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La conscience humaine

De
393 pages
Etant donné sa complexité, aborder la conscience peut apparaître une gageure. Cette étude en distingue les aspects réflexifs et transcendants et en différencie la nature chez d'autres espèces. La diversité de ses structures émerge d'un réseau de boucles énergétiques soumis à des régulations internes et externes.
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LA CONSCIENCE HUMAINE
Des flux énergétiques réflexifs, interactifs, et transcendants

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03331-3 EAN: 9782296033313

Pierre MARCHAIS

LA CONSCIENCE HUMAINE
Des flux énergétiques réflexifs, interactifs, et transcendants

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR
Ouvrages: Psychopathologie en pratique médicale. Voies d'entrée. Thérapeutique. Paris, Masson, 1964. Les Processus névrotiques. Contribution à l'étude psychopathologique des névroses. Paris, L'expansion scientifique, 1968. Glossaire de Psychiatrie. Paris, Masson, 1970 (avec le concours du Comité d'Étude des Termes Médicaux Français) (Ouvrage couronné par l'Académie Française, Prix Bordin). Psychiatrie et Méthodologie. Paris, Masson, 1970 (Ouvrage couronné par l'Académie Nationale de Médecine, Prix Ritti). Introduction à la psychiatrie théorique. Paris, Masson 1971. Psychiatrie de synthèse. Paris, Masson, 1973. Métapsychiatrie. Paris, Masson, 1974. Magie et mythe en psychiatrie. Paris, Masson, 1977. Les Processus psychopathologiques de l'adulte. Nouvelle approche clinique en psychiatrie. Toulouse, Privat, 1981. Les Mouvances psychopathologiques. Essai de psychiatrie dynamique. Toulouse, Erès, 1983. Permanence et relativité du trouble mental (avec la participation d'Axel Randrup). Toulouse, Privat, 1986 Le Phénomène moral. Approche dynamique et interdisciplinaire (avec la participation d'Axel Randrup). Toulouse, Privat, 1989. Le Nouvel esprit psychiatrique. Métamorphose et développement de la psychiatrie clinique (avec la participation d'Axel Randrup). Paris, Frison-Roche, 1996. Le Processus de connaissance. Unité et déploiement des dynamiques psychiques. De la psychiatrie à l'interdisciplinarité (avec la participation de Jean-Blaise Grize). Édit. FrisonRoche, Paris,2000. L'Activité psychique. De la psychiatrie à une théorie de la connaissance. L'Harmattan, Paris, 2003. En traduction italienne: Métapsichiatria. Il Pensiero scientifico. Roma. Italia. 1976 (Trad. L. Gentille). En traduction portugaise: Introducao a una methodologia geral em psiquiatria. Édit. Roche, Rio de Janeiro Brazil. 1982 (Trad. Luiza Lahmeyer Leite Ribeiro et Angela-Maria Bastos Alves). Modelos operatorios em psicopatologia. Édit. Roche, Rio de Janeiro, Brazil, 1983 (Trad. Angela-Maria Bastos-Alves). En traduction espagnole: Procesos psicopatologicos deI adulto. Une nuevo enfoque clinico de la psiquiatria. La Prensa Medica Mexicana. S.A. Mexico. 1985 (Trad. Hector Pérez-Rincon). Collaboration à des ouvrages collectifs: Dictionnairefrançais de Médecine et de Biologie. Manuila A, Manuila L., Nicole M. et Lambert H., Masson, Paris, 1970. Logique. discours et pensée. Mélanges offert à Jean-Blaise Grize. De la Psychiatrie à la logique, de la logique à la psychiatrie, ColI. Sciences pour la communication. Peter Lang, Berne, Suisse,1997, pp. 409-444. La lecture du monde. Livre d'hommages à Yves Pélicier. La Psychiatrie interdisciplinaire, PUF, Paris, 1998. La Psychopathologie paradigme: l'approche et la philosophie de l'esprit au Salon (J. Chazaud). Vers un nouveau systémale en psychiatrie. L'Harmattan, Paris, 2001, pp. 301-315.

AVANT-PROPOS

"

Toute vie veut la lumière,
Tout être veut voir clair..."

G. Bachelard (Le Droit de rêver) La conscience reste l'une des grandes interrogations de l'homme. Lui estelle spécifique, ou bien est-elle un effet propre à tout système vivant? Est-elle une ou multiple? Quelle en est la nature? Phénomène particulièrement complexe, elle paraît a priori inaccessible à une vision unitaire. Ses soubassements biologiques, ses dimensions instinctives, affectives, réflexives, morales; les multiples horizons, les divers types de connaissance; ses propriétés générales, ses particularités individuelles et culturelles; les mouvances, les envolées généreuses, les effondrements, les replis autistiques, les contenus secrets, en font autant d'objets d'étude difficiles à saisir. Cependant, des convergences progressives s'esquissent peu à peu. Derrière les apparences, se cachent des propriétés invariantes et leurs combinaisons dynamiques. On ne peut les ignorer. Elles sont aux sources de la pensée humaine. Leur analyse s'impose, car elles font supposer de vastes intégrations qui éclairent progressivement la nature même de cette conscience. Dès lors, un changement de perspective s'avère indispensable. Une vision extérieure, fondée sur des formes apparentes quelque peu superficielles, à partir de traditions et de théories préalablement établies, ne suffit plus. L'observateur doit se frayer un chemin pour accéder à une vision interne du phénomène étudié, afin de mieux en saisir les dynamiques profondes et les structures. Certes, le problème est vaste et ardu. Il recouvre des horizons différents. De ce fait, il implique les derniers apports des approches biologiques,

physiques,

cliniques

(16) et les outils de pensée

les plus récents avec les

éclairages philosophiques qui les accompagnent. Nous le limiterons ici à son approche clinique, sans oublier néanmoins qu'il reste sous-tendu par une réalité biologique complexe, et s'avère propres à chaque individu. remanié par les conditions socioculturelles

La conscience se situe ainsi à l'interface des mondes biologique et socioculturel. Elle apparaît de ce fait singulièrement composite, polymorphe, mouvante, défiant toute approche univoque, impliquant des stratégies et des outils adaptés à chacun de ses niveaux, ce qui n'est pas la moindre difficulté. La situation actuelle Les conditions de vie modernes, les soubresauts culturels, SOClOéconomiques et politiques, les sciences et les techniques contemporaines ont modifié nos façons habituelles de voir. Face aux changements apparents des valeurs morales, au déclin des religions, au matérialisme grandissant, à la mondialisation, au terrorisme non seulement politique mais parfois aussi intellectuel, face à la conquête de l'espace, voire aux rêves de maîtrise de l'être vivant, la pensée de homme ne saurait rester figée. La conscience ne peut plus être abordée de la même façon. On est donc en droit de se demander ce qu'il en subsiste et ce qu'elle devient. Dès lors, plusieurs questions se posent d'emblée. Faut-il toujours

considérer cette conscience sous la forme unifiée d'une entité autonome, comme l'ont conçue nombre de travaux entrepris à son sujet, ou plutôt comme un ensemble de phénomènes de nature différente s'articulant diversement entre eux? Peut-on la considérer comme un état spécifiant l'espèce humaine? Doiton la concevoir comme une simple manifestation évolutive des systèmes vivants? N'est-elle que l'expression métaphorique de fonctions neurobiologiques se manifestant à divers niveaux d'émergence d'un système vivant et leur étant réductible, comme l'incitent à le croire les neurosciences? Convient-il de la considérer comme un phénomène naturel ayant aussi des sources extérieures à I'homme, issu d'un monde interrelationnel et en ce cas faut-il admettre sa nature socioculturelle, voire transcendante? Exige-t-elle aussi d'autres éclairages? Est-elle encore tout cela à la fois? Autant de questions de nature et de perspectives différentes qui ne sauraient recevoir de réponses exclusives a priori, certaines pouvant d'ailleurs s'opposer ou se rejoindre.

8

Cependant, malgré toutes les questions qui se posent, ses changements apparents, les nombreuses innovations survenues dans son approche, ses fondements ne paraissent pas radicalement transformés par rapport aux notions qui nous ont été léguées à son sujet. La conscience demeure toujours un vécu ditlicile à saisir, qu'elle soit conçue à partir de référentiels culturels, sociaux, individuels, psychologiques, religieux, philosophiques, scientifiques, poétiques, ou autres. Par là même, ce constat délivre a priori de tout substantialisme unifié, et incite à assumer en toute liberté nos propres représentations. La contre-partie est évidemment la nécessité d'en déceler les chausse-trapes pouvoir les dépasser du mieux possible. Les implications d'un champ d'étude particulièrement complexe et de

Face à cette réalité complexe vécue difficile à saisir, le clinicien en se limitant volontairement au seul aspect psychique ne peut en donner qu'une traduction très approximative. Celle-ci ne saurait en être qu'une reconstruction conceptuelle induite à partir de l'agencement des structures invariantes isolées tant chez le sujet observé qu'au sein du propre vécu de l'observateur suite, de leurs interrelations. et, par

Dès lors, à moins de vouloir réduire cette conscience à ses seules représentations objectivables par des moyens techniques intéressant ses soubassements d'imagerie biologiques, comme le font le cognitivisme et les techniques ou cérébrale aux apports au demeurant évidents et impressionnants,

ne vouloir considérer que les conditionnements socioculturels faisant de l 'homme un être social, cette traduction ne peut se faire que par l'intermédiaire d'introspection, d'intersubjectivité et d'extraction de fonctions invariantes. Or, ceci implique des stratégies particulières et des outils de pensée adaptés, la traduction de la réalité se faisant inévitablement par le jeu réciproque entre les éléments d'une dualité active composée de phénomènes réels observés et virtuels conçus par l'observateur. Il s'ensuit que percevoir, vivre et concevoir clairement la conscience pose un problème qui a toujours été très difficile, voire impossible à résoudre dans sa totalité. Malgré tous ses efforts, I'homme, confronté à d'innombrables obstacles, n'a pu l'approcher qu'au prix de projections personnelles, d'interprétations, d'idéologies et de principes n'étant nullement exhaustifs. De ce fait, il continue à s'interroger sur ce sujet essentiel qui vit au coeur de sa pensée et reste l'objet de ses préoccupations sensibles et rationnelles.

9

Les difficultés

rencontrées obstacles s'élèvent dans l'approche du champ de la

De nombreux

conscience et s'opposent naturellement à la liberté d'action du clinicien. Le premier d'entre eux tient déjà au fait que la conscience n'est pas un objet d'étude bien délimité directement observable. Elle présente notamment deux versants, l'un ayant un sens réfléchi, l'autre un sens moral, défiant par là toute identité entre les deux. Son analyse ne saurait donc se réduire à une étude empirique immédiate et encore moins à une démarche logique formelle. Même SI ses données apparentes peuvent être comparatives et différentielles objectivables, approchées par des analyses elle ne peut être saisie qu'au

travers d'interrelations subjectives avec les sujets observés, difficiles à préciser. En outre, sauf a priori conceptuel, elle ne saurait se résumer à l'étude de liens déterministes entre le cerveau et le mental, puisque ces derniers relèvent de deux mondes de nature différente, complémentaires et intégrés, même si le premier est nécessaire et indispensable au second comme en témoignent les émergences successives du psychisme. Cette question cruciale reste toujours irrésolue, malgré les progrès incontestables effectués dans le recueil et l'analyse de de corrélations biopsychiques hautement significatives. Enfin, faute de frontière évidente, elle dépend aussi implicitement

l'environnement éducatif, social, culturel et physique qui intervient par des liens manifestes, des boucles rétroantéroactives et des réentrées neurophysiologiques. La complexité de l'ensemble est d'autant plus grande que la conscience qui contribue à construire les valeurs sociales, culturelles, esthétiques et éthiques reste encore marquée en retour par ces dernières. Ainsi, hors d'une perspective interdisciplinaire, il ne semble guère exister de véritable issue au problème posé. Et comme cette voie reste soumise à bien des incertitudes, on perçoit d'emblée les difficultés d'approche d'un tel champ d'étude. De fait, celles-ci sont multiples, car elles tiennent aussi bien à la nature du phénomène étudié, aux limites de son champ d'étude, à la multitude des perspectives possibles, à ses diverses formes éventuelles, à ses mouvances désorientantes, aux méthodes adoptées, aux outils de connaissance utilisés, qu'à l'époque et à l'environnement au sein desquels une telle étude est menée. Ainsi

au delà de la nature du concept et de sa dénomination, subsistent des questions stratégiques et méthodologiques fondamentales difficiles à résoudre, pour lesquelles nous devrons préciser les choix retenus.

10

La perspective

retenue

Devant de telles difficultés, il est donc apparu préférable de s'écarter des approches habituelles ou partisanes. Ainsi avons-nous essayé de délaisser provisoirement les conceptions existantes en nous tenant à l'écart d'une seule perspective ou méthode déjà connue, et de ne pas en rester aux seuls outils habituels de pensée existant à ce jour. L'objectif est celui d'une perspective éminemment opératoire, c'est-àdire pragmatique mais non dénuée de réflexion théorique préalable. Cette perspective concerne les phénomènes cliniques observables, et s'avère susceptible de permettre à l'aide d'outils plus adaptés une analyse progressive plus avancée du terrain de la conscience. Il s'agit avant tout d'essayer de porter un regard clinique délivré autant que possible de tout préjugé sur ce problème fondamental. Il faut ainsi écarter d'emblée des débats dépassés et parfois quelque peu passionnés, telle l'opposition de la conscience à l'inconscient, l'un n'allant pas sans l'autre bien évidemment dans une conception générale ou encore l'Inconscient réduit à sa seule dimension psychanalytique. De même, il convient d'écarter les attitudes habituelles comme les débats sans fin portant sur la priorité à accorder à tel ou tel courant d'étude - chacun étant susceptible de conférer une interprétation plus particulière à un même phénomène, les affirmations idéologiques gratuites invérifiables, voire le refus a priori de toute idée de transcendance. À cet effet, il nous a semblé préférable de rester centré sur les phénomènes cliniques étudiés, non sur leurs seules apparences directement observables - même si nous avons été bien obligés de partir d'elles, mais davantage sur leurs rapports abstraits. Le but a été de pénétrer peu à peu dans leurs dynamiques, leur structuration, afin d'essayer de saisir leurs sources, et de suivre leur développement individuel et collectif fondé sur des transductions énergétiques (212), non sans nous aider de démarches intuitives personnelles. Enfin, d'approche la question s'est évidemment posée de savoir si le terrain était bien que nous avions choisi - à savoir la clinique psychiatrique-

habilité pour aborder un sujet aussi vaste et complexe qui suscite depuis toujours de nombreuses interprétations. Son intérêt est, d'une part, de faciliter la prise de phénomènes psychiques à partir de faits saillants comme le trouble mental; d'autre part, il est de maintenir l'observateur confronté à une réalité tangible qui est l'étude des troubles exprimés par les patients, c'est-à-dire des rapports empathiques entre le "Je" et "L'Autre" au sein du milieu environnant.

Il

Le clinicien est ainsi voué à une communication sensible et rationnelle avec les êtres, puisqu'il ne saurait prétendre pénétrer dans le vécu d'autrui de façon seulement objective, ni se départir d'un minimum de sécurité dans sa progression intellectuelle 1. Ainsi, en tant que "Je", il doit être évidemment non seulement capable de se mettre à la place d'autrui, de s'ouvrir sur un mode sensible à des notions nouvelles au delà des enchaînements formels qui assurent ses démarches de pensée, mais aussi de maîtriser les analogies. La clinique psychiatrique permet ainsi de lever un coin du voile posé sur ce vécu, celui des apparences et des théories. Elle incite à s'enfoncer de plus en plus profondément en lui à la recherche "d'invariants" fonctionnels et de leurs combinaisons pour s'élever secondairement à des principes et à des lois plus générales. Elle prolonge ainsi, de façon aussi assurée que possible, le passage de phénomènes locaux et régionaux à des phénomènes plus généraux prenant valeur d'universalité, contrairement aux apparences communément admises ou proclamées non sans raison, si l'on s'en tient au monde des simples vécus individuels. Il s'ensuit qu'il importe moins de décrire la conscience en tant que telle dans ses moindres détails, que de mieux approcher son champ d'étude par des moyens stratégiques et instrumentaux nouveaux relativement précis et efficaces. Dès lors, d'anciennes questions ayant soulevé bien des débats et des conflits cruciaux vont se poser sous des formes nouvelles, qu'il s'agisse de l'Inconscient, du passage du biologique au psychique, des liens entre les sphères instinctivo-affective et intellectuelle, des croyances, etc. Pour tenter d'y répondre devant la masse écrasante des données existantes, une perspective stratégique et méthodologique originale a été retenue. Elle nous a incité à recueillir des phénomènes cliniques conscients ou subconscients saisissables, soit de façon objective vérifiable, soit de façon subjective ou intersubjective présentant un minimum de validité, afin de nous appuyer sur leurs liens éventuels. Une telle attitude opératoire nous a conduit à
l II n'est déjà pas inintéressant de considérer le sens littéral du terme psychiatrie qui est issu de psyché. "Celui-ci est apparenté au verbe je souffle, je respire, par une métaphore commune à bien des langues (en latin spirare, je respire, et spiritus, l'esprit)... Pour Pythagore, la psyché est un nombre, au sens ancien du terme, c'est-à-dire un principe de combinaison harmonieux des éléments constructifs de l'être. Pour Empédocle, comme pour Héraclite, elle est une étincelle de feu divin qui pénètre tout (doctrine reprise ensuite par les Stoïciens). Pour Aristote, la psyché est le principe de vie et de la pensée, elle est aussi la forme du corps, son principe formateur organisateur. Pour Épicure, elle est un corps subtil" (J.-V. Vemhes) (234).

12

recounr

à une nouvelle

méthode,

la méthode

systémale,

que nous avons

développée tout au long de nos recherches cliniques et théoriques antérieures (153, 155, 156). C'est par elle que nous allons essayer de pénétrer dans l'univers particulièrement La stratégie d'approche riche et complexe de la conscience. adoptée

L'approche de ce phénomène aussi vaste et complexe se situe ainsi au sein d'une longue recherche qui s'est effectuée sur un mode opératoire. Nous avons voulu l'aborder avec un regard neuf, afin de l'adapter aux connaissances et aux situations contemporaines parfois contradictoires, tout en la centrant sur l'évolution des principaux axes de pensée que sont l'espace et le temps. En partant des données cliniques, nous avons pu isoler par abstractions successives (qu'elles soient simples, mathématisantes ou métaphorisantes) (155) des propriétés de plus en plus abstraites qui répondent approximativement à celles des troubles étudiés, et parvenir par niveaux successifs à approcher fonctionnement du système psychique et, par-là même, sa nature. Une telle stratégie nous a permis d'aboutir à une certaine représentation cohérente de la conscience suivant des mouvements logiques de pensée concomitants à des événements modélisables. Au terme d'une longue réflexion sur les mécanismes du fonctionnement psychique, marquée par quinze ouvrages successifs, une boucle de pensée réflexive rétroantéroactive sur ces diverses étapes nous a conduit ainsi tout naturellement à aborder le contenu intime de ce long processus psychique. Autrement dit, elle ouvre sur son eccéité et est finalement intimement liée à un phénomène réflexif, mais aussi transcendant, qui représente la conscience humaine. Certes, tout ce cheminement n'a pas été tracé en une fois. Il s'est fait progressivement au fur et à mesure de ces abstractions, et "chemin faisant" selon l'expression de A. Machado, reprise par J.-L. Le Moigne, comme si sa construction cachée (134). D'autre pathologiques avait été guidée par une téléonomie le

part, étant parti de l'observation des comportements en divers milieux psychiatriques (fermé, carcéral, ouvert en

hôpital général, libéral), nous avons aussi cherché à suivre l'évolution de la pensée scientifique contemporaine à travers les moyens actuels d'expression logique, mathématique, physique, et philosophique. Dès lors, tout ce cheminement a été progressivement enrichi par des ouvertures analogiques qui ont surgi au fur et à mesure du développement de notre approche face aux difficultés rencontrées. Il s'est fait en allant des formes 13

circonscrites

stabilisées au cours de l'histoire

à des formes dynamiques

de plus

en plus ouvertes et de plus en plus souples, des formes les plus générales aux formes les plus particulières, tout en essayant de rester aussi rigoureux que possible afin de tendre vers des représentations permettant d'en détecter les invariants. simples et élémentaires

Cette stratégie d'ensemble nous a ainsi permis d'extraire un schéma cohérent du fonctionnement psychique à partir des manifestations pathologiques observées. Nous y sommes parvenu à travers divers ouvrages successifs, en mobilisant tout d'abord les formes empiriques premières pour les transformer en processus (141, 142), puis en nous forgeant de nouveaux outils langagiers et méthodologiques (143, 144). Trois niveaux d'abstraction successifs ont été ensuite envisagés: une matrice de connaissance abstractisante - véritable pierre angulaire d'une construction qui a ouvert la voie à une recherche théorique continue vers un monde virtuel -, des fonctions invariantes, et enfin des réseaux fonctionnels polymorphes. Ceci s'est traduit par une mise en forme d'approches différentes (145, 146), un dépistage d'obstacles rationnels et sensibles (147, 148), et l'extraction progressive de principes organisateurs d'ordre général (149,150,151,152). polymorphisme Nous avons ensuite tenté de rendre compte du particulièrement complexe de la pensée humaine et de ses liens

avec les disciplines existantes (153), de ses processus constitutifs (155), pour parvenir enfin à l'extraction des dynamiques énergétiques les plus profondes, ainsi qu'à leur structuration progressive (156). spatioet des événements de la pensée, voire des la conscience de une Le but général visé a donc été de faire surgir une perspective temporelle nouvelle des mouvements notions originales, fonctionnels I'homme. appui du système psychique, sur les données

de les valider, et par là de mieux saisir les soutènements dont la trame constitue parvenue, cliniques en fournit cette longue marche en tout au moins

Sans prétendre y être pleinement

constant

représentation

virtuelle approchée et, semble-t-il,

acceptable par l'intermédiaire

d'une trajectoire métaphorique d'ascension de la connaissance (Graphique 1) 2. Par là même, nous avons quitté les référentiels spatiaux et temporels objectivés par le clinicien, puis vécus par le patient, par un espace-temps pour les virtualiser en un avant de les réunir en système de référence à deux puis à quatre dimensions, dimensions interdépendantes unifié.

2 Chaque étape est marquée par un ouvrage avec sa date de parution correspondante. 14

2006

La Conscience humaine (l'être psychique)

3ème Niveau d'abstraction (réseaux fonctionnels homéomorrhes)

d
L'Activité psychique (modélisation générale)

~ 2006

THÉORIE DE LA CONNAISSANCE

QO Le Processus de connaissance ~; (trépiedfonctionnel) Le Nouvel esprit psychiatrique (interdisciplinarité) m' m _.- -. -- -. .-- -,-,
.~

,;~ -

1996
,- -. --...

2ème Niveau d'abstraction
(jonctions invariantes)

Permanence et relativité du trouble mental (communications) Processus psychopathologiques de l'adulte (niveaux) """ Métapsychiatrie (obstacles rationnels)

" ~"i989' Iépi1érioiTIèileiTIé,ràï' ,1986 (autorégulations)

~" Les Mouvances 19~3"" psychopathologiques '$' (intégrations) i0. 981 .i.,.. /~ ... 1977 IMÉTHODE SYSTÉMALE I ................. Magie et mythe en psychiatrie (obstacles sensibles)

... 1er Niveau d'abstraction (svnthèses virtuelles)

1974 .,~

...... 19~t~...

. ~ In:~?~W:t_rafà

~...~.. . . psychIatne theonque

Mise en forme processuelle et outils de pensée
1964

m__ --1~;::'~'.'~~:~~~~j~~9:'Om:':=,:;:~'
Glossaire de psychiatrie
...N---(=tiit Psychopathologie m en pratique ..m.m médicale ,_ __ __" EMPIRIQUES .N

,,- -- ----"Oo>on~

MA TRICE THÉORIQUE

(O.u.tll!

L~~.p;:;~essus (variétés

~évrotiques processuelles) .....

Jv..q~~éJé!.£rq~,!~!~!£es),.

,. __,.

Formes empiriques (syndromes et entités) 1950

IDÉMARCHES

I

Divers courants existants : classique, psychanalytique, néobehavioriste, réflexologique, psychophannacologique, etc.

LES NIVEAUX CONNAISSANCE

SUCCESSIFS DE EN PSYCHIATRIE

Graphique 1

Que cette démarche, recourant aux pensées logico-mathématiques contemporaines, voire physiques, puisse sembler critiquable si l'on n'en voit que le caractère formel se conçoit aisément du fait de la nature même du psychisme humain. Que sa prise en compte des transcendances et des croyances de l'humanité puisse être considérée comme le maintien de conceptions dépassées ou comme une dérive se conçoit aussi si l'on considère le seul

15

domaine rationnel et logique. En fait, ces apparentes

antinomies

ne sauraient

surprendre, car elles témoignent de conduites émanant de niveaux différents du système psychique destinés à s'intégrer, les composantes instinctives, sensibles et affectives préparant le terrain aux composantes et les régulent. De toute façon, nous ne saurions oublier que les phénomènes vécus dénommés conscience sont initialement issus d'une esthésie première en appui sur le terrain biologique de l'être et sur des processus interrelationnels entre cet être et son milieu. De ce fait, toute approche rationnelle de la conscience ne peut concerner qu'un versant de son étude, cette conscience associant le sensible à la raison, et générant par là des symboles qui resurgissent sous des formes transcendées. Cette étude est ainsi conduite à allier les démarches rationnelles et non rationnelles, le quantitatif au qualitatif, les conduites logico-mathématiques aux transcendances, lesquelles se situent dans un autre domaine de réflexion qui en rationnelles qui les canalisent

est complémentaire. Et si l'intuition joue un rôle indéniable dans cette longue suite de démarches, elle s'est avérée à la fois une donnée liée aux mouvements de pensée émergents et à une construction constitués par leurs déterminismes sous-jacents. d'innombrables événements

Les apports successifs de cette réalisation d'ensemble constituent ainsi en quelque sorte une enveloppe globale de données, qui est l'expression et la résultante de tout un contenu à la fois inné et progressivement construit. Cet ouvrage ne saurait donc prétendre résoudre un problème aussi vaste. Toutefois, cette représentation de la conscience, simplifiée et ouverte par ses formes multiples, complexe par ses développements dynamiques, reste relativement assurée dans sa structuration par ses fondements cliniques, et s'avère susceptible de vérifications.

16

Remerciements

par

Une étude sur la conscience s'avère en fait un long cheminement, éclairé des perspectives variées convergentes et divergentes, parsemé de

nombreuses rencontres, de discussions, et d'ouvertures aux autres disciplines. Nous ne pouvons remercier ici individuellement tous ceux qui nous ont fourni des éléments directs ou indirects utiles à la réalisation d'un tel travail, mais nous ne saurions taire les apports qui ont été pour nous déterminants. Nous pensons déjà à nos patients sans lesquels nous n'aurions pu nous assurer qu'un système psychique, aussi perturbé soit-il, puisse s'accompagner d'une conscience sans doute affaiblie et souvent régressive, mais toujours vivante, capable de résurgences surprenantes et parfois exemplaires, témoins d'une pérennité de la personnalité et de la vitalité de ses sources profondes. L'approche clinique implique des démarches discriminatives rigoureuses, ainsi que des situations favorables permettant leur application. et En

ce sens, nous sommes reconnaissant de l'enseignement que nous ont prodigué jadis Henri Baruk et Maurice Bachet en ce domaine. Nous sommes aussi redevable de l'aide efficace et dévouée rencontrée auprès de nos collègues, internes et infirmières de l' Hôpital Foch de Suresnes, notamment de notre fidèle assistant, le Dr. Maurice Jason. D'autre part, la nécessité d'une ouverture interdisciplinaire, apparue très tôt dans notre exercice quotidien, nous a incité à la développer avec deux chercheurs biochimiste amis attentifs à ce même au SCT Hans Hospital objectif. Ainsi M. Axel Randrup, et Président-fondateur du Centre

International de Recherche Interdisciplinaire en Psychiatrie à Roskilde au Danemark, nous a tout d'abord conforté dans l'ouverture aux perspectives biologiques et culturelles, et initié aux apports de l'éthologie animale. Le Professeur Jean-Blaise Grize, logicien et mathématicien, ancien Recteur de l'Université de Neuchâtel en Suisse, nous a permis d'approfondir notre réflexion par de fréquents échanges sur le terrain de la logique et d'assurer par là nos outils de pensée au delà de nos espérances initiales (97). La rigueur de

ses démarches, ses réflexions particulièrement stimulantes, l'aide et le soutien sans faille qu'il nous a prodigués depuis de nombreuses années tout au long de nos travaux, ainsi que ses réponses aux problématiques soumises et sa relecture de cet ouvrage nous ont ainsi assuré de façon incomparable. Nos recherches cliniques nous ont aussi montré l'intérêt d'une ouverture étendue au domaine philosophique. Des échanges réguliers avec nos amis, les Dr. Claude-Jacques Blanc et Jacques Birenbaum de l'Association Karl Popper et de l'Association pour la Fondation Henri Ey, nous ont conforté dans cette voie. De fructueuses réunions d'épistémologie clinique comparative avec le Pro Nielle Puig- Vergès 3, ainsi que les séminaires du Pr. Dominique Lecourt 4 nous ont aussi fait bénéficier d'ouvertures nouvelles en ce domaine. L'ouverture de la psychiatrie vers des disciplines plus "dures" nous est également apparue souhaitable et nous a incité à retenir les apports mathématiques modernes et leurs implications philosophiques. Ainsi avonsnous amplement bénéficié des séminaires des Pr. Charles Alunni 5, Dominique Flament et Jean-Jacques Szczeciniarz 6, et de la voie tracée par la théorie des catégories grâce au Pro Andrée Charles Ehresmann et au Dr. Jean-Paul Vanbremeersch 7. Nos échanges à l'A.E.I.S. 8 avec MM. Gilbert Belaubre et Gilles Cohen- Tannoudji nous ont encore incité à préciser certains rapports entre notre discipline et la physique contemporaine, tandis qu'une collaboration avec le ProAlain Cardon 9 nous a permis des rencontres avec la robotique, ainsi que la reproduction de certains de ses modèles dont nous le remercions. La dimension transcendante implicite de l'être humain ne pouvait être évidemment exclue de ces recherches. Nos regrettés amis Robert Prévost et René Largement, qui ont consacré leur vie à ce domaine, nous ont par leur profondeur de pensée amplement facilité les prises de conscience à ce sujet.
3 GRECC (Groupe de recherches d'épistémologie clinique comparative). Université Paris VIIISaint Denis (Pr. Nielle Puig-Vergès) et Hôpital de la Salpétrière, Paris. 4 Centre Georges Canguilhem (Pr. Dominique Lecourt). Faculté Paris VII, Paris. 5 Laboratoire "Pensée des Sciences" (Pr. Charles Alunni). École Normale Supérieure. Paris. 6 Collège International de Philosophie (Séminaire de Dominique Flament et Jean-Jacques Szczeciniarz), Paris. 7 Faculté de Mathématique et Informatique (Pr. Andrée Ehresmann), Amiens. 8 Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences, Maison des Sciences de l'Homme, 9 C.N.R.S., Laboratoire d'informatique, Université Paris VI (Pr. Alain Cardon).

Paris.

18

Enfin, nous savons gré au Dr. Jacques Chazaud de l'aide qu'il nous a apportée pour l'édition de cet ouvrage. Quant aux lourdes contraintes imposées par ce travail de longue haleine, elles nous ont été allégées notamment redevable correction indispensable. À tous, nous adressons notre plus vive reconnaissance, profonds et chaleureux remerciements. ainsi que nos plus par notre épouse envers laquelle bibliographiques et nous sommes du travail de d'informations

19

INTRODUCTION

"Tout ce qui peut proprement être pensé peut être exprimé. Tout ce qui se laisse exprimer se laisse exprimer clairement" L. Wittgenstein (Tractacus logico-philosophicus.

4. 116)

Une étude sur la conscience peut apparaître une gageure devant sa complexité, son polymorphisme, ses mouvances, la variété de ses référentiels et des perspectives envisagées, ainsi que des facteurs qui la constituent. De fait, sa structuration reste assez déconcertante. Si la sensibilité, la sensorialité, le croire avec ses charges affectives (155) constituent un soutènement de la pensée consciente et infiltrent ses diverses structures, ces fonctions ne sauraient suffire à l'expliquer et à en définir les formes, tout en contribuant à les modeler. La conscience, avec ses expressions individuelles et collectives, se situe dans un espace virtuel fondé sur un soubassement biopsychique. En outre, son étude expose à de nombreux risques d'erreur, car cette conscience est profondément enfouie dans les replis de l'être, particulièrement riche par ses divers aspects et déroutante par les actions parfois contradictoires conditionnent qu'elle suscite. Enfin, les moyens d'étude habituels qui témoignent en ce domaine de limites évidentes. les connaissances

Les difficultés qui surgissent incitent à s'interroger d'emblée sur la meilleure façon de l'aborder, car la saisie externe et l'analyse interne de cette conscience ne vont pas nécessairement toujours de pair. L'observateur donc aller de l'une à l'autre pour avancer dans sa connaissance. Avertissement L'approche d'un attitude claire, logique observables. phénomène et intuitive aussi complexe présuppose déjà une suffisamment assurée sur les réalités En effet, les axes doit

Elle pose ensuite un problème très particulier.

fondamentaux

de recherche

dépendent

à la fois des réalités existantes

et des

choix de l'observateur, c'est-à-dire des diverses formes de la pensée humaine, de leurs intégrations, et des outils de pensée qui en sont les propres productions. En d'autres termes, la conscience est à la fois objet et sujet d'étude. Elle suscite de ce fait objectivité, subjectivité et intersubjectivité. Il s'ensuit une difficulté majeure qui lui est spécifique. Elle secrète les outils de pensée dont elle a besoin pour mieux se connaître et résoudre les questions toujours renouvelées Ce paradoxale l'incitant à qu'elle se pose (Graphique 2). caractère circulaire, polybouclé et ouvert crée une situation qui place d'emblée l'observateur devant un dilemme et un choix une attitude alternative. D'une part, il cherche à saisir son objet

d'étude avec les moyens dont il dispose naturellement, mais il ne peut pas toujours assurer sa connaissance, car ses outils s'avèrent souvent insuffisants.

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RECHERCHE INTERNE ET SAISIE EXTERNE DES PHENOMENES DE CONSCIENCE
Graphique 2

22

De l'autre, il est conduit à en élaborer de nouveaux pour mieux préciser et comprendre les phénomènes étudiés, mais cette attitude l'écarte momentanément de son objet d'étude initial, bien qu'elle en dépende. Il s'ensuit que la démarche, plus directement pragmatique dans le premier cas, risque de ne pas pouvoir bien saisir les phénomènes existants et, par suite, de mal les situer par rapport aux réalités rencontrées en introduisant des biais dans leur approche. Dans le second, la démarche plus théorique est plus pénétrante, mais elle s'avère une porte d'accès étroite, abstraite et plus ardue à suivre, risquant de décourager le lecteur. Notre expérience clinique nous ayant montré que les moyens de connaissance empiriques habituels ne suffisaient plus pour avancer dans la connaissance d'une telle complexité et qu'il fallait en utiliser de nouveaux, nous avons donc choisi de les préciser dans une première partie avant d'aborder le champ d'étude de la conscience. Ceci paraît d'autant plus justifié qu'ils répondent à l'intégration des démarches de l'observateur et à l'évolution des phénomènes de conscience. De toute façon, les moyens d'étude précisés montrent comment les données recueillies et les modèles proposés peuvent permettre à la conscience de s'intégrer dans un monde sensible et rationnel, éthique et esthétique, de symétrie et d'harmonicité, alliant les connaissances aux croyances de l'individu. De ce fait, après avoir distingué les moyens d'étude de l'objet d'étude, deux grands axes surgissent: la conscience réflexive portant à la connaissance, la conscience transcendée incitant aux croyances. C'est cet ordre d'approche que nous avons retenu pour tenter de résoudre ce vaste problème, mais il va de soi que si l'observateur dans sa pratique va de l'un à l'autre selon ses référentiels préalables, le lecteur peut fort bien ne pas suivre cet ordre préétabli. Il peut être incité à une approche plus directe de l'objet d'étude et passer immédiatement à la deuxième partie de cet ouvrage qui concerne les données réflexives, puis transcendées des phénomènes de conscience. Il pourra ensuite, s'il le souhaite, revenir sur les moyens de connaissance traités préalablement qui sont des productions de cette conscience, outils indispensables à sa propre analyse.

Sens général de l'étude Quel que soit le mode d'étude s'interroger sur l'origine, adopté, on ne peut évidemment que

les formes et les divers vécus de conscience, 23

puisque

ceux-ci portent l'homme à la connaissance et à l'action tout en donnant du sens à son existence. Les questions ne manquent pas. Comment les systèmes biologiques et la conscience d'êtres vivants ont-ils pu lointainement émerger du plasma originel et de la soupe de particules qui en a résulté? Si cette origine est encore pleine de mystère et n'est sans doute pas près d'être résolue, les questions de formes et de vécus apparaissent fort heureusement plus abordables. Cependant, l'étude de la conscience ne peut faire abstraction des divers sens pris par ce mot. Phénomène particulièrement complexe, elle offre plusieurs voies d'accès. Récemment, elle a notamment donné lieu à deux formes distinctes essentielles 10.L'une, réductrice et objectivable : c'est la conscience dite d'accès qui engendre la pensée rationnelle; l'autre, sujette à subjectivité: c'est la conscience phénoménale qui concerne le vécu.

Sociologie
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Clinique psychiatrique
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réflexive

Énergie psychique SENS GÉNÉRAL DE L'ÉTUDE
Graphique 3
10 Définitions proposées par Ned Block (1995) et reprises par des expérimentateurs en neurosciences (S. Dehaene).

24

La première est progressivement précisée par les techniques avancées des neurosciences; la seconde, qui concerne l'aspect phénoménal vécu, est soumise à des considérations philosophiques et reste davantage dans l'ombre. Pour éclairer celle-ci, une voie possible consiste à partir de la clinique psychiatrique. C'est la voie que nous avons suivie. Quant à la sociologie, qui influences socioculturelles (Graphique 3). à l'articulation de ces courants préalables

Après avoir précisé les outils de pensée, nous avons donc axé l'étude sur les propriétés réflexives du système psychique et leurs transcendances qui se complètent mutuellement et interagissent entre elles. retrouver les diverses émergences et formes de conscience infrastructures socioculturelles. biologiques tout en Un vaste système restant ouvert Ceci permettra de en appui sur leurs dynamiques énergétiques

ouvertes aux de boucles

autoréflexives pourra alors être précisé, offrant une modélisation possible de sa complexité qui facilite ses représentations et un travail de plus en plus approfondi sur ses composants. Définition de l'objet d'étude

Pourquoi avoir retenu le terme de "conscience" comme titre de cet ouvrage et que désigne-t-il habituellement? Reconnaissons qu'il s'avère peu satisfaisant. Il n'est guère spécifique, exprimant des phénomènes multiples et disparates. Plusieurs définitions en ont été données I]. En effet, ce terme
1I D'après Lalande (128), la conscience est 'Tintuition (plus ou moins complète, plus ou moins claire) qu'a l'esprit de ses états et de ses actes" (conscience spontanée). Elle peut aussi être "une opposition nette de ce qui connaît et ce qui est connu, et une analyse de cet objet de connaissance" (conscience réfléchie). Elle peut être encore ce qu'elle saisit: l'ensemble des faits psychologiques appartenant à un individu (comme la conscience de l'enfant) ou à un ensemble d'individus en tant qu'ils ont un caractère commun (conscience de classe). Ce peut être également "une connaissance immédiate (non seulement de soi-même mais d'autres choses) (Kant, Hamilton, Schopenhauer...). Pour DUrkheim, la "conscience collective" recouvre d'une part, en tant que conscience, "des représentations et des sentiments élaborés en commun", et d'autre part le fait que "par leur objet, ces représentations et sentiments peuvent également être collectifs lorsque c'est le groupe ou ce qui se passe en lui qui est confusément perçu" (représentations religieuses). Le Robert ajoute: "la conscience peut être ainsi considérée comme le siège des convictions et des croyances"; "elle peut être encore une connaissance intuitive que chacun a de ce qui est bien et mal, le poussant alors à des jugements de valeur morale sur ses actes" (conscience morale).

25

désigne

un

enchevêtrement

de

concepts

concernant

des

phénomènes

multiformes et mouvants qui ne sont pas de même nature, s'appliquant à divers niveaux d'organisation psychique, et étant étendus à des champs différents, ainsi qu'à d'autres êtres vivants. On parle ainsi de conscience affective, intellectuelle, réflexive, morale, de conscience phénoménale, individuelle biologique, de conscience visuelle... et ou collective, de conscience même de conscience animale. générale de ce terme et la se présentant comme un

Cependant, on ne saurait minimiser la signification ligne des travaux contemporains. La conscience

processus d'intégration de manifestations physiques et mentales diverses qui se réfléchissent sur elles-mêmes, nous avons donc préféré d'un point de vue opératoire axer notre travail sur le rôle réflexif de l'intellect, mais il n'est pas exclusif. Quoiqu'il en soit, la dénomination unitaire adoptée reste un premier obstacle. Chez l'homme, ses définitions oscillent schématiquement entre plusieurs pôles. On peut ainsi distinguer d'une part le domaine du sujet et celui de la société, d'autre part ses champs liés aux affects et à la raison, au savoir et à l'éthique. Des discriminations prévoir d'emblée. de méthodes et de démarches sont donc à

Au niveau individuel, est dit conscient un sujet capable de communiquer avoir connaissance d'une stimulation donnée. La conscience reste ainsi en prise directe sur le soubassement biologique de l'être: "Prendre conscience c'est intégrer un processus cérébral dans le fonctionnement d'ensemble du cerveau" soulignait déjà P. Chauchard. Au niveau collectif, elle se situe au second degré des innombrables interrelations individuelles et de groupes, impliquant un certain détachement de soi. "Être conscient c'est se détacher, prendre du recul, dissocier la pensée et le sujet pensant, devenir un moi qui dirige et juge sa pensée en fonction, à la fois du passé, du présent et de l'avenir" (46), et, pourrions-nous aussi ajouter, du milieu. Quant à la dimension vécue, l'étymologie témoigne déjà de son ambivalence. être orientée Issue du latin conscientia, vers des phénomènes signifiant "connaissance aussi ", elle peut que concernant bien l'intériorité

l'extériorité de l'être. L'intériorité implique le vécu du sujet observé (et de l'observateur) désignant aussi bien une démarche intuitive et sensible, affective, qu'intellectuelle éminemment rationnelle. La découper en types divers permet certes de mettre l'accent sur certains aspects plus particuliers.

26

Ainsi en est-il de la conscience affective qui fait intervenir "l'expérience du plaisir, de l'angoisse, du désir, de l'amour, irremplaçable et commune à tous" comme l'a précisé F. Alquié (I), mais c'est en même temps écarter son intégration spontanée aux dynamiques intellectuelles et environnementales de l'être, sans lesquelles cette conscience ne répond plus tout à fait au vaste système dynamique évolutif intégré que le fonctionnement traduit. L'extériorité rappelle, pour sa part, qu'on ne peut pas faire l'économie de l'environnement de I'homme, de ses aspects interrelationnels, lesquels contribuent à façonner sa structure intérieure. Pour paraphraser Herbert Simon, la conscience apparaît ainsi comme une interface structurée et mouvante entre l'organisation interne du psychisme et son environnement. Par son versant éthique, elle concerne aussi bien la perception intuitive de valeurs qu'une conformité aux moeurs sociales, sans parler de la dimension religieuse et mystique qui est à envisager à part. Il s'ensuit une signification multiforme, d'autant qu'elle concerne une instance en permanente évolution, faite de progressions, de régressions, de fractures et de sauts évolutifs. Sa dynamique générale, constituée de vagues apparentes et de courants sous-jacents réflexifs tourbillonnants, part d'un réseau vivant éminemment sensible à la recherche de profondeurs inaccessibles, mais aussi à la conquête d'horizons lointains impénétrables, voire d'un firmament plein de mystère. Sa nature a d'ailleurs donné lieu à des interprétations fort différentes, sinon opposées. Finalement, comme l'a souligné A. Randrup, sa définition fait appel à un large spectre de notions diverses concernant différents niveaux d'organisation psychique et des relations avec le milieu socioculturel (206). Elle apparaît comme une présentification du vécu, dont les contenus formés au cours de l'évolution d'émergences de la vie sensible, affective et de la pensée surgissent sous l'effet multiples, de leur réflexivité et des résurgences liées à des pas sans nous y a

activations internes ou externes. Dès lors, retenir ce terme comme titre de cet ouvrage n'était inconvénient. finalement Seul, son usage aujourd'hui 12. accepté et généralisé

rallié, des auteurs réputés s'étant jadis risqués sans succès à lui

substituer d'autres dénominations

12 H. Ey, parfaitement conscient de cette insuffisance terminologique, dût lui-même s'y résoudre, ayant proposé sans succès la dénomination plus englobante de "paradigme du corps psychique" (Cl.-J. Blanc) (27). 27

La diversité du champ d'étude L'insuffisance des définitions rencontrées nous a ainsi incité à ne pas nous en tenir aux différentes conceptions déjà envisagées à ce jour pour les réunifier. Alors que beaucoup divers aspects descriptifs d'auteurs qualifient toujours cette conscience par apparents et selon de multiples courants de

connaissance (62), certains la considèrent à partir de ses dynamiques et de ses fonctions. D'autres en étudient les mécanismes à partir de l'animal pour en discuter l'existence, la nature moniste ou dualiste, les modes d'apparition, l'avantage de survie qu'elle présente dans l'évolution naturelle (61, 201). D'autres encore, dans une perspective éminemment biologique, ne manquent pas de rappeler à juste titre ses liens avec les réentrées fonctionnelles du système neuronique cérébral (Edelman, Kupiek) (76, 125). Enfin, quelques uns ne manquent pas de faire remarquer qu'elle est vide de sens par elle-même et ne se singularise qu'en reprenant un acte d'intentionnalité, désignée comme une "conscience de ..." (J.T. Desanti ). devant alors être

Personnellement, nous avons délaissé les conceptions philosophiques et biopsychiques habituellement évoquées, non du fait de leur valeur, mais afin de garder d'emblée une démarche plus libre. Et lorsque nous avons été parfois inévitablement conduit à les retrouver et à les citer pour certains rapprochements interdisciplinaires du fait de leur intérêt incontestable, nous ne nous y sommes pas appesanti, d'autant qu'elles ne relèvent pas de notre domaine de philosophiques compétence personnelle. D'ailleurs, que la conscience implique ont été les engagements souvent sources de

nombreuses controverses inévitables, voire de heurts profonds, et les considérations biopsychiques ne sont pas dénuées d'effets réducteurs qui biaisent le problème posé. Pour tenter d'ordonner cette complexité, il fallait de toute façon la relier aux racines énergétiques de l'homme, à son environnement, et aux forces qui l'unissent à l'univers auquel il appartient. Cependant, la transformation de ces forces en expression psychique se fait elle-même par l'intermédiaire du monde biologique, lui-même fort complexe, qui vient encore compliquer les possibilités d'approche, comme l'ont largement montré les récentes recherches en imagerie cérébrale avec les localisations isotopiques multiples et mouvantes. Ainsi, même si la conscience tire de ce substrat biologique sa force, ses multiples arborisations, et son rôle capital pour les conduites de chacun, elle ne saurait se réduire à lui. 28

Le seul point qui nous ait paru assuré est que cette conscience profondément enracinée dans la biologie de l'être humain (58)- se présente, après un saut fonctionnel toujours indéterminé, comme un fruit de la pensée qui se développe au gré de la vie, sous l'effet de stimuli internes et externes liés au milieu. Plus le système dynamique complexe qui la sous-tend croît en puissance et se déploie en actions diverses - autrement dit en émergences synchroniques et diachroniques - plus il s'approfondit et occupe d'espace virtuel. Plus les influences du milieu sont fortes, plus il est incité à des remaniements qu'il peut ou non maîtriser. Ceci permet d'inscrire la conscience dans un univers éminemment dynamique, dont la structuration, toute de plasticité, exclue toute fixation stable préalable à partir d'un moule prédéterminé. Cette perspective très schématique et élémentaire compréhension. Les approches entreprises D'innombrables approches ont été tentées par des penseurs issus de toutes disciplines, comme l'a rappelé N. Depraz (62) 13. Toutes dépendent du référentiel adopté qui imprime à cette conscience des caractères plus particuliers, mais dont on ne peut cependant se passer, s'avérant un "univers obligé de médiatisation", selon l'expression de F. Gonseth (93). La psychiatrie, qui est ici notre socle d'appui, ne fait pas exception, puisque la désorganisation de l'être conscient reste son propre champ d'étude. Comme l'exprime Cl.-J. Blanc, l'oeuvre d'Ho Ey 14 a bien souligné l'étroit enracinement du système psychique et de la conscience dans les infrastructures biologiques, même si d'aucuns ont pu lui reprocher perspective holistique (25). son néo-jacksonnisme (27), ainsi que sa permet néanmoins d'en simplifier quelque peu la

Ainsi H. Ey lui a consacré en son temps un important travail (81) qui rappelait les apports philosophiques majeurs de James (112), Bergson (17), Husserl (109), Heidegger (102), et discuté ses rapports avec la psychanalyse, la gestalt-théorie et le structuralisme. Il l'a ainsi abordée à partir de "l'être conscient, (qui) est vivre la particularité de sa propre expérience en la transposant dans l'universalité de son savoir", et l'a définie comme "une structure complexe, celle de l'organisation même de la vie de
13 Une importante bibliographie de travaux anglo-saxons à ce sujet peut être aussi consultée dans Ie travail de R. Van Gulick (230). 14 "Le travail de Henri Ey est une introduction à une neurobiologie anthropologique" (CI-J. Blanc et J. Birenbaum) (28).

29

relation qui lie le sujet aux autres et à son monde". Il en a aussi écarté les négations qui ont pu être affirmées au nom de sa nature purement subjective, ce qui la rendrait de ce fait inacceptable comme objet de savoir. En outre, les discussions soulevées au sujet de ses rapports avec la psychanalyse ont montré l'inconvénient de vouloir l'enfermer dans une définition a priori, fut-ce avec d'excellents arguments.

Pour nous, il s'agit d'admettre

d'emblée que chaque perspective

adoptée,

au delà des apports possibles, est susceptible de changer la nature des réponses apportées. A. Randrup rappelle ainsi qu'une attitude générale consistant à dire que "la conscience est l'ensemble d'expériences conscientes effectuées maintenant" (206) laisse la porte ouverte à toute expérience qui n'aurait pas été encore prise en considération. Par son caractère instantané, elle porte aussi en elle et en même temps (au moment où elle se manifeste et où elle est étudiée) toute une histoire qui traduit la vie de l'individu au sein de son milieu, de l'espèce à laquelle elle appartient, et, par suite, des référentiels implicites, lesquels vont la caractériser pour chaque sujet concerné. Une attitude trop spécifique ne retenant que la connaissance valoriserait

donc la raison humaine aux dépens des autres dimensions de l'être. Or, comme l'a précisé J. T. Desanti, certains esprits sous l'emprise des techniques modernes se livrent à des réductionnismes manifestement excessifs aux dépens des référentiels humanistes, alors que la philosophie devrait être non seulement essentiellement fondée sur ses rapports aux sciences, mais aussi sur la valeur des concepts utilisés (63). Limites des diverses recherches Les innombrables travaux consacrés à la conscience, quels qu'ils soient, ne sauraient donc être exhaustifs. Malgré les multiples réponses données, la conscience n'a jamais pu être véritablement bien circonscrite, précisée dans son ensemble, ni définie par suite de façon pleinement satisfaisante. Son étude reste toujours tributaire de la perspective adoptée, tantôt réductionniste centrée abusivement sur la seule biologie et la seule technologie, tantôt aléatoire fondée sur ses aspects psychologiques (notamment sur le plaisir), tantôt limitée à son expression sociale et culturelle, tantôt discutable centrée sur la seule dimension morale ou religieuse. Même en psychiatrie, dans ses perspectives les plus ouvertes et les plus productives, elle paraît avoir été quelque peu limitée du fait des limites des connaissances à l'époque de leur formulation (87, 127). Formation dynamique et mouvante, multiforme, polyvalente, elle constitue une véritable nébuleuse aux sources multiples et cachées, qui échappe 30

à l'investigateur, dès qu'il essaie de la saisir, alors qu'elle contribue pourtant à structurer la personne humaine. Ainsi les approches psychologiques sensibles purement analogiques demeurent-elles trop aléatoires pour emporter la conviction, peuvent apporter des notions intéressantes. Des contrôles même si elles logiques sont

nécessaires. Cependant, ces derniers peuvent également déboucher sur des résultats incertains, du fait de la nature des objets d'étude, et des facteurs pris comme éléments de raisonnement. Il suffit que certains d'entre eux ne soient pas parfaitement congruents avec les réalités vécues auxquelles ils s'appliquent, pour que les relations établies et les propres relations de ces relations s'avèrent erronées. Les approches rigoureuses pourraient expérimentales biologiques apparaître plus satisfaisantes, et neurologiques plus mais elles ne sauraient

s'avérer pleinement justifiées lorsqu'elles sont prédéfinies et sans ouverture suffisante. En fait, elles concernent des supports trop partiels pour pouvoir prétendre résoudre le problème dans toute son ampleur et sa diversité. Quant aux approches espoirs justifiés. techniques contemporaines, elles ont apporté des pas fait Fort en vogue de nos jours, elles n'ont cependant

l'unanimité 15. Dès lors, nous sommes renvoyés à un problème qui concerne I'histoire de la connaissance. L'intégration au problème général de la connaissance

beaucoup plus général

Force est de situer ce difficile problème au sein de celui beaucoup plus vaste de 1'histoire générale de la connaissance humaine. Ne pouvant le détailler

15 Ainsi D. H. Hofstadter (lOS, 106) et D. Dennett (60) se fondant sur les dernières avancées "d'une intelligence artificielle forte" estiment de façon hypothétique que la conscience pourrait être un effet émergent au niveau global d'un algorithme à partir d'un certaine complexité. Toutefois, H. Zwirn signale l~s deux pièges opposés dans lesquels l'informaticien peut tomber (241). L'un est une séduction liée à une intuition naïve. Ainsi Searl (218) pense qu'il est possible de simuler un comportement conscient, tout en admettant que cette simulation ne donnerait nullement lieu à l'apparition d'une conscience réelle. L'autre consiste à cumuler les mystères en s'abritant derrière une théorie encore problématique comme le fait R. Penrose (191), tout en refusant la possibilité de simulation d'une conscience par un programme. Il ne demeure pas moins que certains concepteurs en intelligence artificielle s'avèrent capables de penser et de construire des automates dont la problématique est parfois fort proche de celle que le clinicien est conduit à observer dans sa pratique quotidienne, même si le réductionnisme inévitable est reconnu comme étant différent de la nature profonde de la pensée approchée sur un mode artificiel (A. Cardon) (38, 39, 40). 31

ici, nous n'en fournirons que quelques jalons succincts très élémentaires pour sensibiliser le lecteur au problème rencontré. Dans l'Antiquité, placés face au cosmos, les Anciens interprétaient ce dernier à la lumière de leurs mythes et de leurs dieux auxquels ils prêtaient leurs propres désirs. Ils racontaient ainsi une histoire au sujet du monde. La vérité affleurait pour eux au travers de ces dieux et de l'essence de leur projet de création. Avec les révolutions scientifiques des XVIe et XVIIe siècles suscitées par les travaux de Galilée et de Newton, l'Univers parut promis à une connaissance homogène selon des lois qui seraient identiques pour la Terre et le Cosmos, notamment celle de la gravitation. Au tournant du XIXe et du XXe siècle, la situation se compliqua avec l'apparition de systèmes chaotiques (Poincaré) et relativistes (Einstein) (79). Au XXe siècle, la révolution quantique changea encore la donne. L'homme devint obligé de tenir compte d'un aléatoire irréductible et ne put plus assurer sa connaissance que par des probabilités. Comme l'écrit Schrodinger, quand on veut désormais expliquer le monde, on ne peut plus affirmer la véracité d'une réponse. Tout dogmatisme doit être ainsi définitivement exclu. Cependant, la dimension historique des connaissances prend un rôle important avec Bachelard et Canguilhem. Elle doit être distinguée de l'objet des connaissances, car elle reste seconde par rapport à cet objet naturel initial et aux outils destinés à en rendre compte. Elle est constituée par les décisions qui découpent son objet. L'histoire des connaissances sur la conscience ne serait ainsi que l'effet second de ses approches successives que nous percevons, sa nature profonde nous échappant. Faut-il pour autant désespérer d'une approche suffisamment évocatrice de cette conscience? Comme pour tout objet de connaissance complexe, il convient déjà de la situer dans son plus vaste ensemble possible, les propriétés de ce dernier étant susceptibles de retentir sur celles du phénomène étudié et de mieux les éclairer 16. Pour notre part, afin de limiter les spéculations inévitables en ce domaine, et sans pouvoir pour autant prétendre éliminer toute interprétation susceptible de biaiser les réponses au problème posé, nous pensons que le recours au fonctionnement psychique normal et pathologique peut y aider.

16 Toute relativité gardée, nous verrons que c'est le principe même d'une connaissance mathématique fondée sur les grandes théories contemporaines unitaires, qu'i! s'agisse des ensembles, des hyperensembles ou des catégories (155, 156, 161).

32

Comme

l'avait

bien vu H. Ey,

"il est en effet apparu

très tôt que la

connaissance de l'homme normal passe par l'expérience de la psychopathologie, et que le référent biologique constitue le premier relais de ce long itinéraire" (26). Le recours à la psychiatrie pour l'étude de la conscience se justifie par là. Il a l'intérêt de confronter l'observateur à la réalité vivante du psychisme humain en l'incitant à prendre pied dans la nature des dysfonctionnements de la pensée. C'est un moyen d'extraire certaines propriétés permanentes susceptibles de vérifications, et, par là, de mieux approcher cette question particulièrement ardue. En outre, faute de pouvoir saisir cette conscience dans son ensemble, il convient de prendre du recul par rapport à ces diverses perspectives, afin de pouvoir mieux les englober. Bachelard avait déjà rappelé que plus on abstrait les données des phénomènes naturels observés plus on pénètre dans leur nature profonde, et plus on peut englober approximativement les données premières (l0). D'un point de vue épistémologique, on peut dès lors espérer qu'en pénétrant davantage dans les connaissances acquises sur la nature même du l'ensemble de fonctionnement psychique, il soit possible de mieux approcher

cette nébuleuse. À défaut de pouvoir définir la conscience dans sa plénitude et dans son essence même, tout en tenant compte de l'existence des différents "horizons de réalité" (F. Gonseth) qui viennent encore compliquer de ce problème (92, 93), une solution peut peut-être se profiler. Projet de recherche adopté Ce problème soulève donc déjà la question épistémologique fondamentale de savoir comment intégrer une recherche en psychiatrie à la pensée scientifique contemporaine. Certes, on ne peut pas prétendre partir de sciences "dures" pour les appliquer à un domaine qui n'en relève manifestement pas. Il convient donc de prendre appui sur cette science humaine, en essayant stratégies de la rendre de ces progressivement plus rigoureuse par de nouvelles et de nouveaux la résolution

outils inspirés, selon les besoins par les théories sciences "dures".

ou les hypothèses

Quand on cherche à étudier la conscience d'autrui, tout se passe comme si nous assistions à une représentation scénique fictive de la vie psychique témoignant du jeu d'une structure vivante sous-jacente, alors qu'en fait celle-ci nous reste cachée. On part donc de phénomènes observés que l'on peut traduire

33

en diverses représentations métaphoriques pour essayer de mIeux la comprendre, représentations que l'on analysera dans un second temps de façon plus rigoureuse. Nous avons donc essayé en quelque sorte de passer derrière la scène pour mieux saisir la nature et le rôle des décors, des éclairages, de la machinerie en action, le jeu des acteurs, tout en sachant que l'esprit et l'auteur de la pièce échappent toujours à une investigation n'étant pas au coeur des réalités vécues. Il convient alors de regarder et d'analyser les manifestations directement observables ou communiquées par le sujet observé pour essayer d'en saisir les niveaux et les plans d'apparition, la teneur, les éléments qui les constituent, les rapports, les structures constituées par ces rapports, puis à supputer leurs sources. Or, cette connaissance ne peut échapper à des spéculations inévitables 17 Ceci revient donc à aborder la question du donné qualitatif originel selon une démarche aussi rationnelle que possible, en sachant d'emblée que son essence lui échappera à jamais et qu'elle devra s'entourer de métaphores, de démarches sensibles et intuitives pour tenter de mieux l'approcher. On connaît les diverses attitudes, voire les conflits énigme. Rappelons-les schématiquement. suscités par la résolution de cette

Certaines positions ont invoqué des a priori en se dotant de schématisations du donné, telle fut l'attitude de Kant (119). D'autres ont voulu s'en tenir aux données sensorielles, tout en les dématérialisant et en les désubjectivisant pour en rester à leurs seules relations et structures formelles, comme Carnap (109). D'autres encore ont voulu s'intéresser à l'essence transcendante de chaque type d'objet naturel, comme Husserl (14, 109), voire en retenant l'importance des relations avec le monde extérieur, tel Heidegger avec l'intersubjectivité (102). D'autres, enfin, ont insisté sur la primauté du
17 Freud concevait déjà la conscience "comme une sorte de mince pellicule ou de hublot au travers desquels le psychisme entre en contact avec le milieu extérieur". De son côté, B. J. Baars (6) aborde la conscience dans un esprit métaphorique voisin du nôtre. Il conçoit la conscience comme une tache lumineuse sur une scène de théâtre, qui serait dirigée par le projecteur de "l'attention" et placée sous les ordres d'un système exécutif. Le reste du théâtre est sombre et inconscient. Des "acteurs" entrent dans cette tache lumineuse de conscience, vont et viennent, et sont en compétition pour y accéder. Une fois situé dans cet éclairage, "l'acteur" accède ainsi à un auditoire de systèmes experts. Dans l'arrière-scène, d'autres opérateurs cherchent à régler la direction de projecteurs et peuvent à ce titre exercer un contrôle sur le déplacement des acteurs. Ils peuvent donc ainsi influencer ce qui est situé dans la tache lumineuse qui représente la conscience. Ce schéma métaphorique peut, d'après lui, fournir des interprétations pour les différents aspects et composants de la conscience (perception sensorielle, imagerie, langage interne, flux de pensée, mémorisation, contrôles d'action, etc.).

34

instruments de connaissance comme Bachelard (9).

résultaient

d'une

construction

théorique

déjà réalisée,

Les approches ont ainsi varié, allant d'un rationalisme allié à l'intuition,

à

un formalisme moins adapté, puis à une réduction phénoménologique éminemment subjective, pour tendre vers une approche scientifique et psychique du vécu tenant compte à la fois de l'intuitif, du rationnel et de son application en vue d'une connaissance approchée. C'est cette dernière orientation que nous avons adoptée en retenant à partir de données cliniques une perspective interdisciplinaire, ce qui va retentir sur le champ d'étude, la perspective adoptée et la stratégie d'ensemble. Le champ d'étude va ainsi tenir compte de la multiplicité des approches possibles, mais il ne peut prétendre réunir toutes leurs données et encore moins en permettre une synthèse exhaustive. de définir a priori cette conscience, prédéterminé. L'attitude opératoire adoptée refuse donc dans un champ pour ne pas l'enfermer

La perspective adoptée est déterminante. Elle ne peut adopter une attitude holistique quelque peu stérile ni un réductionnisme nécessaire mais appauvrissant, sinon déformant. Elle part donc de données cliniques assurées par la méthode systémale préalablement définie qui permet de pénétrer plus objectivement en profondeur dans le vécu des sujets observés (153, 154, 156), possibles, ce qui fait l'intérêt tout en pouvant être validée par des vérifications et la valeur de ses éventuels apports. La stratégie d'ensemble vise en quelque sorte à préserver la nature du système considéré ouvert sur le monde, tout en affinant progressivement les moyens de connaissance. Elle impose donc un renouvelIement épistémologique et méthodologique en axant son étude sur les principales propriétés dynamiques du psychisme et sur ses combinaisons possibles, afin de donner un caractère plus spécifique aux diverses formes de cette conscience, tout en leur conférant de multiples aspects selon les thèmes concernés et les buts poursuivis. Ces diverses notions ne peuvent que conduire à un plan général tenant compte de leurs implications complexes, plan qu'il convient de simplifier autant que possible pour clarifier le débat.

35

PLAN GÉNÉRAL

La complexité

de la conscience

nécessite

une stratégie et une méthode

suffisamment simples pour tenter de résoudre le problème envisagé. Malgré les nombreuses critiques formulées à l'encontre de la méthode cartésienne, celle-ci apparaît toujours efficace et productive. Comme le soulignait G. Bachelard, elle permet de clarifier et d'assurer un plan d'action. La bipartition opératoire s'avère ainsi toujours utile pour tenter d'organiser une complexité déconcertante 18, à défaut de pouvoir en préciser la nature. De ce fait, nous avons été conduit vers un plan fort simple en deux grandes parties. L'une est centrée sur les moyens d'étude qui émanent de la conscience réfléchie et qui aident en retour à mieux la connaître. L'autre vise l'objet d'étude lui-même qui concerne l'ensemble des phénomènes de conscience. Ceux-ci sont ensuite analysés par les moyens préalables en deux sous-parties, distinguant les caractères réfléchis et transcendés avant d'en esquisser la synthèse. Dès lors, surgit d'emblée une matrice de connaissance en boucle qui permet de rendre compte de cette structuration complexe. La première partie sera ainsi consacrée aux moyens d~étude. Elle montrera la stratégie d'ensemble et ses pri nci pes directeurs qui inci tent à un remodelage épistémologique et méthodologique. Elle rappellera les outils d'observation et délimitera les sites de conscience, orientant vers une approche organisée de l'ensemble en en proposant une cartographie. La deuxième partie traitera des phénomènes de conscience qui représentent l'objet d'étude. Elle en distinguera les divers aspects réflexifs et transcendés avant d'en tenter une reconstruction unitaire. La conscience réflexive sera envisagée à partir de perspectives différentes, complémentaires et interactives traitées en trois chapitres distincts.
18 Le second précepte de la méthode, éminemment opératoire, "est de diviser chacune des difficultés que j'examinerai en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour mieux les résoudre". Discours de la Méthode, R. Descartes (64).

La perspective descriptive détaillera les vécus apparents dans un espace virtuel en différents états, niveaux et plans. La perspective dynamique s'intéressera aux mouvements de pensée qui les forment. La perspective structurale concernera l'ensemble des facteurs constituant cette conscience, et permettra d'envisager l'intégration des diverses configurations établies. La conscience transcendée prolongera la précédente, mais elle reste un délicat et difficile problème qui échappe à la seule rationalité, et s'avère de ce fait plus sujette à interprétations. II s'ensuit que la question controversée de la transcendance sera évoquée, avant de montrer comment l'accession de la conscience se structure à partir de ses sources, pouvant même se sublimer sur un mode supranatureI jusqu'à un vécu cosmique. Enfin, nous aborderons le problème souvent éludé de la spiritualité. Ce dernier sera envisagé à partir de son infrastructure dynamique générale qui porte aux diverses croyances modelées par le milieu culturel, et non suivant une thématique prédéterminée, objectif qui serait trop personnalisé. Une synthèse rappellera les multiples apports théoriques et pratiques pour les fondre en une unité globale, polymorphe et mouvante, ouverte sur le monde intérieur et l'univers environnant. Elle montrera circonscrire la totalité des multiples formes mouvantes l'impossibilité de et d'en préciser

l'essence profonde, mais en rappellera le sens qui surgit et se déploie au cours de l'analyse, avant d'en proposer une modélisation d'ensemble en boucles. L'orientation générale interdisciplinaire de ce travail sera soulignée en tête de chaque chapitre et sous-chapitre par des citations de textes philosophiques, scientifiques, artistiques. Par leur émergence progressive au cours de l' Histoire et leur convergence, elles tissent un fil qui permettra d'entrevoir la formation d'un canevas culturel commun à tous. Des graphiques illustreront des notions particulièrement complexes et éminemment subjectives. Les uns, directement issus d'abstractions à partir de données cliniques, tiendront un rôle de modèles. Les autres, établis à partir d'un ensemble de modèles, seront destinés à situer schématiquement envisagé, tenant alors lieu de métareprésentations. le problème

Les interprétations retenues devraient être ainsi rendues plausibles par une cohérence d'ensemble de données restées en appui sur la clinique et sur des éléments vérifiables du milieu culturel environnant. Tel est le sens général de cet ouvrage qui vise à approcher la conscience humaine dans une perspective interdisciplinaire organisant en essayant d'en respecter la diversité et la nature profonde. 38 sa complexité, tout

PREMIÈRE

PARTIE

LES MOYENS D'ÉTUDE

"l! est manifestement impossible que les choses mathématiques aient une existence séparée des

êtres sensibles... " Aristote (Métaphysique)