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La Confiance dans les chiffres

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452 pages
Cette enquête sur l’immense demande de quantification dans le monde moderne examine le développement des significations culturelles de l’objectivité depuis plus de deux siècles. Comment devons-nous tenir compte du prestige actuel des méthodes quantitatives et de leur puissance ?
La réponse habituelle est que la quantification est considérée comme souhaitable dans l’enquête sociale et économique depuis ses succès dans l’étude de la nature. Cette justification ne satisfait pas Theodore Porter.
Pourquoi, demande-t-il, le genre de succès obtenus dans l’étude des étoiles, des molécules ou des cellules devrait-il être un modèle attrayant pour la recherche sur les sociétés humaines ? Et d’ailleurs comment faut-il comprendre l’omniprésence de la quantification dans les sciences de la nature ? À son avis, nous devrions diriger notre regard dans la direction opposée : en comprenant l’intérêt pour la quantification dans les affaires, le gouvernement et la recherche sociale, nous apprendrons quelque chose de nouveau sur son rôle dans la psychologie, la physique et la médecine.
S’appuyant sur un large éventail d’exemples issus des laboratoires et du monde de la comptabilité, des assurances, de l’analyse coûts-avantages et du génie civil, Porter montre qu’il est « parfaitement faux » d’interpréter la rigueur quantitative de la science comme une tendance en quelque sorte inhérente à l’activité de cette dernière, sauf là où les pressions politiques et sociales imposent un compromis. En réalité, la quantification naît d’une tentative pour élaborer une stratégie d’impersonnalité permettant de résister aux pressions de l’extérieur. C’est dans un contexte culturel que l’objectivité prend son essor, la quantification devenant plus importante lorsque les élites sont faibles et les négociations privées suspectes, et que la confiance fait défaut.
Theodore M. Porter, professeur d’histoire des sciences à l’université de Californie, à Los Angeles, est l’auteur de The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900 (1986), et de Karl Pearson : The Scientific Life in a Statistical Age (2004). Il est membre de l’American Academy of Arts and Sciences.
Nouvelle préface de l’auteur.
Traduit de l’anglais par Gérard Marino.
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couverture

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par

 

Alain Segonds

pagetitre

Préface de l’auteur pour la présente édition

Il m’est particulièrement agréable de voir paraître Trust in numbers en traduction française car ma connaissance du français a eu au fil des ans une grande importance pour mes travaux. En 1979, quand j’ai commencé une thèse d’histoire sur les statistiques dans les sciences de la nature et les sciences sociales, mon directeur de thèse, Charles Gillispie, m’a immédiatement initié aux textes français sur l’histoire de l’usage électoral et judiciaire de la théorie de la probabilité. Je n’ai pas tardé à découvrir aussi sur un rayon de bibliothèque un recueil d’articles, Pour une histoire de la statistique, qui m’a aidé à comprendre que les recensements et les statistiques administratives sont aussi une part importante de l’histoire.

Trust in numbers était à l’origine une étude sur la quantification économique, ce qui m’a rapidement conduit à m’intéresser au rôle des ingénieurs d’État français, en particulier ceux du corps des Ponts et Chaussées. Ce projet nécessitait des recherches d’archives pour lesquelles Charles m’a alors indiqué les personnes à rencontrer. À mon arrivée à Paris pour un premier voyage d’études, j’éprouvais une certaine appréhension. Mais au lieu des savants froids et intimidants que des stéréotypes américains m’avaient amené à redouter, j’ai trouvé des personnes étonnamment chaleureuses, d’une grande gentillesse. Il y a eu d’abord Bernard Bru, un statisticien de formation aux impressionnantes connaissances en histoire, qui, dès qu’il a reçu ma première lettre, m’a téléphoné pour m’inviter à dîner chez lui puis m’a donné des indications sur les archives et les bibliothèques. À ma seconde visite, Éric Brian m’a pris en charge, m’offrant des conversations animées sur les domaines de la recherche auxquels nous nous intéressions tous deux, mais aussi des dîners chez lui et des conseils sur les sources. J’ai rencontré Antoine Picon à la bibliothèque de l’ancienne École des ponts et chaussées, rue des Saints-Pères. Il partageait volontiers avec autrui son savoir incomparable sur l’histoire du corps et de ses archives. Les lecteurs du présent livre trouveront d’abondantes preuves de ma dette envers les recherches et les intuitions de ces chercheurs français et de beaucoup d’autres. Je ne peux manquer de mentionner aussi Alain Desrosières, autour duquel s’était constituée une école d’historiens et de sociologues de la statistique et de la comptabilité. C’est spécialement grâce à lui que l’histoire et la sociologie de la statistique restent des domaines pour lesquels la connaissance du français est au moins aussi importante que celle de l’anglais, ce qui va à l’encontre de la tendance de notre époque au monolinguisme. Le mérite n’en revient pas seulement aux brillantes qualités des savants francophones mais aussi à leur capacité d’attirer l’attention du public en rappelant, dans la campagne du « statactivisme », les enjeux politiques des statistiques publiques.

Je dois ajouter que ce que je voyais comme une tradition spécifiquement française de la recherche sur l’histoire de la statistique ne l’était nullement aux yeux des savants auxquels je me référais. Je me souviens d’un débat à Paris, en 1992, au séminaire de Marc Barbut sur l’Histoire du calcul des probabilités et de la statistique, où je présentais mes idées – encore à l’état d’ébauches – sur l’objectivité quantitative, comme une synthèse des intuitions de certains savants, dont quelques Français présents dans l’assistance. Pendant la discussion, je me suis bientôt rendu compte qu’ils en étaient surpris et ne se pensaient certainement pas comme des alliés dans le cadre d’un mouvement savant particulier. Je suis sûr qu’ils avaient raison bien que mon point de vue extérieur ne fût pas complètement faux.

En tout cas, les savants français m’ont rendu la pareille en rattachant mon travail à un cercle que j’avais fréquenté. Alain Desrosières parlait souvent d’un « groupe de Bielefeld » qui avait été selon lui une importante source d’inspiration pour ses propres travaux. Bielefeld est une ville industrielle du nord de l’Allemagne où a été fondée après-guerre une excellente université, dotée d’un centre de recherche interdisciplinaire novateur, le ZiF. Un groupe hétérogène de spécialistes et d’hommes de science, venus de pays et de disciplines très variés, s’y est réuni pendant un an, de 1982 à 1983, pour débattre et mener des recherches sur l’histoire et la philosophie des probabilités et du hasard. Le groupe était animé par le philosophe Lorenz Krüger, dont l’idée audacieuse était d’examiner, dans la période de 1800 à 1930, le rôle croissant du hasard dans un large éventail de domaines scientifiques. Ces changements, suggérait-il, pouvaient être compris comme une révolution scientifique de grande ampleur, correspondant au schéma proposé par le célèbre livre de Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques. En ce qui concerne le sujet lui-même – le hasard, la statistique et la probabilité – notre inspiration venait surtout de Ian Hacking, qui avait publié en 1975 The Emergence of Probability et qui travaillait alors à The Taming of Chance (publié en 1980).

S’il s’est trouvé des participants pour croire que ces changements de grande envergure pouvaient être décrits comme une mutation intellectuelle générale, ils n’ont guère été nombreux, et même Lorenz Krüger a bientôt commencé à abandonner ce point de vue. Cependant, tous étaient intrigués par les interactions entre disciplines et entre lieux différents. Le ZiF considère aujourd’hui ce projet, à juste titre, comme un brillant succès. Il a abouti à la publication d’un recueil d’articles, The Probabilistic Revolution (1987), en deux volumes, suivi par une synthèse collective, The Empire of Chance (1989). Au début de 1982, j’avais fini ma thèse de Ph.D. juste à temps pour que ma participation soit acceptée quand les organisateurs ont reçu une subvention supplémentaire. Le groupe est resté à mes yeux (dès alors et encore aujourd’hui) extrêmement divers. Les grandes lignes de mon livre, The Rise of Statistical Thinking (1986), étaient déjà tracées pour la plupart et n’ont nullement été remaniées en profondeur par l’année à Bielefeld. Certains d’entre nous, cependant, commençaient à réfléchir à la relation des statistiques avec l’objectivité en tant que valeur publique et idéal scientifique. Au chapitre 7 (« Numbers Rule the World ») du livre collectif, Empire of Chance, Lorraine Daston et moi-même avons esquissé ce que cela pourrait signifier. Par la suite, chacun de nous l’a développé à sa manière dans d’autres écrits. Cela a été l’une des origines de Trust in Numbers. Je me suis efforcé d’y incorporer des éléments provenant de différentes sources, en particulier les points de vue français que je trouvais si stimulants et un courant de recherche de la London School of Economics sur la sociologie de la comptabilité.

Tout en réfléchissant à la manière d’écrire sur l’histoire de la quantification, du calcul et de la statistique, je devais résoudre deux problèmes : définir précisément mon sujet et trouver des sources qui lui ouvriraient un champ d’investigation fructueux. Même les chapitres plus théoriques de la première partie du livre confrontent constamment leurs formulations plutôt théoriques avec des situations spécifiques où elles sont pertinentes. Dans ce but, j’ai souvent puisé dans les recherches d’autres savants, même si j’ai parfois brossé de petits tableaux à partir de sources primaires, sur des sujets particuliers tels que la normalisation biologique. Ceux-ci n’ont jamais seulement valeur d’exemples mais permettent toujours d’approfondir le sujet. Je n’ai jamais été favorable à l’idée que les historiens devraient simplement tirer leurs perspectives théoriques d’autres disciplines. Explorer un problème concret d’histoire donne l’occasion d’une réflexion nouvelle et souvent l’exige. Je n’ai pas commencé bien entendu par une tabula rasa, cependant de nombreuses idées de ce livre sont nées d’une réflexion sur la dynamique et les conséquences des situations historiques que j’essayais de comprendre. Les divers exemples de la première partie du livre ouvrent la voie, dans la seconde, à un examen approfondi du cas des comptables et de celui plus spécifique des ingénieurs d’État français et américains.

Un des moments les plus importants de la formulation du sujet a été celui où j’ai pris conscience que l’idéal d’objectivité impersonnelle, mécanique et soumise à des règles, n’était pas tiré de la physique ou d’une autre science de la nature. Le problème de l’objectivité apparaît de la manière la plus claire et la plus intéressante dans les domaines qui sont vulnérables aux contestations extérieures, par exemple lors des auditions judiciaires et administratives ou des confrontations avec le public. Je soutiens que l’objectivité « mécanique » ou obéissant à des règles est moins l’aboutissement de la science triomphante, de la physique ou de l’astronomie, qu’une manœuvre défensive pour parer à une menace. Les ingénieurs américains dépendaient de l’analyse économique pour convaincre les opposants que leurs décisions n’étaient pas le fruit d’une corruption par des groupes d’intérêts mais étaient dictées par les chiffres, ou du moins que l’agence fédérale agissait de manière rigoureuse et désintéressée. C’était, bien souvent, moins de vérité qu’on avait besoin que de normalisation. J’évoque en ce sens un « culte de l’impersonnalité ». Staline et Hitler sont célèbres pour le culte de la personnalité qu’ils ont suscité, exigeant presque d’être adorés, et beaucoup de dictateurs de nations moins puissantes ont essayé de les imiter. Au moment où j’écris cette préface, cet état d’esprit semble prospérer de nouveau. La vénération de l’impersonnalité s’en distingue radicalement, car elle implique un sens du pouvoir qui n’est ni prétentieux ni emphatique, mais humble et effacé. Ce sens du pouvoir, comme celui sur lequel Michel Foucault met l’accent, agit de l’intérieur. Dans les situations que j’ai étudiées ici, il est souvent empêtré dans ses propres contradictions. Un de mes grands plaisirs, pendant la phase de recherche et d’écriture de ce livre, a été de découvrir que les répliques échangées lors de procédures bureaucratiques laissaient souvent transparaître, sous une apparence de morne ennui, un humour digne d’une fine comédie absurde. Il n’y manquait pas toutefois une dimension tragique. La raison publique doit-elle être déchirée entre respect méthodique des règles et démagogie grossière ? La confiance dans les chiffres, telle que je la décris ici, signifie le rejet de l’interprétation, si ce n’est sa suppression pure et simple. En réalité, l’interprétation est une nécessité indépassable.

Trust in Numbers a reçu un accueil tout à fait favorable, pour un ouvrage savant, dès sa première publication. Le premier tirage a été rapidement épuisé et le livre a reparu en édition économique. Il n’a pas trouvé tout de suite sa place dans une discipline particulière sauf, peut-être, dans le domaine multidisciplinaire qu’on appelle « Science, technique et société » ou « Science and Technology Studies » (STS). Les historiens des sciences s’intéressaient aux perspectives qu’il ouvrait sur l’objectivité, mais pas tellement, du moins au début, à son véritable sujet, les interactions de diverses formes de quantification. Les historiens de l’économie, qui dans les années 1990 se concentraient encore sur la théorie ou la méthodologie de l’économie, commençaient tout juste à prêter plus d’attention aux aspects empiriques et statistiques de leur discipline, grâce surtout aux brillants travaux de Mary Morgan, qui avait participé au projet de Bielefeld. À partir du nouveau millénaire, mon livre a trouvé un public dans différentes sciences sociales, surtout en sociologie puis en anthropologie, et dans les publications savantes des professions médicales, de l’enseignement ou des affaires. L’intérêt suscité par le livre a été au moins aussi grand à l’étranger qu’aux États-Unis. L’aspect le plus satisfaisant pour moi est qu’il a continué à se vendre et à être lu. Si le nombre de citations signifie quelque chose, il évolue au cours du temps selon une courbe ascendante. Google montre autant de citations en 2016 que pendant les huit ans qui se sont écoulés de sa publication à 2002. La première traduction, en japonais, est parue en 2014, et celle en français est la seconde.

En tant qu’auteur, je suis bien sûr curieux de savoir qui lit et cite mon livre, et pourquoi. Je soupçonne qu’une des raisons de la lenteur avec laquelle les citations augmentaient au début, a quelque chose à voir avec son statut disciplinaire ambigu. Je suppose, cependant, que le principal facteur consiste dans les conditions de plus en plus politiques de la quantification. En 1995, il me semblait que le genre d’objectivité que je décrivais, le renoncement au jugement de l’expert, commençait à décliner dans les disciplines sociales à mesure que leurs praticiens prenaient de l’assurance. Je supposais aussi, en me fondant sur le contraste que j’avais mis en évidence entre le corps des Ponts et Chaussées et son équivalent américain, le corps des ingénieurs de l’armée, que la demande d’une quantification soumise à des règles était plus impérieuse aux États-Unis et que la bureaucratie européenne, plus protégée, en avait moins besoin. Cette prévision s’est révélée tout à fait fausse. Divers accords internationaux, signés pour beaucoup d’entre eux par l’Union européenne, ont amélioré le rôle des chiffres à l’occasion d’efforts d’unification et de normalisation. La création de bases de comparaison pour les écoles, les hôpitaux et diverses autres institutions est aujourd’hui encouragée de toutes parts. Les hommes de science et les spécialistes tendent eux-mêmes, semble-t-il, à évaluer les membres de leur communauté d’après le nombre de publications, le nombre de citations et les facteurs d’impact, et à se dispenser complètement de lire leurs travaux ou de juger leur qualité.

L’intérêt contemporain pour les normes et les indicateurs, lié à ce qu’on appelle souvent la « gouvernance néolibérale », a aussi encouragé un souci des chiffres. Certains de ces chiffres standard ont été sévèrement critiqués ces dernières années, telle la fameuse mesure, depuis longtemps obsolète, de la production économique nationale, le PIB (produit intérieur brut), fort peu soucieuse de travaux domestiques, de durabilité environnementale et de bien public. Simultanément, le big data a eu une croissance fulgurante et les algorithmes sont devenus des objets de vénération. L’algorithme est un substitut de la compréhension, une base pour prendre des décisions sans avoir besoin de réelles connaissances. J’observe ces changements d’un œil évidemment sceptique. Je ne pense pas, toutefois, que nous devrions nous tirer d’affaire sans mesures ni algorithmes, mais seulement que nous devrions les regarder comme complémentaires – et dépendants – du jugement humain, plutôt que comme des solutions pour le remplacer.

Quoi qu’il en soit, ceux qui font la critique du « meilleur des mondes » des chiffres, et même certains de ses promoteurs, s’intéressent à présent à ses triomphes et ses imperfections, son arrière-plan et ses perspectives, et jusqu’à ses ironies. Mon livre poursuit ainsi sa carrière et semble attirer un public de plus en plus nombreux. Mon lecteur idéal, même s’il s’irrite parfois, rira souvent. Quand les choses vraiment importantes paraissent arides et ennuyeuses, quelque chose d’amusant, d’une drôlerie souvent irrésistible, est en train de se passer peut-être à peine sous la surface. Je fais de mon mieux pour y emmener mes lecteurs.

Theodore M. PORTER
5 février 2017

Préface de l’auteur (1995)

La science, aujourd’hui, est communément considérée avec un mélange de crainte et d’admiration. Jusqu’à une date très récente, pourtant, les historiens des sciences de langue anglaise étaient plus susceptibles de lui reprocher ses prétentions que de craindre son pouvoir. Le reproche, en l’occurrence, naissait de la vénération. Karl Popper et Alexandre Koyré, qui ont donné forme en particulier à partir des années 1950 à de brillantes traditions en philosophie et en histoire des sciences, s’accordaient pour dire que la science avait pour objet des idées et des théories. Koyré donnait la priorité à l’expérience de pensée sur le travail des mains et des instruments et se demandait, dans un texte fameux, si Galilée avait jamais fait la moindre expérience. Popper admettait que l’expérimentation pouvait réfuter les théories mais considérait que la tâche essentielle était d’articuler la théorie de manière adéquate. L’expérimentateur n’avait rien d’autre à faire qu’exécuter ce que dictait cette dernière. Tous deux célébraient la science comme un modèle d’accomplissement intellectuel et philosophique. Aucun ne donnait de raison de penser qu’elle puisse avoir quelque rapport avec la technologie. Et l’imagination hiérarchique de l’historien ou du philosophe des sciences pouvait encore moins concevoir que les sciences sociales aient un véritable pouvoir.

Ce problème des relations de la science avec la technologie a largement inspiré la vive controverse (qui paraît aujourd’hui sans objet et dépourvue de cohérence) sur les mérites relatifs des explications « externes » ou « internes » du changement scientifique. Plutôt que d’ouvrir le débat, la plus grande partie de la profession tenait pour acquis que la science avait des liens extrêmement lâches avec le monde pratique de l’ingénierie, de la production et de l’administration. Rétrospectivement, je peux voir que j’ai eu amplement l’occasion au cours de mes études de me faire une opinion plus judicieuse. Mes professeurs ont su voir avant moi qu’il serait trop restrictif de concevoir l’entreprise scientifique comme la recherche de théories. Je crois cependant que, parmi les historiens des sciences de ma génération, je n’étais pas le seul à penser que le lien couramment admis de la science et de la technologie ou de la science et de l’expertise administrative impliquait quelque chose de fondamentalement spécieux, et que ces connexions supposées faisaient un honneur immérité à chacune de ces entreprises en faisant paraître la science plus pratique et ses « applications » plus intellectuelles que ni l’une ni les autres ne le sont vraiment.

C’est une critique de ce genre qui sous-tendait la formulation originale de ce projet. J’envisageais d’examiner l’histoire de l’économie néo-classique, la discipline la plus mathématique des sciences sociales – peut-être même la plus mathématique de toutes les disciplines. L’économie estime au plus haut point ces mathématiques suprêmement abstraites, et pourtant les économistes entretiennent l’image d’une discipline qui a la capacité de dire aux entreprises et aux gouvernements comment gérer leurs affaires plus efficacement. Je comptais montrer à travers une analyse des relations de l’économie avec la politique que l’économie universitaire était une sorte de sport, sans aucune incidence sur la pratique de l’économie.

Ce n’est pas le livre que j’ai écrit. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que l’économie néo-classique avait eu dans ses rangs beaucoup de critiques qui étaient mieux informés que je n’étais susceptible de le devenir. Je me suis aussi aperçu que l’économie est une discipline mettant en jeu une plus grande variété d’outils, de buts et de pratiques que je ne l’avais cru, et même si je pense toujours qu’il serait nécessaire de faire un examen plus approfondi des relations entre les mathématiques de l’économie et les pratiques sur lesquelles s’appuient les prévisions économiques et les conseils stratégiques, je ne suis pas à même de l’entreprendre. En tout cas, mon soupçon antérieur, selon lequel les mathématiques et la politique étaient presque indépendantes, n’était pas vraiment la meilleure manière de formuler un projet d’histoire. Sa justesse eût été encore plus fâcheuse que ses faibles fondements. Si, en effet, les mathématiques néo-classiques étaient sans rapport avec le monde économique, mon histoire des relations entre l’économie et la politique se réduirait à l’histoire d’une chose inexistante.

J’ai donc abordé le problème par une autre voie. L’interpénétration de la science et de la technologie, je l’admets à présent, est indéniable, en particulier au XXe siècle. Celle des connaissances sociales et de la politique sociale ne l’est qu’un peu moins. Comment pouvons-nous rendre compte du prestige et de la puissance des méthodes quantitatives dans le monde moderne ? La réponse habituelle, que donnent aussi bien les défenseurs que les critiques, est que l’enquête sociale et économique a commencé à souhaiter la quantification à la suite des succès obtenus par celle-ci dans l’étude de la nature. Mais c’est une justification qui ne me satisfait pas. Elle n’est pas tout à fait sans fondement mais elle élude des questions cruciales. Pourquoi le genre de succès obtenu dans l’étude des étoiles, des molécules ou des cellules devrait-il devenir un modèle attrayant pour la recherche sur les sociétés humaines ? Et d’ailleurs, comment devons-nous interpréter la presque omniprésence de la quantification dans les sciences de la nature ? J’entends montrer dans ce livre l’avantage qu’il y a à chercher l’explication dans la direction opposée. Quand nous commencerons à comprendre l’attrait irrésistible de la quantification dans les affaires, le gouvernement et la recherche sociale, nous aurons aussi appris quelque chose de nouveau sur son rôle dans la chimie physique et dans l’écologie.

Mon approche consiste à considérer les chiffres, les courbes et les formules avant tout comme la base de stratégies de communication. Ils sont étroitement liés à des formes de communautés et par conséquent à l’identité sociale des chercheurs. Affirmer cela n’implique pas que leur description des objets n’a aucune validité ou que la science pourrait tout aussi bien se passer d’eux. La première affirmation est manifestement erronée, tandis que la seconde est absurde ou vide de sens. Cependant, seule une infime proportion des chiffres et des expressions quantitatives partout répandus dans le monde d’aujourd’hui a des prétentions à incarner une loi de la nature, ou même à fournir des descriptions complètes et exactes du monde extérieur. Ils sont imprimés pour transmettre des résultats sous une forme familière, normalisée, ou pour expliquer comment un travail a été fait, d’une manière qui peut être comprise n’importe où. Ils résument commodément une multitude d’événements et de transactions complexes. Pour communiquer, on dispose également de langues vernaculaires. Quelle est la particularité du langage de la quantité ?

Ma réponse à cette question cruciale est en somme que la quantification est une technologie de la distance. Le langage des mathématiques est fortement structuré et obéit à des règles strictes. Il exige de ceux qui l’utilisent une discipline sévère, qui est à peu près uniforme sur la majeure partie du globe. Cette discipline ne s’est pas installée automatiquement et, dans une certaine mesure, c’est l’aspiration à une discipline sévère, en particulier dans l’enseignement, qui a donné forme aux mathématiques modernes1. En outre, il arrive souvent que la rigueur et l’uniformité des techniques quantitatives disparaissent presque complètement dans un cadre relativement privé ou informel. Dans leurs usages publics et scientifiques, cependant, les mathématiques (peut-être plus que la loi) ont longtemps été presque synonymes de rigueur et d’universalité. Les règles de la collecte et du traitement des chiffres étant largement partagées, ceux-ci peuvent être aisément transportés par-delà les océans et les continents et utilisés pour coordonner des activités ou régler des différends. Chose plus importante, peut-être, le fait de s’appuyer sur des chiffres et des traitements quantitatifs rend moins nécessaires la connaissance intime et la confiance de personne à personne. La quantification est bien adaptée à une communication qui franchit les limites d’un lieu ou d’une communauté. Un discours hautement discipliné aide à produire un savoir indépendant des individus qui le créent.

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