La communication et l'exercice de la démocratie en Afrique

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Pour quelles conditions l'idée d'un processus démocratique est-elle réalisable dans les Etats en transition d'Afrique, plus particulièrement en RDC ? L'étude part de l'analyse des enjeux du processus démocratique en Afrique construit sur le paradigme d'espace public. Elle émet des hypothèses corrélatives à l'échec de la réalisation du processus démocratique dans les Etats africains. L'étude se conclut par l'élaboration d'un modèle communicationnel.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296213609
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La communication

et l'exercice de la démocratie en Afrique

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Amadou OUEDRAOGO, Rites et allégories de l'initiation. Visions africaines et caribéennes de la totalité, 2008. Régine LEVRA T, Le coton en Afrique Occidentale et Centrale (Want 1950, 2008. Ismaïla Madior FALL, Le pouvoir exécutif dans le constitutionnalisme des Etats d'Afrique, 2008. Charlotte FONT AN, Développer les filières vivrières en Afrique de l'Ouest. L'exemple du riz en Guinée, 2008. Oumar Sivory DOUMBOUY A, Les ONG féminines en Guinée. Instrument au service de la promotion féminine, 2008. Oumar Sivory DOUMBOUY A, La situation sociale des femmes en Guinée. De la période précoloniale jusqu'à nos jours, 2008. Godwin TETE, Père de la nation togolaise, 2008. Auguste OWONO-KOUMA, Mongo Beti et la confrontation. Rôle et importance des personnages auxiliaires, 2008. Chaker LAJILI, Bourguiba-Senghor. Deux géants de l'Afrique, 2008. Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE, Traite des Blancs, Traites des Noirs, 2008. Martin KUENGIENDA, Crise de l'Etat en Afrique et modernité politique en question, 2008.

Thierry COOSEMANS, Radioscopie des urnes congolaises. Une étude originale des élections en RDC, 2008. Abdoulaye DIALLO, Sékou Touré: 1957-1961, Mythe et réalités d'un héros, 2008. André MBENG, Recueil de chansons épiques d'Afrique (Cameroun, Mali, Sénégal et Burkina Faso). Les confidences de l'eau au soleil, 2008. Dieudonné TSOKINI, Psychologie clinique et santé au Congo, 2008.
René N'GUETTIA KOUASSI, Les Chemins du développement de l'Afrique, 2008.

Jean-Baptiste Paluku NDA VARO

La communication de la démocratie

et l'exercice en Mrique

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07025-7 EAN:9782296070257

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

1. État de la question:

problème théorique

La question du rôle de la communication dans la reconstruction démocratique d'une société a été débattue, d'abord à ses origines, dans les travaux de sciences sociales - du moins dans l'ensemble comme le soutient John Durham Peters1 - menés aux États-Unis depuis l'entre-Deux-Guerres dans le sillage des médias et leurs effets. L'ensemble de ces littératures, à en croire Philippe Breton et Serge Proulx, était focalisé sur « l'État et les possibilités de Démocratie en Amérique. Les descriptions et les récits des chercheurs concernant les médias étaient des propos politiques qui n'osaient pas s'avouer tels2 ». C'est surtout les débats sur la propagande qui dominent la vaste littérature de nombreuses recherches. On peut citer dans ce contexte l'œuvre du politologue américain Harold Lasswell, écrite en 1927, où il essaie d'analyser les techniques de manipulation et de persuasion des masses de populations au moyen de la propagande, même dans des sociétés dites démocratiques. Bien avant lui, Lippmann avait déjà accusé les médias de leur contribution à 1'« irrationalisation » des masses. Ses deux ouvrages Public Opinion et The Phantoms Public, écrits successivement en 1922 et 1925, dénoncent l'idée d'une « opinion publique effective» qui n'existe plus aux États-Unis, au profit d'un public « fantôme» (c'est ainsi qu'ill'appelleY. Il faut retourner, selon Philippe Breton et Serge Proulx, aux écrits de John Dewey, en 1927, « pour retrouver une pensée philosophique qui donne à la communication un rôle essentiel dans la reconstruction démocratique d'une société dont les fondements sont ébranlés par l'industrialisation, l'urbanisation, les mouvements de migrations et par les conséquences de la Première Guerre mondiale4 ». Il développe sa pensée en suivant l'évolution de l'ordre politique et du lien social dans le contexte de l'essor de la
PETERS, J. D., « Democracy and Mass Communication Theory: Dewey, Lippmann, Lazarsfeld», Communication, vol. II, n° 3, 1989, pp. 199-220, cité par P. BRETON et S. PROULX, L'explosion de la communication, Paris, La Découverte, 2006, p. 192. 2 BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 192. 3 LIPPMANN, W., Public Opinion, New York, Harcourt Brace, 1922 et LIPPMANN, W., The Phantom Public, New York, Harcourt Brace, 1925, cités par P. BRETON et S. PROULX, L'explosion..., 2006, p. 192. 4 BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 192.
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modernité. Sa consternation est de voir qu'avec l'apparition de cette modernité, les communautés rurales sont en voie de disparition, rares communautés où la communication interpersonnelle entre les citoyens de la polis est encore autant possible que plus favorable. Il se demande s'il est possible que la démocratisation puisse perdurer dans une telle situations. Il faut attendre, après une longue transition marquée, d'une part, par des courants marxistes et néo-marxistes6 et, de l'autre, par des courants de l'économie politique des médias, l'œuvre incontournable de Jürgen Habermas, L'espace public, dont la version originale allemande est publiée en 1962. Issue de l'École de Francfort7, la thèse soutenue dans cet ouvrage, comme l'observent Philippe Breton et Serge Proulx, a suscité de l'intérêt « dans la communauté des chercheurs critiques francophones pour une théorisation des phénomènes de communication politique à partir du concept d'espace public ». La grandeur de la problématique de l'espace public réside toutefois dans sa dimension pluri- et interdisciplinaire. On notera en effet que cette problématique, naissant de la pensée philosophique, s'étend aujourd'hui à plusieurs disciplines des sciences sociales, qui, le plus souvent, sont complémentaires: « En théorie politique, elle ouvre des voies originales
S Cf. BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 192. 6 Ces courants analysent l'action idéologique produite par les médias. Selon certains auteurs comme Philippe Breton et Serge Proulx (p. 197), elle a été « l'une des premières manières de penser la communication comme enjeu et moyen d'action politiques» ; il s'agirait dans cette perspective de « souligner la domination idéologique qu'exerçait le système des médias dans les sociétés occidentales capitalistes». Défendu par le philosophe marxiste Louis Althuser vers les années 1970, ce courant fut fondé sur des paradigmes dominants de la sociologie critique, entre autres la structure sociale entendue « comme système des rapports sociaux conflictuels dans les trois instances économique, politique et idéologique. A chacun de ces niveaux s'exprimait donc la lutte de classes entre dominants et dominés, espace conflictuel dont en principe devrait rendre compte un système transparent des médias ». Le constat de ce courant, pessimiste, est que, ne fonctionnant pas « librement» parce que contrôlé par des élites économiques et politiques dominantes, ce système des médias « fonctionnerait luimême en tant qu'appareil idéologique de l'État». 7 Cette École s'intéresse à l'analyse politique de la communication dans sa dimension économique en définissant ainsi les médias comme « système industriel de production et de distribution de biens culturels» (BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 201 ; lire aussi: GARNHAM, N., « Contribution to a Political Economy of MassCommunication », in COLLINS, R. et alii [dir.], Media, Culture and Society. A Critical Reader, London, Sage, 1986, pp. 9-32; MOSCO, V., The Political Economy of Communication. Rethinking and Renewal, London, Sage, 1996). Dans leurs analyses, les chercheurs contemporains focalisent leur intérêt sur les relations entre « les conditions économiques et la production des formes culturelles» en soulignant « le poids déterminant de la logique capitaliste et de la nationalité technique dans le système de fabrication et de circulation des produits culturels, véhiculés aussi bien par les médias traditionnels que par les « nouvelles technologies» d'information et de communication, ou par certaines industries connexes comme la publicité et le tourisme» (BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 201).

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pour penser les transformations de la démocratie dans les sociétés complexes; en droit, elle intéresse les spécialistes de la théorie de l'Étatsocial; en anthropologie urbaine, elle inspire un courant de recherches d'orientation ethnographique et ethnométhodologique s'inscrivant dans la suite des travaux de l'Ecole de Chicago et concernant l'observation de la vie et des relations sociales dans les lieux publics urbains8. » Par ailleurs, renchérissent Philippe Breton et Serge Proulx, la problématisation de l'espace public a suscité beaucoup d'intérêt dans les « sciences de l'information et de la communication» où elle a permis de repenser celle du sociopolitique. Bien évidemment, après Habermas, l'espace public, à travers des critiques faites au philosophe-sociologue, prend des orientations diverses: la médiatisation de l'espace public et les nouvelles conditions de ce phénomène «pour le maintien ou la réalisation de la démocratie» ; le modèle de l'agenda building, formulé en 1972 par Cobb et Elder9 et qu'ils appellent « agenda des décideurs politiques» (par opposition à l'agenda setting/D,celui de la construction de l'opinion publique), etc. On peut noter avec Louis Quérél1 que le concept d'espace public « comporte deux idées essentielles qui traduisent deux manières de définir et d'aborder l'espace public ». La première consisterait à saisir l'espace public comme une sphère publique - ou «arène publique» - où les acteurs politiques et/ou les acteurs de toute action sociale peuvent s'exprimer librement. Dans cette approche, on peut situer l' œuvre de Habermas. Il s'agit, comme on le verra, d'un «espace de communication d'où l'opinion publique émergerait à partir de discussions entre protagonistes faisant appel à des arguments rationnels... L'opinion est par conséquent fondée en raison puisqu'elle émerge de la confrontation entre les arguments rationnels des interlocuteurs». La deuxième approche - et, ici, se situe la philosophie politique d'Hannah Arendt12 - développerait la thèse de l'espace public en tant qu'« une scène d'apparition publique ». Le facteur de l'argumentation rationnel disparaît, dans ce cas, au profit de l'apparition sur la scène publique du « processus de publication qui fait qu'un événement, une action, un problème, un acteur est mis en scène publique ».
8 BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 203. 9 COBB, R. et ELDER, C., Participation in American Politics. The Dynamics of AgendaBuilding, Baltimore, John Hopkins University Press, 1972. 10McCOMBS, M. et SHAW, D., « The Evolution of Agenda-setting Research: Twenty-five Years in the Marketplace of Ideas », Journal of Communication, 43/2, 1993. 11 QUERE, L., « L'espace public: de la théorie politique à la métathéorie sociologique », Quaderni, n° 18, Paris, 1992, pp. 75-92, cité par BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 204. 12ARENDT, H., Juger. Sur la philosophie politique de Kant. Paris, Ed. le Seuil, 1991, cité par BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 204.

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Dans cet amalgame d'approches théoriques de l'espace public, la présente recherche évoluera en prenant la perspective de Jürgen Habermas, que nous enrichirons, bien entendu, en combinaison avec sa Théorie de l'agir communicationnel, par d'autres modèles théoriques, entre autres, d'une part, le modèle publiciste-dialogique proposé par Gianpietro Mazzoleni (en alternative du modèle médiatique)l3, et, de l'autre, les modèles de la fonction d'adéquation de la communication politique et de la superposition des systèmes de valeurs élaborés par Cotteret et Emeril4. Cette analyse prendra un élan considérable dans l'étude des Relations internationales. Notre souci est d'emboîter le pas aux chercheurs et écrivains qui nous ont précédé dans l'étude de l'espace public transnational: la Commission internationale d'étude des problèmes de la communication, sous la direction de Sean McBride en 197715et la publication de son rapport en 1980 où l'insistance était centrée sur la mise en place d'une « alternative en matière de régulation mondiale des systèmes de communication à l'échelle du globe» et, par conséquent, tenter « de contrer le modèle néolibéral du free flOW16qui empêche de voir les disparités provoquées par ce type de régulation néolibéral ». L'étude de Louis Quéré est aussi une contribution de grande taille dans ce domaine. Cet écrivain introduit la notion de « pluralité d'espaces publics autonomes ». Autonomes parce qu'ils ne sont pas « suscités ou organisés par le système politique pour couvrir ses besoins croissants de légitimation17 ». Pluriels « parce que hautement différenciés, partiels, structurés en réseaux locaux ou interrégionaux, situés dans les milieux les plus divers, littéraires, scientifiques, politiques, médiatiques, etc.18» Pour sa part, en introduisant le concept d' « espace public social », JeanMarc Ferry note que celui-ci « ne s'arrête plus nécessairement aux frontières nationales de chaque société civileI9 ». Il s'agit ici d'un espace symbolique devenu public par un processus de récupération ou de diffusion des opinions qui s'y expriment « au moyen d'un média, à destination d'un public plus large [...] » Toutefois, plus qu'à tous les autres chercheurs, nous devons notre intérêt à la problématique de l'espace public transnational au même Habermas, qui, en 1998, dans une version allemande de son livre Après l'État-nation,
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14 COTTERET, J.-M. Et EMERI, C. [dir.], « Communication politique », in SFEZ, L., Dictionnaire critique de la communication, tome 2, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, pp. 1332-1423. 15BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 209. 16Ce principe fait allusion à la libre circulation de l'information. 17QUERE, L., « L'espace public: de la théorie... », 1992, pp. 75-92. 18BRETON, P. et PROULX, S., L'explosion..., 2006, p. 207. 19Cité par P. BRETON et S. PROULX, L'explosion..., 2006, p. 207. 10

MAZZOLENI,

G., La comunicazione

politica, Bologna, II Mulino, 2004, p. 20.

expose, à la suite d'Anthony McGrew, la problématique de l'invasion de la souveraineté de l'État, donc de ses frontières territoriales et politiques, par des acteurs internationaux et transnationaux jusqu'à limiter sa «liberté d'action» et « l'identité collective ». Dans cet ouvrage, Habermas développe une nouvelle théorie de l'espace public, cette fois « internationale », qu'il appelle espace public « cosmopolitique ». Ainsi écrit-il: « Quoi qu'il en soit, l'idée que certaines compétences propres à la régulation politique doivent se porter à la hauteur des marchés mondialisés suppose des relations complexes entre la capacité de coopération des régimes politiques et un nouveau type d'intégration sociale, fondée sur une solidarité cosmopolitique20. » Habermas, par sa façon d'affronter cette problématique, nous a inspiré, comme on le verra, dans la formulation de notre hypothèse. Seulement que nos analyses se démarquent des siennes par le fait que, pour sa part, il mène ses études dans le contexte purement européen - surtout allemand - où les États sont plutôt, pour la plupart, à caractère interventionniste21, pendant que nos recherches sont focalisées sur le contexte africain où la plupart des États sont non seulement en transition vers le processus démocratique, mais aussi dépendantes du point de vue politique et économique, et, donc, pour lesquels, comme on le démontrera plus loin dans les analyses, les États européens jouent un rôle paternaliste. Aussi les solutions qu'il apporte à la problématique ne sont-elles pas adaptées au contexte spatio-temporel africain, et donc il convient de les repenser. Mais - il est utile de le noter - puisque notre étude se situe dans le contexte africain, le problème théorique se pose. Les études d'André-Marie Yinda Yinda soulignent la même problématique:
Le renouvellement épistémologique et les recompositions politologiques qui sont issus des transformations en cours dans le système international postbipolaire posent ensemble à l'analyse philosophique-politique au moins deux situations critiques: leur irruption inédite dans le temps et leur mobilisation fluide dans l'espace22.

Pour notre part, le problème se pose lorsqu'il faut passer d'un paradigme théorique de l'espace public politique « à l'européenne» à un paradigme théorique de l'espace public politique idoine à l'explication des phénomènes
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HABERMAS,J., Après l'Etat-nation. Une nouvelleconstellationpolitique, Paris, Fayard,

2000, p. 39. A propos de la problématique de l'espace public transnational, lire aussi FRASER, N., «La transnationalisation de la sphère publique », http://www.republicart.net. consulté Ie 16-01-2006; FRASER, N., «Rethinking the Public Sphere: A Contribution to a Critique of Actually Existing Democracy», in Craig Calhoun (Ed.), Habermas and the Public Sphere, London, Cambrige, Mass. 21Ces pays sont interventionnistes tant au niveau national qu'international. 22 YINDA YINDA, A.-M., «Penser les Relations internationales africaines: des problèmes au philosophèmes politiques aujourd'hui », consulté le 25 juillet 2006 sur le site http://www.polis.sciencespobordeaux.fr/voI8ns/article6.htm. II

problématisés dans le contexte sociopolitique africain. Ce qui nous sauve dans cette audace, c'est la fusion des modèles théoriques d'espace public Habermas, Mazzoleni, et Cotteret et Emeri - pour élaborer à la fin un modèle d'espace public politique se diffusant par ondulations progressives, des plus petits espaces publics politiques internes aux États aux plus grands espaces publics internationaux et transnationaux, et, inversement, par régression (cf. chapitre 4).

2. Définition de la problématique

pratique

Depuis le lendemain des indépendances, dans les années 60, plusieurs États africains - en particulier la République Démocratique du Congo - se sont caractérisés par un pouvoir dictatorial acquis au moyen des coups d'État militaires, et dont la gestion s'est faite au moyen des armes pour la conservation du pouvoir3. On peut ajouter le fait que, d'une façon générale, les moyens de communication de masses, et particulièrement les médias, pour avoir été longtemps contrôlés et manipulés par les Partis uniques dont les Présidents sont les chefs d'États, ont contribué à enraciner le prestige ainsi que l'idéologie du pouvoir en place, de sorte que la notion d'opinion dans le forum public (opinion publique) a été souvent violée. Du monopole du pouvoir par un seul chef d'État et, simultanément, de sa conservation, il a découlé, au niveau politique, une conséquence: la mise en place d'un régime totalitaire caractérisé par la création des partis uniques et par l'exclusion par les chefs d'État des autres acteurs de la vie politique -les citoyens, les partis, les associations, la société civile, etc. - de la sphère de la prise des décisions sur l'autodétermination de la nation. Le grand défi actuel de la République Démocratique du Congo et de plusieurs autres de ces États africains qui ont connu des régimes totalitaires est qu'ils sont en « transition» vers le processus démocratique. Cependant, simultanément avec ce défi, il se pose le problème d'interpénétration des phénomènes de souveraineté de l'État dans le système international avec les phénomènes transnationaux où la pluralité des acteurs - plutôt plus poussés vers des intérêts économiques - interagissent en créant dans l'espace monde deux pôles: le Nord et le Sud. Le problème devient encore plus interrogatif lorsqu'on considère le retard et l'impréparation des États africains à la gestion du pouvoir sous le régime démocratique «à l'européenne », désormais soutenu par l'opinion internationale comme régime idéal. Par voie de conséquence, le perpétuel recours des africains aux pays du Nord. En
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Cf. KI-ZERBO, J. (2003/2004), A quand l'Afrique?, Editions de l'Aube et Edition de

Poche; MASTO, R. (2003), In Africa, Milano: Serling & Kupfer Editori ; SMITH, S. (2003), Négrologie : Pourquoi l'Afrique meurt, Calmann-Lévy. 12

effet, comme le souligne Yinda Yinda, « l'héritage colonial et postcolonial tributaire du présupposé idéologique de l'universalité occidentalo-centrique des relations internationales a confiné l'Afrique à une évolution de la pratique politique internationale sous-tutelle à partir de l'ordre moderne westphalien24 ». Considérant ce qui précède, notre recherche consistera à répondre à la question suivante: dans quelles conditions l'idée de processus démocratique est-elle réalisable dans les États en transition d'Afrique, plus particulièrement en République démocratique du Congo?

3. Objet et finalité de la recherche

La présente recherche se limite, dans l'espace, au contexte de l'Afrique subsaharienne en général, et à celui de la République Démocratique du Congo (ex Zaïre) en particulier. Dans le temps, elle se propose d'analyser plus particulièrement les enjeux de l'histoire politique de cet État depuis sa «possession» par la Belgique, d'abord en 1885 comme propriété personnelle du Roi Léopold II, ensuite comme colonie belge (1908-1960), jusqu'à la fin du règne de Mobutu en 1998. Dans cette perspective, l'objectif sera d'étudier le modèle de communication - ses origines et ses effets - qui a été mis en jeu par les leaders politiques, modèle de communication qui aurait défavorisé la réalisation du processus démocratique. Par ailleurs, une étude sera consacrée à l'analyse de l'impact de l'insertion de cet État dans la Communauté internationale et dans l'espace de la sphère transnationale, en analysant en même temps le modèle de communication qui y existe entre les acteurs. Ces analyses déboucheront donc à la mise au point d'un modèle de communication politique idoine pour la réalisation du processus démocratique des États africains en tenant en compte les relations qui font interagir les acteurs dans l'espace transnational.

4. Hypothèse

Notre hypothèse part de trois postulats: a) le paradigme théorique de l'espace public et la théorie de la discussion, élaborés par Habermas. La théorie de la discussion n'est autre qu'une procédure communicationnelle de délibération dans le processus démocratique au sein de l'espace public. En d'autres termes, cela implique l'idée que le processus démocratique ne peut
YINDA YINDA, A.-M., « Penser les Relations internationales africaines... », le 25 juillet 2006. 13
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se réaliser que dans un lieu privilégié appelé « espace public» au moyen de la discussion délibérative; b) l'existence du modèle de communication unidirectionnel et vertical entre les trois acteurs de la scène politique dans les États africains, à savoir: les institutions politiques, les mass média et les citoyens25.Cette communication unidirectionnelle et verticale n'a pas permis - suite à la formation des deux classes opposées: l'élite des évolués et la masse des non évolués - l'intersection entre les trois acteurs de la vie politique pour la formation d'un espace public26; c) les inégalités de prestige entre les acteurs de la sphère publique transnationale: en effet, l'entrée des États africains dans la sphère publique transnationale n'a pas favorisé non plus leur processus démocratique, et ce à cause du rôle paternaliste joué par les pays métropoles. Décrits ces postulats, voici notre hypothèse: le processus démocratique dans un État ne dépendrait pas seulement du processus communicationnel dans l'espace public politique construit dans les limites de la souveraineté de cet État, mais aussi du processus communicationnel développé par cet État au-delà de ses limites de souveraineté avec les autres acteurs de l'espace public transnational. Cette hypothèse peut être structurée en trois sous-hypothèses: en premier lieu, l'idée que le processus démocratique d'un État pourrait aboutir à sa réalisation en passant par la théorie de discussion délibérative entre les acteurs de son espace public politique. En deuxième lieu, l'idée que la théorie de discussion délibérative dans les limites de l'espace politique étatique (national) soit insuffisante. Enfin, la nécessité d'équilibrer cet espace public politique étatique (national) avec l'espace public transnational - supposé aussi construit dans les normes de la théorie de la discussion délibérative - sans « s'endommager» l'un et l'autre. Dans la présente recherche, nous entendrons par « processus démocratique », la mise en place, la création, des conditions favorables pouvant permettre et faciliter la libre participation de tous les citoyens aux activités politiques (vote, affiliation à un parti, prise de décision, etc.), sans aucune discrimination; en d'autres termes, ces conditions devraient être favorables dans la mesure où ils permettraient à tous les acteurs politiques de prendre part, directement ou indirectement, à l'activité politique, laquelle est caractérisée, comme l'écrit Pasquino, « par des rapports qui ont lieu en formes, modalités, fréquences et intensités diverses entre individus, groupes, associations et institutions27 ».
25 D'après Gianpietro MAZZOLENI, dans la communication politique il existe trois acteurs sur la scène politique moderne: les institutions politiques, les mass médias et les citoyens. 26 Cf. le modèle "pubblicistico-dialogique" élaboré par Gianpietro MAZZOLENI dans son ouvrage La comunicazione politica (p. 20) en adaptant le modèle de la « Sphère publique» habermassien. 27PASQUINO, G., Nuovo corso di scienza politica, Bologna, II Mulino, p. 71. 14

5. Intérêt de la recherche

Cette recherche concerne, avons-nous dit, les États en transition vers le processus démocratique. Elle retrouve en ce troisième millénaire une matière d'actualité, période pendant laquelle les débats deviennent de plus en plus houleux à propos de la problématique de la démocratie dans les États africains et où la plupart de ces derniers sont décidés d'embrasser la voie de la démocratie. Dans cette « fièvre» de la démocratie, on peut situer la R. D. du Congo. En effet, après avoir connu, d'abord un régime instable au lendemain de son accession à l'indépendance, et, ensuite, un régime totalitaire sous le règne de Mobutu pendant 33 ans, le peuple congolais, pour la première fois, vote le référendum constitutionnel et ses leaders politiques successivement le 18 décembre 2005 et le 30 juillet 2006. C'est à ce propos qu'André-Marie Yinda Yinda peut écrire:
Après le constat selon lequel le caractère critique du monde moderne et la dimension multicentrée du monde postmoderne se traduisent par des stratégies de localisation fortes qui mettent en difficulté la dynamique de la globalisation, l'Afrique est désormais en présence d'une opportunité politique inédite, d'une chance historique unique à saisir. Elle n'en a pas encore tout à fait conscience certainement à cause du background de l'esprit de colonisé pouvant précisément faire l'objet d'une psychanalyse postmoderne
(00')

Tout compte fait, l'Afrique concentreaujourd'hui entre ses mains, l'essentiel de son

devenir, le pouvoir de s'ordonner par rapport à soi, de s'assumer comme tel dans une relation nécessaire avec le monde, cet universel éclaté28.

C'est dans ce contexte du nouvel élan de ces États d'Afrique que cette recherche trouve son intérêt. C'est pour ainsi dire un appel à la prise de conscience par les acteurs politiques, nationaux et internationaux, des enjeux et défis qu'ils doivent envisager pour la réussite de la réalisation effective de ce processus démocratique. La présente recherche fournit ainsi des instruments théoriques qui peuvent servir à cette réalisation, en insistant sur la procédure communicationnelle dans le processus démocratique. Ce n'est donc pas que la démocratie soit le meilleur des systèmes politiques, mais la présente recherche naît des circonstances d'une nécessité ressentie par des États qui l'ont choisie comme forme idéale devant les régir.

28

YINDA YINDA, A.-M., « Penser les Relations internationales africaines... », le 25

juillet 2006.

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6. Technique, méthode et limite de la recherche La démarche principale de cette recherche est basée sur la technique documentaire. Pour celle-ci, la méthode que nous avons adoptée est dite analyse du contenu. Les différents documents qui nous ont servi de support d'analyse sont particulièrement de deux genres: d'une part, les documents écrits et, d'autre part, les documents audiovisuels. Pour le premier cas, il s'est agi d'analyser, d'interpréter les documents (écrits) scientifiques pour confronter les différentes théories qui nous ont servi de paradigme dans cette recherche. Ensuite, toujours dans ce même cadre, nous nous sommes servi des documents écrits officiels et privés tels que les nouveaux Actes constitutionnels de la République Démocratique du Congo votés le 18 et le 19 décembre 2005 par référendum, les anciens et nouveaux Actes constitutionnels de l'Union Africaine, la Charte des Nations Unies, les Actes constitutionnels de l'Union européenne, les archives contenant les décrets sur la gestion de l'État Indépendant du Congo, etc. Pour le deuxième cas, il s'est agi d'analyser autant quantitativement que qualitativement le documentaire audiovisuel Mobutu, roi du Zaïre29relatant l'histoire sociopolitique de la République Démocratique du Congo, depuis l'E.I.C. jusqu'à la fin du règne de Mobutu. Quantitativement, il s'agissait d'analyser la «fréquence des thèmes, des mots, des symboles retenus» utiles comme caractéristiques des variables de notre hypothèse. Qualitativement, par contre, il s'agissait d'analyser pourquoi telle caractéristique des variables était « présente» ou « absente» ou encore « la valeur des caractéristiques» de ces variables. Il s'agissait, en d'autres termes, de répondre aux normes de l'analyse quantitative et qualitative du contenu, telles que décrites par Madeleine Grawitz30. Cette recherche comporte évidemment des limites, surtout en ce qui concerne l'insuffisance des documents pouvant permettre la confrontation des données. Cette insuffisance est due, d'une part, aux lacunes que présente le système d'archivage en République Démocratique du Congo, comme d'ailleurs en témoigne le documentaire Mobutu, roi du Zaïre; d'autre part, à l'inaccessibilité aux documents crédibles. En effet, comme le souligne la même Madeleine Grawitz, « une caractéristique importante de cette documentation écrite, c'est que le chercheur n'exerce aucun contrôle sur la façon dont les documents ont été établis et doit sélectionner ce qui l'intéresse, interpréter ou comparer des matériaux pour les rendre utilisables. Il se trouve le plus souvent, devant un ensemble de renseignements recueillis

29 Un film de Thien)' MICHEL, publié aux Vidéo Editions Montparnasse en 2000. 30 GRA WITZ, M., Méthodes des sciences sociales, Paris, Ed. Dalloz, 2001, p. 608.

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sans lui, dans un dessein plus vaste, parfois national et formant un tout, établi généralement de façon standardisée3l ».

7. Plan de la recherche La présente recherche, conformément à l'approche méthodologique que nous avons adoptée, est subdivisée en quatre chapitres. Le premier est consacré à l'analyse méticuleuse de l'espace public national (ou étatique) comme paradigme théorique du processus démocratique ainsi que postulé dans notre hypothèse, du moins tel que théorisé par Habermas. Cette analyse y est complétée par celle du modèle élaboré par Mazzoleni afin de constituer un échantillon provisoire d'un espace public national (étatique). Cette étape conduit à démontrer dans quelle mesure cette théorie peut être appliquée au processus démocratique dans les pays africains; et, enfin, une large latitude y est réservée à l'analyse du système de représentation dans un espace public politique national, avec une mise en relief particulière de la problématique du système de représentation dans les États africains. Dans le deuxième chapitre, le paradigme de l'espace public est analysé dans le contexte du système international et/ou surtout transnational. A ce niveau, l'étude porte avant tout sur l'impact ou l'influence que l'interaction entre la pluralité des acteurs de l'espace public transnational - espace public régi plus par des relations économiques capitalistes - pourrait exercer sur l'intégrité territoriale, donc sur la souveraineté nationale des États, de façon particulière les États africains, et, donc, sur la liberté de l'autodétermination et de l' « autoréférentialité» de ces systèmes étatiques vis-à-vis des autres acteurs de l'espace public transnational. Dans ce même contexte, une large latitude est consacrée à l'analyse du modèle de communication qui existe entre les acteurs de cet espace public transnational ainsi qu'à celle des effets du système capitaliste économique sur la souveraineté des États en général, et celle des États africains en particulier. Le troisième chapitre est consacré à l'étude d'un cas: celui de la République Démocratique du Congo, anciennement connue sous le nom de Zaïre durant le règne de Mobutu. A partir des deux premiers chapitres, le défi est, ici, d'analyser par déduction la vérification des phénomènes décrits dans les deux chapitres précédents au seul cas de ce pays. Pour arriver à cette fin, nous nous sommes servi des faits historiques de la politique de cet État, faits que nous avons subdivisés en quatre périodes: de 1885 à 1908 (État Indépendant du Congo: propriété privée de Léopold II, roi des Belges) ; de 1908 à 1960 (Congo Belge: colonie du Royaume de Belgique) ; de 1960 à 1965 (Première République: Congo indépendant); et de 1965 à 1998
31

GRA WITZ, M., Méthodes

des sciences...,

2001, p. 573.

17

(Zaïre: sous le règne de Mobutu). Le prétexte est, ici, d'analyser le modèle de communication politique dans chacune des périodes susmentionnées et son impact sur les systèmes politiques en place. Enfin, dans le quatrième chapitre, le défi consiste à élaborer un modèle d'espace public national et transnational, modèle qui se veut équilibré après avoir remis en question les modèles élaborés au premier et au deuxième chapitres. Alors que pour passer des deux premiers chapitres au troisième nous nous serons servi de la déduction, du troisième chapitre (considéré comme un «corpus d'analyse ») au quatrième, nous nous servirons plutôt de l'induction. Ce qui veut dire que le modèle de communication et celui d'espace public qui y sont élaborés seraient considérés comme valides pour les pays africains en transition vers le processus démocratique, au lieu seulement du seul Congo.

Références

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CHAPITRE I

PARADIGME THÉORIQUE PROVISOIRE DE L'ESPACE PUBLIC

1. Quel modèle théorique pour la démocratisation

en Afrique?

En abordant la question du processus démocratique en Afrique en général et en République Démocratique du Congo en particulier, nous avons jugé nécessaire de l'ébaucher par le problème théorique de 1'« espace public ». Le choix d'une telle démarche se fixe un double objectif. De prime abord, la théorie de 1'« espace public» pourra nous servir de paradigme pour analyser les mécanismes internes du processus démocratique mis en œuvre par les acteurs politiques au sein des institutions politiques africaines. Ceci nous permettrait en même temps de relever, de mettre en relief et d'expliquer les facteurs qui seraient à la base de l'échec de la réalisation du processus démocratique dans lesdites institutions. De là - et c'est le deuxième objectif -, nous voudrions, après avoir analysé et/ou «repensé» 1'« espace public» de Habermas, arriver à réélaborer un « nouveau» modèle d'espace public idoine à la réalisation du processus démocratique par les États africains. L'aboutissement à cette fin sera le résultat d'une relecture du modèle habermassien et de sa réadaptation à l'explication des phénomènes sociopolitiques des sociétés démocratiques de l'Afrique, en tenant compte de leur contexte spatio-temporel actuel. Cette réélaboration de l'espace public habermassien sera faite à deux niveaux: le niveau étatique (national) et le niveau transnational (et/ou supranational). Ces deux niveaux d'analyse constituent, pour notre part, une tentative de répondre à la problématique ci-après: le modèle théorique d'espace public habermassien suffit-il pour servir de paradigme explicatif au problème de démocratisation dans les sociétés démocratiques africaines (et/ou qui aspirent à le devenir)? Les sociétés africaines ne méritent-elles pas une attention particulière à leur « monde vécu» ? Si on peut admettre que, faute de mieux, le modèle habermassien peut servir à cette fin32,n'est-il

32 Habermas en effet
publique»

-

on verra pourquoi - défend l'idée de la réhabilitation de la « sphère

des Lumières.

pas justifiable de procéder à une relecture qui permette sa remise en question et sa réélaboration adaptée au contexte africain? Sans doute, la première interrogative que d'aucuns de nos lecteurs seraient tentés de se poser pourrait concerner l'intérêt qui a motivé notre choix de l'espace public de Habermas comme théorie de référence pour le processus démocratique en Afrique. Il est souvent embarrassant de formuler une justification de choix théorique, surtout quand il s'agit, en l'occurrence, d'un domaine presque inexploité. En effet, comme le souligne Mamoudou Gazibo, « dans une perspective diachronique, l'Afrique en tant qu'objet d'étude n'a été investie que très récemment par la science politique [...] Pendant longtemps, c'est tout au plus la perspective historique qui a contribué à épauler les perspectives anthropologiques en cherchant à mieux connaître les structures et formations politiques précoloniales et coloniales ainsi qu'on peut le voir dans les travaux d'auteurs africains comme Elikia Mbokolo, Joseph KiZerbo ou Cheikh Anta Diop33». Cette « paralysie d'analyse» en science politique, pour reprendre l'expression utilisée par Wosene Yefru34, donne du fil à retordre au chercheur intéressé par les techniques des méthodes empiriques si bien qu'il n'arrive pas à définir une orientation théorique dans les recherches. Le journal La lettre du CEAN, publié par le Centre d'Étude d'Afrique Noire, exprimait la même préoccupation. Dans son éditorial, Dominique Dadon posait le problème de cette façon: « Comment les politologues travaillant sur l'Afrique peuvent-ils contribuer aux débats de la science politique dite "générale" parce qu'elle définit le cadre de la discipline, et parce qu'elle se consacre d'abord et surtout aux sociétés occidentales par opposition aux "aires" situées à la périphérie du monde? Les recherches sur le politique en Afrique et dans les autres pays du Sud peuvent-elles se tenir à l'écart des discussions sur les théories et les méthodes autour desquelles s'est construite et évolue cette science politique "centrale" ? Doivent-elles se désintéresser de ces thèmes reconnus par une longue pratique politologique que sont les objets politiques déjà identifiés: partis, bureaucratie, institutions, politiques publiques, mobilisation, participation, élites, etc.? Que peuvent-elles apporter à leur connaissance35 ? » Il résulte de cette « paralysie d'analyse» que chaque chercheur politologue doit se frayer sa propre voie de démarcation, méthodologique
GAZIBO, M., « L'Afrique en politique comparée », sur le site http://www.polis.sciencespobordeaux./r/voI8ns/article5.html. consulté le 31 janvier 2006. 34 YEFRU, W., « The African Challenge To Philosophical Paradigm, The Need For A Paradigm Shift In The Social, Economic and Social Development », Journal of Black Studies, vol 30, n° 3, january 2000, p. 352. 35DARDON, D., « Un détour par l'Afrique pour comprendre la démocratisation du monde », La Lettre du CEAN, n° 29-mars 2002, p.l (cf. aussi le site http://www.cean.u-bordeaux.fr). 22
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et/ou théorique. En ce qui concerne cette recherche, outre la problématique méthodologique et théorique susmentionnée, notre choix de modèle théorique peut se justifier par deux faits: la valeur pluri- et interdisciplinaire et/ou critique de sa démarche méthodologique et théorique (a) d'une part, et la profondeur de la théorie centrée sur l'action sociale (b) de l'autre. a) A propos de la démarche méthodologique: Habermas se sert d'outils méthodologiques de l'Histoire, des Sciences sociales et de la Philosophie. Né en 1929 à Gummersbach en Allemagne, après ses études de philosophie à Gottinga, Habermas devient assistant d'Adorno à Francfort. Il devient ensuite, en 1961, professeur de philosophie et de sociologie à Heidelberg et, trois ans plus tard, il obtient la chaire à Francfort où il est nommé codirecteur du séminaire de philosophie. La suite de sa carrière, depuis 1971 lorsqu'il abandonna Francfort pour devenir directeur de l'Institut Max Planck de Monaco, il la dédie à l'étude de la vie dans les sociétés « technico-scientifiques36 ». Habermas a donc consacré la grande et importante partie de sa carrière d'écrivain chercheur à l'étude de la société. Ses analyses se proposent de chercher à comprendre, à travers l'histoire - l'histoire des sociétés, - les « actions sociales ». Il se comporte, somme toute, en « historien-philosophesociologue ». C'est là que se situe sa grandeur scientifique, dans la mise en œuvre d'une démarche méthodologique pluri- et interdisciplinaire. Dans son ouvrage L'espace public, il est facile de découvrir cette dimension pluridisciplinaire. Comme historien, il se propose de retracer l'évolution du «type idéal de la sphère publique bourgeoise, à partir des contextes historiques [...] au XVIIIe et au début du XIXe siècle37». Il ne se limite pas à la simple description évolutive des faits: partant des sources historiques il tente de comprendre - de saisir -le type de société de l'époque, les rapports des «acteurs» qui composent cette société avec celle-ci et les rapports d'intersubjectivité entre ces acteurs. C'est en procédant en tant que sociologue qu'il y parvient. Évidemment - comme lui-même le souligne d'ailleurs dans la préface du même ouvrage à l'édition française de 1993 - il ne doit que se confronter à l'obstacle de la mise en question de la crédibilité des sources historiques qui lui servent de support d'analyse: «Comme dans toute généralisation sociologique, la sélection, la pertinence statistique et l'évaluation des tendances et des exemples historiques constituent un problème qui comporte des risques importants, surtout lorsque l'on n'a pas

36

WALLACE, KA., La teoria sociologica contemporanea, trad. it., Bologna, Il
comme dimension

MuIino, 2000, p. 187. 37 HABERMAS, 1., L'espace public. Archéologie de la publicité constitutive de la société bourgeoise, trad. fr., Paris, Payot, 1993, p. III.

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recours aux sources comme l'historien, et que l'on s'appuie davantage sur une littérature de seconde main38». Nonobstant cette limite méthodologique, Habermas estime qu'on ne peut étudier et comprendre une société sans analyser son histoire. C'est comme pour dire autrement que le sociologue ne devrait pas se borner à analyser et expliquer les phénomènes sociaux en se passant de ce qu'on appellerait les « antécédents» de ces phénomènes, qui ne sont autres que les faits historiques de la société soumise à l'étude. C'est aussi une manière de soutenir, implicitement, que l'histoire d'un peuple, d'une société, n'est pas faite de la succession d'événements disparates et vainement chronologiques, mais significativement inter-reliés entre eux, susceptibles de pouvoir expliquer les phénomènes sociaux liés à telle époque qui leur est antérieure, simultanée ou postérieure. Plusieurs faits historiques peuvent servir à expliquer l'évolution, les mutations, d'un phénomène social et vice versa. Par exemple, le passage de l'âge de la pierre taillée à celui de la pierre polie, faisant preuve d'une « évolution» technologique, peut expliquer la « maturité» intellectuelle de l'homme au second âge par rapport au premier, maturité par laquelle l'homme peut afficher un comportement plus rationnel en résolvant plusieurs de ses problèmes qu'il ne pouvait avant. En revanche, l'usage de la technologie peut amener l'historien à analyser l'évolution historique de cette technologie. Ce qui est intéressant dans cette démarche méthodologique, c'est que Habermas se sert, notamment dans sa Théorie de l'agir communicationnel, de l'analyse de ses prédécesseurs39 tels que Karl Marx, Max Weber, Adorno, Horkheimer, etc., les critique et élabore sa propre théorie. Aussi écrit-il en effet: « [...] Les paradigmes de sciences sociales sont en connexion interne avec le contexte social où ils sont nés et où ils sont efficaces. En eux se réfléchit la compréhension que les collectivités ont d'elles-mêmes et du monde: ils servent indirectement à interpréter des situations sociales avec des intérêts, des horizons, avec des aspirations et des attentes [...]. C'est pourquoi, pouvoir se rattacher à I'histoire des théories est, pour toute théorie de la société, une sorte de test: plus une théorie de la société peut librement s'imprégner des intentions de ses premières traditions historiques, les expliquer, les critiquer, les prolonger, et plus elle est immunisée contre le danger qu'imperceptiblement des intérêts particuliers soient privilégiés dans sa propre perspective théorique40 ». Dans cette perspective, il ne s'agirait donc pas seulement de se contenter de n'interroger que les sources de l'histoire de la société, mais

HABERMAS, 1., L'espace public ..., 1993, p. III. 39Nous ne trouvons pas la nécessité de revenir sur ces critiques déjà largement développées synthétisées par Habermas. 40 HABERMAS, 1., Théorie de l'agir communicationnel, H, Paris, Fayard, 1987.

38

et

24

aussi les sources de son analyse pour combler certaines insuffisances qui seraient dues à l'anachronisme théorique. Habermas estime ensuite que la compétence et le savoir intuitifs ne suffisent pas à la compréhension de l'action sociale pour un chercheur en sciences sociales. «Le procès du sens se raccorde au procès de production du sens sur un mode qui n'est pas clarifié. La problématique du comprendre peut ainsi être ramenée à cette courte phrase: comment l'objectivité du comprendre peut-elle être conciliée avec l'attitude performative de celui qui prend part à un procès d'intercompréhension?» C'est à la lumière de l'interprétation de Skjervheim à propos de l' « attitude objectivante» et de 1'« attitude non-objectivante» (ou «attitude performative »)41. Cette problématique résume, pour le chercheur, l'embarras en ce qui concerne le choix entre la démarche de l'observation de la société en étude (où le chercheur est tenu à afficher l'attitude objectivante) et la démarche participative (attitude non-objectivante). La première attitude place le chercheur hors de la scène de la société pour voir agir les « autres» entre eux, alors que la deuxième attitude, classiquement employée par les anthropologues, exige la participation vivante du chercheur sur la scène de l'action sociale de la société en étude. Quelle est donc la méthode la plus crédible? Cette question, dit Habermas, est actuellement pertinente et consiste à « savoir comment la compréhension réalisée par l'observateur en sciences sociales se rattache à l'herméneutique naturelle de la pratique communicationnelle de tous les jours, et comment les expériences communicationnelles sont transformées en données ». Selon lui, ce qui compte c'est que le chercheur soit capable de fournir ses interprétations de l'action sociale à partir du « monde vécu» des « acteurs communicationnels », c'est-à-dire des acteurs en situation d'actes de langage, à partir de leur «agir communicationnel ». Cela conduit à la procédure philosophique que Habermas, sans l'avouer telle, met en œuvre pour la compréhension de l'action sociale. Il s'agit notamment du concept de « rationalité ». Ainsi écrit-il: « Les débats autour des concepts fondamentaux des théories de l'action et de la méthodologie de la compréhension du sens a montré que la problématique de la rationalité n'est pas d'une provenance extérieure à la sociologie, mais de l'intérieur. » b) A propos de la perspective théorique: L'espace public, en combinaison avec la Théorie de l'agir communicationnel, est une théorie solide qui développe les principes d'une démocratie participative, c'est-à41 Pour Skjerveheim, la première attitude (objectivante) concerne le rôle de la troisième personne qui « observe dans le monde ou fait énoncer sur quelque chose dans le monde» pendant que la seconde (non-objectivante) est celle de la personne qui « prend part à une communication et engage une relation intersubjective dans le rôle de la première personne (Ego) avec une deuxième personne [...] » (cité par J. Habermas, Théorie de l'agir...). 25

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