LA CONJUGALITE

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L'auteur a voulu jeter un autre regard sur l'amour et plus particulièrement sur l'amour associé au projet conjugal. Ce livre est motivé par la confusion affectant le discours moderne sur l'amour et le couple. La promesse traditionnelle de fidélité et de pérennité paraît, à certains, une démarche obsolète, à d'autres, un pari. C'est le nouveau défi amoureux. Ce livre est basé sur l'observation de la vie quotidienne, sur les joies et les souffrances rencontrées chez l'homme de tous les jours.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296408975
Nombre de pages : 224
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LA CONJUGALITÉ
Le nouveau défi amoureux

Collection Émergences dirigée par Françoise Carlier et Michel Gault
L'émergence foisonnante des sciences humaines et sociales a bouleversé l'univers conceptuel trop exclusivement fondé sur les sciences de la nature et sciences exactes. Il importe désormais de bien gérer les effets d'un tel bouleversement. C'est ainsi que la collection Émergences veut baliser le champ illimité des recherches et des questions. Elle est constituée d'ouvrages de référence mais aussi d'essais d'écrivains chevronnés comme de jeunes auteurs. A la qualité scientifique elle tient à allier la clarté d'expression.

Dernières parutions
Denise MOREL, Porter un talent, porter un symptôme. Claude NACHIN, Le Deuil d'amour. Hélène PIRALIAN, Un Enfant malade de la mort, Lecture de Mishima, Relecture de la paranoïa. Alexandra TRIANDAFILLIDIS, La Dépression et son inquiétante familiarité, esquisse d'une théorie de la dépression dans le négatif de 1'œuvre freudienne. Benoît VIROLE, Figures du silence. Heitor Q'DDWYER DE MACEDO, De l'Amour à la pensée, La psychanalyse, la création de l'enfant et D. W. Winnicott. Gérard GUILLERAULT, Le corps psychique. Essai sur l'image du corps selon Françoise Dolto. Pierrette SIMONNET, Le conte et la nature. Essai sur les médiations symboliques. Daniel ROQUEFORT,Rôle de l'éducateur. Liliane F AINSILBER,Eloge de l'hystérie masculine. Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse. Danièle COGNECSOUBIGOU,Le tabagisme et ses paradoxes. Nicole BERRY, Le présent de l'analyse. Françoise LUGASSY, Les équilibres pulsionnels de la période de latence. Marie-France DUFOUR, Inceste et langage: l'agir hors de la loi. Françoise LUGASSY, Première immersion en psychanalyse, 1999. Liliane FAINSILBER,La place des femmes dans la psychanlyse, 1999. (Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8989-3

Paul Jonckheere

LA CONJUGALITÉ
Le nouveau défi amoureux

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur: Phénoménologie et analyse existentielle (1986) éd. De Boeck Université, 2ème Bruxelles, 1989 Passage à l'acte - De Boeck Université. Paris, Bruxelles, 1998.

A Emmanuel Levinas qUIInspIra ces pages Et à celle qui dans la clairière les pré-texta.

Introduction

Ce livre, consacré à l'amour et au couple, a pour objet l'étude de la nature profonde - de l'essence - de l'amour et, plus particulièrement, de l'amour associé au projet conjugal. On n y trouvera pas de description de la vie quotidienne du couple, de ses passions, de ses tourments. On n'abordera pas davantage les déterminants culturels ou socioéconomiques de l'union conjugale, car on ne manque pas d'analyses pénétrantes concernant les phénomènes qui ont bouleversé au cours des dernières décennies, la conduite amoureuse. Beaucoup d'auteurs ont abondamment documenté l'idéologie régnante mettant l'accent sur l'individu tout en célébrant l'émancipation affective, sexuelle et économique de la felnme ,. beaucoup d'autres ont souligné le succès de l'union libre. Ce livre s'écarte aussi de l'approche biologique et de l'approche psychanalytique. Celles-ci ont fait l'objet, principalement dans les pays de langue française, d'une somme considérable d'ouvrages parfaitement documentés auxquels s'ajoutent, chaque année, de nouveaux écrits. Et pourtant, ces approches présentent, au-delà de leur richesse, un défaut commun, celui de se limiter à aborder l'amour au niveau factuel: biologique, psychanalytique ou socio-économique, au lieu de l'étudier au niveau de son
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essence. En d'autres mots, réponse est donnée à la question: quels sont les facteurs qui, agissant au niveau du corps, de l'inconscient ou de la société, amènent un sujet à rechercher un(e) partenaire pour une union durable. Mais la question est éludée lorsqu'il s'agit de préciser, au niveau conscient, quelle est la motivation, le sens, l'essence du projet amoureux. Chaque jour, des couples se promettent de s'aimer toute la vie, intensément: HMême la mort ne nous séparera pas!" Comment interpréter cette promesse? On en décrit avec sagacité les déterminants hormonaux et sexuels, la part de conformisme social, les convictions religieuses. Mais nous sentons bien que l'essentiel se situe ailleurs, dans cette zone incertaine de l'être qu'on appelle l'imaginaire. L 'homme est le voyageur de l'impossible. Né de terre inconnue, vivant de façon précaire sur un volcan pulsionnel, menacé par les éléments, par la famine et par la guerre, I 'homme poursuit inlassablement la quête de ses rêves. L'un d'eux s'appelle l'amour - et il continue à hanter ses nuits. J'ai voulu analyser ce rêve, ses origines, sa nature, et plus particulièrement, celle de l'amour s'inscrivant dans la durée. Dans un style dont il a le secret, André Comte-Sponville écrit: HL'amour, s'il naît de la sexualité, comme le -veut Freud et comme je le crois volontiers, ne saurait s y réduire,

et va bien au-delà, en tout cas, de nos petits ou grands désirs
érotiques» 1. Décrire l'au-delà de nos désirs érotiques, tel est le défi que j'ai voulu relever.

Comte-Sponville A. - Petit traité des grandes vertus. univ.France, p. 293. Paris, 1995. 10

Presses

Je propose, afin de concrétiser cette approche, une nouvelle définition du mot conjugalité. Ce terme n'est employé jusqu'à présent que dans un sens descriptif 2 . Or, dans notre langue, on utilise le suffixe -ité pour évoquer les propriétés ou le fondement d'un phénomène psychologique ou physique. J'utilise conjugalité pour désigner l'essence du projet conjugal et notamment l'aspiration profonde, apparue depuis plusieurs millénaires, à réaliser une union durable, s'appuyant sur une attirance commune, sur la promesse de fidélité et de pérennité, sur le désir de fonder une famille. On la retrouve, en ce siècle de crise, de façon inattendue et paradoxale, sous une autre forme: alors que les divorces sont en augmentation croissante, on voit réapparaître, parmi les partisans de l'union libre, une proportion importante de couples qui accordent une valeur à la promesse de fidélité et de durée. Plusieurs, plus tard, se marient ... L'Europe ne fait qu'imiter ainsi d'anciennes traditions déjà présentes dans l'Egypte antique, toujours vivantes et universellement répandues. La conjugalité aimante, l'aspiration à la durée, l'idée d'aimer amoureusement, selon l'expression de Chouraki, émaneraient-elles d'une disposition originaire et spécifique de I 'Homme? Ce livre vise à étudier la nature de cette disposition. On peut supposer, dans une première approche, que la conjugalité aimante repose sur des attirances et des options communes, un style de vie semblable, une disposition envers l'autre, sinon altruiste du moins bienveillante. Sans minimiser l'influence de la culture ou des convictions religieuses, et sans exclure le besoin de sécurité, il paraît
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Le mot conjugalité n'a pas encore droit de cité dans le Robert. Le Petit Larousse propose, depuis son édition de 1999, cette définition: « état de conjoint, vie conjugale». Je relève des mots analogues dans d'autres langues: conygalidad en espagnol, Ehelichkeit en allemand. Il

évident qu'au sein de ce projet, l'amour et l'estime de l'autre prévalent, au moins en partie, sur les besoins; l'autre se sent aimé pour ce qu'il est vraiment; l'idée de durée et de stabilité l'emporte sur la passion. On peut supposer enfin, un espoir commun de fonder une famille et un sentiment de responsabilité partagé envers l'enfant. Toutes ces conditions réunies amènent un homme et une 'femme à unir leur existence, à vivre à deux et de façon exclusive pour une période indéterminée, censée ne prendre fin qu'à la mort. Ainsi définie, la conjugalité se concrétise dans la civilisation occidentale principalement sous la forme du mariage, union légalisée et souvent confirmée par un acte religieux. Le terme de conjugalité peut cependant être pris dans un sens assez large; il n'exclut pas certaines unions qui n'ont pas été sanctionnées institutionnellement pour autant que celles-ci incluent les trois dimensions fondamentales du mariage: la promesse de fidélité, la promesse de pérennité, l'ouverture à l'enfant. Etendre le terme de conjugali~é à des unions dépourvues de ces trois dimensions exposerait à une confusion dans les termes. Une difficulté pour une telle étude, et non des moindres, réside dans le fait que le mariage a subi, au cours des dernières décennies, des mutations nombreuses et diverses. On a avancé, pour expliquer la crise actuelle, des motifs d'ordre culturel, religieux et surtout, socio-économique. Le mariage n'est plus ressenti par la femme comme une protection, encore moins comme une obligation, mais souvent, comme une limitation de sa liberté. Certains prédisent la disparition de l'institution du mariage; d'autres pensent que, dégagé des pressions d'un autre âge, il pourra se maintenir, et même s'afffirmer, sous 12

une forme plus lucide et plus libre. Quoi qu'il en soit, viser un tel projet apparaît dans l'ambiance actuelle, aux yeux de beaucoup, comme un pari, voire comme un nouveau défi amoureux. La question de départ peut dès lors être reformulée avec plus de précision: comment définir, comment décrire l'amour qui sous-tend ce pari? Pour le distinguer de l'union libre, des passades ou de l'errance amoureuse, on le désignera dans ce livre par les termes: conjugalité aimante, temporalité partagée ou amour vécu comme durée. La méthode utilisée pour étudier ce projet - la méthode phénoménologique - s'éloigne de la façon habituelle d'aborder l'amour et le couple. Elle requiert du lecteur une attention soutenue car il se verra privé des repères qui lui sont plus familiers: la biologie des passions, le jeu des hormones, les pulsions inconscientes. Elle exige un temps de réflexion, voire une pause, pour revivre notre propre vécu. Et pour comprendre l'interrogation des jeunes, leurs hésitations, leur révolte et leur désir. Autant de raisons qui m'amènent à prolonger cette introduction par quelques éclaircissements.

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AVANT-PROPOS

Rêver un impossible rêve Porter le chagrin des départs Brûler d'une possible fièvre Partir où personne ne part Aimer jusqu'à la déchirure

Aimer même trop, même mal
Tenter sans force et sans armure D'atteindre l'inaccessible étoile. Jacques Brel, « La Quête ».

Cerner la nature profonde du projet amoureux n'est pas une tâche aisée, elle aborde un domaine complexe et sensible, lourd d'implications personnelles, affectives et éthiques. Je voudrais apporter, à titre préliminaire, quelques informations concernant les options théoriques et méthodologiques de ce livre. Quelle est la position de l'auteur face au discours ambiant sur l'amour et le couple? Ce livre apporte-t-il, par rapport à ce discours, un nouvel éclairage? Ne recèle-t-il pas, sous le couvert d'une analyse objective, des velléités moralisantes? Il me paraît utile enfin, de donner quelques éclaircissements quant aux sources et la méthode utilisée.
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Illusion ou promesse Le discours actuel sur l'amour et le couple est dominé, dans les pays francophones, par plusieurs concepts psychanalytiques. Si l'on m'interroge sur ma position face à cette approche, je réponds sans ambages que je crois à la psychanalyse. J'y dois l'essentiel de ma formation personnelle de thérapeute; je suis convaincu qu'elle apporte à l'ensemble des sciences humaines une somme incontournable de connaissances. Mais la richesse de cet apport n'exclut pas d'autres éclairages et notamment, l'éclairage phénoménologique. Car psychanalyse et phénoménologie ne s'opposent pas ni ne se complètent: parlons plutôt d'une fécondité mutuelle. Les découvertes de la psychanalyse, dans le domaine affectif et sexuel, sont en effet d'une grande richesse. C'est grâce à elle que nous connaissons mieux aujourd'hui la préhistoire du lien amoureux ainsi que ses déterminants inconscients. Mais le poids de ces déterminants est devenu, dans le discours psychanalytique, progressivement écrasant. L'amour, en l'occurrence, se voit souvent dépouillé de sa part de liberté, d'invention et de partage. Tout comme on a pu parler dans des domaines connexes d'une déconstruction du Sujet, on risque d'assister à une déconstruction de l'amour, aggravant, en ce siècle du soupçon, une tendance générale au scepticisme. Cette méfiance s'articule autour de plusieurs thèmes qu'il me paraît important d'évoquer brièvement. Un premier thème, le thème de l'égoïsme, s'appuie sur l' œuvre de Jean-Paul Sartre, et notamment sur l'Etre et le 16

néant: "Chacun des amants est entièrement captif de l'autre en tant qu'il veut se faire aimer de lui à l'exclusion de tout autre (...). Ce qu'il exige, en effet, c'est que l'autre, sans chercher originellement à se faire aimer, ait une intuition à la fois contemplative de son aimé comme la limite objective de sa liberté". D'où une aliénation en miroir: "Chacun veut que

l'autre l'aime" 3 ... Cette affinnation est reprise en force par
la psychanalyse: son scepticisme face aux variantes modernes de l'amour courtois, de l'amour chevaleresque ou de l'amour absolu, l'amène à en dénoncer la culpabilité inconsciente, le désir de possession, ou encore à y déceler la prétention paranoïaque d'un idéal impossible. Autre thème: la recherche du complément. Ce fut Aristophane, poète et philosophe comtemporain de Platon, qui, le premier, lança l'hypothèse, en racontant au Banquet la parabole des androgynes, êtres en fonne de sphère pourvus de quatre membres et d'un double appareil génital. Zeus les aurait coupés en deux: "C'est depuis lors que l'amour mutuel est inné aux hommes (...) chacun va cherchant l'autre moitié de sa pièce"4. Beaucoup d'auteurs soulignent de nos jours que l'amour est, dès l'origine, associé à la haine. Les psychanalystes d'enfant insistent sur les relations ambiguës entre le jeune enfant et sa mère. Lacan surenchérit autour d'un néologisme spécialement créé à cet effet: l' hainamoration. Quant à Nicole Jeammet, elle propose un éloge de la haine. La haine continne la différence et rend possible le deuil de la complétude; elle est la composante nécessaire d'une relation amoureuse saine. Si l'agressivité est reconnue et mise à la
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Sartre J.P.- L'Etre et le néant. Gallimard. Paris, 1943. Platon - Le Banquet. Trad.fr. P.Boutang. Hermann. Paris, 1972 17

disposition du Je conscient, elle aidera le sujet à renoncer à ses fantasmes régressifs 5. Cette idée d'une haine toujours présente dans l'amour, comme un cancer, est certes fondée mais elle est amplifiée avec outrance par les médias. La haine s'en trouve glorifiée: l'amour est possessif et destructeur; la haine, elle, respecte l'altérité de l'autre... L'hésitation s'accroît depuis qu'une autre affirmation se fait insistante: l'amour est un leurre, l'objet de ['amour n'est pas ['objet du désir. Ovide, en observateur perspicace des conduites amoureuses, avait déjà noté avec une pointe d'ironie: "Ce qu'elle demande, elle craint de l'obtenir; ce

qu'elle ne demande pas, elle le souhaite" 6. Commentaire de
Krajzmann : "C'est dans l'aire de la tromperie que s'installe l'amour, apte à convaincre l'autre qu'il est en mesure de me compléter, alors même que ce qui me manque lui fait tout aussi défaut,,7. Un cinquième thème est nettement plus dérangeant. S'appuyant sur le célèbre aphorisme: Je est un autre, certains avancent que non seulement l'amour, mais le désir lui-même est un concept fallacieux. Les commentaires d'Alphonse De Waelhens sont très éclairants à ce sujet. Si l'on affirme que l'homme n'est rien au sens où l'on dit que la table est ronde, qu'il ne parle que pour se signifier luimême, que le discours demande, pour qu'il soit vrai, à être

5 Jeammet N. - La haine nécessaire. Presses univ.France. Paris, 1989. 6 Quod rogat ilia, timet, quod non rogat, opta t, in: Ovide - Ars Amatoria (L'art d'aimer ). Trad froH. Bomecque. Les Belles Lettres. Paris, 1983.

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Krajzmann M.M. - La place de l'amour en psychanalyse. Point hors
ligne. Paris, 1986 18

reconnu par l'autre, on en arrive à considérer que toute rencontre équivaut à une "illusion mortelle "8. On touche ici plusieurs questions fondamentales et complexes, qui ont suscité maint débat passionné. Certains propos de Lacan, Krajzmann et autres Sibony, par exemple, sont particulièrement inquiétants: « C'est dans l'aire de la tromperie que s'installe
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l'amour»

« En réalité, on ne s'aime pas» 10 «Aimer, c'est essentiellement, vouloir être aimé (..). L'amour intervient dans sa fonction ici révélée (dans l'effet du transfert) comme essentielle, dans sa fonction de tromperie» Il «Nous sommes bien tous d'accord que l'amour est

uneforme de suicide»

12.

Ces affirmations sont largement relayées par d'autres auteurs. Un exemple récent: on peut lire, dans un livre adressé à la jeunesse universitaire, ce commentaire de Roland Jaccard: « Vouloir des enfants, c'est vouloir se venger de son passé. C'est pour la femme faire don à sa propre mère de sa haine et pour l'homme rivaliser avec son père ou avec Dieu dans le fantasme imbécile d'une postérité. Et c'est pour chaque couple un remède au désespoir. Quand
De Waelhens A. - La psychose. Essai d'interprétation analytique et existen tiale. Nauwelaerts, pp.167 -68. Paris, 1971. 9 Krajzmann - op.cit. p. 48 10 Sibony D. - L'amour inconscient. Grasset. Paris, 1983. Il Lacan 1. - Le Séminaire, livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil, pp. 228- 29. Paris, 1973. 12 Lacan 1. - Le Séminaire, livre L. Les écrits techniques de Freud. Seuil, pp. 233-99 . Paris, 1975. 19
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la vie a trompé nos attentes, quand on a renoncé à se créer soi-même, quand on pressent que tout est foutu, alors, plutôt que de se rendre à la morgue, on convie sa famille et ses proches dans un lieu plus sinistre encore, parce que plus kitsch: la maternité »13. Ce genre de propos conduisent à une impasse qu'il nous faut analyser. All you need is love! D'un côté, le climat médiatique moderne invite au projet amoureux avec frénésie: All you need is love! De l' autre, une vaste littérature, qui va de Sartre à Lacan, proclame que l'amour n'est que vanité, chimère et tromperie, car seul compte le Désir. Mais ce désir, tant magnifié, est soumis, lui aussi, à des discours soupçonneux, voire iconoclastes. Désirer oui, et voluptueusement, mais en assumant le fait que si le désir devait prendre une forme concrète, les mots «je t'aime» seraient adressés à un autre que l'autre par un autre que moi. Difficile de construire un projet commun sur de telles prémisses... Comment surmonter l'impasse? Je vois deux issues. La première nécessite une brève parenthèse théorique autour de la notion de réductionnisme. Reconnaissons d'abord que les affirmations évoquées ci-dessus ont leur part de vérité. La connaissance des mécanismes inconscients régissant la conduite amoureuse constitue, pour tout thérapeute, un apport incontournable. Leur étude a nécessité un postulat, un présupposé réducteur selon lequel la vie psychique serait
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Jaccard R. - La tentation nihiliste. Presses universitaires de France, p. 23. Paris, 1991. 20

entièrement déterminée par le corps et par l'inconscient. Or, il y a deux sortes de réductionnisme: le réductionnisme de méthode et le réductionnisme idéologique. Le premier est parfaitement valable, et nécessaire, pour la recherche ou pour la mise au point d'une stratégie thérapeutique. Mais on ne peut adopter d'emblée un point de vue réducteur lorsqu'on désire élaborer une conception de l'Homme. Ce serait sous-estimer son ouverture, ses potentialités latentes, sa nature profonde. Un tel réductionnisme serait idéologique, il occulte la part d'imaginaire, de créativité et de partage; il ignore les chants d'amour, il étouffe la voix du poète. Or, dans le domaine qui nous occupe, rien ne permet de réduire a priori l'amour à ses déterminants pulsionnels, biologiques ou sociologiques. En écartant les motivations conscientes du revers de la main, en érigeant le soupçon en attitude méthodologique et en affirmant a priori la primauté de l'inconscient sur le Je, on échoue à révéler ce qui fait, essentiellement, et l'humanité de l'homme, et l'irrésistible attrait de l'amour. La seconde issue se situe au niveau du nihilisme. Face aux propos désenchantés précités, il convient de faire une semblable distinction entre deux sortes de nihilisme. Grâce au regard lucide posé sur les hommes et les choses, le nihilisme peut constituer une table rase, tonique et salutaire. Il peut conduire, selon le mot de Michel Haar, à une « éthique positive »14. Mais il peut aussi être démotivant, subversif et destructeur. Face à cette impasse, ce livre propose un autre regard sur l'amour. Il invite à porter une égale attention à la part
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Haar M. - Par-delà le nihilisme. Nouveaux essais sur Nietzsche.
Presses univ. Fr., page 4, Paris, 1998. 21

de rêve et à la part libre, consciente et volontariste, du projet amoureux. Autrement dit: à supposer qu'un homme et une femme puissent s'affranchir des attaches du passé, à supposer que "être humain" veuille dire pouvoir dépasser le corps et canaliser ses pulsions, à supposer que culture signifie excédence, comment comprendre le défi amoureux? Plus particulièrement, comment décrire la nature profonde de cette forme d'union qu'il est convenu d'appeler, par opposition au mariage de raison, mariage d'amour? Comment décrire l'amour dont rêvent les jeunes; quel est le contenu implicite de leurs serments; que signifie, pour eux, poursuivre, avec Jacques Brel, «l'inaccessible étoile»? Ou encore, si, acculés dans leurs derniers retranchements, les théoriciens de l'amour accordaient quelque crédit à la thèse qui prévaut si souvent aujourd'hui: «l'amour n'existe pas », comment conviendrait-il de se représenter l'au-delà de l'amour?

Une «extrême solitude» ... Grâce à la littérature, à la philosophie et aux religions, nous disposons d'une source de réflexion quasi inépuisable. En l' occurence, nous sommes comblés par la profusion d'ouvrages remarquables par leur style, leur profondeur, leur sensibilité éthique. Néanmoins je voudrais émettre deux réserves. Ces ouvrages, des plus anciens aux plus récents, ont dans leur majorité pour objet l'amour au sens général de ce mot, et non pas, de façon spécifique, l'amour conjugal. De plus, les écrits contemporains trahissent souvent, on l'a vu, un profond désarroi. Un bref survol historique nous montre que l'amour conjugal est à peine effleuré, parfois même ignoré, dans les 22

grands textes de 1'histoire de la pensée. Le compte-rendu par Platon du Banquet 15 prend son appui, non pas sur le couple, mais sur l'amour entre hommes. Moins d'un siècle plus tard, Aristote ne consacre dans l'Ethique à Nicomaque 16 que quelques lignes à l'union conjugale, et l'éloge est plutôt mitigé. Sartre, plus près de nous, privilégie l'étude de l'altérité. Mais ses analyses ne nous sont pas d'un grand secours. Pour l'auteur de l'Etre et le Néant, "aimer est, dans son essence, le projet de se faire aimer"l? . Or, le présent ouvrage aboutira à la proposition inverse: pour beaucoup de couples, l'amour s'inscrit dans le partage et dans la durée. Certes, de nombreux jeunes se sentent inquiets, angoissés, parfois déchirés au fond d'eux-mêmes. Comme on le verra plus loin, certains expriment en des termes pathétiques leur sentiment d'être incapable d'aimer. Mais l'espoir persiste, ardent, impérieux, de réaliser un jour l' « impossible rêve». Heidegger analyse longuement, dans Etre et Temps, "l'être-avec", mais le mot amour n'y apparaît guère18. L'oubli est particulièrement frappant dans les Grundformen de Binswanger : cet ouvrage, qui se présente comme un traité sur la phénoménologie de l'amour, ne contient qu'une brève allusion à l'amour entre conjointsl9. Même remarque en ce

15 16

Platon - Le Banquet. Trad.franç. P.Boutang, op.cit. Aristote - Ethique à Nicomaque. Trad fro Voilquin J.

Gamier-

Flammarion, p.227. Paris, 1965. 17 Sartre J.P. - L'être et le néant, op.cit. 18 Heidegger M. - Sein und Zeit ( 1927). Authentica. Paris, 1985.
19

Trad.fr. E. Martineau,

1985.

Binswanger L. - Grundformen und Erkenntnis Menschlichen Daseins. Reichart. Munich, 1973. 23

qui concerne le livre d'Octavio Paz, La Flamme double20: l'auteur y analyse avec lucidité le processus de désacralisation de l'amour, mais il n'aborde pas la question conjugale en tant que telle. C'est le même regret que l'on éprouve en lisant le Petit traité des grandes vertus, déjà cité, d'André Comte-Sponville ou le Traité sur l'Amour et l'Amitié21 d'Alan Bloom: celui-ci étudie avec érudition quelques grandes oeuvres de la littérature universelle, celui-là analyse tout en finesse les ingrédients de l'amour humain, mais ni l'un ni l'autre n'aborde de façon spécifique l'amour associé au projet conjugal. On trouve enfin, dans la mouvance chrétienne, grâce à une lignée prestigieuse de penseurs, d'hommes d'église et de
philosophes

- d'où

émergent les noms d'Yves

de Chartres,

Hugues de Saint-Victor et Erasme -, une littérature d'une grande richesse. Mais la plupart de ces auteurs visent davantage les aspects moraux, religieux ou théologiques de l'amour, que sa motivation profonde. Nous ne pourrons cependant pas ignorer leur apport. Plusieurs parmi eux nous offrent, en marge de leur enseignement religieux, d'importantes contributions à la psychologie amoureuse. La seconde réserve porte sur les commentaires dépréciatifs concernant le couple et plus particulièrement, le couple conjugal. Roland Barthes faisait déjà en 1977, dans les Fragments d'un discours amoureux, un constat amer qui eût pu servir d'exergue à notre recherche: "La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante: que le discours
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Paz o. - La llama doble. Amor y erotismo. Trad.fr. CI. Esteban. Gallimard. Paris, 1994. Bloom A. - Love and Friendship. Trad. froP. Manent. Ed.de Fallois. Paris, 1996. 24

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