La corne de l'Afrique

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EAN13 : 9782296362727
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LA CORNE DE L'AFRIQUE

Publications du Centre de Relations Internationales et des Sciences Politiques d'Amiens Directeurs: M. Gérard Soulier, Professeur M. Alain Fenet, Maître de Conférences
Campus

-

Rue Salomon-Malhanghu 80025 AMIENS Cedex (Tél. 16 22 95 02 57)

Peuples et Etats du Tiers Monde face à l'ordre international, P. U. F., 1977 (207 p.) La question de l'Erythrée : droit international et politique des Deux Grands, P.U.F., 1979 (157 p.) Sur l'Europe à l'aube des années 80, P.U.F., Actualité de la question nationale, P.U.F., 1980 (276 p.) 1980 (300 p.) 1982 (248 p.) C.R.I.S.P.A.,

Droits de l'homme, droits des peuples, P.U.F., Le droit du peuple érythréen à l'autodétermination, 1984 (46 p.) Multinationales et droits de l'homme, P.U.F., La France au pluriel? Pluriel-débat-C.R.I.S.P.A., 1984 (256 p.)

1984 (222 p.) L'Harmattan,

CAO HUY Thuan C. LEGUM F. HALLIDAY M. MOLYNEUX A. FENET

LA CORNE DE L'AFRIQUE
Questions nationales et politique internationale

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-657-2

PRÉSENTATION

Par le présent ouvrage les auteurs veulent contribuer à combler une lacune: le défaut de publication d'ensemble, en langue française, sur la Corne de l'Afrique. Ce relatif manque d'intérêt, au-delà des reportages provoqués par la situation de famine, ne laisse pas d'étonner, ne serait-ce que parce que la France est toujours physiquement présente dans la région, avec quelques milliers de militaires stationnés à Djibouti. Les Grandes Puissances jouent pourtant en cet endroit un jeu diplomatique singulier. Pour un observateur superficiel tout se passe comme si envers le protagoniste régional principal, l'Ethiopie, elles s'étaient partagé les rôles: l'Union Soviétique apportant l'aide militaire à un régime officiellement marxiste, dirigé par un Parti des Travailleurs, tandis que les Etats-Unis et leurs alliés fournissent soutien économique et aide alimentaire. Les auteurs des différents articles entendent jeter quelques lueurs sur cette complémentarité paradoxale des deux Grands, par laquelle leur rivalité se poursuit. Colin Legum ainsi que Fred Halliday et Maxime Molyneux s'attachent à décrire la stratégie soviétique, le premier dans le contexte général de la Corne, les seconds au regard de l'Ethiopie plus particulièrement. Cao Huy Thuan analyse la politique suivie par les Etats-Unis et celle complémentaire de l'Europe, envers cette pénétration considérable de l'U.R.S.S. en Afrique. Ce jeu ambigu des Puissances n'est plus guère troublé par l'irrédentisme somali, en raison de la défaite essuyée en Ogaden en 1978 et de l'affaiblissement interne du pouvoir dans la République de Somalie. Seul le mouvement national érythréen, et plus précisémènt le Front Populaire de Libération de l'Erythrée, constitue encore un facteur perturbateur sérieux. La force militaire du F.P.L.E. est une donnée inintégrable dans le jeu des Puissances, et déstabilisatrice, tout au moins aussi longtemps qu'elle est mise au service de la réclamation de l'indépendance pour l'Erythrée, enjeu que ni l'Est ni l'Ouest 5

n'acceptent de considérer. C'est pourquoi la description détaillée que nous avons faite du programme du F.P.L.E. et de sa mise en œuvre relève de cette étude de politique internationale. Elle apporte certains éléments pouvant rendre compte de cette situation bloquée appelée à durer. Le lecteur pourra constater que si les points de vue des auteurs convergent largement, ils ne sont pas pour autant identiques. Il sentira des nuances dans l'appréciation et l'interprétation des faits. Chaque auteur n'est donc responsable que de son propre écrit. La diversité relative qu'a produite cette liberté est féconde. Elle fut source de confrontations et d'enrichissements pour les auteurs. Nous espérons qu'elle le sera aussi pour le lecteur.
Alain FENET

I R AN

Kh.rtoumo

Situation géopolitique 6

de la Corne de l'Afrique

LES ÉTATS-UNIS, L'EUROPE ET L'ÉTHIOPIE
CAO-HUY Thuan

Puisque l'Ethiopie est un pays communiste - un de ces pays africains à devenir récemment communiste et prosoviétique, la toute première question que nous voudrions soulever est la suivante: qu'est devenue la stratégie de containment dans Ie contexte africain? Que cette question, théorique et stratégique, doive être abordée de prime abord est une évidence même: dès la première campagne électorale de Ronald Reagan, le containment n'a-t-ilpas été revendiqué à cor et à cri par ses partisans précisément pour s'opposer au développement de l'influence soviétique en Afrique? N'a-t-il pas été au contraire critiqué par les adversaires du président en raison de ses faiblesses, de sa pauvreté d'imagination et de son échec au Vietnam? Approuvé ou critiqué, le containment s'applique toujours, en Afrique ou ailleurs, aujourd'hui comme hier. Car les Etats-Unis n'ont pu imaginer d'autres stratégies mondiales à sa place. Mais il est certain qu'il ne soit plus exactement le même, qu'il ne reste pas insensible devant les leçons du passé, devant l'évolution de la situation internatiùnale. C'est ce problème qui sera mis en relief ici. Sur un point au moins, en effet, l'état d'esprit a changé, et ce changement a été très perceptible dans les débats sur «l'après-Vietnam»: le caractère global de la vieille conception a été remis en cause dans la doctrine comme dans la pratique. De plus en plus on s'oriente aujourd'hui vers une autre. version plus réaliste et mieux adaptée à la capacité actuelle des Etats-Unis, celle d'un containment sélectif .et indirect. C'est dans cet esprit que le problème de l'Ethiopie a été envisagé par les Américains. Et c'est l'idée qui sera défendue dans la présente étude. Tout le reste - et 7

notamment le rôle de l'Europe et de la France - découlera de cette idée fondamentale.

I. LE CONTAINMENT

SÉLECTIF

«Il est tragique, écrit un auteur français avisé, de voir que cette grande société démocratique, bien qu'ayant une richesse culturelle considérable ainsi que le goût de l'expérimentation sociale, n'a jamais pu produire pour l'extérieur de grands projets, de grands desseins autres que celui du containment 1. » L'observation est juste et le reproche radical. Les critiques des auteurs américains ne vont pas aussi loin. Mais, du moins, elles touchent à un aspect essentiel de la stratégie traditionnelle en remettant en cause le caractère intégral de celle-ci. C'est sur ce premier point que la discussion doit commencer.

A.

LA REMISE EN CAUSE DU CONTAINMENT

GLOBAL

Elaborée dès 1947, au commencement de la guerre froide, la stratégie dite du containment implique, à l'origine, une vision du monde qui va devenir, chez les Américains, une obsession permanente: seuls les Etats-Unis sont la puissance mondiale; l'Union soviétique est et doit demeurer une puissance continentale. Les accords conclus avant et immédiatement après la guerre ont, en effet, établi une limite à l'influence soviétique; cette limite était tout ce que Moscou pouvait souhaiter; elle doit constituer aujourd'hui la frontière dont le franchissement lui est absolument interdit. Par conséquent, toute tentative de l'Union soviétique d'élargir son influence au-delà de son empire continental doit être énergiquement comprimée. Confiner l'Union soviétique dans son rôle régional, lui dénier

1. Jacques Huntzinger, «La politique que Etrangère, mars 1982, p. 35. 8

extérieure du Parti Socialiste », Politi-

catégoriquement le statut de puissance mondiale: cette volonté américaine n'a guère fléchi longtemps après, malgré le changement dans les rapports de force entre les deux rivaux. Toute la politique américaine au Moyen-Orient par exemple tend à le prouver: que signifie l'accord de Camp David, sinon la détermination de Washington d'écarter son rival de toute solution du problème de cette région? La force a été conçue originellement comme le meilleur moyen de traduire cette volonté. La «doctrine Truman» en Grèce, la «doctrine Eisenhower» au Moyen-Orient en constituaient les premières manifestations. Mais la détente aussi devait être conçue à son tour comme une arme pour réaliser cet objectif. La détente, telle qu'elle était appliquée par l'équipe Nixon-Kissinger, n'était autre chose, en effet, que le containment exprimé sous une autre forme, plus élégante et mieux adaptée aux moyens restreints dont disposaient alors les Etats-Unis. La force militaire s'étant avérée à la fois inadaptée et insuffisante dans la lutte contre l'influence soviétique dans le tiers monde, d'autres ressources devaient être mises en jeu, atouts économiques et technologiques surtout, dans le but de faire dépendre les bénéfices que l'Union Soviétique espérait tirer de ses rapports avec les Etats-Unis de son comportement dans cette région. Cette stratégie sophistiquée repose sur une prémisse très simple: puissance économique et technologique insurpassable, les Etats-Unis disposent des moyens de pression suffisamment redoutables sur l'Union soviétique pour conduire leurs relations avec elle sur une position de force et pour l'obliger à se comporter avec modération et retenue dans le tiers monde. En d'autres termes, l'Union soviétique, pour bénéficier des avantages économiques et technologiques offerts par les Etats-Unis, doit se plier aux objectifs américains 2 et se contenter de demeurer une puissance régionale. A longue échéance, elle finira probablement par s'intégrer dans le système américain, seul durable parce que conforme à la nature humaine. Sous le nom courant de «linkage », cette stratégie est la traduction d'un précepte politique cher à M. Kissinger: l'art de gouverner consiste non à châtier mais à intégrer.

2. Seyom Brown, An End to Grand Strategy, Foreign Policy, n° 32, Automne 1978.

9

Qu'il s'exprime sous la menace de l'usage de la force ou sous la promesse des avantages apportés par la détente, le containment a toujours été conçu, jusqu'ici, dans sa forme globale, intégrale: chaque victoire remportée par l'Union soviétique quelque part dans le monde est vite interprétée soit comme une défaite américaine insupportable exigeant une revanche pour rétablir l'ordre antérieur, soit comme une violation de la règle du jeu mettant en cause la poursuite de la détente elle-même. La détente, rappelle-t-on plus d'une fois, ne se divise pas: soit qu'elle s'applique partout, soit qu'elle cesse d'exister. Sous la forme traditionnelle ou sous la forme moderne, c'est toujours l'idée originelle qui transparaît: tentez d'outrepasser la frontière définie, et vous serez puni! Le problème, c'est que cette idée fondamentale correspond de moins en moins à la réalité d'aujourd'hui. La frontière définie après la guerre a progressivement reculé au détriment des Etats-Unis, et il devient nécessaire d'en définir une autre. Mais toute la difficulté est là. Jusqu'où l'Union soviétique peut-elle aller? Faut-il lui reconnaître la parité? Doit-on renoncer à la supériorité? Le débat s'anime depuis la défaite américaine au Vietnam sans qu'on parvienne, entre conservateurs et libéraux, et au sein de chaque camp, à une réponse adéquate. Tout ce que l'on sait, c'est que le monde a changé et que les vieilles conceptions sur l'usage de la force et de la détente ne lui conviennent plus. Sur l'usage de la force d'abord. La supériorité dont bénéficiaient les Etats-Unis n'est plus évidente aujourd'hui. D'une part, la puissance militaire américaine a décliné: elle a montré ses limites au Vietnam; elle ne permet plus aux Etats-Unis de jouer le rôle de gendarme international qui était le leur jusqu'alors. D'autre part, l'Union soviétique s'est renforcée: elle est parvenue à la parité stratégique avec les Etats-Unis; ses flottes surveillent les routes maritimes; les forces du pacte de Varsovie sont sans cesse modernisées; ses alliés dans le tiers monde sont plus nombreux et plus forts qu'hier. C'est un ancien secrétaire d'Etat américain qui l'a dit: «aucun pays n'a l'avantage sur l'autre; la situation est celle d'une impasse» 3. Les

3. Harold Brown, cité par Seyom Brown, op. cit., p. 24. 10

stratèges, eux, diront que les Etats-Unis entrent avec l'Union soviétique dans une nouvelle ère de rapports caractérisés par le renforcement de sa parité stratégique et le développement de sa mobilité globale4. Dans ces nouvelles conditions, toute intervention militaire doit se faire à un prix beaucoup plus élevé et avec des risques incalculables. La formulation des engagements américains et la définition de la sécurité américaine dans le monde doivent être repensées à la lumière de ce décalcage entre l'ambition de suprématie et les moyens disponibles pour le satisfaire. Le containment doit l'être aussi. Car s'il repose sur une définition trop large des intérêts américains dans le monde - définition qui conduit les Etats-Unis à riposter à chaque action soviétique dans le tiers monde - il dépasse alors leur capacité actuelle5. Le tiers monde, au surplus, ne permet pas aujourd'hui qu'on intervienne militairement sans réagir avec une vigueur redoutable. Les Etats-Unis ont débarqué sur la toute petite île de Grenade en octobre 1983, mais leur expédition ne ressemblait en rien à une «promenade militaire» comme on l'avait prévu au début. Toute troupe de guerilla dispose actuellement des armes modernes et même sophistiquées. Les expériences de combat se transmettent d'un pays à l'autre. Une victoire remportée quelque part contre une grande puissance donne de l'audace et de l'espoir à d'autres batailles qui s'engagent ailleurs. Car aucune région, si reculée soit-elle, n'est plus isolée comme autrefois; aucune résistance n'est menée dans l'ignorance totale de l'opinion mondiale. Bref, la résistance à l'intervention militaire extérieure est, aujourd'hui, disent les Américains, «à la mode, et à l'échelle mondiale» 6. De plus, le système international actuel ne facilite pas l'usage de la force. La compétition Est-Ouest se brouille, faute d'une ligne de démarcation claire et nette entre les deux camps comme au temps de la guerre froide. Ce relâchement des alliances globales favorise l'émergence d'importantes sous-coalitions au sein de chaque alliance et

4. Ibid., p. 28. 5. Joseph Nye, Jr., Managing Soviet Policy, Foreign Affairs, Spring 1984, p. 861. 6. Charles W. Maynes et Richard H. Ullman, Ten Years of Foreign Policy, Foreign Policy, n° 40, Fall1980, p. 10.
11

même une floraison de coalitions contre-alliance sur des questions particulières. On ne sait plus exactement qui se rangera du côté de qui sur quel problème. On ne sait non plus quels sont les intérêts jugés par les différentes parties comme suffisamment importants pour être défendus par la force militaire. Sous l'effet de la détente, le système bipolaire s'est ainsi transformé, en quelque sorte, en un réseau de rapports multiples et entrecroisés dans lequel la pression exercée par une grande puissance sur l'autre ou sur ses alliés est considérablement réduite. Le containment doit être reformulé à la lumière de cette nouvelle situation. Plus que les rapports bilatéraux entre les deux super-puissances, c'est en effet le système international lui-même qui exerce des contraintes sur la capacité de chacune d'elles d'imposer sa volonté sur l'autre ou sur les autres pays 7. Tout le débat entre l'école globaliste et l'école régionaliste prend son origine, pour ainsi dire, dans cette constatation. Auparavant, on faisait reposer le «containment» sur les rapports de force entre les deux rivaux. La complexité du système international actuel exige qu'il repose plutôt sur une stratégie multilatérale et régionale. M. Carter l'a bien compris qui, tout au début de son administration, a fondé sa politique à l'égard de l'Union soviétique sur le développement et la consolidation des intérêts globaux mutuels et des interdépendances croissantes plutôt que sur la force. Car, disait-il, dans un système international ainsi devenu plus complexe et moins hiérarchique, la force a tendance à nuire plutôt à celui qui en fait usage 8. n est vrai que l'administration Reagan s'insurge contre cette manière de penser et tente de revivifier la vieille conception de containment. Mais quelle que soit la vigueur avec laquelle il réagit contre le «syndrome vietnamien », M. Reagan voit toujours se dresser contre lui un système international plus hostile à l'intervention de la force, une opinion américaine encore divisée sur ce problème, les réticences du Congrès, et enfin le déclin de la suprématie américaine. Pour qu'une conception de politique étrangère soit crédible à la fois à l'intérieur du pays et aux yeux des

7. Seyom Brown, A Cooling-Off Period for US-Soviet Relations, Foreign
p. 19. Policy, n° 28, Fa1l1977, 8. Robert Tucker, The Foreign n° 3, 1979, p. 463. Policy of Maturity, Foreign Affairs, vol. 58,

12

adversaires potentiels, il faut qu'elle repose sur deux facteurs indispensables: la puissance matérielle du pays et la volonté collective du peuple. Or ces deux facteurs, qui existaient pleinement dans la période où le containment a été conçu, n'apparaissent plus dans leur meilleur forme depuis l'expérience vietnamienne, et cela malgré l'effort partiellement réussi de M. Reagan. A toutes ces observations s'ajoute une autre, plus évidente encore: partout dans le tiers monde où l'Union soviétique a marqué des points, elle a été favorisée par les fautes commises par les pays occidentaux, et celles-ci n'étaient pas de nature militaire. Tenter de sauver la situation, de regagner le terrain perdu en recourant à la force et en faisant abstraction des facteurs socio-politiques spécifiques, n'est-ce pas se fermer les yeux devant la réalité ? Si le containment par la force se heurte aujourd'hui à des difficultés sérieuses, le containment par la détente, plus raffiné certes, n'en est pas moins hasardeux. L'idée de départ semble ingénieuse, astucieuse: l'Union soviétique étant devenue une puissance de statu quo, on peut s'attendre à ce qu'elle se comporte avec retenue et responsabilité9. Avec condescendance, on la compare à un enfant devenu adulte: sa turbulence d'hier doit faire place à la pondération de l'âge mûr. Pourquoi alors utiliser encore des fessées? L'adulte est assez raisonnable pour comprendre le langage de la modération. D'où l'idée d'utiliser des stimulants, économiques ou autres, pour inciter l'Union soviétique à une coopération qui, peu à peu, et tout doucement, émoussera son ardeur révolutionnaire. Le jour où le fruit est mûr, il tombera de lui-même: tel est tout le sens exprimé dans le terme «mellowing» qui, on le sait, résume la stratégie proposée dès 1947 par un des pères du containment, George Kennan 10. Le malheur est que ce jeu de coopération n'a jamais été entendu de la même façon par l'un et par l'autre des deux joueurs. C'est bien, la coopération, dit l'un, mais elle ne doit pas avoir pour but de me tenir à l'écart des conflits

9. Robert Tucker, The Purposes of American Power, Foreign Affairs, vol. 59, n° 2, Winter 1980-81. 10. Voir, bien sûr, son célèbre article signé X... dans Foreign Affairs. 13

dans le tiers monde. Si vous continuez à pêcher en eau trouble, répond l'autre, j'enverrai la coopération au diable! Mais est-ce la faute du pêcheur si l'eau est trouble? rétorque le premier. Et qui a troublé l'eau? Ainsi de suite, la discussion tourne autour du problème de savoir si la poule a existé avant l'œuf ou inversement. La détente, elle, n'a pas survécu à des discussions de ce genre. Quelques interventions cubaines en Angola, et le coup de grâce fut donné. Que conclure? Il est clair aujourd'hui qu'un affrontement direct avec l'Union soviétique sur tous les points chauds du monde n'est plus envisageable ni souhaitable. Dans certaines situations, il est devenu inévitable de lui concéder quelques avantages. Pour la circonscrire, une stratégie indirecte avec le concours des forces régionales est tout ce que les Etats-Unis peuvent et doivent faire. Ce qui veut dire que le containment doit atténuer son caractère uniforme et global pour devenir multiforme et sélectif. Sélectif quant aux moyens mis en œuvre et quant aux théâtres d'opération.

B. NÉCESSITÉ

D'UN CONTAINMENT

SÉLECTIF

En fait, cette ligne de conduite a été ébauchée du temps de Nixon-Ford-Kissinger. Dès qu'elle reconnut son échec au Vietnam, cette équipe fut amenée à concevoir une stratégie qui réconciliât la vieille ambition de containment et la nécessité d'un retranchement. Usage plus restreint de la force militaire américaine dans les crises du tiers monde, volonté de compter de plus en plus sur les forces régionales pour faire face à des conflits internes, rapprochement avec la Chine, soutien à l'Iran en tant que gardien de la sécurité occidentale au Moyen-Orient: tels en étaient les principaux éléments. Les événements ne lui donnèrent pas le temps de vivre. Guerre de Yom Kippour; menace d'intervention de l'Union soviétique pour faire respecter le cessez-le-feu; découverte de l'arme du pétrole par les pays arabes; écroulement de l'empire portugais en Afrique; engagement cubain dans la guerre civile en Angola: tout sembla pousser à l'affrontement direct. Il fallut l'opposition catégorique du Congrès pour que le gouvernement américain s'abstienne de participer ouvertement dans cette guerre. 14

Le président Carter fit sienne cette stratégie ébauchée puis interrompue. Il mit encore davantage d'accent, au cours de ses deux premières années au pouvoir, sur son aspect indirect et multiforme en faisant appel à l'arme morale, à la séduction des droits de l'homme, en dénonçant la « peur exagérée du communisme» qui avait conduit les

Etats-Unis à

«

embrasser tout dictateur qui nous rejoint

dans notre peur» 11,en alignant les intérêts de son pays sur ceux de la majorité noire en Afrique du Sud, en prêtant une oreille favorable aux partisans du « régionalisme» à l'encontre de l'école globaliste traditionnelle. De nouveau, cette conduite fut remise en cause devant d'autres événements internationaux: action soviéto-cubaine en Ethiopie, intervention soviétique en Afghanistan, radicalisation du régime sud-yéménite. Elle fut interrompue lorsque le peuple iranien chassa son Chah et dénoncée par le nouveau président, M. Reagan. Malgré tout cela, malgré toute cette oscillation et incohérence, la tendance amorcée en 1973 lors du retrait des troupes américaines du Vietnam poursuit irrésistiblement son chemin dans les débats. Elle se résume en cinq propositions principales. En premier lieu, il faut s'appuyer sur les forces locales. Le nationalisme est l'une de ces forces, probablement la plus puissante. Il oppose la résistance la plus efficace contre l'intervention extérieure. L'expérience montre que dans tous les cas où les Etats-Unis ont essuyé des échecs, ce n'était pas parce que la force leur manquait; c'est parce qu'ils ont mis leur puissance au service de la mauvaise cause et du mauvais côté. En second lieu, il faut entrer en association avec les forces régionales. Contrairement au containment global qui repose sur la primauté de la responsabilité des Etats-Unis dans la défense contre toute tentative de déstabilisation, la nouvelle conception tend à faire partager cette responsabilité avec leurs alliés ou clients. Loin d'être le responsable prédominant, les Etats-Unis deviennent un partenaire dans l'œuvre commune de maintenir, ensemble avec les pays

1t:

Dans son célèbre discours

à Notre

Dame.

Voir notre

article sur la

diplomatie américaine et les droits de l'homme, dans Le Monde Diplomatique, . novo 1980. 15

concernés, la stabilité dans leur région. Pour cela, il convient de promouvoir l'avènement des puissances régionales auxquelles incombe principalement la tâche de résoudre les conflits locaux afin d'éviter l'intervention des deux super-puissances. L'avantage en est double: non seulement l'Union soviétique sera découragée d'intervenir, mais les Etats-Unis auront plus de flexibilité dans l'usage de leurs ressources désormais limitées et dans le choix de leur engagement. Le déclin de la puissance militaire américaine sera ainsi compensé par le renforcement du système régional. «Un régime marxiste comme celui du SudYemen, écrit un auteur américain, pourrait être plus efficacement apprivoisé ou renversé par l'action de ses
voisins arabes que par des opérations made in U.S.A. 12.»

En troisième lieu, il importe de faire une distinction entre les zones vitales et les zones non vitales. Un containment réel, véritable, efficace, ne saurait être appliqué que dans les régions où les intérêts des Etats-Unis sont considérés comme vitaux. Le Moyen-Orient, l'Extrême-Orient, le Golfe Persique et peut-être l'Afrique du Sud sont de telles régions. Comparés aux intérêts engagés dans ces régions, ceux impliqués dans d'autres conflits du tiers monde ne peuvent que prendre un caractère périphérique. Le containment devient alors sélectif puisque la définition de la sécurité et des intérêts américains dans le tiers monde est faite sur une base sélective 13. Il est sélectif puisqu'il reconnaît explicitement que les Etats-Unis ont une hiérarchie de priorités régionales et que tous les problèmes de sécurité régionale ne sont pas de valeur égale ni d'intérêts équivalents 14. En quatrième lieu, une nouvelle attitude à l'égard des régimes «progressistes» doit être adoptée. Déjà, la distinction entre «régimes modérés» - qui doivent être appuyés - et «régimes radicaux» - qui doivent être combattus a été contestée: un certain nombre de «régimes radicaux» ne le sont que dans leur politique

12. John Campbell, The Middle East: A house of containment built on shifting sand, Foreign Affairs, vol. 60, n° 3, 1981, p. 625. 13. Voir par exemple Robert Osgood, The Revitalisation of Containment, Foreign Affairs, vol. 60, n° 3, 1981, p. 498. 14. Michael Nacht, Toward an American Conception of Regional Security, Daedalus, vol. 11, n° 1, 1981. 16

intérieure. Mais même lorsqu'il s'agit des pays «marxistes», rien n'empêche les Etats-Unis d'établir des relations amicales. Deux problèmes, en effet, doivent être reconsidérés: la nature des mouvements marxistes dans le tiers monde et leurs relations avec Moscou. Marxistes, ces mouvements le sont ou le deviennent en raison souvent de leur aspiration nationale. Ce sont souvent les pays marxistes qui sont les plus nationalistes. D'autre part, ces pays ne doivent pas être non plus qualifiés tous d'alliés inconditionnels de Moscou. On a déjà vu quelques tensions entre l'Union soviétique et le M.P.L.A. en Angola. Dans quelle mesure ces pays maintiennent leur indépendance à l'égard de l'Union soviétique dans leur politique étrangère: voilà le critère principal pour les juger. «L'émergence des foyers de puissance régionaux indépendants s'avérant susceptibles de ne pas s'aligner sur la politique américaine doit être autorisée et même encouragée aussi longtemps que ces foyers sont également indépen-

dants de l'Union soviétique IS, » Agir autrement, les mettre
tous dans le même sac, et les rejeter en bloc comme également indésirables, c'est les précipiter dans les bras de Moscou, Dans le même ordre d'idée, un autre critère doit être retenu: dans quelle mesure ces régimes contribuent à la stabilité régionale. L'Angola, qui cherche à améliorer ses rapports avec le Zaïre et qui montre sa bonne volonté dans la recherche d'une solution pacifique en Namibie est ainsi

un facteur de stabilisation

16,

Du coup, la doctrine américaine découvre ou redécouvre les vertus du non-alignement. La division du monde en deux camps, modéré et radical, reflète, souligne-t-elle, une mentalité de défaitisme: celle qui considère comme perdus et traite comme des ennemis les pays ou les mouvements dont la tendance progressiste ou les liens avec l'Union soviétique peuvent être temporaires ou superficiels, et qui embrasse des régimes ou des forces dont les faiblesses internes ou les ambitions extérieures peuvent créer autant

15. Michael Nacht, op. at. 16. Tel est, on le sait, l'avis d'Andrew Young, ambassadeur de M. Carter à l'D.N.V. Sur tout ce problème, voir Donald Zagoria, Into the Breach: New Soviet Alliances in the Third World, Foreign Affairs, vol. 57, n° 4, Spring 1979 à partir de page 747; Dimitri Simes, Disciplining Soviet Power, Foreign Policy, n° 43, Summer 1981, p. 35. 17

d'embarras pour les Etats-Unis que d'opportunités pour l'Union soviétique. Lorsque M. Carter écartait cette vision manichéenne à l'égard de la Rhodésie, il était dans cette bonne direction 17.La ligne de conduite doit être donc celle-ci: s'engager fermement aux côtés des pays partageant avec les Etats-Unis des intérêts mutuels considérables; quant à ceux qui ne rentrent pas dans cette catégorie, qu'il suffise de soutenir activement leur neutralité.

En cinquième lieu, il ne faut pas exagérer la « menace» trompé le public sur l'ampleur de cette menace 18. Si cette
pratique courante est bonne pour obtenir du Congrès le renforcement du budget de la défense, elle devient désastreuse si l'on veut créer un consensus national sur la manière de traiter avec Moscou. A bien y réfléchir, l'équilibre a-t-il été vraiment rompu comme l'on prétend? Les Soviétiques ont certes gagné quelques points. Mais leurs gains ont-ils compensé les pertes qu'ils avaient subies? On brandit la liste des pays où l'influence soviétique vient de s'installer: Ethiopie, Angola, Mozambique, Cap Vert, Sud- Yemen. Mais l'Union soviétique n'a-t-elle pas vu son influence s'envoler ou se rétrécir au Soudan, en Somalie, en Irak, et dans les deux Guinée? Qui ose affirmer que ses nouveaux gains ne seront pas précaires? Certains ne pèsent-ils pas déjà lourdement sur son économie? Si pertes il y a du côté des Etats-Unis, elles sont périphériques. Sur le plan géopolitique, les Etats-Unis qui tiennent l'Europe occidentale, le Japon, le Moyen-Orient, n'ont rien à s'inquiéter de ces revers peu importants. Rien ne sert de transformer des préoccupations mineures en confrontations majeures. Dans la compétition qui se joue entre les deux rivaux, la notion de perte et de gain doit être conçue en fonction du coût prévu. Si le coût de l'intervention est trop élevé par rapport aux gains escomptés, nul ne peut dire que l'abstention soit une défaite. Rien ne prouve non plus que le développement de l'influence soviétique dàns tel pays africain rentre dans son plan bien prémédité pour la conquête de cette région: il s'agit plutôt d'une habile eXploitation des situations particulières. A ces soviétique. Depuis des années, dit-on, le Pentagone a

17. Stanley Hoffmann, Requiem, Foreign Policy, n° 42, Spring, p. 6. 18. Barry Posen et Stephen Van Evera, Overarming and Underwhelming, Foreign Policy, n° 40, Fall 1980. 18

actes d'opportunisme isolés il ne conVient pas d'apporter une réponse globale. Tels sont, très succinctement résumés, les arguments avancés en faveur d'une stratégie de containment plus réaliste et plus opérationnelle. Ils peuvent ne pas convaincre les partisans du containment global. Mais ceux-ci sont obligés de reconnaître de toute façon que la puissance américaine a des limites et que dans certaines zones d'importance secondaire, la méthode indirecte est la seule envisageable. Que le président s'appelle Reagan ne change pas beaucoup à cette situation. Avant comme après son élection, la politique américaine à l'égard de l'Ethiopie ne varie pas dans ses grandes lignes.

II. L'ÉTHIOPIE ET LE CONTAINMENT

SÉLECTIF

Comment cette nouvelle stratégie est-elle appliquée en Ethiopie? La conduite américaine semble avoir été dictée par deux considérations: les Etats-Unis n'ont pas d'intérêts vitaux dans la Corne de l'Afrique; l'évolution politique en Ethiopie est incertaine.
A. LES ÉTATS-UNIS DANS LA CORNE N'ONT PAS D'INTÉRÊTS DE L'AFRIQUE VITAUX

Cette affirmation va à l'encontre d'une opinion courante qui accrédite la thèse contraire. Elle est cependant vérifiée et sur le plan historique et sur le plan stratégique. 10 Sur le plan historique, il est vrai que les Etats- Unis s'intéressaient très tôt à l'Ethiopie: dès 1942, lorsque Averell Harriman se rendit en Erythrée qui venait d'être libérée de l'occupation italienne. Asmara fut passé aux Américains par les Britanniques la même année dans le contexte de la collaboration entre les Alliés pour la conduite de la guerre. Il est vrai aussi que l'Ethiopie occupait depuis 1950 une place spéciale dans la politique africaine des Etats-Unis et cela: pour plusieurs raisons: son prestige de premier pays africain à obtenir l'indépendance et à deve19

nir membre de l'O.N. U. ; sa fonction de stabilisation au sein de l'O. U.A. ; sa politique anti-communiste; son rôle dans la défense du Moyen-Orient; sa religion chrétienne qui la rapprochait de l'Occident; et enfin l'existence d'une base américaine de communications près d'Asmara. En réalité, seule cette base, baptisée «Kagnew », représentait un intérêt réel aux yeux des Américains. Bien située dans les tropiques loin des tempêtes magnétiques, Kagnew était considérée comme essentielle au réseau américain de communications dans le monde entier et pas seulement en Afrique. Jusqu'au début des années soixante, les intérêts américains étaient ainsi liés à cette base et définis en des termes clairs, simples: il s'agissait d'utiliser en toute liberté cette base dont la valeur était qualifiée de «stratégiquement vitale» pour les Etats-Unis. Pour cela, un des accords signés en 1953 prévoyait aide militaire américaine et entraînement par les Etats-Unis des forces armées éthiopiennes. L'aide militaire était considérable: elle s'élevait à 147 millions de dollars de 1953 à 1970, à peu près la moitié de celle accordée à tous les pays de l'Afrique. A partir de 1970, l'Ethiopie recevait 12 millions de dollars par an, deux tiers de l'aide reçue par tous les pays du continent africain. Quant à l'armée éthiopienne, ses effectifs augmentaient de 32 000 à 40 000 hommes, avec la création d'une quatrième division entièrement équipée par les Etats-Unis. Renforcement de la sécurité éthiopienne d'une part, facilités accordées aux Etats-Unis à Kagnew de l'autre: ces deux choses étaient liées étroitement. C'est ainsi que toute une série d'accords secrets étaient signés en 1960 par lesquels les Etats-Unis s'engageaient à s'opposer à toutes activités menaçant l'intégrité territoriale de l'Ethiopie en échange de l'extension des facilités exploitées à la

station Kagnew 19.
Mais l'âge d'or de Kagnew ne dure pas longtemps. Au début de 1970, son importance se réduit peu à peu avec le développement des communications par satellites et avec l'émergence de Diégo Garcia comme base principale des Etats-Unis en Océan Indien. Son personnel tombe de 3 200 à

19. Quelques auteurs citent des intérêts économiques. Voir dans ce sens Lars Bondestam, External Involvement in Ethiopia and Eritrea, in Behind the War in Eritrea, ed. by B. Davidson, L. Cliff and B.H. Selassie, Spokesman, 1980.

20

35 en 1976. L'intérêt des Etats-Unis en Ethiopie se réduit d'autant. Sans regret, les Etats-Unis rendent cette base aux nouveaux maîtres à Addis Abeba lorsque ceux-ci la leur réclament. Quand l'Ethiopie rompt ses relations diplomatiques avec Israël en octobre 1973, son utilité en tant qu'alliée des Etats-Unis au Moyen-Orient est également réduite. L'aggravation de la situation économique et sociale du pays et de la guerre qu'il mène contre l'Erythrée n'empêche même pas les Etats-Unis de prendre déjà leur distance à l'égard de Haile Selassie. L'Empereur a beau plaider sa cause à Washington, les Etats-Unis refusent de lui livrer les avions et les tanks modernes qu'il réclame. Ainsi s'explique le sang-froid avec lequel les Etats-Unis ont accueilli le changement de régime à Addis Abeba. Le renversement de Haile Selassie, allié fidèle et de si longue date des Etats-Unis, ne devait pas, au début, apporter beaucoup de changement dans les relations entre les deux pays. Il provoquait certes quelques inquiétudes dans certains milieux, mais la position officielle de Washington était, jusqu'au début de 1977, de ne pas s'opposer au Derg. Il est possible que, pendant cette période, l'Union soviétique soutenant encore la Somalie, la logique conduisait les Etats-Unis à appuyer l'Ethiopie quel que fût son régime. Il est possible aussi que les Etats-Unis ne désiraient pas que l'Erythrée profitât des désordres pour se détacher de l'Ethiopie. Quoi qu'il en fût, le Département d'Etat invoquait toutes sortes d'arguments, allant jusqu'à dire que le régime n'était pas marxiste et que ses violations des droits de l'homme n'étaient pas graves, pour ne pas couper l'aide au Derg, «la conduite des relations étrangères par ultimatum ne constituant pas nécessairement un moyen très efficace

pour obtenir des changements»

20.

Pourtant le Derg ne cessait, pendant tout ce temps, de renforcer ses rapports avec l'Union soviétique. Tout en se gardant de froisser ses amis somaliens, Moscou avait commencé, depuis 1974, à se rapprocher de l'Ethiopie. Le colonel Menguistu s'était rendu en Union soviétique en mai 1976 en visite officielle et avait obtenu un accord sur les armements évalué à 300 millions de dollars. Dans le

20. Voir Cao-Huy 1979, p. 86.

Thuan, dans l'ouvrage La Question de l'Erythrée, P.D.F.,

21

même mois, l'Union soviétique, opérant un revirement total dans sa politique antérieure de soutien aux Erythréens, avait appuyé le plan de paix du Derg proposant une forme d'autonomie à l'Erythrée et rejetant toute idée d'indépendance. Parallèlement à ce rapprochement avec l'Union soviétique, les relations avec les Etats-Unis se tendaient: fermeture du consulat américain, expulsion des civils et militaires travaillant dans des services américains, accusation portée contre Andrew Young coupable «d'avoir cherché des moyens pour renverser la révolution éthiopIenne ». Malgré cette tension, et en dépit de la multiplication des actes qualifiés par les Etats-Unis de «violation des droits de l'homme », le rapport sur cette question publié par le Département d'Etat en 1978 n'accorde pas une attention particulière aux violations des droits de l'individu en Ethiopie tout en insistant particulièrement, en des termes enthousiastes, sur les mesures prises par le nouveau régime pour étendre les droits économiques collectifs aux paysans éthiopiens. La comparaison avec le régime précédent est intéressante: alors que celui-ci est qualifié d'« autocratique» et d'« oppressif », la nature du Derg est définie par le rapport tout simplement comme «lourdement idéologique»21. Nombre d'auteurs ont qualifié la politique américaine pendant cette période d'« inconsistante» et de «confuse ~~. Ils relèvent d'abord le fait que Washington a hésité lorsque le Derg lui présenta, en février 1975, la demande d'une aide militaire de 30 millions de dollars pour faire face aux avions et tanks fournis par l'Union soviétique à la Somalie. C'était, remarquent-ils, la première décision importante de politique étrangère prise par le nouveau régime: sa requête fut refusée. Ils notent par la suite une certaine tendance des Etats-Unis à se détacher de cette alliée à laquelle ils avaient apporté un soutien sans faille depuis un quart de siècle. Et ils s'étonnent enfin que Washington ait semblé à nouveau s'intéresser à l'Ethiopie lorsque, en juin 1976, l'administration Carter fit pression sur le Derg pour

21. Human Rights And US Foreign Assistance (1977-1978). A Report prepared for the Committee on Foreign Relations; United States Senate, US Government Printing Office; Washington 1979, p. 119.

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qu'il sursoît à la

« marche

des paysans» prévue sur

l'Erythrée. L'inconsistance et l'incohérence de la politique de Carter, concluent-ils, ne pouvait qu'aboutir à l'inaction : finalement, les Etats-Unis ne prirent aucune mesure de contre-engagement lorsque les troupes soviéto-cubaines intervinrent aux côtés de l'Ethiopie. Ils refusèrent de livrer des armes à Mogadiscio même s'ils encouragèrent l'Egypte et l'Iran à le faire 22. Force est de poser cette question capitale: Les Etats-Unis auraient-ils agi avec autant d'inconsistance et de confusion, autant d'hésitation et de détachement s'ils avaient estimé que la Corne était vitale à leurs intérêts? 2° La même observation s'applique sur le plan stratégique. D'après une opinion courante, la Corne de l'Afrique est stratégiquement importante puisqu'elle contrôle le passage de la mer Rouge au golfe d'Aden et celui de la Méditerranée à l'océan Indien grâce au canal de Suez. Cette importance, ajoute-t-on, est renforcée encore aujourd'hui en raison de la position de cette région, proche du pétrole du Moyen-Orient et du trafic maritime dans l'océan Indien. Par conséquent, les Etats-Unis ont un intérêt vital à maintenir ouverts le détroit de Bab-el-Mandeb, le port de Djibouti et la mer Rouge à leurs navires et à ceux de l'Europe et d'Israël. Dans ce contexte, la mer Rouge est devenue un objet de la compétition Est-Ouest. Que penser de cette opinion? a) Sur la mer Rouge d'abord. Depuis le temps des Tsars, eXplique-t-on, les Russes avaient toujours cherché une voie maritime non glacée pour relier leur mer Noire et leurs ports baltiques et arctiques à leurs ports en Extrême-Orient. L'océan Indien leur permet de réaliser ce rêve. Le canal de Suez et la mer Rouge offrent à cet effet aux navires soviétiques voyageant de la mer Noire à l'océan Indien une route d'une distance réduite à 70 % par rapport à celle qui contourne le cap de Bonne Espérance 23. Comment mettre en doute la valeur stratégique de la mer Rouge? Le problème est de ne pas l'exagérer. On a beau22. Voir Zaiki Laidi, Contraintes et Enjeux de la politique américaine en Afrique, Politique africaine, n° 12, décembre 1983. 23. Voir G. Jukes, The Indian Ocean in Soviet Naval Policy, Adelphi Papers, n° 87, International Institute for Strategic Studies, Londres, mai 1972, p. 2-7. 23

coup, sur ce sujet, discuté du risque de blocus à Bab-elMandeb pour interrompre l'approvisionnement du pétrole aux Etats-Unis, à l'Europe et surtout à Israël. A Bab-elMandeb, en effet, la mer Rouge devient extrêmement étroite: une distance de 22 milles marins seulement sépare la péninsule arabe de la côte africaine. C'est le point de rencontre de la mer Rouge et de l'océan Indien, le golfe d'Aden servant de trait d'union. Dans son sein s'accroupit l'île de Périm qui réduit encore l'espace navigable de 22 à 16 milles. En 1971, un commando palestinien a attaqué le pétrolier israélien Coral Sea lors de son passage à Bab-el-Mandeb. L'attaque a été lancée précisément à partir de cette île de Périm. Puis en 1973, un blocus a été effectué par l'Egypte au cours de la guerre d'octobre. De ces expériences on tire la conclusion que celui qui domine cette porte d'entrée de la mer Rouge contrôle également l'entrée au golfe de Suez, Charm-el-Cheikh et le golfe d'Eilat. Cette idée a hanté les stratèges européens et américains surtout depuis que les «marxistes» ont pris le pouvoir à Aden et à Addis Abeba 24. Selon ces stratèges, l'Union soviétique risque d'établir un contrôle sur le passage à la mer Rouge et de l'interdire aux navires occidentaux. C'est à travers cette mer, faut-il le rappeler?, que le pétrole du golfe Persique arrive à Israël à l'extrémité du golfe d'Akaba et en Europe par le canal de Suez. Pour établir ce fameux denial contraI, l'Union soviétique doit chercher des Etats-clients sur la côte de la mer Rouge: la Somalie hier, l'Ethiopie aujourd'hui. La Somalie l'intéressait parce que sa longue côte qui borde l'océan Indien et qui se trouve juste au sud de la mer Rouge lui offrait une triple valeur stratégique: elle domine les routes pétrolières vitales qui relient le golfe Persique non seulement au golfe d'Akaba et au canal de Suez, mais aussi à l'Europe et aux Etats- Unis autour du Cap; elle protège l'accès de ses navires à l'océan Indien à travers le canal de Suez et la mer Rouge; elle contrôle le quadrant nord-ouest de l'océan Indien auquel la Russie, impériale ou soviétique, a toujours cherché accès25. Bref, «qu'il s'agisse de la route du
24. Sur ces problèmes, on peut voir Raman G. Bhardwaj, Conflict in the Horn of Africa, I.D.S.A. Journal (New Delhi), vol. X, n° 4, avril-juin 1978. 25. Voir J.H. Spencer, Ethiopia,' The Horn of Africaand us Policy, Institute for Foreign Affairs Analysis, Cambridge, Mass. 1977, p. 52-53; M.R. Sinclair, The Strategic Significance of the Horn of Africa, University of PretOria, Institute for Strategic Studies Publication, n° 61 890, n. 58. 24

Cap, du canal de Suez et de la mer Rouge, du Golfe... l'Union soviétique essaie partout de mettre en place un dispositif qui, tout en appuyant ses actions politiques à l'égard du tiers monde de l'océan Indien, pourrait agir rapidement en cas de crise, et remplir une mission fondamentale de la marine soviétique: la rupture du courant de

transports maritimes de l'Occident»

26.

Ce n'est pas de la pertinence qui manque à ces arguments. Tout cela est fort logique et respectable. Mais tout cela est aussi largement spéculatif. L'hypothèse du blocus par l'Union soviétique ne saurait être imaginée en dehors du contexte d'une guerre totale. Comme mesure préventive prise avant l'éclatement d'une guerre pour menacer les routes pétrolières, il est impensable qu'elle ne conduise inéluctablement à des représailles foudroyantes des Etats-Unis27. «Une telle initiative en temps de paix, reconnaît un spécialiste français en la matière, paraît en contradiction avec la tradition soviétique d'intervention militaire directe, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui s'est limitée aux pays voisins de l'Union soviétique. Les marines alliées pourraient riposter de la même manière contre les navires soviétiques dans de nombreuses parties du monde, et les alliés auraient à leur

disposition d'autres options

28. »

Mieux que quiconque, les

Soviétiques savent que le principe de la libre navigation est sacré pour les Etats-Unis. C'est précisément pour le défendre - faut-il le rappeler? - que cette grande puissance est entrée dans la Première Guerre mondiale. Quant au blocus à Bab-el-Mandeb par tel pays arabe hostile à Israël, on sait que celui-ci dispose des capacités aériennes et navales suffisamment puissantes pour frapper très loin au sud, bien au-delà de ce détroit29. Avec le canal de Suez aujourd'hui réouvert, et étant donné l'importance du trafic soviétique empruntant la mer Rouge pour aller aux ports d'Asie, un blocus sur Bab-el-Mandeb est, encore une fois, inconce-

26. Contre-amiral Henry Labrousse, Océan Indien: une paix fragile dans un monde dangereux, Géopolitique, juillet 1983. 27. Sur tout ce problème, voir Tom Farer, War Clouds on the Horn of Africa: a Crisis for Detente, Carnegie Endowment for International Peace, 1976, p. 114-116. 28. Henry Labrousse, op. at. 29. Cao-Huy Thuan, op. at., p. 83-84.

25

vable en dehors du contexte d'une guerre totale. De toute façon, si l'Union soviétique veut vraiment interrompre l'approvisionnement de l'Occident en pétrole du Golfe, elle dispose d'autres moyens plus efficaces et moins risqués: une attaque sur les routes pétrolières à partir des points plus

proches de son territoire

30

ou un bombardement des puits

de pétrole par exemple. Les arguments avancés plus haut sont également spéculatifs quant à l'intention soviétique. Même les Américains ne sont pas d'accord entre eux sur le point de savoir si les actions soviétiques en Afrique font partie d'une stratégie bien préméditée ou doivent être caractérisées de pur opportunisme. Pour nous limiter à la Corne, rien n'accrédite la première hypothèse. La présence soviétique en Somalie a été la conséquence de l'indifférence et de l'apathie que l'Occident avait manifestées à l'égard de ce pays. C'est parce que les Etats-Unis lui avaient refusé, en 1961, l'aide militaire nécessaire pour former son armée et parce que les pays de l'O.T.A.N. lui avaient accordé, en 1962, une aide insuffisante, que la Somalie s'est tournée vers l'Union soviétique pour obtenir satisfaction. Ce n'est pas l'Union soviétique qui a pris l'initiative de s'implanter en Somalie; c'est l'Occident qui l'a jetée dans ses bras. Quant à son intervention en Ethiopie, elle a été tout simplement poussée par les événements qu'elle-même n'avait pas créés. Cynique, oui, elle l'était probablement. Interventionniste par préméditation, sûrement pas. D'autant plus qu'avec la réouverture du canal de Suez, ses navires ont moins besoin aujourd'hui de ports dans l'océan Indien pour se rendre en Asie, et ceci doit réduire d'autant la nécessité pour elle de

rechercher des bases sur la côte de la Corne

31.

Reste le dernier point: l'importance réelle de la mer Rouge. Celle-ci ne doit pas être exagérée. Le canal de Suez était fermé de 1967 à 1975 sans causer de conséquences

30. Without increasing the size of the Navy, additionnaI deployments of US forces in the Indian ocean may not enhance security of the sea lanes very much since the Soviets have more opportune locations from which to cut the oil sea lanes (ie from points nearer to the Soviet Union). US Foreign Policy Objectives and Overseas Military Installations, US Government Printing Office, Wash. 1979, p. 102. 31. Robert Gorman, Political Conflict on the Horn of Africa, New York, Praeger, 1981, p. 126.

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économiques ou militaires sérieuses aux Etats-Unis. Israël était approvisionné en pétrole par la route de la Méditerranée et les navires américains entraient en océan Indien par les océans Atlantique ou Pacifique. Les super-tankers de 200 000 pouvaient très bien prendre la direction du Cap. «Lorsque le canal est fermé, quarante-six navires dont dix-huit pétroliers passaient chaque jour par le cap de Bonne Espérance. Lorsque le canal est ouvert, le chiffre tombe à vingt-sept navires dont seize pétroliers 32.» Bien longtemps avant ces expériences de Suez de 1956 et 1967, les Portugais, en 1530, avaient préféré la route du Cap à celle de la mer Rouge lorsqu'ils rencontraient des difficultés dans cette mer 33. En tout cas, le Canal est d'une valeur militaire limitée car il peut être très facilement fermé par une action militaire en cas de crise. Et lorsqu'il est fermé, Bab-el-Mandeb est privé de sa valeur stratégique34. Cela ne veut pas dire que les Etats-Unis n'ont pas intérêt à ce que la route de Bab-el-Mandeb soit ouverte: il est préférable qu'elle le soit, et cela peut constituer un des objectifs américains en Afrique. Mais l'Occident peut très bien se passer et du canal et du détroit: il l'a démontré avec éloquence. En somme, la Corne revêt en elle-même une valeur stratégique mineure et pour les Etats-Unis et pour l'Union soviétique. Sa côte est dépourvue de bons ports naturels, Djibouti excepté. Tous sont des ports artificiels, de taille modeste, aux capacités limitées. Les facilités qu'ils offrent exigent des grands travaux de construction 3S.Cette région ne renferme pas non plus de matières premières importantes. Ses populations sont pauvres, et même parmi les plus pauvres. Ce n'est pas là que les industries occidentales trouvent des marchés pour leurs produits. Ni la victoire ni la défaite d'une super-puissance dans cette région n'entraînent des conséquences importantes dans l'équilibre des forces 36. Si la Corne a fait tant parler d'elle, c'est simple32. René Servoise, Vers un nouvel équilibre des forces dans l'Océan Indien, Re'CJuedes Travaux de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, 131' année, 4' série, 1978, 1" semestre, p. 27. 33. Ibid. 34. Voir le très intéressant article de Harry Brind, Soviet policy in the Horn of Africa, International Affairs (Londres), vol. 60, n° 1, Winter 1983-84. 35. Ibid. 36. Fred Halliday est très catégorique sur ce point. Voir son article: The Soviet Union and the Horn of Africa, in Horn of Africa, From «Scramble for Africa~ to East-West Conflict, Friedrich Ebert Stiftung, n° 106-107, p. 163-164. 27

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