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LA COMMUNICATION DU POLITIQUE

416 pages
L'axe de convergence des études réunies dans cet ouvrage collectif consiste en l'examen des problèmes que pose à la recherche la nature symbolique du champ électoral : la réévaluation du rôle des médias et des sondages dans la construction de l'électorat ; la configuration de nouvelles dimensions de l'espace politique de la communication dans le contexte de la médiatisation télévisuelle du discours électoral ; les nouvelles trajectoires de la mobilité électorale.
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LA COMMUNICATION DU POLITIQUE
Regards croisés Est-Ouest

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
COOJiIé de lecture: Olivier Anron, Chrisüne Darals, PlDlippe DouquilliOll, Agnès Qlauveau, Philippe Le Guern. Trislan Mauelarl, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, DomilÙque p.age.. Fnncoise Papa Desit<" .Irs cooverlures : PlDlippe Quinlon

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales, Information et communication sont ici envisagées dans Jeur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants, Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

Dernières parutions
Michel MA TIIIEN (sous la direction de), MédillS, santé, politique, 1999. Michèle de BUSSIERRE, Cécile MÉADEL, Caroline ULMANNMAURIA T (éds), Radios et télévision au temps des "événements d'Algérie" (1954-1962),1999. Caroline ULMANN-MAURIA T, Naissance d'un média: histoire politÙ/ue de la radio en Frana (1921-1931), 1999.

<9L'Harmattan. 1999 ISBN: 2-7384-7952-9

Sous la direction de

loan Dragan

LA COMMUNICATION DU POLITIQUE
Regards croisés Est-Ouest

Préfacede
Jean Mouchon

L' Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Madame Rodica Iatan, chercheur à l'Institut de Sociologie de l'Académie Rownaine, a assuré la traduction des textes rownains.

AVANT-PROPOS

Avant-propos

loan Dragan

Les exposés que contient cet ouvrage ont été présentés au Colloque roumano-français LES ENJEUX DE LA COMMUNICATION POLmQUE, organisé à l'Université de Bucarest par le Laboratoire "Médias, communication politique et culture" fonctionnant au sein de l'Institut de Sociologie de l'Académie Roumaine. Ces textes, au-delà de la diversité thématique et des approches théoriques, sont l'expression d'une expérience significativeà plus d'un titre. Ce volume est le fruit "mûr" d'une coopération scientifique de cinq ans entre l'Institut de Sociologie de l'Académie Roumaine et des universitaires et des chercheurs français réputés en sciences de la communication.Ainsi, l'initiative d'une rencontre scientifique, qui semblait en 1994 destinée à rester conjoncturelle et singulière, s'est progressivement constituée en une tradition de coopération à caractère institutionnalisé: la série de colloques annuels roumano-ffançais en matière de communication qui, en 1998, est arrivée à sa cinquième édition. À ce gain de continuité vient s'ajouter le bénéfice scientifique d'un exercice de nature comparative, la conffontation des approches et des expériences étant, en général, une source importante de l'approfondissement du savoir. Un jour nouveau a pu ainsi être projeté sur les méandres, les sinuosités et l'explosion spectaculaire de la communication au cours de cette période de transition post-communiste en Roumanie, qui constituait pour le chercheur une réalité difficilement discernable. Impliqués dans ce dialogue animé -qui n' était certes pas le seul de ce type- les chercheurs roumains ont identifié des thèmes de réflexion et les moyens d'une évaluation plus correcte du trajet compliqué qu'a pu 7

suivre la "restitution" de la communication et de la démocratie au sein d'une société profondément traumatisée. Par ailleurs, les thèmes des colloques ont constitué pour les collègues roumains l'occasion d'une approche et d'une évaluation anticipative: grâce à l'effet d'une réflexion comparative, ils en sont venus à identifier et à évaluer avec plus de réalisme l'incidence des tendances et des problèmes de nature globale sur les réalités communicationnelles en Roumanie, qui comme d'autres pays, s'est vu presque précipité dans l'ère de la révolution communicationnelle. Après la révolution "en direct" à la télévision, la Roumanie subira fébrilement une vraie révolution en matière médiatique (venant toutefois en contradiction avec la lenteur des restructurations économiques et institutionnelles) : une avalanche de chaînes et de stations privées de radio et de télévision mises en place peu de temps après la chute de la dictature; l'explosion du nombre de journaux et magazines (ils étaient quelques centaines avant 1990, il y en aura des milliers après cette date) ; un taux de pénétration de la télévision par câble supérieur à la moyenne européenne; des taux d'écoute records ; les tentations de la néo-télévision dans le contexte de la recherche d'un modèle culturel de télévision, etc. Ces colloques furent donc pour les chercheurs roumains l'occasion de se mettre au diapason des standards conceptuels et techniques atteints par les sciences de la communication dans les pays occidentaux. Les thèmes des colloques représentent des repères significatifs pour l'architecture thématique construite par l'évolution de cette coopération: "Médias et espace public" (1994) ; "Société et médiatisation" (1995) ; "Post-modemité, médiatisation et nouvelles technologies de la communication" (1996) ; "Les enjeux de la communication politique" (1997) ; "Télévision, culture et nouvelles technologies de la communication" (1998). Les collègues français participant à ces colloques représentaient, surtout lors des premières rencontres, des départements universitaires ou des laboratoires de recherche parisiens: Pierre Ansart, Lucien Sfez, Roland Cayrol, Pierre Fougeyrollas, Jean Mouchon, Michel Maffesoli, Simone Bonnafous, André Akoun, François Jost, Jean-Pierre Balpe, Sonia DayanHerzbrun, Jacqueline Freyssinet-Dominjon, Jacques Gerstlé. Par la suite, des chercheurs et des professeurs en provenance d'autres centres universitaires se sont associés à ces colloques en nombre croissant: AnneMarie Laulan, Bernard Lamizet, Patrick Lecomte, Marlène Coulomb8

Gully, Pierre Leroux, Philippe Teillet, Catherine Benzoni-Grosset, Nicolas Pélissier. Notons également la présence consbnte à ces colloques de plusieurs universitaires francophones du Canada : citons, panni d'autres, Jean-Paul Laftance, Roger Tessier, Gina Stoiciu. Comme nous l'avons précisé, ce volume se nourrit principalement de la substance des exposés faits lors du colloque de 1997 ; il est structuré en trois parties: (1) La communication électorale (discours électoral et rnédiatisation) ; (2) Médias politique et opinion publique. Les sondages et la construction de l'électorat; (3) L'identité locale à l'épreuve de la communication - les nouveaux enjeux politiques de la communication locale.

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L'ouvrage peut profiter au lecteur à plusieurs points de vue : Y découvre un débat mis à jour autour des principaux modèles théoriques et d'analyse en matière de communication politique, et en particulier de communication électorale; sont mises en discussion des théories fonctionnalistes (Ie modèle des ''utilisations et gratifications") des approches interactives, interprétatives et cognitives, susceptibles de mettre en place un cadre analytique et explicatif non traditionnel favorisant la compréhension des mécanismes de la communication dans l'ensemble de la sphère publique, ainsi que de la nature symbolique du champ électoral. Le lecteur retrouve ici des auteurs et des modèles de référence, des paradigmes fondateurs pour l'analyse de la communication politique et du champ électoral, pour la compréhension des mécanismes qui gouvernent les préférences et le comportement électoral. Quelques études proposent des idées novatrices de nature à faire sortir le débat des dichotomies et des dogmes relatifs aux effets de la communication électorale (effets mineurs vs effets tout puissants, effets à court terme vs effets à long terme, etc.). Elles proposent de nouvelles perspectives, obligeant le chercheur à décortiquer le mécanisme communicationnel de la construction mouvante de l'électorat. -la dimension méthodologique de l'ouvrage n'est pas moins pertinente. Les résultats des recherches présentées par les divers textes exposent et synthétisent une expérience scientifique hautement significative qui met à l'épreuve diverses approches et prescriptions méthodologiques: on y retrouve des paradigmes ou des hypothèses, déjà "classiques" ou de date 9

- il

plus récente, dans l'étude des mécanismes, des contextes et de l'nnpact de la médiatisation du politique (ainsi, par exemple, les théories classiques des effets de la communication sur l'intention de vote, les modèles de 1'''Agenda-setring'' ou de la "spirale du silence'), mais aussi des approches inspirées de la sémiotique, de la pragmatique, de la rhétorique (dans l'analyse du discours électoral) ; la méthodologie de l'étude longitudinale (panel) des effets de la campagne électorale, ainsi que les techniques d'évaluation du rôle des sondages dans la dynamique du champ électoral. Sur le plan théorique, certains articles proposent de nouvelles réponses ou introduisent des nuances originales dans les controverses portant sur la nature, la puissance et l'extension des effets de la communication électorale sur les préférences de vote, la nature et les motivations des comportements électoraux, ainsi que sur la pertinence des modèles détenninistes-statutaires, interactionnistes et cognitifs du vote; une lumière nouvelle y est projetée sur la vieille dispute (inaugurée par Lazarsfeld et Katz) portant sur l'nnpact relatif de la communication de masse et de la communication interpersonnelle sur la décision de vote.

- les articles des auteurs roumains mettent à la disposition du lecteur étranger les résultats d'une recherche multidisciplinaire sur la campagne électorale de 1996 (analyse du discours télévisuel, du discours politique; typologies du comportement électoral; données et conclusions d'une enquête panel destinée à mesurer les effets des mass media et de la communication interpersonnelle sur les préférences de l'électorat roumain). Certes, l'intérêt des articles consacrés à des recherches concrètes en matière de communication électorale en Roumanie est théorique et méthodologique à la fois, mais le fait qu'il s'agit de la publication des données fournies par la première étude systématique entreprise en Roumanie en matière de communication électorale est susceptible de leur conférer un intérêt particulier pour le lecteur étranger. Cette démarche par laquelle l'appareil conceptuel et méthodologique relevant du domaine de la communication politique est mis à l'épreuve de l'empirie mérite sans doute d'être examinée et évaluée de l'extérieur. Notons qu'une présentation plus extensive de cette recherche a été publiée dans le volume intitulé Construction symbolique de l'électorat (éditions de l'Institut Européen, Iasi, 1998).

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Chacun des textes proposés ici, dont certains portent la signature d'auteurs prestigieux du domaine de la communication politique, se caractérise par sa part d'originalité, sur le plan théorique, méthodologique ou de la systématisation de l'mfonnation. Ensemble, ils construisent l'llnage, mise à jour, d'un domaffie scientifique aux contours mouvants, animé par des controverses, ravivé par des apports pluridisciplinaires et qui occupe une place à part dans le paysage si dynamique des sciences de la communication. Un dernier mot de remerciement à ceux qui, par leur aide, ont assisté la naissance et la publication de ce livre. En premier lieu au professeur loan Mihailescu, recteur de l'Université de Bucarest, qui a généreusement accueilli les assises du Colloque de juillet 1997 et à Nicolas Pélissier qui a constamment oeuvré pour l'avancement de ce projet de coopération. Madame Rodica latan, chercheur à l'Institut de Sociologie de l'Académie Roumame, s'est chargée, à titre collégial, de faire la traduction en français des textes des auteurs roumains. Mes remerciements particuliers s'adressent aux collègues du service "ordinateurs" de l'Institut de Sociologie de l'Académie Roumame Maria-Eugenia Cristina OaIa et aussi Carmen Bucinschi- qui ont assuré et le traitement des textes roumains et ont fait le lourd travail de mise en forme de l'ouvrage. Le groupe d'mfonnaticiens de l'Institut -dirigé par Mariana Popaa apporté sa contribution au traitement des données analysées dans les études roumames. Je suis pleinement conscient des imperfections de langue, de traduction et de composition d'un ouvrage collectif préparé par des roumaÙlS à Bucarest et publié en français à Paris. Mais je pense que la mise en oeuvre du projet vaut les risques courus.

-

Prof. loan Dragan

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PREFACE

Préface Jean Mouchon Professeur, Université Paris X, Nanterre, U.F.R. Littératures, Langages, Philosophie

La publication d'un ouvrage collectif marque une étape importante pour le développement d'une coopération scientifique. « La communication du politique» en porte témoignage. Après cinq colloques organisés à l'Institut de sociologie de l'Académie Roumaine par le Professeur loan Dragan, arrive le temps du projet éditorial. Si l'ouvrage présente les Actes du colloque de 1997, le rappel du contexte dans lequel il a été réalisé peut en enrichir la lecture. La tradition de proximité entre la Roumanie et la France justifie sans surprise le regroupement de contributions roumaines et françaises. En revanche, la grande homogénéité des références théoriques et méthodologiques des textes est peut-être moins immédiatement attendue. Dans les pays démocratiques, la recherche s'inscrit dans un mouvement continu et l'histoire laisse le temps à la mâturation des idées. En Roumanie, la situation a durablement été différente. La chape communiste a freiné la libre expression et a généré un retard important dans les échanges qui devait être rattrapé. Il l'a été et très rapidement. Développant désonnais leur recherche avec des partenaires internationaux, les chercheurs roumains ont défini des programmes d'études dont on voit les traces dans cet ouvrage. A la différence des auteurs français d'origine institutionnelle hétérogène, nombre d'entre eux sont chercheurs au laboratoire Médias, communication politique et culture. Cette appartenance commune est un atout majeur pour la recherche dans un domaine à la croisée des sciences de la communication, de la science politique et de la linguistique textuelle. La publication de ces « Regards croisés Est-Ouest» marque d'emblée la pertinence du positionnement à la fois collectif et interdisciplinaire. Outre sa 15

richesse au plan éditorial, elle préfigure les fonnes des prochaines collaborations entre chercheurs roumains et chercheurs ftançais. Alors que le public intéressé par l'analyse comparée du système infonnatif et de la communication politique des deux pays s'élargit aux étudiants en doctorat, cette expérience pionnière ouvre bien une voie à suivre.

Les domaines couverts par l'ouvrage reprennent quelques-unes des grandes directions de recherche sur la communication politique et sur les comportements électoraux: la communication électorale, les sondages et la construction de l'électorat, les nouveaux enjeux politiques de la communication locale. Loin d'être une simple juxtaposition, ces entrées ouvrent la possibilité de parcours combinés. L'importance accordée, par exemple, par les contributeurs roumains aux ressources discursives et aux stratégiesénonciativesne traduit pas seulement le renouveau d'intérêt actuel manifesté par les chercheurs en science de la communication pour l'argumentation dans les processus communicationnels. Ce choix disciplinaire fait aussi écho à l'ouverture du jeu politique dans le pays. L'adoption de cette perspective est des plus judicieuses pour saisir la particularité des élections présidentielles de 1996 en Roumanie. Signe d'un temps nouveau, le discours politique peut se déployer de manière plus ouverte qu'auparavant et solliciter l'électeur sur un mode autre qu'émotif et passionnel. A sa manière, l'approche sociologique confmne l'apparition d'un électeur différent, plus apte à se repérer rationnellement. La convergence a valeur exemplaire. Elle illustre l'intérêt du dialogue interdisciplinairepour décoder les phénomènes complexes. La réussite de ce dialogue est cependant soumise à condition. Le simple renvoi aux données des études empiriques ne suffit pas pour l'interprétation. La mise en perspective ne peut se faire que par référence à un cadre théorique. L'ouvrage répond toujours à cette exigence. La manière d'aborder le changement de comportement de l'électorat l'illustre. Le raisonnement en tennes paradigmatiques pennet d'ouvrir le champ d'investigation aux
travaux en cours sur la réception et de placer la reconnaissance des capacités cognitives et interprétatives du récepteur au centre de la perspective des études. Cette articulation entre les analyses empiriques et les perspectives théoriques se retrouve à l'occasion du traitement d'autres thèmes. C'est le cas pour la question largement débattue des effets des médias. Par-delà les positions de principe extrêmes toujours démenties par les faits, la mobilisation des acquis de la sociologie de la communication s'avère

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efficace. L'identification des processus de construction de l'infonnation donne une grille d'analyse pertinente pour rendre compte de la dynamique d'une campagne électorale. Les contributions relatives aux élections présidentielles ftançaises le montrent de manière convaincante. L'agenda médiatique, le cadrage du traitement de l'infonnation et l'amorçage thématique représentent des facteurs discriminants dans le positionnement des candidats sur la scène publique. L'importance de la mobilisation du prérequis théorique en amont et en aval de l'étude de cas est reconnue dans l'ensemble de l'ouvrage. Les analyses sur le rôle des sondages dans la campagne électorale en témoignent. La référence sous-jacente à la modélisation du « nouveau jeu politique» pennet de penser le problème en tennes structurels. Les sondages d'opinion n'ont de sens que par les usages qui en sont faits par les médias et par les politiques. Les particularités et les enjeux des élections présidentielles françaises de 1995 avec une situation qui paraissait figée au début et une évolution ultérieure à rebonds s'expliquent à la lumière de cette combinatoire. Même si les contributions ne présentent pas d'études comparatives au sens strict du tenne, elles se font souvent écho les unes aux autres. Pardelà la spécificité des études présentées, on retrouve abordées de manière transversale nombre de questions débattues dans la communauté scientifique. Elles s'inscrivent dans des champs de recherche diversifiés mais qui ont en commun de mettre en évidence les mutations de la démocratie contemporaine. Les regards portés sur le système infonnatif et sur son rôle en période électorale, autant que ceux sur les effets structurants de la médiatisation généralisée de l'échange politique ou sur les recompositions territoriales de l'espace public participent à cette même quête de compréhension d'une réalité changeante. La situation propre à la transition post communiste en Roumanie donne cependant des directions pour renouveler la manière d'aborder certaines problématiques. La présentation, par exemple, des fonnes alternatives de communication de proximité en Transylvanie est utile pour comprendre à un niveau plus général comment et sur quelles bases les médias audiovisuels locaux produisent de nouveaux espaces publics territorialisés dans les pays à tradition centralisatrice. Cette valeur propositionnelle de l'ouvrage résulte à d'autres moments du choix disciplinaire. En complément aux méthodes éprouvées de la sociologie, de la science politique ou de la linguistique du discours, le recours à l'anthropologie élargit la gamme interprétative. La

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focalisation sur la dimension symbolique des signes et sur les fonnes ritualisées des échanges retenue pour comparer les campagnes de Jacques Chirac et d'Edouard Balladur en donne l'illustration. Loin d'être un facteur de dispersion, la variété des approches contribue à la richesse de l'ouvrage. La réussite de ce premier projet ftanco-roumain sera sans doute incitative pour l'avenir...

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PREMIERE

PARTIE

Communication électorale
(Discours politique et médiatisation)

Effets des médias et transformations de l'espace public Jacques Gerstlé Professeur de science politique à l'Université Paris Dauphine

La question de l'influence a toujours été placée au centre de la pensée et de la recherche sur la communicationde l'homme dans la société, de la rhétorique à la propagande, de l'argumentation à la désinfonnation, d'Aristote à Chomsky. Les différentes dimensions, structurelle, symbolique et pragmatique de la communication contribuent chacune à la production sur Alter d'effets générés par le message d'Ego. TI existe un champ d'investigation considérable occupé par la communication instrumentale par opposition à la communication expressive pour reprendre la dichotomie de Léon Festinger. On aurait tort de renoncer trop vite à l'examen des problèmes soulevés par la communication instrumentale au motif qu'elle relève d'une intentionnalité stratégique toujours suspecte d'emprise et de domination. Hanna Arendt évoquant la démocratie athénienne rappelle "qu'être politique, vivre dans une polis, cela signifiait que toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non par la force et la violence" (Condition de l'homme moderne). Mais cette question a pris un tour particulier dès lors que les médias de masse ont élargi de façon incomparable la taille du public susceptible d'être touché et par conséquent renforcé l'impact potentiel de la communication politique. Mais contrairement à la représentation dominante, renforcée par certains critiques très rapides, la communication politique ne se réduit pas à des techniques de manipulation combinant, par exemple, le sondage d'opinion, la télévision, la publicité et le marketing. S'il est vrai que s'est développée, notamment aux Etats Unis, une industrie politique de cette sorte, ceci ne 21

doit pas détourner l'attention scientifique que mérite la communication politique comme champ de connaissances théoriques et empiriques non réductibles à ces pratiques professionnalisées. Notre conceptionl repose sur le primat du politique pour comprendre les ressorts de la communication dite politique et donc sur le rôle secondaire de la technique. A partir des expériences historiques de la révolution bolchevique puis de la révolution national-socialiste, se sont multipliées les études de propagande pour tenter de comprendre leurs ressorts. Le modèle dominant ou plutôt la représentation dominante car il serait excessif d'y voir un modèle théorique au sens actuel du terme, dans la période antérieure à Lazarsfeld admettait que la propagande était une communication efficace. Elle était réputée fonctionner sur l'esprit humain comme la seringue hypodermique sur le corps, par injection de substance symbolique et non matérielle. Les recherches initiées par Lazarsfeld et ses épigones à partir de 1940 aux Etats-Unis vont ruiner cette représentation simpliste en même temps qu'elle fonde la sociologie empirique de la communication politique. Cette tradition de recherche repose sur deux problèmes dont l'examen va se développer de façon largement concomitante: l'explication du comportement électoral d'une part et la sociologie des comportements de communication d'autre part. L'investigation de la propagande électorale est ainsi placée dans le prolongement des études de propagande antérieures et Lazarsfeld a pour hypothèse de tester en situation de campagne électorale les effets directs, généralement acceptés à l'époque, à la propagande politique au sens large. Progressivement s'est déplacée la problématique des effets vers les aspects cognitifs qui précèdent les comportements et donc vers l'information, son traitement et l'influence de ses biais. Dans les développements qui suivent nous allons considérer différentes façons d'articuler la question des effets des médias aux transformations actuelles de l'espace public. Successivement l'attention se portera sur les biais d'accessibilité de l'information qui génèrent des mécanismes persuasifs, sur leur application à différentes situations électorales françaises récentes et sur les incertitudes soulevées par la notion de démocratie du public.

Les mécanismes persuasifs de l'information La problématique des effets s'est aujourd'hui considérablement consolidée et renouvelée. On n'a plus vraiment de doute sur l'existence 22

d'effets des médias mais plutôt sur leur intensité, sur leurs conditions contingentes, leurs modalités et leur observation (méthodes expérimentales, enquêtes, entretiens, focus group, etc.). La recherche d'effets directs sur les comportements s'est déplacée en amont vers des effets sur les perceptions. Il serait certainement utile de mpporter la question des effets à des tempomlités multiples en distinguant l'ordre des effets immédiats ou conjoncturels affectant des situations concrètes (élection, crise, séquence routinisée ), celui des effets différés qui affectent structurellement les représentations et les pmtiques politiques comme c'est peut être le cas avec les modes de socialisation politique, le degré de légitimité des institutions, la formation des identités ou l'érosion de l'engagement civique au profit d'une "citoyenneté des plaisirs faciles ", figure du peuple contre la démocmtie pour parler comme G. Hermet. C'est là tout un progmmme de recherche attestant la vitalité d'un domaine en pleine expansion. Nous avons présenté ailleurs la problématique, ses développements et ses applications2, mais mppelons ici quelques éléments simplifiés. L'observation des objets d'information révèle sa fonction référentielle davantage que la fonction poétique (au sens de Jakobson) du message qui la porte. S'il est important d'observer la référence c'est précisément parce qu'aujourd'hui on sait qu'elle n'est pas que cela. Les objets sélectionnés, hiémrchisés, construits par les producteurs de l'actualité (c'est là qu'est utile la perspective écologique) orientent l'évaluation des situations politiques particulières et de la situation politique génémle. En d'autres termes, par le jeu de l'accessibilité la référence commande l'inférence. Ce que l'on appelle les mécanismes persuasifs de l'information fonctionne selon cette logique. Des mécanismes persuasifs liés à l'information des médias réputée non partisane ont été clairement observés depuis une dizaine d'années qui contribuent à mettre en cause la dichotomie information/persuasion comme fondée sur le camctère exclusif de ces catégories. Outre la persuasion directe recherchée par la communication contrôlée des forces politiques (organisations et candidats) et les gains d'information retirés par les citoyens, on décèle notamment trois types d'effets qui attestent la sensibilité de l'électeur à l'actualité médiatisée: l'effet d'agenda, l'effet de cadmge et l'effet d'amorçage. Tout d'abord, l'effet d'agenda correspond à l'influence de la visibilité médiatique des objets sur la structure des préoccupations et/ou des priorités du public. C'est le mécanisme persuasif qui est le plus tôt considéré 23

par la recherche et le plus ancien dans sa fonne intuitive chez Park et Lippman entre autres. L'effet d'agenda consiste en la capacité des médias à façonner les priorités de l'opinion par le simple jeu de la hiérarchisation de l'infonnation qu'ils opèrent. Autrement dit, les membres du public seraient sensibles à la façon dont les médias attribuent de l'importance aux objets d'infonnation et adopteraient cette hiérarchisation médiatique pour étalonner leurs préoccupations. Aussi mécaniquement conçu, l'effet d'agenda des médias ne paraît pas universellement établi, la recherche européenne étant en général plus réservée quant à ses conclusions empiriques. Ensuite, l'effet de cadrage présente deux aspects. D'une part, la construction médiatique d'un problème contribue à sa configuration publique (songeons au sida, à l'amiante, la vache folle, etc.). D'autre part, la construction médiatique oriente l'imputation publique, l'attribution causale du problème: qui est considéré comme responsable de la situation? Et qui doit être responsable du traitement de la situation? S. lyengar3 a bien mis en évidence les différences d'imputation causées par un traitement épisodique ou thématique d'un enjeu particulier, la pauvreté ou l'affaire de l'Irangate. Le premier aspect équivaut donc à la construction médiatique d'un problème, d'une séquence de la vie politique ou sociale quelconques. Par cadrage, il faut alors entendre la façon dont un problème est traité, configuré par un ensemble d'attributs qui lui sont associés. Le second aspect, moins manifeste, réfère aux conséquences du cadrage lui-même en tennes d'imputation de responsabilité. La façon de traiter un problème véhicule en quelque sorte une attribution causale du problème: qui est responsable de cette situation? Qui doit prendre en charge le règlement de la question? On voit que le cadrage peut avoir une dimension rétrospective et une dimension prospective. Enfm, l'effet d'amorçage décrit le mécanisme persuasif par lequel l'information en orientant l'attention publique vers certains objets les installe comme critères d'évaluation des protagonistes, des processus et des résultats de l'activité politique. Les recherches internationales semblent mieux converger sur les effets de cadrage et d'amorçage que sur l'effet d'agenda des médias où les résultats empiriques ne sont pas univoques notamment en Europe. L'effet d'amorçage (priming) porte non pas sur la hiérarchisation des priorités ou la représentation des situations mais sur les critères de jugement: l'information traitée par les médias amorce des jugements par un mécanisme indirect de déplacement des critères d'évaluation. L'information rend accessible au public certains objets (faits,

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déclarations, évaluations, etc.) qui de par leur visibilité deviennent des critères de référence pour juger les acteurs et les situations politiques. Le mécanisme psychologique est tel que l'accessibilité de l'information à tel objet actualise telle ou telle attitude génératrice d'évaluation. En d'autres termes, et c'est là où le mécanisme peut être particulièrement insidieux, le changement d'opinion provoqué par les médias sur un objet donné ne résulte pas de l'évaluation directe de cet objet mais du changement des critères de jugement qui lui sont appliqués. Ces trois effets montrent combien les formes de la sensibilité à l'information peuvent être subtiles et mériteraient des efforts de recherche empirique beaucoup plus soutenus en France.
L'une des transformations de la démocratie représentative la plus fréquemment associée à la médiatisation de la vie politique est sans doute la personnalisation du choix électoral. B.Manin4 note, par exemple: "Les électeurs votent différemment, d'une élection à l'autre, selon la personnalité des candidacs offerts à leur choix. Les électeurs votent de plus en plus pour une personne, et non plus seulement pour un parti ou un programme". Elle est liée à un phénomène plus général que nous avons déjà évoqué plus haut concernant les facteurs à court terme expliquant le vote, entre autres, le rôle de l'offre électorale et précisément l'impact de l'actualité sur les perceptions politiques des électeurs. Certains voient, en effet, dans ce phénomène de personnalisation, un effet de la sensibilité aux médias en conjoncture électorale. C'est le cas de Matthew Mendelsohn5 qui place ses recherches dans le cadre d'analyse développé par S.Iyengar concernant l'effet d'amorçage (priming). L'hypothèse est avancée que les individus les plus exposés aux médias modifient progressivement leurs critères de vote en intensifiant les considérations relatives aux candidats et en diminuant le poids de l'identification partisane (critère dominant dans le modèle standard de Michigan). Une première raison de le penser tient à une modalité de cadrage dominante dans l'information notamment télévisée, le cadrage épisodique par opposition au cadrage thématique. Le premier est événementiel, individualisant, pointilliste là où le second est plus régulier, contextuel et structurel. Le cadrage épisodique beaucoup plus fréquent pousserait le public à des attributions de responsabilité en termes de personne et non de structures sociales. La première raison tiendrait donc à une forme d'apprentissage quotidien du public à l'exercice de l'imputation personnelle plus que collective par l'information audiovisuelle et sa 25

tendance à personnaliser. La seconde raison tient à ce qu'on désigne par le concept de "biais d'accessibilité". Il s'agit alors de la capacité des médias de rendre accessible à un public de masse des "faits" qui vont attirer l'attention et devenir des points de repère perpétuellement renouvelés par l'actualité. Pour évaluer les situations le public mobiliserait ces points de repère qui ont été récemment rendus accessibles: les jugements seraient donc fortement "amorcés" par l'actualité récente (voir ci-dessous des applications au cas français). On observe que ce fonctionnement est très convergent avec la néo-rationalité du citoyen décrit par Popkin comme fondée sur des approximations et des raccourcis. Adoptant ce modèle général Mendelsohn fait donc l'hypothèse que l'actualité des médias appelle certaines considérations à servir de critères pour évaluer l'o:ffi'e électorale. Les élections canadiennes de 1988 sont caractérisées par une grande fluidité des intentions de vote et le jeu de trois variables stratégiques: les préférences partisanes, la crédibilité des leaders en termes de caractère et de compétence et l'enjeu central constitué par l'accord de libre échange avec les Etats-Unis. Les électeurs les plus exposés aux médias ne se distinguaient pas des autres s'agissant de l'importance accordée aux trois variables retenues. Ils deviennent en cours de campagne de plus en plus sensibles à la crédibilité, secondairement à l'enjeu et de moins en moins à l'identification partisane. Ils suivent en cela l'accent placé par le traitement de l'information sur l'enjeu et les candidats et non sur les partis. Mais les plus exposés aux médias sont également ceux qui ont la plus forte propension à engager des conversations politiques. La comparaison de la sensibilité aux médias et aux communications interpersonnelles se traduit par des effets d'activation différents au cours de la campagne. La sensibilité aux médias renforce le poids du facteur personnel des candidats alors que la sensibilité aux communications interpersonnelles renforce le poids de l'enjeu électoral. Mendelsohn met en cause le cadrage opéré par l'information pour expliquer ces résultats car les médias construisent l'élection d'abord comme une compétition de leaders et en ce sens ils amorcent des critères de choix personnels plus que partisans. La discussion politique en stimulant l'enjeu électoral, tout au moins dans le cas présent d'une élection à enjeu concentré, fait contrepoids et limite sans doute les effets d'une sensibilité exclusive à l'information des médias. Au total, l'auteur conclut cependant que l'effet de priming du leadership dans la campagne canadienne de 1988 a peut être été déterminant compte tenu de l'opposition de l'opinion à l'accord de libre-

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échange et de la faible supériorité des préférences exprimées en faveur des ConselVateurs sur les Libéraux. Le Premier Ministre Brian Mulroney, qui avait négocié l'accord, bénéficiait d'un capital de confiance supérieur à celui de John Turner, leader de l'opposition. Les ConselVateurs ont exploité cet avantage et les médias, en personnalisant le cadrage de l'élection et focalisant l'attention sur les qualités des leaders, ont pu contribuer de manière décisive à la victoire des conselVateurs en imposant ce type de considération personnelle comme critère du choix. Le même chercheur, dans un article6 précédent consacré au même contexte électoral, avait mis en évidence l'incidence de la forte exposition aux médias sur les comportements des électeurs en cours de campagne. Leur sensibilité aux médias se traduit par des temps de latence réduits à l'information politique: ils sont plus précoces que les autres dans leur changement d'opinion; ils répondent donc plus vite à l'infonnation reçue. Cet effet d'accélération s'accompagnait d'une instabilité des attitudes plus nette chez les gros consommateurs de télévision où les biais d'accessibilité se font peut être davantage sentir. L'hypothèse de la personnalisation croissante du choix électoral comme symptôme de la sensibilité aux médias n'est pas réfutée par une étude très fme consacrée à la campagne présidentielle américaine de 19927. Les considérations qui selVent aux électeurs à évaluer les candidats dans ce contexte restent très marquées par la dimension personnelle de la candidature dans ses multiples aspects de compétence et de caractère. Le caractère compris comme un ensemble de traits personnels, (intégrité, empathie, personnalité, fiabilité) et dont l'importance croît au cours de la campagne pennet à lui seul de prédire le vote en faveur de Bush et de Clinton autant que toutes les autres considérations réunies (affiliation partisane, positions sur les enjeux, leadership, compétence de campagne, événements de campagne, etc.). Manin explique cette propension du recours au jugement sur la personnalité dans les mêmes tennes que Popkin. Au fond, la personnalité du candidat est un "raccourci" qui en vaut un autre pour évaluer la capacité de celui qui va diriger. Dans un environnement incertain, il n'est pas rationnel de choisir sur la base d'un programme électoral dont la faisabilité est par avance douteuse. "Or si une certaine fonne de pouvoir discrétionnaire doit être accordée aux gouvernants, il est raisonnable de les choisir sur ce que l'on estime être leur aptitude à prendre des décisions appropriées plutôt que sur 27

la promesse de décisions détenninées. Du point de vue de l'électeur, la confiance personnelle inspirée par les candidats devient un principe de choix plus adéquat que l'évaluation d'actions futures particulières. La notion de trust, si importante aux origines du gouvernement représentatif moderne, retrouve ainsi une place centrale." (B.Manin, Principes du
Gouvernement Représentatif, p. 283). On observera que cet argument. de la néo-rationalité de l'électeur est compatible avec l'argument de la sensibilité aux médias qui conduit le public à adopter les critères d'évaluation manipulés par les médias. Mais à un certain point les deux explications peuvent se séparer, celui du degré de contrôle que le citoyen garde sur le lexique et la syntaxe de son jugement. Si dans la démocratie du public, il y a autonomisation relative de l' ofIre électorale à l'égard des électeurs et dépendance du citoyen à l'égard des médias d'information pour la substance mais aussi les catégories de son analyse, on peut s'interroger sur la portée démocratique de la dernière métamorphose du gouvernement représentatif!.

Biais d'information et choix des gouvernants
Les mécanismes persuasifs mis en évidence, qu'il s'agisse de l'agenda, du cadrage ou de l'amorçage, ont ceci de commun qu'ils sont persuasifs, c'est-à-dire susceptibles de produire une modification des préférences politiques quelque soit l'objet de l'attitude: une idée, un parti, un individu, un problème, etc. La logique est fondée sur les biais d'accessibilité que représente la diffusion de l'information. Ce qui est rendu accessible par les médias oriente l'attention du public, contribue largement à configurer les perceptions de la situation, induit des imputations et constitue certains objets en critères d'évaluation. De par sa domination, son audience, ses attributs de crédibilité, ses propriétés décrites plus haut, la télévision met en oeuvre des biais d'accessibilité aux effets plus puissants. Elle rend accessible plus vite, en montrant et en conditionnantl'information à partir de préconstruits qui la rendent socialement et politiquement la plus acceptable. Mettons ces mécanismes à l'épreuve de situations concrètes et à l'examen leur contribution à des processus de désintégration de la présidentialité pour E. Balladur en 1995, de consolidation de la présidentialité pour F. Mitterrand en 1988 et leur contribution différente aux performances électoralesde J.M. Le Pen en 1988 et 1995. 28

La désintégration

et la consolidation

de la présidentialité

Ces mécanismes ont été particulièrement pertinents dans l'examen9 de la campagne présidentielle de 1995. L'infonnation télévisée quotidienne laisse apparaître un effet d'amorçage très spectaculaire au mois de février. Alors que ses ressources d'opinion plaçaient le Premier Ministre en position très avantageuse trois. mois avant le scrutin, se produit dans l' infonnation un déplacement des objets rendus fortement accessibles: les difficultés du gouvernement et de son chef à travers une série de dossiers délicats où l'affaire Maréchal-Schuller sert de catalyseur. Le déplacement de l'attention s'accompagne d'un déplacement des critères d'évaluation du candidat vers le Premier Ministre et retour qui est fatal à E. Balladur. C'est en tout cas ce qu'enseigne la sanction de l'effondrement brutal et concomitant de ses ressources d'opinion. L'effet d'amorçage s'est traduit par un effet d'opinion rapide et irrémédiable qui s'apparente à la désintégration d'une présidentialité. Une seconde situation historique pennet d'illustrer les potentialités de l'effet de cadrage. A l'inverse de 1995, la campagne présidentielle de 1988 est un cas exemplaire de travail persuasif de l'infonnation par consolidation de la légitimité présidentielle. On a vu par ailleurslo que la visibilité télévisée quotidienne des candidats et de leurs soutiens faisait apparaître des disparités considérables entre ce qu'il est convenu d'appeler les présidentiables (Mitterrand, Barre, Chirac), les extrémités de la représentation nationale (Lajoinie, Le Pen) et les "petits candidats" dont le traitement médiatique fait plutôt penser à des résidus. Le biais d'accessibilité est ici directement inscrit dans la hiérarchisation de l'offi'e électorale donnée à voir. Il serait superficiel de s'arrêter à ces "apparences" pourtant bien efficaces. Le cadrage différentiel des candidatures est très discriminant à l'intérieur même de la "classe dominante" des présidentiables. Le cadrage discrimine les candidats au moins à trois niveaux: la viabilité politique, la présidentialité et la crédibilité. Alors que les "cohabitants ", F. Mitterrand et J. Chirac, sont traités sur différents modes dans les sujets télévisés qui leur sont concernés (mise en place des soutiens et des adversaires, mise en scène de leur campagne, mise au point des sondages et mise sur agenda des programmes), R. Barre est quant à lui traité sur le mode dominant constitué par l'agrégation des trois premiers 29

registres: le journal télévisé montre (un peu) qu'il fait campagne, davantage qu'il monte et qu'il baisse dans les sondages et surtout s'interroge de façon lancinante sur une question récurrente: mais qui soutient Barre? La candidature Barre n'est "cadrée" qu'en tennes de jeu politicien et surtout elle est fragilisée automatiquement, par le simple fait de la considérer régulièrement sous cet angle. C'est bien sa viabilité politique qui est révoquée en doute sans qu'un seul commentaire explicite y soit nécessairement rattaché. Dans ce cas, le cadrage a effectué un travail de marginalisation d'un présidentiable. Le second niveau de fonctionnement du cadrage est constitué par les sujets de mise au point concernant l'état des intentions de vote. Là aussi la discrimination est manifeste entre les participants ou non à différentes configurations de candidatures, entre ceux dont on envisage déjà le duel au deuxième tour et les autres, entre ceux qui montent et ceux qui baissent et encore plus dramatiquement ceux qui se croisent (Barre/Chirac en 1988 et Balladur/Chirac en 1995). Cette discrimination par cadrage ouvre la voie à d'éventuels effets de ralliement ou d'éloignement et plus généralement accentue peut être le vote tactique et sans doute l'instabilité ou la mobilité électorale dans une situation où est confirmé régulièrement que les jeux sont faits pour le président sortant. La crédibilité sectorielle constitue le troisième plan de cadrage discriminant qui touche à l'évaluation des compétences attribuées au candidat dans les différents domaines. Le traitement des présidentiables par types d'enjeux montre des contrastes saisissants. Le Président est présent sur le spectre d'enjeux le plus large: de la politique étrangère à la pauvreté, il contrôle l'agenda par exhibition de son activité présidentielle quasi-quotidienne. Le Premier Ministre l'est un peu moins, mais grâce à l'exercice de direction de l'action gouvernementale il est nettement plus présent que R. Barre, pratiquement ignoré par l'information télévisée sur le versant programma tique de sa candidature. On dispose de matériaux empiriques isolant la trace d'une influence de l'exposition aux médias sur l'évaluationl1 du président et du Premier Ministre pendant la campagne. Le cadrage discriminant reflète donc bien la structure du pouvoir. Ses détenteurs attirent à

eux l'essentiel de la couverture médiatique du fait même de leur exercice institutionnel. Nul besoin de recourir à l'hypothèse d'un quelconque complot des médias. La prime médiatique donnée par l'occupation des fonctions exécutives donne à plein ses effets et suffit à générer une information déséquilibrée. En revanche, l'extériorité aux positions du 30

pouvoir d'état impliquée par la stratégie barriste de non-cohabitation se paye au prix fort du cadrage discriminant et de ses dérivés persuasifs de délégitimation. Pour résumer le bilan des biais infonnationnels décrits, avançons que la couverture télévisée de la campagne présidentielle de 1988 a été très avantageuse pour le Président sortant et très désavantageuse pour R. Barre. Mais l'instrnmentalité de l'infonnation pour la campagne de Mitterrand ne signifie pas nécessairement son instrnmentalisation. Il n'en a même pas besoin, sommes nous tentés de dire, compte tenu de ses ressources symboliques de président sortant. Sa candidature ne peut que tirer bénéfice de la congruence entre sa stratégie de légitimité présidentielle et l'exhibition par l'infonnation de la prééminence présidentielle. Dans la logique de situation installée par la cohabitation et une offi-econcurrente où figure le Premier Ministre, on voit bien que les contraintes politicoinstitutionnelles pèsent beaucoup sur les perceptions des candidats. La gestion des rôles et de leur interaction stratégique est au coeur du processus de fonnation des imputations et des évaluations (qui est en charge de quoi '1 qui maîtrise qui et quoi '1). La prééminence présidentielle régulièrement exhibée est une réponse donnée quotidiennement et sans ambiguïté qui dispense de tout commentaire explicite.
Les performances de J.M Le Pen en 1988 et 1995

Le troisième cas est doublement intéressant: il concerne une candidature qui ne s'appuie pas sur une position d'exercice du pouvoir exécutif et qui n'occupe pas une position centrale propre au parti de gouvernement dans l'espace politique, mais se situe au contraire à l'une de ses extrémités. Enfin, il pennet de comparer une même candidature rapportée à deux conjonctures différentes. En 1988, trois facteurs liés à la communication et à l'infonnation entrent en jeu pour contribuer à l'explication de la poussée électorale enregistrée par le candidat du Front National. Premièrement, il dispose, comme tous les autres candidats, d'un temps d'antenne gratuit pour sa campagne officielle à la télévision qui accroît fortement sa présence médiatique dans la demière phase de la campagne (même si les audiences ne sont pas forcément spectaculaires). Deuxièmement, il bénéficie,grâce aux recommandationsde la CNCL sur le respect du pluralisme en période électorale, sinon d'un traitement égal aux "grands" candidats, du moins d'une forte montée en visibilité dans le 31

télévisé12. Troisièmement, il profite grâce à l'infonnation télévisée d'un effet d'amorçage lié à l'actualité politique non directement électorale de la fm de campagne: otages français au Liban, événements sanglants de Nouvelle-Calédonie et forte saillance de l'enjeu immigration dans les dernières semaines de campagne notamment grâce à F. Mitterrand qui réactive la question du vote des immigrés dans les consultations locales dès son premier meeting de Rennes. Cette actualité non électorale est donc marquée par l'émergence de thèmes de nature à susciter des réflexes sécuritaires compatibles avec le discours du leader du Front National. La corrélation entre la montée de ces thèmes, la montée en visibilité de lM. Le Pen, les intentions de vote et les votes effectifs incite à identifier un authentique effet d'amorçage en sa faveur par actualisation des thèmes sécuritaires comme critères d'évaluation des candidats par les électeurs. Aux gains de présence médiatique liés aux ressources de communication électorale contrôlées ou régulées par l'Etat, c'est-à-dire la campagne officielle et l'égalité de traitement dans la couverture infonnationnelle s'ajoute donc probablement le profit tiré par le candidat du FN d'un effet d'amorçage généré par l'infonnation notamment télévisée. Les ressorts de la campagne de Le Pen de 1995 sont différents, principalement sur le dernier point. On ne trouve pas, en effet, dans l'infonnation non électorale de contenus équivalents fonctionnels des thèmes sécuritaires émergents en 1988. Trois progressions sont néanmoins à mettre en relation: la visibilité médiatique du candidat, le degré de priorité de certains enjeux dans l'agenda électoral et les intentions de vote. Tout d'abord, on observe un accroissement fort de visibilité médiatique pendant les deux dernières semaines de campagne sous les deux fonnes déjà évoquées: la campagne officielle avec Ih30 de temps disponible pour les allocutions radiotélévisées et surtout la couverture médiatique de J .M. Le Pen et de ses soutiens qui multiplient leur présence par quatre dans l'infonnation télévisée quotidienne de TF1 alors qu'elle reste stable sur F2. Remarquons cependant que TF1 respecte grosso modo le principe d'égalité entre les candidats au cours des deux dernières semaines de campagne. Ensuite, on est trappé par la progression dans les derniers quinze jours de campagne du degré de priorité reconnu aux deux enjeux que sont la sécurité et l'immigration, reconnus comme motivations fortement associées au vote Le Pen. Les sondages d'opinion indiquent qu'entre le 5 avril et le 23 avril le problème de la «sécurité» passe du troisième rang dans l'ordre des préoccupations du

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public au quatrième rang dans les préoccupations des électeurs du 1er tour. De même le problème de l'immigration monte en saillance du douzième rang au cinquième rang dans la même période. Enfm, à contTonter les sondages d'intention de vote et les votes effectifs, on assiste à une forte progression fmale du vote Le Pen. Le sondage BV A des 6/10 avril indique 12% d'intentions de vote alors que le vote du 1er tour atteindra 15% des suffrages exprimés. Même si l'on tient compte du fait que les votants interrogés pour le sondage à la sortie des urnes ne correspondent pas aux électeurs inscrits interrogés précédemment, on admettra qu'il y a une variation concomitante de la progression des intentions de vote, de la montée en priorité d'enjeux instrumentalisés par le FN et de l'accroissement de la présence médiatique du FN tant par la campagne officielle à la radio et à la télévision que par l'information quotidienne. Les performances électorales du candidat Le Pen aux deux dernières élections présidentielles n'appellent pas tout à fait les mêmes explications en ce sens que le poids de l'actualité immédiate et de la couverture informationnelle est supérieur en 13 1988. Portelli notait très bien la progression fmale du vote Le Pen et son lien avec la conjoncture immédiate sans avoir cependant recours à la variable informationnelle : "Jean-Marie Le Pen opère un redressement progressif à partir de décembre (1987), qui s'accélère dans les derniers jours de la campagne, le candidat d'extrême droite bénéficiant des ultimes débats sur l'immigration et de la crise politique en Nouvelle-Calédonie." En d'autres termes, un effet d'amorçage bénéficie à Le Pen en 1988. Il ne se produit pas en 1995 car on ne décèle pas dans l'information, notamment télévisée, de sujets traités susceptibles d'induire indirectement une évaluation plus favorable de sa candidature par déplacement des critères de jugement en direction des enjeux à saillance croissante que sont l'immigration et la sécurité. Il faut quand même rappeler l'attentat meurtrier et les 168 morts d'Oklahoma City le 19 avril qui font événement pendant plusieurs jours et à propos duquel la "piste islamiste" est rapidement évoquée puis abandonnée. Certes, l'événement est lointain, mais il est rendu si dramatiquement proche par le biais des médias qu'on ne peut éliminer toute résonance sur des électeurs sans repères, tardivement indécis et/ou sujets à des réflexes de peur. Autrement dit encore, la contribution de la télévision à la performance électorale de Le Pen en 1995 résiderait seulement dans la communication contrôlée par le candidat à travers les allocutions radiotélévisées d'une part et dans l'intensification très sensible

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de sa présence médiatique par l'information quotidienne d'autre part. S'il se vérifiait que la fm de campagne n'a pas été marquée non plus par une accentuation de ces enjeux par ses concmrents, selon la logique de l'interdépendance tactique, alors reviendrait essentiellement à son discours, à sa propre propagande électorale la responsabilité de sa performance. Sans effet d'amorçage de l'information et sans écho dans la concmrence, seule serait en cause la résonance que sa propre campagne trouve dans l'électorat. Les performances de Le Pen 1988 et Le Pen 1995 semblent donc s'appuyer sur des processus différents de persuasion où information, communication et interdépendance ne composent pas les mêmes effets symboliques et d'opinion.

Les incertitudes de la démocratie du public
Certains observateurs de l'espace public discernent dans les mécanismes évoqués des métamorphoses consubstantielles à la démocratie d'opinion ou "démocratie du public". Ce qui nous semble le plus discutable dans cette représentation de la démocratie du public est le traitement du problème de l'information dont il est pourtant à juste titre affirmé qu'il est central dans tout régime démocratique. En ce sens, que la neutralisation de l'information est toujours considérée comme renforçant le pouvoir de l'opinion. A aucun moment n'est suggérée l'idée qu'elle pouvait être contrôlée par les gouvernants, verrouillée par le système des médias luimême, manipulée par des intérêts privés pour orienter la fabrication du consentement ou par fonctionnement d'une logique de situation. Les avancées réalisées par la recherche empirique sur l'impact du traitement de l'information ont mis en évidence des mécanismes persuasifs qui sont de nature à renforcer le pouvoir des gouvernants davantage qu'à éclairer la réflexion du public. On ne peut manquer de s'interroger sur le point de savoir si la démocratie du public représente une forme plus avancée de démocratie ou si elle présente de nouveaux obstacles à la démocratisation. B.Manin est sans ambiguïté sur la démocratie du public lorsqu'il écrit: "le gouvernement représentatif demeure ce qu'il a toujours été depuis sa fondation: un gouvernement d'élites distinctes de la masse de la population par leur statut social, leur mode de vie et leur culture ". Mais à cette constante oligarchique s'ajoute une nouveauté qui suscite le sentiment de crise de la 34

représentation: ~~Ierégime représentatif semble avoir cessé de progresser vers le gouvernement du peuple par lui-même ". Les élites politicomédiatiques ne paraissent pas plus proches du peuple que ne l'étaient les hommes d'appareil, mais surtout "l'évidement" de la promesse électorale (pour parler comme lLecal4 à propos de l'Etat) prive les électeurs de véritables alternatives dans leur choix. En d'autres termes, dans la démocratie du public, et contrairement aux apparences lexicales, l'indépendance des gouvernants s'est accrue même s'il y a eu démocratisation de la base représentée et même si la reddition des comptes reste l'élément démocratique fondamental du lien représentatif fondé sur la sanction rétrospective des électeurs et son anticipation par les gouvernants. En ce sens, on sera d'accord avec Manin pour reconnaître que "la démocratie s'est assurément étendue, mais il est au mieux incertain qu'elle se soit approfondie.". On voit mieux maintenant ce qui distingue la démocratie du public du gouvernement d'opinion. Le gouvernement d'opinion, selon G.Sartori, est celui qui correspond aux aspirations de l'opinion publique et qui est responsable devant elle. L'indépendance forte des gouvernants donne à la démocratie du public les moyens de s'éloigner sensiblement des aspirations du public, même s'ils n'échapperont pas à la reddition des comptes et au jugement rétrospectif. La question de la liberté de l'opinion dans la démocratie du public est complexe et on irait trop vite en besogne à prolonger sur un plan normatif le constat de Manin. La liberté de l'opinion acquise par le découplage de l'information et des préférences partisanes rend - elle la démocratie du public plus démocratique que la démocratie de partis? Ce fait est présenté comme une évolution décisive. En effet, on peut admettre que la recherche d'information ne soit plus commandée par la préférence partisane au motif que ce découplage génère une attention collective commune à des objets communs. On voit là bien effectivement un bénéfice collectif à porter notre attention aux mêmes problèmes pour en discuter le règlement dans une démarche qui aurait une rationalité col1ective. Mais n'ya-t-il pas aussi un risque excessif dans l'uniformisation, qui porte non pas sur les opinions mais bien sur les objets mêmes de l'opinion? En d'autres termes, ce qui est en cause ici, c'est la fonction d'agenda des médias auxquels on concède trop rapidement un rôle de sélection des objets qui méritent l'attention commune. Faut-il aller si vite pour exclure les formations partisanes du travail de sélection des objets de controverse? La 35

surveillance de l'environnement n'entrerait-elle plus dans les fonctions des partis politiques? N'y-a-t-il pas là une garantie de liberté dans la concurrence que se livrent ces foyers d'opinion pour désigner les priorités à débattre, les problèmes de l'heure? Le citoyen est-il bénéficiaire d'une situation de dépendance médiatique qui précisément unidimensionnalise sa perception de l'environnement si l'on tient compte de la grande circularité des mécanismes de production de l'information? L'argumentation de Manin soufffe de confusion entre agenda médiatique et agenda politique: les médias n'ont pas vocation à définir de façon exclusive cet agenda et révoquer la contribution des forces politiques en ce domaine revient à déléguer aux médias cette exclusivité fondamentalement politique de détermination des objets de la discussion politique. Ne serait-ce que leur logique marchande les disqualifie comme "portiers" exclusifs de la délibération collective, sans parler des multiples contraintes techniques, organisationnelles et professionnelles auxquelles ils sont soumis. Quoiqu'il en soit, on comprend bien avec cette difficulté le caractère stratégique que revêt aujourd'hui le contrôle de l'attention publique conditionnant en aval le contrôle des définitions de la situation politique. Quant au découplage entre le vote et l'opinion publique sur les différents problèmes de l'heure, il mériterait un examen empirique approfondi tout comme, d'ailleurs, la question de savoir si la mobilité de l'opinion se traduit par des inflexions aussi directes de l' action des gouvernants. Si donc la démocratie du public se traduit paradoxalement par un renforcement de l'indépendance des gouvernants, la neutralisation des médias n'assure pas automatiquement le contrepoids populaire de la liberté de l'opinion, comme l'attestent les mécanismes persuasifs de l'information et/ou la logique marchande des médias privés. L'illusion de la transparence donnée par une politique médiatisée présente de surcroît quelques effets pervers s'agissant de la confiance dans le politique à travers ses institutions ou ses acteurs. Ainsi, selon Pierre Bourdieu "le monde politique est le lieu de deux tendances de sens inverse: d'une part, il se ferme de plus en plus complètement sur soi, sur ses jeux et ses enjeux; d'autre part, il est de plus en plus directement accessible au regard du commun des citoyens, la télévision jouant un rôle déterminant dans les deux cas.". .. "La télévision a ouvert une fenêtre sur le champ clos où les. politiciens jouent leur jeu de prince avec l'illusion de passer inaperçu". D. Rousseau en tire la conséquence que la visibilité croissante des turpitudes du monde politique 36

accroît la perception publique des "écarts de représentation qui ouvre aux citoyens un espace d'intervention pour l'exercice pennanent d'un regard critique réduisant la marge d'indépendance des élus". On peut également soutenir, de façon moins euphorique, que la perte de crédibilité des professionnels de la politique générée par cette concurrence des fonnes de représentation se prolonge par une perte de confiance publique dans les institutions démocratiques elles-mêmes, comme on serait tenté de le penser en observant la propension au cynisme face à la politique et la détérioration de la citoyenneté sous toutes ses fonnes. C'est en tout cas ce que suggère l'hypothèse de l'érosion du capital social comme conséquence de l'extension d'une télé-socialité. TIest possible que les médias fabriquent du lien social au niveau des identités, ça n'est pas pour autant qu'ils contribuent à produire de la citoyenneté. L'exhibition des écarts par les nouvelles fonnes de représentation qui conCUITencent la prétention au monopole des représentants incite-t-elle au cynisme, au détachement, à la dérision, à la défiance, au reflux de l'engagement civique ou renforce-t -elle l'exercice critique du droit de regard des citoyens? C'est une des questions pendantes qu'à l'heure actuelle le recul insuffisant de la pratique et de la réflexion ne pennet pas de trancher et laisse au nombre des incertitudes que le politiste cherche à lever et auxquelles le citoyen doit porter attention. Au total, on voit que le bilan de la modemisation de l'espace public semble contrasté. D'une part, les nouvelles techniques donnent aux gouvernants et à ceux qui aspirent à le devenir des moyens de circonvenir le citoyen et l'électeur par persuasion, séduction, propagande ou évidement de la promesse électorale ce qui par ailleurs le protège au moment de la reddition des comptes. D'autre part, la baisse des coûts d'accès à une information neutralisée renforce la possibilité d'un contrôle pennanent par l'opinion publique et son expression divergente. Quant à l'amélioration de la délibération publique, elle reste conditionnée non seulement par l'autonomie politique réelle de l'information mais aussi par la limitation du pouvoir de l'information. Comment parvenir à une démocratie où le droit de parler, de juger une action, d'émettre une demande ou de fonnuler une critique est distribué sans le conditionnement d'un pouvoir préalable? On reconnaît là une problématique de la libération de la communication chez Habermas comme établissement d'une discussion publique sans entraves et exempte de domination. Elle coITespond au modèle théorique de la situation idéale de communication où existe une distribution symétrique des chances de

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produire des actes de parole. Le gouvernement représentatif, en ce sens, n'est pas par définition un système symétrique et la démocratie du public n'est ni le gouvernement du peuple, ni le gouvernement d'opinion. Elle constitue un système complémentaire où, au total, on n'est pas sûr du changement dans le rapport de forces entre les gouvernants et le public. La démocratie du public ne symétrise pas la relation entre les gouvernants et les gouvernés, elle semble plutôt faire perdurer leur complémentarité en redistribuant les ressources sous de nouvelles fonnes dans un environnement incertain qui laisse au fond toutes ses chances au confinement de la démocratie.

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in Les CAHIERS du CREDEP ; Démocratie et Communication, CREDEP, Université de Paris-Dauphine, à paraître. 9 Gerstlé, Jacques, 1996, op. cif. 10 Gerstlé, Jacques, Duhamel, Olivier, Davis, Dennis, 1992, "La couverture télévisée des campagnes présidentielles. L'élection de 1988 aux Etats Unis et en France", Pouvoirs, (63), pp. 53-71. 1J Semetko, Holli A., Borquez, Julio, 1991, "Audiences for election communication in France and the United States: Media use and candidate evaluations", in L.L.Kaid, J.Gerstlé, K.R. Sanders, Mediated Politics in Two Cultures, op.cil. 12Gerstlé, Jacques, Duhamel, Olivier, Davis Dennis, 1992, op.cÎt. B Portelli, Hughes, "Les leçons de l'élection présidentielle", Regards sur l'Actualité, Avril-Mai 1988, (142), Juin, pp. 3-17.
14

Leca, Jean, 1994, "L'Etat Creux", pp. 91-105, in La France au-delà du

siècle, Paris, L'Aube, 235 p. 15Bourdieu, Pierre, "La vertu civile", Le Monde, 16 septembre 1988. 39