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La communication de l'information

De
304 pages
La réflexion des auteurs a ici cerné deux questions principales : existe-t-il quelque chose comme un espace public télévisuel ? Quels sont les cadres, concernant la vérité, la temporalité, la définition des acteurs et des institutions, etc., de l’information télévisée ? Sur l’un et l’autre sujet, l’ensemble d’observations, de descriptions et de propositions rassemblé ici témoigne de l’effort de précision et de cohérence des auteurs. Et l’étude d’un cas particulier par une équipe de chercheurs, le traitement télévisé de l’affaire OM-Valenciennes, permet d’éprouver la réflexion générale.
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LA COMMUNICA TI ON DE L'INFORMA TION

COllectIon

Lnump~;

JI t~'U~t~.

dirigée par Pierre-Jean Benghazi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Philippe Ortoli, Clint Eastwood, lafigure du guerrier, 1994. Philippe Ortoli, Sergio Leone, une Amérique de légendes, 1994. Georges Foveau, Merlin l'Enchanteur, scénariste et scénographe d'Excalibur, 1995. Alain Weber, Ces films que nous ne verrons jamais, 1995. Jean-Pierre Esquenazi (e.d), La télévision et les télespectateurs, 1995. Jean-Pierre Esquenazi (sous la direction de ), Télévisions, la vérité à construire, 1995. Jean-Pierre Esquenazi, Le pouvoir d'un média: TF1 et son discours, 1995. Joël Augros, L'argent d'Hollywood, 1996 Eric Schmulevitch, Réalisme socialiste et cinéma, le cinéma stalinien, 1996 Georges Foveau, Chasseurs en images, visions d'un monde, 1996. Patricia Hubert-Lacombe, Le cinémafrançais dans la guerrefroide, 19461956, 1996. Alain-Alcidre Sudre, Dialogues théoriques avec Maya Deren, 1996. Andrea Semprini, Analyser la communication, 1996. Khémaïs Khayati, Cinémas arabes, topographie d'une image éclatée, 1996. Isabelle Papieau, La construction des images dans le discours sur la banlieue parisienne, 1996. Abdoul Ba, Télévisions, paraboles et démocraties en Afrique Noire, 1996. Martine Le Coz, Dictionnaire Gérard Philipe, 1996. Pierre Barboza, Du photographique au numérique. La parenthèse indicielle dans l'histoire des images, 1996. Yves Thoraval, Regards sur le cinéma égyptien (1895-1975),1997. Dominique Colomb, L'essor de la communication en Chine, publicité et télévision au service de l'économie socialiste de marché, 1997. @ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5077-6

SOUS LA DIRECTION DE JEAN -PIERRE ESQUENAZI

LA COMMUNICATION DE L'INFORMATION

Actes du colloque de Metz, mars 1995

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris - FRL\NCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques J\fontréal (Qc) - C~c\N~.\DA. H2'{ lK9

Auteurs
Pierre BEYLOT, Maître de Conférences, Nicole BOULESTREAU, Professeur, Université de Nancy 2

Université

de Paris 12 de Paris 12

David BUXTON, Maître de Conférences, Patrick CHARAUDEAU, Professeur,

Université

Université

Paris 13 Université Université de Metz Université de Nancy 2 de Limoges de Metz

Alain CUBERTAFOND, Maître de Conférences, Jean-François Jean-Pierre DIANA, Maître de Conférences, ESQUENAZI, Professeur, Université

Béatrice FLEURY-VILATTE, Maître de Conférences, Patrice FLICHY, Chercheur au CNET, Rédacteur

en chef de Réseaux. Université de Paris 3

Divina FRAU-MEIGS, Maître de Conférences, Suzan HAYWARD, Professeur, Jacques Université

d'Exeter Université de Dijon

IBANEZ-BuENO, Maître de Conférences,

François JOST, Professeur, Université de Paris 3 Laurent JULLIER,Maître de Conférences, Université de Metz
Jean MOUCHON, Professeur, Noël NEL, Professeur, École Normale Supérieure de Metz Université de Metz en Yvelines

Université

Éric PEDON, Maître de Conférences,

Édith PUIGLAMBERT, Maître de Conférences,

IUT de St-Quentin

Louis QUERE, Directeur de recherche au CNRS-CEMS Jacques WALTER, Maître de Conférences, Université de Metz

Introduction
Jean-Pierre ESQUENAZI

Une question lancinante hante l'étude de l'information télévisée: celle-ci a-t-elle un effet politique? Cette question, se rapportant à la télévision, se pose de manière spécifique: on examine quelle influence peut avoir la télévision sur la décision politique ou sur le vote des électeurs parce qu'elle revendique d'y jouer un rôle. Jamais la presse n'a cessé d'être une presse d'opinion, et ce fait est bien connu de ses lecteurs. Par contre, c'est la revendication d'impartialité de la télévision qui jette le trouble. Qu'on imagine que cette impartialité même est source d'influence politique, qu'on suppose la télévision secrètement aux ordres du pouvoir ou d'un pouvoir, ou qu'on proteste contre la mainmise de la télévision sur la manifestation du débat politique, la dispute est toujours vive, et d'autant plus acharnée que jamais l'influence de la télévision n'a été prouvée. Et ceci parce que, finalement, on ne sait pas où chercher cette supposée influence de la télévision. Après celui de 1994, dédié au téléspectateur, le deuxième colloque de Metz consacré à la télévision avait pour objectif, non pas de s'embourber à nouveau dans ce débat, mais de donner les fondements d'une réflexion rigoureuse sur ces questions. Le calcul des effets n'est possible que dans le cadre d'une définition stricte d'un lieu où ces effets sont produits: il était donc naturel de réfléchir d'abord sur les rapports entre l'espace public et la télévision. Peut-on parler d'un espace public spécifique créé par la télévision? Sous quelle acception du concept d'espace public? La réflexion des auteurs venus à Metz permet, me semble-t-il, de prendre la mesure de cette question. Patrice Flichy et Louis Quéré, en resituant la problématique à la fois historiquement et théoriquement, donnent les fondements de

INTRODUCTION

la réflexion. Bien entendu, la télévision a une histoire, et le concept d'espace public n'a pas été créé à propos de la télévision: il était nécessaire de fournir à notre questionnement un cadre indépendant de la télévision elle-même. Jean Mouchon pose, quant à lui, le problème frontal de 1'« espace public télévisuel »: sa visibilité, son évidence ne cacheraient-elles pas un e illisibilité fondamentale? La télévision informe, c'est clair, mais cette brillance ne cache-t-elle pas un grave déficit de contenu? Alain Cubertafond propose une réponse économique à cette nébulosité. Noël Nel, de son côté, montre comment la télévision est tentée de jouer un rôle de substitution ou de parasite vis-à-vis de nos grandes institutions sociales, ici la justice. Il était intéressant également de prendre la mesure du temps télévisuel, car ses mécanismes se distinguent fondamentalement des modes usuels du temps public. Et c'est peut-être sous cet angle temporel que le contraste entre les voies publiques habituelles et la télévision est le plus grand. Deux auteurs, d'abord Nicole Boulestreau, puis Jean-Pierre Esquenazi, tentent de définir la temporalité télévisuelle: la première, en partant de concepts empruntés à la théorie de la littérature, qui met à notre disposition un arsenal de concepts permettant d'appréhender ce que change la télévision. Et le second en insistant sur la spécificité du temps télévisuel, appelé dissipation, et sur la négation de l'histoire qu'il implique. De nombreux auteurs s'attachent à définir le fonctionnement de l'appareil informatif dans tous ses aspects. Patrick Charaudeau en montre d'abord les enjeux, c'est-à-dire ce qu'on pourrait appeler la «vérité du monde ». Il explique comment l'information télévisée est amenée à jouer un rôle important dans la définition du cadre de vérité qui nous permet de juger de ce monde de l'information. Susan Hayward révèle la censure qui s'exerce impitoyablement, à travers les préjugés qui déterminent l'information à être ce qu'elle est. Ainsi l'information serait d'abord exclusive avant d'être inclusive. Jacques Walter analyse les pratiques professionnelles journalistiques à travers un exemple resté célèbre, celui des gants de boxe fournis par Paul Amar à Tapie et Le Pen. Laurent Jullier désigne ce qui éloigne la 6

LA COMMUNICATION

DE L'INFORMATION

télévision de certaines _exigences du ciném,a: si « le travelling est affaire de morale », l'image de télévision ne se rapporte qu'à l'actualité, ou plutôt à la spectacularisation de l'actualité. Edith Puiglambert et Jacques Ibanez-Bueno se demandent s'il y a de 1'« information» dans les émissions de variété. Divina FrauMeigs étudie l'information scientifique donnée par la télévision. David Buxton découvre dans les reportages télévisés certains symptômes d'une idéologie capable de contraindre l'information. François Jost introduit la catégorie de la
« feintise » pour définir les procédures de reconstitution, utilisées

par' l'information télévisée comme par les reality-shows. Enfin, une équipe de chercheurs lorrains rend compte d'un travail sur «l'affairé OM- VA »: Pierre Beylot examine le comportement médiatique du procureur Montgolfier; Éric Pedon dépeint les comportements et attitudes de Bernard Tapie devant les caméras de reportage; Jean-François Diana se consacre au même personnage, mais lors de son passage à L' heure de vérité. Enfin, Béatrice Fleury- Villatte observe la perception de l'affaire, telle qu'elle nous a été transmise par les marionnettes des Guignols de l'info. Cet ensemble me semble constituer un document de réflexion important sur ce qui constitue un véritable fait social. Car l'information télévisée est sans doute un des facteurs décisifs de notre rapport au monde. Ainsi, nous sommes obligés de prendre en compte les définitions, les dénominations, les limitations, les jugements, qui sont les siens. Non qu'ils deviennent automatiquement les nôtres: mais ils s'imposent comme des déterminations du monde social largement en usage dans notre société. Ils construisent du lien social, d'une part en fournissant des sujets de conversation; d'autre part, plus sérieusement, en contribuant à orienter les problématiques actuelles de l'espace public. Ce positionnement spécifique, qui procède d'abord par
élimination - ce que rappelle fortement Susan Hayward

-

se

manifeste d'abord par une nouvelle définition de la vérité, ce que montrent particulièrement François Jost, Patrick Charaudeau et Noël Nel. Ensuite, il impose une nouvelle norme de la visibilité 7

INTRODUCTION

et, plus souterrainement de l'invisibilité, rappelée par Jean Mouchon et Jean-Pierre Esquenazi. De ces statuts nouveaux de la vérité et de la visibilité procèdent des attitudes, des comportements nouveaux, dont rendent comptent la plupart des auteurs rassemblés ici, comportements souvent risqués, comme le montre Jacques Walter. Ils obligent également à une revisitation de concepts anciens, créés à d'autres propos: on verra comme l'interrogation à propos de la notion d'« espace public », rapportée à la télévision, est souvent prudente et lourde encore de questions non résolues. Bref, cette réflexion autour de l'information télévisée nous oblige à réviser à la fois nos théories et nos attitudes. J'espère que cet ouvrage contribuera à cette évaluation nouvelle.

8

Premère partie

Télévision et espace public

La télévision règle-t-elle vraiment l'espace public?
Louis QUÉRÉ

Le thème proposé à la discussion était: « l'espace public réglé
par la télévision ». J'ai trouvé cette formulation très stimulante, car elle permet de poser des questions intéressantes. Telle que je la comprends, elle ne se limite pas au constat, somme toute banal, que la télévision occupe une place centrale dans l'espace public médiatique contemporain. Elle formule aussi l'hypothèse que la télévision fournirait de plus en plus le standard ou la norme de la communication médiatique, qu'elle servirait de référence ou de modèle pour les autres médias. Cependant cette hypothèse ne correspond qu'à une interprétation faible de la formulation en question. Une interprétation plus forte consisterait à dire que l'espace public contemporain (du moins dans les sociétés démocratiques) aurait plus ou moins changé de structure et que son nouveau principe lui viendrait de l'organisation et du fonctionnement de la communication télévisuelle. En d'autres termes, on assisterait à l'émergence d'une nouvelle forme d'espace public - un espace public «post-moderne », diraient certains-, cette nouvelle forme se manifestant en acte dans le fonctionnement actuel de la télévision. Cette interprétation « forte» soulève deux questions qui appellent des analyses. La première concerne directement la validité de l'hypothèse formulée: quelles raisons avons-nous de croire qu'émerge un nouvel espace public structuré par la télévision? La seconde consiste à se demander si, au fond, l'espace public peut être réglé, gouverné ou structuré par les médias ; si oui, cela voudrait dire qu'il n'a pas de principe d'organisation propre ou que les médias en seraient à tel point constitutifs que sa structure dépendrait de leur configuration historique. Cependant, avant

Louis

QUÉRÉ

d'engager l'analyse sur ces deux questions, je voudrais clarifier brièvement deux problèmes préliminaires: de quel espace public parle-t-on? Comment caractériser la télévision comme médium?

1.

Considérations préliminaires

Il est courant de définir l'espace public par rapport aux médias. Il comporte alors trois dimensions. La première est celle de la visibilité. L'espace public est la scène sur laquelle les faits et les événements sont portés à la connaissance de tous, les personnes et les actions soumises au regard, voire au contrôle, d'un public. De ce point de vue, les médias opèrent comme dispositifs de visibilisation et de publicisation (il faut bien sûr tenir compte de l'ambivalence du principe de publicité, de l'usage stratégique qui peut en être fait). Une deuxième dimension est celle de l'attention publique: l'espace public est en quelque sorte le foyer de l'attention publique, et les médias sont des instances qui gèrent et orientent cette attention publique en inscrivant des événements, des thèmes ou des problèmes à ce foyer, à travers, entre autres, le déchiffrement de l'actualité. De ce point de vue l'espace public se présente comme le domaine des problèmes publics - ces problèmes sont publics à la fois parce que c'est sur eux que se focalise l'attention publique et parce qu'ils sont d'intérêt général. La troisième dimension est celle de l'expression et de la discussion libres: l'espace public est le lieu du débat entre les citoyens et de la confrontation des opinions, et les médias contribuent à organiser et à animer ce débat et cette confrontation. Toutefois, cet espace public médiatique ne constitue pas le tout de l'espace public. Il est débordé à la fois vers le bas et vers le haut. Vers le bas, par l'espace public de la vie courante, vers le haut par l'espace public politique. Je ne pense pas qu'il faille lier trop étroitement espace public et médias. Nous vivons une grande partie de notre existence quotidienne dans l'espace public: c'est en lui que nous coexistons, agissons, communiquons, coordonnons nos actions, etc. L'espace de notre existence

12

LA TELEVISION

REGLE-T-ELLE

VRAIMENT

L'ESPACE

PUBUC

?

quotidienne est public pour autant qu'il est un espace de visibilité réciproque - nous vivons en partie sous le regard les uns des autres, a fortiori quand nous nous trouvons dans des «lieux publics» - et qu'il est un monde de sens commun, accessible à tous ceux qui sont familiers des us et coutumes d'un groupe, à ses pratiques instituées. En soulignant la «co-extensivité» de la vie publique et de la vie sociale, E. Goffman a promu l'espace public au rang de lieu de structuration de la coexistence, de milieu de formation de relations et de comportements, de matrice symbolique du lien social. Vers le haut, il y a l'espace public politique, défini par le principe de publicité démocratique. Cet espace public politique ne doit pas être réduit à ce qu'on appelle la scène politicomédiatique (au sens par exemple où l'on dit parfois que la télévision est devenue la principale scène de la théâtralité politique). Il est d'abord le lieu où prend forme l'action publique, que ce soit à travers les initiatives des acteurs qui prennent soin du monde et de l'histoire, ou à travers l'exercice de la souverainet.é populaire. Il est ensuite un dispositif d'institution symbolique de l'espace social et du lien social, opérant à travers la figuration la place du pouvoir dans la société, l'instauration d'une distance entre les membres de la collectivité et la dissolution des « repères de la certitude» (Lefort). Cet élargissement de l'espace public nous oblige en fait à remettre en cause une part des images auxquelles nous avons habituellement recours pour en rendre compte: celle d'espace, de scène, de sphère ou de domaine. Toutes ces images tendent à réifier, donc à convertir en objet ou en chose, quelque chose qui est plutôt de l'ordre d'un processus ou d'une dynamique, voire même d'une forme. J'ai évoqué précédemment quelque chose comme une capacité de mise en forme: l'espace public dispose d'une « puissance fonnante» en ce sens qu'il suscite des modes de comportement et de relation, qu'il organise la coexistence; il génère un sens de la communauté (qui n'est pas fusionnel dans la société démocratique) et lie les individus les uns aux autres en leur donnant l'assurance d'appartenir à un espace commun. Mais cette puissance n'est pas celle d'un objet, fut-il spatial; elle 13

Louis

QUÉRÉ

est plutôt celle d'une structure qui présente le paradoxe de dépendre des pratiques mêmes qu'elle induit et informe. Telle est l'énigme de l'espace public que je suis intéressé à élucider. En ce qui concerne la seconde question préliminaire, - com-

ment caractériser la télévision comme médium?

-

je me conten-

terai aussi de remarques succinctes, que je soumets à l'évaluation des spécialistes. Pour définir les principales caractéristiques du médium, je m'appuierai sur la distinction proposée par E. Veron (à partir de la sémiotique de Peirce) entre trois ordres fondamentaux de la signification: la parole, l'image et le
« contact ». Sans

doute

le propre

de

la télévision

est-il

de

combiner ces trois ordres. La parole semble y jouer le rôle secondaire de commentaire des faits présentés en image. Mais, outre qu'à strictement parler tout fait est le corrélât d'une proposition vraie - donc du langage -, la parole spécifie un mode de rapport au temps: alors que l'écrit permet une appréhension synoptique de l'actualité, située dans le temps objectif du calendrier, la parole vivante (ou «opérante») implique une autre temporalité, non pas celle de la succession, mais celle de l'expression créant une distension entre son passé et son futur pour se former et se corriger tout en se formulant (cf. Richir, 1988). A l'image, nous dit Veron, est réservée la fonction référentielle: celle de présenter les « faits eux-mêmes ». Mais elle a aussi d'autres «pouvoirs », dont celui de constituer le sujet regardant comme sujet de regard et de le faire se reconnaître dans l'affect (le plaisir du spectateur). C'est en ces termes que Louis Marin définit l'efficace de l'image. L'image est représentation, c'est-à-dire à la fois nouvelle présentation, ou présentation à la place de quelque chose d'absent (valeur de substitution), et intensification. La valeur d'intensification de l'image tient au fait qu'elle montre, exhibe, fait comparaître devant le spectateur, pour le plus grand plaisir de son regard
«

recueillant ici et maintenant l'image» (Marin, 1993, p. 12). En

fait, ce regard est plutôt à la charnière de l'image et du contact. Ce dernier, nous dit Veron, est une «affaire de corps ». L'ordre de signification qu'il constitue en propre relève du' «corps signifiant» : il est fait « de rapprochements et d'éloignements, de 14

LA TELEVISION REGLE-T-ELLE VRAIMENT L'ESPACE PUBLIC?

proximités et de distances» ; «les renvois signifiants y sont faits par des rapports de voisinage: partie/tout, avant/arrière, dehors/dedans, centre/périphérie» (Veron, 1983, p. 111). Précisons que le contact est non seulement entre le téléspectateur et les personnes qui apparaissent sur l'écran, mais aussi entre lui et la réalité événementielle qui lui est présentée, voire tout simplement avec le moment et l'espace de son occurrence. C'est ce pouvoir de connexion qui est propre à la télévision qui fait qu'elle dispose d'un «potentiel d'authenticité» que n'ont pas les autres médias. Sans doute cette caractérisation de la télévision est-elle extrêmement sommaire. Mais elle suffit pour le présent propos.

2.

L'espace public réglé par la télévision?

.11Y a plusieurs types d'arguments en faveur de cette proposition. Je vais en considérer deux principalement. Le premier repose sur l'analyse de l'évolution des genres télévisuels et de leur impact, le second sur l'explicitation d'une sorte d'isomorphie entre la culture de la modernité tardive - la nôtre - et les propriétés du médium télévisuel. On peut distinguer deux hypothèses dans le premier. L'une est que la télévision contribue à diffuser et à imposer un standard de la communication de l'information, ou à promouvoir un genre journalistique que tous les autres médias tendent à faire leur, l'autre que la télévision, en particulier à travers les débats qu'elle organise, crée un espace

public de substitution (une « démocratie par l'audiovisuel»).
Ce qui caractériserait le standard de communication promu par la télévision serait l'éclipse du récit. Ce n'est pas une thèse nouvelle. Déjà entre les deux-guerres, Walter Benjamin diagnostiquait cette éclipse du récit dans la culture contemporaine. En particulier, il voyait dans le développement de l'information publicitaire le signe de ce retrait du récit; cette éclipse lui paraissait inquiétante, car si les hommes n'ont plus rien à (se) raconter c' est peut-être parce qu'ils n'ont plus d'expérience à partager. Certains analystes contemporains de la télévision 15

Louis

QUÉRÉ

détectent pareille éclipse du récit non pas au niveau de la culture en général, mais à celui des «opérateurs de perception» et des genres rédactionnels qui président à la construction médiatique des événements, et à celui des « imaginaires» des professionnels des médias. La télévision serait plus particulièrement responsable de ce déclin du récit et il y aurait une propagation, dans tous les médias, du « modèle indiciel de la télévision». Par quoi le récit serait-il alors remplacé? Par une écriture purement constative, dont les produits seraient des articles conçus sur le modèle de la dépêche, voire même du spot publicitaire, avec leurs exigences propres, par exemple que les images soient attrayantes (cf. par exemple Lochard et Boyer, 1995, en particulier, p.57-59). Le résultat serait une fragmentation de l'information, une «feuilletonisation» où les données factuelles sont mises bout à bout sans être véritablement intégrées dans une histoire ou une intrigue. C'est, par exemple, une hypothèse qu'a suggérée récemment G. Lochard : les impératifs d'« exhaustivité» et d'« immédiateté» semblent aujourd'hui avoir été pleinement intégrés par les imaginaires professionnels de la presse écrite sous l'influence du modèle télévisuel. Témoignant d'un déplacement de la perception par les journalistes de leur «légitimité », ces nou,veaux standards d'action conduisent insensiblement à minorer les genres narratifs (reportage, enquête) et argumentatifs (analyse, commentaire) élaborés, au profit d'une multiplication d'articles narratjvo-descriptifs aux modalités « délocutives » conçues sur le modèle de la dépêche. Analysant la mise en scène télévisuelle de la Guerre du Golfe, J. Arquembourg développe une thèse similaire. Elle souligne, avec une grande perspicacité, les conséquences du mode de temporalisation des événements inhérent à l'information en direct et en continu. Ne disposant d'aucun repère pour sélectionner les occurrences significatives, celle-ci se donne pour objet

deux types d'instants: les « instants cérémoniels, programmés et
sursaturés de sens par les acteurs» ; les « instants insignifiants qui occupent le continuum visuel ». « Ce qui produit l'impression de vacuité que tant d'articles et d'ouvrages ont dénoncée au moment du conflit c'est le fait que le récit d'actualité en continu 16

LA TELEVISION REGLE-T-ELLE VRAIMENT L'ESPACE PUBUC ?

hypertrophie l'axe de la succession syntagmatique au détriment de l'axe paradigmatique. Il est cette succession d'instants qui ne conduit pas vers une fin nécessaire. En retour, c'est le sens de l'instant qui se dilue dans ce qui n'est plus qu'un phénomène de participation ». Enchaînant des micro-épisodes les uns aux autres, l'information en direct et en continu sur la Guerre du Golfe « ne parvient pas à (en) produire un récit concordant ». Ce retrait du récit est compensé par «une inflation du commentaire », qui «construit une événementialité d'un nouveau type ». Au lieu qu'une occurrence n~acquière son identité d'événement par son inscription, via le récit, dans le temps d'une histoire ou d'une intrigue, elle est répercutée dans l'espace; son sens, préconstruit par les acteurs, se déplace de l'ordre de signification caractéristique du discours vers celui du contact, de la connexion et de la participation (cf. Arquembourg, 1995). Cette hypothèse demande à être étayée empiriquement: peuton vraiment soutenir que la télévision est à l'origine d ' un nouveau modèle de communication de l'information, que ce modèle réduise le récit à la portion congrue et qu'il serve plus ou moins de standard aux autres médias ? Cependant, l'hypothèse se heurte aussi à un autre type de difficulté, celle de concevoir une événementialité sans récit. Ceux qui adhèrent à une perspective narrativiste diraient que s'il n' y a plus de récit, il n' y a plus d'événement, car un événement n'est pas tant une occurrence brute qu'on met en récit, qu'une fonction d'une structure narrative: le récit génère l'événement. En effet, un événement n'est identifiable que sous une description appropriée, et cette description appropriée est fournie par une construction narrative particulière, allant de la phrase narrative au récit proprement dit. Le simple contact avec l'événement ne garantit pas sa compréhension: il ne suffit pas d'assister à l'occurrence de l' événement pour comprendre de quoi il s'agit et à quoi l'on a affaire. Sans compter que l'identification d'un événement - répondre à la question: que s'est-il passé? de quoi s'agit -il exactement?demande un certain temps - celui précisément de le mettre en intrigue ou de le rapporter à l'une ou l'autre des histoires dans

17

Louis

QUÉRÉ

lesquelles nous sommes à tout moment «empêtrés» (selon l'expression de W. Schapp), et où il prend sens. J'en viens maintenant à la seconde hypothèse: elle ne porte plus sur les formes de l'information mais sur le développement d'un nouveau type d'émission à la télévision -les «talk-shows» et les « reality shows». Cette innovation aurait pour effet de faire de la télévision non plus un des supports de l'espace public mais une nouvelle forme d'espace public, une forme palliant le déclin de l'espace public traditionnel et se substituant à lui. Ces émissions ont leurs défenseurs et leurs adversaires. Ceux qui les ont analysées ne sont eux-mêmes pas dépourvus de parti-pris. Voici quelques-unes des hypothèses qui ont été émises à leur sujet. Ce genre d'émission offrirait des possibilités inédites de débat public et satisferait une demande de participation civique et sociale non honorée par les formes de la démocratie représentative. Il permettrait, entre autres, d'évoquer des sujets qui, pour différentes raisons, ne pouvaient pas jusque-là faire l'objet d'un débat public, de donner la parole aux gens ordinaires et à leur expérience vécue plutôt qu'aux élites, aux experts et aux éducateurs, de donner l'occasion aux femmes d'accéder à l'espace public et d'interpeller les différents pouvoirs, etc. Il initierait aussi un mode de discussion inédit dans l'espace public: non plus la discussion raisonnée, organisée autour des exigences de l'argumentation rationnelle et fondée sur une éthique de la discussion (respect de procédures formelles garantissant l'obtention d'un consensus sans contraintes, dans la problématique de Habermas) ; mais des échanges structurés par les interventions d' aninlateurs rompus aux méthodes de l'organisation de spectacles, recherchant l'authenticité de l'expression personnelle, le témoignage individuel, ou même la confidence publique plutôt que la discussion argumentée sur des problèmes d'intérêt général. Outre qu'il fait place à l'émotion, qui contraste avec la froideur de la discussion rationnelle, ce type d'échange abandonne l'évaluation raisonnée des points de vue et la recherche du consensus au profit d'un relativisme de sens commun (tous les points de vue se valent, le choix d'un point de vue n'étant qu'une affaire de préférence) et d'un libéralisme de 18

LA TELEVISION REGLE-T-ELLE VRAIMENT L'ESPACE PUBUC ?

la neutralité (on ne doit pas contester ni critiquer le point de vue d'autrui). Ce type de discussion aboutit non pas à un accord mais à un compromis négocié, qui consiste à s'entendre sur le juste milieu. Il présente un double avantage attrayant: coller à l'expérience vécue; ne pas être obligé d'abandonner son point de vue pour se rendre aux affirmations et aux arguments des autres . Certains voient donc dans cette «néo-télévision» l'esquisse d'une alternative à la démocratie représentative ou l'amorce d'une nouvelle forme de participation politique. Un tel point de vue optimiste est par exemple soutenu par S. Livingstone et P. Lunt dans leur contribution au récent numéro de Réseaux sur «Télévision et débat social»: «Les débats et les discussions télévisuels entre gens ordinaires peuvent représenter une ressource pour une nouvelle sorte d'espace public qui accorde aux femmes et à leur parole une place plus centrale, et qui, dans le même temps, reformule des conceptions plus générales du rôle des médias dans le discours public, l'opinion et le débat. Carpignano et al. affirment que, dans les émissions de discussion avec le public, « la crise de l'espace public bourgeois est visible et offerte au regard. La crise de la démocratie représentative est la crise des institutions traditionnelles de l'espace public, le parti, le syndicat, etc., et, ce qui est plus important encore, le refus des masses de la politique. Si nous pensons la reconstitution d' un espace public en termes de revitalisation des anciennes organisations politiques (...), il apparaît alors que les pratiques discursives embryonnaires d'un talk show, de prime abord intéressantes, peuvent se révéler finalement insignifiantes (...) alors que si nous concevons la politique aujourd'hui (...) comme s'affermissant dans la circulation de pratiques discursives plutôt que dans les organisations formelles, un espace commun qui explicite et véhicule le sens commun des métaphores qui gouvernent nos vies pourrait être le carrefour de la reformulation des pratiques collectives" » (Livingstone et Lunt, 1994, p. 64). Cet optimisme me paraît quelque peu gratuit. Il repose à mes yeux sur une connaissance superficielle des conditions réelles dans lesquelles prend forme un débat public. De plus, de même 19

Louis

QUÉRÉ

qu'il importe de pouvoir faux consensus, de même entre un débat réel et un Virilio dans Le Monde du

faire la différence entre un vrai et un il importe de savoir faire la différence simulacre de débat (cf. la critique de 28 janvier 1992).

3.

Télévision et culture de 1'«authenticité»

J'en viens maintenant à l'hypothèse « forte» introduite supra. Du fait des caractéristiques propres de la télévision, en particulier de la capacité qu'elle a, et que n'a aucun autre média, d'articuler les trois ordres fondamentaux de la signification - ceux de la parole, de l'image et du contact (cf. Veron, 1983: «c'est seulement avec l'avènement de la télévision qu'on peut parler véritablement de la médiatisation du corps signifiant dans l'information») -, et de relativiser les pouvoirs «classiques» du discours et de l'image, on peut établir une sorte d' isomorphie entre la télévision et la culture de la modernité tardive: l'une comme l'autre se structurent autour de l'exigence d'authenticité. Précisons tout de suite le sens de cette expression, car elle peut prêter à confusion. En effet les analyses actuelles de la télévision soulignent souvent les multiples formes de montée d'une sorte de « dictature de l'authentique» : appel aux expériences vécues du public; prise en charge des problèmes concrets de la vie des gens; attribution de la parole aux gens ordinaires et aux anonymes; reprise dans les séries et les fictions de faits réels puisés dans l'actualité; soif de «faits vrais»; effacement progressif de la distinction entre réel et fiction, etc. Cependant lorsqu'elle est utilisée pour caractériser la culture contemporaine, la notion d'authenticité revêt un sens plus large: elle désigne un idéal moral défini par le souci de soi, par une exigence de fidélité à sa propre originalité et de sincérité envers soi-même, par une recherche de l'épanouissement et de l'accomplissement de soi; cet idéal moral appelle la révolte contre les conventions, contre le conformisme et contre la morale normative. C'est cette culture de l'authenticité que je voudrais analyser un peu plus, en reprenant la description qu'en a donnée C. Taylor dans Le malaise de la
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modernité. Ensuite, j'examinerai l'antinomie qui me semble exister entre cette culture de l'authenticité et la culture de l'espace public. «Schématiquement, on peut dire que l'authenticité (a) implique (i) une création et une construction aussi bien qu'une découverte, (ii) une originalité, et souvent (iii) une opposition aux règles sociales et même, éventuellement, à ce que nous reconnaissons comme la morale. Mais il est vrai aussi (...) qu'elle (b) requiert (i) une ouverture à des horizons de signification (car sans eux la création perd la perspective qui peut la sauver de l'insignifiance) et (ii) une définition de soi dans le dialogue. Il est normal que se produisent des tensions entre ces exigences, mais il est néfaste d'en privilégier une aux dépens d'une autre, disons de (a) aux dépens de (b), ou. vice versa» (Taylor, 1994, p. 73-74). Précisément, selon Taylor, l'idéal moderne de l'authenticité, tout à fait défendable, a dérapé vers la futilité parce que la tension entre ses exigences constitutives n'a pas été maintenue: la culture moderne tourne le dos à tout ce qui transcende le moi, à tout ce qui permet de hiérarchiser les choses et de faire que tout n'ait pas la même valeur ou la même importance. C'est cette négation qui provoque la dégradation de l'idéal moral d'authenticité, ou plus exactement l'oubli de ses exigences propres: à savoir, une ouverture à des horizons de signification qui, transcendant le moi, lui permettent de hiérarchiser les choses et de choisir en fonction de critères intersubjectivement valides d'évaluation (tout ne se vaut pas), ainsi qu'une définition de soi dans le dialogue et la pratique de la solidarité. On est aujourd'hui confronté, soutient le philosophe canadien, à l'expression du travestissement de cet idéal moral. Ce travestissement prend la forme - d'un relativisme doux: sous prétexte de respect mutuel des différences, on considère qu'il n'y a pas à discuter des valeurs que chacun a choisies. Ce choix regarde l'individu et « chacun a le droit d'organiser sa propre vie en fonction de ce qu'il juge vraiment important et valable ». On en vient ainsi à

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les formes d'épanouissement personnel et à

refuser de les hiérarchiser;

d'un «libéralisme de la neutralité»: on affiche la plus pure
neutralité qui soit sur les questions qui concernent la nature d'une vie bonne;

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du narcissisme: on se moque de tout ce qui transcende le moi
et on tourne le dos aux exigences de la solidarité; comme le

souligne Taylor, « un mode de vie centré sur le moi implique une relation purement instrumentale avec nos proches» ;
- du conformisme: tout le monde s'efforce d'être soi comme tout le monde; - du subjectivisme moral: chacun choisit ses positions morales pour des motifs purement subjectifs ou en fonction de ses préférences, et non pas en les fondant sur la raison ou sur d'autres cadres traditionnels. Ce qui est valorisé c'est la capacité de choisir librement entre des options qui se valent toutes, et qui ne tiennent leur valeur que du choix qui les choisit. Le corollaire de ce principe subjectiviste est la négation de tout horizon de significations préexistant, grâce auquel certaines choses valent plus que d'autres, et cela indépendamment de tout acte de choix.

Cette nouvelle culture de l'authenticité présente encore d'autres caractéristiques. Elle se manifeste d'abord par «un besoin exacerbé de reconnaissance ». Dans les sociétés «postmodernes », l'identité et la reconnaissance font problème et deviennent objets de discussion. Pourquoi? Parce que le besoin de reconnaissance peut ne pas être satisfait. En effet, dans une société hiérarchisée, où chacun ad' emblée sa place, l'identité de la personne est définie par la place qu'elle occupe dans la société, et la reconnaissance est acquise a priori; en tout cas, elle ne dépend pas de ce que l'individu lui-même peut entreprendre. Par contre, dans une société où règne l'idéal de l'authenticité, l'identité procède de soi-même, plus exactement de la formation d'un projet éthique de devenir ce que l'on a choisi d'être. Il s'agit donc d'une identité originale, qui demande à être 22

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reconnue par les autres. Or cette reconnaissance n'est pas ga-

rantie a priori; elle se mérite, elle se conquiert, avec un risque
d'échec important. Cette vulnérabilité de l'identité et de la reconnaissance dans nos sociétés actuelles' explique que se développent en elles une obsession de l'identité personnelle et un «besoin exacerbé de reconnaissance ». Une deuxième caractéristique des sociétés dominées par cette nouvelle culture de l'authenticité est l'accent mis sur la réussite des relations privées, dans les domaines de l'amour, de la famille, de la sociabilité, etc.: ces relations sont considérées comme les lieux privilégiés de l'exploration et de la découverte de soi et comme les formes les plus sûres de l'épanouissement personnel. Enfin, un troisième aspect est la fragmentation sociale: les membres des sociétés contemporaines. en viennent à se concevoir eux-mêmes de façon de plus en plus atomiste; ils s'identifient de moins en moins à des collectivités élargies et sont de moins en moins portés à former des projets collectifs d'une certaine ampleur. S'ils s'engagent dans des projets communs, c'est plutôt dans le cadre de groupes limités. Ce qui s'accompagne souvent d'un sentiment d'impuissance face aux grands problèmes de l'heure, qui dissuade de s'engager. Seule la défense des droits individuels reste un thème mobilisateur. En quoi cette description supporte-t-elle l'hypothèse introduite ci-dessus d'une sorte d'isomorphie entre la culture de la modernité tardive - la nôtre - et les propriétés du medium télévisuel? Remarquons que cette hypothèse va au-delà du simple constat de l'émergence d'une «néo-télévision ». Effectivement, on voit très clairement en quoi les nouvelles formes d'émission expérimentées à la télévision expriment et développent les orientations de cette culture de l'authenticité: l'accès à la visibilité sanctionne une reconnaissance; les «talk shows» concrétisent le «libéralisme de la neutralité» et thématisent les différents problèmes sensibles d'une culture de l'authenticité, etc. Mais l' hypothèse que j'ai qualifiée de «forte» introduit une idée plus fondamentale, celle d'un rapport de connivence entre les caractéristiques de cette culture de l'authenticité et les propriétés mêmes du medium télévisuel, que j'ai brièvement 23

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esquissées dans le premier paragraphe. En particulier, du fait qu'elle déploie un ordre de signification propre - elle est un medium du contact, dispose d'un potentiel d'authenticité que n'ont pas les autres medias et se définit par un mode de réception dominé par le sentiment et l'émotion -, la télévision s'articule parfaitement avec les caractéristiques majeures de la culture de l'authenticité. J'en viens maintenant au second problème: quel type d' espace public se développe sur la base d'une telle culture, et en quoi peut-on encore vraiment parler d'espace public? De ce point de vue, il ne suffit pas de relever l'émergence de nouvelles formes de débat social, organisées et mises en scène par la télévision: ces débats sont souvent définis selon les principes promus par la culture de l'authenticité (relativisme, libéralisme de la neutralité, intérêt pour les relations privées, recherche de la reconnaissance, etc.). Il faut aussi se demander si le soi-disant nouvel espace public qu'elles font exister n'est pas un simulacre d'espace public, s'il peut avoir une quelconque opérativité sociale. Précisons cependant que si nouvel espace public il y a, son principe d'organisation ne se trouve pas tant dans les médias que dans une logique du développement social et culturel, que les médias expriment et incarnent éventuellement. Il me faut ici ouvrir une parenthèse. Ces dernières années, on s'est beaucoup interrogé sur la contribution des nouvelles technologies d'information et de communication à la mise en

place d'un « nouvel espace public ». Pour la plupart des auteurs,
il ne fait pas de doute que le modèle classique, tel que décrit par Habermas au début des années 60, s'est effondré, et que nous vivons désormais dans un espace public où «l'événement l'emporte sur l'argument, le spectacle sur le débat, la stratégie des coups et la dramaturgie des scoops sur la communication véritable» (Ferry, 1991). De plus, le concept classique d'opinion publique serait obsolète: au règne de la critque se serait substitué le règne de l'opinion, tel que construit par les sondages. Mais, d'un autre côté, le développement des technologies modernes de communication permettrait d'expérimenter de nouvelles formes de discussion et de formation de l'opinion collective, précisément 24

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des formes qui font l'économie de la représentation: pouvant directement s'exprimer et participer aux débats, le public n' a plus besoin d'être représenté. Le modèle de la communauté scientifique reliée par le courrier électronique montre qu'il est possible d'envisager d'autres formes de formation de l'opinion et de la volonté collectives que celles instituées par la démocratie représentati ve. Ces tentatives d'évaluation des évolutions contemporaines présentent cependant une difficulté: elles ne font intervenir qu'un concept descriptif d'espace public; elles se gardent de se demander si les exigences normatives contenues dans le concept d'espace public, en tant que concept central d'une théorie de la démocratie, voire même d'une théorie de l'institution symbolique du lien social, sont encore honorées dans ces différentes manifestations d'un «nouvel espace public ». Cette abstention n'est d'ailleurs pas innocente: ce qui est récusé par derrière c'est le statut normatif du concept lui-même. Mais que veut-on dire en caractérisant ainsi le concept d'espace public? 1'out simplement qu'il comporte, comme inhérente à sa signification en tant que concept socio-politique, une dimension de devoir-être articulée à un champ d'expérience et à un horizon d'attente. C'est pourquoi il permet de former des jugements sur une situation historique: dans une société démocratique, n'importe quelle forme d'espace public ne peut pas faire l'affaire, et nous pouvons évaluer les configurations d'espace public existantes en fonction de principes et de critères inhérents au concept même d'espace public. C'est aussi pourquoi il ouvre des perspectives d'action sociale et politique. Lorsque nous faisons un usage purement descriptif de ce concept - par exemple, pour analyser le fonctionnement de la scène politico-médiatique -, nous gommons cet aspect normatif du concept. On peut essayer d'imaginer le type d'espace public qui serait aligné sur les orientations de la culture de l'authenticité. Il serait organisé selon le principe du contact, de l'attrait et de la répulsion, du rapprochement et de l'éloignement; le type de communauté qu'il susciterait serait de nature fusionnelle, et fondé essentiellement sur le partage d'expériences relatives au 25

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domaine privé. L'exigence qu'il imposerait aux débats serait essentiellement une exigence d'authenticité et de fidélité au vécu dans l'expression des expériences personnelles, cette exigence conduisant éventuellement à mettre en cause les conventions, les conformismes et les contraintes extérieures, ou même ce qu'il est convenu d'appeler la morale. Placés sous le signe du partage émotionnel, ces débats s'abstiendraient de hiérarchiser les. points de vue, respecteraient les conceptions et les choix de chacun et feraient place à la coexistence d'opinions variées, etc. Enfin, ils thématiseraient, de manière privilégiée, tous les problèmes relatifs aux relations privées, à la reconnaissance et à l'accomplissement de soi. Quant à la dimension de la visibilité, elle serait structurée à la fois par une logique du spectacle, par le souci de faire part d'expériences vécues privées et par la recherche d'une reconnaIssance. On peut se demander si une figure de l'espace public soumise aux orientations de la culture de l'authenticité serait encore en mesure de contribuer à l'institution symbolique du lien social et de l'espace social. La culture de l'authenticité entre en opposition avec la culture politique qui structure le concept démocratique d'espace public. Cette opposition ne concerne pas seulement le type de débat qui a cours dans l'un et l'autre modèles: libéral, neutre, dissensuel et centré sur l'expérience vécue privée dans un cas, contradictoire, rationnel, critique, recherchant le consensus et consacré aux problèmes publics dans l'autre. Elle se manifeste aussi sur d'autres dimensions importantes. Une catégorie importante disparaît complètement dans le nouvel espace public: c'est celle d'action publique. Le domaine public n'est pas celui où l'on s'occupe de soi, de son identité ou des problèmes' de la vie privée, mais celui où l'on s'occupe de la cité et du monde en faisant abstraction des expériences vécues et des idiosyncrasies, bref celui où l'on agit ensemble pour résoudre des problèmes d'intérêt public. Cette actio,n est publique non seulement parce qu'elle traite de problèmes d'intérêt général, mais parce qu'elle se fait sous le regard d'autrui et qu'elle se conçoit dans une sémantique qui lui est propre. Son caractère sc~nique manifeste son principe 26

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d'organisation: d'une part, elle n'est pas tant l'expression des motivations, ou des intentions privées, qui l'impulsent, que la manifestation des principes qui l'animent et de la virtuosité dont savent faire preuve ceux qui maîtrisent un des «arts de l'exécution» - en particulier dans la confrontation à la contingence des événements et le traitement de l'indexicalité des situations; d'autre part, le regard auquel elle est soumise n'est pas celui de spectateurs qui prennent plaisir au spectacle, mais celui de citoyens qui jugent et qui, en jugeant, «élargissent leur mentalité» et créent de la sociabilité (cf. Arendt, 1991). Dans cette perspective, c'est à travers son engagement dans l'action publique Ique l'agent s'assure de son iderltité et acquiert une reconnaIssance. Enfin, à l'ordre de significations du contact s'oppose celui de la distanciation et de la soustraction: l'espace public démocratique institue symboliquement du lien social et de la communauté en faisant le vide, en créant des interstices entre les individus, en dissolvant les repères de la certitude, en disjoignant les pôles du savoir, du pouvoir et de la loi, en figurant le lieu du pouvoir politique comme un lieu vide, en disséminant dans tout le corps social l'indétermination et l'incertitude, en faisant de l'opinion publique une instance d'appel et une source de légitimation des revendications de droits, etc. Sa procédure est en quelque sorte une procédure d'Epochè, de soustraction à l'emprise de l'évidence, de prise de distance et de création d' un vide « actif» (Quéré, 1994). Mais, « (ce) vide et (cette) distance ne sont plus, dans ces nouvelles conditions, la mise à plat du réel dans un contenant anonyme et inerte, aussi indéterminé qu'infini, mais des opérations ou des attitudes qui rendent possible l'accès à un "immédiat" qui ne se donne qu'au prix de ces austères médiations» (Breton, 1994, p. 180). S'il est, quand au fond, une puissance formante, qui opère sur le lien social, sur le sens de la communauté, sur la nature des relations entre les individus, sur les formes de leur reconnaissance réciproque, etc., l'espace public a bien sa piopre loi, son propre principe de structuration. En ce sens formel, il n'est pas réglé de l'extérieur par une autre instance. Cependant, il reste qu'il a 27

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toujours à être configuré par des pratiques et des attitudes. C'est pourquoi il dépend de part en part des pratiques sociales, dont celles des médias. En ce sens, on peut dire de l'espace public qu'il revêt la figure que lui dessinent les pratiques sociales à un moment donné. Ceci me paraît avoir des conséquences, qui méritent d'être relevées en conclusion. S'il dépend des pratiques, l'espace public est quelque chose de vulnérable; si ces pratiques ne sont pas elles-mêmes guidées par un idéal régulateur, elles donnent le jour à des ersatz d'espace public. De telles déformations ne peuvent être évitées qu'au prix d'une réelle réflexi vité de ces pratiques; ce n'est qu'à ce prix qu'elles peuvent se développer en pleine connaissance de leurs orientations et de leurs effets. On peut rejoindre ici le propos de K. Popper, dans son intervention sur la télévision, qui souhaitait que les pratiques de ceux qui œuvrent dans le domaine de la télévision soient davantage éclairées par les analyses des sciences sociales et davantage soumises au débat social.

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