La complexité territoriale : entre processus et projets

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Le territoire, cette histoire faite géographie, se recompose, connaît des configurations mouvantes et incertaines, mais perdure. Si le territoire apparaît comme un processus, il est aussi projet et donc politique. De multiples thématiques sont abordées : l'engagement et la pratique de l'élu local, les limites du leadership territorial, les approches scientifique et poétique du territoire, les spécificités de l'île, les mutations des identités professionnelles liées aux recompositions territoriales.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782296154100
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La complexité territoriale: entre processus et projets

Du même auteur

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Anthropolitique et gouvernance des systèmes complexes territoriaux, Presses de l'Université des Sciences Socialesde Toulouse, 2005, 460 p
De la complexité des politiques locales. Systèmes d'action et, enseignement supérieur dans les villes moyennes de Midi-Pyrénées, avant-propos d'Edgar Morin, Paris, L'Harmattan, col. Pratique de la systémique, 2005, 278 p. Sociologie des représentations du pouvoir local: l'Etat français et ses communes, Série monographique en Sciences Humaines, Université Laurentienne, Institut Franco-Ontarien, Sud-bury, Ontario, (à paraître 2006)

sous la direction de Pascal Roggero

La complexité territoriale: entre processus et projets

L'Harmattan 5-7, rue de J'ÉcoJe-PoJytechnique ; 75005 Paris

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@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01209-4 EAN: 9782296012097

« J'ai un goût vif de ]'univers ».

E. Renan

A l'heure de la globalisation n'est-il pas anachronique de s'interroger sur le territoire? N'aurait-on pas affaire à une notion surannée fleurant les champs du sous-préfet de Daudet? On irait bien vite en besogne, bien trop vite. Si le territoire demeure, de notre point de vue, pertinent c'est en raison de sa nature anthropologique. Il n'est pas de vie humaine et sociale sans territoire. Catégorie de l'entendement humain, l'espace devient territoire quand il prend la forme d'un lieu créateur de ressources et porteur de sens pour les individus et les « communautés ». Cette dimension géographiquement et symboliquement incarnée du social est plus un processus qu'une matérialité. Il est construit, actualisé en permanence par les actions, les interactions, les relations et les représentations de ceux qui le font. A ce titre, il est géo-poïétique, il se fait continuellement. Dans cette actualisation il existe une dimension essentielle, celle du projet. Si comme l'écrivait Sartre: « l'homme est un projet qui décide de lui-même» - parmi un ensemble de contraintes ajoute le sociologue -, les collectifs humains se donnent aussi des projets, politiques. Le vivre ensemble pose la question des valeurs qui orientent les actions individuelles et collectives. Dans ce registre, la finalité première que constitue l'homme lui-même ne s'est-elle pas progressivement diluée dans la technique, l'économie et lIne logique des seuls moyens? A l'instar d'Edgar Morin, on peut penser que la politique est de moins en moins une anthropolitique, une

politique de l'homme. Comment élaborer une telle anthropolitique? Une partie de la réponse est territoriale. Un territoire pour les hommes est aussi un territoire sensible, sensoriel et existentiel. Les poètes nous aident à le percevoir ainsi. Dès lors qu'en est-il de ces dimensions révélées par la poésie dans nos manières de concevoir et de représenter le territoire, notamment celles issues de la science? A quelles conditions une rencontre est-elle possible entre poésie et science à propos du territoire? Comment dialoguer de manière constructive sans céder à la confusion? Précisons un peu les choses en voyant successivement la question de la pertinence du territoire, celle de sa construction géo-poïétique, celle de la dimension anthropolitique et, enfin, nous évoquerons, ce cadre une fois posé, le cheminement pour la complexité territoriale quelques cheminements dans la complexité territoriale, en particulier ceux que nous avons reconnus lors de l'atelier du colloque Intelligence de la complexité1 consacré à « la géo-poïétique et à l'anthropolitique du territoire» auquel les contributeurs du présent ouvrage ont participé.

La pertinence du territoire en question
Attendre dans un hall d'aéroport, prendre un café sur une aire d'autoroute ou dormir dans un motel sur une zone commerciale, nous faisons tous, de plus en plus souvent, l'expérience de ces lieux de transit où le présent semble n'avoir ni passé ni avenir. Selon Heidegger, dans de tels lieux nous ne pouvons que séjourner et assurément pas habiter.

1 Intelligencede la complexité: épistémologie etpragmatique, Colloque de Cerisy dirigé par J.-L. Le Moigne et E. Morin, 23-30 juin 2005, Cerisy-La-Salle dont les actes généraux devraient paraître aux éditions de L'Aube en 2006.

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Cependant, la révolution industrielle et l'urbanisation ont entraîné une séparation franche entre ce que le philosophe allemand liait étroitement, 1'« habiter» et le « bâtir ». Pour lui, on « habite» quand on réside dans un lieu où l'on se sent « chez soi» auprès des choses qui font sens et qui rassurent. Quant au « bâtir », il s'agit, en quelque sorte, de s'occuper de la terre, de la travailler et de la cultiver. En d'autres termes, «habiter» et «bâtir» renvoient à la proximité et à la régularité d'une terre matricielle qu'on sollicite d'un même élan comme moyen de subsistance et comme espace de paix existentielle. L'habitat urbain a, depuis longtemps déjà, rompu ce lien terrien mais, aujourd'hui, c'est la nature même de 1'« habiter» que semble affecter la mobilité massive des humains, des objets, des informations, des capitaux, des images ou des virus. Qu'estce qu'« habiter» à l'heure des mobilités et des réseaux? L'un des sociologues les plus novateurs de l'époque, le Britannique John Urry qui propose de faire de ces phénomènes de mobilité 1'« objet» central des sciences sociales du XXIe siècle2, montre en quoi ces processus affectent nos manières d'habiter et de concevoir le territoire. Appelant à bien distinguer des notions souvent confondues sous le terme générique que «communautés », la fameuse Gemeinshaft weberienne, il différencie la «vicinité », le « localité» et la «communion ». La «vicinité» signifie un «peuplement de co-présence », une forme de voisinage en quelque sorte, « où rien ne préjuge de la qualité des rapports sociaux »3. La « localité» est « un système local où il existe un ensemble relativement délimité d'interactions entre groupes

2 J. U rry, Sociologie des mobilités. Une nouvellefrontière pour la sociologie ?, Paris, .A.. Colin, col. U, 2005 (2000) ; voir aussi, Global ComplexitY, Cambridge, Polity Press, 2003. 3 J. Urry, Sociologie des mobilités, op. cit., p. 137.

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sociaux et institutions locales »4. Ces interactions institutionnelles et sociales n'impliquent pas, même si elle la favorise, la « communion» qui est « une association humaine caractérisée par des liens personnels étroits, par un sens d'appartenance et de chaleur entre ses membres »5. Si ces trois notions ont pu coïncider par le passé et constituer des entités territoriales homogènes, le monde contemporain se traduit par une «désynchronisation» entre « vicinité », « localité» et « communion ». Cette complexité des modes actuels de l'habiter interroge évidemment la notion de territoire. On peut même se demander si, dans un tel contexte, elle demeure pertinente. Nous le croyons pour au moins trois raisons. D'abord, ce nomadisme postmoderne6 qui véhicule une conception d'un social totalement fluide, comme sans ancrage territorial, apparaît empiriquement et théoriquement discutable. Il est peu douteux qu'il corresponde mieux à des pratiques de mobilité qu'on trouve plus souvent aux États-Unis qu'ailleurs dans le monde et dans les milieux sociaux auxquels appartiennent les auteurs concernés. La grande majorité des population ne vit pas essentiellement dans les aéroports et si beaucoup d'individus se déplacent effectivement et régulièrement c'est, très généralement, dans un périmètre géographique limité. Sur le plan théorique, cette approche apparaît trop unilatérale. Forçant le trait pour bousculer les vieilles catégories de la sociologie - société, classe, nation, etc. - elle en vient à minorer, excessivement selon nous, ce qui relève de la stabilité des cadres habituels de l'expérience vécue et la

4 Ibid p. 137. 5 Ibid p. 137. 6 '1oir, par exemple, R. Braidotti, University Press, 1994.

Nomadic Subjects, N ew York, Columbia

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relative manque

pérennité de certaines de dialogie.

formes

sociales.

Bref,

elle

Le territoire comme construction géo-poiétique
Cette approche nous enjoint cependant d'essayer de penser le territoire comme un construit à la fois stable et mouvant, capable de s'autoproduire dans le cadre d'une « éco-dépendance» avec ses environnements et dans celui d'une histoire. Les familiers de l'œuvre d'Edgar Morin reconnaîtront ici son concept princeps d'« auto-éco-réorganisation ». De manière congruente, nous mobilisons un qualificatif forgé par P. Valery, «poïétique », en 1937, donc bien avant que Maturana et Varela développent leur propre conception de la poiësis. Pour Valery, la poïétique correspond
, a: «

LA notiontoutesimplede "faire" ))

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Le faire, le poïen, dont

Je veux m'occuper est celui qui s'achève en quelque œuvre, ce qu'on est convenu d'appeler les œuvres de l'esprit »7. Notre propos ici, visant à une réflexion sur la manière dont se construit le territoire en tentant d'y intégrer aussi la dimension poétique, nous incitait à forger le concept de géopoïétique. Cette conception processuelle nous amène à devoir identifier et représenter les processus par lesquels les réseaux, les flux et même les «fluides» participent à la production et la transformation des territoires. Par exemple, en quoi l'accès à l'Internet modifie le niveau d'information, le champ d'interaction, la nature des représentations voire des pratiques sociales des habitants du territoire? Comment, en

7 Première leçon du Cours de Poétique au Collège de France, 10 décembre publié en 1938 dans « Introduction à la poétique ».

1937,

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conséquence, défmir les frontières de ce territoire? Le lecteur se souvient sans doute de cet ouvrage au titre plus célèbre que son contenu, Les Trente glorieuses, dans lequel Jean Fourastié montrait les transformations, entre 1945 et 1975, d'un village lotois qu'on avait du mal à reconnaître tant il était différent notamment dans son ouverture au mondevoyages, possession d'automobiles, de télévisions, de téléphones, etc. Il est clair, aujourd'hui, que cette ouverture connaît depuis une quinzaine d'années une nouvelle phase d'amplification dont on ne mesure pas encore complètement les conséquences. On ne saurait donc s'en tenir à la conception d'un territoire comme terroir, à la ruralité profonde et au caractère inévitablement patrimonial. Une telle vision, largement esthétisante, est d'ailleurs portée moins par les habitants traditionnels que par des néo-ruraux sensibles au « paysage ». Cette notion de « paysage» est une création historiquement relativement récente, le milieu du XIXe siècle, et se distingue nettement de la « terre ». Cette dernière appartient au registre du travail, de la subsistance et de la ressource tangible alors que le « paysage» relève du monde des « loisirs, de la détente et de la consommation visuelle »8. Le « paysage» est une invention urbaine, esthétisante et non paysanne. On connaît d'ailleurs les nombreux conflits d'usage qui opposent des néo-ruraux attachés à l'esthétique des lieux aux agriculteurs ayant une conception plus fonctionnelle de l'espace. Le territoire ne se limite pas à un terroir, plus ou moins muséographique, il est d'abord processus comme « quelque chose qui circule entre réseaux d'agents humains et non humains» et comme « une question de relations, de dispositions, d'équipements et de systèmes de différences que

8 Ibid., p. 141.

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ceux-ci mettent en œuvre »9. Dans une perspective complexe, il convient de dire le territoire en articulant ce qui l'inscrit durablement dans une géographie, dans une histoire, dans un univers d'objets d'une part, et ce qui l'ouvre aux réseaux relationnels de tous ordres et à un espace social qui «parfois se comporte comme un fluide »10d'autre part. On le voit, le recours à la métaphore saisit les sciences sociales pour exprimer le territoire. À cela il n'y a rien de surprenant tant la métaphore, et sa sœur savante, l'analogie, se trouvent au cœur de l'activité cognitive. Si elles ne sauraient suffire au scientifique, elles lui sont nécessaires. En cela au moins - transposer, faire image pour faire sens - le chercheur rencontre l'artiste, notamment à propos du territoire. Et, l'on peut regretter qu'ils ne se rencontrent pas plus souvent. Une page de Giono sur les plateaux de la haute Provence ou le tout début de Zorba le Grec où N. IZatzansakis décrit des pécheurs que la tempête a contraints à rester à terre dans un café du Pirée au petit matin, sont des entrées fascinantes et instructives sur des lieux et les humains qui les font. S'y fait sentir, voir, entendre et ressentir cette matière vivante du territoire que nulle étude scientifique ne peut restituer avec autant d'acuité et d'intensité. P. Sansot, prétendument sociologue mais proprement inclassable avec les étiquettes académiques en vigueur, a proposé dans sa Poétique de la villell une approche sensible de l'espace urbain dont le champ s'est élargi progressivement pour s'achever avec ses Chemins aux vents12.Ce « flâneur essentiel» a exprimé d'une plume souvent lumineuse la force de ses pérégri9 Ibid., p. 141. 10 A Mol et J. Law, « Regions, Networks and Fluids: Anaemia and social Topology », Social Studies of Science,24, p. 641-671, cité par John Urry, p.144. 11 Poétiquede la ville,Éditions Klincksieck, 1973. 12 Paris, Payot, col. Rivages poche, 2002. Il

nations pour accéder à une connaissance du territoire. Pour le plaisir, des sens et de l'intelligence, livrons quelques-uns de ses mots: «II am've que le chemin mène quelque part et que nous le
sachions. Toutefois, il possède assez de malice pour nous détourner de la pensée du terme que nous nous étions fixé. Il nous suggère que la vie minuscule, ombragée, à hauteur de chevilles, est la vraie vie. Il multiplie les contours, les retournements et affaiblit ainsi nos convictions, il suscite en nous l'incertitude et le renoncement13. » ont Ce regard du marcheur souvent été de grands nous rappelle arpenteurs de que les poètes territoires afin

d'« étreindre la rugueuse tiel nous introduit à une du territoire.

réalité ». Ce cheminement existenconnaissance plurielle et complexe

Pour une anthropoIitique Si le territoire apparaît comme un processus, il est aussi projet. Là se nichent la grandeur et le drame des collectivités humaines, dans l'ambition d'orienter le cours de leur histoire. Le problème du cadre de ce projet, ou mieux, de ces projets politiques, se pose. On le sait, l'État en a perdu le monopole en en perdant les moyens. Rongé par les deux bouts, par le haut et par le bas, il peine à incarner une perspective cohérente et crédible. La décentralisation en France est simultanément une cause et une conséquence de cette situation. Mais cet appel aux territoires infranationaux ne va assurément pas sans problèmes. Parmi d'autres, il y a celui de la nécessaire recomposition des périmètres institutionnels à la recherche d'une meilleure adéquation avec les dynamiques économiques et sociales, et celui de la légitimité politique de ces nouveaux espaces plus ou moins
13 Ibid., p. 174.

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institutionnalisés comme les établissements de coopération intercommunale et les «pays ». D'un point de vue plus général, la question de la capacité démocratique des collectivités territoriales apparaît sous un jour de plus en plus vif à mesure que les électeurs désertent les bureaux de vote et délaissent la chose publique pour les affaires privées. Dans un sursaut de grandeur passée on peut certes en appeler, à coups de menton plus ou moins martiaux, à la nation qu'on exhorte au sursaut face à la décadence. Il n'est pas sÛt que cela suffise. On peut aussi, de manière plus aventureuse mais, de notre point de vue, plus réaliste, parier sur un ressourcement démocratique par le local, là où les décisions publiques sont en prise directe avec la vie quotidienne et où les responsabilités peuvent s'incarner plus aisément. Si des pas ont été faits dans ce sens en 2002 et surtout en 2003 avec ce qu'il est convenu d'appeler l'Acte II de la décentralisation, on est encore loin d'une démocratie locale capable de revivifier l'atonie politique générale. Comme E. Morin, nous croyons qu'une politique de l'homme, une anthropolitique, est possible et souhaitable. Son cadre le plus approprié est, dans une large mesure, le territoire local, celui où s'exercent majoritairement les solidarités les plus concrètes, où la proximité incarne les relations sociales. Bien sÛt, de grandes régulations demeurent nécessaires à des échelles plus larges, nationale, européenne et mondiale. Elles nécessitent la prise de conscience des interdépendances, l'élaboration de processus démocratiques de « gouvernance» mondiale et la mise en œuvre d'une citoyenneté multidimensionnelle dans laquelle les décisions prises à chaque niveau tiennent compte des solidarités nécessaires avec les autres niveaux. Nous sommes encore loin de l'existence de tels dispositifs qui permettraient qu'une

13

« politique
ments

. 14 se £ont Jour.

de civilisation»

soit menée même si des frémisse-

En chemin pour la complexité territoriale
La première condition d'une anthropolitique est évidemment que des hommes s'engagent au service de leur territoire, de leur collectivité. Or, les responsabilités locales sont exigeantes et, comme on le sait, découragent bon nombre des cinq cent mille élus locaux. On connaît assez mal ce qu'elles impliquent concrètement et la manière dont elles s'exercent. Comment en vient-on à s'engager au service d'une ville? Quels ressorts intimes et hasards de l'existence mènent à l'action municipale? Et, enfm, quelles leçons peuton tirer de ce type d'expérience? C'est à ces questions que Jean-Claude Lugan répond dans la première contribution à cet ouvrage. Témoignage rare d'un sociologue s'observant agir, pendant près de trois décennies comme élu municipal de Figeac dans le Lot, le texte de Jean-Claude Lugan nous entraîne sur l'itinéraire d'une vie au cœur d'une petite ville dans le contexte de la décentralisation, il s'intitule «Vingthuit ans au service d'une ville et d'une communauté de communes: une tentative de retour sur la complexité des processus ». Si le rôle de l'élu ne se réduit pas à celui de leader, il l'intègre très généralement. Pourtant, dans sa contribution intitulée « Ni prescripteur, ni leader. Le gouvernement par la vacuité », Michel Roux mobilisant son expérience de consultant et sa compétence de géographe, entend démontrer que le leadership implique une forme d'infantilisation des rapports humains: « le leader offre une alternative simpliste à la
14 E. ~forin, «Le XXle a commencé à Seattle », Le Monde, 7 décembre 1999, voir aussi R. Cohen, Global Diasporas,Londres, U CL Press, 1997. 14

complexité du monde ». Sur le territoire comme dans les organisations, l'art du gouvernement est, selon lui, «un art de la vacuité» où il s'agit d'« orchestrer les motivations ». À l'image du marin qui relie deux cordages composés de « torons », il faut réaliser une «épissure» qui les «rend solidaires et, à tout moment, différenciés ». Aucune recette n'existe, la mise en œuvre de cette «gouvernance» est spécifique à chaque contexte, «l'exporter [serait] la fossiliser ». C'est à partir des «possibles et des souhaitables» de chacun que cette construction peut s'effectuer. La diversité en est la règle, son respect, une éthique, et sa reliance, la bonne stratégie. Diversité des caractères, des désirs et des rythmes qu'à l'instar de la philosophie traditionnelle chinoise, l'auteur propose de mieux articuler dans le respect de l'autonomie des uns et des autres. L'autonomie de chacun dans sa «clairière» nous renvoie à la perspective heideggérienne de 1'« habiter» mais, en allant plus loin, on peut ici convoquer H6lderlin et son fameux «Poétiquement l'homme habite le monde ». Le territoire comme chez un P. Sansot est aussi un espace vécu dont l'appréhension mobilise toutes les médiations anthropologiques : cognition bien sûr mais aussi imagination, mémorisation, sensibilité ou incorporation. Ces capacités, nous l'avons dit, sont inégalement et différemment utilisées par le poète et le scientifique. Dès lors, on peut s'interroger sur ce qui rapproche et ce qui différencie les deux approches à propos du territoire. N'y a-t-il pas un non-dit de la recherche sociologique sur le territoire, une sorte de face cachée sensible? Dans leur texte, « La composante poétique du rapport au terrain: le non dit de la recherche sur le territoire », P. Roggero et C. Vautier, tous deux sociologues, abordent ce type d'interrogations. Ils montrent que si 1'« appropriation» science et poésie, du territoire est un cheminement entre l'activité scientifique avec la nécessité de 15

« valider» des hypothèses et de confronter un modèle aux données empiriques selon un protocole plus ou moins standardisé, se différencie clairement de l'activité poétique. Dans un esprit voisin, A. Chanez et P. Pons, jeunes sociologues, s'interrogent quant à eux, sur ce qui rapproche et distingue la pensée complexe telle qu'elle est développée par E. Morin et une approche poétique, celle de la géopoétique initiée par 1<'. White. Si des convergences existent entre elles sur la critique de la modernité, elles divergent, selon eux, quant à l'inscription scientifique revendiquée par la complexité même si elle en appelle à une scientificité ouverte alors qu'elle serait plus allusive, moins effective, dans la géopoétique. Une autre différence pointée par les auteurs réside dans l'ambition sociopolitique fondée sur un humanisme renouvelé pour le première et une vision plus élitaire et solitaire pour la seconde. Ils concluent leur texte intitulé «Géopoétique et complexité: résonances et divergences », sur l'intérêt de faire dialoguer ces deux pensées. M. Casula, chercheuse en science politique, s'intéresse à un territoire particulier, source d'un riche imaginaire, l'île. Empruntant le mot d'A. Meistersheim elle écrit que l'île est «un laboratoire de complexité» en ce qu'elle est un tout irréductible dont l'intelligibilité exige, là aussi, un effort de reliance entre les différents types de savoirs et d'expériences. Elle convoque trois figures pour éclairer cette nécessaire reliance à propos des îles en général et de la Corse en particulier: celle du savant, du poète et du politique. Mobilisant une connaissance intime de l'insularité elle montre tout le parti qu'on peut tirer de l'articulation de ces connaissances polymorphes pour appréhender un territoire souvent mal compris, la Corse. Enfm, A. Ait Abdelmalek, sociologue à l'université de Rennes 2, réfléchit à l'émergence de ce qu'il appelle 1'«utopie communautaire» européenne à travers l'étude de territoires 16

ruraux en Bretagne. Le territoire y apparaît à la croisée de multiples relations, professionnelles, politiques et de l'ordre des représentations. Dans l'hétérogénéité des thématiques abordées par les différents auteurs se lit l'irréductible complexité des territoires. Cheminons y ensemble.

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Vingt-huit ans de mandat au service d'une ville et d'une communauté de communes: une tentative de retour sur la complexité des processus
Jean-Claude Lugan
Professeur à l'Université de Toulouse 1 CIRESS-LEREPS jean-cIa uc1c.lugan@univ-tlsc 1. Er

Les trajectoires de la vie, qu'elles soient du domaine de la vie privée, de la carrière professionnelle ou de la vie publique comme c'est le cas présent et à condition de prendre le temps de se retourner durant quelques moments sur elles, sont des cas exemplaires de complexité. Elles apparaissent comme des itinéraires, mélanges de déterminations ou de conditionnements affectifs, sociaux, culturels, mais aussi comme une série de points de bifurcation ou d'événements qu'ils prennent la forme d'une parole, d'une rencontre, d'une rationalité située à un moment précis. Ils vont soit vous conforter sur un chemin en éprouvant le sentiment même qu'il vous est difficile d'en choisir un autre, soit à l'inverse vous conduire à changer d'itinéraire. C'est ce cheminement que j'ai essayé de reconstituer avec beaucoup de difficultés, tant le jeu de miroirs acteurobservateur est ici doublement paradoxal. En effet, E. Morin nous dit qu'il est dérangeant de voir son propre regard dans le phénomène que l'on observe. Dans le cas présent, le phénomène à observer est aussi le regard lui-même; mais comme nous disons en langue d' oc : « caminarem ».

Les prémisses ou un certain conditionnement
Natif de Figeac dans le Lot, juste à la veille de la Seconde Guerre mondiale, cette cité constitua mon espace de vie durant prés de onze ans, à une époque où les déplacements étaient rares faute de moyens ou par habitude. Petite ville plongée à l'époque dans un espace rural, son interaction avec cet espace était permanente, rythmée notamment par les jours de foire, véritable événement bimensuel, moment privilégié d'échanges économiques, mais aussi d'échanges culturels avec ce que les citadins appelaient alors les paysans. Cet espace de la petite ville et ses environnements ont marqué en profondeur ma manière d'appréhender l'espace, de s'y repérer. Nous sommes là au fond dans une perspective classique de morphologie sociale: les interactions entre l'environnement physique d'une communauté et des représentations, des conduites sociales. De même, les modes d'animation de cet espace ont servi dans la construction de mes cadres de référence pour l'appréhension des rapports entre les hommes: hommes de la ville, hommes des campagnes. Dans l'enfance, cette accoutumance à un espace et la construction des points de repère est un long processus fait de craintes par rapport à ce qui est inconnu, sinon étrange, puis de familiarisation progressive avec certains de ses éléments. Si bien que j'éprouve le sentiment que ces années ont été déterminantes dans notre weltanshauung. Mais, là encore, les choses sont paradoxales. D'abord, cette petite ville a été, et reste encore pour moi, la niche environnementale mentalement sécurisée et sécurisante par les très nombreux repères qu'elle procure tant sur le plan urbain et paysager, qu'humain. C'est une société d'interconnaissance avec ses contraintes bien sûr, mais aussi 20

cette humanité dans les rapports. Les individus que l'on rencontre, avec lesquels l'on joue, avec lesquels l'on échange, sont très concrètement situés dans une famille, une filiation, un milieu social ou associatif et il est assez aisé de repérer leur rôle social dans la cité. Ensuite, et en même temps, j'ai toujours ressenti un désir de connaître d'autres espaces, d'autres types de sociétés et de relations sociales Ce paradoxe s'est traduit à la fois par un constant désir de partir (Toulouse, Italie pour les études, nombreux séjours dans des pays étrangers quelquefois lointains, souvent dans le cadre de relations universitaires) et un constant désir de retour dans la niche originelle. Cette tension entre repli et désir d'ouverture est un paradoxe très commun lié à la bivalence, à la variabilité des êtres dans le temps. Néanmoins, ce contact jamais totalement rompu avec la « niche originelle », a pu être à l'origine, de façon sousjacente et progressive, d'un désir d'action dans cette ville familière. La thèse de troisième cycle: la découverte de l'action municipale Les orientations universitaires allaient amplifier cette tendance. Au retour du service militaire au titre de la coopération en Algérie (encore le désir d'ailleurs), mon souhait était de travailler dans le cadre de la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR). Un conseiller de cette éminente institution m'encouragea à réaliser d'abord une thèse de troisième cycle sur un thème de sociologie urbaine (La France avait alors a gérer l'accélération de l'urbanisation) et me mit en contact avec R. Ledrut, sociologue et directeur de recherches au CNRS à Toulouse. Le thème choisi avait trait à l'orga21

nisation de la vie collective dans ce qui constituait alors les nouveaux quartiers de Toulouse. Puis au cours d'une conversation sur la problématique de recherche, dévoilant à R. Ledrut mes origines figeacoises, il me suggéra de changer radicalement d'orientation et de par les facilités d'accès, de travailler sur le dynamisme collectif de ma ville natale; lui même étant préoccupé par cette thématique à un niveau plus général. De ce fait, un autre élément de détermination du futur se mettait en place et bordait un peu plus le chemin vers la vie publique locale. La bifurcation se situait très précisément au moment d'une conversation avec R. Ledrut qui aurait pu se cantonner aux problématiques des nouveaux quartiers toulousains. Sans aucun doute, avec le recul, le désir d'action locale naquit au moment où je plongeais dans l'analyse du niveau de dynamisme collectif de la petite ville, cette analyse nécessitant de très nombreux entretiens avec des agents, selon le vocabulaire de l'époque, variés (entrepreneurs, élus syndicalistes, associatifs, commerçants, etc.). La raison de ce choix: c'était affectivement ma ville et je percevais ou je pensais percevoir les potentialités d'action qu'elle recélait.

Une bifurcation décisive dans la trajectoire personnelle
La thèse de troisième cycle soutenue, la recherche d'un emploi devenait la priorité. Dans cet heureux temps où les diplômés avaient un certain choix, deux propositions me furent faites dans la région parisienne, l'une dans un bureau d'études urbaines, l'autre dans une grande société spécialisée dans les relations entre la formation et l'emploi. Le provincial que j'étais n'était en aucune façon fasciné par la perspective de cette migration. B. I<.ayser, directeur du Centre interdisciplinaire d'études urbaines de l'université de Toulouse-Le Mirai! qui 22

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