engagement, souvent rencontré en sociologie, est remarquablement illustré dans le cadre des études de communauté. Selon certains, la scientificité du projet dépend de la capacité de l'auteur à maintenir un détachement par rapport au groupe étudié, alors que pour d'autres, dans certaines circonstances, une telle attitude serait difficile à adopter ou relèverait même de l'irresponsabilité.
9

MALINOWSKI Bronislaw, Les argonautes du Pacifique occidental, trade André et Simonne Devyver, Paris, Gallimard, 1963 [1922]. 10 W. Lloyd Warneravait étudié auparavantdes études de tribus aborigènes,A. D. Rees faisait
partie du département de géographie et d'anthropologie de University College of Wales, à Aberystwyth. Il Joseph Gusfield, entre autres, signale que les concepts cherchant à décrire le comportement humain ont comme caractéristique de dénoter et de connoter simultanément. Les concepts de communauté et société illustrent admirablement cette règle. Voir, GUSFIELD Joseph R., Community, a critical response, Oxford, Basil Blackwell, 1975. 12 SCHRECKER Cherry, « La communauté: la déconstruction d'un concept sociologique}) dans les Actes du Colloque: Construction et déconstruction de la réalité, Université de Poitiers (actes à paraître).

Introduction

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Comme toute étude sociologique, l'étude d'une communauté pose la question du choix d'un cadre théorique pour l'analyse des données recueillies pendant l'enquête de terrain. Du fait que de nombreuses solutions sont adoptées par les chercheurs dans le cadre des community studies, nous pourrons comparer l'effet des choix réalisés entre différentes perspectives sur l'analyse et la construction d'objets de recherche qui par ailleurs, ont de nombreuses caractéristiques communes13. Parmi les cadres théoriques ayant servi de base de community studies nous retrouvons l'analyse culturelle et le fonctionnalisme. D'autres études prennent comme point de départ la structure sociale, l'interaction ou la construction de l'idée par ses membres de l'ensemble en tant que communauté. Par ailleurs, certaines des recherches sont réalisées en dehors d'un parti pris théorique spécifique ou spécifié a priori. Le concept et les études de communauté intègrent et articulent plusieurs thèmes fondamentaux concernant la nature et le fonctionnement de l'ensemble social. Il s'agit le plus souvent de questions concernant le lien social et la manière dont il est mis en place et maintenu. Comme nous le verrons, le concept de communauté est opposé à celui de société, ce sont deux types de groupes sociaux caractérisés par des liens contrastés. Le premier est constitué par des liens familiaux, coutumiers, traditionnels et stables, alors que les liens contractuels du deuxième sont utilitaires et transitoires. De nombreux auteurs craignent que l'industrialisation et la dissipation des liens communautaires qui l'accompagne, entraîne la perte de l'ordre social, ordre situé soit au niveau de la société globale, soit maintenu dans l'interaction. Arborent-ils le spectre de la « question hobbésienne » de la guerre de tous contre tous, comme le suggère Yves Winkin ?14Peu le disent. En tout cas, la «désorganisation », la perte de traditions et l'atomisation sociale tant redoutées impliquent au mieux la perte de sens dans les relations humaines, au pire, en l'absence d'institutions intermédiaires, le danger d'une masse en quête de sens prête à « basculer comme un jeu de cartes [...] si l'individu approprié devait se présenter en proférant les assurances nécessaires en la forme des phrases patriotiques symboliques. »15Pour cette raison: «Aucune grande société ne peut exister
13Discussion que j'ai développée ailleurs: « La communauté villageoise en perspectives» in FARRUGIA Francis (éditeur), La connaissance sociologique, contribution à la sociologie de la connaissance, Paris, L'Harmattan, 2002. 14 WINKIN Yves, «Portrait du sociologue en jeune homme» in Erving Goffman, Les moments et leurs hommes, Paris, Seuil, 1988, p. 60. 15LYND Robert S. et LYND Helen Merrel, , Middletown in Transition: a study of cultural conflicts, London, Constable and Company, 1937, p. 509. N.B. Toutes les citations figurant en italique dans le texte sont traduites par moi-même à partir de l'édition référencée. Les citations extraites d'ouvrages français ou en traduction française paraissent en caractères ordinaires.

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La communauté

qui ne prend pas en considération (is careless of) cet élément de communauté de sentiment et d'objectif. »16 Nous devons replacer ces citations dans leur contexte historique. En cette période d'avant guerre la menace décrite par Lynd était bien réelle et de nombreux citoyens allemands, parmi eux des intellectuels juifs ou dissidents, avaient émigré vers les Etats-Unis. De manière plus générale, la croisade pour le maintien ou la restauration des liens communautaires fait partie de celle, plus globale, pour le progrès vers une société meilleure qu'on pourrait qualifier d'utopique. En corollaire à la question des liens sociaux, se pose celle de la personne et de sa relation avec la société dans son ensemble. Théoriquement, dans les petites communautés traditionnelles, son statut est déterminé par son appartenance à la communauté, alors que dans la société, le groupe d'appartenance est variable et l'individu en tant qu'acteur libre, en mesure d'agir sur les modalités de sa participation. En fait, dans les community studies, la place de l'individu est traitée un peu différemment. Certaines études ne s'y intéressent que dans la mesure où ses actions servent à perpétuer le système culturel17,d'autres cherchent à typifier des personnalités sociales dont les actions sont conditionnées par leur place dans le système18: l'individu est déterminé par son appartenance. A l'opposé, certains auteurs basent leurs études sur l'activité individuelle en tant que facteur favorisant la perpétuation de la communautél9. Dans certains contextes, comme, par exemple, celui de la communauté virtuelle, l'existence du groupe peut dépendre du choix d'adhésion des individus. Nous retrouvons donc la présence d'une communauté dans des circonstances qui diffèrent considérablement de celles citées dans les définitions originelles. D'autres notions qui émergent dans les discussions afférentes au concept ainsi que dans les études de communauté, sont celles de pouvoir, de structure sociale et de conflit. Il peut sembler paradoxal que de telles préoccupations s'introduisent dans des discussions concernant un ensemble social censé être caractérisé par des relations homogènes et égalitaires. Mais malgré les affirmations du contraire - la plupart des habitants octroient les qualités d'égalité et d'homogénéité pour leur communauté - plusieurs auteurs ont trouvé une structure hiérarchique dans la communauté étudiée. De telles structures sont nécessairement caractérisées par des relations inégales de pouvoir agissant souvent de manière clandestine. De même, les
16 LYND Robert S., Knowledgefor What?, Princeton, Princeton University Press, 1939, p. 85. 17 ARENSBERG Conrad M. et KIMBALL Solon T., Family and Community in Ireland, Cambridge, Massachusetts, 1968 2ndedn., [1940]. 18 WARNER W. L. et alii., Yankee City Series, New Haven, Yale University Press, 19411959. 19 GOFFMAN Erving, Communication Conduct in an Island Community, thèse doctorale, Chicago, Illinois, 1953.

Introduction

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conflits et les relations conflictuelles au sein du groupe sont souvent déplacés ou occultés. La mise en évidence par les chercheurs de structures de pouvoir ou de conflits inavoués a reçu un accueil variable, mais dans la plupart des cas, ces facteurs furent niés par les habitants qui ont exprimé leur désapprobation et parfois leur colère à l'égard des chercheurs. Cependant, le conflit, ou du moins l'opposition à d'autres groupes, est souvent évoqué comme un élément important de la constitution d'une communauté, permettant d'établir des frontières avec des groupes extérieurs. Un dernier thème souvent évoqué dans les études de communauté est celui du changement. Très souvent, les communautés faisant l'objet d'investigation subissent l'influence de la modernisation technologique et connaissent des changements sociaux attribuables à l'importance croissante des grands centres urbains, à l'augmentation de leur propre taille et à la mobilité géographique et sociale de leurs habitants. Plusieurs études font référence aux effets de ces transformations et certaines d'entre elles font du changement le concept central autour duquel elles sont structurées. Certaines communautés ayant été étudiées à deux reprises, nous sommes d'autant plus à même d'apprécier les effets de ce mouvement20. Toutes les problématiques évoquées jusqu'ici seront développées au cours de la discussion théorique du concept ou durant la présentation des études. Sans forcément aborder directement ces questions, les études constituent le cadre où elles se posent et se résolvent concrètement dans le cours de la recherche et de l'analyse des données. Cet ouvrage est divisé en trois parties. La première est composée d'une présentation théorique du concept de communauté et des méthodes d'enquête employées pour la réalisation des community studies, accompagnée d'une réflexion sur les motivations qui ont guidé les auteurs. Plusieurs études seront présentées ensuite. Elles permettent d'affiner notre compréhension du concept de communauté et des modalités de son application. Dans la deuxième partie, figurent les communautés spatiales souvent nommées « communautés de proximité ». En effet, afin de délimiter leur objet d'étude les auteurs ont sélectionné une zone géographique dont les frontières sont souvent des limites administratives (bien que d'autres principes puissent s'appliquer). A l'intérieur de cet espace, divers aspects de l'organisation sociale sont étudiés. La logique adoptée est celle de la présentation des ensembles dans l'ordre croissant de leur taille; ainsi, le village vient en premier, suivi de la ville, puis des quartiers des grandes
20

Il sera question notamment des études de Margaret Stacey: STACEY Margaret, Tradition and Change, a study ofBanbury, London, Oxford University Press, 1960. STACEY Margaret, BATSTONE Eric, BELL Colin et MURCOTT Anne, Power, Persistence and Change, a second study ofBanbury, London and Boston, Routledge & Kegan Paul, 1975.

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La communauté

villes. Certains regretteront peut-être l'absence du développement concernant la communauté nationale, celle-ci n'ayant jamais à ma connaissance, fait l'objet d'une community study. La troisième partie, consacrée aux communautés fondées sur des principes autres que la proximité géographique, s'ouvre sur la question de l'émigration. Ce phénomène a contribué à la dissipation des communautés traditionnelles. Cependant, nous observons parfois le maintien des liens malgré l'éloignement ainsi la communauté continue à exister. D'autres ensembles sociaux constitués en dehors d'un espace circonscrit: les communautés de métiers et les communautés virtuelles, sont présentés dans les chapitres suivants. Chacune de ces unités a sa problématique propre qu'elle soit intrinsèque à la nature de l'ensemble ou liée aux questionnements formulés par les auteurs. Avant d'aborder le premier chapitre, je voudrais procéder aux remerciements qui pour être traditionnels, n'en sont pas pour autant moins sincères. Je souhaiterais d'abord exprimer ma gratitude à Suzie Guth qui a suivi ce travail depuis ses débuts, formulant tour à tour encouragements, critiques acerbes et conseils professionnels et amicaux. Merci également à Barry Maurice et Joan Schrecker qui ont aidé à obtenir certains ouvrages épuisés chez l'éditeur en arpentant les librairies d'occasion. Et, last but not least, un grand merci aux amis et collègues qui ont lu et corrigé les diverses versions de ce travail, et en particulier à Alexandre Mathieu-Fritz et Brigitte Redolat. Sans oublier ceux qui ont apporté une aide plus ponctuelle et sans lesquels cette recherche aurait été moins aisée et surtout moins agréable!

Première partie
Les principes fondamentaux

Chapitre I

Les définitions de la communauté

« La communauté est chaleureuse, humide et intime,. la société est froide, sèche etformelle. »21

Une première étape souvent négligée dans les recherches sur la communauté consiste à définir l'objet d'étude. Si la question de la définition nous intéresse ici, ce n'est pas en vue d'établir une description unique et définitive du concept qui serait destinée à fonder un projet de recherche, mais dans le but de constater l'étendu des idées très contrastées qui sont venues se greffer sur ce terme. Parmi les définitions existantes, certaines ont comme vocation de circonscrire un groupe social faisant l'objet d'une recherche empirique, elles désignent très souvent une unité spatiale à l'intérieur de laquelle une community study est effectuée. D'autres, décrivent la communauté comme une partie de la structure sociale, en ce sens qu'elle constitue un élément intermédiaire entre l'individu ou la famille et la société plus globale. Ces communautés intermédiaires existent à des échelles variables et superposables. Robert Park formule ce principe de la manière suivante:
« Il Y a toujours une communauté plus grande. Chaque communauté fait toujours partie d'une autre plus grande et plus inclusive. [...] La communauté ultime est mondiale. »22

21BERGER Bennet M., «Disenchanting the Concept ofCommunity» in Society, volume 25, numéro 6, septembre/octobre 1988, pp. 50-52, p. 50. 22 PARK Robert, « Community Organisation and the Romantic Temper» in PARK R. E., BURGESS E. W. et MCKENZIE R. D., The City, Chicago, The University of Chicago Press, 1925, 1967, p. 115.

22

La communauté

Ces définitions représentent la communauté comme une entité concrète basée sur des relations directes, elle est aussi parfois envisagée comme un principe dont les manifestations ne peuvent faire l'objet ni d'une étude empirique ni d'une identification en tant que réalisation tangible et circonscrite23. Selon Jean-Luc Nancy, par exemple: « La communauté n'est rien d'autre que la communication d"'êtres singuliers" séparés, qui n'existent comme tels qu'à travers la communication. »24La communauté ici est un état, une relation sans médiation entre êtres humains. Ce type de définition ne constitue jamais en elle-même la base d'une étude de communauté et ne saura nous préoccuper plus dans le cours de cet ouvrage. Comme nous allons voir, la diversité de définitions entraîne un désaccord sur les caractéristiques des ensembles qu'il convient de désigner comme des communautés ce qui amène les divers auteurs à associer ce concept à un grand nombre d'idées parfois incompatibles25. Ainsi, employé dans des contextes divers, le concept de communauté véhicule des messages et des intentions distincts, la complexité qui en résulte est amplifiée par l'absence de précision quant au sens attribué à cette notion dans les travaux qui la mobilisent. Howard Newby26 et Raymond Plant27 (parmi d'autres) suggèrent que le sens descriptif du mot est rendu encore plus obscur par les intentions normatives et évaluatives qui s'y greffent chez un nombre important d'auteurs. Il est temps de présenter plus en détail les différentes manières de définir la communauté. Généralement, les définitions s'établissent à partir de deux éléments clefs, à savoir l'espace et la relation sociale, qui sont souvent associés pour la description d'entités concrètes ou imaginées.
Les origines du concept

Nous trouvons déjà des références à la communauté dans les écrits antiques et notamment chez Aristote qui affirme que toute cité (ou Etat) est une sorte de communauté: « Une cité est une communauté de familles et de
23 Voir par exemple, AGAMBEN Giorgio, La communauté qui vient: théorie de la singularité quelconque, traduction RAIOLA Marilène, Paris, Editions du Seuil, 1990 ou BLANCHOT Maurice, La communauté inavouable, Paris, Minuit, 1983. 24NANCY Jean-Luc, La communauté désœuvrée, op. cit., p. 256. 25Voir BRENT Charles Jeremy, Searching/or Community: representation, power and action on an urban estate, thèse de doctorat non publiée, Faculty of Economics and Social Science, University of the West ofEngland, Bristol, 2000. 26 NEWBY Howard, «Community» in An Introduction to Sociology, block 3, section 20, Milton Keynes, The Open University Press, 1980. 27 PLANT Raymond, Community and Ideology: an essay on applied social philosophy, London and Boston, Routledge and Kegan Paul, 1974.

Les définitions de la communauté

23

villages vivant d'une vie parfaite et autarcique; c'est cela à notre avis, mener une vie heureuse et bonne. » (livre III, ix, 14)28Il compare l'ensemble social à un organisme vivant: toutes ses parties sont complémentaires et chaque élément est indispensable pour le fonctionnement du tout comme les l'origine de l'élan qui pousse tous les hommes vers une telle communauté

notes d'un accord musical (livre III, iii, 8) 29. Selon lui, la nature est à (livre 1, ii, 15) 30. La communauté est antérieure à chaque individu: « en
effet, si chacun isolément ne peut se suffire à lui-même, il sera dans le même état qu'en général une partie à l'égard du tout; l'homme qui ne peut pas vivre en communauté ou qui n'en a nul besoin, parce qu'il se suffit à lui-même, ne fait point partie de la cité: dès lors c'est un monstre ou un dieu. » (livre 1, ii,
14 )31

On peut identifier déjà de plusieurs thèmes ou affirmations qui s'intégreront plus tard, souvent de manière clandestine, dans les discours sur la communauté devenue concept sociologique. L'idée que le groupe est autonome et cohésif est souvent sous-entendue dans les définitions, de même que celle que la communauté est naturelle et donc, par amalgame, nécessairement bonne. La nécessité de la communauté et donc le danger de son absence ou de sa perte est, comme nous allons voir par la suite, une préoccupation constante des sociologues des deux côtés de l'Atlantique. L'assimilation de la communauté à un organisme fait de parties interdépendantes est assez répandue, se retrouvant dans l'approche théorique de l'école de Chicago, ainsi que dans les études de communauté relevant du culturalisme et du fonctionnalisme. La complémentarité des membres du groupe au moyen de leur hétérogénéité n'est évoquée que plus rarement. Effectivement, les écrits sur la communauté insistent plutôt sur I'homogénéité des membres, 1'hétérogénéité et la complémentarité qui s'ensuit - exemplifiées par la solidarité organique de Durkheim - étant caractéristique de groupes sociaux plus complexes. Bien que la communauté apparaisse dans des écrits plus anciens, les origines de son application en sociologie sont attribuées à Ferdinand Tonnies, sociologue allemand de la fin du XIXèmesiècle. Dans son ouvrage Communauté et société, Tonnies oppose le concept de communauté (Gemeinschaft) à celui de la société (Gesellschaft)32. Selon lui, la « communauté» coïncide avec une construction sociale traditionnelle issue des liens familiaux, cette entité se transforme en « société» avec la
28

29 Ibidem, p. 78. 30 Ibidem, p. 10. 31 Ibidem. 32 TÔNNIES Ferdinand, Communauté et société: catégories fondamentales de la sociologie, introduction et traduction de J.LEIF, Paris, Presses Universitaires de France, 1944 [1887].

ARISTOTE,Politique,Paris, Gallimard, 1983,p. 91.

24

La communauté

généralisation du statut de l'individu indépendant. «Tandis que dans la communauté [les hommes] restent liés malgré toute séparation, ils sont, dans la société, séparés malgré toute liaison. »33 Tonnies voyait dans le remplacement de la Gemeinschaft par la Gesellschaft une condition préalable pour le développement du capitalisme. Avec le développement des villages puis des grandes villes, les liens sociaux se transforment par la substitution d'un principe spatial à l'ancien principe temporel et indivisible basé sur les liens du sang. Dans un premier temps, les deux types de liens coexistent, ensuite l'association contractuelle remplace le lien familial, l'économie de marché remplace le partage communautaire, et la volonté rationnelle remplace la coutume34. Quelle était l'intention de Tonnies dans son utilisation des concepts de Gemeinschaft et Gesellschaft? Voulait-il, comme le suggère Ronald Fletcher35, proposer des idéaltypes ? Apparemment, Tonnies ne pensait pas que la « société» allait réellement remplacer la « communauté », il voulait simplement représenter les caractéristiques de l'organisation sociale dominante. Pourtant, il craignait que l'individualisme et l'universalisme inhérents à la « société» ne mènent à sa déshumanisation, facilitant ainsi les rapports de domination. La « société» contiendrait en cela, le germe de sa propre déchéance. De nombreux passages semblent témoigner de sa nostalgie pour les liens communautaires malgré l'inéluctabilité du « progrès
incessant »36.

Des changements similaires sont décrits par Emile Durkheim qui désigne la transformation des liens familiaux en faveur de l'individu indépendant comme un aspect des changements liés à la modernisation. Ce processus est le résultat de la complexification de la division du travail: l'ancienne solidarité mécanique s'incline au profit de la solidarité organique et loin de rester séparés, les hommes créent, pour coopérer entre eux, de nouvelles opportunités37. La personne se développe en profondeur de même que l'ensemble des individus cimentés par les institutions civiles et politiques. Durkheim insiste sur l'interdépendance des individus provenant d'intérêts et de nécessités communs, et non comme fruit du hasard et de l'habitude, ni, d'ailleurs, comme résultat d'un « contrat ». Fondés sur la distinction entre Gemeinschaft et Gesellschaft, les travaux de Max Weber présentent la communauté comme un processus dynamique qui existe et évolue par le biais des relations sociales. Weber oppose deux
33Ibidem, p. 39. 34Pour un développement sur ce thème en français, voir FARRUGIA Francis, La crise du lien social, Paris, l'Harmattan, 1993.
35 FLETCHER Ronald, The Making of Sociology

-

Two Developments,

London,

Nelson,

1971. 36TONNIES Ferdinand, Communauté et société, op. cil., p. 241. 37DURKHEIM Emile, De la division du travail social, Paris, PUF, 1930 [1893].

Les définitions de la communauté

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types de processus: « communalisation » et « sociation ». Ces deux concepts sont présentés comme des idéaltypes n'existant qu'exceptionnellement à l'état pur, ils ne sont situés ni dans le temps ni dans l'espace. De la première, il dit qu'elle consiste en «une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l'activité sociale se fonde [...] sur le sentiment subjectif (traditionnel ou affectif) d'appartenir à une même communauté [Zusammengehorigkeit]. » La «sociation», par contre, «se fonde sur un compromis [Ausgleich] d'intérêts motivé rationnellement. »38 Le concept de communalisation est utile pour l'analyse de certains types d'associations modernes n'ayant pas de but productif ou précis, car:
«Une communalisation peut se fonder sur n'importe quelle espèce de fondement affectif, émotionnel ou encore traditionnel, par exemple une communauté spirituelle de frères, une relation érotique, une relation fondée sur la piété, une communauté "nationale" ou bien un groupe uni par la camaraderie. »39

Dans la pensée de Weber tous les facteurs matériels ou les intérêts communs peuvent favoriser la formation d'une communauté, mais ils ne l'instaurent pas comme un état de fait. Par exemple, la communauté de langue facilite la communication, mais en l'absence du sentiment d'appartenance, elle ne constitue pas en elle-même, une communalisation. L'approche de Weber est appliquée plus récemment, notamment aux EtatsUnis. Ainsi, dans sa description et analyse d'un «ghetto noir »40,Gertrud Neuwirth explique que la cohésion de la communauté n'est pas fonction du lieu d'habitation, mais d'une solidarité partagée qui peut se manifester en réponse aux stimulus extérieurs. De ce point de vue, les frontières géographiques ne seront tenues pour significatives que dans l'éventualité où le choix de leur résidence par les membres de la communauté reflète la volonté d'expression d'une force sociale.
La communauté locale

En dépit du fait que les principes exposés par les pères fondateurs privilégient le lien social comme base de définition, certains sociologues, surtout aux Etats-Unis, ont utilisé le concept de communauté pour la description de phénomènes uniquement spatiaux, correspondant, par
38 WEBER Max, Economie et société, traduction FREUND Julien, KAMNITZER Pierre, BERTRAND Pierre, de DAMPIERRE Eric, MAILLARD Jean et CHA VY Jacques, Paris, Plon, 1971, 1995 [1921]., p. 78, souligné dans l'original. 39Ibidem, p. 79. 40NEUWIRTH Gertrud, « A Weberian Outline of a Theory of Community: its Application to the 'Dark Ghetto' », in The British Journal ofSociology, vo1.20, 1969, p. 148-163.

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La communauté

exemple, à un village, une ville, un quartier ou une nation. Les trois premiers, à l'instar de Llanfihangel41, de Middletown42 ou de Comerville43, sont souvent étudiés par les sociologues et anthropologues comme des entités autonomes et circonscrites44. Parmi d'autres aspects de l'organisation communautaire, l'attention des chercheurs est dirigée vers les relations sociales, les institutions, les classes sociales ou les valeurs propres aux groupes résident à l'intérieur des frontières. Les limites des communautés situées géographiquement sont souvent distinguées de manière variable par les populations qui les habitent:
« pour la plupart des habitants d'une ville, [l'univers social signifiant) se limite à une superficie beaucoup plus réduite que l'ensemble de l'agglomération. Pour d'autres, surtout ceux ayant un statut social plus élevé, il faudrait prendre en compte une région beaucoup plus 45 étendue. »

Même à l'intérieur d'un espace plus circonscrit, les limites de la communauté ne sont pas toujours sujettes à consensus46.Il s'ensuit que, pour le sociologue, la délimitation de son champ d'étude devient un exercice délicat. Selon Bell et Newby47, les limites de la communauté sont souvent fixées en fonction de la taille de l'espace au sein duquel le sociologue est en mesure de réaliser sa recherche, compte tenu des moyens dont il dispose et des méthodes qu'il souhaite utiliser. Souvent, la délimitation faisait l'objet un accord implicite ou explicite a priori, il peut s'agir, par exemple, d'une zone administrative: une commune ou une ville, ou de limites désignées par le groupe ou les personnes étudiés: une rue ou une place.

41

42LYND Robert S. et Helen Merrell, Middletown: a study in modern American culture, New York, Harcourt Brace, 1929. 43 Street Corner Society, la structure sociale d'un quartier italo-américain traduction de GUTH S., SEVRY M., DESTRADE J. et VAZEILLES D., Paris, Editions la Découverte, 1996. 44 Dans le cours de cet ouvrage, il sera fait référence à un grand nombre d'études de communautés dont certaines recevront un traitement plus complet dans les deuxième et troisième parties. Un tableau récapitulatif résumant les principales caractéristiques des différentes communautés à l'étude figure en fin d'ouvrage (pp. 271-273). 45 BELL Colin et NEWBY Howard, Community Studies, London, George Allen & Unwin Ltd., 1971, p. 60. 46 SUTTLES Gerald D., The Social Construction of Communities, Chicago et London, University of Chicago Press, 1972. 47BELL Colin et NEWBY Howard, Community Studies, op. cit.

REES Alwyn D., Life in a WelshCountryside,Cardiff,UniversityofWales Press, 1951.

Les définitions de la communauté
L'écologie humaine

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La principale approche sociologique qui établit une concordance automatique entre lieu et communauté est celle de l'écologie humaine. Elle consiste à observer un processus naturel qui détermine la distribution des êtres humains dans une localité donnée. Ainsi:
« "Communauté" est le terme qui est appliqué aux sociétés et aux groupes sociaux dans le cas où ils sont appréhendés du point de vue de la distribution géographique des individus et des institutions qui les composent. »48

Selon R. D. Mckenzie, l'écologie humaine étudie
« les relations spatiales et temporelles des êtres humains comme étant influencées par les forces sélectives et distributives de l'environnement et par sa capacité d'accommodation. [Elle) a comme préoccupation fondamentale l'effet de la position49 dans le temps et dans l'espace, sur les institutions et la conduite humaines. [...Les) rapports spatiaux entre êtres humains sont produits par la compétition et la sélection. Ils changent continuellement en réponse aux facteurs nouveaux qui entrent en jeu pour troubler les rapports de compétition ou pour faciliter la mobilité. Les institutions humaines et la nature humaine elle-même s'adaptent à certains rapports spatiaux des êtres humains. Au fur et à mesure que les rapports spatiaux changent, la base physique des rapports s'altère, avec comme résultat, la production de problèmes sociaux et politiques. »50

Les communautés humaines sont conçues comme des organismes vivants: situées en fonction de la disponibilité des ressources naturelles, elles se développent de manière cyclique jusqu'à ce qu'elles atteignent le niveau de population adapté à leur base économique51. La concentration de l'activité d'une nouvelle industrie dans une communauté peut amener celleci à fonctionner comme un «grand aimant attirant vers lui-même des communautés proches ou éloignées, les éléments de population

48

PARK R. E. et BURGESS E. W., Introduction to the Science of Sociology, University of Chicago Press, 1921, p. 163. 49« Le mot" position" est utilisé pour décrire la place d'une communauté donnée en relation avec d'autres communautés et aussi l'emplacement d'un individu ou d'une institution à l'intérieur d'une communauté elle-même. »(note de l'auteur). 50 MCKENZIE R. D., «The Ecological Approach to the Study of Human Community» in PARK R. E., BURGESS E. W. et MCKENZIE R. D., The City, University of Chicago Press, 1925, 1967, p. 64. Souligné par l'auteur. 51Ibidem.

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La communauté

appropriés. »52 Le développement de la communauté a des effets sur sa population. Par exemple, une croissance trop rapide qui dépasse « le point naturel de culmination» peut engendrer la désorganisation sociale, l'atteinte de ce point naturel peut être cause de stagnation. De tels problèmes s'autorégulent ; dans le dernier cas, le « surplus naturel de la population est obligé d'émigrer. »53Plus la taille de la communauté s'accroît, plus elle est capable de s'adapter aux invasions et aux changements soudains dans le nombre d'habitants. A Chicago, où l'écologie humaine a acquis une importance considérable, la ville - communauté globale - est divisée en zones naturelles formées autour de points stratégiques favorables à l'implantation d'usines ou autour d'autres activités de service ou de production. Ces zones se transforment par le mouvement des gens attirés par les opportunités qui s'y présentent. La compétition pour des ressources rares, en particulier les biens immobiliers, rend la vie dans les régions centrales trop coûteuse pour la plupart des habitants qui déménagent vers l'extérieur. Les plus pauvres, qui ne peuvent pas quitter le centre-ville, se retrouvent dans des logements délabrés et bon marché qui se juxtaposent avec les quartiers riches commerciaux ou d'affaires. La croissance vers l'extérieur s'accélère autour des voies de communication: rail, routes ou voies navigables ou autour d'unités de production dans des localités données, alors que la ville, divisée en zones concentriques s'agrandit toujours vers l'extérieur. Les nouveaux arrivants, minorités ethniques, gens de passage et cœtera, se concentrent dans certaines zones centrales qui deviennent instables et désorganisées, poussant les habitants plus anciens vers les régions plus éloignées. Certains auteurs, tels que R. E. Park - selon René Konig54 - appellent communautés les zones naturelles créées par les mouvements des populations. D'autres, à l'exemple de Konig lui-même, contestent cette appellation en raison du fait que la plupart de ces quartiers n'ont pas une individualité réelle spécifique, n'étant en vérité que des zones administratives. Faute d'être le siège d'une relation sociale, selon la majorité des commentateurs, un lieu géographique ne peut être considéré, a priori, comme une communauté.
De l'espace au lien social « Pour la plupart des auteurs du XIXe et du XXe siècle qui l'utilisent, ce concept recouvre en effet tous les types de relations caractérisées à la fois

52 Ibidem, p. 70. 53 Ibidem, p. 71, souligné par moi-même. 54 KONIG René, The Community, traduction anglaise de l'allemand, London, Routledge & Kegan Paul Ltd., 1968.

FITZGERALD

Edward,