La communication nombre

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L'exploration communicationnelle des nombres commence par la relation entre médias et statistiques : sondages, données financières, Audimat, "chiffre du jour", voire controverse sur les "statistiques ethniques" montrent que les médias sont utilisateurs et producteurs de nombres, et que ceux-ci sont à la fois objectivés, objectivant, subjectifs, et sujet à interprétation !
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782296214682
Nombre de pages : 191
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Julie Bouchard

Sous la direction de

La communication nombre

L’harmattan

MEI « MÉDIATION & INFORMATION ». Revue internationale de communication
UNE REVUE-LIVRE. — Créée en 1993 par Bernard Darras (Université de Paris I) et Marie Thonon (Université de Paris VIII), MEI « Médiation et information » est une revue thématique bi-annuelle présentée sous forme d’ouvrage de référence. La responsabilité éditoriale et scientifique de chaque numéro thématique est confiée à une Direction invitée, qui coordonne les travaux d’une dizaine de chercheurs. Son travail est soutenu par le Comité de rédaction et le Comité de lecture. UNE REVUE-LIVRE » INTERNATIONALE. — MEI « Médiation et information » est une publication internationale destinée à promouvoir et diffuser la recherche en médiation, communication et sciences de l’information. Onze universités françaises, belges, suisses ou canadiennes sont représentées dans le Comité de rédaction et le Comité scientifique. UN DISPOSITIF ÉDITORIAL THÉMATIQUE. — Autour d’un thème ou d’une problématique, chaque numéro de MEI « Médiation et information » est composé de trois parties. La première est consacrée à un entretien avec les acteurs du domaine abordé. La seconde est composée d’une dizaine d’articles de recherche. La troisième présente la synthèse des travaux de jeunes chercheurs.

Monnaie Kushana, représentation de Miiro Source : Hinnels, J., 1973. Persian Mythology. Londres : Hamlyn Publishing Group Ltd. Médiation et information, tel est le titre de notre publication. Un titre dont l’abréviation MEI correspond aux trois lettres de l’une des plus riches racines des langues indo-européennes. Une racine si riche qu’elle ne pouvait être que divine. C’est ainsi que le dieu védique Mitra en fut le premier dépositaire. Meitra témoigne de l’alliance conclue entre les hommes et les dieux. Son nom évoque l’alliance fondée sur un contrat. Il est l’ami des hommes et de façon plus générale de toute la création. Dans l’ordre cosmique, il préside au jour en gardant la lumière. Il devient Mithra le garant, divin et solaire pour les Perses et il engendre le mithraïsme dans le monde grec et romain. Retenir un tel titre pour une revue de communication et de médiation était inévitable. Dans l’univers du verbe, le riche espace sémantique de mei est abondamment exploité par de nombreuses langues fondatrices. En védique, mitra signifie “ami ou contrat”. En grec, ¢me…<ein signifie “échanger”, ce qui donne naissance à ¢mo…<aioj “qui change et se répond”. En latin, quatre grandes familles seront déclinées : mutare “muter, changer, mutuel…”, munus “qui appartient à plusieurs personnes”, mais aussi “cadeau” et “communiquer”, meare “passer, circuler, permission, perméable, traverser…” et enfin migrare “changer de place”.

7, rue de l’École-polytechnique. 75005 Paris. Site Web : http://www.librairieharmattan.com. Courriel : diffusion.harmattan@wanadoo.fr et harmattan1@wanadoo.fr

© 2008, auteurs & Éditions de l’Harmattan. : 978-2-296-07303-6

ISBN

Direction de publication Bernard Darras Rédaction en chef Marie Thonon Édition & révision Pascal Froissart Secrétariat Gisèle Boulzaguet Comité scientifique Jean Fisette (UQÀM, Québec) Pierre Fresnault-Deruelle (Paris I) Geneviève Jacquinot (Paris VIII) Marc Jimenez (Paris I) Gérard Loiseau (CNRS, Toulouse) Armand Mattelart (Paris VIII) J.-P. Meunier (Louvain-la-Neuve) Bernard Miège (Grenoble) Jean Mouchon (Paris X) Daniel Peraya (Genève) Comité de rédaction Dominique Chateau (Paris I) Bernard Darras (Paris I) Pascal Froissart (Paris VIII) Gérard Leblanc (École nationale supérieure « Louis-Lumière ») Pierre Moeglin (Paris XIII) Alain Mons (Bordeaux III) Jean Mottet (Paris I) Marie Thonon (Paris VIII) Patricio Tupper (Paris VIII) Guy Lochard (Paris III)

Correspondants Robert Boure (Toulouse III) Alain Payeur (Université du Littoral) Serge Proulx (UQÀM, Québec) Marie-Claude Vettraino-Soulard (Paris VII) Les articles n’engagent que leurs auteurs ; tous droits réservés. Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de son auteur ou de ses ayants droits, est illicite.

Éditions Op. Cit. — Revue MEI « Médiation et information » 6, rue des Rosiers. 75004 Paris (France) Tél. & fax : +33 (0) 1 49 40 66 57 Courriel : revue-mei@laposte.net

Revue publiée avec le concours du Centre national du livre

« Chart shewing at one view, the price of the quarter of wheat, & wages of labour by the week, from the year 1565 to 1821 ». Figure comparant les émoluments hebdomadaires d’un bon ouvrier et le prix du blé, illustrant le déclin du pouvoir d’achat — qui a connu un destin historique : elle signe l’entrée des représentations graphiques dans le cercle restreint des arguments rhétoriques recevables.

Illustration de couverture : © William Playfair, 1821.

Sommaire

Présentation des auteurs ...........................................................................VII La communication nombre. Présentation
Julie Bouchard ................................................................................................. 1

Entretiens Communiquer, gouverner, et être gouvernés par les chiffres. Questions à Jacques Durand et Alain Desrosières......................................... 7

Dossier La communication, le nombre, et le néolibéralisme
Julie Bouchard ............................................................................................... 23

Une ration quotidienne de statistiques. La pratique éditoriale du “chiffre du jour” dans la presse écrite Statistiques ethniques, débats sociétaux et études en communication. L’universalisme français à la lumière du différentialisme anglo-saxon

Étienne Candel .............................................................................................. 37

Laurent Béru ................................................................................................. 53

Des statistiques à mi-chemin entre dits et non-dits : étude des rapports d’activités disponibles sur le secteur du téléachat Convaincre dans l’incertitude. Les publicitaires et les chiffres

Stéphanie Hurez ............................................................................................ 75

Alexandre Coutant ........................................................................................ 93

Sommaire

Comment mesurer les “performances” des universités ? Quelques réflexions sur la mise en place d’indicateurs à l’Université de Picardie L’organisation, charnier de chiffres

Frédéric Lebaron ......................................................................................... 105 Vincent Petitet ............................................................................................ 119 Roger Bautier .............................................................................................. 129

L’impérialisme des statistiques de réseaux

Hypothèses (parole aux jeunes chercheurs) L’État “statistique”, l’objectivité et la transparence
Anne-Claire Jucobin ................................................................................... 141

Statistiques et imputations de responsabilité. “Les Français sont responsables de 50 % des émissions de gaz à effet de serre” Regards sémiotiques sur les statistiques en cosmétique

Jean-Baptiste Comby .................................................................................. 149 Anthony Mathé ........................................................................................... 159

Conditions de publication .......................................................................173 Numéros parus........................................................................................174 Bulletin d’abonnement............................................................................181

La communication nombre Présentation des auteurs
ROGER BAUTIER est Professeur de Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris XIII, et est membre du Laboratoire des Sciences de l’information et de la communication (LabSic, ÉA 1803). Il a publié en 2000 (en coll. avec Élizabeth Cazenave) La presse sous l’avènement de la communication au XIXe siècle aux Presses universitaires de Grenoble. LAURENT BÉRU est membre du Centre d’histoire des récits, de l’information et des médias en Europe (CHRIME, Université de Paris III). JULIE BOUCHARD enseigne à l’IUT de Montreuil (Université de Paris VIII), et est membre du Laboratoire « Communication et politique » du CNRS (Paris). Elle publie en 2008 Comment le retard vient aux Français ? Analyse d’un discours sur la recherche, l’innovation et la compétitivité. 1940-1970, aux Éditions du Septentrion (Lille), avec une préface de Pierre Papon, ancien Directeur général du CNRS. ÉTIENNE CANDEL enseigne au CELSA (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, Université de Paris IV), et est membre du Groupe de recherches interdisciplinaires sur les processus d’information et de communication (GRIPIC). JEAN-BAPTISTE COMBY est chargé de recherche au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (CARISM, Université de Paris II, IFP). Membre associé du LASSP (IÉP de Toulouse), il participe également aux travaux de l’Association pour la prévention de la pollution atmosphérique (APPA). ALEXANDRE C OUTANT est chargé de recherche au Centre européen des produits de l’enfant. Il est membre de l’Équipe de recherche de Lyon en Sciences de l’information et de la communication (ÉLICO, Université de Lyon II « Louis-Lumière »). ALAIN DESROSIÈRES est administrateur de l’INSÉÉ et chargé de mission à la Direction de la coordination statistique et des relations internationales. Il est membre du Groupe de sociologie politique et morale de l’École des hautes études en sciences et du Centre Alexandre-Koyré (CNRS). En 2008, il publie en deux volumes Gouverner par les nombres aux Presses de l’École des Mines de Paris. JACQUES DURAND a été successivement Directeur adjoint du Département des recherches de Publicis, Chef du Service des études d’opinion de l’ORTF, Directeur de la recherche et du développement de Médiamétrie… Il a publié de nombreux ouvrages et articles (dont un grand nombre sont en ligne sur http://pagesperso-orange.fr/jacques.durand/Site/ IndexF.htm)

Présentation des auteurs STÉPHANIE HUREZ enseigne à l’Université de Metz (« Paul-Verlaine ») et est membre du Centre de recherche sur les médiations (CREM). ANNE-CLAIRE JUCOBIN prépare sous la direction de Françoise Boursin une thèse de doctorat au CELSA (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, Université de Paris IV) sur le thème Chiffres et communication. La statistique publique dans le discours gouvernemental. FRÉDÉRIC L EBARON est Professeur de sociologie à l’Université de Picardie (« Jules-Verne »). Membre junior de l’Institut universitaire de France depuis 2005, il est également le Directeur du Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique – Épistémologie et sciences sociales (CURAPP). Il préside l’association Raisons d’agir et dirige la revue Savoir / Agir. Il a publié en 2003 Le savant, le politique et la mondialisation, aux Éditions du Croquant, Broissieux (Bellecombe-en-Bauge), 192 p. ANTHONY MATHÉ est consultant en sémiologie et communication, et il est membre du Centre de recherches sémiotiques (Université de Limoges). Il prépare une thèse de doctorat sous la direction de Jacques Fontanille sur le thème Sémiotique des apparences. La mode et la beauté dans la culture française du XXIe siècle. VINCENT PETITET est consultant en stratégie et chargé de cours à l’Université de Paris VIII. Membre du Laboratoire « Communication et politique » (CNRS, Paris), il a publié en 2007 Enchantement et domination : le management de la docilité aux Éditions des archives contemporaines (Paris).

La communication nombre Présentation
Julie Bouchard *
Université de Paris VIII (IUT de Montreuil) & Laboratoire « Communication et politique », CNRS

Un nombre : 12. Douze contributions dont on peut espérer qu’elles renouvellent l’intérêt des Sciences de l’information et de la communication (SIC) pour les statistiques. Quelques décennies après un premier engouement pour les chiffres et les statistiques, il ne s’agit pourtant pas de promouvoir la mise en équations de la communication, à l’instar des premiers cybernéticiens et autres figures fondatrices, mais bien d’étudier la vie sociale des statistiques du point de vue des SIC. Car si les statistiques et la communication débordent et s’entremêlent depuis longtemps, il semble aujourd’hui plus que jamais intéressant et nécessaire de parcourir le champ des statistiques avec les problématiques développées dans le champ de la communication. Or les statistiques participent au contenu éditorial des médias (sondages d’opinions, nouvelles économiques, résultats de l’“Audimat”, etc.) qui sont à la fois utilisateurs, producteurs et éditeurs de ces nombres. Deux contributions de ce numéro apportent à ce sujet un éclairage original. Étienne Candel conduit un exercice de sémiotique pragmatique en s’intéressant à une forme statistique triviale et à la pratique éditoriale qui lui est associée : le “chiffre du jour” dans la presse quotidienne. Qualifiable d’informationnème en raison de ses dimensions ultra-réduites, le “chiffre du jour”, complété par le commentaire (et non l’inverse), porte en général sur des domaines déjà quantifiés : économie, sport, enquêtes d’opinion… Routinisé, le chiffre du jour devient un « rendez-vous convenu entre le journal et son lecteur » qui s’inscrit « dans la mémoire culturelle des formes graphiques » et dans une construction éditoriale qui articule précision et passion, « démesure de la mesure ». « Le chiffre ainsi mis en scène, écrit Étienne Candel, se donne à la fois comme de l’indiscutable – parce qu’il est indissociablement lié à ses donations comme donnée objective,

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comme signe-chose, comme référentialité, exactitude et précision – et comme du discutable, parce que, format par excellence de l’information à retenir, forme prise dans une réception passionnelle, il oriente et polarise des circulations, et avec elles des discussions. La ration du chiffre, c’est, proprement, une quantité donnée d’informations faciles à retenir, à évoquer, à répéter et à transmettre. » Laurent Béru s’intéresse pour sa part au contenu chiffré dans les médias par les controverses auxquelles il donne lieu. Son analyse, portant sur la controverse autour des statistiques ethniques qui a lieu en France depuis une dizaine d’années, souligne combien « le débat français autour des statistiques ethnoraciales cristallise l’embarras hexagonal, et révèle l’autocensure idéologique et morale de bon nombre de chercheurs » en général, et en Sciences de l’information et de la communication en particulier, moins influencés que leurs collègues anglo-saxons par les Cultural Studies. La réticence à quantification ethnique n’est pourtant pas propre au monde de la recherche, puisqu’elle est partagée par les responsables de chaînes de télévision, clients d’un ethnocentrisme républicain qui défend l’indistinction et l’indifférence ethnoraciale. Ambitieux, Laurent Béru déplore cet état de fait : « Pourtant, pour évoquer et lutter contre l’institutionnalisation de pratiques racistes, impérative devrait être l’étude qualitative et quantitative à ce sujet. » L’organisation est un autre lieu de production, d’utilisation et de représentations liées aux statistiques ; elle est l’objet dans ce numéro de quatre contributions. Dans le secteur médiatique, Stéphanie Hurez procède à une analyse critique des chiffres publiés dans les rapports d’activité des sociétés de téléachat et dans les comptes-rendus du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Rappelant les « failles et les carences plus ou moins importantes » des données chiffrées institutionnelles, la chercheure porte un regard critique sur ces données. Dans le secteur de la publicité, Alexandre Coutant s’interroge sur l’usage des statistiques par les publicitaires dans le cadre de l’interaction avec leurs clients. Le point de départ est l’observation d’une contradiction : le dénigrement systématique des études quantitatives dans la littérature professionnelle des marketers et des publicitaires, et l’étrange persistance de leur usage au moment des échanges entre publicitaires et annonceurs. Fustigés en tant qu’outil de connaissance, « les publicitaires, écrit Alexandre Coutant, attribuent aux chiffres une fonction alternative : convaincre et séduire les annonceurs ». Flagrant délit de braconnage, en quelque sorte, dirait Michel de Certeau : « contraints par une norme dont ils ne partagent pas la logique, ils ont trouvé le moyen de détourner une imposition en lui inventant une fonction alternative », écrit encore Alexandre Coutant. De son côté, fouillant du côté de la production des indicateurs de performances, Frédéric Lebaron fait remonter à la surface la hiérarchisation des critères utilisés dans la mesure des performances dans les universités. Compte tenu de la multiplicité des fonctions d’une telle institution, qu’elles soient manifestes (transmission,
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Présentation

Julie Bouchard

production et valorisation de connaissances, dynamisation de l’« économie de la connaissance », insertion professionnelle des étudiants, l’« égalité des chances », etc.) ou qu’elles soient latentes (reproduction de la structure sociale, intégration et socialisation des jeunes scolarisés, production de « bien-être » collectif, contribution à la vie sociale, etc.), « le processus d’objectivation en cours tend principalement aujourd’hui à imposer la domination de critères de type “économiques” aux établissements, au détriment d’autres mesures et, partant, d’autres catégories d’évaluation de l’activité universitaire », écrit Frédéric Lebaron. Prenant l’exemple de l’Université de Picardie (« Jules-Verne »), Frédéric Lebaron aborde alors la question de l’usage et de l’application « négociée » à l’échelle locale des mesures de performance. Enfin, Vincent Petitet clôt les analyses sur l’organisation et sur les statistiques en s’attardant sur les articulations entre comptabilité, management et communication. « En faisant corps avec la fiction, écrit Vincent Petitet, la communication ouvre des perspectives séduisantes et originales à l’individu, projette des fictions vraisemblables de réussites et de gains financiers prometteurs. Ce qui s’institue, c’est un rapport entre l’individu et le projet comptable de l’organisation, qui vaut aussi arraisonnement du réel par le chiffre. » Grâce à l’article de Roger Bautier, ce sont les modèles mathématiques et statistiques à l’œuvre dans les appareillages techniques qui sont enfin traités. La mise en place du World Wide Web a suscité en effet une série de recherches sur la modélisation quantifiée du développement des réseaux. La « science des réseaux », avec la théorie des graphes et la physique statistique, livre un stock de connaissances permettant non seulement l’analyse des réseaux mais aussi son intégration dans le développement d’outils participant au fonctionnement concret du Web. Le succès de la science des réseaux, analyse Roger Bautier, s’accompagne d’un « bouleversement au sein de l’espace public de la science et, même, de l’espace public général, qui revient à marginaliser, voire à disqualifier l’apport des sciences humaines et sociales à l’étude des réseaux en question. » Or la science des réseaux, dont la valeur ne fait aucun doute, n’est en même temps ni dépourvue de « vision politique » ni universelle. La partie « Hypothèses », réservée aux jeunes chercheurs, rassemble les contributions de trois doctorants et nous amène plus loin encore, vers d’autres problématiques et terrains. On approche ainsi la communication gouvernementale et les statistiques sur la délinquance avec Anne-Claire Jucobin. La chercheure s’intéresse au déferlement conjoint des statistiques et des commentaires sur les statistiques. Montrant que « l’objectivité et la transparence se retrouvent associées systématiquement, comme les valeurs premières de l’exercice d’un pouvoir dominé par la “perfection gestionnaire” », Anne-Claire Jucobin lève aussi le voile sur une confusion : l’objectivité n’est pas la transparence, c’est-à-dire une absence de média3

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tion, mais bien « regarder sous un certain angle, qui est défini par le négatif, par l’exclusion des subjectivités. » Jean-Baptiste Comby aborde quant à lui la communication intergouvernementale par la question climatique et la médiatisation du problème ; il analyse ici plus particulièrement « le succès que la rhétorique de la responsabilité individuelle rencontre auprès des instances de publicisation » ou « comment les “Français” deviennent responsables de la moitié du problème climatique en France. » La construction du problème climatique en France n’est pas vu comme un donné mais comme le résultat « d’une lecture spécifique des causes / solutions du problème » qui sectorise les origines du problème et qui, dans un certain équilibre des rapports de force entre les divers acteurs, débouche sur la médiatisation d’une « individualisation statistique des responsabilités » qui restent indifférenciées. Enfin, explorant la presse et la publicité pour les cosmétiques, Anthony Mathé propose une étude sémiotique des éléments chiffrés, dont l’efficience serait à la fois « symptomatique de la mécanique du Paraître » et « révélatrice de la valeur de la Science dans le champ social. » « Entre objectivité et fictionnalité », les statistiques non seulement objectivent un résultat mais aussi accompagnent la perception sensorielle à venir. Il existe ainsi, suggère Anthony Mathé, « une fictionnalité des énoncés statistiques » capables de « susciter une identification sociale et une appropriation subjective d’une forme symbolique. » On assiste ici à travers une analyse de corpus au redoublement de la force probatoire des énoncés chiffrés par le pouvoir fictionnel. Ce numéro de MÉI parvient donc à multiplier les approches et les terrains autour du nombre au moment où la crise financière de 2008, sa médiatisation et les commentaires qui l’accompagnent, lui confère une acuité particulière. Plus fondamentalement, il s’agit de contribuer à inscrire la quantification comme objet susceptible d’être appréhendé par les SIC et ce, bien au-delà de l’étude de la quantification sur le champ de la communication, ainsi que nous le proposons dans le premier article de ce numéro. Enfin, comme de coutume, ce numéro s’ouvre par un entretien. On lira donc ici la transcription d’un échange entre Alain Desrosières, administrateur de l’INSÉÉ et historien des statistiques, et Jacques Durand, ancien Directeur de la recherche et développement de Médiamétrie, acteur et penseur pionnier au croisement de la statistique et de la communication. Praticiens, l’un et l’autre, chacun à leur manière, ils sont passés du côté de l’étude de la vie sociale des nombres. Ils reviennent sur leurs parcours personnels et sur quelques problématiques et observations à propos des nombres en tant que construction sociale.

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ENTRETIENS

Communiquer, gouverner, et être gouvernés par les chiffres. Questions à Jacques Durand et Alain Desrosières
par Julie Bouchard *
Université de Paris VIII (IUT de Montreuil) & Laboratoire « Communication et politique », CNRS

Acteur pionnier de la mesure d’audience, Jacques Durand a consacré sa carrière professionnelle au développement d’indicateurs dans le domaine de l’audiovisuel. Acteur volontiers réflexif, marqué par sa rencontre avec Roland Barthes dans les années 1960, cet économiste de formation a de surcroît beaucoup écrit sur la vie sociale des statistiques. — Statisticien, Alain Desrosières a fait sa carrière à l’INSÉÉ et est l’auteur de nombreux travaux réputés sur l’histoire des statistiques, plus particulièrement sur l’histoire des statistiques économiques. Influencé par les séminaires de sociologie de Pierre Bourdieu dans les années 1960 et par la sociologie des sciences anglo-saxonne des années 1970, il a été un des initiateurs en France des études sur la construction sociale des statistiques. Réunis à l’occasion de ce numéro, ils exposent leurs parcours, leurs réflexions épistémologiques et leurs analyses des évolutions qu’ils ont connues par l’expérience, observées ou analysées.

Julie Bouchard. — Jacques Durand et Alain Desrosières, que ce soit à travers les mesures d’audience ou les statistiques économiques, chacun à votre manière, vous avez choisi de faire des statistiques un de vos objets de recherche. Comment expliquez-vous cet intérêt au regard de vos parcours personnels ? Jacques Durand. — C’est une vieille histoire pour moi puisque j’ai commencé ma thèse d’économie en 1949. À l’époque, j’avais choisi un sujet un peu baroque pour les usages universitaires, l’étude du public du cinéma. Mon patron de thèse à Nancy, Robert Goetz-Girey, avait été un peu surpris, mais il m’a encouragé. En me documentant sur le public du cinéma, j’ai constaté qu’il y avait peu d’études sur le public en France à cette époque. Il me semble que les premiers résultats de mesure

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d’audience ont été lancés par l’IFOP (Institut français d’opinion publique) en 1949 en publiant chaque année une ou deux enquêtes sur l’audience de la radio. Pour le cinéma, seul le Centre national de la cinématographie, dont j’ai découvert les travaux pendant ma thèse, publiait déjà des statistiques ; il s’agissait alors de comptages du nombre d’entrées dans les salles de cinéma présentés sous forme de tableaux statistiques. J’ai été en fait surtout marqué par la littérature américaine sur le sujet qui était beaucoup plus florissante. Je me souviens d’un ouvrage intitulé Hollywood Looks at its Audience qui comportait un ensemble de sondages sur le public américain du cinéma. J’ai beaucoup utilisé ce livre comme source d’exemples dans ma thèse. À la fin des années 1950, après ma thèse, j’ai été embauché par Publicis. Il existait déjà à cette époque des sondages réalisés à la demande de tel ou tel titre de presse sur l’audience de la presse écrite. Ces sondages étaient perçus d’un mauvais œil par les publicitaires qui les voyaient comme un instrument de mise en valeur de et par tel ou tel titre. Si Sélection du Reader’s Digest, par exemple, faisait une enquête, c’était pour montrer la durée de lecture de son lectorat. Les publicitaires, n’accordant guère de crédit à ce procédé, ont proposé que les enquêtes soient mises en commun de façon à produire des données comparatives permettant aux annonceurs de choisir parmi l’ensemble des titres. Il y a eu alors un premier organisme, le CÉSP (Centre d’étude des supports de publicité), qui a été créé en 1956. L’IRÉP (Institut de recherches et d’études publicitaires) a été créé juste après. Cet organisme professionnel avait pour mission l’exploitation des enquêtes du CÉSP. Publicis, une des deux grandes agences de publicité à l’époque avec Havas, n’avait pas pris conscience du développement des nouvelles techniques en matière de choix des supports de publicité. Publicis a souhaité alors suivre le mouvement et adopter les méthodes qui étaient au goût du jour. Connaissant ma thèse, ils ont pensé que je pourrais développer les études attendues, et plus spécialement les études sur le public. Je me suis alors retrouvé chez Publicis au Département des recherches pour développer ces études. Alain Desrosières. — J’ai fait toute ma carrière dans la statistique publique à l’INSÉÉ (Institut national de la statistique et des études économiques). J’ai fait l’école préparatoire de l’INSÉÉ, l’ÉNSAÉ (École nationale de la statistique et de l’administration économique), entre 1963 et 1965. Les enseignements principaux portaient sur les probabilités, l’économie, l’économétrie, les statistiques. Il y avait aussi un peu de sociologie. Cette période était marquée par l’esprit critique vigoureux qui régnait dans le monde étudiant, et était influencé par le marxisme. Nous étions alors un certain nombre à vouloir prendre du recul sur les matières enseignées mais sans disposer des outils pour le faire. L’enseignement de sociologie de l’ÉNSAÉ était alors fait – cela a duré peu de temps – par Pierre Bour8

Questions à Jacques Durand et Alain Desrosières

Julie Bouchard

dieu, tout juste revenu d’Algérie où il avait déjà rencontré des gens de l’INSÉÉ (Claude Seibel, Alain Darbel). Bourdieu nous a alors sensibilisés à l’idée d’une historicisation des statistiques en général et des nomenclatures en particulier. Il employait une métaphore qui nous a beaucoup frappés à l’époque, la métaphore des lunettes. Il nous disait que nous regardions le monde à travers des lunettes, que l’on ne voit pas et qu’il faut savoir les enlever pour pouvoir les regarder et étudier leur fonctionnement. Autrement dit, Bourdieu nous a initiés à l’idée que les nomenclatures ne tombent pas du ciel, qu’elles ont une histoire, et qu’elles sont différentes d’un pays à l’autre. Ensuite, j’ai travaillé sur la comptabilité nationale et sur différents sujets économiques. Puis j’ai eu envie de revenir à la sociologie et de mettre en application cette idée d’historicisation. Avec quelques-uns dont Jacques Mairesse et Michel Volle, nous avons organisé en 1976 à Vaucresson un colloque sur l’histoire de la statistique impliquant des historiens quantitativistes de l’École des hautes études en sciences sociales. Deux livres plutôt volumineux, intitulés Pour une histoire de la statistique, en sont sortis. Rétrospectivement, il est apparu que nous concevions l’histoire de la statistique d’un autre point de vue que les Anglo-saxons. Il s’agissait pour nous, dans l’Histoire de la statistique, de l’histoire des enquêtes, des recensements, des institutions, des nomenclatures… Peu de temps après, on a lu des livres en anglais comme The History of Statistics, de Stephen Stigler, dont le contenu, très différent, porte sur l’histoire des probabilités, des statistiques mathématiques, des notions de corrélations et de régression, etc. Le même mot a des sens très différents. C’est l’un des intérêts du sujet. Si on cherche à comprendre pourquoi des gens s’intéressent à la statistique de l’extérieur, il me semble que l’on peut identifier deux préoccupations différentes : la statistique comme outil de preuve et la statistique comme outil de gouvernement. La statistique comme outil de preuve est liée aux chercheurs en marketing, en psychologie, en économie, etc. qui se servent de la statistique pour prouver, argumenter, tester une hypothèse. La statistique comme outil de gouvernement est liée à la gouvernementalité foucaldienne et intéresse surtout la science politique, la sociologie, l’histoire. Ce ne sont pas du tout les mêmes gens qui s’intéressent à l’outil de preuve et à l’outil de gouvernement. Mon cheminement personnel, après l’ÉNSAÉ puis la prise de recul évoquée précédemment, consiste, dans la mouvance de la nouvelle sociologie des sciences, à voir comment la forme même de l’argument, le formalisme, intervient dans le type d’argumentation. Un exemple typique est l’analyse des débats entre méthodes de régression logistique et analyse des correspondances. L’opposition des deux méthodes est devenue une tarte

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à la crème. L’analyse sociologique permet de dire qui utilise quelle méthode pour faire quoi. Mon hypothèse est que les méthodes de régression logistique servent aux conseillers du Prince dans une perspective d’action et d’intervention. L’analyse des correspondances plaît plutôt aux sociologues qui s’inscrivent dans la lignée de Pierre Bourdieu. Les outils statistiques ne servent pas aux mêmes gens pour argumenter de la même façon. Julie Bouchard. — Comment définiriez-vous, de votre point vue et du moins intentionnellement, la pertinence intellectuelle et la pertinence sociale de vos recherches respectives sur un des pans de l’histoire sociale des statistiques ? Alain Desrosières. — La pertinence sociale des études sur la sociologie ou l’histoire des statistiques se loge à l’intérieur d’une tension forte. Il y a en effet une demande sociale de « chiffres incontestables ». Cette demande est légitime : la presse ou les décideurs, par exemple, veulent argumenter en ayant recours aux chiffres. D’une certaine façon, il n’y a pas de demande sociale pour un débat critique sur les statistiques, de manière générale. Ce serait un peu scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a certaines circonstances particulières où une situation de crise survient. Ce fut le cas notamment l’année dernière avec la controverse sur les statistiques du chômage. On a rouvert alors la boîte noire mais normalement, l’indice des prix sort, le taux de chômage sort, on le commente, on discute. On les remet rarement en question. Il y a donc une vraie question, de nature politique, concernant la pertinence des études sur la construction sociale des statistiques. On peut croire comme certains, et à juste titre, que la conduite d’une voiture ou l’usage d’un ordinateur se passe de questions incessantes sur leur fonctionnement qui contreviendraient de toute façon à l’usage de ces outils. Mais il est aussi utile et intéressant qu’une association comme Pénombre se donne pour mission de créer un espace de débat sur les usages sociaux des nombres (cf. Encadré à la fin de l’entretien). Mon expérience me montre que quand on s’intéresse à la construction sociale des statistiques, les gens autour découvrent avec vous que les statistiques ne tombent pas du ciel. Beaucoup de gens encore, et même beaucoup d’économistes, croient que la réalité est ce qui sort de la banque de données. Ils ne savent pas qu’il y a un arrière-plan de la banque de données, où des petites mains s’activent pour caler ou redresser les chiffres. Lorsqu’on révèle aux gens cet arrière-plan, il y a deux types d’effets. Il y a un effet de libération lié à la découverte de ce qui était ignoré et qui aide à comprendre les situations de controverse. Il y a aussi un effet de déstabilisation : celui qui dit « Attention, les chiffres sont discutables » est souvent vu comme un trouble-fête. Pour intervenir
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Questions à Jacques Durand et Alain Desrosières

Julie Bouchard

dans les médias sur ces aspects, l’adaptation du discours est nécessaire : usage d’exemples, récits vivants, etc. Julie Bouchard. — Abordant les statistiques comme des constructions sociales, vous êtes moins attachés à dévoiler, à dénoncer ou à critiquer la part d’idéologique et d’arbitraire que comportent les statistiques qu’à décrire et expliciter les rouages de ces « obtenus ». En quoi vos approches se distinguent-elles de la critique des statistiques ? Et que font-elles de la critique ? Jacques Durand. — Les mesures d’audience des médias font face à une critique permanente : celle de participer à la dégradation de la qualité des programmes. Plusieurs réponses ont été apportées à cette critique. Une première réponse existe chez les spécialistes de la mesure d’audience qui sentent le besoin de se justifier et, en quelque sorte, de se disculper. Il s’agit ici de distinguer nettement ce qui relève, d’un côté, de la mesure d’audience en tant que telle et, d’un autre côté, de la programmation. Les spécialistes de la mesure d’audience insistent en effet souvent sur le fait que leur métier consiste à mesurer l’audience, sans s’occuper des programmes qui relèvent de la responsabilité des gestionnaires de chaîne, utilisateurs des mesures d’audience. Pour eux, donc, l’outil serait neutre mais les usages, eux, ne le seraient pas. Un deuxième type de réponse a existé au moment de l’éclatement de l’ORTF (Office de radio et télédiffusion française) en 1974. Une loi avait alors été votée pour que le financement des chaînes soit dorénavant attribué en fonction de deux critères, l’audience et la qualité des programmes. On nous a bien fait comprendre à l’époque au CÉO (Centre d’études d’opinion) qu’il était devenu nécessaire de disposer d’une mesure objective et non contestable de la qualité des programmes comme on disposait d’une mesure de l’audience. Cela n’a pas été très facile. Un des spécialistes de la sociologie de la télévision, Michel Souchon, s’y opposait en affirmant vouloir faire des études et non pas déterminer les montants de la redevance. On a dû composer avec cela pour trouver une procédure pour la mesure de la qualité des programmes en sachant qu’il existait par ailleurs une commission, la Commission de la qualité, qui devait porter des jugements sur les programmes. Au CÉO, on a désiré opérer comme en matière de marketing : d’abord considérer qu’il existait une demande du public et voir ensuite si les programmes conçus répondaient à cette demande. On procédait alors par enquête. Le cabinet du ministre s’est opposé à cela au prétexte qu’il ne s’agissait pas ici de faire des études marketing mais de répondre à un besoin culturel ou social déterminé en fonction d’objectifs définis dans les cahiers des charges des sociétés plutôt qu’en fonction de la demande du public. On a fait alors un système un peu bancal et coûteux qui a duré quelques années avant que les sociétés puissent être ramenées à un système beaucoup plus simple.

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