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La Communauté grecque à Marseille

De
351 pages
Vingt-cinq siècles après sa fondation par les Phocéens, Marseille rencontre à nouveau les Grecs dès la fin du XVIIIe siècle. D'abord formée de minorités, cette colonie réduite va subir une mutation fondamentale à la fin de la première décennie du XIXe siècle, avec l'installation des descendants des dynasties archontales. Ces derniers initient un processus de fixation communautaire permettant de constituer un Nous grec, sans que cela les isole au sein de la société marseillaise.
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La Communauté grecque à Marseille

Michel Calapodis

La Communauté grecque à Marseille
Genèse d’un paradigme identitaire, 1793-1914

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13206-1 EAN : 9782296132061

À leur mémoire, toujours. "Mais Sa Majesté ma mère morte ne lira pas ces lignes écrites pour elle et qu'une main filiale a tracées avec une maladive lenteur. […] Mais j'étais un fils. Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles." A. Cohen "Ce que je te dois, père, en cette conjoncture, C'est un regret poignant, c'est le cri de nature, C'est un long souvenir, ô père vénéré […]" W. Shakespeare

INTRODUCTION
Le neuf août 1842, faisant suite à une demande de naturalisation de Michel Dromocaïti, la Chambre de Commerce de Marseille, produisait une attestation en ces termes1 : "M. Dromocaïti est un homme fort recommandable et digne sous tous les rapports de la faveur qu'il sollicite : il est de notoriété publique que le sieur M. Dromocaïti, par ses liens d'affaires et de famille, est définitivement fixé à Marseille. Ce négociant est établi dans cette ville depuis dix-huit ans, ses enfants y sont tous nés, il a acquis de nombreux immeubles [...], en un mot [il] remplit les principales conditions de citoyen ; il a de fortes racines dans le pays auquel il tient [...]. Indépendamment de ces garanties sociales, M. Dromocaïti a des qualités personnelles qui le recommandent particulièrement à la bienveillance du Gouvernement ; il est à la tête d'une maison importante qu'il n'a cessé de diriger avec une grande droiture. " Deux générations plus tard, le vingt-six décembre 1888, dans ses dispositions testamentaires, Étienne Zafiropoulo demandait à être inhumé à Marseille "que j'aime comme ma patrie […], reconnaissant à la noble France et aux Marseillais pour les honneurs et leur hospitalité […]", tout en conseillant à ses "compatriotes […] d'aimer leur patrie, d'élever leurs enfants en leur apprenant leur langue", et pour ceux qui résideraient à l'étranger, de "les faire envoyer en Grèce pour apprendre cette langue divine que les peuples nous envient et que les princes et rois sont heureux de connaître."2 Le cadre est posé : en effet, un double découpage des identifications apparaît, effectué du côté français dans le premier cas, et du côté grec dans le second ; plus précisément, Étienne Zafiropoulo élabore une appréhension par catégorisation de ses appartenances sociales où s'imbriquent le Nous des "compatriotes", de la "patrie" grecque et le Eux de la "noble France" ou de la "patrie marseillaise", tandis qu'en retour, la société marseillaise ou française, par la voix de ses autorités, assigne à Michel Dromocaïti des caractéristiques comportementales, des attributs personnels et sociaux, des "qualités personnelles" le désignant comme un "homme fort recommandable". À ce stade, nous sommes déjà en mesure de formuler plusieurs interrogations : ces traits personnels sont-ils l'expression d'une articulation
A.D., 6 M 591, dossier de naturalisation. Archives privées Lafon-Borelli (Zafiropoulo), dispositions testamentaires Étienne Zafiropoulo.
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d'aspects identitaires à une échelle collective ? Dans l'affirmative, peut-on en déduire qu'ils renvoient à des relations d'identification spécifiques au groupe de Grecs résidant à Marseille et qu'ils traduisent, d'une certaine manière, un processus de sédimentation formant un pôle idiosyncrasique de similitudes ? Ou ne font-ils que mobiliser, voire actualiser ou encore moduler les référents identitaires propres aux Chiotes archontaux, élément numériquement majoritaire et socialement prééminent de la présence grecque dans la cité phocéenne ? En dernier ressort, la situation de ces Grecs ne serait-elle pas finalement celle de toutes les communautés étrangères qui se sont implantées dans la ville au cours des dix-huit et dixneuvième siècles, à savoir un phénomène de migration suivi de fixation territoriale et de socialisation "réussie" pour les sous-groupes ou classes de population privilégiée (bourgeoisie d'affaires, notamment) ? Sans présager de la nature des réponses, elles sont, de toute évidence, multipolaires tout comme les groupes d'appartenances où les rapports d'adhésion sont multiples et les réalités sociales, complexes. Envisager d'en présenter un travail empirique et une réflexion théorique aurait donc signifié faire preuve d'un niveau d'ambition élevé, susceptible de répondre à des enjeux d'étude nombreux, ainsi : traiter l'ensemble des catégories de pratiques sociales (professionnelles, éducatives, citoyennes, philanthropiques, etc.) pour y déceler les similitudes ou les différences entre les Grecs et les Marseillais, mais aussi à l'intérieur du groupe grec, entre les Chiotes archontaux et les autres, ceci, tant d'un point de vue raisonnant (caractéristiques objectives) qu'émotionnel (variables subjectives, sentiment d'appartenance). Cette démarche exhaustive aurait abouti à produire une catalogue d'inclusions ou d'exclusions, mais n'aurait cependant pas pu nous expliquer, par exemple, les raisons d'une convergence de processus identitaires entre les autochtones et les Grecs, ou bien encore ce qui produit de la distance entre ces derniers (endogroupe) et la société marseillaise ou française (exogroupes). Il aurait fallu, pour cela, explorer les représentations3 intergroupes et collectives afin d'appréhender en profondeur les phénomènes de catégorisation, de comparaison et d'attribution sociale ; ne disposant pas du "matériau" vivant pour mener l'enquête sociologique, la tâche se révélait ardue. Face à ces défis, nous avons fait le choix de pénétrer
Entendues comme corpus de connaissances et de croyances socialement déterminées. Grille de lecture de soi, intergroupe ou collective, elle prend aussi le sens de "construction sociocognitive" ou "vision fonctionnelle du monde" puisqu'il n'existe pas "a priori de réalité objective, mais que toute réalité est représentée […]." Voir J.C. ABRIC / [sous la dir. de], Pratiques sociales et représentations, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p.12 à 14.
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l'ensemble des champs d'investigation précités avec un autre véhicule d'exploration : la Communauté. Les objectifs de notre recherche se sont ainsi attachés à observer le groupe grec s'installant à Marseille, depuis les phases de sa migration jusqu'à sa cristallisation communautaire afin d'apporter un éclairage sur le cadre ou référent identitaire qui s'est révélé majeur et prégnant tout au long de nos investigations, à savoir la Communauté4, ou plus exactement le phénomène communautaire puisque ce sont avant tout les procès de construction spécifiques de cette entité qui ont concentré notre attention. Vision dynamique donc, qui fait de la Communauté un cadre privilégié, celui qui va permettre l'ancrage et la reproduction mais aussi la réinterprétation dans le cadre marseillais des appartenances différenciatrices des Grecs résidents (religion, langue, système familial, groupement communautaire). Indissociablement liée à la fondation d'un lieu de culte (église) fin 1820, elle légitime et organise la différenciation avec les exogroupes, elle singularise toutes les relations d'identification dans une double mesure : se verse en elle ce qui relève de la transmission de l'héritage historique de la hellénique (Communauté) – producteur de valeurs, symboles et règles –, tout en permettant l'expression collective des Grecs, de leur apprentissage, voire de l'influence sociale (visibilité) ; en effet, en tant que groupe aux liens de sociabilité fortement cohésifs, la Communauté va afficher des conduites collectives saillantes et organisées, en vue d'accomplir des œuvres communes de "reproduction" (cultuelle, mémorielle, éducative, d'œcuménisme social ou évergétisme, etc.). Sans avoir un caractère exclusif, la Communauté est la formation sociale qui joue le rôle de cadre identitaire collectif le plus stable, mobilisé par les différentes générations "grecques" qui se succèderont à Marseille, bien au-delà du dixneuvième siècle. D'une certaine manière, à partir des déterminants socio-économicohistoriques qui ont présidé ou accompagné les migrations de Grecs sur le territoire phocéen depuis la fin dix-huitième, il s'agissait d'explorer les contenus d'un Soi collectif grec, d'abord un "Soi matériel" (quelles

Majuscule de signification : par convention, le terme Communauté portera une majuscule à chaque fois qu'il désignera à la fois le groupement (niveau macro) et le lien de sociabilité ou Nous fusionnel (niveau microsociologique) ; voir infra, chapitre III.

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populations grecques ?), puis ensuite un "Soi social"5, celui qui nous permet d'appréhender – là aussi sous un angle socio-historique – le passage de la colonie à la Communauté, non pas dans le but d'établir la configuration6 détaillée d'une identité ou des identités helléniques à Marseille, mais tenter d'apporter, en premier lieu, de l'intelligibilité au triptyque identitéhellénisme-Communauté et de proposer, ensuite, un schème socio-historique de la construction communautaire grecque, spatialisée à Marseille au dixneuvième siècle autour de ses axes structurants spécifiques (groupe organisé, lien de sociabilité et parentèle nodale). À travers la morphogenèse de ce groupe considéré sous le prisme communautaire, trois dimensions qui sont autant d'échelles d'analyse, se détachent : l'historique de flux de migrations et de trajectoires migratoires individuelles, les structures (profils démographiques, réseaux familiaux) et les organisations (communautaire, familiale et économique), et enfin les arcanes des appartenances (jeu des relations intergroupes, phénomènes de socialisation). De l'agencement de ces facteurs apparaît, en filigrane, une exégèse de la continuité de l'hellénisme. Aux trois questions suivantes : comment ces Grecs, qualifiés par ailleurs de "mieux groupés, plus riches et plus influents"7, se sont-ils installés à Marseille et ont-ils fondé en moins d'une génération une Communauté aboutie et pérenne ? À la fin du dix-neuvième sens, que signifie "être Grec à Marseille" ? Existait-il toujours un groupe identifiable ? nous avons répondu en remontant d'abord le fil des migrations grecques, c'est-à-dire en partant des cas isolés ou de la présence marginale grecque – la règle jusqu'à la fin du dix-huitième siècle – pour arriver aux vagues et flux migratoires du premier dix-neuvième siècle qui vont porter sur la place marseillaise les pionniers ou précurseurs puis les acteurs-fondateurs de la Communauté.
J.C. DESCHAMPS, P. MOLINER, L'identité en psychologie sociale. Des processus identitaires aux représentations sociales, Paris, Armand Colin, 2008, p.143. 6 Concept central de N. Élias, la configuration désigne une formation de taille variable, où les individus sont liés les uns aux autres par un mode spécifique de dépendances réciproques et dont la reproduction suppose un équilibre mobile de tensions. N. ÉLIAS, Qu’est-ce que la sociologie ?, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1991, p.154 à 161. Réseau d'interdépendances plus qu'entité substantielle, cette notion est, dans la vision éliasienne, celle capable d’exprimer les rapports entre les individus et les structures sociales selon une perspective dynamique et interrelationnelle. 7 P. LERIS, La colonie grecque de Marseille, Marseille, (C.C.I.M.P., M-3110), 1913, p.1.
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Ensuite, nous nous sommes attaché à comprendre comment s'élaborent les dynamiques qui vont servir l'affirmation collective, centrées sur les processus articulés entre les structures (réseaux, Communauté) et les organisations (essentiellement la Confraternité). Les deux premiers chapitres de cet ouvrage seront donc consacrés aux facteurs objectifs internes et externes qui ont sous-tendu ou précipité les migrations grecques à Marseille ainsi qu'aux différentes formes qu'a prises la rencontre entre le territoire phocéen et ces Grecs : à côté de quelques implantations à caractère commercial, la fixation d'un noyau réduit de Grecs impliqués dans le jeu géopolitique français (acteurs ou réfugiés) avec des parcours de vie "hybrides" (reconversion dans le négoce), l'ensemble constituant un corps de minorités grecques visibles mais largement transitoires. Avec l'arrivée des familles archontales chiotes, se produit un changement de paradigme : le passage de colonie à Communauté. Les cinq chapitres suivants conduiront le lecteur dans une étude approfondie du phénomène de cristallisation communautaire, en plongeant d'abord dans ses fondements socio-historiques, puis en examinant dans leurs moindres détails les facteurs de sa reproduction : mécanismes de fonctionnement, logiques de réseaux, gestion des héritages et tissage mémoriel. En effet, au carrefour des différentes relations d'identification que portent les acteurs chiotes de la Communauté se trouve une structure nodale et des processus de réseaux : réseau de parentèle, en premier lieu qui occupe la place de réseau fondateur ou maître-réseau, réseau économique, ensuite, qui entre sous la dépendance du premier selon un processus dialectique, et enfin réseau à fonction mémorielle. Cette analyse met en lumière la singularité socio-historique de la Communauté, sa prégnance au sein de la sphère sociale grecque et, fondamentalement, sa capacité ou nature configurationnelle qui nous semble bien être la clé de compréhension du système des identités grecques ou plus précisément, de la gestion des relations d'identification et des stratégies d'appartenance. Notre intérêt universitaire s'est développé à partir de trois considérations principales de nature objective : un double constat de carence, un paradoxe et une singularité socio-historique. Constat de carence car, s'il existe des travaux et des monographies de qualité sur la présence grecque à Marseille au dix-neuvième siècle8, d'une
En particulier, l'ouvrage de P. ÉCHINARD, Grecs et philhellènes à Marseille : de la Révolution française à l'indépendance de la Grèce, Marseille, thèse de 3e cycle,
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manière générale, ce sujet n'occupe dans les historiographies grecque et française, ni la place ni l'ambition que le rôle important de cette Communauté exigerait, rôle souvent clé, tant pour la société d'accueil marseillaise que pour ces Grecs qui vont faire de Marseille un nouveau port d'attache et de pérégrination ainsi qu'un nouveau nœud de liaison dans leur schéma diasporique. On ne peut que s'étonner, d'autre part, en parcourant les ouvrages généralistes relatifs à l'histoire de Marseille, de constater la place réservée à la Communauté grecque, dans le meilleur des cas, un paragraphe mais plus habituellement quelques lignes, parfois même quelques mentions éparses au milieu d'un récit par ailleurs étayé. Mais, plus que le volume, c'est la nature du traitement qui interroge : le Grec qu'on évoque est un négociant, minotier, savonnier ou banquier ou tout cela un peu à la fois, en résumé, c'est "l'homo oeconomicus graecus", l'agent économique efficient, qui intéresse le lettré, dans sa dimension fonctionnelle, socioprofessionnelle. Ce constat est d'autant plus flagrant quand on compare la quantité et la nature des productions scientifiques concernant l'entité marseillaise avec celles d'autres Communautés grecques d'Europe occidentale comme, Trieste, Londres ou Livourne9, par exemple. Bref, pour reprendre une expression de Georges Drettas, l'impression laissée est plutôt celle de "Grecs invisibles", impression renforcée par un paradoxe central : Alors que la production d'études sur la Communauté grecque de Marseille s'est accrue dans les dernières trois décennies, l'idée d'un schème
Aix-Marseille, 1969, 331 p. Mentionnons aussi A. MANDILARA, The greek business community in Marseille, 1816-1900 individual and network strategies, Florence, thèse de doctorat, European University Institute, 1998, 488 p. 9 La présence grecque à Livourne est certes bien antérieure puisqu'elle date de la seconde moitié du XVIe siècle et que la première église orthodoxe, la Santissima Annunziata, fut inaugurée en mars 1606. Incluse parmi les principaux centres du commerce grec au XVIIIe et XIXe siècle, la communauté livournaise n'en est pas moins de taille comparable à celle de son homologue marseillaise, tout au moins dans le premier XIXe : 15 maisons de commerce à Livourne en 1810 contre une vingtaine en 1817 à Marseille ; 57 ménages, soit environ 200 personnes à Livourne en 1841 contre une fourchette comprise entre 150 et 200 individus à Marseille pour la même époque. Après cette date, la présence grecque à Marseille prendra un large ascendant. Voici quelques-unes des publications consultées : D. VLAMI, The greek merchants of Livorno, 1700-1900, thèse, Florence, European University Institute, 374 p. ; C.N. TRIANTAFYLLOU, (1760 - ), Patras, G. Petraki, 1986, 123 p. ; N. TOMADAKIS, , Epetiris Etairia Vizantinon Spoudon, Etairia Vizantinon Spoudon, Athènes, volume 16, 1940, p.81 à 127.

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explicatif socio-historique n'a jamais été envisagée ou abordée de façon sous-jacente, sans véritable projet de conceptualisation autour du thème de l'identité ou des identités grecques à Marseille. Quand le sujet est traité, il l'est majoritairement sous deux angles : - L'angle économique qui renvoie inexorablement – nous venons de le souligner – à l'image stéréotypée du "Grec commerçant" ou du "négociant grec" qui n'est, en fin de compte, qu'une actualisation d'un autre stéréotype, le "Grec de génie" de l'ancienne historiographie. - L'angle historique d'une histoire descriptive (historiciste) qui retrace de façon chronologique les différentes étapes de la vie de ce groupe, s'intéressant aux évolutions et ruptures remarquables ou juxtaposant des tranches de vie individuelles. Quant à un positionnement conceptuel qui ferait appel à une vision sociologique ou socio-historique, point d'étude dédiée : le phénomène collectif de la Communauté, si central dans la construction sociale de l'hellénisme au cours de ladite période – tant en territoire ottoman que dans les pôles diasporiques –, n'est jamais considéré dans sa centralité, n'occupe aucun un rôle majeur, constructeur, mais se lit, soit de façon diffuse, soit en arrière-plan. Dans la première situation, communauté est synonyme de groupe restreint ou de collectivité à forte solidarité, typique des sociétés traditionnelles, ce qui, dans tous les cas, n'est ni spécifique au groupe grec, ni aux implantations diasporiques ; la seconde interprétation situe le phénomène comme accessoire ou concomitant à l'érection de l'église, la communauté étant plus ou moins ramenée à la communauté de foi. Si, d'un point de vue socio-historique, la Communauté est bien fondée autour de son axe directeur, l'Église, elle acquiert de la signifiance sociale au-delà de cette dernière. Tout au plus, les tentatives d'appréhension socio-historique se bornent à inclure Marseille dans le réseau de la diaspora grecque sans se plonger en détail dans l'examen de la singularité de sa construction identitaire au travers de sa construction communautaire. De surcroît, les processus d'attributions catégorielles ou d'évaluation des positions endogroupe/exogroupe, quand elles sont évoquées, font en général appel à des outils de compréhension actuels et donc, d'une certaine manière, anachroniques ou inadaptés. En effet, les Grecs de Marseille sont tantôt qualifiés de cosmopolites, dans un sens qui affaiblit les notions d'appartenances en les diluant, tantôt d'assimilés, ce qui évoque également une perte, une disparition d'une des appartenances. Or les investigations basées sur les sources nous laissent entrevoir une plus grande complexité dans les interactions entre le groupe grec (archontal) et la société d'accueil 15

marseillaise et française : la présence dynamique des membres du groupe, leur ouverture historique à l'international, leur cristallisation communautaire ont produit, dans le contexte stato-national français du dix-neuvième siècle, des mouvements d'identification polymorphes difficilement réductibles à de simples assignations identitaires de type bipolaire (inclusion/exclusion). Il convient, à ce propos, de rappeler que les notions de multiplicité des appartenances ou même de "bricolage identitaire" sont extrêmement contemporaines, souvent convoquées par la sociologie française – à partir des années soixante, notamment – pour donner du sens aux réalités ethniques les plus récentes de la population française. À ce constat de carences et à ce paradoxe, s'ajoute enfin une singularité socio-historique patente qui ne peut que stimuler le chercheur à privilégier une perspective plus sociocentrique et à rechercher dans les modalités de la construction communautaire l'homogénéité et donc la force collective de l'élément grec. En effet, au plus fort de leur présence dans la dernière décennie du dixneuvième siècle, ces Grecs ne seront finalement qu'une poignée (de sept à huit cents), comparés aux presque quatre-vingt mille Italiens qui peuplent alors les usines et les chantiers de la ville. Comment ont-ils pu, dans un même élan et dans un laps de temps relativement court, contribuer fortement à la prospérité économique de Marseille, prendre le relais des premiers négociants de la fin dix-huitième début dix-neuvième, faire – pour certaines maisons de commerce – des fortunes considérables, intégrer de nouvelles activités (financières, industrielles) pour répondre aux enjeux et mutations économiques de la deuxième partie du siècle, s'installer dans la bourgeoisie locale, et ceci, tout en possédant une capacité collective de différenciation visible et pérenne (d'où l'importance de la reproduction communautaire) dans le contexte d'un État-nation français qui élabore sa forme définitive au cours de ladite période, nationalisant ses citoyens puis ses expressions culturelles ? En somme, émigrer et s'installer ne sont pas des actes discriminants per se ni propres aux Grecs, mais généralement associés aux minorités étrangères qui ont contribué à l'histoire phocéenne ; en revanche, passer de flux à strate et conserver ses appartenances centrales différenciatrices (orthodoxie, langue grecque, parentèle endogroupe), institue la Communauté comme marqueur saillant du fait social grec à Marseille. Le bornage chronologique de ce travail est celui d'un siècle – le dixneuvième – qui commence, dans le cas présent, avec les années postrévolutionnaires et se termine à la veille de la Première Guerre mondiale ; 16

périodisation qui peut paraître peu académique aux yeux de certains historiens qui font débuter le siècle au Congrès de Vienne (1815), point de départ d'une restructuration de l'Europe (affirmations des nationalités, croissance démographique, industrialisation, etc.). Toutefois, l'essentiel de la réflexion sur la présence communautaire grecque comporte, à l'intérieur de ce cadre temporel, trois focales séquentielles : 1793, qui constitue le point de coïncidence de l'ensemble des facteurs de migration grecque vers Marseille et marque l'apparition d'un flux migratoire grec embryonnaire ; 1851-1856, intervalle qui jalonne à la fois l'histoire de l'hellénisme, de la Communauté grecque de Marseille et l'histoire socio-économique de la ville phocéenne. 1856 marque la fin de la guerre de Crimée, le début du premier essor économique de la Grèce qui voit arriver sur son territoire un nombre considérable de Grecs en provenance des Balkans et de la Turquie ; parallèlement, la première grande vague des migrations grecques archontales chiotes en direction de Marseille est achevée et le schéma de reproduction communautaire, installé. En témoigne le règlement de l'église de décembre 1855, fondateur et organisateur. Sur le plan intérieur, la guerre de Crimée amplifie la crise frumentaire de 1853 (hausse du prix des blés) en même temps qu'elle consacre à nouveau le rôle décisif des Grecs dans l'approvisionnement de la ville ; cette période est aussi celle qui voit s'achever la première révolution industrielle marseillaise10, développement économique sans précédent basé sur l'essor de la métallurgie et de la construction navale, sur l'œuvre bancaire, portuaire et ferroviaire de la monarchie de Juillet ainsi que sur les grands aménagements urbains ; 1870-1880 ou étape de transitions : l'installation à Marseille des représentants des dynasties archontales est achevée, qu'il s'agisse des lignées chiotes, constantinopolitaines ou septinsulaires. L'arrivée de Grecs dans la ville est maintenant le fait de migrants aux origines géographiques diverses, appartenant plus au monde du travail qu'à celui du capital (employés, artisans…) et dont la présence sera majoritairement temporaire. Dans le même temps, un mouvement de déplacement vers Londres déjà amorcé, s'accentue : les négociants archontaux transfèrent de façon croissante le centre de leurs activités sur la place londonienne, qui est devenu l'un des pôles sinon le pôle dominant des échanges économiques et financiers. Sur le plan local, Marseille est la victime de la nouvelle politique protectionniste de la Troisième République, en particulier les minotiers et les huiliers et, par
(1835-1855).

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répercussion, les négociants de blé et d'oléagineux11. 1880 est aussi la date qui marque la fin du débat entre fédéralisme et jacobinisme centralisateur : la Nation sera transcendante et les autres appartenances – notamment locales – reléguées à la sphère privée ; la notion d'étranger est redéfinie, le flou qui régnait jusqu'alors fait place à "l'invention de la nationalité"12. En dernier lieu, notons que l'ensemble de l'étude présentée ici s'appuie sur nos travaux de recherche universitaire et notamment sur les conclusions de l'analyse sociodémographique que nous avons réalisée pour les années 1851 et 1876. Première opération de comptabilisation exhaustive jamais menée sur la population grecque résidente de Marseille, elle nous a permis de dégager ses traits de morphologie sociodémographique fondamentaux, comme ses dynamiques socio-spatiales, son potentiel reproductif, ses rapports (formels) à l'État-nation, à la religion, etc.

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C'est ce qui fait dire à l'historien Édouard Baratier qu'à partir de 1870, on assiste à "la disparition (progressive) du négociant-armateur." É. BARATIER / [sous la dir. de], Histoire de Marseille, Toulouse, Éditions Privat, 1987, p.359. 12 Voir G. NOIRIEL, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle), Paris, Fayard, 2007, p.179 à 182.

AVANT-PROPOS De l'examen sociographique à l'étude socio-historique
L'idée qui préside à l'élaboration de ce travail consiste à façonner un objet de connaissance – la morphogenèse communautaire – selon un axe pluridimensionnel, ce qui signifie l'inscrire dans un projet dynamique et global, relevant des différents niveaux d'objectivation que nous venons d'énoncer ; accent qui n'est pas sans rappeler la conception de la fameuse "community as a whole"13. À ce premier axe méthodologique de ventilation horizontale, nous intégrons un ordonnancement méthodologique vertical qui consiste à découper le phénomène communautaire par étages qui sont autant de points d'entrée sur ce fait social : partir d'abord de son inscription physique dans son espace social d'implantation pour pénétrer ensuite les niveaux de réalité plus profonds, c'est-à-dire moins facilement perceptibles, qui entrent avec les premiers dans un rapport dialectique et qui forment ensemble les déterminants du fait social étudié. Ainsi, sur un plan superficiel, immédiatement indentifiable, se situent les états bio ou sociodémographiques qui constituent la manifestation morphologique de la Communauté, définis par ses caractéristiques directement saisissables en tant que population (localisation géographique, âge, profession, nationalité et religion)14. En "descendant" dans l'échelle d'appréhension se situent les organisations ou appareils organisés (la Confraternité), puis les modèles et conduites ou pratiques collectives – des plus rigides aux plus flexibles – dans lesquels nous rangeons les réseaux familiaux et économiques ; enfin, ces conduites qui sont "appelées à réaliser les modèles sociaux"15, ne pouvant être saisies autrement que dans le rapport qu'elles entretiennent avec des valeurs ou représentations qui les inspirent, elles seront mises en perspective avec les fondements socio-historiques de la Communauté. Cette vision verticale et séquentielle du fait social communautaire ne doit pas faire oublier qu'elle est avant tout conceptuelle et que sa réalité est faite d'imbrications et d'interpénétrations entre les différents niveaux ; c'est la raison pour laquelle nous retrouverons, par exemple, des éléments socio13

Communauté conçue comme un tout ; voir R. REDFIELD, The little community : viewpoints for the study of a human whole, Chicago University of Chicago Press, 1955, 182 p. 14 Si l'on excepte les Grecs catholiques, nous verrons dans les parties qui lui sont consacrées que la Communauté s'identifie par sa nature et par héritage sociohistorique avec la population grecque orthodoxe résidant à Marseille. 15 Voir G. GURVITCH, La vocation actuelle de la sociologie – Vers la sociologie différentielle, tome 1, Paris, Presses Universitaires de France, 1968, p.79.

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historiques au centre de nos analyses sociodémographiques. D'autre part, en tant qu'expression – même partielle – d'un phénomène social total, la Communauté se manifeste à chacun des niveaux ou plans étagés précités16 : ainsi, dans chacun des aspects sociographiques, comme la géolocalisation ou la nationalité, par exemple, se lit l'influence de la Communauté ; de la même façon, sa prégnance est manifeste dans les conduites et les modèles suivis par les archontes chiotes qui se fixent à Marseille. Cette méthode de réciprocité des perspectives, de prise en compte de la transversalité, d'allerretour entre l'individualisant et le systématisant, rend caduques les approches classiques où les frontières entre ce qui relève du collectif et de l'individuel sont nettement tracées. Le socio-historien doit ici diriger ses recherches entre deux écueils : le premier consiste à réifier son objet, à adopter une position objectiviste, essentialiste, qui s'attacherait à comptabiliser les critères de caractérisation d'une communauté en général, puis de la Communauté grecque plus spécifiquement, en y "rajoutant" la migration conçue alors comme une simple relation centre/périphérie. Cette vision du groupe communautaire n'est pas sans rappeler la conception de la nation d'un Michelet – "la France est une personne" – ou d'un Vidal de la Blache – "la personnalité géographique de la France". Ainsi, selon cette logique positiviste, il ne serait pas nécessaire de retracer les étapes d'installation de la Communauté, ni de s'intéresser aux modes d'adhésion des individus, qu'ils soient Grecs archontaux ou autres migrants grecs, ni de visiter en détail leur profil étant donné que la Communauté possède des caractères originaux qui la distinguent d'autres groupes, sorte de déterminismes identitaires qui échappent aux acteurs individuels : la Communauté grecque porterait en elle les dimensions objectives de la "nation" grecque, ses traits immédiatement constatables (langue, religion, origine géographique, etc.) et, de façon invariable, se définirait ainsi par rapport aux autres communautés et à l'intérieur de la société d'accueil marseillaise. Le second écueil s'appuie sur une position subjectiviste qui ne reconnaît à la Communauté aucune surdétermination, qu'elle soit nationale, morale ou matérielle ; il n'existe pas de traits pertinents qui la différencient, qui la rende unique : elle n'est pas une entité sociale ni un acteur social, tout au plus une collection de migrants qui se sont regroupés par opportunisme circonstanciel et dont l'identité ne dépasse pas celle de ses membres.
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"[…] tout groupe est d’abord un “phénomène social total” capable de se manifester dans tous les paliers en profondeur de la réalité sociale." G. GURVITCH, Groupement social et classe sociale, in Cahiers internationaux de Sociologie, Presses Universitaires de France, volume 7, 1949, p.23.

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Caractère éphémère donc, fondé sur un sentiment conscient ou inconscient, mais difficilement mesurable : le sentiment d'appartenance. La Communauté ne serait Communauté que dans l'esprit de ceux qui la ressentent ainsi ; sorte de principe spirituel ou d'attirance de nature psychosociologique, difficile à caractériser mais producteur d'union. Or la socio-histoire, tout en conservant des méthodes de recherche historique, ne découpe pas l'histoire en tranches (économie, politique, sociale), mais privilégie la construction d'un objet de connaissance articulé sur les liens sociaux, l'interrelationnel ; elle examine comment les pratiques individuelles peuvent interagir et produire du collectif ou le modeler. Cela signifie que l'on va s'intéresser à la Communauté depuis une perspective constructiviste qui tend à saisir à la fois les influences des liaisons verticales et celles des liaisons horizontales. Les liaisons verticales sont incarnées par les rapports que les fondateurs de la Communauté marseillaise entretiennent avec leur passé (avec leur généalogie, leurs parents, l'histoire de leurs territoires de départ, etc.), donc des rapports temporels, les liaisons horizontales étant celles qu'établissent les fondateurs entre eux et avec l'ensemble des Grecs de Marseille (élaboration d'une organisation, fondation de l'église, partage de pratiques communes, etc.). L'ensemble de ces liens qui se mettent en application via des pratiques sociales, forme le Tout qu'est la Communauté. Ainsi constituée, elle devient une entité à part entière, non réductible à la somme des actions individuelles qui l'ont fondée. D'une certaine manière, il s'agit d'une position épistémologique intermédiaire : la Communauté est une construction, le produit des interactions17 des Grecs-agents qui font sens, qui permettent l'ébauche de la Confraternité fin 1820, la rédaction d'un règlement embryonnaire, puis le rayonnement de sa fonction reproduction ; cette construction est bien réelle, pas simplement "imaginée"18, mais inscrite dans un processus sociohistorique, celui des formes de la vie locale grecque pendant la période ottomane, c'est-à-dire celui de l'auto-administration communautaire. Bien entendu, ce processus et cette entité communautaire font l'objet, à Marseille comme ailleurs, d'appropriations, de représentations par ses membres qui se reconnaissent tous dans un même Nous. Comme nous l'avons mentionné précédemment, les représentations collectives sont des actes de perception qui se manifestent au niveau de la conscience collective et sont traversées
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Dans l'esprit de la "sociologie compréhensive" de Weber qui insiste sur le rapport à autrui. 18 En référence aux "communautés imaginées" de Benedict Anderson, voir infra, p.108, note n°283.

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par des valeurs, normes, mais aussi croyances ; le sentiment d'appartenance qui en est partie prenante est, quant à lui, un critère que la recherche empirique peine à cerner, mais cela ne signifie pas qu'il ne soit pas opérant : en effet, quand les membres des assemblées générales annuelles de la Confraternité se réunissent de façon récurrente autour de ce qu'ils nomment textuellement la (Communauté), ils se sont appropriés à titre individuel la relation d'identification groupale ; sans préjuger de la force d'une quelconque affectivité, ils déclarent une forme d'intériorisation. Notre approche constructiviste par les représentations ne fait donc pas l'économie des surdéterminations "nationales" : ces grilles de lecture qui vont influencer les attitudes et pratiques des membres de la Communauté ne sont pas nées ex nihilo au moment de la territorialisation de ces Grecs dans la ville. Elles participent d'un héritage historique et d'un patrimoine de pratiques sociales partagées, qu'il s'agisse des pratiques religieuses orthodoxes, des pratiques communautaires à Chios, Smyrne ou Constantinople, ou bien encore des pratiques familiales ou matrimoniales. Les migrants qui fondent la Communauté sont, pour paraphraser C. Castoriadis, "des tiers extérieurs qui ne le sont pas", qui participent à un "social-instituant hellénique" qui préexistait à leur arrivée ; dans ce sens, on peut avancer que le subjectivisme qui pourrait s'appeler conscience ou sentiment d'appartenance ou principe de communion, s'est incarné19 dans les principaux éléments objectifs (religion, langue, famille) que les acteurs ont investi dans leurs pratiques communautaires à Marseille. Il est possible, en effet, de l'affirmer car la grande majorité des acteurs (Chiotes) du fait communautaire ont une homogénéité de provenance, de parentèle et de niveau socio-économique qui sous-entend un partage de représentations, un "être ensemble"20. Ainsi, en s'intéressant à la genèse de la construction de la Communauté marseillaise, en étudiant ses fondements historiques, en les comparant avec d'autres Communautés grecques et en examinant les relations individus/groupe ainsi que les processus d'adhésion et de participation, nous disposons des outils heuristiques pour comprendre la Communauté sur le plan des rapports qui lient les Grecs entre eux, mais aussi en tant qu'être collectif, lieu d'actualisation de leur noyau central de représentations.
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À rapprocher du point de vue wébérien que nous évoquerons plus loin, selon lequel le sentiment d'appartenance se matérialise en suivant un processus d'objectivation. Voir infra, p.108, note n°283. 20 Voir P. NORA, / [sous la dir. de], Les lieux de mémoire – la République, la Nation, tome 1, Paris, Quarto Gallimard, 1997, p.16.

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S'exprime là un des préceptes explicatifs durkheimiens selon lequel les faits sociaux ne sont pas explicables à partir des psychologies individuelles21, sont extérieurs aux individus qui, en retour, les intériorisent. Ils expriment un "certain état de l'âme collective"22 et surtout le produit d'une transmission généalogique, historique de ses pratiques et représentations23. Les archontes chiotes débarquent dans la ville avec un schéma idéel des pratiques communautaires, linguistiques, religieuses, matrimoniales qui appartient à leur substrat social, à des catégories socialement construites qui leur échappent. C'est leur mise en œuvre, les interactions plus ou moins intensives entre ces pratiques, qui vont déterminer le niveau d'intégration communautaire. L'effort entrepris dans ce travail n'est pas de trancher la discussion séculaire entre les tenants de l'objectivisme et ceux du subjectivisme ou relativisme absolu, mais de se pencher sur les processus et de vérifier comment ils affectent – reproduisent ou modifient – les permanences et héritages. Par rapport à une approche historique "historiciste" et une approche micro-historique, la tentative socio-historique présentée dans ce document emprunte à Marc Bloch un axe d'investigation passé/contemporain/présent : ce qui fut contemporain de la Communauté – période du dix-neuvième siècle – est un produit de son histoire et de la réflexion que nous portons aujourd'hui sur les deux, donc tributaire aussi de nos déterminants sociaux actuels.
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En d'autres mots, le tout est différent de la somme des parties qui le composent. Sans entrer dans un débat théorique entre Durkheim et l'analyse de Gurvitch qui établit des réciprocités de perspectives entre les consciences individuelles et collective, il est aussi concevable d'admettre – et cela non seulement n'ampute pas notre raisonnement, mais le renforce – une souveraineté du social qui soit suprafonctionnelle – "macrocosme de macrocosmes" – et non transcendantale. Dans le même ordre d'idées, on peut considérer, comme Gurvitch, que la Communauté, en tant qu'organisation, n'exprime qu'incomplètement le "phénomène social total" de l'hellénisme. 22 "Cependant, on peut le définir [fait social] aussi par la diffusion qu'il présente au sein d'un groupe, pourvu [qu'] on ait soin d'ajouter comme seconde et essentielle caractéristique qu'il existe indépendamment des formes individuelles qu'il prend en se diffusant. […]. Ce qu'il exprime, c'est un certain état de l'âme collective." Voir. É. DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 9e édition, 1997, p.5 à 12. 23 "C'est surtout ce qui est évident de ces croyances et de ces pratiques qui nous sont transmises toutes faites par les générations antérieures ; nous les recevons et les adoptons, parce que, étant à la fois une œuvre collective et une œuvre séculaire, elles sont investies d'une particulière autorité que l'éducation nous a appris à reconnaître et à respecter." Ibid.

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Par voie de conséquence, cette démarche régressive et comparative consacre l'interdisciplinarité et un rapport complémentaire individuel/collectif pour (ré) interpréter le lien communautaire ; dans ce but, nous serons amené, par exemple, à privilégier certains concepts plutôt que d'autres (la reproduction sociale et communautaire plutôt que la tradition, l'unité plutôt que la continuité)24.

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Voir G. NOIRIEL, État, nation et immigration, Paris, Gallimard, 2005, p.127.

CHAPITRE I D'une immigration transitoire à des minorités visibles
Avant de se constituer en Communauté, l'élément grec orthodoxe se présenta chronologiquement, d'abord comme flux discontinu d'individualités, majoritairement de passage (marins, commerçants), avant de s'étoffer au moment de la Révolution française. Postérieurement, le flux deviendra continu et groupal, précipitant sur la ville des vagues migratoires, tantôt transitoires, comme dans le cas des capitaines-négociants et des militaires et réfugiés grecs, tantôt résidentielles, comme l'illustre la fixation dans la cité des pionniers et ensuite des familles archontales chiotes puis non chiotes. Avec les deux dernières vagues va s'opérer progressivement le passage de minorités visibles à colonie, puis de colonie à Communauté. Examinons en premier lieu les principes actifs à l'origine de ces mouvements migratoires grecs.

Les facteurs de causalité prégnants des migrations grecques
Sans volonté de faire de l'historien et du sociologue les adjoints de l'économiste, ni les placer sur son terrain, notre démarche visant à la compréhension des formes et mécanismes identificatoires, comporte une obligation d'envisager les rapports dominants macroscopiques, c'est-à-dire ceux qui s'imposent à l'analyse du "fait social total" que nous traitons et auxquels appartiennent les dimensions économique et géopolitique. Le projecteur a été dirigé sur les principaux facteurs déclenchant les arrivées migratoires initiales, à savoir, le contexte politique hexagonal, l'évolution du commerce levantin avec son corollaire, la pénétration de l'armement grec, mais aussi les aspects majeurs de l'évolution du capitalisme marseillais dans les années 1830-1850, aspects qui vont trouver un écho particulier auprès des négociants grecs, favoriser leur sédentarisation et faciliter la constitution de pôles de regroupement familial ou endogroupe. D'une certaine manière, la frange de population grecque qui va s'installer à Marseille à partir des années 1840 et qui ne relève pas de la catégorie socioprofessionnelle des négociants-armateurs-rentiers, y est attirée, tant par les rapports de collatéralité ou d'affinité qui s'établissent avec les autres Grecs déjà présents que par les opportunités que présente le capitalisme industrialo-négociant naissant. Estimés entre vingt-cinq et trente pour cent du groupe total des Grecs, en 1851 et 1876 respectivement, ces migrants pourraient être assimilés à ce que l'on désignera au siècle suivant sous le terme de migrants économiques, désignant par-là des Grecs séjournant à Marseille sur la base d'un contrat de travail ou équivalent (travail non salarié), exemples : 25

ingénieur, maître de miroiterie, domestique, sellier, avocat, etc. Bien que ne figure pas au sein de ce sous-groupe une composante de main d'œuvre industrielle stricto sensu, le passage d'un capitalisme commercial à un capitalisme industriel orienté vers le négoce à partir des années 1830, va donc créer dans la ville un bassin d'emplois diversifiés, directs ou induits, élargissant quelque peu la base sociologique communautaire. Le destin commercial marseillais dans la tourmente révolutionnaire Marseille est avant tout pour les Grecs la rencontre d'un destin commercial, celui du port et de son territoire, avec des flux migratoires dont certains sont transitoires et d'autres qui vont se cristalliser, le tout donnant forme à des structures communautaires spécifiques. Dans son discours de réception prononcé à l'Académie des Sciences de Marseille le 15 mai 1870, Ferdinand Meynier rappelle à son illustre auditoire que "le commerce a été de tout temps la source de la grandeur et de la prospérité de notre ville"25 ; Charles Carrière n'hésite pas à parler de la stature de port mondial acquise par le port provençal au dix-huitième siècle26. Certes, d'aucuns ont pu qualifier cette frange maritime d'économie sans épaisseur puisque sans continuité structurelle avec son arrière-pays ; c'est négliger la fonction stratégique de l'approvisionnement et les différences de rythmes entre le monde en prise avec la mer et celui de la terre, c'est oublier que "Marseille est à la fois port français du Levant et centre du négoce local"27. Déjà, lorsqu'au septième siècle avant J.C., les deux navarques (capitaines), Protis et Simos, arrivèrent avec leur flotte de pentécontores dans la corne du port, c'était avec le dessein de trouver un endroit favorable pour établir une base commerciale et traiter non seulement avec les Ségobriges du Lacydon, mais aussi avec les populations ligurienne et salienne de la côte environnante ; sans doute avaient-ils aussi en vue l'accès, par le Rhône et sa vallée, au commerce de l'étain et de l'ambre propre aux pays du Nord.
Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille, Marseille, Barlatier-Feissat, 1871, p.115. 26 Ch. CARRIÈRE, Négociants marseillais au XVIIe siècle : contribution à l'étude des économies maritimes, 2 tomes, Marseille, Institut Historique de Provence, 1973, 1111 p. 27 Ch. CARRIÈRE, M. COURDURIÉ, Un sophisme économique. Marseille s'enrichit en achetant plus qu'elle ne vend. (Réflexions sur les mécanismes commerciaux levantins au XVIIIe siècle), in Histoire, économie et société, vol. 3, n°3-1, 1984, p.18.
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Ces Grecs venus d'Ionie apportèrent des denrées, des matériaux et des outils d'un usage courant à Phocée mais que les autochtones ignoraient comme, par exemple, des plants de vigne et d'olivier. Vraisemblablement aussi, avaient-ils détecté la particularité topographique de ce port : adossé à trois buttes dominantes (butte des Carmes, des Moulins et Saint-Laurent) qui le tournent irrémédiablement vers la mer, il est formé, à l'origine, d'un goulet étroit en forme de corne avec une rade fermée en chacune de ses extrémités par un mamelon rocheux mettant la ville à l'abri des vents et . . . des pirates. Fondateur de richesses pour la ville, ce port sera le cadre des grandes périodes de sa prospérité : - Avec les premières croisades, la Porte de l'Orient s'ouvre pour les Marseillais qui fondent des entrepôts ou foundouk28 à Chypre, SaintJean d'Acre ou Alexandrie. - Au milieu du quinzième siècle, Jacques Cœur qui, par ailleurs, mourra à Chios lors d'un affrontement naval avec les Turcs, établit à Marseille sa flotte de galées, renforçant ainsi les échanges avec le Levant29, tandis que son neveu, Jean de Village, se livrait au commerce levantin. - En 1535, les premières capitulations signées entre François Ier et Soliman II scellent la place de Marseille dans les comptoirs d'Orient. Ces intérêts économiques seront confirmés par la création en 1599 d'un bureau de commerce à Marseille, embryon de la première Chambre de Commerce en France. Avec Louis XIV et Colbert, la ville se métamorphose, tant sur le plan de son espace (triplement de la surface initiale en 1666 appelé aussi Agrandissement) qu'en termes de gestion politique et de positionnement économique : Marseille est dès lors administrée par deux échevins, contrôlés par l'administration royale (gouverneur) et choisis parmi les négociants ; "Désormais, Marseille devra vivre pour le commerce et ce seront les commerçants qui l'administreront."30 Un arsenal des galères est édifié sur la rive sud du port et deux décisions majeures sont prises :
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Mot arabe, le terme foundouk – khan ou han en turc – désigne à la fois le lieu d'entreposage des marchandises sous douanes et d'hôtellerie où débarquaient les marchands ainsi que leurs bêtes. Plus généralement, l’appellation était attribuée aux centres des activités des négociants étrangers soumis aux interventions de l’administration douanière. À l'inverse, les Génois et les Toscans avaient implanté des fondacchi à Marseille. 29 M. RONCAYOLO, Marseille : les territoires du temps, Paris, Éditions locales de France, 1996, p.14. 30 É. BARATIER, op. cit., p.189.

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La franchise fiscale accordée au port en 1669 – "palladium de la prospérité marseillaise"31. - L'assujettissement, ordonné par l’édit de 1669, des marchandises du Levant entrant sous pavillon étranger à un droit de 20% – nous verrons le rôle que sa suppression a joué pour la fondation de la future colonie grecque. L'ensemble de ces mesures va constituer un point d'inflexion dans le développement du négoce marseillais en affermissant son monopole de fait dans l'importation des produits du Levant. Dès lors, la ville est un vaste entrepôt et surtout une ville étrangère d'un point de vue commercial. Au moment de la Révolution française, Marseille semble être le premier port du royaume devant Bordeaux ; en effet, même si les statistiques disponibles à cet égard présentent des écarts sensibles, le commerce maritime marseillais représente le cinquième du commerce français, impulsé par une multitude de négociants locaux, riches et opportunistes : citons les Seymandi, Audibert, Payan, Rambaud et autres Samatan, issus, pour la plupart, de "l'échevinage" ou de la Chambre de Commerce, véritable pierre angulaire de l'économie marseillaise. L'appellation négociant est en train de remplacer celle de marchand qui, pendant longtemps, a caractérisé le petit commerçant ; le négociant se distingue par les volumes traités et par la diversité des produits échangés, mais à cette nécessité de faire coïncider le statut social avec un champ d'intervention élargi, marqué à l'international, s'ajoute la volonté affichée par le négociant d'asseoir sa domination au sein de la bourgeoisie sur la fraction non commerçante. "Ces négociants sont la parfaite expression du capitalisme commercial."32 Dans ses relations avec le Levant, Marseille n'établit pas seulement des échanges marchandises-or ou marchandises-argent ou encore marchandisesmarchandises mais structure des rapports de marché : axe puissant, original, dominant et marseillais, le commerce avec le Levant pèse par son antériorité, par la pénétration de ses hommes et de leurs établissements et surtout par la coïncidence maintes fois répétée du conjoncturel et du structurel ; aux courants économiques "de fond" viennent se greffer les besoins conjoncturels de la ville et du royaume en biens de première nécessité (blé, huiles, sel, par exemple), besoins qui trouvent fondamentalement leurs réponses en Orient. Une telle position confère ses
Idem supra, p.211. É. BARATIER, op. cit., p.217. L'expression est également utilisée par Charles Carrière et Marcel Courdurié qui l'étendent aux autres métropoles maritimes méditerranéennes occidentales. Une des clés réside, selon eux, dans la maîtrise des circuits de distribution ; Ch. CARRIÈRE, M. COURDURIÉ, op. cit., p.16.
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lettres de noblesse à cette "branche aînée du commerce de France" qui va continuer à jouer les premiers rôles en termes quantitatifs jusqu'à la Révolution33, puis stratégiques dans les années postérieures. À l'intérieur de la société marseillaise et depuis le quinzième siècle, tout est conditionné par ces mouvements commerciaux : les corps de métier – du secteur de l'artisanat à celui de la manufacture en passant par le commerce de détail – sont entièrement tournés vers le négoce ou en dépendent indirectement ; le monde de la finance, du courtage, de l'armement, la nature et forme des impôts, la politique locale, l'attitude des petits épargnants, les alliances familiales, les décisions de migration, les installations de sujets étrangers, la conscience de classe de la bourgeoisie, bref, l'ensemble de la stratification socioprofessionnelle en est durablement marquée et constituera un élément de référence important, surtout à la lumière des similitudes rencontrées avec les données sociographiques des Grecs qui s'installent au dix-neuvième siècle. L'épisode révolutionnaire placera la cité phocéenne tour à tour aux avantpostes de la Révolution conquérante puis de la contre-révolution, avec cette particularité qu'il est difficile d'en déduire un affrontement de classes ou des clivages stricts entre le Tiers-État, la noblesse et le clergé : la bourgeoisie, véritable charpente de la société marseillaise, est polymorphe, s'étend du grand négociant, détenteur de la diplomatie et du commerce des Échelles du Levant au maître de métier (exemple : le portefaix, "quelquefois plus riche que le négociant"34 et organisé en une puissante corporation) en passant par le courtier ou l'orfèvre ; d'autre part, cette bourgeoisie, tout en montrant son opposition aux privilèges des autres (Compagnie des Indes), aspire à garder les siens (franchise du port). Pour mieux se représenter la place de ce monde des négociants dans la société marseillaise de la Révolution, nous avons fait appel en premier lieu au recensement35 de 1793 qui, bien qu'incomplet et pour une société en crise, impose des contours précis des secteurs de la population et permet une analyse des groupes sociaux en présence. La population marseillaise est estimée en 1791 à 117.468 habitants et à 114.378 en 1796. La distribution des groupes sociaux dans la population fait apparaître pour la classe commerçante dans son ensemble un taux de 7% de
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À partir de cette époque, les Antilles deviennent un pôle commercial majeur. J. BORGE et N. VIASNOFF, Archives de Provence, Paris, Éditions Trinckvel, 1994, p.179. 35 A.M., recensements, série 2 F 6 à 54 ; A.M., registre des possédants-biens, série 21 G 2 à 34.

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la population totale, soit plus de 7.000 individus ; si l'on y retranche les portefaix, les commis et les marchands, nous arrivons à un total d'environ 700 négociants dont près de 250 sont portés sur les listes d'émigration36. Une analyse fine de ce secteur tend à montrer qu'il s'agit d'un groupe encore plus réduit, vraisemblablement limité à 500 ou 600 membres au maximum, compte tenu des usurpations de titre, ce qui représente 0,5% de la population totale37. Les négociants ne seront jamais nombreux mais leur poids dans les affaires de la ville sera inversement proportionnel à leur effectif ; les données des successions confirment ce fait : même si la tendance est au déclin, les négociants constituent sous la monarchie de Juillet plus de 28,5% des grandes successions marseillaises38. Avec la suppression de la franchise fiscale du port en 181739, du droit de 20% en 1816 sur les marchandises du Levant40 et les nouvelles contraintes à la circulation maritime que subira le pavillon français lors des quasi vingt années de blocus, le monopole de fait de ces négociants s'évanouira, entraînant de nombreuses faillites et constituera un cadre favorable à l'installation des négociants grecs41. Déjà, en 1791, les négociants marseillais verront rognée leur protection que constitue cette taxe de 20% puisque, d'une part, la Chambre de Commerce n'est plus habilitée à la percevoir et, d'autre part, les marchandises importées directement du Levant, y compris pour le compte d'intérêts étrangers, échappaient à la taxation à condition de voyager sous pavillon français. Certains avaient fui lors des troubles de 1792 (juin-août), majoritairement en direction de Gênes ou de Livourne où ils s'établirent. Afin de freiner leur départ, les édiles marseillais crurent bon de suspendre la délivrance des passeports ; en vain, car sur les vingt-trois listes d'émigrés du
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É. BARATIER, op. cit., p.266. R. CATY, É. RICHARD, Contribution à l'étude du monde du négoce marseillais, Revue historique, Paris, p.337 à 360. 38 Ibid. 39 Napoléon refusa de réinstaurer la franchise portuaire alors qu'il avait rétabli la Chambre de commerce en 1803. 40 Le droit de 20% se levait sur toutes les marchandises venues du Levant par navires étrangers, sur celles qui, arrivées sur des navires français, étaient de la propriété d'étrangers ainsi que sur celles qui avaient été préalablement entreposées dans des pays étrangers. Ainsi, non seulement les négociants étrangers propriétaires des cargaisons étaient désavantagés, mais les propres affréteurs marseillais étaient incités à éviter de faire relâche ou escale à Livourne ou Gênes pour bénéficier de l'exonération. 41 Sur l'importance de la suppression du droit de 20% voir A.M., registre de correspondance n°28, n°1453, lettre du maire de Marseille au préfet en date du 28 mai 1817.

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second semestre 1792, figuraient vingt-trois négociants. Basile Samatan, qui prit l'initiative en 1792 de compromettre sa fortune pour approvisionner la ville en grains malgré le niveau élevé des cours, fut d'ailleurs victime de la Terreur marseillaise et exécuté en 179342. La crise marseillaise, parfois dénommée "crise portuaire", nous a amené à examiner les entrées annuelles dans le port de Marseille pendant la période révolutionnaire afin d'en déterminer l'importance, les variations et la chronologie exacte de son déroulement. Au préalable, constat doit être fait du caractère restreint des sources disponibles ; nous avons donc basé nos recherches sur les archives de l'Intendance sanitaire43 qui contiennent les registres des dépositions (obligatoires) des capitaines entrés dans le port ; ces registres mentionnent notamment le nom et la catégorie du navire, le nom et l'origine du capitaine, la taille de l'équipage, le port de départ, etc. Même si les indications fournies sur les cargaisons sont parcellaires et ne permettent pas d'évaluer précisément les importations, l'ensemble des informations représente une mine exceptionnelle pour notre requête, et ce, d'autant plus que la Révolution n'altéra pas le rythme et la qualité de ces listes. De l'étude des sources, un découpage en quatre périodes identifie les points clés à retenir sur les entrées de navires issus du Levant : - De 1789 à 1792 : les navires continuent à entrer à un rythme soutenu (environ 3.000), ce qui viendrait infirmer l'image souvent répandue d'une économie portuaire qui s'arrête avec les troubles révolutionnaires. - 1793 : année du "choc commercial" ; en effet, en ce qui concerne le Levant, hormis 23 navires français qui accostent en mai 1793, on assiste à un arrêt brutal des mouvements, arrêt constaté aussi sur les autres provenances (Atlantique et Barbarie). Cette date coïncide avec la guerre menée par la première coalition (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie, Hollande, Espagne, Piémont-Sardaigne, Deux-Siciles) contre la France. Cette situation va perdurer jusqu'à fin mars 1794 pour le Levant, étant donné que la guerre s'accompagne immédiatement d'un blocus maritime. Le danger le plus pressant est le fait des Anglais qui entreprennent de bloquer les côtes provençales tout en recevant l'appui des escadres espagnoles pour surveiller les départs potentiels de navires à partir de Gênes ou Livourne.44 Les conséquences de ce "choc commercial" poseront avec acuité le problème de l'approvisionnement de Marseille.
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P. MASSON, Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, Marseille, Imprimerie Barlatier, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, tome IX, Le commerce, 1922, p.8 à 10. 43 A.D., sous-série 200 E, Intendance sanitaire, registres 545 à 555. 44 A.M., série 4 D, registre 44 du 15 juillet 1793.

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De mai 1793 à mars 179545 : bien que la plupart des auteurs consultés ne mentionnent aucune trace d'entrées en provenance du Levant sauf quatre bateaux grecs venus de Morée (Péloponnèse) et de l'Archipel, nous avons retrouvé aux archives nationales deux listes des navires étrangers sortis du port de Marseille pendant l'an III (1794-1795) et l'an IV (17951796), attestant que le pavillon grec était respectivement le deuxième et troisième en nombre46. A partir d'avril 1796, 16 navires arrivent, exclusivement grecs ou ottomans et chargés de blé ; une légère amélioration de la situation se fait jour qui ne durera pas : 1798 et la guerre avec la Turquie, mêlée à la pression anglaise, entraînent de nouveau la chute du commerce portuaire marseillais. Évolution capitalistique et logiques de sédentarisation L'arrivée et la fixation des Grecs à Marseille vont se nourrir de ces mutations post révolutionnaires : vingt années de blocus maritime qui marginalisent le négoce marseillais et précipitent les commerçants hellènes à Marseille ; le sens des échanges de marchandises avec le Levant demeure identique, mais celui des hommes – et dans une certaine mesure celui des capitaux – s'inverse. Vingt années au cours desquelles se mettent en place les transformations structurelles du capitalisme : la difficile conversion du capitalisme commercial marseillais à un capitalisme industriel qui débouchera finalement sur une forme hybride de capitalisme industrialonégociant. Deux facteurs de poids sont à la source de cette transition forcée : tout d'abord, la fonction d'entrepôt commercial ne suffit plus à Marseille pour être compétitive à l'international ; les Anglais ont compris qu'un des moyens efficaces pour contrecarrer la course aux matières premières toujours moins chères et toujours plus lointaines (cotons, laines, soies), consistait à transformer le produit brut d'importation sur place, c'est-à-dire à y intégrer du savoir-faire pour créer de la valeur ajoutée, fondant ainsi un

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Voir P. ÉCHINARD, Grecs et Philhellènes à Marseille, Marseille, 1973, p.4 ; sur la situation maritime du commerce et le blocus, voir P. MASSON, Marseille depuis 1789. Études historiques, tome I : le commerce de Marseille de 1789 à 1814, Marseille et Napoléon, l'Agence nationale d'Afrique, chapitres III à VI, Paris, Hachette, 1919. Voir également Ch. CARRIÈRE, Les entrées de navires dans le port de Marseille pendant la Révolution, Provence Historique, Avril-Juin 1957, p.201 à 219. 46 A.N., Aff. Étr., Biii 215 et Biii 216. En ce qui concerne l'an III, par exemple, sur un total de 1723 navires, 1453 bâtiments génois ont quitté le port, suivis de 50 grecs, 38 français et 27 vénitiens. Pour l'an IV, les statistiques font état de 828 navires génois, 327 espagnols et 63 grecs.

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positionnement original sur le marché pour le produit fini, moins aisément comparable et donc plus compétitif. Or à Marseille, cette industrie n'est qu'une proto-industrie ou plus exactement de la primo-manufacturation, c'est-à-dire de la transformation ou du conditionnement de la matière brute en produit semi-brut (exemples : sucre, savon). Ce qui importe alors, c'est la rotation du capital, non son immobilisation dans des cycles industriels longs. Le négociant évite de cette façon une dépendance à l'égard des inventeurs, techniciens, main d'œuvre qualifiée et banquiers ; d'ailleurs, la banque de développement et d'investissement n'existe pas encore et quand en 1833, sur l'initiative de négociants grecs, la Banque de Marseille est créée, c'est pour pallier ces carences. Contraint et forcé, le négoce phocéen va s'adapter, lier son destin à celui d'une industrie qui dépendra de lui. Les trois secteurs moteurs de l'industrie marseillaise se situent dans la continuité du développement commercial : la minoterie, le raffinage du sucre et l'huilerie47 ; ses patrons sont souvent euxmêmes des négociants, comme, par exemple, Étienne Zafiropoulo et Périclès Zarifi qui exploitent les "queues" de blé pour extraire de la farine, Barthélemy et Melchior Badetti ou encore les frères Reggio qui introduisent la graine de sésame pour l'industrie oléagineuse. Si ces branches connaissent des processus d'évolution industrielle intenses et profonds48, ils n'en restent pas moins articulés sur le port et sa fonction négociante. Second phénomène dominant depuis la monarchie de Juillet et qui trouve sa pleine expression sous le Second Empire : la centralisation, expression de la volonté politique de l'État qui s'attèle à construire une société nationale à travers ses référents juridiques et culturels49 et à unifier ses marchés en un marché national. Et cette centralisation parisienne a concerné en premier lieu le secteur bancaire et financier en général : la Banque de Marseille sera dès 1848 privée de son autonomie en tombant dans le giron de la Banque de France ; les négociants marseillais qui depuis longtemps faisaient du capital
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Il faut nuancer ces propos en rappelant le caractère dynamique et pionnier de l'industrie métallurgique qui, pendant les trois décennies (1835-1865), devient "une industrie puissante autant du point de vue de sa production que par ses effectifs et sa technologie." O. RAVEUX, Marseille, ville des métaux et de la vapeur au XIXe siècle, Paris, C.N.R.S. éditions, 1998, p.345. 48 D'un point de vue technologique (exemple : adoption de la machine à vapeur dans l'armement et l'industrie sucrière comme d'un point de vue social (nouvelle bourgeoisie négociante). 49 Ce mouvement trouvera sa concrétisation dans le code de la nationalité de 1889 et dans sa délimitation désormais stricte entre le ressortissant français "national" et l'étranger "le non national".

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avec leurs bénéfices et n'avaient donc pas recours à l'épargne publique ni aux banques, allaient se trouver dès les années 1830-1840 confrontés aux capitaux extérieurs (à Marseille) dépendant de la capitale et maintenant nécessaires pour faire face aux investissements industriels. Mentionnons, entre autres interventions, l'entrée du banquier parisien James de Rothschild en août 1843 dans le conseil d'administration de la Société du Chemin de Fer de Marseille à Avignon aux côtés du financier limougeaud, Jules Talabot, frère de Paulin, directeur opérationnel de la société, et des Lyonnais Laurent Dugas ou Étienne Gautier ; ladite société sera ensuite réunie avec les autres sociétés d'exploitation pour former en 1857 la puissante Compagnie des Chemins de Fer de Paris à Lyon à la Méditerranée (ou P.L.M.). La boucle sera bouclée et le monopole du transit portuaire réglé en faveur de Talabot et de ses financiers parisiens (les Rothschild, Jean-François Bartholony, Édouard Blount, Paccard-Dufour) quand la Compagnie des Docks et Entrepôts de Marseille, fondée en 1859, obtient la concession – sans offres ni adjudications – des opérations de manutention, de magasinage et de radoub des nouveaux ports de commerce. Ce mouvement de centralisation est donc fondamentalement aussi un mouvement de concentration capitalistique mettant sous contrôle le développement d'un marché qui ne peut plus rester en marge du national : les Talabot, Pereire, Mirès débarquent dans la ville au moment opportun, c'est-à-dire quand les projets industriels, d'équipement ou d'aménagement ne peuvent plus être couverts par la capacité contributive du capital marseillais et quand la dépression de la fin des années 1840 mène à la faillite les entreprises marseillaises issues de l'élan libéral et bourgeois de la monarchie de Juillet50. Le modus operandi stratégique est toujours le même : l'industrie nécessite des financements lourds et des débouchés extra-locaux ; le marché marseillais étant par héritage historique à la fois ouvert vers l'international et faiblement intégré au national, très vite le secteur doit faire appel aux capitaux extérieurs et aux marchés d'État pour se pérenniser. Les initiatives locales (sociétés marseillaises) sont alors absorbées par des entreprises de grande envergure, extérieures à la région, mais qui prennent soin d'ouvrir leurs organes d'administration aux capitaines d'industries marseillais afin de leur conserver une certaine visibilité. Cette tendance lourde ne signifie pas la disparition du négociant et de l'armateur marseillais mais la nouvelle segmentation de leur profil sous la condition expresse suivante : raisonner en termes de réseaux. Réseaux d'investisseurs dans lesquels doivent s'insérer les armateurs qui veulent
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Période constituant "la première phase de la révolution industrielle dans les Bouches-du-Rhône" ; voir O. RAVEUX, op. cit., p.82.

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continuer à prospérer compte tenu des changements d'échelle maritime51 ; réseaux de prescripteurs pour obtenir l'accès aux marchés nationaux : sont visés ici les industriels des filières mécaniques et métallurgiques qui dépendent essentiellement des commandes de l'État, des autorisations d'installation ou des cautionnements que ce dernier, directement ou indirectement, facilite ; réseaux d'affaires internationaux, enfin, pour les négociants-armateurs-industriels qui demeurent liés au port et aux matières premières : dans cette catégorie nous trouvons les frères Rocca, les frères Pastré mais plus significativement les négociants grecs (Zarifi et Zafiropoulo, Reggio, Rodocanachi) qui vont mieux résister que les premiers nommés aux crises du milieu du siècle52. Tous ont en commun de posséder des établissements (comptoirs) répartis aux points d'approvisionnement et de distribution, établissements contrôlés par les membres de la famille ou par des alliés ; par exemple, les frères Rocca sont présents à Odessa, Naples, Taganrog, Londres, Gênes et Marseille53. Mais, alors que les Rocca ou Pastré s'engagent dans des stratégies de diversification étendue qui portent leurs engagements financiers et leurs ressources humaines et logistiques à la fois sur des secteurs d'activité parfois fort éloignés les uns des autres et sur des aires géographiques dispersées, les négociants grecs vont s'appuyer sur un réseau plus endogroupe que familial, fortement autocontrôlé car doublement tissé54 et ne décider de diversification que selon un schéma de segmentation stratégique : opérer dans des domaines d'activité qui valorisent au mieux les métiers et compétences de leurs entreprises. Les voies de cette diversification qui a amené les Marseillais à souvent changer de métier, prennent, dans le cas des Grecs, plutôt une dimension verticale (filière) qu'une dimension horizontale (marché). L'objectif n'est pas d'aborder de nouveaux marchés, radicalement différents, tant sur le plan métier que géographique, mais de contrôler et valoriser les forces en amont (fournisseurs) et en aval (distributeurs) en s'adjoignant de nouveaux métiers. Il s'agit d'ailleurs d'une démarche qui s'apparente plus à de la valorisation ou de la spécialisation qu'à de la diversification.

Mutations technologiques avec l'introduction du bateau à vapeur, la coque métallique, la mondialisation du plan de dessertes (lignes transatlantiques), etc. 52 Crises économiques de 1847-1851 et 1857-1858, guerres de Crimée (1853-1856) et d'Italie (2e guerre d'indépendance italienne de 1859) qui affectent les trafics commerciaux entre la mer Noire et l'Occident. 53 C.C.I.M.P., L/19/14/059, 60, 76 à 79, 100 à 121, fonds, correspondance (18361861). 54 D'une part, recoupement entre alliances matrimoniales et alliances commerciales et, d'autre part, attribution des niveaux de responsabilité au sein du réseau en fonction des degrés d'alliance familiale. Sur cette thématique, voir infra, chapitre V.

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