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La conquête de l'extrême droite en France

De
562 pages
Ce livre analyse les évolutions de la sociologie électorale de l'élection présidentielle de 2007 aux élections européennes de 2014. Les résultats obtenus dans toutes les régions et dans tous les départements sont comparés. Les territoires confrontés aux difficultés économiques, sociales et culturelles comparables fournissent des indications sur les ruptures entre le pouvoir et les attentes des citoyens. L'ouvrage apporte aussi un éclairage sur les dynamiques comparées des formations politiques engagées dans des batailles électorales, de l'extrême gauche à l'extrême droite.
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La conquête de l’extrême droite en France Emmanuel Nkunzumwami
Le présent ouvrage analyse les évolutions de la sociologie électorale, La conquête avec de nouvelles ruptures entre les élites et le peuple en France,
depuis l’élection présidentielle de 2007 jusqu’aux élections européennes
de 2014. Les résultats obtenus dans toutes les régions et tous les
départements en France métropolitaine et dans les Outre-mer sont de l’extrême droite
comparés entre différents territoires.
L’étude met en parallèle les données nationales et les données de
ces territoires en vue de tenter de comprendre les spécifi cités de en France
chaque département au sein de sa région. Les territoires confrontés
aux diffi cultés économiques, sociales et culturelles comparables
fournissent des indications sur les ruptures entre le pouvoir et les
attentes des citoyens. L’ouvrage apporte également un éclairage sur les
dynamiques comparées des formations politiques engagées dans des
batailles électorales, de l’extrême gauche à l’extrême droite, au cours
de tous les scrutins, depuis l’élection présidentielle du 22 avril 2007
jusqu’aux élections européennes du 25 mai 2014.
Le lecteur pourra ainsi, à travers les données détaillées des grandes
communes par département et les analyses fournies, suivre les
évolutions des différentes expressions de vote dans les circonscriptions
législatives de la Somme, et dans les circonscriptions européennes en
France métropolitaine et dans les Outre-Mer. L’ouvrage indique les
territoires marqués par la conquête et l’implantation de plus en plus
forte de l’extrême droite.
Emmanuel Nkunzumwami est un ancien élève
diplômé de HEC, Paris. Il exerce au sein du groupe Orange.
Auteur de La Nouvelle dynamique politique en
France et de Le Partenariat Europe-Afrique dans la
mondialisation, il intervient au Grand Débat comme
chroniqueur analyste politique sur Radio Africa n°1 à Paris.
ISBN : 978-2-343-04394-4
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La conquête de l’extrême droite
Emmanuel Nkunzumwami
en France



La conquête
de l’extrême droite
en France
Emmanuel Nkunzumwami




La conquête
de l’extrême droite
en France


















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04394-4
EAN : 9782343043944

Introduction
Le présent travail présente les évolutions de la dynamique
électorale au sein des départements et des communes en France, entre
les élections européennes du 7 juin 2009, l’élection présidentielle des
22 avril et 6 mai 2012, et les élections européennes du 25 mai 2014.
L’élection présidentielle de 2012 se déroule à la fin du mandat
de cinq années du président de la République, Nicolas Sarkozy, investi
à l’Elysée le 16 mai 2007. La dynamique exprimée par les taux de
participation élevés à cette élection présidentielle, indique les enjeux
pour les citoyens dont les mobilisations avaient été plus faibles pour
les élections européennes de 2009 et les élections régionales de 2010,
malgré l’intérêt des mêmes citoyens porté sur l’offre des collectivités
locales dans leur vie quotidienne. On peut néanmoins comparer
l’impact présidentiel, européen et régional dans la vie de la cité, et les
attentes des Français dans l’amélioration de leur vie quotidienne telles
qu’ils les perçoivent à travers leur mobilisation à ces scrutins, en
comparant les élections européennes, d’une part, le premier tour des
élections régionales et de l’élection présidentielle, d’autre part. Dans
tous les cas, les électeurs se sont exprimés à la fois sur les enjeux et
les projets tels qu’ils leur ont été présentés par les candidats et leurs
partis, et surtout sur l’impact des politiques nationales proposées telles
qu’elles sont perçues ou souhaitées dans leur vie de tous le jours.
Depuis l’été de l’année 2007, la France traverse une crise
économique, financière et sociale qui a lourdement pesé, dans tous les
scrutins, comme un des déterminants majeurs de l’issue des élections.
En allant voter, l’électeur part avec ses problèmes et les exprime dans
le choix de son bulletin qu’il dépose dans l’urne. Nous avons observé
les scores importants et inattendus des candidats de l’extrême droite et
7
de l’extrême gauche par rapport au candidat de la gauche républicaine,
François Hollande, et celui de la majorité présidentielle sortante,
Nicolas Sarkozy. La forte percée du Front national à travers tout le
pays, jusqu’à représenter 55% des suffrages à Pys (93 électeurs) et
63% des suffrages à Epécamps (8 électeurs), peut interroger les
pratiques politiques sur la communication claire entre les actions du
gouvernement et le peuple. Loin de constituer des cas isolés, la percée
du Front national en fait la première force électorale dans de
nombreuses communes de toutes les circonscriptions de la Somme.
Aussi, situation inédite au cours des élections récentes, le parti
d’extrême droite domine dans 27 bureaux de vote dans la première
circonscription, 6 de la deuxième circonscription, 66 de la troisième iption, 97 bureaux de vote de la quatrième circonscription et
132 bureaux de vote de la cinquième circonscription, selon le nouveau
découpage des circonscriptions en vigueur, applicable à compter des
élections législatives de juin 2012 dans le département de la Somme.
De nombreuses communes, qui avaient régulièrement voté pour la
majorité présidentielle depuis 2007, se sont orientées vers l’extrême
droite ; mais la situation est remarquée pour les communes ayant placé
les candidats de la gauche républicaine en tête des dernières élections
régionales. Le phénomène de migration vers les extrêmes est donc
général, et affecte tous les partis de gouvernement. Il convient alors de
ramener les débats avec des réponses claires et crédibles aux habitants
pour désamorcer leur colère, leurs angoisses, leurs inquiétudes, et
partager leurs attentes par la prise en compte de leurs interrogations.
Le monde bouge à une vitesse telle que les Français de nos
territoires ruraux de province ne suivent plus. Les politiques ont donc
le devoir de les rassurer, et de communiquer sur le sens de leurs
actions pour le pays. En termes électoraux, et selon les situations
observées sur le terrain, nous proposons d’entretenir l’électorat (pour
des électeurs votant encore massivement pour les partis de
gouvernement), de développer l’écoute active et les échanges
fréquents dans le cas des électeurs qui hésitent dans les choix de leur
positionnement, et de conquérir les masses de citoyens perdus dans
les démagogies populistes, comme cela a été révélé par les résultats de
la dernière élection présidentielle. De nombreux électeurs ont trouvé
leur refuge dans les trappes des discours populistes d’extrême droite et
d’extrême gauche. Le discours du pouvoir est devenu inaudible.
8
Après le premier tour de l’élection présidentielle du 22 avril
2012, nous avons relevé les évolutions des électeurs, circonscription
par circonscription ; puis à l’intérieur des circonscriptions, les
évolutions des cantons et à l’intérieur des cantons, les progressions
sont étudiées commune par commune. Ces évolutions ont alors été
mises en parallèle entre celles des électeurs d’Europe Écologie-Les
Verts, du Front national, du MoDem et du Front de gauche.
L’effondrement du MoDem à 7,7% et d’Europe Écologie-Les Verts à
1,5% dans ces élections dans la Somme, ainsi que la faible percée,
mais réelle du Front de gauche à 11,5%, cèdent à la montée fulgurante
de l’extrême droite qui réalise 26%. Celle-ci devient ainsi la seconde
force politique du département après l’alliance Parti socialiste-Parti
radical de gauche (28,4%), et loin devant l’alliance de la majorité
présidentielle sortante UMP-l’Union du centre (le Nouveau centre et
le Parti radical), qui se contente de 23,9% des suffrages.
Au second tour, nous assistons à une solidarité entre Europe
Écologie-Les Verts et le Front de gauche pour soutenir l’alliance Parti
socialiste-Parti radical de gauche, qui se conclut par l’élection de
François Hollande à la Présidence de la République. Nous proposons
alors un scénario optimiste des reports des voix des Écologistes, des
électeurs du MoDem, du Front de gauche et de l’extrême droite vers la
Majorité présidentielle sortante, et battue dans cette élection.
A l’issue de ce scrutin de l’élection présidentielle de 2012, on
observe une forte mobilisation des électeurs dans la Somme, de 81%
au premier tour et 82% au second tour. La victoire de François
Hollande à cette élection peut alors s’analyser comme une triple
combinaison : la forte mobilisation des électeurs pour exprimer leurs
inquiétudes croissantes face à un monde qui semble échapper à un
grand nombre de Français, le rejet de la politique économique et
sociale menée par le président Nicolas Sarkozy et très fortement
amplifié par les médias contre « la personne de Nicolas Sarkozy », et
l’appel de tous les opposants de gauche, d’extrême gauche et
d’extrême droite à faire barrage au candidat Sarkozy. Nous avons
même assisté à un franchissement de frontière de la neutralité et du
devoir de réserve, pour certaines organisations professionnelles, dont
celle des magistrats, qui ont mobilisé leurs adhérents en vue de faire
battre Nicolas Sarkozy. Ce n’est donc plus une campagne pour un
nouveau projet ou de nouvelles ambitions, mais contre un homme.
9
Pour une meilleure compréhension de la géographie politique en
France, nous proposons une lecture par famille d’alliances
idéologiques ou stratégiques en vue de conquérir ou de conserver le
pouvoir. A l’extrême gauche, une alliance idéologique se construit sur
le rejet du système politique des partis de gouvernement. Pour
l’essentiel, on y retrouve le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et le
mouvement de Lutte ouvrière (LO) qui étaient représentés
respectivement par Philippe Poutou et Nathalie Arthaud. A ces partis
constitués, peuvent s’agréger, selon les circonstances et les
revendications sociales ou sociétales, les groupes d’anarchistes,
d’altermondialistes et des « Indignés », dont les collectifs se
développent partout dans tous les pays industrialisés et gagnent
progressivement les pays émergents. Vers le centre de l’échiquier
politique, on retrouve le Front de gauche qui rassemble principalement
le Parti communiste français (PCF) dirigé par Pierre Laurent, et le
Parti de gauche (PG) présidé par Jean-Luc Mélenchon, le « nouveau
Marchais » tonitruant, qui s’est révélé pendant les élections
européennes de juin 2009, et qui a transformé l’essai avec l’élection
présidentielle d’avril et mai 2012. Après avoir été nourri et formé au
sein du Parti socialiste, sous les mandats du président socialiste
François Mitterrand, de 1981 à 1995, puis du gouvernement socialiste
de Lionel Jospin de 1997 à 2002, Jean-Luc Mélenchon s’en est
émancipé en créant son parti politique pour occuper l’espace laissé par
le Parti communiste français en décadence. Coincé entre l’extrême
gauche antisystème de gouvernement et le Parti socialiste qui assure le
leadership de chef de file de l’alternance politique en France, le Front
de gauche nourrit l’ambition de « prendre le pouvoir » en France, en
évinçant le Parti socialiste. Jean-Luc Mélenchon se positionne alors
comme le nouveau leader de la gauche radicale crédible, en vue
d’attirer au Front de gauche tous les militants de gauche,
historiquement ou potentiellement déçus par la pratique du pouvoir de
la gauche de gouvernement socialiste et de ses alliés. Il a proposé le
Front de gauche avec les communistes, et s’est déjà imposé pour
devenir leur candidat à l’élection présidentielle de 2012.
Dans le parcours de l’échiquier politique français de l’extrême
gauche vers l’extrême droite, après les mouvements d’extrême gauche
et le Front de gauche, vient l’alliance du Parti socialiste (PS) et du
Parti radical de gauche (PRG). Cette alliance est historiquement
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caractérisée par son hétérogénéité de courants. Elle décrit un espace
politique allant de la proximité avec le Front de gauche jusqu’à la
frontière avec le centre droit revendiqué par le MoDem et le Nouveau
centre. Au sein de cette alliance, on retrouve les Sociaux-libéraux, les
Démocrates-chrétiens, les Sociaux-démocrates et de nombreuses
autres sensibilités politiques. Cette alliance est suffisamment large
pour accueillir les militants d’Europe Écologie, après sa fusion avec
Les Verts, et dont l’espace politique est très étroit en France. Conçue
pour guider les stratégies de développement durable et de préservation
de la biodiversité de notre planète au sein des principaux pays
industrialisés, l’écologie politique est devenue une vraie source
d’inspiration de tous les grands partis. Aujourd’hui, les villes de droite
comme de gauche ont piétonnisé leur centre-ville, veillent à l’entretien
et au développement des parcs urbains, procèdent au tri sélectif des
déchets, sensibilisent les citoyens à la consommation économique de
l’eau et de l’énergie, améliorent l’isolation thermique des logements et
la restructuration de l’habitat dans les nouveaux plans d’urbanisme,
repensent les transports en commun avec le retour des tramways dans
les grandes agglomérations, etc. Plus tous les partis intègrent le volet
« écologie et développement durable » dans leurs programmes
politiques, plus l’espace politique d’Europe Écologie-Les Verts se
rétrécit. Et les dossiers, aussi politiques, technico-économiques,
sociaux que géostratégiques et environnementaux, reviennent dans le
débat public. Il en est ainsi pour l’avenir de l’énergie nucléaire en
France ou la lutte contre le réchauffement climatique dans le monde.
Les responsables politiques considèrent que les préoccupations
écologiques sont trop sérieuses pour les laisser aux seuls Écologistes.
Il n’est donc pas étonnant que cet ensemble Europe Écologie-Les
Verts, aux contours indéfinis, perde de l’attractivité lors de l’élection
présidentielle de 2012, dans laquelle les Français ont exprimé leurs
inquiétudes sur le pouvoir d’achat, l’emploi, la précarité, l’éducation,
la croissance, l’Europe, la juste redistribution des revenus, l’avenir de
la jeunesse et la justice, bien au-delà des préoccupations écologiques.
Au centre de l’échiquier politique, comme nous l’avons indiqué,
deux partis se disputent la légitimité. En intégrant quelques transfuges
des mouvements se définissant autour de l’Écologie, quelques déçus
de l’aile droite du Parti socialiste et quelques militants des courants
humanistes, le MoDem s’est positionné juste à la frontière entre la
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droite et la gauche. C’est dans ce réduit politique qu’il revendique son
autonomie, mais l’espace étant très étroit, les électeurs ne l’ont pas
aperçu. En France, quand on n’est ni de gauche, ni de droite, on
devient inaudible dans les combats électoraux. C’est ainsi que le parti
Europe-Ecologie Les Verts s’allie régulièrement au Parti socialiste,
par tactique selon les territoires, pendant les élections municipales,
territoriales et législatives, pour s’en émanciper lors de l’élection
présidentielle. Le Parti radical de gauche a choisi de se dissoudre
totalement dans le Parti socialiste, dès lors que son audience politique
s’est retrouvée réduite. Au centre de l’échiquier politique, le MoDem
n’incarne donc plus qu’une infime partie de l’électorat. Son challenger
est le Parti social-libéral européen, appelé « le Nouveau centre » (NC).
Fort des dizaines de députés et de sénateurs au Parlement, le Nouveau
centre a assumé son appartenance à l’alliance de la droite de
gouvernement avec l’Union pour un mouvement populaire (UMP),
pendant le quinquennat de 2007 à 2012. Il est identifié comme porteur
des « valeurs sociales et humanistes » pour assouplir des positions,
parfois perçues comme durement droitières et conservatrices, de son
alliée UMP. Aussi, lors de tous les principaux scrutins nationaux,
depuis les élections législatives de 2007, l’alliance UMP-NC s’est
remarquablement maintenue. En intégrant Hervé Morin, ancien bras
droit de François Bayrou et président de cette nouvelle formation,
dans le gouvernement au poste de ministre de la Défense dès la prise
de fonction du Premier ministre François Fillon, en 2007, l’UMP a
signé cette alliance de gouvernement. Celle-ci s’est confirmée avec
l’entrée de nombreux autres leaders du Nouveau centre en juin 2011,
lors du remaniement pour le troisième et dernier gouvernement de
François Fillon sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
Cependant, après une cuisante défaite lors des élections
régionales de mars 2010, suite à une erreur de stratégie électorale
consistant à former des listes uniques de l’alliance dès le premier tour,
le Nouveau centre a revendiqué son autonomie pour des élections de
renouvellement partiel des conseils généraux en mars 2011. Dans la
Somme, comme dans d’autres départements français, les candidats du
Nouveau centre étaient opposés aux candidats de l’UMP, et à ceux du
Parti radical, alors qu’ils appartenaient tous à la même alliance avec
l’UMP. Néanmoins, le rejet des électeurs, bruyamment manifesté
contre la personne même du président Nicolas Sarkozy, emportait
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dans le même lot toutes les composantes de la droite républicaine.
Leurs candidats issus de l’alliance UMP-Parti radical-Nouveau centre
étaient associés à l’ensemble de la majorité présidentielle. Et c’est
cette majorité présidentielle qui a perdu collectivement ces élections
cantonales de mars 2011, ouvrant ainsi la route à la constitution d’une
majorité de gauche au sénat lors des élections sénatoriales de
septembre 2011. Pour rappel, les sénateurs sont élus par les grands
électeurs désignés, avec des élus municipaux, cantonaux et régionaux,
censés représenter les territoires dans chaque département. Aussi, les
partis ou alliances de partis disposant du plus grand nombre de ces
électeurs peuvent s’assurer de la victoire aux élections sénatoriales.
Du centre droit à la frontière avec le Front national s’étend la galaxie
de diverses composantes coopérant au sein de l’Union pour un
mouvement populaire (UMP). Composée des anciens partis de droite,
du centre et du centre droit, une partie de l’Union pour la démocratie
française (UDF), fondée par le président Valéry Giscard d’Estaing, le
Centre des démocrates sociaux (CDS), l’aile libérale de l’UDF
appelée Démocratie libérale (DL), représentée par Alain Madelin, le
Parti radical valoisien (PR) et le Rassemblement pour la République
(RPR), fondé par Jacques Chirac alors qu’il était encore maire de
Paris, l’UMP est créée le 23 avril 2002, deux jours après le premier
tour de l’élection présidentielle. La création de l’UMP est une réaction
rapide la montée de l’extrême droite qui a emmené le leader du Front
national, Jean-Marie Le Pen, au second tour après avoir éliminé
Lionel Jospin, candidat socialiste, au soir du mémorable 21 avril 2002.
Le nouveau parti s’installe pour animer la campagne du second tour
pour Jacques Chirac, et préparer des élections législatives de la même
année. L’objectif clairement poursuivi est d’« unir les forces
politiques de toutes les droites ». L’UMP se nomme d’abord « Union
pour la majorité présidentielle », en signe de soutien au président
Jacques Chirac, avant de prendre sa dénomination actuelle.
Une fois l’élection présidentielle passée, ce nom perdait sa
raison d’être politique. Mais, à court terme, l’union poursuit une
nouvelle ambition de reconquérir le Parlement, perdu après la
dissolution de l’Assemblée nationale, par le président Jacques Chirac,
qui avait permis la victoire de la gauche aux élections législatives de
1997 sous la conduite du leader socialiste Lionel Jospin. Il convient de
rappeler que Jacques Chirac et Lionel Jospin, qui ont exercé la
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cohabitation de 1997 à 2002, se connaissaient bien déjà. Ils s’étaient
confrontés comme finalistes au second tour de l’élection présidentielle
de mai 1995, remportée par Jacques Chirac. Aussi, pour la nouvelle
bataille de l’élection présidentielle d’avril et mai 2002 en vue
maintenir Jacques Chirac au pouvoir, d’une part, et pour la victoire
aux élections législatives de juin 2002 en vue de reconquérir le
Parlement, d’autre part, il fallait une organisation soudée, solide et
ouverte sur l’ensemble de toutes les sensibilités de la droite
républicaine de gouvernement. La création de l’UMP répondait alors à
cet impératif. Cependant, la bataille de l’élection présidentielle de mai
2002 a été facilitée par la défaite de Lionel Jospin, représentant les
espoirs du Parti socialiste et de la gauche républicaine, dès le premier
tour du 21 avril 2002. Comme par surprise et contre tous les sondages,
le Front national, représenté par Jean-Marie Le Pen, s’impose à la
deuxième place du premier tour pour se présenter au second tour de
cette élection présidentielle. Dès lors, la victoire de Jacques Chirac, au
second tour de cette élection de mai 2002, ne devient qu’une formalité
républicaine, un référendum entre la haine et la xénophobie véhiculées
par le Front national, et les valeurs de liberté, égalité, fraternité,
solidarité, laïcité et tolérance qui fondent la République française.
Le parti UMP s’affirme alors comme la principale machine pour
les batailles électorales de la droite. Il se met réellement en
mouvement pour gagner l’élection présidentielle et les élections
législatives de 2007, dès le 28 novembre 2004, au Bourget, lorsque
Nicolas Sarkozy devient le deuxième président de ce parti, élu par
85,09 % des militants du parti face à Nicolas Dupont-Aignan (9,10 %)
et Christine Boutin (5,82 %). Le corps électoral de l’UMP était
composé de ses adhérents et la participation s’élevait à 53,29 %. La
machine électorale UMP permet alors à Nicolas Sarkozy de rivaliser à
distance avec le président en exercice, Jacques Chirac, et de préparer
l’élection présidentielle de 2007. Malgré l’échec du référendum sur le
traité constitutionnel du 29 mai 2005, l’UMP bat tous les records
d’affluence et d’adhésion. Le mouvement entreprend alors un vaste
chantier de modernisation et de réflexion interne par l’organisation
d’une vingtaine de conventions thématiques, entre 2005 et 2006, afin
d’élaborer le projet présidentiel du candidat Nicolas Sarkozy et le
programme législatif de l’UMP pour les échéances de 2007. Seul
homme politique en forte visibilité médiatique à l’UMP, Nicolas
14
Sarkozy est investi candidat de ce parti par les militants à l’élection
présidentielle au congrès de l’UMP tenu au parc des expositions de la
Porte de Versailles à Paris, le 14 janvier 2007. Il est élu président de la
République quatre mois plus tard avec 53,06 %, face à Ségolène
Royal, candidate représentant la gauche dans cette élection. Le
14 mai 2007, deux jours avant son investiture, Nicolas Sarkozy
démissionne de la présidence de l’UMP, et ce poste demeure vacant
jusqu’à la nouvelle élection présidentielle d’avril et mai 2012. En
effet, le président par intérim, Jean-Claude Gaudin, déclare à l’issue
de la réunion du bureau politique du 25 juin 2007 : « nous considérons
que, moralement, le président (de l’UMP) reste Nicolas Sarkozy et,
par conséquent, nous pensons qu’il n’est pas utile d’élire à nouveau
un triumvirat (président, vice-président et secrétaire général) comme
les statuts l’exigent ». De fait, le président de la République Nicolas
Sarkozy demeure le patron et le leader incontesté de l’UMP pendant
tout le quinquennat de 2007 à 2012.
La machine électorale UMP s’allie désormais avec le Nouveau
centre (NC), un parti nouvellement créé pour rassembler les militants
et de nombreux élus de l’UDF qui n’ont pas souhaité suivre François
Bayrou dans la transformation de leur parti en Mouvement démocrate
(MoDem). Cependant, les stratégies des listes d’union de la droite
républicaine autour de l’UMP échouent à conquérir les électeurs lors
des scrutins à deux tours, dès les élections municipales de mars 2008.
Cette alliance n’aura gagné que les seules élections européennes de
juin 2009, un scrutin proportionnel à un tour favorable à une liste
unique de rassemblement. En effet, leur nature d’élections à un seul
tour favorise une alliance en vue d’augmenter les chances de dépasser
le seuil minimum de qualification de 5% et d’emporter des sièges.
Cette tactique de liste unique est mise en œuvre dans le camp de la
majorité présidentielle, et dans celui de l’opposition de la gauche
républicaine, par circonscription européenne. C’est l’une des clés de la
victoire pour ce type d’élections. Mais ce processus n’est pas opérant
pour garantir une victoire dans le cas des scrutins à deux tours. Ce
sera, entre autres raisons politiques, cette stratégie suicidaire,
dénoncée sans succès par les délégués réunis au Conseil national de
l’UMP du 30 janvier 2010 en vue de l’investiture des listes aux
élections régionales de mars 2010, qui a conduit l’alliance de la
majorité présidentielle à la défaite dans toutes les régions. Elle n’a
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réussi à conserver que la région Alsace. Le rejet des Français contre le
style de présidence de Nicolas Sarkozy, les réformes utiles au pays
mais mal expliquées, mal comprises et peu partagées, la crise
économique et sociale qui frappe durement les plus faibles et les plus
fragiles en Europe, la montée du chômage, l’accroissement de la
pauvreté et de la précarité, se conjuguent avec les stratégies
électorales inadaptées lors des élections régionales de mars 2010. La
perte de confiance des électeurs se poursuit dans l’échec de l’alliance
de la majorité présidentielle lors des élections cantonales de mars
2011. C’est donc en toute logique politique que la combinaison des
victoires de la gauche aux élections municipales de mars 2008, aux
élections régionales de mars 2010 et aux élections cantonales de mars
2011, donne une majorité d’élus locaux à la gauche pour les élections
sénatoriales en vue de combler 170 sièges de sénateurs de la série 1,
soit près de la moitié de l’effectif total de la Haute assemblée. Cette
chambre du Parlement bascule à gauche le 25 septembre 2011. Il aura
fallu attendre la présidence de Nicolas Sarkozy, et le principal parti de
droite au pouvoir en France, pour que la gauche devienne strictement
emajoritaire au sénat pour la première fois de la V République.
A droite de l’échiquier politique français se situe le Front
national comme principal animateur de cet espace. Le Front national
(FN) est un parti politique nationaliste français, fondé par Jean-Marie
Le Pen en 1972, et présidé par sa fille, Marine Le Pen, depuis le
16 janvier 2011. Son nom complet, à l’origine, était Front national
pour l’unité française (FNUF). Il se définit comme un mouvement
patriote, populiste et souverainiste. À l’issue du scrutin interne pour
élire son nouveau président en 2011, le parti comptait 22.403
adhérents. Cependant, au début de 2012, le Front National revendique
plus de 50.000 adhérents à jour de cotisation, mais reste secret pour
permettre toutes les vérifications sur ces chiffres. Jusqu’au début des
années 1980, le Front National est fortement concurrencé par le Parti
des forces nouvelles (PFN), une constellation de groupuscules
d’extrême droite, et ne décolle pas tant du point de vue du nombre
d’adhérents que des résultats électoraux. Le PFN comptait parmi ses
principaux dirigeants, l’équipe dirigeante du mouvement « Ordre
nouveau », dissous quelques mois plus tôt. On comptait également
parmi ses membres : Alain Robert, ancien membre du mouvement
« Occident » et fondateur du Groupe union défense (GUD), Anne
16
Méaux, ancienne de « L’Ordre nouveau », l’universitaire Pascal
Gauchon, devenu plus tard directeur d’une école IPESUP à Paris, les
journalistes François Brigneau et Roland Gaucher, et le dessinateur
Jack Marchal. Par ailleurs, Gérard Gachet, journaliste à Valeurs
actuelles et au Figaro, et porte-parole du ministère de l’Intérieur, de
l’Outre-mer et des Collectivités territoriales depuis janvier 2008, était
également membre de ce Parti des forces nouvelles. Depuis le milieu
des années 1980 jusqu’à l’élection présidentielle et aux élections
législatives de 2007, et selon les types d’élections, le Front national
représentait entre 11% et 18 % de l’électorat français au niveau
national, dépassant rarement 30 % dans certaines villes et régions ; ce
qui en a souvent fait le troisième parti de France. À plusieurs reprises,
le Front national a été annoncé comme déclinant (scission des
partisans de Bruno Mégret en 1998, mauvais score à l’élection
présidentielle de 2007), mais il a toujours pu rebondir (qualification
inattendue pour le second tour de l’élection présidentielle du 5 mai
2002, bon score aux élections cantonales de 2011 et à l’élection
présidentielle de 2012).
La normalisation de ce parti par les Français date des élections
européennes de 1984, lorsque le Front National a réalisé un score de
10,95% et a obtenu 10 sièges au Parlement européen de Bruxelles.
Grâce à la réforme des élections législatives en France et l’adoption
du mode de scrutin proportionnel, lors des élections de 1986 sous la
présidence du président de gauche François Mitterrand, le Front
national atteint 9,65% et fait entrer 35 députés pour la première fois de
son histoire à l’Assemblée nationale. Mais l’expérience se referme très
vite lorsque la France revient mode de scrutin majoritaire aux
élections législatives de 1988, après une première performance à
l’élection présidentielle d’avril 1988 avec un score de 14,38%.
Cependant, lors de toutes les élections au mode de scrutin
proportionnel (municipales depuis mars 1983, européennes depuis
avril 1984 et régionales depuis mars 2004), le Front national continue
de progresser relativement en voix et en sièges. Représenté par 10
députés au Parlement européen en 1984 et en 1989, puis 11 députés en
1994, le Front national perd de sa force dans ce scrutin. Il baisse
jusqu’à 3 députés européens lors des élections européennes de juin
2009, pendant que la majorité présidentielle se hisse en tête en
s’adjugeant 30 sièges de députés européens. Cependant, le FN reste
17
actif et se maintient dans les élections régionales avec 15,1% des
suffrages et 156 conseillers régionaux en mars 2004, puis avec 17,8%
et 118 conseillers régionaux en mars 2010. Fort des scores élevés,
successivement à l’élection présidentielle du 21 avril 2002, avec
16,9% pour se qualifier au second tour, et aux dernières élections
régionales de 2010, le parti entre dans une nouvelle dynamique de sa
gouvernance. Il est rajeuni par l’élection de Marine Le Pen, le 16
janvier 2011, et l’arrivée de jeunes cadres à la tête du parti. Le Front
national parvient à évincer le MoDem de François Bayrou et à barrer
la route au Front de gauche, mené par Jean-Luc Mélenchon. Les
électeurs le « normalisent », et en font clairement le troisième parti de
l’espace politique français lors du premier tour de l’élection
présidentielle, le 22 avril 2012. La constance du Front national sur ses
thèses, alliée au discours de la peur et des catastrophes annoncées, lui
permet d’arracher 24 sièges au Parlement européen, le 25 mai 2014.
En présentant sa jeune présidente, Marine Le Pen, à l’élection
présidentielle, le Front National réalise son score national historique
de 17,90% des suffrages exprimés en France, parmi les dix candidats
présents à cette élection. Elle dépasse le très fort score de son père
Jean-Marie Le Pen, lors du scrutin du 21 avril 2002, déjà décrié à cette
époque comme absurde dans une République française des valeurs
issues de la Révolution de 1789 et patrie des droits de l’Homme. Il
n’avait réalisé que 17,79% au deuxième tour de l’élection
présidentielle du 5 mai 2002 face au président sortant Jacques Chirac.
Le Front national est alors « normalisé », et s’installe désormais
confortablement dans l’espace politique français. Aux élections
municipales des 23 et 30 mars 2014, « le Front national réalise son
meilleur score dans une élection locale », s’exclame joyeusement
Florian Philippot, le jeune bras droit de Marine Le Pen. Le parti
pulvérise son record de 1997, où il avait conquis quatre municipalités
de Toulon, Orange, Vitrolles et Marignane, toutes situées dans le sud
de la France. Il conquiert quinze municipalités, dont cinq dans le nord
de la France. En nombre de conseillers municipaux, le Front national
passe des soixante obtenus aux élections municipales de mars 2008
pour atteindre mille trois cents conseillers élus. A l’issue des
triangulaires, il renforce son implantation dans le sud de la France, et
installe les maires à Béziers (avec 47% des voix exprimées au second
tour), Fréjus (45,6%), Beaucaire (39,8%), Le Luc (42%),
Camarets18
esur-Aigues (36,3%) et le 7 secteur de Marseille, peuplé de plus de
150 000 habitants, remporté avec 35,5%. Il signe la majorité absolue à
Bollène (55,4%) et à Cogolin (53,1%). Il étend ses victoires sur Le
Pontet et conserve la mairie d’Orange. Il conquiert aussi la partie nord
de la France en réalisant la majorité absolue à Hénin-Beaumont
er(50,3% dès le 1 tour du scrutin) dans le Pas-de-Calais. Il s’installe à
Villers-Cotterêts (41,5%) dans l’Aisne, à Hayange (34,7%) dans la
Moselle, à Mantes-la-Ville (30,3%) dans les Yvelines et Le Hamel
dans l’Oise. Marine Le Pen, très enthousiaste, affirme alors : « il faut
désormais compter avec une troisième force politique dans notre
pays ». Ce parti est désormais présent également dans les
départements situés au nord de la Loire (Aisne, Moselle, Oise,
Pas-deCalais, Yvelines). Enfin, le Front national confirme sa fulgurante
ascension, en se hissant à la première marche dans les scores aux
élections européennes du 25 mai 2014, passant des 3 sièges obtenus
aux élections européennes du 7 juin 2009 à 24 sièges sur les 74
alloués à la France au Parlement européen, contre 20 sièges à l’UMP.
En synthétisant le paysage politique français et l’équilibre des
forces électorales au cours des dernières élections européennes 2009,
régionales 2010, présidentielle 2012, municipales et européennes
2014, on obtient une situation plus claire par la segmentation de
l’espace politique en sept familles et groupements des alliances
idéologiques ou stratégiques. Aussi, à l’extrême gauche, l’alliance ique entre le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvrière ne
cherche pas à accéder au pouvoir, mais s’identifie à une contestation
du système. Le Front de gauche, une alliance du Parti de gauche et du
Parti communiste, occupe l’espace de la gauche radicale qui cherche à
accéder au pouvoir et imposer le régime communiste autogestionnaire.
La gauche de gouvernement est constituée du Parti socialiste et du
Parti radical de gauche. Une nouvelle formation, qui s’est baptisée
« Nouvelle Donne », peut être associée à cette famille de pensée.
Deux partis tentent d’agir isolément pour revendiquer difficilement
leur autonomie, tout en reconnaissant l’étroitesse de leur espace et
leurs limites quant à leur très faible poids politique : Europe
ÉcologieLes Verts situé à gauche et le MoDem composé de militants de droite.
La droite républicaine est représentée par l’alliance de l’Union pour
un mouvement populaire, le Nouveau centre, le Parti radical et leurs
petits partenaires (la Gauche moderne, les Progressistes, Centre
19
national des indépendants et paysans, Mouvement pour la France, la
constellation « Chasse, pêche, nature et tradition », etc.). En novembre
2013, un entrepreneur Denis Payre crée un nouveau parti, formé de
militants de la société civile et de l’univers des entreprises, Nous
Citoyens (NC), en vue des élections européennes du 25 mai 2014.
Cette nouvelle formation se positionne à droite. Et enfin, à l’extrême
droite, le Front national (FN) se retrouve dans son espace idéologique
avec les partis souverainistes Debout la République (DLR) et l’Union
populaire républicaine (UPR), accompagnés d’autres petits partis
identitaristes et régionalistes. C’est dans cette nouvelle configuration
que le premier tour de l’élection présidentielle du 22 avril 2012 s’est
déroulé. Un combat est engagé entre neuf candidats contre le président
sortant représentant la majorité présidentielle, Nicolas Sarkozy, sous
l’arbitrage de la presse, des intellectuels autoproclamés de gauche, et
de quelques syndicats bien connus de salariés majoritairement opposés
à ce candidat. C’était alors un véritable match de neuf contre un.
A l’issue du premier tour, le camp de la gauche s’est reconstitué
depuis l’extrême gauche jusqu’à l’alliance du Parti socialiste avec le
Parti radical de gauche, incluant également le Front de gauche et le
conglomérat Europe Écologie-Les Verts. Son mot d’ordre est clair et
simple : faire battre Nicolas Sarkozy au second tour du 6 mai 2012. Le
MoDem est alors piégé par son leader François Bayrou : celui-ci se
prononce également pour son concurrent François Hollande, afin de
faire battre le président sortant qu’il n’a jamais supporté, et même
qu’il déteste. A l’extrême droite, les analystes politiques espèrent
entendre les appels de soutien du Front national pour venir au secours
du candidat de droite, Nicolas Sarkozy. Mais leur leader Marine Le
Pen refuse l’idée d’une alliance avec l’UMP, et se déclare décidée à
voter « blanc ». Elle reste fidèle à sa formule, estimant : « nous ne
pouvons pas faire d’accords électoraux, d’alliances politiciennes,
alors que nous avons des divergences si profondes avec l’UMP. Ce
n’est pas une différence de degré que nous avons avec l’UMP, c’est
une différence de nature ». Attaqué massivement par tous les courants
de gauche en France, lâché par le dirigeant du MoDem et abandonné à
son sort par la présidente du Front national, alors que ses conseillers le
poussaient à en épouser les thèses, le président Nicolas Sarkozy perd
l’élection présidentielle le 6 mai 2012. L’alliance de l’ancienne
majorité présidentielle doit se battre pour sauver l’honneur aux
20
élections législatives de juin 2012. Mais depuis la réforme
constitutionnelle instaurant le quinquennat sous la présidence de
Jacques Chirac, inversant l’agenda électoral et plaçant les élections
législatives après l’élection présidentielle, les électeurs accordent la
majorité parlementaire au président qu’ils viennent d’élire. C’est ainsi
que l’élection de François Hollande s’est accompagnée de la victoire
logique de la gauche à ces élections législatives de juin 2012.
S’interroger sur l’extrême droite en France, c’est s’interroger sur
le rôle que peut jouer le principal parti de cette mouvance que
constitue le Front national. Depuis qu’il est entré activement dans le
paysage politique français au début des années 1980, les hommes
politiques de gauche comme de droite essaient de le combattre sans
résultats durables. Laurent Fabius, Premier ministre de François
Mitterrand de 1984 à 1986, s’indignait ainsi : « le Front national pose
de bonnes questions, mais il apporte de mauvaises réponses ». De son
côté, réagissant au problème toujours mal maîtrisé de l’immigration
clandestine, principal fonds de commerce du Front national, Michel
Rocard, Premier ministre socialiste de 1988 à 1991, s’emporte dans
son humanisme qu’il voudrait partager avec les autres puissances
économiques occidentales : « la France ne peut pas accueillir seule
toute la misère du monde […]». Dans sa verve de rhétoricien connu
du patriotisme xénophobe, le président du Front national, Jean-Marie
Le Pen, trouve un écho aux discours d’intégration prêchés par tous les
hommes politiques des partis de gouvernement pour les Étrangers
installés sur le sol français : « La France, on l’aime ou on la quitte ».
Désormais, le Front national se drape dans l’identité du « parti de la
haine des étrangers », qu’ils soient d’origine africaine, asiatique, etc.
Les problèmes environnementaux posés par les Roms aux collectivités
locales, ont rallongé la liste des étrangers en y incluant les originaires
des anciens pays de l’Europe de l’est.
En demandant que tous les Français naturalisés après 1973
soient relevés de leur nationalité française, le président du Front
national rappelle le décret du 2 juin 1941, signé par le maréchal
Philippe Pétain, chef de l’État français, stipulant dans son article
premier : « est regardé comme Juif, celui ou celle appartenant ou non
à la confession quelconque, qui est issu d’au moins trois
grandsparents de race juive ». Dès lors, il facilite l’organisation de la
déportation des Juifs qui, du fait même de ce décret, perdaient la
21
nationalité française. Ils devenaient une « race juive » à écarter. Par
conséquent, l’article deux continuait en énumérant les fonctions qui
leur sont désormais interdites : « l’accès et l’exercice des fonctions
publiques et mandats énumérés ci-après sont interdits aux Juifs : Chef
de l’État et membres du gouvernement […]. Ambassadeurs, préfets,
fonctionnaires de police […]. Membres des corps enseignants.
Officiers et sous-officiers des armées de terre, de mer et de l’air ». En
temps de crise, les extrémistes se rabattent toujours sur les populations
supposées constituer l’origine du mal, ce sont des bouc-émissaires.
Au seizième siècle, les protestants français avaient subi le sort
eréquivalent depuis l’incendie de la grange de Wassy le 1 mars 1562,
en Haute-Marne, dans l’actuelle région de Champagne-Ardenne, par
un convoi militaire dirigé par le duc François de Guise. De passage à
Wassy, il entend une cérémonie protestante : environ 500 protestants
assistent au culte et chantent dans une grange située dans l’enceinte du
château, domaine royal. Le duc, seigneur de Joinville et chef du Parti
catholique, sous le prétexte que ce type de réunion est interdit en ville,
envoie ses hommes armés pour forcer les protestants à sortir et à
cesser ce culte qui n’est pas reconnu par l’Église catholique romaine.
Les croyants, assemblés pour un culte dominical, sont traités en
rebelles armés et vingt-trois sont tués, cent sont blessés. Selon le duc
de Guise, ce serait les protestants qui auraient déclaré les hostilités en
l’empêchant, avec leurs chants, d’entendre la messe. Ce tragique
événement lance les guerres de religion en France. Plus tard, déchus
de leur identité et de la qualité de sujets du royaume de France, les
protestants sont privés de toutes les fonctions publiques, de sépultures
et de toute dignité humaine. Les massacres et les exterminations sont
alors méthodiquement et impitoyablement organisés par les vaillants
fidèles catholiques, encouragés par le roi, ses fidèles serviteurs, son
armée et la hiérarchie de l’Église catholique. L’édit de Nantes, signé
par le roi Henri IV en avril 1598, rétablit l’autorisation du culte
protestant dans 150 lieux, alors que le culte catholique se pratique sur
tout le territoire français. C’est déjà mieux que rien, et cela réduit
l’intensité des massacres. Mais, l’édit tombe en désuétude après
l’assassinat du roi Henri IV par le fanatique François Ravaillac, le 14
mai 1610. Il sera révoqué par l’édit de Fontainebleau, le 18 octobre
1685, par Louis XIV qui rétablit le seul culte catholique autorisé dans
le royaume de France. Les persécutions et les désolations reprennent.
22
Le Front national puise ses références dans ces sombres et
horribles moments de l’histoire de France, et se rattache aux
intégristes catholiques pour revendiquer le pouvoir en faveur de ceux
qu’il appelle des « vrais Français », et prôner « la France aux
Français », blancs et catholiques. Il exclut les Français issus de
l’immigration, selon sa rhétorique habituelle, dont une partie
pratiquant la religion de l’Islam ou du Judaïsme. Les leaders de ce
parti oublient opportunément que la France s’est construite avec
diverses vagues migratoires au cours de son histoire.
Dans son projet présidentiel pour l’élection d’avril 2012, la
présidente du principal parti d’extrême droite, Marine Le Pen, fille du
fondateur du Front national Jean-Marie Le Pen, donne des indications
sur ses priorités : « La Justice, dont le budget aura été revalorisé au
total sur 5 ans de 8,5 milliards d’euros si je suis élue. Notre Justice
est dans un état lamentable, sous-financée par rapport à nos grands
voisins européens, les peines ne sont que rarement exécutées, il
manque 40 000 places de prison : j’en ferai donc une priorité ». Non
seulement de nombreux observateurs considèrent qu’il y a déjà trop de
prisonniers en France, et dont certains n’auraient rien à faire en prison
dans une démocratie moderne, mais également un grand nombre de
ces prisonniers sont Noirs ou Arabes. A une grave injustice
économique, territoriale, sociale et de traitement qui les frappe,
l’extrême droite milite pour leur ajouter une injustice de considération
administrative et judiciaire. Y’aurait-il trop de Noirs et d’Arabes pour
leur construire 40 000 places de prison supplémentaires ? Et si le
problème était traité en amont : dans le partenariat au développement
des pays d’origine, dans l’aide à l’éducation suivie des jeunes au sein
de leurs familles avec des logements décents, dans des internats
scolaires pour un meilleur encadrement de leur scolarité, dans la
formation professionnelle et l’accès à l’emploi par l’alternance, dans
la reconnaissance des potentiels de tous les jeunes en France ? Ces
jeunes de parents issus de l’immigration sont aussi des enfants de la
République française. Ils sont nés en France et y ont grandi ; ils
voudraient y être reconnus et intégrés. La prison n’a jamais été et ne
sera jamais une solution d’avenir pour la jeunesse d’une nation en
perdition. Se pose-t-on de bonnes questions sur la délinquance d’un
grand nombre de jeunes Français, et des personnes des milieux
défavorisés et fragilisés par l’abandon, la misère, le mépris et les
23
discriminations diverses ? Et que deviennent les jeunes élevés dans
l’enfermement carcéral dès leur jeune âge, dans l’environnement où
ils n’ont pas bénéficié de l’éducation complète et de la formation
professionnelle au métier ? A l’issue de l’exécution de leur peine, ils
auront le choix entre la délinquance professionnelle, alternant leur vie
entre les murs de la prison et des temps de répit, la difficile insertion
sociale et l’oisiveté dans le chômage. La solution proposée par le
Front national, pour traiter ce complexe problème de société, est donc
erronée, car elle repose sur un faux diagnostic.
Sur le registre de la xénophobie et le souverainisme à contresens
de la mondialisation, le projet du Front National poursuit :
« L’immigration, que nous allons ramener de 200 000 à 10 000 par an
en ce qui concerne l’immigration légale sur le mandat, dont nous
allons drastiquement réduire les coûts parce qu’elle pèse sur la
communauté nationale, parce qu’elle est utilisée par le grand
patronat pour faire pression à la baisse sur les salaires. Le gain sur 5
ans a été chiffré à 40,8 milliards d’euros ». Pourtant, de nombreuses
études d’experts indiquent que le solde entre le coût et les apports
économiques des immigrés est positivement favorable à la France. Et
pour l’Union européenne (UE), dont la France est pourtant membre
fondateur, la présidente du Front national ajoute : « l’Union
européenne sera un autre poste important d’économies.
Progressivement, la France ramènera à zéro sa contribution nette au
budget de l’Union européenne. En parallèle nous rendrons l’Europe
plus concrète en dynamisant les grands projets utiles aux gens. Le
gain attendu sur 5 ans : 11,7 milliards d’euros. J’ajoute, au-delà de
cela, que la fin de l’expérience désastreuse de l’euro permettra aussi
de mettre fin aux coûteux plans de renflouement à répétition des pays
victimes de l’euro, tout en stimulant une économie étouffée depuis 10
ans par la monnaie unique, la monnaie des banques ». Le Front
national ne se pose donc pas de bonnes questions sur l’Europe :
pourquoi la France va-t-elle si mal avec l’euro lorsque l’Allemagne, la
Finlande ou l’Autriche se portent bien avec la même monnaie ?
Pourquoi ces pays retrouvent-il de la croissance relative au-delà de 1%
alors que la France stagne entre 0% et 0,5% ? Pourquoi le chômage
s’obstine-t-il à monter au-delà de 10% en France alors qu’il continue
de baisser sous la barre de 7% en Europe du nord ? Pourquoi l’euro
serait-il un frein à l’économie française et une opportunité de
24
croissance pour les pays de l’Europe du nord ? Pourquoi l’Allemagne
bat des records d’exportations et d’excédents commerciaux, alors que
le commerce extérieur français plonge dans les déficits depuis 2002 ?
Par ses déclarations sur l’immigration, le parti frontiste rend la
baisse des salaires en France imputable aux Immigrés, alors qu’aucune
étude économique sérieuse n’a jamais validé ces hypothèses. La
France serait plutôt victime des coûts de production très élevés, qui
pèsent sur sa compétitivité intérieure et sur son commerce extérieur.
L’immigration est l’un des stimulants économiques par la contribution
à la relance des activités, à la consommation intérieure des ménages et
à l’investissement, mais également une forte composante dans la
relance de nouvelles dynamiques démographiques au sein des pays
industrialisés d’Amérique du nord et d’Europe occidentale. Comment
devient-elle un frein à la croissance en France ? Le problème de la
France ne réside pas dans l’immigration, mais dans l’échec à
l’intégration. L’intégration est un processus par lequel un nouvel
arrivant, dans une collectivité humaine ou animale, essaie de
s’approprier les us et coutumes de cette collectivité, et de partager la
vie quotidienne de celle-ci. Pour que les nouveaux immigrants aient
les chances de s’intégrer, la collectivité accueillante devrait veiller sur
cinq déterminants. 1°) Le logement : dès l’accueil des nouveaux,
ceuxci sont hébergés, à proximité ou au milieu des habitants historiques, en
vue de la mixité socio-culturelle. 2°) L’éducation : lorsque les groupes
de nouveaux arrivants comprennent les enfants, il est primordial que
ceux-ci rejoignent les autres enfants du même environnement. Ensuite,
l’école pour les enfants (scolarisation) et les centres d’apprentissage à
la langue et à la culture pour les adultes (alphabétisation) accélèrent le
processus d’intégration. 3°) Le revenu : c’est le passeport de
l’autonomie. L’objectif est alors de mener les nouveaux arrivants
intégrés à l’autonomie financière par le travail. Nul ne peut retrouver
ou conserver sa dignité dans l’assistanat permanent, à vie, pour la
famille, les enfants, les petits-enfants. 4°) Le territoire : c’est le socle
d’enracinement dans le pays. Nous appartenons tous à une terre,
d’origine ou d’adoption, car nous faisons corps avec les autres
habitants de ce territoire. Celui-ci est notre lieu d’identification et
d’intégration sociale. 5°) L’engagement sociétal : ce point peut faire
l’objet des débats, des désaccords et même des contestations. Mais ce
sont les couches successives d’immigrations qui ont construit un
25
territoire. Il a alors des identités historiques partagées : culturelle
(fêtes locales, traditions installées, etc.), sociale, géographique et des
pratiques spirituelles. Ces territoires divers fondent alors la nation.
Quant à l’Europe, prise comme bouc-émissaire commode des
difficultés économiques, financières et sociales en France, c’est le mal
dans le discours ambiant de tous les extrémistes et les souverainistes
européens. La monnaie unique, « l’euro », serait-elle néfaste pour les
membres de la zone euro de l’Europe du sud, mais très bénéfique pour
ceux des pays de l’Europe du nord. Sortir de la zone euro ne
résoudrait pas les difficultés dues à une désindustrialisation et une
mauvaise gestion des finances publiques, depuis plus de trente années
en France, et pendant des siècles en Grèce où l’État est défaillant
depuis la naissance de ce pays. Par ailleurs, si tous les pays
s’engageaient à une contribution nette nulle au budget de l’Union
européenne, il n’y aurait aucune solidarité entre les États membres.
L’Union perdrait même sa raison d’être, puisque ce sont les pays plus
développés de l’Union qui aident, par leurs apports au budget, les pays
moins avancés pour accroître le potentiel du marché communautaire.
L’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne et les
Pays-Bas sont les principales économies de l’Union européenne ; elles
doivent alors assumer leur rôle de locomotives pour son avenir.
Entre l’élection présidentielle de 2007 et les élections
européennes de 2014, nous avons étudié les évolutions de la
sociologie électorale en France. Les partis de la droite républicaine
s’interrogent sur les alliances idéologiques entre la gauche et
l’extrême gauche, et ils les désapprouvent. Les partis de la gauche
républicaine s’interrogent également sur les liens éventuels entre la
droite et l’extrême droite, notamment au sein de l’UMP. On ne peut
donc pas étudier l’extrême droite sans comparer sa dynamique
électorale et territoriale avec celle de son symétrique, l’extrême
gauche. Globalement, l’espace politique français évolue dans des
combats idéologiques permanents entre l’extrême gauche, la gauche,
la droite et l’extrême droite. Nous apportons une contribution
analytique dans la compréhension des choix des électeurs, qui placent
de plus en plus l’extrême droite dans une compétition ouverte avec
l’extrême gauche, la gauche et la droite. Nous analysons les résultats
électoraux dans différents territoires en France, et nous illustrons les
mobilités des électeurs dans le département de la Somme.

I - Conquête dans le département
de la Somme en Picardie
Le département de la Somme est situé dans la région de Picardie
dans le nord de la France. Constituée de trois départements, - l’Aisne,
l’Oise et la Somme-, cette région partage son appartenance
géographique, du nord-ouest au nord-est de Paris, avec la
BasseNormandie, la Haute-Normandie et le Nord-Pas-de-Calais avec
lesquelles elle forme la circonscription française du Nord-Ouest pour
les élections européennes. Elle est frontalière de la
ChampagneArdenne à l’est. Elle est également voisine de l’Ile-de-France au sud,
et sa capitale régionale d’Amiens fait partie des capitales régionales
situées à une heure de Paris, qui fournissent des salariés aux
administrations et aux entreprises installées majoritairement en
Ile-deFrance, et dont elles dépendent économiquement. Dépourvus
d’aéroport et de ligne à grande vitesse (LGV), les habitants de la
Somme et de Picardie dépendent des aéroports de Paris-Orly et
ParisRoissy Charles de Gaulle en Ile-de-France ou de Lille-Lesquin pour
les voyages intercontinentaux. Pour les déplacements en Europe, le
petit aéroport de Beauvais-Tillé, dans l’Oise, est desservi par les
compagnies pratiquant le « low-price ». La capitale régionale
d’Amiens est reliée à des principales villes du nord de la France par
les lignes de chemin de fer et les autoroutes A1 (entre Lille et Paris),
A16 (entre Calais et Paris) et A29 (entre Le Havre et Reims). L’on
peut également accéder à Bruxelles, en Belgique, par la branche A2 de
l’autoroute A1, accessible depuis A29.
Le département de la Somme est entouré à l’est par l’Aisne, au
nord par les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Au nord-ouest,
l’espace au bord de la Manche constitue le moteur touristique de la
27
côte picarde avec la Baie de Somme, un estuaire de 72 km² classé
grand site de France et patrimoine mondial de l’UNESCO. La Baie de
Somme fait également partie du club des plus belles baies du monde.
A l’ouest et au sud se trouvent respectivement les départements de la
Seine-Maritime et de l’Oise. Le département de la Somme est
principalement parcouru par la Somme qui relie ses deux principales
villes, Amiens et Abbeville, à la Manche et à la Baie de Somme.
Le département de la Somme se situe ainsi au cœur de la
Picardie, entre les grandes villes françaises de Paris, Rouen, Lille et
Reims. Il est constitué de 46 cantons, regroupant ses 782 communes
erpeuplées de 565 910 habitants (selon les données de l’INSEE au 1
janvier 2009), répartis sur une superficie de 6 170 km² au milieu d’un
bassin humain de 80 millions d’habitants, à proximité des métropoles
européennes de Londres, de Paris et de Bruxelles.

Carte montrant la situation géographique de la Somme en Europe
eEn se plaçant au 14 rang des 22 régions de la France
métropolitaine par le niveau de vie de ses habitants en 2012, la
Picardie se situe ainsi dans la deuxième moitié des régions françaises
les plus pauvres, dont le revenu moyen par habitant en pouvoir d’achat
ainsi que la densité de la population de médecins sont parmi les plus
faibles en France. Le tableau ci-dessous indique les positions relatives
28
aux revenus nets par mois et par ménage en France métropolitaine. On
peut ainsi comparer les situations moyennes en Picardie par rapport
aux régions voisines d’Île-de-France, Haute-Normandie,
Nord-Pas-deCalais et Champagne-Ardenne.
Revenu
mensuel Ecart
moyen entre le
net des revenu net
Revenu 10% de moyen et
mensuel ménages les 10%
net du les plus plus
Régions France ménage riches riches
métropolitaine (en €) (en €) (en %)
Ile-de-France 11 786 2 909 7 212 147,9% 1
Alsace 1 846 2 618 5 891 125,0% 2
Rhône-Alpes 6 231 2 510 5 779 130,2% 3
Haute-Normandie 1 837 2 398 5 162 115,3% 9
Centre 2 548 2 395 5 105 113,2% 4
1 915 Picardie 2 386 5 179 117,1% 14
Pays-de-la-Loire 3 571 2 378 4 952 108,2% 11
Franche-Comté 1 172 2 345 5 195 121,5% 7
Aquitaine 3 232 2 328 5 181 122,6% 5
Bretagne 3 199 2 322 4 996 115,2% 8
Provence-Alpes 4 899 2 318 5 538 138,9% 6
Midi-Pyrénées 2 882 2 283 5 206 128,0% 10
Lorraine 2 351 2 282 5 078 122,5% 13
Bourgogne 1 642 2 264 4 887 115,9% 12
Basse-Normandie 1 473 2 248 4 827 114,7% 19

Champagne1 336 2 238 5 020 124,3% 16
Ardenne
Poitou-Charentes 1 770 2 225 4 809 116,1% 17
Nord-Pas-de-Calais 4 038 2 164 4 940 128,3% 22
Auvergne 1 347 2 163 4 737 119,0% 15
Limousin 743 2 113 4 642 119,7% 18
29

Population en 2012
(en milliers)
Classement en niveau
de vie des habitants Revenu
mensuel Ecart
moyen entre le
net des revenu
Revenu 10% de moyen et
mensuel ménages les 10%
net du les plus plus
Régions France ménage riches riches (en
métropolitaine (en €) (en €) %)
Corse 310 2 096 5 278 151,8% 20

Languedoc2 636 2 080 4 885 134,9% 21
Roussillon
Tableau 1 : comparaison de revenus mensuels nets des ménages et
des niveaux de vie selon des régions françaises en 2012.
Ces indicateurs socio-économiques, corrélés avec les niveaux du
chômage, de l’illettrisme et de l’éducation (éducation scolaire,
universitaire et formation professionnelle), peuvent figurer parmi des
déterminants de la sociologie électorale. Les résultats de l’élection
présidentielle de 2012 et les élections européennes de 2014 peuvent y
trouver une partie de leur explication. En effet, parmi les régions
constituant la circonscription européenne du nord-ouest de la France,
ele classement des niveaux de vie des habitants situe la Picardie (14 )
e eentre la Haute-Normandie (9), la Champagne-Ardenne (16), la
e eBasse-Normandie (19 ) et le Nord-Pas-de-Calais (22 ). Elle bénéficie
de sa proximité avec l’Île-de-France, première région de France dans
le confort de niveau de vie, mais elle évolue dans la seconde moitié
des régions françaises.
Le taux de chômage dans la Somme figure parmi les plus élevés
et le taux d’illettrisme dépasse de plus de deux fois la moyenne
nationale. Ces mêmes fragilités se retrouvent dans l’Oise, l’Aisne et le
Pas-de-Calais. Nul doute alors que ces difficultés socio-économiques
et culturelles sont devenues des alliées naturelles de la montée
fulgurante de l’extrême droite, et de l’ascension relative du Front de
gauche, aux dernières échéances électorales depuis les élections
municipales de 2008, dans les principaux bassins de vie de Picardie et
du Nord-Pas-de-Calais. Les résultats des élections européennes du 25
mai 2014 peuvent s’interpréter à la lumière de ces indicateurs.
30

Population en 2012
(en milliers)
Classement en niveau
de vie des habitants Le département de la Somme est l’un des départements ruraux
en France métropolitaine, dont Amiens, chef-lieu de département qui
joue également le rôle de capitale de la Région de Picardie, abrite
environ 135 450 habitants sur une superficie de 49,5 km². Cela en fait
e ela 22 ville française en nombre d’habitants, mais la 1032 en
superficie. Outre la ville d’Amiens, les dix principales villes du
département de la Somme seraient plutôt de gros villages que de
véritables villes à l’échelle européenne. Après la deuxième ville
ed’Abbeville (24 560 habitants -330 au rang des populations en
France- sur 26,42 km²), la troisième ville de la Somme, Albert, atteint
à peine 10 060 habitants sur 13,80 km². On observe que trois villes
seulement dépassent dix mille habitants dans tout le département. Les
autres villes sont alors Péronne (8.380 habitants sur 14,16 km²), Roye
(6 520 habitants sur 15,55 km²), Montdidier (6 330 habitants sur 12,58
km²), Corbie (6 315 habitants sur 16,25 km²), Doullens (6 270
habitants sur 33,40 km²), Ham (5 400 habitants sur 9,50 km²). La
principale ville de la banlieue d’Amiens, Longueau, abrite 5 210
habitants sur 3,42 km². Ainsi les dix premières villes du département
de la Somme ne représentent que 38% des 565 910 habitants de ce
département, confirmant son caractère rural et un habitat très dispersé.
Il n’est donc pas rare de rencontrer de petites communes
autonomes, comptant moins de 50 électeurs, notamment dans les
quatrième et cinquième circonscriptions. Aussi, six communes de la
quatrième circonscription comptent moins de 50 électeurs : Epécamps
est la plus petite commune avec 8 électeurs en 2012. Viennent
ensuite : Méréaucourt avec 13 électeurs, Arguel avec 26 électeurs,
Saint-Acheul avec 28 électeurs, Remaisnil avec 33 électeurs et
Aubercourt avec 48 électeurs. De très nombreuses communes se
situent entre 50 et 200 électeurs. Dans la cinquième circonscription,
les petites communes sont encore plus nombreuses, dont Armancourt
avec ses 19 électeurs, Grécourt avec 22 électeurs, Cizancourt avec 33
électeurs, Buverchy avec 35 électeurs, Herly avec 36 électeurs,
Fontaine-lès-Cappy avec 37 électeurs, Coigneux avec 39 électeurs et
Aizécourt-le-Bas avec 42 électeurs. Le nombre d’électeurs dans le
département de la Somme a connu une légère hausse, entre les
élections européennes du 7 juin 2009 et l’élection présidentielle du 22
avril 2012, avec une relative stabilité globale des populations rurales.
L’on peut affirmer que le seul véritable pôle urbain de la Somme, et
31
de toute la région de Picardie, est constitué par l’agglomération
d’Amiens-Métropole qui concentre 175 408 habitants du département,
soit 31% de la population de la Somme. De toutes les métropoles des
régions voisines, Amiens-Métropole est la plus petite. Elle arrive
après la communauté urbaine de Lille au nord qui totalise plus de
1 115 500 habitants ; la Communauté d’Agglomération Rouennaise, à
l’ouest, qui comptait environ 408 650 habitants en 2008, et même
après Reims-Métropole, à l’est, qui regroupe environ 218 930
habitants, soit alors 1,25 fois la population d’Amiens-Métropole.
L’avenir de cette agglomération en Europe, pour la Somme et pour la
Picardie, est donc conditionné par sa taille. En termes d’économie
d’échelle, en vue d’accélérer le développement des infrastructures de
communication et des dynamiques économiques associées, d’étroites
coopérations avec les régions voisines sont donc indispensables.
Malgré sa tradition industrielle, la Somme poursuit sa
reconversion économique en direction des services, tout en renforçant
ses nombreux équipements d’accueil touristique et en préservant son
patrimoine exceptionnel. Ses principaux pays naturels sont, du sud
vers le nord, le Santerre, le Vimeu et le Ponthieu. De son passé
industriel, on retrouve les activités de robinetterie, de serrurerie dans
le Vimeu, la sous-traitance industrielle pour l’aéronautique à Méaulte
dans le pays du coquelicot près d’Albert, et quelques centres de
productions chimiques et mécaniques dans la zone industrielle près
d’Amiens. Mais l’essentiel de l’activité économique de la Somme est
centré sur l’agriculture et l’agro-alimentaire. La culture du maïs, du
blé, des pommes de terre, du colza alimente le volume des principales
productions agricoles des habitants du département de la Somme.
C’est donc principalement un département rural, dont les plaines et les
plateaux sont couverts de cultures et de verdure. Par ailleurs, la
Somme est également une terre de mémoire pour les souffrances des
guerres de la France, des pays d’Europe et de leurs anciens empires.
Les divers cimetières anglais, australiens, canadiens, sud-africains,
allemands, français… témoignent des atrocités de la première et de la
seconde guerre mondiale dont les affrontements entre combattants se
sont déroulés sur le territoire de la Somme. L’Historial de Péronne
rappelle les tragédies de la première guerre mondiale et de nombreux
mémoriaux ont figé dans le temps les souffrances endurées par les
combattants. Aussi, le département de la Somme a été le champ de
32
bataille de toutes les grandes guerres, et en conserve les traces
indélébiles à travers de nombreux cimetières rappelant le sacrifice des
soldats de plusieurs pays.
Au cours des années 2000, la sociologie électorale du
département a évolué en rapport avec ses difficultés économiques et
sociales. Le score de l’extrême droite est passé de 18,4% dans le
département aux élections régionales de 2010 à 26% lors de l’élection
présidentielle de 2012, soit une progression d’environ 8 points en
l’espace de deux années. Et deux années plus tard, le score du seul
Front national aux élections européennes de 2014 affiche 37,15%. Le
cumul du Front national avec Debout la République est passé à
42,44% lors de ce dernier scrutin. On peut attribuer ce score à des
déterminants multiples : l’accroissement du chômage et des
délocalisations industrielles sous la pression des donneurs d’ordres
dans le département, un niveau d’illettrisme trop élevé ne permettant
pas aux Français éprouvés d’analyser objectivement, et d’apprécier les
contenus des discours politiques en comparaison avec des propositions
de l’extrême droite, la peur de la perte de contrôle de leur destin au
profit des instances supranationales européennes, la peur de la
mondialisation dont ils ne saisissent pas les contenus et les enjeux
mondiaux, l’influence des médias nationaux et régionaux qui ont
souvent présenté le quinquennat du président Nicolas Sarkozy comme
une décomposition et une destruction de la France. Les deux
premières années du quinquennat du président François Hollande
n’ont pas convaincu les électeurs quant au redressement du pays et
aux perspectives de sortie de crise. Les électeurs effectuent alors un
« vote refuge » auprès de l’extrême droite, soit comme un vote
protestataire de sanction contre le président en exercice et son
gouvernement, soit comme un vote contestataire antisystème contre
les partis de gouvernement de gauche comme de droite. Ce
phénomène est général en France, mais il s’est accéléré dans toutes les
régions présentant les mêmes difficultés que la Picardie, et dans tous
les territoires qui rencontrent les mêmes épreuves que dans la Somme.
Ces situations se retrouvent ainsi dans les régions meurtries par
l’accroissement du chômage massif consécutif à la désindustrialisation
comme en Picardie, dans le Nord-Pas-de-Calais, dans la Lorraine, et
en Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’on peut affirmer que, de toutes les
anciennes régions industrielles frappées par les mutations dues à la
33
mondialisation, la région Rhône-Alpes et l’Alsace ont relativement
réussi leur reconversion, soutenue par les grands centres de recherche
pour la première et la densité des échanges avec l’Allemagne pour la
deuxième. La Franche-Comté s’en sort également grâce à son choix
stratégique de spécialisation dans les microtechniques.
A côté de la progression des partis de l’extrême droite, dont la
principale formation demeure le Front national, les partis d’extrême
gauche se sont également développés dans le département de la
Somme. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, le
Front de gauche, mené par Jean-Luc Mélenchon, a réalisé des scores
supérieurs à ceux du MoDem représenté par François Bayrou, dans un
département longtemps considéré comme un territoire de l’Union pour
la démocratie française (UDF). En effet, pendant plusieurs années,
Gilles de Robien, ancien maire d’Amiens de 1989 à 2002, puis
ministre sous la présidence de Jacques Chirac de 2002 à 2007, était
considéré comme le pilier de l’UDF dans le département. Depuis
l’élection présidentielle de 2007, l’UDF est coupée en deux familles
politiques concurrentes : le MoDem, fidèle à François Bayrou, et le
Nouveau centre, présidé par son ancien proche lieutenant Hervé
Morin. Gilles de Robien et ses proches amis politiques –dont le député
Olivier Jardé de la deuxième circonscription d’Amiens qui avait
exercé ce mandat en suppléance du même Gilles de Robien de 2002 à
2007, avant d’être élu lui-même à ce poste de juin 2007 à juin 2012-
sont fondateurs, à Amiens, du Parti social-libéral européen (PSLE),
devenu rapidement « le Nouveau centre ». Dès sa fondation en 2007,
ce parti a fait le choix d’alliance avec l’UMP (Union pour un
mouvement populaire). Aux diverses échéances électorales locales
(municipales de mars 2008 et régionales de mars 2010), européennes
(de juin 2009) et nationales (présidentielle d’avril et mai 2012, puis
législatives de juin 2012), le Nouveau centre est allié avec l’UMP
pour présenter des listes uniques ou des candidats soutenus par les
deux partis. Le MoDem a choisi de se séparer de la majorité
présidentielle, regroupant les différents partis de la droite républicaine,
pour se positionner sur le « ni droite, ni gauche », se déclarant ainsi
comme le légitime parti centriste. Néanmoins, sur le plan national
comme sur le plan local, de nombreux électeurs ignorent les enjeux
des subtilités politiques, sémantiques et philosophiques d’un parti à
l’équilibre au centre. Ils tranchent sur la base des frontières
34
idéologiques connues ou supposées entre la gauche et la droite.
Humanisme, fédéralisme, ouverture, souplesse, autonomie qui fondent
la philosophie politique du centrisme, n’apparaissent que comme des
concepts creux pour les électeurs de base. Ceux-ci demandent des
solutions concrètes aux problèmes de la vie quotidienne. Privé de sa
base électorale, le MoDem s’est alors effondré dans les urnes.
Dans le département de la Somme, les résultats sont éloquents :
après l’alliance du Parti socialiste et du Parti radical de gauche,
représentée par François Hollande, et l’alliance de l’Union pour un
mouvement populaire et du Nouveau centre, représentée par Nicolas
Sarkozy à l’élection présidentielle de 2012, viennent clairement le
Front national, représenté par Marine Le Pen, et le Front de gauche,
représenté par Jean-Luc Mélenchon. Le Front national s’assume
clairement à droite de l’alliance de l’Union pour un mouvement
populaire et du Nouveau centre. Le Front de gauche a également
construit sa propre identité à gauche de l’alliance du Parti socialiste et
du Parti radical de gauche. Nous assistons alors aux affrontements
classiques « gauche contre droite », sur les bases des identités
idéologiques. La droite républicaine est en compétition avec la gauche
républicaine, alors qu’une nouvelle concurrence s’ouvre désormais
entre le Front national, à l’extrême droite, et le Front de gauche, à
l’extrême-gauche. Ces configurations ont réduit l’espace politique du
MoDem en France et dans la Somme. Aussi, contre le MoDem,
plusieurs électeurs des cantons du département ont préféré le Front de
gauche, clairement positionné dans l’environnement de l’extrême
gauche bien connu. Il rassemble les acteurs politiques locaux
communistes, les membres du Parti de gauche déçus par des partis de
gouvernement de la gauche, et d’autres subtils mélanges de
contestataires antisystème contre le pouvoir, des protestataires contre
les politiques d’austérité. Ces militants de gauche sont sensibilisés sur
le pouvoir d’achat et le chômage qu’ils imputent aux « patrons », les
accusant de s’enrichir pendant que les salariés souffrent des faibles
revenus et des conditions de travail de plus en plus difficiles. Ils sont
rejoints par les « Indignés » contre la mondialisation et le pouvoir de
l’argent des banques, et des jeunes qui ont besoin du rêve d’un monde
meilleur, égalitaire et juste. Ils s’inscrivent tous dans les perspectives
d’arracher le pouvoir au puissants (les politiques, les banquiers, les
patrons, les capitalistes, etc.), qu’ils identifient à droite. Ces détenteurs
de puissance financière sont alors considérés comme des prédateurs.
35
Dans les cantons d’Amiens-Métropole, territoire de l’ancien
maire UDF, Gilles de Robien, le Front de gauche réalise en moyenne
respectivement 16,3% ; 14,2% et 13,5% contre 7,5% ; 6,4% et 6,6%
pour le MoDem dans les cantons urbains d’Amiens-est, Amiens-nord
et Amiens-ouest. Dans les cantons ruraux, le Front de gauche atteint
des performances de 19,9% ; 19,5% ; 15,8% et 12,8% contre 5,7% ;
5,1% ; 5,1% et 6% pour le MoDem, respectivement dans les cantons
de Nesle, Friville-Escarbotin, Ault et Picquigny. En moyenne, sur
l’ensemble de la Somme, le MoDem s’effondre avec 7,7% pendant
que le Front de gauche s’adjuge un score de 11,5% et devient ainsi la
quatrième force politique électorale du département de la Somme
derrière le Front national en 2012.
Parallèlement à ces forces politiques de droite et de gauche qui
émergent, pendant que le MoDem apparaît sur une ligne de séparation
entre les grandes formations politiques, les autres partis engagés dans
le combat politiques sont totalement étouffés. La formation composite
Europe Écologie-Les Verts se retrouve ainsi à l’étroit en France
comme dans le département de la Somme, tant les autres partis
politiques de gouvernement se sont emparés de son dossier stratégique
sur l’écologie, la protection de l’environnement et sur la biodiversité.
Les grands partis de gouvernement, aidés par les grandes
organisations (centres d’études et de recherches dans le monde,
laboratoires d’analyse indépendants, grandes entreprises,
organisations internationales, cabinets d’expertise, etc.), disposent de
plus de moyens financiers et de lobbies pour effectuer des études
d’impact, de nombreux experts pour évaluer les politiques publiques,
et des relations internationales étoffées pour comparer les politiques
françaises avec les situations des autres pays de même niveau dans le
monde. Cela est vrai notamment dans le domaine de l’impact des
ondes électromagnétiques sur la santé humaine, des énergies fossiles,
nucléaires et de nouvelles énergies renouvelables sur la pollution de
l’environnement. Dans le département de la Somme, la candidate
d’Europe Écologie-Les Verts, Eva Joly, et dont le positionnement est
rallié par le candidat indépendant, Jacques Cheminade, est largement
distancée par l’extrême gauche représentée Nathalie Arthaud, pour
Lutte ouvrière, et Philippe Poutou, pour le Nouveau parti
anticapitaliste. Le département de la Somme dévoile alors la nostalgie
de son passé industriel ouvrier, qui avait vu s’épanouir sur son sol les
gloires du parti communiste en France. Cette analyse sera menée dans
36
les chapitres suivants pour constater la captation et la canalisation de
tous les mécontentements et les déceptions par le discours
opportunément construit et ciblé de l’extrême droite. Les deux
circonscriptions urbaines autour d’Amiens et d’Abbeville se
distinguent néanmoins des circonscriptions rurales, comme le montre
le tableau de comparaison ci-après selon le découpage des anciennes
circonscriptions, avant la réorganisation et le nouveau découpage
depuis les élections législatives de juin 2012.
Nombre Score
de bureaux moyen de
de vote NPA-LO
accordant dans la
plus de 2%
circonsà EELV cription
Première 15 1,6% 5 2,0%
Deuxième 44 2,5% 2 1,6%
Troisième 24 1,2% 44 2,5%
Quatrième 30 1,1% 35 2,1%
Cinquième 33 1,1% 68 2,6%
Sixième 68 1,5% 69 2,3%
Tableau 2 : évolution relative des Ecologistes par rapport à l’extrême gauche
dans les anciennes circonscriptions de la Somme.
Il convient alors de constater que l’espace politique d’Europe
Écologie-Les Verts se rétrécit fortement dans des élections nationales,
l’instance où se jouent des décisions et des enjeux majeurs de
projection des Français sur leur avenir. Dans le département de la
Somme, les électeurs se tournent donc vers les partis de gouvernement
bien installés dans le paysage social et économique local (l’alliance
UMP-Nouveau centre et l’alliance Parti socialiste-Parti radical de
gauche). Pour l’alternative, soit en position de contestation, soit dans
la protestation, les électeurs accordent leur confiance au Front national
qu’ils croient bien armé pour défendre leurs territoires, ou s’adressent
à l’extrême gauche dans l’espoir de faire entendre leurs modestes
conditions de précarité et de pauvreté. Ils sont convaincus que les
extrêmes ne sont pas près des portes du pouvoir pour agir en leur nom,
37

Circonscriptions
avant juin 2012
Score moyen
d’EELV dans la
circonscription
Nombre
de bureaux de
vote accordant
plus de 3% à
NPA-LO mais qu’ils disposent d’un pouvoir de nuisance et d’amplification de
leurs revendications. Dans les deux cas, ils s’adressent aux extrêmes
par désespoir. Ils estiment que les dirigeants politiques au pouvoir ne
les écoutent plus, ou ne s’intéressent plus à leurs problèmes.
Les résultats de l’élection présidentielle du 22 avril 2012
montrent cette nouvelle dynamique électorale dans le département de
la Somme où les territoires ruraux, vivant principalement de
l’agriculture, marquent une forte poussée du Front national, comme
espace de refuge pour protester contre les politiques nationales qu’ils
ne comprennent pas clairement. Pour des territoires identifiés comme
industriels, et peuplés de nombreux ouvriers, une compétition est
ouverte entre le Front national et les partis d’extrême gauche, qui
prêchent le dessaisissement des fortunes des patrons et la
redistribution égalitaire selon le principe des coopératives ouvrières.
Les idéologies communistes renaissent sur fond de crise nationale et
internationale, avec ses retombées sur les conflits sociaux, les
licenciements souvent abusifs et qualifiés de licenciements préventifs
liés à la dépréciation des indices boursiers des entreprises cotées, les
souffrances liées au chômage de longue durée et à la précarité qu’il
induit, la pauvreté et la perte du pouvoir d’achat.
Les partis extrémistes savent parfaitement capitaliser sur la peur
de l’avenir, l’exploitation des « patrons », qui profitent des bénéfices
des entreprises pour augmenter leurs rémunérations indécentes, et font
porter les pertes à leurs salariés pour justifier des diminutions des
revenus, des compressions des activités et des postes de travail par des
licenciements économiques. Mais c’est également dans ce
département, et dans d’autres départements de la Picardie, que de
nombreux « patrons voyous » ont été remarqués en déménageant les
installations de production industrielle pendant le week-end, à l’insu
des salariés. Ceux-ci se retrouvent alors dans des usines vidées de
leurs machines de production à la reprise hebdomadaire du travail. Les
délocalisations font parties des sources de tensions et de souffrances
vécues par les habitants, et qui s’intègrent évidemment dans le
paysage des conflits économiques et sociaux dans le département.
Le nombre de référence d’électeurs inscrits, qui s’élevait alors à
409 758 dans le département de la Somme, a évolué entre les élections
européennes du 7 juin 2009 et l’élection présidentielle du 22 avril
38
2012 pour passer à 410 541électeurs. Ce nombre était passé ensuite à
409 747 aux dernières élections européennes du 25 mai 2014, soit une
légère baisse ramenant les électeurs au niveau des précédentes
élections européennes de 2009. L’on peut ainsi comparer les résultats
de ces deux élections. Mais entre 2009 et 2012, la troisième en perdait
1 249 dans ses nombreux petits villages disséminés. Autour d’Amiens,
la circonscription d’Amiens-Nord a perdu 302 électeurs pendant que
celle du sud en gagnait 46, tant elle continue d’étendre les
constructions des logements, soit dans le sud et le sud-ouest
d’Amiens, soit dans de nombreuses communes de cette
circonscription. Enfin, le nombre de cantons est de cinq dans les deux iptions urbaines autour d’Amiens ; mais il est de neuf pour
les circonscriptions rurales, non en raison d’un doublement du nombre
d’électeurs ou d’habitants, mais en raison de l’étendue des territoires
couverts de petits villages dispersés partout dans la Somme. Ainsi, il
eapparaît que l’écart entre la 2 circonscription (constituée de 5
ecantons) et la 5 circonscription (constituée de 9 cantons) n’est que de
ère2 917 électeurs. Quant à la 1 circonscription, elle est nettement
moins peuplée d’électeurs inscrits. Le rééquilibrage des
circonscriptions était donc nécessaire dans le cadre d’un nouveau
découpage électoral, comme cela a été réalisé dès juin 2012.
Nombre
Nombre Proportions Score
cantons
d’électeurs dans la Front
avant juin
7 Juin 2009 Somme national
2012
ère1 Circo 58 960 14,4% 5 12,0%
e2 Circo 63 290 15,4% 5 7,4%
e3 Circo 68 392 16,7% 9 12,1%
e4 Circo 73 706 18,0% 9 13,1%
e5 Circo 66 207 16,2% 9 13,0%
e6 Circo 79 203 19,3% 9 13,5%
Total Somme 409 758 100,0% 46 11,8%
Tableau 3 : répartition des électeurs dans les six circonscriptions
et des scores réalisés par le Front national en 2009.
39
Nous constatons alors une très forte évolution de la sociologie
électorale en trois ans dans ce département. En effet, à l’issue des
élections européennes du 7 juin 2009, le score du Front national varie
entre 7,4% dans la deuxième circonscription et 13,5% dans la sixième,
soit un écart d’environ 6 points. Aucune circonscription n’atteint la
moyenne de 14%. Les quatre circonscriptions rurales se détachent des
circonscriptions urbaines dans le vote en faveur du Front national, et
réalisent entre 12,1% et 13,5%. Le tableau suivant présente les
évolutions du paysage électoral entre 2009 et 2012, d’une part, et les
scores de l’extrême droite en 2012, d’autre part.
Nombre Proportions Évolution Score
Électeurs dans la Électeurs extrême
22 avril 2012 Somme 2009-2012 droite
ère
1 Circo 58 658 14,3% -302 21,6%
e2 Circo 63 336 15,4% 46 16,0%
e3 Circo 68 122 16,6% -270 24,9%
e4 Circo 73 615 17,9% -91 26,3%
e5 Circo 66 167 16,1% -40 26,9%
e6 Circo 80 643 19,7% 1440 25,6%
Total Somme 410 541 100,0% 783 25,8%
Tableau 4 : évolution des électeurs dans les six circonscriptions
et du score réalisé par l’extrême droite en 2012.
Mais la situation varie considérablement au cours de l’élection
présidentielle du 22 avril 2012 par rapport aux élections européennes
du 7 juin 2009. Nous comparons toujours une élection au premier tour
où tous les principaux partis politiques sont représentés. Le Front
national se présente sous sa propre bannière comme en 2009. Mais
Jean-Marie Le Pen a cédé son siège de président du Front national à sa
fille Marine Le Pen, et c’est cette nouvelle présidente du parti frontiste
qui se présente à l’élection présidentielle d’avril 2012. La France a
« normalisé » le Front national ; son discours est souvent repris en
écho par certains responsables de la majorité présidentielle au
gouvernement et au Parlement. Marine Le Pen rajeunit la direction du
parti, et les cadres du Front national accèdent aux médias pour faire
leur propagande. L’extrême droite s’est totalement décomplexée dans
40
le paysage politique du pays, et il connaît un développement et une
eaudience en Europe. Les résultats au 1 tour de cette élection
présidentielle du 22 avril 2012 confortent le Front national en France
et dans la Somme. En effet, le cumul moyen des scores de l’extrême
droite marque des écarts de 9 et 10 points dans les circonscriptions
urbaines autour d’Amiens, alors que cet écart varie de 13 à 14 points
e e edans les circonscriptions rurales. Dans les 4 , 5 et 6 circonscriptions,
l’extrême droite dépasse déjà le quart des suffrages exprimés, et
e eévolue entre 25,6% dans la 6 et 26,9% dans la 5 circonscription.
L’on peut alors prévoir que, si les situations socio-économiques et les
fragilités sociales continuent de se dégrader en France, dans les
départements les plus atteints par le chômage de longue durée et dans
la Somme, les scores de l’extrême droite, dans des élections nationales
et européennes, ne pourront que s’accroître à chacun des scrutins
ultérieurs. Aussi, l’hypothèse de cette corrélation devrait être testée
aux élections européennes du 25 mai 2014.
L’on comparera alors l’élection présidentielle de 2012 à celles
de 2007 et de 2002, ainsi que les élections européennes de 2014 à
celles de 2009. Les enjeux forts et immédiats, entre le Front national
et les partis de gouvernement de la gauche comme de la droite,
demeurent désormais dans la bataille pour le contrôle des collectivités
territoriales en mars 2015 pour les élections départementales, et à la
fin de 2015 pour les élections régionales, selon les nouveaux
périmètres des territoires. Les dynamiques à l’issue de ces élections
pourront confirmer ou non la poursuite de la conquête du pouvoir par
le Front national, et ses capacités à séduire la majorité des Français
pour conquérir l’Elysée à l’élection présidentielle de 2017. Cependant,
l’on peut déjà supputer des projections. La gauche et l’extrême gauche
ont mené une campagne très active contre Nicolas Sarkozy et la
droite, sur fond de crise économique et sociale qui frappe les plus
faibles. Mais, ce sont les mêmes contestataires que l’on retrouve
comme « frondeurs » contre la politique de François Hollande, qui
tarde à produire des résultats tangibles. En se révoltant contre la droite
et contre la gauche au pouvoir, ces contestataires alimentent les urnes
électorales pour le Front national. La question n’est donc plus de
savoir si Marine Le Pen sera au second tour de l’élection
présidentielle en mai 2017, mais contre quel candidat de la droite ou
de la gauche sera-t-elle opposée.


II - La dernière victoire de la droite républicaine
au pouvoir entre 2002 et 2012
L’élection présidentielle du 22 avril 2012 apporte le premier
cadeau surprise pour le Front national. Marine Le Pen obtient un score
supérieur à celui de son père du 21 avril 2002, avec 17,90% en
moyenne nationale. Mais dans le département de la Somme,
notamment dans les circonscriptions et les communes rurales, le Front
national dessine la nouvelle redistribution de la sociologie politique du
département. Rappelons qu’il réalise entre 16%, dans la deuxième
circonscription urbaine d’Amiens, et 26,9% dans la cinquième iption. L’écart entre les scores extrêmes, qui était de 6,1
points aux élections européennes du 7 juin 2009, s’élargit à 10,9
points à l’élection présidentielle du 22 avril 2012. Le Front national
s’enracine solidement dans les circonscriptions rurales du département
de la Somme. Dans ce livre, nous détaillons les résultats observés de
l’évolution spatio-temporelle des implantations du Front national, et
des autres composantes de l’extrême droite, au cours des élections
européennes du 7 juin 2009, des élections régionales des 14 et 21 mars
2010, et de l’élection présidentielle du 22 avril et du 6 mai 2012 dans
ce département. Pour mieux comprendre le phénomène électoral en
France en 2012, nous revenons sur les évolutions entre l’élection
présidentielle de 2002 et celle de 2007.
La France a connu un véritable réveil électoral, avec l’élection
présidentielle du 22 avril et du 6 mai 2007, lorsqu’elle a porté Nicolas
Sarkozy à la présidence de la République. Il réalise alors 53,06% des
suffrages exprimés contre Ségolène Royal, représentant les familles
politiques de la gauche, qui recueille 46,94%. Mieux encore que ce
résultat, qui donne cette nette victoire de la droite républicaine sans
appel, c’est le taux de participation de 83,97% qui interpelle les
43
observateurs politiques, et un taux de vote blancs ou nuls faible de
4,2% pour un deuxième tour d’une élection présidentielle. Ces
résultats effacent l’affront d’une situation inédite, que la France avait
connue le 5 mai 2002, sous la pression du Front national. Le premier
tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002 concernait un total de
41 197 964 électeurs inscrits en France. Mais 29 494 888 électeurs se
sont déplacés dans les bureaux de vote, soit 71,6% du corps électoral.
Le taux de votes blancs ou nuls ne s’élève alors qu’à 3,4% des votants
comme dans une élection ordinaire où quelques Français expriment
leurs mécontentements liés à leurs situations personnelles. La situation
se complique lorsque la dispersion des voix des électeurs de la gauche
sur Jean-Pierre Chevènement, représentant le Mouvement des citoyens
(MDC), Christiane Taubira, représentant le Parti radical de gauche
(PRG), Noël Mamère, représentant Les Verts (LV), et Lionel Jospin,
Premier ministre, principal animateur de la gauche plurielle de
gouvernement et représentant le Parti socialiste (PS), fait de ce dernier
le principal perdant de cette élection présidentielle. La droite
républicaine a pressenti l’arrivée du danger, et s’est rangée derrière le
candidat-président Jacques Chirac. Celui-ci préempte le thème favori
de l’extrême droite, et organise son projet et ses interventions sur la
lutte contre l’insécurité pour sa campagne. L’Union pour la majorité
présidentielle, qui deviendra plus tard l’Union pour un mouvement
populaire (UMP), rassemble toutes les composantes de la droite
derrière Jacques Chirac, et ne laisse qu’un espace très étroit pour
François Bayrou. Ce dernier entre néanmoins en compétition pour
représenter l’Union pour la démocratie française (UDF). Le résultat du
scrutin donne la première place à Jacques Chirac avec 19,88%, ce qui
revient à une défiance exprimée par les Français contre le président en
exercice. Ils ne se reconnaissent pas dans l’action présidentielle le
pouvoir de trouver les solutions à leurs attentes et à leurs problèmes.
Jacques Chirac portera alors l’étiquette de « Monsieur
même-pasvingt-pourcent » pour cette élection. Lionel Jospin, Premier ministre
depuis la victoire des élections législatives de la gauche en 1997, était
attendu dans les sondages à la première place de ce premier tour, et
avait déjà commencé sa campagne du second tour avant les résultats
du premier tour. Lionel Jospin préparait déjà le match de revanche
contre Jacques Chirac, pour relever le défi de l’élection qu’il avait
perdue devant le même Jacques Chirac au second tour de l’élection
présidentielle de mai 1995. Les sondages donnaient Lionel Jospin
44
vainqueur du premier et du second tour de cette élection présidentielle
de 2002, tant les bilans économiques et sociaux de son action au
gouvernement étaient en sa faveur. Le seul handicap, qui entraîne son
échec, reste l’incapacité à rassembler la gauche plurielle sur sa
candidature. Dispersée, elle perd collectivement cette élection.
L’irruption de Jean-Marie Le Pen au second tour de cette
élection du 21 avril 2002, totalement inattendue, frappe la gauche et
les partis démocratiques comme un coup de tonnerre. Le Front
national s’adjuge 16,86% alors que Lionel Jospin ne recueille que
16,18%. Les voix des électeurs de la gauche se sont dispersées. Ces
électeurs avaient écouté les sondages, anticipé la qualification de leur
leader Lionel Jospin pour le second tour, et ils se sont alors défoulés
avec leur « coup de cœur » porté aux autres candidats de la gauche
plurielle au premier tour. Ils espéraient alors se mobiliser massivement
pour élire Lionel Jospin au second tour du 5 mai 2002. Ce dernier
étant battu dès le premier tour, ses électeurs vont désormais devoir se
mobiliser pour défendre les valeurs de la République contre le danger
du Front national. Entre les deux tours des 21 avril 2002 et 5 mai
2002, le nombre des inscrits à cette élection présidentielle a baissé de
5 692 électeurs. Mais le nombre de votants remonte au-delà des
votants du premier tour, et s’élève à 32 832 832, soit 11,3% de plus
pour se mobiliser contre le Front national. Le taux de participation
gagne 8 points, et passe subitement de 71,6% à 79,7% alors que le
taux des votes blancs ou nuls baisse ; il n’est que de 4,3% contre 3,4%
au premier tour. Pourtant, de nombreux observateurs imaginaient une
forte hausse des votes blancs ou nuls pour protester contre une
situation inattendue, imputée à l’inaction perçue du président Jacques
Chirac au cours de son septennat de 1995 à 2002, et à certains
blocages des actions politiques liés aux difficultés de la cohabitation
entre un président de la droite et un Premier ministre de la gauche. Ce
sursaut républicain dans les urnes est accompagné par d’importantes
manifestations dans les rues, et dans toutes les villes de France qui
appellent à barrer la route à l’extrême droite en France. C’est donc en
toute logique républicaine que Jacques Chirac est élu avec 82,21%
contre Jean-Marie Le Pen, qui ne se contente que de 17,79%. L’on
pouvait alors dire que le Front national ne séduit que moins de 18%
des Français, hors de toute autre compétition. Même aussi faible, ce
score demeure important pour un parti politique qui prêche le repli de
45
la France sur elle-même, contre la monnaie unique, l’euro, contre
l’Europe, contre l’immigration, contre l’intégration des Immigrés en
France, contre le droit du sol pour acquérir la nationalité française,
contre l’ouverture à la mondialisation… et pour « la France aux
Français ». Cependant, même dans ce slogan, il se garde bien de dire
que ces Français reconnus par le Front national sont d’abord des
« Blancs de souche », comme cela s’exprime régulièrement dans les
milieux populaires. L’élection présidentielle de 2002 vient de prouver
que le Front national peut atteindre des scores importants, dans une
compétition électorale ouverte avec toutes les autres formations
politiques, et défier les autres formations démocratiques en France.
Cette élection présidentielle du 21 avril 2002 donne un repère de
la puissance potentielle du Front national dans le champ politique en
France. Il veut être reconnu comme un grand parti, opposé à la gauche
et concurrent de la droite pour gagner des élections sous sa propre
bannière. La gauche perd l’élection présidentielle de 2002, et se replie
sur elle-même pour se ressourcer et comprendre les raisons profondes
de ses divisions et de son échec. Le leader de la gauche plurielle,
Lionel Jospin est profondément déçu et se retire de la vie politique.
Une lumière s’éteint et la gauche doit retrouver un autre leader.
François Hollande, chargé de garder la maison du Parti socialiste
pendant la période du gouvernement de cohabitation de 1997 à 2002,
doit composer avec d’autres responsables politiques de la gauche pour
faire ressusciter l’espoir à gauche. Mais les déchirements sont
intenses, la compétition interne est vive, et les têtes n’émergent guère.
Le leadership de François Hollande pour porter les espoirs de la
gauche à l’élection présidentielle de 2007 est contesté au sein même
du Parti socialiste. Il accepte l’organisation des primaires pour
désigner celui ou celle qui portera les couleurs du Parti socialiste et de
la gauche républicaine. Seuls les Socialistes sont invités à se
prononcer, dans les sections locales et les fédérations départementales,
sur leur représentant. Ils doivent choisir entre Laurent Fabius,
Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn. Et c’est Ségolène Royal
qui emporte cette deuxième élection primaire des Socialistes.
Il convient alors de reconnaître que la démarche démocratique
est consubstantielle du Parti socialiste. En effet, déjà en 1995, alors
que les Socialistes avaient longtemps misé sur Jacques Delors, pour
les représenter à l’élection présidentielle en capitalisant sur son image
46
de l’homme du consensus, social-démocrate, et sur son expérience
européenne et internationale, celui-ci s’est désisté sans consulter son
Parti. A une émission de télévision sur la chaîne TF1, sept sur sept, la
journaliste Anne Sinclair lui demande de confirmer s’il est candidat à
l’élection présidentielle. Jacques Delors lui répond calmement :
« non ». Dès lors, les Socialistes doivent trouver, en toute hâte, un
candidat qui devra être prêt en trois mois pour porter leur bannière. Ils
doivent choisir entre Henri Emmanuelli et Lionel Jospin. C’est Lionel
Jospin qui recueille la majorité des suffrages des militants. Celui-ci
essaie alors de se démarquer de François Mitterrand, et exprime sa
personnalité par sa célèbre déclaration du « droit d’inventaire », pour
ne pas assumer les actions controversées et la part obscure de la vie du
président François Mitterrand. Cet ancien discret Premier secrétaire du
Parti socialiste au cours du premier septennat de François Mitterrand,
ministre de l’éducation nationale de Michel Rocard, demeurait
néanmoins l’inconnu du grand public français.
L’élan de la gauche et le capital de sympathie que lui accordent
les électeurs de gauche, permettent à Lionel Jospin de se retrouver au
second tour contre Jacques Chirac. C’est alors le combat entre deux
machines de guerre électorale : le Rassemblement pour la République
(RPR) pour Jacques Chirac et le Parti socialiste (PS) pour Lionel
Jospin. Mais ce dernier n’est pas un célèbre acteur politique pour la
majorité des électeurs, malgré ses sept années passées au poste de
Premier secrétaire du Parti socialiste, pendant le premier septennat de
François Mitterrand de mai 1981 à mai 1988. Ses actions au
gouvernement entre 1988 et 1993, notamment au ministère de
l’éducation nationale, ne sont connues et appréciées que par des
initiés. Son image de l’homme compétent, travailleur, intègre, droit,
honnête, rigoureux mais froid et distant, s’est déjà construite. Il n’est
pas comme Jacques Chirac, crédité de chaleureux, sympathique,
séducteur auprès des personnes âgées et des paysans, un homme
généreux et adepte du consensus, quelque peu populiste pour recueillir
les voix de toutes parts. A l’issue du second tour de mai 1995, Jacques
Chirac est élu président de la République avec 52% contre Lionel
Jospin qui ne recueille que 48%. Mais les confrontations entre ces
deux hommes ne font que commencer. Le même Jacques Chirac, sur
conseil de son secrétaire général à l’Elysée, Dominique de Villepin,
dissout l’Assemblée nationale dont la majorité absolue encombrante
47
de droite à près de 80% s’était pourtant constituée en mars 1993 sous
sa conduite en qualité de président du Rassemblement pour la
République (RPR), en tant que principale formation politique de la
droite. Pendant sa campagne à l’élection présidentielle entre 1993 et
1995, il a cédé le poste de Premier ministre de la dernière cohabitation
avec François Mitterrand à Edouard Balladur, son « ami depuis trente
ans » comme il se plaisait à le répéter. Celui-ci avait été son ancien
ministre de l’économie et des finances pendant la première
cohabitation de 1986 à 1988. Il ne pouvait donc pas le trahir, se
disaitil. En effet, les deux hommes se connaissent et s’estiment depuis très
longtemps. Ils ont connu des cabinets ministériels ensemble sous le
Premier ministre devenu ensuite Président, Georges Pompidou. C’est
donc en toute confiance que Jacques Chirac renonce à Matignon au
profit de son vieil ami, Edouard Balladur.
Mais en 1995, Edouard Balladur, censé gouverner pendant que
Jacques Chirac se consacre à la préparation de sa campagne à
l’élection présidentielle, se présente lui aussi à cette élection contre
son ami Jacques Chirac. Il a pris le soin de convertir la majorité de
droite du Parlement à sa cause. L’Union pour la démocratie française
(UDF) de Giscard d’Estaing, ancien président de la République et
adversaire politique de Jacques Chirac, accompagne la candidature
d’Edouard Balladur. L’UDF devient alors un instrument de vengeance
de Valéry Giscard d’Estaing contre Jacques Chirac, par Edouard
Balladur et ses amis interposés. C’est ainsi qu’une partie des
responsables politiques du Rassemblement pour la République (RPR),
le parti fondé par Jacques Chirac et Charles Pasqua pour combattre
Giscard d’Estaing en 1977, abandonnent leur leader et se rangent
également derrière Edouard Balladur. Désormais, Jacques Chirac ne
peut que s’appuyer sur son image populaire pour mener sa campagne.
Une petite poignée d’amis du RPR le soutiennent. Il sait que les
Français aiment son authentique chaleur humaine et sa proximité avec
le peuple, contrairement à Edouard Balladur, marqué comme le
candidat des milieux d’affaires, des financiers, des banquiers et des
cadres supérieurs contre le peuple.
A l’issue du premier tour, les Français placent Jacques Chirac et
Lionel Jospin en tête, pour en choisir leur président au second tour.
C’est donc ainsi que Jacques Chirac est élu Président de la République
en 1995. Il s’accommode très mal avec la majorité parlementaire,
48
issue des élections législatives de mars 1993 qu’il avait gagnées, car
une grande partie de ces Parlementaires l’avaient trahi à l’élection
présidentielle de 1995, en se rangeant derrière Edouard Balladur
contre lui. Et c’est pour se constituer sa majorité parlementaire à lui
qu’il accepte le conseil de Dominique de Villepin, de dissoudre cette
Assemblée nationale en mars 1997, soit une année avant la fin de la
législature. Mais il perd son pari, et c’est la gauche qui obtient la
majorité à l’Assemblée nationale, sous la conduite de Lionel Jospin,
Premier secrétaire du Parti socialiste. Ainsi, Jacques Chirac retrouve
son challenger de l’élection présidentielle de 1995. Lionel Jospin
s’impose comme le leader de la nouvelle majorité parlementaire de la
gauche plurielle, qu’il parvient à réunir au gouvernement en devenant
le Premier ministre de la cohabitation (1997-2002).
La perspective de l’élection présidentielle de 2007 ravive les
tensions au sein du Parti socialiste, mais également au sein de la droite
au pouvoir. Le « non » français, écrasant à 55% au référendum du
Traité constitutionnel pour l’Europe du 29 mai 2005, a laissé les traces
dans les deux camps. A gauche, Laurent Fabius s’est installé comme
le leader du « non » à cette constitution, légitimé à gauche par son
statut d’ancien Premier ministre de François Mitterrand de 1984 à
1986, et d’ancien ministre de l’économie et des finances de Lionel
Jospin. Il a mené activement la campagne contre le traité. Un autre
poids lourd de la gauche, Dominique Strauss-Kahn, a fait activement
la campagne pour le « oui », aux côtés de nombreux autres leaders de
la gauche contre la majorité de la base et de leurs électeurs. Pour se
choisir le leader qui conduira la gauche à l’élection présidentielle de
2007, en réconciliant les militants du « non » et ceux du « oui » au
référendum sur le traité constitutionnel pour l’Europe, une élection
primaire est organisée entre Ségolène Royal, Laurent Fabius et
Dominique Strauss-Kahn. Les Socialistes choisissent Ségolène Royal,
une femme médiatique, mais dont le projet présidentiel ne séduit
guère, y compris dans son propre parti.
A droite, la peur du 21 avril 2002 est encore dans tous les
esprits, d’autant que le Front national est le principal concurrent
objectif de la droite républicaine. Tout doit être fait pour attirer les
électeurs du Front national dès le premier tour du 22 avril 2007, et
abaisser très significativement le score de Jean-Marie Le Pen. C’est
alors que la machine électorale est organisée autour de l’Union pour
49
un mouvement populaire (UMP). Le congrès tenu à Paris le 14 janvier
2007 désigne, à l’écrasante majorité, Nicolas Sarkozy comme le
leader de l’UMP pour mener la bataille de l’élection présidentielle.
Comme en 2002, le thème central sera la sécurité des Français, que ne
renieraient pas les électeurs du Front national. Nicolas Sarkozy est
crédible sur ce thème ; il a déjà fait ses preuves au poste de ministre
de l’Intérieur. Il est monté au front, lors des émeutes des banlieues de
novembre 2005, et la droite républicaine le reconnaît comme le seul
leader capable d’affronter efficacement les dirigeants et les électeurs
du Front national et de l’extrême droite. Les responsables politiques et
les électeurs de la droite savent désormais, depuis le séisme du 21
avril 2002, qu’ils ne peuvent pas gagner une élection présidentielle en
France sans les voix des électeurs de l’extrême droite. Mais en même
temps, ils ne peuvent pas conclure des alliances avec les leaders
politiques de ces formations extrémistes. Tout sera alors dans la
rhétorique politique et dans le discours public, dans les visites de
terrain, dans la présence auprès des électeurs des territoires ruraux,
dans les usines, dans les fermes des paysans, dans les réunions
d’appartement ou de quartier, dans les grands meetings multipliés
dans toute la France. Nicolas Sarkozy doit montrer aux électeurs du
Front national que le vote Le Pen est un vote perdu pour eux, car les
Français n’accepteront jamais le Front national au pouvoir en France.
Une expérience a déjà été tentée en 2002, et le président du Front
national n’a même pas atteint 20% au second tour contre Jacques
Chirac. Le « vote utile » devient alors un slogan préconisé à droite et à
gauche contre le Front national.
Cependant, le discours sécuritaire à la frontière entre la droite et
l’extrême droite de Nicolas Sarkozy est critiqué par la gauche.
Celleci construit alors un refrain à double tranchant, le TSS (Tout Sauf
Sarkozy), en ignorant que la droite allait s’en servir très rapidement
comme un écho pour le « Tout Sauf Ségolène ». Pour convaincre les
électeurs du Front national sur le registre du « Je vous ai compris ! »,
du général de Gaulle aux Français d’Algérie, il élargit le thème sur la
sécurité à celui sur le contrôle de l’immigration par l’adoption d’une
« immigration choisie » pour réduire les flux migratoires et la création
d’un « ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité
nationale et du Co-développement ». Il propose le renforcement de la
sécurité par l’application des « peines planchers » pour la dissuasion
50
des jeunes adultes délinquants multirécidivistes, et le développement
des Centres éducatifs fermés pour les mineurs délinquants. Les
électeurs de l’extrême droite, comme le reste de la société française,
n’ignorent pas que les prisons sont remplies de Noirs et d’Arabes.
C’est une catégorie de la population pour laquelle les peines pourront
être systématiquement prononcées par les juges zélés pour réduire
l’immigration visible dans les rues. Mais les électeurs de l’extrême
droite en veulent plus contre l’immigration, et Nicolas Sarkozy promet
d’en faire encore plus en instaurant les quotas d’immigration légale,
en démantelant les réseaux de clandestins, et en poursuivant la
politique active de rapatriements des étrangers en situation irrégulière.
La peur de l’extrême droite au second tour envahit tous les partis
politiques de droite et de gauche. Chaque camp doit impérativement
mobiliser ses électeurs, dès le premier tour du 22 avril 2007, pour
priver le Front national d’une éventuelle victoire. La France compte
maintenant 44 472 834 électeurs, soit 3 274 870 électeurs de plus
qu’au 21 avril 2002, et une progression de 7,95% en cinq années du
dernier mandat de Jacques Chirac qui ne se représente pas. Un record
historique de participation est battu avec 37 254 242 votants au
premier tour. C’est un score jamais atteint au cours de la Cinquième
République en France. Le taux de participation atteint 83,77% avec un
taux de votes blancs ou nuls le plus bas (1,44% des votants). Cette
mobilisation historique favorise Nicolas Sarkozy qui arrive en tête du
premier tour avec 31,18%. Ségolène Royal, qui porte sur ses épaules
tous les espoirs de la gauche de gouvernement et une forte
mobilisation des électeurs de la gauche unie, arrive en deuxième
position avec 25,87% des suffrages. Comme pour s’assurer que les
partis républicains devaient arriver en tête pour barrer définitivement
la route à l’extrême-droite, c’est François Bayrou qui arrive en
troisième position avec 18,57%, loin devant Jean-Marie Le Pen
représentant le Front national, et qui doit se contenter de la quatrième
place avec seulement 10,44%. Le message du 21 avril 2002 est
entendu, et le Front national est réduit à son socle irréductible que de
nombreux experts estiment à 10% dans le paysage politique français.
Les autres partis, qui espéraient les dispersions des voix en leur
faveur, deviennent également les victimes de cette mobilisation contre
l’extrême droite. Le premier parti qui émerge derrière le Front
national est le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), représenté par
51
Olivier Besancenot. Il parvient à réaliser 4,08%. Nicolas Sarkozy a
réussi son pari : réduire le score du Front national et l’empêcher de se
présenter au second tour à l’élection présidentielle de 2007. C’est fort
de ce capital de confiance pour la droite, et de son énergie à pouvoir
diriger le pays, comme il dirigeait l’UMP dont il venait de doubler les
adhérents pour en faire le premier parti politique de France, que
Nicolas Sarkozy s’impose devant Ségolène Royal par une très nette
victoire de 53,06% au second tour du 6 mai 2007. Pourtant, à ce
scrutin du second tour, la gauche et la droite avait très largement
mobilisé leurs électeurs.
Le nombre de votants entre les deux tours s’est accru de 87 762
électeurs et le taux de participation s’est élevé à 83,97% battant à
nouveau tous les records historiques des élections en France sous la
cinquième république. Malgré la déception des électeurs du Front
national, privé du second tour, les espoirs rentrés des électeurs de
l’ensemble des petits partis divers de gauche et de l’extrême gauche,
qui ont été particulièrement réduits à des scores symboliques très
inférieurs au seuil de 5%, retenu pour le remboursement des frais de
campagne, le taux des votes blancs ou nuls se situe à 4,2% des
votants. Le peuple s’est largement exprimé, et la très nette victoire de
Nicolas Sarkozy à cette élection présidentielle du 6 mai 2007 est une
preuve de la vitalité de la démocratie en France. Les mobilisations des
électeurs et le choix des valeurs républicaines, dont se réclament les
partis de gouvernement de droite et de gauche contre le Front national,
témoignent du rejet des Français contre l’extrême droite en même
temps qu’elles expriment de fortes attentes.
Les électeurs savent que l’alternance ne peut provenir que des
partis de gouvernement, déjà installés dans le paysage politique,
disposant des repères clairement acceptables pour les citoyens, et
largement implantés sur tous les territoires. Le vote au-delà de 10%
des suffrages exprimés en faveur du Front national peut alors être
considéré comme des avertissements lancés aux responsables
politiques des partis de gouvernement pour leur rappeler des
engagements pris pour réduire le chômage, la précarité, les fragilités
sociales, l’insécurité, les inégalités, et renouer le dialogue avec les
citoyens. Les Français installent à la présidence de la République une
personnalité issue des partis de la gauche ou de la droite républicaine
qui devra tenir compte des revendications exprimées au premier tour.
52
Le tableau ci-après résume les enjeux des résultats nationaux des
élections présidentielles en 2002, en 2007 et en 2012 au premier tour,
avec de nombreuses candidatures qui se multiplient à l’extrême
gauche et à l’extrême droite, à chaque élection présidentielle :
21/04/2002 22/04/2007 22/04/2012
Inscrits 41 197 964 44 472 834 4 .028 542
Votants 29 497 888 37 254 242 36 584 399
Exprimés 28 499 487 36 719 396 35 883 209
Participation (%) 76,10% 83,77% 79,48%
Blancs ou nuls (%) 3,38% 1,44% 1,52%
Droite (J. Chirac) 19,88% ------ ------
Droite (N. Sarkozy) ------ 31,18% 27,18%
Gauche (L. Jospin) 16,18% ------ ------
Gauche (S. Royal) ------ 25,87% ------
Gauche (F. Hollande) ------ ------ 28,63%
Centre (F. Bayrou) 6,84% 18,57% 9,13%
F.N. (J-M Le Pen) 16,86% 10,44% ------
F.N. (M. Le Pen) ------ ------ 17,90%
Tableau 5 : comparaison des scores des partis politiques de gauche, de droite
et le Front national, au premier tour des élections présidentielles
de 2002, 2007 et 2012.
Le tableau indique la forte mobilisation des électeurs en 2007
par rapport à 2002. Le taux de participation passe de 76,1% à 86,8%.
Le taux de bulletin blancs ou noirs passe de 3,4% à 1,4%. Le
traumatisme politique du 21 avril 2002 a marqué les Français. Ils
réagissent par un réveil électoral. Nicolas Sarkozy a bien senti ce
frémissement, il mène une campagne de rassemblement des électorats
de la droite conservatrice et du centre droit. L’objectif est de réduire le
Front national à son socle irréductible. Aussi, le score de Jean-Marie
Le Pen passe de 16,9% à 10,4%, alors que la droite représentée par
l’énergique Nicolas Sarkozy progresse de 19,9% à 31,2% (soit
environ 10 points de mieux qu’en 2002). La gauche de gouvernement
53
évolue de 16,2% à 25,9% (soit une amélioration d’environ 10 points).
La mobilisation au premier tour est donc réussie, et la France retrouve
le match habituel. Le second tour oppose le candidat de la droite,
Nicolas Sarkozy, à la représentante de la gauche, Ségolène Royal. Les
résultats sont présentés dans le tableau suivant :
05/05/2002 06/05/2007 06/05/2012
Inscrits 41 192 272 44 472 733 46 066 307
Votants 32 832 832 37 342 004 37 016 309
Exprimés 31 062 928 35 773 578 34 861 353
Participation 79,71% 83,97% 80,35%
Blancs ou nuls 5,39% 4,20% 5,82%
Droite (J. Chirac) 82,21% ------ ------
Droite (N. Sarkozy) ------ 48,36% 53,06%
Gauche (L. Jospin) ------ ------ ------
Gauche (S. Royal) ------ 46,94% ------
Gauche (F. ------ ------ 51,64%
Hollande)
Centre (F. Bayrou) ------ ------ ------
F.N. (J-M Le Pen) 17,79% ------ ------
F.N. (M. Le Pen) ------ ------ ------
Tableau 6 : comparaison des scores des partis politiques de gauche, de droite
et le Front national au second tour des élections présidentielles
de 2002, 2007 et 2012.
Le tableau synthétique de ces résultats nationaux du second tour
des élections présidentielles entre 2002 et 2012, indique qu’aucun
candidat du centre ou de l’extrême gauche n’est parvenu à se qualifier
à l’issue du premier tour. La mémoire du 21 avril 2002, qui a marqué
l’adhésion de certains Français aux thèses du Front national, reste
encore vive. En 2007 et 2012, les électeurs se sont mobilisés pour un
candidat clairement identifié à droite ou à gauche, et dont ils
connaissent le positionnement politique. Ils acceptent simplement une
inversion dans l’ordre d’arrivée, en accordant à François Hollande une
avance dès le premier tour sur son concurrent de droite.
54
Les responsables politiques de l’extrême droite ont également
intégré que les Français ne sont pas prêts à leur confier la direction du
pays, mais ils mobilisent les électeurs fidèles ou exaspérés par les
fragilités qu’ils subissent, en espérant parvenir à la tête de la gestion
des collectivités locales. De nombreuses communes sont déjà gérées
par les militants et des cadres du Front national. Ce parti rêve de gérer
un département ou une région, car ces collectivités sont dotées
d’importants budgets et peuvent agir sur les politiques sociales et
sécuritaires locales. Pour appliquer son programme de « préférence
nationale », de discrimination contre les Etrangers et des Français
issus de l’immigration, le Front national a besoin d’atteindre la
présidence ou les vice-présidences importantes des conseils généraux
et des conseils régionaux. Ses scores aux élections présidentielles sont
donc une carte de visite, pour attirer de plus en plus d’électeurs aux
élections des collectivités territoriales et à l’Assemblée nationale.
La victoire de la droite républicaine à l’élection présidentielle de
2007 et aux élections législatives de juin 2007 ouvre un grand
boulevard à la majorité présidentielle, pour mener librement les
réformes dans le pays. La grande endormie, par la présidence perçue
comme inactive de Jacques Chirac, va devoir se réveiller. Plusieurs
chantiers de modernisation de la France sont ouverts. Cependant,
Nicolas Sarkozy a négligé quelques détails attachés à sa nouvelle
fonction, et qui se révéleront ultérieurement comme de la tache
indélébile sur sa personne. Les Français ont voté pour un président,
dont ils gardent une image précise à travers la personnalité des
présidents Charles de Gaulle et François Mitterrand, et telle qu’elle est
instituée dans la constitution de la Cinquième République. Les
bâtisseurs de la France, l’image de la puissance et le respect pour la
parole de la France à l’International sont rattachés à l’honneur et la
fonction présidentielle. Mais, il existe aussi des attributs moraux et
non écrits : les hommes du pouvoir politique se tiennent à l’écart des
mondanités, pour incarner et entretenir le rêve français de « la
monarchie républicaine ». Avec Nicolas Sarkozy, le mythe de la
fonction présidentielle tombe le soir même de son élection, lorsqu’il
va partager la joie de sa victoire avec ses proches amis du milieu des
affaires et du show-business au restaurant « le Fouquet’s » à Paris. Il
oublie alors un détail très symboliquement important : la victoire est
acquise grâce à la majorité des électeurs qui font confiance au
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