La construction des légitimités professionnelles dans la formation des travailleurs sociaux

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Cet ouvrage a pour ambition de proposer une vision globale et renouvelée du mode de construction des qualifications professionnelles en travail social : mettre à jour les présupposés théoriques et pratiques qui structurent les formations afin de comprendre comment se caractérisent les qualifications professionnelles des travailleurs sociaux en particulier pour les métiers d'assistant de service social et d'éducateur spécialisé.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296143142
Nombre de pages : 268
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La construction des légitimités professionnelles dans la formation des travailleurs sociaux

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus Jean-Pierre DURAND et Marie-Christine LE FLOCH, La question du consentement au travail, 2005. Brigitte GIRARD-HAINZ, Rêves de ville. Récits d'une vie associative de quartier, 2005. Norbert ALTER, La bureautique dans l'entreprise, 2005. Raoul NKUITCHOU NKOUATCHET, Les ouvrières du fastfood, 2005. Sébastien FROIN, Flux tendus et solidarité technique, 2005. Roland GUILLON, Les avatars d'une pensée dirigeante, le cas du parti socialiste, 2005. Olivier MENARD (dir.), Le conflit, 2005. Claude GIRAUD, Du secret. Contribution à une sociologie de l'autorité et de l'engagement, 2005. Thierry BLIN, Les sans-papiers de Saint-Bernard, 2005. J.P. LARUE, Baccalauréat, à qui profite la démocratisation ?, 2005. J.-M. CHAPOULIE, O. KOURCHID, J.-L. ROBERT et A.-M. SOHN (Sous la dir.), Sociologues et sociologies. La France des années 60, 2005. Frédéric ROYALL, Mobilisations de chômeurs en Irlande (1985-1995),2005. Brigitte BOUQUET (dir.), La prévention: concept, politiques, pratiques en débat, 2005. François GRESLE (dir.), Sociologie du milieu militaire, 2005.

Michel PERRIER

La construction des légitimités professionnelles dans la formation des travailleurs sociaux

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
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@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00211-0 EAN : 9782296002111

INTRODUCTION

Notre thèse a pour ambition de proposer une vision globale et renouvelée du mode de construction des qualifications professionnelles en Travail Social. L'objectif en est de mettre à jour les présupposés théoriques et pratiques qui structurent les formations, afin de comprendre comment se construisent les qualifications .professionnelles. Notre démarche s'appuie sur une recherche comparative et systématique des représentations à l'oeuvre dans la formation des travailleurs sociaux, à partir de l'analyse des discours de formateurs aux métiers d'assistant de service social et d'éducateur spécialisé.
Des références complexes

Il n'existe pas, à notre connaissance, de recherche comparative et systématique de l'appareil de formation en Travail Social. Une enquête de l'association AFFUTS] (Association française pour une formation de 3e cycle en Travail Social) montre que les travailleurs sociaux engagés dans une formation supérieure axent leurs travaux moins sur l'objet de la pratique - les populations visées - que sur le travail social lui-même (14 % des DEA et DESS, 29 % des thèses) et les professions sociales (31 % des DEA/DESS, 22 % des thèses), avec une diminution des travaux sur l'identité et les représentations sociales entre 1993 et 1998. Les conclusions tirées de l'enquête concernent les rapports des adhérents d'AFFUTS avec l'association elle-même. Les remarques concernant les objets visés par les travailleurs sociaux cités tendraient à montrer que ceux-ci relèvent plus de l'approfondissement d'un questionnement permanent sur ces métiers singuliers, qui se définissent par ce qu'ils ne sont pas et semblent marcher à contre-courant des tendances dominantes (promotion de valeurs morales, méfiance vis-à-vis des logiques économiques.. .), que de la recherche d'une optimisation de leurs compétences professionnelles. Que ce questionnement soit le fait des travailleurs sociaux eux-mêmes, puisant pour l'occasion dans les ressources conceptuelles de la sociologie

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Carnets d'AFFUTS, « Etude de nos adhérents », ETSUP/CREAS, janvier 1999.

ou des sciences de l'éducation, doit être significatif de l'évolution de ce groupe professionnel. Le changement de référentiel théorique, passant de la psychologie à la sociologie, accompagne un reclassement professionnel différent l'ouverture d'une voie promotionnelle par le DSTS ; les travailleurs sociaux accèdent soit à des postes d'encadrement - les profils de carrière traditionnels - soit au 3eme cycle universitaire. Le souci pour les ES semble être de faire face à une certaine déqualification de leur métier, du fait notamment de la montée en force de métiers moins qualifiés mais directement concurrentiels (moniteuréducateur, par ex.); chez les AS, ce reclassement accompagne la revendication d'une compétence « d'expertise », ou favorise l'occupation de nouvelles fonctions dans les nouveaux dispositifs (politique de la ville, par exemple ). La recherche d'une meilleure reconnaissance et la lutte contre une déqualification possible semblent se jouer pour les travailleurs sociaux entre une revalorisation des métiers (accès à la fonction d'expertise, équivalence universitaire) et l'accès à l'encadrement ou aux formations supérieures. A cet égard, les stratégies de formation de certaines écoles couplant la préparation au D.E. avec une licence sont révélatrices d'une volonté de requalification des formations; elles favorisent de même l'accès à l'enseignement supérieur, dont un aboutissement est la création d'un cursus « travail social », tel qu'il a été mis en place au CNAM. Les travaux existants traitent d'aspects particuliers ou de problèmes précis concernant les formations, ou formulent des propositions sur ce qu'elles devraient être. Nous nous référerons à un certain nombre d'entre eux au cours de notre recherche. La plupart des références touchant directement à notre objet de recherche - les formations en Travail Social ne concernent que des aspects « locaux» de celui-ci (sélection ou histoire, par ex.), ou n'abordent la formation que par rapport à une question plus générale (l'écriture, la compétence professionnelle, les mutations...). Nous nous sommes donc trouvés confrontés à un champ de recherche peu ou mal balisé et aux références difficiles à mobiliser. Nous avons dû pour cela utiliser des références recoupant différents champs, tant disciplinaires que thématiques (formation professionnelle, sociologie de l'éducation, sociologie du travail mais aussi histoire, philosophie, linguistique...), sans

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sous estimer les difficultés produites par le passage d'un champ théorique à un autre. Les références utilisées sollicitent donc un éventail assez large d'auteurs et de domaines de recherche, avec une dominante pour les travaux concernant le champ du Travail Social. Nous avons utilisé d'autre part des références que nous pourrions qualifier «d'internes », dans le sens où elles font partie de l'objet de travail: projets pédagogiques, communications internes, revues professionnelles, rapports de commissions. Toutefois, s'il paraît évident de considérer un document pédagogique émanant d'une école comme faisant partie de l'objet de travail, ça l'est moins pour toute une série de travaux ou d'interventions produits « sur» le Travail Social ou la formation par les agents eux-mêmes (AS, ES, formateurs, cadres). Ceux-ci contribuent en effet, de plus en plus, à produire des travaux ayant pour objet le Travail Social lui-même, que ce soit à partir de leurs propres pratiques ou de questions extérieures. Nous renvoyons ici à l'enquête de l'association AFFUTS, citée au début de notre introduction, qui peut être considérée à la fois comme référence interne et indicateur externe. Il en va de même d'une revue telle que les «Actualités sociales hebdomadaires» (ASH), organe interprofessionnel à peu près incontournable du secteur social, que nous serons amenés à citer à de nombreuses reprises au cours de notre travail. Les ASH dispensent des informations sur l'actualité législative, administrative et professionnelle du secteur social, un encart important d'offres d'emplois, et sert aussi de tribune à des « acteurs» du social - professionnels, associations, chercheurs - qui proposent des réflexions ou prennent position sur certaines questions qui se travaillent à l'intérieur du champ; la revue est ainsi partie intégrante de l'objet de recherche et aussi source de points de vue. C'est à ce niveau que nous l'avons utilisé, à la fois comme indicateur de «tendances» et comme point d'orgue à différentes prises de position. Une approche dialectique - critique. Les présupposés qui sous-tendent les différentes réflexions, lorsqu'elles adoptent un point de vue historique ou systématique dans le sens d'un ensemble d'idées ou de pratiques considérées dans leurs relations - sont soit d'ordre continuiste (développement d'un même thème dans le temps), soit d'ordre périodiciste (passages successifs d'une période à une autre, d'un stade à un autre). La perspective que nous avons adoptée pour ce travail se 7

réfère aux travaux de Frederik Mispelblom, qui servent d'assise théorique et critique à notre réflexion présente. Pour Frederik Mispelblom, le Travail Social n'a pas pour objet de transformer les aspects économiques et financiers des problèmes des publics. Il n'agit pas, aujourd'hui comme hier, sur les conditions matérielles d'existence de ces mêmes publics. Le Travail Social n'intervient jamais sur des « cas », mais toujours dans des situations, c'est-à-dire dans un système de rapports entre positions sociales, « économiques, politiques, idéologicoaffectives, dont certaines sont dominantes, d'autres dominées »1. Les situations problématiques dont s'occupe le Travail Social ne sont donc pas des dysfonctionnements, mais des enjeux définis par des rapports de force. La tâche principale du Travail Social est de donner une « interprétation idéologique singulière de la situation des demandeurs (...) pour la mise en œuvre de ces aides »2, définies par la politique sociale, ellemême définie comme étant «l'ensemble des dispositifs et mesures financiers, institutionnels, juridiques et idéologiques où se négocie et se reproduit le consensus concernant les modalités étatiques de la gestion de laforce de travail »3. Le Travail Social n'intervient donc pas sur les conditions matérielles des problèmes, mais sur les rapports imaginaires des gens à leurs conditions réelles d'existence, c'est-à-dire sur les idéologies dont ils sont porteurs, les modèles à partir desquels ils supportent (ou pas) leurs problèmes matériels. Les rapports de production qui caractérisent le Travail Social sont matérialisés par une division du travail qui met en rapport d'une part les travailleurs sociaux entre eux (statuts, disciplines, salaires différents), d'autre part les travailleurs sociaux et leurs « clients» ; cette division du travail est un « procès d'expropriation des publics de la définition et de la maîtrise de leurs propres problèmes »4. Le travailleur social est un travailleur intellectuel - opposé aux clients dans la division sociale du travail - investi de savoirs (sa formation) et de pouvoirs (sa délégation); il agit sur le rapport imaginaire des clients,
F. MISPELBLOM, « Pistes pour pratiques silencieuses », in Contradietions:1 n° 29, 1981 p. 73. 2 F. MISPELBLOM, « Unité et division du travail social », thèse de sociologie, dir. Pierre ANSART, Paris VII, 1987 p. 91.
3

1

4

Op. eit,. p. 87. Ibid., p. 114. 8

« matière première» de sa pratique, car construite socialement par le Travail Social; dans cette pratique interviennent les idéologies dont le travailleur social est lui-même porteur. L'idéologie est ici une dimension constitutive du réel, ce n'est pas un voile: incontournable, la méconnaissance est inhérente à toute pratique sociale, elle en est une condition. Dans la mesure où toute pratique est une pratique « dans l'idéologie », il n'y a pas de pratique dans la méconnaissance et l'aveuglement face à des postures qui se prétendraient de dénonciation et de dévoilement. Chaque pratique - comme chaque praticien - est traversé de tensions, de tendances contradictoires venant confirmer ou infirmer le travail ou la réflexion engagés. C'est dans cette perspective théorique que nous allons nous situer tout au long de notre recherche. Nous devons cependant apporter quelques précisons quant à notre point de vue sur ce qui précède. D'une part, si le Travail Social - donc les travailleurs sociaux - intervient sur les rapports imaginaires des clients à leurs conditions d'existence, il intervient aussi sur les problèmes réels des clients, sur la matérialité concrète des situations; imaginaire ne signifie pas illusoire, mais signifie que toute action s'effectue d'un certain point de vue et implique nécessairement une certaine vision du monde, une conception sur la santé, l'éducation, l'enfance, le travail, etc., aussi bien pour le travailleur social que pour son « public»; le Travail Social produit donc des effets, réels autant qu'imaginaires. D'autre part, reconnaître dans la division du travail un « procès d'expropriation» de la maîtrise de leurs situations, pour les publics, implique à un moment ou à un autre une posture de dénonciation, tel que le laisse à penser Mills écrivant que, «... dans le tumulte de l'expérience journalière, les individus se méprennent sur la place qu'ils occupent dans la société» 1 - ce que Bourdieu signifiait d'une certaine façon en disant que les agents ne sont pas au principe de ce qui les fait agir; infirmer l'interprétation consensuelle d'un discours sur la misère ou l'enfance délinquante implique le dévoilement, à un moment donné, des rapports de force et des intérêts en jeu dans la construction de ce discours et dans les décisions qui en découlent. Concernant la question du statut « intellectuel» du travailleur social, nous l'aborderons au dernier chapitre, dans la partie consacrée à la question du baccalauréat.

1

Charles

W. MILLS,

«L'imagination

sociologique », La Découverte,

Paris, 1967

rééd. 1997 p. 7. 9

Notre travail se veut être une analyse de l'existant. Il s'agit d'étudier les présupposés de la formation en Travail Social, à travers ses objectifs et les représentations de ses agents, non dans le but d'opérer une quelconque dénonciation mais de découvrir ses mécanismes de fonctionnement et tenter de mieux comprendre le processus de qualification aux métiers d'AS et d'ES. Une des grandes questions qui agitent le travail social aujourd'hui peut être formulée de la façon suivante: comment la formation des travailleurs sociaux doit-elle évoluer afin de s'adapter aux réalités sociales actuelles et être plus efficace, sans pour autant laisser de côté les valeurs qui président à l'engagement dans ces métiers? Il s'agit pour nous de démontrer de quelle manière les termes dispositions/technicité, valeurs/efficacité, passé/avenir... - s'articulent entre eux. Le travail social n'existe pas en dehors de cette articulation; nous pensons que d'une part l'efficacité a toujours été présente, et que d'autre part c'est l'engagement des agents au nom de valeurs fondatrices qui donne à ce type singulier de travail sa qualification de « social ». Nous allons donc essayer: de comprendre la manière dont les légitimités professionnelles construisent, à partir de quelles valeurs et sur quelles bases compétences; de repérer quelles idéologies théoriques et pratiques sous-tendent représentation de ces métiers dans les écoles et chez les acteurs de formation; de saisir comment s'articulent les composantes vocationnelles professionnelles caractéristiques de ces métiers.
Les hypothèses de recherche

se de la la et

L'articulation des éléments vocationnels et professionnels renvoie à la notion d' « alternance », qui désigne le type de formations aux métiers du travail social. Bien que l'usage impropre de ce terme ait été relevé1 - l'alternance au sens juridique doit donner lieu à un contrat de travail - le mot « alternance» est devenu un terme consacré et désigne ici une formation conçue sur la
1

Voir notamment «Rapport
sociaux », IGAS, avril 1995.

sur l'évaluation

du dispositif de formation des travailleurs

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base d'un aller-retour entre l'école et le terrain de stage. Ce qui est en jeu ici, c'est le lien entre la formation et les réalités des terrains, soit l'articulation entre la théorie et la pratique; le terme d'alternance apparaît donc pertinent dans la mesure où il désigne un processus de formation mettant en relation deux logiques, celle de l'école et celle du terrain de stage. Comme l'a analysé F. Mispelblom, l'école et le terrain sont ici vécus comme deux espaces-temps différents, voire opposés, la pédagogie de la formation visant alors à articuler les deux dans le souci, selon les directives administratives, de faire en sorte que « les apports théoriques viennent
éclairer la pratique acquise en milieu professionnel» 1

.

La construction des signifiants « théorie» et « pratique», tels que les analyse F. Mispelblom, exprime cette opp0sition qui structure les métiers, comme les formations qui en sont le processus de légitimation. L'école est le lieu par excellence de la théorie, du discours savant, de la technicisation des relations; cette distinction sert à situer la place du travailleur social dans la division du travail, ainsi que l'écrit F. Mispelblom : « Cela permet de bien localiser le savoir sur le monde dans des endroits spécifiques destinés aux dits théoriciens, afin que les dits praticiens puissent croire qu'ils ne mettent pas, eux, du savoir en œuvre, ou qu'ils ne font 'qu'appliquer' »2. Dans l'imaginaire du Travail Social, tel que le laisse supposer l'organisation du travail et que le relaient les institutions (écoles, établissements), le terrain apparaît comme le lieu exclusif de la pratique, lieu du concret, de l'action, de l'engagement de la personne, de la « vérité ». Les travailleurs sociaux reprennent cette vision à leur compte mais, en même temps, la remettent en question en constatant que les « savoirs» produits sur les terrains ne sont jamais pris en compte par les instances décisionnaires - ce qui renforce d'autant l'opposition. Le terrain est le lieu fondateur de l'identité professionnelle, de la reconnaissance par les pairs, le lieu performatif de l'expression des qualités personnelles et des « valeurs» engagées dans le métier. En tant que lieu d'acquisition des savoirs légitimateurs, le centre de formation est le lieu de la qualification et de la certification, c'est-à-dire de la transformation des qualités éthiques en compétences professionnelles, transformation sanctionnée par l'obtention d'un titre.
Circulaire DAS/TS n° 593-30, septembre 1993, cité dans doc. interne, ITSRS de Montrouge. 2 F. MISPELBLOM, op. cil., p. 280.
1

Il

Nous sommes partis de l~hypothèse selon laquelle cette opposition entre conjoncturelle, mais qu ~ elle structurait au contraire les formations en Travail Social.

la théorie et la pratique n ~ était pas anecdotique~ ni accidentelle, ni L ~ opposition de structure entre la théorie et la pratique reflète ainsi la

contradiction entre un processus de socialisation pratique et un processus de pédagogisation des compétences. Le premier processus, étroitement lié à l~histoire des professions, repose sur une tradition orale de reproduction de l~idéologie professionnelle; le deuxième processus, produit de l~intégration des formations dans une logique scolaire~ est un mode de rationalisation des pratiques intervenant comme système de qualification des agents1. Cette opposition renvoie à la constitution même des professions sociales.

Issus de I~ initiative privée confessionnelle fondée sur I~ engagement moral et
volontaire des agents, les métiers d~AS et d~ES se sont progressivement professionnalisés dans un double mouvement : d~une part, en rupture avec les idéaux de charité des origines, d~autre part dans le souci de doter les agents de connaissances spécifiques et de méthodologies d~intervention. Notre travail s~appuie ainsi sur l~hypothèse selon laquelle les professions sociales se sont construites à partir d~une double filiation, exprimée par la contradiction que nous avons dégagée plus haut et qui peut se décliner de la manière suivante: initiative privée confessionnelle vocation - motivations dispositions personnelles; formation - scolarisation - technicisation - expertise. Cette double filiation fait ainsi ressortir une contradiction constitutive de ces professions. Dans ce cas de figure, le processus de professionnalisation ne se joue pas, comme l~écrivait Paul Fustier2, dans le passage du « charismatique» à la «technicité », mais dans la contradiction entre la première filiation, qui s~exprime dans le primat accordé au terrain et à

I~ expérience pratique, le « vécu », et la deuxième filiation, qui exprime la
nécessité
1

d~une formation

théorique

de plus

en plus exigeante

-

Nous choisissons le terme « d'agent» afin de désigner les personnes intervenant dans les

problématiques du Travail Social et de la formation, dont il sera question tout au long de notre recherche. Nous nous démarquons ainsi de la sociologie de « l'acteur », et nous nous situons dans un champ sémantique qui nous paraît plus riche et plus précis: l'agent est l'être qui «agit », qui fait, qui s'occupe de quelque chose, mais pas en son nom propre; il est le représentant (d'une autorité, d'une institution), il agit par délégation, il est un intermédiaire entre l'autorité et les usagers. 2 P. FUSTIER, « L'identité de l'éducateur spécialisé », Ed. Universitaires, Paris, 1972. 12

« l'expertise », ou encore dans la négociation permanente entre l'affirmation identitaire des acteurs et les exigences théoriques des professions. Pour les professionnels, la contradiction entre la forme « vocationnelle »et la forme « professionnelle» s'exprime dans la tension permanente entre les références éthiques, au principe de l'engagement dans les métiers, et les contraintes économiques et bureaucratiques des politiques sociales. Au niveau des agents, on peut y voir l'opposition entre l'aspect « inspiré» du travail social - engagement militant au service des plus démunis et l'aspect «carrière» des métiers - qualification, grilles de salaires, code du travail. . . Particulièrement vive chez les AS, la contradiction y a été mise en lumière par différents auteurs. Barbara Rist en a fait le sujet d'une thèse de sociologie, analysant l'affirmation de légitimité des AS face au pouvoir politique; elle a montré comment les AS opposent une vision de l'action sociale « universaliste» et indépendante de tout choix politique aux notions de calcul et de pouvoir, notions introduites par les instances politiques en charge de l'action sociale depuis la décentralisation: « La défense d'un idéal humaniste ou d'une philosophie de l'homme ne représente pas un 'plus', mais comme le fondement même de l'idéal professionnel et la marque de la compétence» 1. Concernant la formation, la contradiction s'exprime dans l'opposition entre les dispositions personnelles des postulants, que les sélections d'entrée dans les écoles sont sensées évaluer, et le niveau scolaire requis pour suivre la formation. Les taux massifs de réussite aux D.E. servent à maintenir l'illusion de l'unité. Si l'engagement de dispositions personnelles - renvoyant à des « valeurs» - est sensé garantir une certaine compétence professionnelle, il n'en reste pas moins vrai que la reconnaissance de celle-ci - et la valorisation qui s'ensuit pour la profession - dépend en grande partie du niveau du diplôme atteint, traduit en nombre d'années post-baccalauréat, autrement dit de sa correspondance universitaire. En 1966, un article paru dans le journal « Le Monde» et consacré aux AS suggérait déjà que « la solution à tous les problèmes pourrait bien passer par l'université. Une formation des assistantes sociales à l'université comme cela se fait

1

B. RIST, « La légitimité des AS face au pouvoir politique », thèse de sociologie, dir. Annie JACOB, Paris X, 1998 p. 228. 13

notamment dans les pays anglo-saxons - parait une bonne manière de
revaloriser la profession» 1

.

Le processus de professionnalisation, c'est-à-dire l'accès à une compétence professionnelle socialement reconnue comme spécifique, passe en grande partie par le renforcement du niveau scolaire des formations (la professionnalisation des AS s'appuie aussi sur l'obligation d'exercer avec le DE et la référence à un code de déontologie). Outre le perfectionnement supposé de la technicité professionnelle, le renforcement du niveau scolaire garantit le maintien d'un écart qui protège des métiers potentiellement concurrents: « ...tous les groupes qui sont engagés dans la course, en quelque rang que ce soit, ne peuvent conserver leur position, leur rareté, leur rang, qu'à conditionde courir pour maintenirl'écart avec ceux qui les suivent immédiatementet de menacer ainsi dans leur différence ceux qui les précèdent »2. Nous pouvons comprendre que, si la forme vocationnelle consacre l'identité des métiers, la professionnalisation dépend quant à elle de l'intégration des formations à la logique de la forme scolaire, dans la mesure où l'indice de qualification le plus fort reste le diplôme. Notre travail se développe en quatre chapitres: le chapitre 1 explore la question des légitimités professionnelles; il pose le cadre d'ensemble de la problématique des professions sociales à travers les mutations actuelles, le rapport entre la qualification et la compétence dans le travail social et les risques d'une réorganisation des rapports professionnels, la typologie des métiers d'AS et d'ES et les principes ordonnateurs qui en gouvernent les pratiques; le chapitre 2 pose la question du rapport problématique au savoir qui ressort de la contradiction entre logique vocationnelle et logique scolaire, à partir de la double opposition entre langage oral et écriture puis entre théorie et pratique, et leurs conséquences sur la construction des métiers; le chapitre 3 aborde les positions des acteurs de la formation vis-àvis des questions concernant la définition d'un travailleur social, les différences entre AS et ES, les menaces de déqualification, les dispositions personnelles des candidats;

1

2 P. BOURDIEU, «La distinction
p. 180.

N. BERNHEIM, septembre 1966.

«Universités
-

ou

instituts

de

formation?»

in

Le

Monde,

critique sociale du jugement », Minuit, Paris, 1979

14

le chapitre 4 porte sur le niveau de recrutement, les rapports avec l'université, la question des compétences et de la légitimité, et tente de saisir les réorganisations à l' œuvre dans le champ; La conclusion reprend l'ensemble des points abordés et étudiés dans les chapitres précédent, et en propose une relecture à la lumière des hypothèses de travail.
Le cadre méthodologique

La partie empirique de notre travail de recherche repose sur une série d'entretiens réalisés auprès d'acteurs de la formation, responsables et formateurs permanents. Parmi les écoles concernées, 5 se trouvent à Paris - ETSUP, CRAMIF, Parmentier, Cassette, IUT - et 3 dans la région Ile-de-France - Montrouge, IRFASE et Buc. Elles livrent un éventail assez large des possibilités rencontrées dans la formation: monofilières (ETSUP, CRAMIF, Cassette,), multifilières (Montrouge, IRFASE, Parmentier), IUT; nous avons aussi une distribution en fonction de l'origine historique initiatives confessionnelles (Cassette), militantisme républicain (ETSUP), associatives (Montrouge, Buc, CRAMIF et IRFASE) - ou des pratiques pédagogiques - Education nationale (IUT), enseignement couplé avec l'université (Montrouge, ETSUP). Les 26 formateurs et responsables de formation interrogés se répartissent en Il formateurs d'AS, 7 formateurs d'ES, 5 en double filière AS/ES et 3 anciens formateurs d'ES; ces formateurs interviennent dans 5 écoles d'AS, 3 écoles d'ES et 2 multifilières. Cette configuration nous permet de confronter les discours de formateurs de filières différentes, donc d'origines professionnelles dissemblables; les formateurs sont en effet recrutés sur la base d'un diplôme initial correspondant à la formation dispensée, DEASS pour les écoles d'AS, DEES pour les ES. Parmi les formateurs rencontrés dans les écoles multifilières, certains interviennent dans les deux cursus (AS et ES). Les formateurs ont été interrogés à partir d'une grille d'entretien portant sur les compétences, l'identité professionnelle, et la certification scolaire. Les corpus de réponses ont ensuite été comparés par filières (AS et ES), de manière à saisir les différences et les similitudes de représentations ressortant des positions des formateurs, sans toutefois postuler l'unité de représentation des formateurs d'une même filière. 15

Ce modèle comparatif nous est apparu comme étant le plus apte à faire ressortir les convergences et les divergences des représentations, en respectant les spécificités construites dans chaque culture professionnelle. Le fait que certains formateurs interviennent dans les deux filières à la fois n'a pas infléchi notoirement leurs discours. Les représentations attachées aux différentes cultures professionnelles, à l'intérieur de chaque filière, organisent les représentations que chacun des formateurs reprend à son compte, y compris pour les quelques agents non issus du terrain. De la même façon, les données factuelles (âge, sexe, ancienneté et niveau de diplôme), recueillies pour l'ensemble des formateurs, n'interfèrent pas sur les jugements portés et sur les prises de position de chacun des agents. Sur les trois statuts différents de formateurs intervenant en école de travail social - permanents, vacataires, formateurs-terrains - nous n'avons retenu pour nos entretiens que les seuls formateurs permanents. Ce choix se rattache au fait que le formateur permanent peut être considéré comme le seul agent de la formation à assumer pleinement le titre de formateur. Salarié de l'école et employé à temps plein ou partiel, il est le seul dont la fonction consiste exclusivement à faire de la formation: il est un professionnel de la formation, c'est-à-dire qu'il assure les tâches propres à cette fonction: assurer des cours, recruter des intervenants vacataires pour illustrer tel aspect disciplinaire, professionnel, ou confronter les étudiants à un problème particulier ou à une pratique spécifique, assurer les suivis individualisés des étudiants - sorte de tutorat relatif à leurs travaux, leurs évaluations, guidance de mémoire, etc. - effectuer les visites de stage, participer à l'élaboration du projet pédagogique de l'école. Nous aborderons en détail, par la suite, les différents statuts de formateur et leurs caractéristiques.
Une position singulière

Cette recherche, dans laquelle je me suis engagé, représente pour moi une sorte de « retour aux sources» par une boucle théorique en continuité avec ma trajectoire professionnelle. Ma réflexion sur le travail social a commencé avec mon mémoire d'éducateur, soutenu en 1982 en vue de l'obtention du diplôme d'Etat. Mon mémoire se voulait un témoignage portant sur mes trois années de formation, sur cette expérience singulière durant laquelle était censée s'opérer une transformation qui nous faisait passer de «l'attitude» à «l'aptitude », comme je l'écrivais alors. 16

La carrière professionnelle qui s'ensuivit laissa mes questions en suspens. Quelques années plus tard, j'intégrais un cursus d'études supérieures à Paris XII, m'inscrivant ainsi dans la trajectoire de nombre de travailleurs sociaux désireux d'accéder à une carrière plus gratifiante ou de poursuivre un cheminement intellectuel. Mon mémoire de maîtrise et DSTS portait sur les stratégies d'affirmation professionnelles des éducateurs spécialisés, et s'appuyait sur une enquête menée au sein d'un établissement de l'enfance inadaptée. Engagé moi-même dans une pratique d'éducateur, je touchais alors de très près à mon objet; mon implication personnelle dans un travail de recherche est alors devenue une préoccupation constante. Le problème était de savoir me situer dans un champ de recherche qui est aussi mon champ professionnel, et prendre suffisamment de distance dans les analyses que je pouvais en fournir. Il s'agissait en effet d'un travail de recherche, et non d'un témoignage, c'est-à-dire d'un objet qui m'implique en tant qu'observateur dans une position d'extériorité. Pour mon mémoire de DEA, réalisé l'année suivante à l'université d'Evry, je préservai cette distance indispensable grâce au protocole d'enquête et à la construction de l'objet d'étude, comme lors de mon travail de maîtrise. Ma connaissance «de l'intérieur» du secteur social, en m'épargnant bien des errances et des tâtonnements, m'exposait cependant aux risques d'une trop grande familiarité: partage des mêmes évidences, que l'on omet parfois d'interroger, risque de « régler des comptes », partipris; l'essentiel est alors d'avoir conscience de la position que l'on occupe. Je me retrouve placé, pour ce travail de thèse, dans une situation paradoxale de familiarité. En effectuant une recherche sur les formations aux professions sociales, je me trouve à la fois directement concerné par mon champ de recherches, étant moi-même un «produit» de ce type de formation, et à la fois étranger aux pratiques rencontrées, n'ayant jamais été en position de formateur; la seule position en rapport direct avec ce métier était pour moi celle d'étudiant. Il me faut maintenant me défier d'une posture que je pourrais qualifier de posture du « dévoilement ». Dans un premier temps, mon cheminement dans la recherche m'a permis de prendre, vis-à-vis de ma position de travailleur social, la distance nécessaire à la compréhension des mécanismes de reproduction sociale et de subordination professionnelle qui habite le Travail Social comme tout champ d'activité. L'éducateur quotidiennement

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aux prises avec les enfants, ne prend que la mesure de ce qu'on lui demande de faire et son univers professionnel, accaparé par la récurrence des situations, se rétrécit souvent dans un rapport inversement proportionnel au nombre d'années de pratiques. Il n'y a guère qu'en formation que la réflexion est possible et même nécessaire; c'est cette posture que le travail de recherche m'a permis de retrouver. Les travaux qui cherchent à rendre compte de la complexité du Travail Social, les savoirs produits sur le secteur et ses transformations restent pour la plupart ignorés des professionnels de terrain, s'ils ne sont pas engagés déjà dans une démarche de formation supérieure ou de recherche. La tentation alors est grande de se retrouver dans la posture décrite par F. Dubetl : sorti du statut d'acteur colonisé par des modèles théoriques dont il n'a pas la maîtrise et auxquels il s'identifie, le travailleur social devenu responsable ou universitaire risque de pratiquer une sur-identification à ces pratiques « surplombantes », endossant l'habit du sociologue sensé détenir les clés du sens des pratiques. Ce serait oublier que les travailleurs sociaux ne sont pas dupes, mais au contraire capables de critiquer leurs croyances. Ils n'adhèrent jamais totalement aux représentations institutées de leurs professions. Il se produit ainsi un effet de « dévoilement» dans lequel la « mission» qui incomberait alors au savant serait de dévoiler la fonction de chacun dans la société ou dans les institutions et les rapports, les enjeux et les stratégies qui en découlent. Dans un deuxième temps, il me faut prendre la mesure du fait que le savoir est aussi une construction sociale, que le champ de la recherche ne place personne au-dessus de la « mêlée» et qu'il se joue là aussi des rapports de force et des stratégies de placement. Le « savoir» n'est pas innocent ni total, c'est une pratique particulière qui n'affranchit pas notre regard des contradictions sociales. Il ne peut dès lors y avoir de dévoilement véritable qu'au prix d'une lucidité sur sa propre place. Selon Mills, l'individu «ne peut penser sa propre expérience et prendre la mesure de son destin qu'en se situant dans sa période », et il ne peut «savoir quoi attendre de la vie qu'en sachant ce que peuvent en attendre tous les individus dont la situation est la même que la sienne »2. S'efforcer de voir plus clair sur ce qui fait évoluer les gens, c'est d'abord comprendre ce qui nous fait évoluer nous-mêmes, notre propre
IF. DUBET, « Le déclin de l'lnstUution_>>, seuil, 2002. 2 C.W. MILLS, op. cU., p. 8.

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mouvement dans I'histoire et par rapport aux autres individus. Découvrir les mécanismes d'une pratique, d'un dispositif, est une entreprise de connaissance mais aussi de dévoilement. La compréhension recherchée, pour permettre d'aller plus avant dans la pensée, nécessite l'adoption d'un point de vue particulier, surtout lorsque le chercheur se trouve être luimême dans la situation d'un agent; c'est ce que j'ai essayé de faire dans ce travail. Ce « retour sùr soi» consacre pour moi le chemin parcouru depuis, et signe en même temps un aboutissement je suis en mesure d'élaborer un savoir sur le processus de professionnalité et un commencement - cette recherche m'ouvre le champ d'élaboration des connaissances. J'ai ainsi souhaité situer mon travail d'analyse de la pratique de formation dans la perspective d'une découverte de ses mécanismes de fonctionnement, non dans la perspective d'une dénonciation de rapports de force qui seraient occultés par l'idéologie humaniste dans des visées de contrôle social. Il n'y a pas d'un côté l'aveuglement et la méconnaissance, et de l'autre la réflexion et la connaissance, il y a seulement des rapports contradictoires qui constituent les sujets comme les institutions et tirent les pratiques dans une direction ou dans une autre. La posture critique consiste alors à tenter d'en saisir les mécanismes et les enjeux, de manière à en élaborer une connaissance plus lucide et le moins mystificatrice possible.

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CHAPITRE 1 LES LEGITIMITES PROFESSIONNELLES EN

1.1. - LA RESTRUCTURATION ECONOMIQUES

DES RAPPORTS

SOCIO-

1.1.1. - La marchandisation du monde
Comment penser le « social» Le «social », comme le rappelle François Ewald (1996) 1, est une pratique de la véridiction, soit d'un dire vrai sur la société et sur ce qui s'y passe; le « social» est contemporain de la création d'une science de la société, la sociologie. De plus, toujours selon Ewald, le «social» se constitue contre l'individualisme, doctrine libérale qui pose l'individu comme raison d'être de toute chose, pivot de la vie sociale. La position morale et politique de la pensée du « social» se traduit par la doctrine du solidarisme qui, en se référant à l'Etat comme garant du « quasicontrat» social, systématise cet espace intermédiaire et apporte une manière de se démarquer à la fois des marxistes et des libéraux2; en tant que position « centriste », le solidarisme joue un rôle essentiel dans la mise en place du travail social.
1

2

F . EWALD, in séminaire « Déconstruire le social », Sorbonne, Paris, 1996. M. CHAUVIERE, «Techniques sociales, entre idéal républicain et inspiration humaniste », in DE RIDDER G., « Les nouvelles frontières de l'intervention sociale », L' Harmattan, Paris, 1997.

Le «social» marque la rupture avec les pratique issues de la bienfaisance privée, par la juridicisation des risques et la mise en place de la fonction redistributrice de l'Etat} : le travail social s'inscrit dans le contexte de l'Etat providence, dans lequel la croissance économique doit assurer une élévation progressive du niveau de vie conduisant au bien-être matériel généralisé, permis par l'accès de tous à la consommation de masse. Il exprime la «foi dans le progrès et la nécessité de réparer les dégâts que celui-ci commet involontairement », écrit Michel Autès2. Remarquons que le mot « involontairement» employé par l'auteur naturalise le progrès celui-ci commet des dégâts « involontaires» car son principe ne peut être mis en cause - et place le travail social hors des enjeux économiques et les luttes politiques, dans cette apparence de neutralité qui est une de ses conditions d'existence. En nous appuyant sur les travaux de Jacques Donzelot3, nous avons retracé dans un précédent travail4 la genèse de la pensée du « social» et de ce que l'on appelle le travail social.. Nous avons montré que celui-ci s'était constitué dans un espace intermédiaire entre la gestion capitaliste et le mouvement ouvrier, au sein d'une configuration historique qui était celle de l'industrialisation de la société, du développement du salariat et de l'étatisation progressive des risques liés au travail. L'objectif initial du travail social a été de corriger les excès les plus

visibles de la gestion capitaliste, en assurant

-

et en contrôlant - la

redistribution des surplus de la croissance en faveur des plus démunis; il s'inscrit ainsi dans un contexte de recherche de la « paix sociale» par la normalisation des représentations et la moralisation des comportements. Le travail social suppose donc, dans une vision non antagonique de la société, la croyance dans l'idée de progrès par le « développement »5 et la croyance dans les « vertus réparatrices de la société» 6.

2
4

Voir F. EWALD, « L'Etat-providence.1l.,Grasset, Paris, 1986. M. AUTES, « Les paradoxes du travail social », Dunod, Paris, 1999. 3 Voir J. DONZELOT, «L'invention du social », Seuil, Paris, 1994.
Voir M. PERRIER,
mémoire
5

]

«Des travailleurs
-

sociaux à l'épreuve
CARDI, université

de la lutte de classes »,
d'Evry, 1997.

de DEA de sociologie,

dir. François

6

G. RIST, «Le développement Sciences Po, Paris, 1997.

histoire d'une croyance occidentale », Presses de

H. HATZFELD, «Du paupérisme à la Sécurité Sociale », PU Nancy, 1989.
22

Le modèle marchand.
Que ce soit la crise du salariat et l'apparition de travailleurs sans emploi, ou la crise de Passuranciel caractérisant celle de l'Etat providence!, c'est une certaine représentation du progrès qui a été emporté, « la croyance que demain sera mieux qu'aujourd'hui et que l'on peut faire confiance à l'avenir pour améliorer sa condition»2. La question de fond est celle de la redistribution des richesses et de la place de chacun dans la construction de la société. La constatation est celle de « deuil de la société salariale de plein-emploi et projets de loi successifs contre l'exclusion. L'heure est à la prise de conscience de l'ampleur
des mutations» 3

.

Les logiques d'intervention en travail social participent de ce que nous nommerons ici « processus de marchandisation ». Pour Pierre Bourdieu, ce processus traduit la mise en pratique de l'utopie néo-libérale d'un marché pur et parfait, à travers « l'action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (..) visant à mettre en question toutes les mesures collectives capables de faire obstacle à la logique du 4 marc he' pur» . Le modèle à partir duquel était pensé et mis en œuvre le « social» ne semble plus opérer. Les bouleversements de la société post-industrielle atteignent aussi bien les rapports socio-économiques et politiques que les valeurs sur lesquelles sont bâties nos sociétés. Pour reprendre l'analyse de Pierre Rosanvallon, l'Etat assuranciel entre en crise d'une part parce que les risques ne sont plus conjoncturels mais structurels, d'autre part parce que le risque change de nature en perdant son caractère aléatoire; il en découle une certaine désolidarisation, une individualisation et une privatisation dans la gestion de l'existence, où les mieux « armés» ne veulent plus assumer les plus démunis. La crise des représentations induit les transformations des rapports socioéconomiques et politiques, et affecte le champ du travail social. Dans quelle mesure celui-ci est-il touché par les bouleversements sociaux, et qu'en est-il de la reproduction de ses agents? Assiste-t-on à la « disparition» du social, à sa transformation ou à celle de l'un de ses aspects?
1

2
3

P. ROSANV ALLON, « La nouvelle question sociale », Seuil, Paris, 1995.

CASTEL, "Les métamorphoses de la question sociale", Fayard, Paris, p. 387.
Id. p. 387.

4

P. BOURDIEU, « Sortie du néo-libéralisme », in Le Monde Diplomatique, mars 1998. 23

La configuration dans laquelle se déploie le travail social peut se comprendre à partir de trois points principaux: la transformation des demandes d'interventions, la politique de décentralisation et l'introduction de la logique libérale.

1.1.2. - La transformation des demandes d'intervention
Le travail social doit faire face depuis une vingtaine d'années à une augmentation progressive des demandes d'aides et à leur diversification, une situation pour laquelle les réponses apportées par les travailleurs sociaux restent inadéquates, comme l'écrit Guido de Ridder: « Dans ce moment où l'intervention sociale est plus que jamais appelée à la rescousse pour endiguer les problèmes sociaux, son champ connaît une déstructuration, son efficacité et les compétences de ses professionnels sont . 1 fiortement mIses en cause)} . A côté du « noyau dur» des populations traditionnelles du travail social (enfance, handicapés, personnes âgées), on observe une augmentation des demandes concernant le surendettement, des personnes isolées, de jeunes adultes ou des adolescents en rupture, issus de populations auparavant à l'écart du travail social, sans compter la mise en place et le suivi de dispositifs spécifiques tels que le RMI ou les contrats d'insertion. Ces couches hétérogènes de publics en difficulté ne rentrent dans aucune catégorisation adéquate: « La définition des catégories de publics par la désignation de populations cibles fonctionne assez mal dès qu'elle cherche à s'appliquer aux nouvelles situations à traiter »2. Ces populations sortent en effet des cadres habituels du travail social qui désignaient les personnes à suivre par leurs « carences» - affectives, éducatives, physiques, etc. Dans son numéro de mars-avril 1998, la revue « Esprit» tentait de faire le point sur la situation du travail social face aux mutations sociales. Pour Robert Castel, le « client» du travail social est une personne en déficit d'intégration, soit en raison d'une incapacité individuelle (pathologie, déficience, handicap), soit en raison des carences de l'organisation sociale
G. DE RIDDER, « Changement de régime ou crise de l'intervention nouvelles... », p. 11-12. 2 DE RIDDER, op. cil., P. 16. 24
l

sociale? », in !£Les

(manque de moyens, pénurie de places) ; le déficit d'intégration croissant d'aujourd'hui tient à une transformation des conditions objectives de travail et d'existence 1. Le travail social classique travaillait à une réduction des déficits imputables à la personne; il doit désormais assurer la prise en charge des retombées des mutations socio-économiques. Le paradigme de l'exclusion, auquel l'auteur préfère le terme de « désaffiliation », axe le travail vers une logique de l'insertion. Cette logique inaugure un nouveau système d'intervention sociale, basé sur la définition de droits théoriques nouveaux (droit à l'insertion, au logement, à l'énergie, etc.) qui n'instituent pas de rapports de débiteur à créancier entre la collectivité et les individus, rompant ainsi avec l'idéologie solidariste. Dans la présentation de ce numéro d'Esprit, Jacques Donzelot et Joël Roman2 posent le travail social comme étant suspecté de ne pas enrayer les conséquences de la désorganisation sociale. Pour le travail social classique, il s'agissait de réduire le déficit des personnes de manière à les rapprocher du monde du travail. Les théories du « contrôle social» accusaient ainsi le travail social de «normaliser» à tout prix les individus. Aujourd'hui, la société doit donner les moyens nécessaires pour accomplir l'insertion des personnes: le processus s'est inversé, car il ne s'agit plus, par exemple, de faire accepter par le jeune les normes collectives, mais de les adapter à son cas. Pour les auteurs, le problème est de produire la société: ne plus réparer et soumettre les individus à un ordre social, mais les mobiliser en sollicitant leurs affects et leurs aspirations pour reconstruire du lien social. Michel AUTES considère que le travail social ne réussissait pas mieux « avant» ; ce n'est pas cela qui a changé, ce sont les missions qui lui sont imparties. On passe de la réparation à la «production» du social: « pourquoi la réalité serait-elle 'nouvelle', sous le prétexte que les pauvres seraient plus nombreux? Quelle mystérieuse loi naturelle serait ici à l'œuvre? Sinon celle qui cherche à nous persuader que les lois du marché, de la compétitivité sont comme des lois naturelles et que les inégalités qu'elles produisent sont absolument nécessaires à notre bonheur »3.

1

R. CASTEL, «Du travail social à la gestion du non travail », in Esprit n° 241, marsavril1998.

2

J. DONZELOT / J. ROMAN, "Les nouvelles donnes du social", in Esprit, op. cit. 3 M. AUTES, « L'insertion, une bifurcation du travail social », in Esprit, op. cit., p. 70. 25

L'ouvrage coordonné par Guido de Ridder tentait également de dessiner les contours nouveaux de l'action sociale, d'un point de vue plus distancié et plus politique. Pour Guido de Ridder, l'évolution actuelle peut être suivie à partir du déplacement de la question sociale; reprenant les thèmes de la désaffifiation et de l'exclusion, l'auteur nous montre que la question sociale aujourd'hui ne serait plus celle du « danger ouvrier» ni celle de la misère, éradicable par un progrès social, mais qu'elle résulterait de l'épuisement d'un modèle, le salariat, face à l'incapacité de l'Etat à produire des arbitrages. Nous devons donc, comme le préconise Pierre Rosanvallon, changer les modes de prise en charge et mettre en place des dispositifs de contractualisation, dans le cadre d'une gestion individualisée de l'insertion. La politique sociale se déplace de la tutelle des populations ciblées vers le problème de l'emploi. La transformation des demandes d'interventions fait ressortir l'inadéquation des réponses qu'apportait le travail social traditionnel. Les populations ne sont plus les mêmes, nous passons progressivement de l'assistance à la production du social, de la réparation à l'insertion. Le social d'après l'Etat providence, la crise du salariat nécessitent la mise en place de nouveaux dispositifs individualisés et contractualisés. Le contrat ainsi prescrit, héritier lointain du contrat social des philosophes, signifie l'égalité formelle des contractants, donc la reconnaissance implicite de leur responsabilité; cette catégorie du contrat est aussi une manière d'assigner, nous semble-t-il, au demandeur un statut de client.

1.1.3. - La décentralisation
Les politiques de décentralisation mises en place par la loi du 12 juillet 1983 organisent les transferts de compétences de l'Etat vers les collectivités locales, notamment les départements. Elles ont pour objectif de favoriser les politiques d'initiatives locales et l'évaluation des besoins dans une plus grande proximité avec les réalités de terrain. Les compétences de l'Etat concernent les prestations d'aides sociales liées à la Sécurité Sociale, les prestations de subsistance (handicapés, personnes âgées) et celles liées à la Solidarité nationale (IVG, SDF...), ainsi que la santé mentale et la lutte contre la toxicomanie; les compétences du département concernent l' ASE, l'aide médicale aux personnes âgées et aux

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