La construction du sentiment d'exister

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La démarche de Jean-Paul Matot traque les racines du sentiment d'exister dans l'après-coup des destins d'existences individuelles ou de figures publiques, et c'est par là qu'elle tire la force de son pouvoir de reconstruction. Elle part de la pathologie ou des difficultés d'être pour raisonner sur la normalité. Une grande place faite au travail du négatif nous fait sentir la dimension de combat à soutenir sans relâche pour préserver et garder intact, tout au long de notre vie, ce si fragile et pourtant si nécessaire sentiment d'exister.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296200852
Nombre de pages : 256
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La construction
du sentiment d'exister

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
Guy KARL, Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d'analyse,2007. Jeanne DEFONTAINE, L'empreinte familiale. Transfert, transmission, transagir, 2007. Jean-Tristan RICHARD, Psychanalyse et handicap, 2006. Chantal BRUNOT, La névrose obsessionnelle, 2005. Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse,2005. M. S. LEVY, Psychanalyse: l'invention nécessaire. Dialogue des différences, 2005. G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004. André POLARD, L'épilepsie du sujet, 2004. Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004. BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004. DAL-PALU Bruno, L'Enigme testamentaire de Lacan, 2003. RICHARD Jean-Tristan, Essais d'épistémologie psychanalytique,2003. ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003. CHAPEROT Christophe, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel, névro-psychose, 2003. PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003. FUCHS Christian, De l'abject au sublime, 2003. WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003. COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002. RAOUL T Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002. FIERENS Christian, Lecture de l'étourdit, 2002. V AN LYSEBETH-LEDENT Michèle, Du réel au rêve, 2002. VARENNE Katia, Le fantasme de fin du monde, 2002. PERICCHl Colette, Le petit moulin argenté (L'enfant et la peur de la mort),2002. TOTAH Monique, Freud et la guérison,2001.

Jean- Paul

Matot

La construction du sentiment d'exister

L'Harmattan

Ouvrage

du même auteur

Les premiers entretiens thérapeutiques alJecl'enfant et sa jàmille

(col~

Dunod, Paris, 2007

Illustration de couverture
Sophie Durieux

@

L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05873-6 EAN : 9782296058736

à Sarah, à Maud

Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre...

(Aragon)

Ce lilm reprend, en tout ou en partie, a!Jec des modijicatiom

et qjouts,

des textes d'articles de l'auteur précédemment pubizÙ. Ji sagit, par ordre chronologique, de :

Filiation problématique, romanjàmilial et Jecret.Psychiatrie de l'Enfant; 1984, 27, 2 : 523-538. Déchiffrages. Revue Française de Psychanalyse, 1988, 1 : 201212. Le jttge-pénitent. Variatiom ma.lOchiqueJet naniJJiqueJ sur le thème de La Chute d'A. CamuJ. Revue Belge de Psychanalyse, 1988, 12 : 77-84 f'zgures de l'iIÙtJion.Revue Belge de Psychanalyse. 1991, 19 : 3763. De (( Vendredi )) aux ((MétéoreJ )) : A propoJ du thème gémellaire chez Michel Tournier. Evolution Psychiatrique; 1994, 2 : 337345. Le Double et le Même: ÙnpaJJe.rdent~jicatoireJel compromÙ i pédophiliqueJ. Cahiers de Psychologie Clinique; 1998,11,103-122 La famille et l'adoleJcent: la trammÙJion de l'exÙtence. Revue Belge

de Psychanalyse; 2001, 38 : 19 - 34
L'e,pace de repré.rentation. Revue Belge de Psychanalyse; 2002, 40,109-125 L'amour deJ enfantJ. Variatiom Jur un thème de Benjamin B17'tten. Cahiers de Psychologie Clinique; 2002, 19 : 121-151 L'objet de deuil entre jiguration et repréJentation. Cahiers de Psychologie Clinique; 2003, 20 : 137- 155 La cmauté et le.ra!Jatan de la JubjectilJation.Cahiers de Psychologie Clinique; 2004, 22 : 29-54 Croire, Jam doute, exÙter, peut-être. . . Cahiers de Psychologie Clinique; 2005,25: 111-131

Table des matières

Préface Avant-propos La cruauté Cruauté et masochisme gardien de la vie Cruauté et narcissisme meurtrier Crue/la
Buffalo Bill GilleJ de RaiJ Cruauté, antinarcissisme masochique, travestissements maso chiques et défenses narcissiques Annie
Jean-BaptiJte Clamenee MonJieur N.

11 17

23 2J 3J 37 41 46

J3 53 58 65
69 71 71 73 75 83 83 87 89 92 98

Destins de l'illusion Impasses ÙJentijicatoires et compromis pédophiliques
Jean-Claude

Philippe
Le même et le double

Fétichisme et transitionnalité Alain Antoine Benoît
L'o!~jet de JubJtitution

L'illuJion

Avatars de lafiliation, création etfantasme d'auto-engendrement
L'identijication ((phorique )) du Roi des Aulnes La perte de la pureté chez Be1'!jamin Britten Jean-François ongznes Louis Aragon: Champollion et le déchiffrement des

lOf 107 123 137 151 163 171 174 178 180 183 189 199 203 209 213 216

un roman familial

La transmission de l'existence chez Jean-Paul Sartre et Albert Camus L'espace de représentation

Espace dejiguration, espace virtuel et espace intermédiaire La double insn7ption Le poul}oir defasànation ConjZÙtualité du tra1}ail de représentation et cadre p!Jchanafytique Constitution etfonctionnement de l'espace de représentation

Deuil et animation transitionnelle
L'instauration d'un écran l}ide comme condition d'une figuration incluant la sensation Le deuil, l'ombre de l'oo/et et les 0o/ets de deuil Un oi?jet de deuil: Gradiva L 'oo/et de deuil et la fonction transitionnelle dans le registre 1Jl'suel

Le sentiment d'exister: croire et douter
Crqyance et cun'osité

Liaisonsetdéhaisons Technique et passit}ation Croire en la p!Jchanafyse ?

223 229 232 236 242 24f

Bibliographie

Préface
C'est bien sûr un grand plaisir et un grand honneur que de m'être vu confiée la rédaction de la préface de cet ouvrage que je crois important. Je connais Jean-Paul Matot depuis maintenant plusieurs années, et si je l'ai rencontré à plusieurs reprises en Belgique, au fil des congrès et des colloques, c'est surtout dans le cadre de l'Association Européenne de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent (AEPEA) que j'ai pu apprécier la finesse, l'originalité et la profondeur de sa pensée et de ses prises de position, ainsi que le dynamisme de ses engagements et de ses actions. C'est donc un collègue que j'estime et que j'admire très sincèrement, et je le remercie de la confiance et de l'amitié qu'il me témoigne ainsi. Il nous offre, ici, un ensemble de textes variés mais qui composent un ensemble cohérent et consistant sur la question de la construction du sentiment d'exister, chose bien évidemment cruciale, s'il en est. D'emblée, l'auteur se réclame de trois inscriptions significatives: dans une pratique (celle du soin psychique), dans une filiation (psychanalytique) et dans une démarche culturelle qui déf:tnissent et unprègnent profondément sa praxis dont ce livre est un témoignage vivant et tout à fait captivant. En tant que psychiatre d'enfants et psychanalyste, je suis amené à prendre en compte le co-construction du sentUnent d'exister dont la continuité, bien étudiée par D.W. Winnicott, est toujours le fruit d'un long et coûteux travail de pensée. Cette co-construction s'observe au niveau des dyades et des triades, mais elle se reconstruit aussi dans le cadre des cures d'enfants, d'adolescents ou d'adultes. Cette dialectique permanente entre observation et reconstruction, se trouve au cœur de mon métier, et elle en forme le vif de manière .difficile mais passionnante.

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Ici, il s'agit d'une autre dialectique qui met en inter-relation dynalnique des patients (sept adultes et un enfant de sept ans) et des personnage variés de l'histoire, du monde des arts et de la culture ~'auteur nous emmène allègrement de Cruella à Jean-Paul Sartre et Albert Camus, en passant par Hannibal Lecter, Gilles de Rais, Michel Tournier, Benjamin Britten, Louis Aragon.. .), ce qui nous vaut une sorte de promenade clinico-littéraire absolument fascinante. Sans parler encore du fond de cet ouvrage, il est donc clair qu'au niveau même de sa conception, il renoue avec une démarche qu'on a pu désigner, depuis S. Freud lui-même, du terme de «psychanalyse appliquée », mais qu'un auteur comme G. Rosolato préfère nommer une «psychanalyse exploratrice dans la culture », afIn d'en souligner la dimension

active et créative

-

et donc, tout à fait légitime et honorable -

alors même que le terme de « psychanalyse appliquée» risque de renvoyer à la même hiérarchisation que celle qui existe, implicitement ou explicitement, entre les sciences appliquées et les sciences fondamentales, dites pures et dures. . . L'exploration psychanalytique des faits de culture n'est pas une sous-section de la psychanalyse, elle en est l'une des facettes authentiques, et à ce titre elle a entièrement droit de cité dans nos réflexions et dans nos entreprises conceptuelles, et ce d'autant que Jean-Paul Matot nous montre bien les enjeux théorico-cliniques et thérapeutiques de son approche. Personnellement, je me plais souvent à penser que si la clinique psychanalytique renvoie fondamentalement à la concaténation serrée du transfert et du contre-transfert, la psychanalyse exploratrice de la culture renverrait au fond, quant à elle, à une sorte de contre-transfert sans transfert, chose apparemment dissymétrique et paradoxale, mais peutêtre pas entièrement impossible... Sur le fond, il est difflcile de résumer en quelques lignes le contenu d'un texte aussi riche, et tel n'est peut-être pas, d'ailleurs, le propos d'une préface qui n'a fonction que d'ouverture et d'incitation au plaisir de la lecture.

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Je dirais volontiers, néanmoins, que la démarche de Jean-Paul Matot a ceci de fondamentalement psychanalytique qu'elle traque les racines du sentiment d'exister dans l'après-coup des destins d'existences individuelles ou de figures publiques, et c'est par là qu'elle tire la force de son pouvoir de reconstruction. Mais de plus, elle part de la pathologie ou des difficultés d'être pour raisonner sur la normalité, trajet dont on sait, depuis S. Freud, la nécessité et la puissance heuristique. J'ajoute enfin, que cette grande place faite au travail du négatif nous fait sentir la dimension de combat à soutenir sans relâche pour présenTer et garder intact, tout au long de notre vie, ce si fragile et pourtant si nécessaire sentiment d'exister. Plutôt que de faire une recension des différentes thématiques abordées, j'aimerais tenter de faire sentir les grandes lignes de force de l'ouvrage. Celui-ci s'ouvre sur un chapitre consacré à la cruauté dont on sait, qu'à l'instar de la beauté, on pourrait en décrire une certaine esthétique. Ce choix pourrait surprendre si l'on oublie que S. Freud a toujours considéré comme première l'agressivité et la destructivité dans l'instauration de l'appareil psychique, et il est intéressant de noter que c'est sans doute dans son texte sur « La négation », en 1925, qu'il est le plus clair à ce sujet, comme si la primauté des forces de déliais on ne pouvait être évoquée qu'à l'occasion de l'étude du mécanisme qui nous en protège. . . D.W. Winnicott, également en savait long sur l'importance fondatrice de l'agressivité, et ce n'est qu'une lecture édulcorée et affadis sante de son œuvre qui pourrait nous faire croire à une vision doucereuse de cet auteur quant aux relations entre l'enfant et son environnement. Quoi qu'il en soit, dans ce chapitre introductif, la question du narcissisme et de l'anti-narcissisme se trouve au premier plan, avec toute la question des enveloppes et de la peau (lui vient les fonder ou les entraver.

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Les chapitres suivants se centrent successivement sur les destins de l'illusion, les avatars de la filiation, la fascination par la représentation et enfIn sur le travail de deuil. Même si ce livre se compose d'articles ou de fragments d'articles publiés par l'auteur entre 1984 et 2005, une sorte de logique a po.rteriori se dégage de ce plan, puisqu'il nous permet de passer par les différentes étapes d'un parcours destinaI, plutôt que développemental: les difficultés identifIcatoires (avec ses compromis pédophiliques et ses solutions fétichistes), les entraves au sentiment de filiation (s'agit-il d'ailleurs d'un sentiment, d'une croyance ou d'une conviction ?), les mirages de la fIguration et de la représentance, la question de la perte enfIn. Il me semble que cet enchaînement a quelque chose de particulièrement fort, car il fait se superposer, comme l'aurait dit P. Ricoeur, « le temps du récit et le temps de l'action », dans la mesure où le lecteur de cet ouvrage a lui-même à s'identifIer à l'auteur et à ses thématiques, à s'affilier aux processus de pensée déployés dans ce travail, à céder à quelques tentations représentationnelles personnelles, et, fInalement, à assumer la perte en s'approchant de la fIn de sa lecture.

On aurait ainsi dans le travail de lecture

-

et donc dans celui

de l'écriture, également - une mise en résonance avec la dynamique même de la construction du sentiment d'exister, dont on sait bien qu'elle n'est jamais achevée et qu'elle s'enracine, irréductiblement, dans un certain nombre d'échecs, de deuils et de renoncements. D'où l'excellente trouvaille de laisser cet ensemble de pages sans conclusion, en signe d'ouverture et d'in-fini . . . Savoir ou sentir que l'on existe, tel est sans doute l'un des aspects de la croissance et de la maturation psychiques qui nous est le plus indispensable, et le plus insaisissable en même temps, qui se dérobe et qui nous échappe dés lors qu'on pense s'en approcher, qui nous faire croire et douter conjointement.

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Merci à Jean-Paul Matot de nous faire si bien sentir les choses en partant des trésors propres à chaque vie, réelle ou fictive, naturelle ou culturelle, prosaïque ou artistique, à une époque où la psychanalyse, comme les neurosciences (via la question de la plasticité cérébrale) s'interroge davantage sur ce qui permet la permanence que sur ce qui occasionne les ruptures.

Bernard

Golse

I

Gordes, le 3 mars 2008

Pédopsychiatre- Psychanalyste / Chef du service de Pédopsychiatrie de l'Hôpital Necker-Enfants Malades (paris) / Professeur de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'Université René Descartes (paris 5) / Inserm, U669, Paris, France / Université Paris-Sud et Université Paris Descartes, UMR-S0669, Paris, France
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Avant propos
Ce livre réunit, avec quelques modifications et ajouts, des articles ou fragments d'articles publiés entre 1984 et 2005. La rédaction des plus récents a dessiné progressivement un fù conducteur, qui dans l'après coup conférait aux précédents une dimension supplémentaire justifiant me semble-t-il le projet de leur édition sous la forme d'un livre. Ce fù rouge s'est tissé au gré des liens qui se sont établis entre

une pratique professionnelle - celle du soin psychique -, une inscription dans une filiation clinique - celle de la
psychanalyse -, et les possibilités de figuration et de représentation qu'offrent les productions de la culture. La trame qui en résulte entremêle, d'article en article, des éléments d'analyse biographique d'écrivains (Aragon, Sartre, Camus), de musicien (Britten), de scientifique (Champollion), de meurtrier (Gilles de Rais), des réflexions issues d'œuvres littéraires (Camus, Tournier) ou picturales (Velasquez, Vermeer), des fragments d'histoires cliniques et les élaborations théoriques qu'elles ont suscité. La force d'attraction qui a déterminé l'élaboration de ces articles, au-delà du hasard des rencontres, est la dimension de souffrance perceptible qui sous-tend la démarche créatrice, les productions symptomatiques, ou les actes criminels. Cette souffrance est inhérente aux processus de construction identitaire, lesquels trouvent leur expression dans le sentiment d'exister. Construction qui se confronte aux avatars de la filiation, où défaillance paternelle et aliénation dans le lien à la mère se mêlent de manière indissociable. Bien d'autres thèmes se sont greffés sur ces grands axes: la problématique des mythes et des secrets familiaux, l'emprise et le masochisme pervers, la pédophilie et les figures du double, les destins créatifs ou destructeurs de l'épistémophilie, la recherche de sens face à la réalité brutale de la vie et de la mort, le travail du deuil. En filigrane se profùe toutefois une autre ligne directrice, celle du destin du narcissisme masculin et de sa transmission, ou, pour le dire 17

autrement, du désir de créer comme sublimation de l'envie masculine face au pouvoir féminin de donner la vie. Apparaît ainsi, derrière le plaisir narcissique de l'objet livre, sa nécessité, à cause et malgré l'inévitable déception qu'il recèle. Le fantasme d'avoir pour toujours sa place sur l'étagère d'une bibliothèque familiale, d'être un jour ouvert, découvert, reconnu, bien longtemps après l'oubli de sa vie et de ceux qui pourraient en témoigner, par un lecteur inconnu, entretient une illusion aussi réconfortante que créatrice. Illusion qui est aussi celle, féconde, qui ouvre l'espace de représentation. Certains articles n'ont été que partiellement repris, quelques ajouts ont été apportés, d'autres textes n'ont été que très peu modifiés. L'ordre chronologique de leur publication initiale n'a pas été maintenu, au profit d'une séquence visant à rendre manifeste le processus du développement psychique. Ainsi, faire débuter une réflexion sur la construction du sentiment d'exister par la question de la cruauté peut surprendre. Mais n'est-ce pas emprunter le chemin même de la vie, préoccupée d'abord de son maintien, dans l'ignorance de la souffrance de l'autre, pour en arriver, par des détours dont la diversité s'accommode de l'horreur et se nourrit de la beauté, à cet équilibre éphémère qui, attentif au bruissement infini des images de son univers, peut arriver à en supporter la disparition. Cette tâche immense, jamais accomplie, ce parcours du combattant, inévitablement, comment pourrait-on s'y engager si l'on ne pouvait, d'abord, en ignorer l'existence même? Sans cette illusion qui fonde le sentiment d'exister en confondant le monde à soi, la terreur serait telle qu'autrui ne pourrait pas advenir, ou devrait se réduire au reflet du miroir. Reflet cependant toujours menaçant de s'animer, péril sans cesse renaissant qui impose le sacrifice de la chair et de la pensée dans lesquels il s'incarne. L'illusion est la condition du jeu, apparence légère du plaisir des meurtres sauvages qu'il commet dans la précieuse méconnaissance de ses. victUnes. Le jeu témoigne de cc que

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l'acte n'est pas opposable à la pensée, il est la condition de son mouvement, elle est garante de sa transformation. Recevoir et détruire, pour du faux ou pour du vrai, là où cela risque toujours de n'être plus du jeu, parce que bien sûr on y croît, comment pourrait-on s'approprier le rl10nde sans cela? Entre les lignes d'écriture et l'heure de dormir, protégé des regards inquisiteurs, le jeu fabrique ses secrets, et les enfouit dans les recoins des espaces familiers. Oubliés, ils poursuivent leur quête silencieuse, pionniers de l'informe, artisans du destin. De l'envers du décor, du double fond du temps, émergent parfois des découvertes, des œuvres d'art, ou, plus souvent, ces objets complexes, mêlant sensation, acte et pensée, dans une conjugaison du soi et du non-soi, qui nous servent d'outils pour se bricoler une existence, affronter les deuils et consel-ver plus ou moins l'illusion de ce que nous SOllunes. Les rencontres de voyage, figures-étapes de la cruauté à la croyance à travers l'expérience du deuil, issues de la création artistique, s'offrent comme repères dans un itinéraire qui s'est donc organisé dans l'après-coup d'explorations singulières, motivées par la convergence, à un moment donné, de questions issues de l'expérience clinique. Pour la Cruella des 101 Dalmatien.!' et le tueur en série du Silence des Agneaux, c'est la défaillance des enveloppes primaires qui est en jeu dans l'appropriation d'une peau, en deçà d'une reconnaissance de la destructivité s'exerçant à l'égard d'autrui. La souffrance infligée à l'enfant comme Même commence à prendre forme dans la jouissance cruelle de Gilles de Rais. L'émergence d'un masochisme gardien de la vie apparaît comme condition d'une transformation de la cruauté, permettant de dépasser les amputations existentielles d'allure masochique qu'imposent les défenses narcissiques les plus radicales. Tel Jean-Baptiste Clamence, le Juge-Pénitent de La Chute de Camus, qui s'est retranché dans une forteresse narcissique inexpugnable, protégée par le mur d'enceinte d'un scénario de masochisme moral où le regard de l'autre, voyeur sans existence propre, n'est que le miroir où se reflète le Soi 19

grandiose. La quête d'Abel Tiffauges, dans Le Roi de..Aulne.!' de Tournier, explore méthodiquement les figures du Double dans des univers désaffectés où la question du Semblable n'a pas encore acquis droit de cité. L'œuvre de Benjamin Britten indique la voie d'une issue créatrice permettant de quitter l'illusion primaire en offrant une alternative aux carences des identifications paternelles. Comme lui, mais en s'emparant du mystère des origines, Jean-François Champollion rétablit une continuité perdue avec un passé grandiose, qui évoque la réalisation d'une roman familial. C'est loin du regard, dans l'espace du secret, que le jeune Louis, enfant illégitime qui empruntera plus tard le nom d'Aragon, se construit un lvIentir Vrai, formule transitionnelle qui permet l'émergence d'une créativité sur le lieu même d'une filiation barrée. C'est au contraire vers un affrontement fratricide que porte le fardeau partagé, par Jean-Paul Sartre et Albert Camus, d'une défaillance paternelle, conjuguée à une dissolution maternelle dans le gouffre d'un masochisme féminin mal tempéré, dont l'autre face est celle d'une imago omnipotente de « GrandeMère» phallique. L'espace du secret, que sa double contiguïté avec les caveaux funéraires et les lieux des plaisirs auto-érotiques place entre la mort et la vie, est par excellence un espace transitionnel. Ce caché qui non seulement est toujours présent, mais surtout est ce qui anime le visible - et c'est cette animation qui différencie la potentialité transitionnelle de la clôture perverse - constitue le ressort même de l'activité de représentation, telle que l'a figuré le génie de Velasquez dans Le.. Ménine... Le travail de représentation est la condition du deuil, mais pour que le deuil ne soit pas réduit à l'ensevelissement d'une perte et donne à son tour, non sans paradoxe, naissance à des représentations, il devra rester dans une animation transitionnelle: de la Jeune Fille au Turban, de Vermeer, à la GradÙ)a de Jensen, c'est l'éternelle fugitivité d'une présence inaccessible qui assure, à travers le deuil, la continuité du sentiment d'exister.

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Liaison et déliais on, au cœur de l'œuvre freudienne, au fondement du développement psychique, temps complémentaires et associés de tout travail psycho thérapeutique, organisent le jeu transitionnel de la croyance et du doute, marque de fabrique de notre humanité, de sa douleur, de sa beauté.

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La cruauté

Cruauté et masochisme

gardien de la vie

La cruauté, Grausamkeit, apparaît sous la plume de Freud en 1905, comme pulsion de cruauté, dans les TroiJ eSJaiJ .l'ur la théorie de la Jexualité. Elle est, dans ce texte, peu différenciée du sadisme. Néanmoins, Freud indique plusieurs pistes qui nous permettent de préciser le champ de la cruauté: a) la pulsion de cruauté est à l'origine indépendante de l'excitation sexuelle, bien qu'elle puisse secondairement se sexualiser: « la cruauté... est, dans .l'on délJeloppement,encorepluJ indépendante de l'actim'téJexuelle liée aux zoneJ érogèneJ» ; b) la pulsion de cruauté est liée à la pulsion d'emprise: « let
tendetnce à let crumtté dérilJe de letpulsion de metîtriser» ;

c) il s'agit d'une pulsion partielle; A. Fréjaville (1993, citée par Cupa, 2002) l'envisage comme dirigée vers un objet partiel, tandis que le sadisme s'adresserait à l'objet total; la cruauté appartient en tout cas, pour Freud, à une période du développement de l'enfant où « letpu!Jion de metîtriser n'est pm encore arrêtée par la lJUe de la douleur d'autrttZ~ let piti/ ne Je
dé7Je!oppant que relatÙJement tard. .. » ;

d) la cruauté zone érogène ».

a un rapport

privilégié

avec la peau:

« quand la

douleur et la cruauté entrent enjeu, c'est l'épiderme qui fonctionne comme

Freud n'a pas développé par la suite ces premières intuitions. J'essaierai d'en proposer une articulation à la lumière de quelques travaux psychanalytiques ultérieurs. Retenons cependant que dans Pu!Jion et destin des puÙionJ (1915), Freud souligne que (( aimer e.l'tsusceptible d'entrer non dam une, mais dans trois oppositionJ»: aimer/haïr, aimer/être aimé, « et, en outre, aimer et hér Pris ememble s'opposent à l'état ces trois oppositions aux trois d'indifférence )). Il rapporte polarités qui dominent la vie psychique: sujet (moi)
-

objet

1 Dans Puisions et destin des'pulsions (1915), Freud note que la pitié ne doit pas être envisagée comme une transformation de la pulsion sadique, mais comme une formation réactionnelle. 25

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