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La Côte d'Ivoire face au défi de la sortie de la crise

De
230 pages
La problématique de ce livre tourne autour de l'apport de la diplomatie intergouvernementale africaine à la résolution de la crise ivoirienne. Partant d'une réflexion sur l'africanité des solutions offertes, l'auteur propose un modèle de décryptage du fonctionnement de la médiation à travers la routinisation d'un mouvement circulaire entre les parties au conflit et les tiers : la "roue de la médiation".
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LA CÔTE D’IVOIRE FACE AU DÉFI
Alain-Roger EDOU MVELLE
DE LA SORTIE DE CRISE
Théorie et pratique des médiations africaines
et débats actuels
Ce livre, dont la problématique principale tourne autour de LA CÔTE D’IVOIRE FACE AU DÉFI l’apport de la diplomatie intergouvernementale africaine à la
résolution de la crise ivoirienne, est un excellent guide pour tous
ceux qui s’intéressent aux questions de paix et de sécurité en DE LA SORTIE DE CRISE
Afrique.
Partant d’une réfexion minutieuse sur l’africanité des
Théorie et pratique des médiations africaines solutions ofertes, l’auteur propose un modèle de décryptage du
fonctionnement de la médiation à travers la routinisation d’un et débats actuels
mouvement circulaire entre les parties au confit et les tiers :
la « roue de la médiation ». Il confronte, à l’aune d’une analyse
politico-juridique, théorie et pratique de ce mode non juridictionnel
de résolution des diférends, non sans évaluer l’efcacité des
diférents accords politiques, de Lomé à Ouagadougou.
L’ouvrage démontre aussi la logique complémentaire entre les
médiations africaines et les médiations internationales, tout en
scrutant l’actualité de la justice transitionnelle en Côte d’Ivoire,
laquelle oscille entre la paix par le droit et la paix au-delà du droit.
Alain-Roger Edou Mvelle, auteur de plusieurs
articles scientifques, est diplomate camerounais et
consultant-chercheur en relations internationales et
stratégiques. Membre-expert du Réseau francophone de
recherche sur les opérations de paix (ROP), membre du
comité d’étude de Défense nationale, il est doctorant Préface de Jean-Emmanuel PONDI
fnissant en science politique à l’EHESS de Paris. Postface de Marcellin NGUELE ABADA
Photographie de couverture © US Army Africa :
évacuation d’Abidjan, avril 2011.
ISBN : 978-2-343-05162-8
23 €
LA CÔTE D’IVOIRE FACE AU DÉFI
DE LA SORTIE DE CRISE
Alain-Roger EDOU MVELLE
Théorie et pratique des médiations africaines et débats actuels






La Côte d’Ivoire face au défi
de la sortie de crise



Alain-Roger Edou Mvelle



La Côte d’Ivoire face au défi
de la sortie de crise
Théorie et pratique des médiations africaines
et débats actuels





Préface de Jean-Emmanuel Pondi
Postface de Marcellin Nguele Abada





































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05162-8
EAN : 9782343051628



À mes parents, Jean Mvelle et Bernadette Zanguena
Témoins vigilants de mon progressif accomplissement…
À mes filles, Jessica et Joanna
Afin que cet ouvrage laisse une trace du passage de votre père
dans l’univers impitoyable des humains et vous inspire dans vos
quêtes respectives du savoir…
REMERCIEMENTS
Je remercie le professeur Pierre Moukoko Mbonjo qui a
daigné diriger ce projet dans sa version initiale. Le professeur
Johann Michel, pour ses remarques pertinentes sur le
manuscrit, mérite ma profonde gratitude. Ma reconnaissance
va aussi à l’endroit du professeur Jean-Emmanuel Pondi pour
sa préface, du professeur Marcellin Nguele Abada pour sa
postface, et du professeur Alain-Didier Olinga pour
l’accompagnement et l’encadrement des premiers pas dans la
recherche.
Qu’il me soit en outre permis d’exprimer particulièrement
ma profonde reconnaissance au Professeur Robert Nkili et à
Monsieur Louis Paul Motaze, pour toute l’estime qu’il m’ont
accordée jusqu’ici, et pour le suivi de mon parcours
académique et professionnel.
Je n’oublie pas les ami(e)s, frères et sœurs, nombreux à
me soutenir moralement dans la phase de maturation de cet
ouvrage : Ozang Mvelle Victorine, Jean-Jacques Elandi, Jean
claude Edjo’o, Offre Zué, Serges Okono, Steve Mengue,
Steve Bounoung, Maiba, Dominique Onambélé, Edson
Niyonsaba, Nkengué Landry, Janvier Mwisha, Maxime Ela
Mengue, Placide Ebanga, Bitoté Mvelle, MonengonoMvelle,
Edjimbi Mvelle, Atcham Mvelle, Oyono Mvelle, Ngbwa
Liliane, et Arthur Ekoutou.

GLOSSAIRE
ACRI : African Crisis Response Initiative
ADIACI : Association pour la défense des intérêts des autochtones
de Côte d’Ivoire
AFRI : Annuaire français des relations internationales
AOF : Afrique occidentale française
ARCI : Armée républicaine de Côte d’Ivoire
BIMA : Bataillon d’infanterie de marine
CAISTAB : Caisse de stabilisation et de soutien des prix des
produits agricoles
CEA : Comité d’évaluation et d’accompagnement
CEAO : Communauté économique de l’Afrique de l’ouest
CEDEAO : Communauté économique des États de l’Afrique de
l’ouest
CEI : Commission électorale indépendante
CEMAC : Communauté économique et monétaire d’Afrique
centrale
CF : Confer
CFA : Communauté française d’Afrique
CICR : Comité international de la croix-rouge
CPC : Cadre permanent de concertation
CIJ : Cour internationale de justice
CPS : Conseil de paix et de sécurité
CS : Conseil de sécurité
DDR : Désarmement, démobilisation, réinsertion ECOMOG: Economic Community of West African States
Ceasefire Monitoring Group
EDF: Électricité de France
EHESS : École des hautes études en sciences sociales
FAFN : Forces armées des forces nouvelles
FANCI: Forces armées nationales de Côte d’Ivoire
FIDH : Fédération internationale des droits de l’homme
FMI : Fonds monétaire international
FPI : Front populaire ivoirien
GTI : Groupe de travail international
LGDJ : Librairie générale de droit et de jurisprudence
MINUCI : Mission des nations unies en Côte d’Ivoire
MINUL : Mission des nations unies au Liberia
MJP : Mouvement des jeunes patriotes
MPCI : Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire
MPIGO : Mouvement patriotique ivoirien du grand ouest
MPLA : Mouvement populaire de libération de l’Angola
NEPAD: New Partnership for Africa's Development
OIA: Organisation internationale africaine
ONG: Organisation non gouvernementale
ONU : Organisation des nations unies
ONUCI : Organisation des nations unies en Côte d’Ivoire
ONUSOM : Organisation des nations unies en Somalie
OUA : Organisation de l’unité africaine
PAS : Programmes d’ajustement structurel
PCI : Parti communiste ivoirien
PDCI : Parti démocratique de Côte d’Ivoire
10PIT : Parti ivoirien des travailleurs
PUF : Presses universitaires de France
RCDI : Revue canadienne de droit international
RDA : Rassemblement démocratique africain
RDC : République démocratique du Congo
RDR : Rassemblement des républicains
RECAMP : Renforcement des capacités africaines de maintien de
la paix
RTI : Radio télévision ivoirienne
SFDI : Société française de droit international
TCI : Télévision de Côte d’Ivoire
UA : Union africaine
UDEAO : Union douanière des États de l’Afrique occidentale
UDPCI : Union pour la démocratie et la paix de Côte d’Ivoire
UNAVEM: United Nations Angolan Verification Mission
UNITA : Union nationale pour la libération totale de l’Angola

11PRÉFACE
Cet ouvrage, La Côte d’Ivoire face au défi de la sortie de crise :
théorie et pratique des médiations africaines et débats actuels, est
élaboré à partir d’un mémoire soutenu à l’Institut des relations
internationales du Cameroun (IRIC) en 2007, soutenance dont j’ai
assuré la présidence du jury. Je ne peux donc que me réjouir que
son contenu, dense et pertinent, soit ainsi mis à la disposition d’un
public plus large.
Ainsi, au moment où souverainistes et internationalistes
légalistes ont fini de s’affronter en Côte d’Ivoire, où le temps des
joutes verbales émotionnelles a fini de battre son plein, et où
l’institution présidentielle a retrouvé sa configuration classique,
voici un ouvrage dont la tonalité et l’originalité méritent d’être
saluées. À rebours des analyses très passionnées de la presse
africaine et internationale, son auteur nous propose plutôt une base
de discussion froide, rationnelle et scientifique.
La tonalité ainsi choisie permet de dérouler sereinement et
objectivement le fil d’Ariane de la diplomatie
intergouvernementale africaine dans la résolution de la crise
ivoirienne. L’ouvrage est éclairant sur les configurations, les
dynamiques, les constructions et déconstructions à l’œuvre en Côte
d’Ivoire jusqu’à la crise post- électorale et au post-conflit. Au
regard de la nature visqueuse de l’objet traité, Alain-Roger Edou
Mvelle nous invite à scruter de plus près les tendances lourdes, les
effets cumulatifs, et à ne pas nous focaliser sur les épiphénomènes.
L’originalité de son approche réside d’abord dans la dimension
pionnière de cette œuvre. Il s’agit à n’en point douter de l’un des
premiers travaux d’envergure consacrés au règlement du conflit
ivoirien à partir de l’entrée choisie. Alors que la pacification a une
fois encore semblé être hypothéquée après l’élection dite de sortie
de crise, il y a manifestement lieu de revenir sur ce qui a été fait
pour sortir la Côte d’Ivoire, ce pays phare du continent, de
l’impasse. Ensuite, l’objectivation même du règlement « africain »
amène l’auteur à réhabiliter la pensée sur les initiatives endogènes dans les politiques de sortie de crise africaines. Ceci pose plus
généralement le problème de la capacité des Africains à prendre en
charge leurs propres destins.
Aussi l’intuition ici est-elle que la dorsale culturelle est minorée
dans le règlement des conflits en Afrique, ce qui constitue de toute
évidence une erreur d’analyse. L’exportation des modèles
exogènes n’a pas toujours eu l’efficacité souhaitée, d’où
l’impérieuse nécessité d’y adjoindre de nouvelles ressources
puisées dans nos valeurs traditionnelles positives. Enfin, l’auteur
nous propose un modèle singulier de décryptage du processus de
médiation dans les crises internes africaines : la roue de la
médiation.
Il est fort à souhaiter que la communauté scientifique dans son
ensemble s’en approprie l’esprit et le contenu, d’autant que la
posture du chercheur sur ce thème est pleinement assumée. Ce
livre ne constitue donc pas une prise de position militante, mais il
offre avant tout un bilan critique des efforts diplomatiques
africains, sur fond d’interventions internationales, avant d’aborder
la problématique, plus actuelle, du post-conflit.

Pr Jean-Emmanuel Pondi
Chef du Département de politique internationale à
l’IRIC
Secrétaire Général de l’Université de Yaoundé I
Directeur honoraire de l’IRIC

14INTRODUCTION
Il nous a semblé opportun de synthétiser le fonctionnement de
la médiation à partir du cas ivoirien pour en ressortir un modèle ;
avant de questionner l’africanité des différentes entreprises
« médiationnelles » déployées.
La médiation est-elle pertinente dans les sorties de crise
d’Afrique ? Hypothèse provisoire sur un modèle fonctionnel dans
les conflits intra étatiques : « la roue de la médiation »


Catégorie 2

Civil Militaire Catégorie 1




Acteur Acteur Acteur a
b
x




Source : L’auteur.
Les individus de la catégorie 1 (acteurs a, b, etc.) sont
producteurs des dynamiques progressives et contre-progressives.
Les premières ont tendance à accélérer le temps de paix, tandis que les secondes rallongent le temps de non-paix. Ils interagissent
en mobilisant des capitaux symboliques autant que politiques et
économiques. Survient alors très souvent une crise temporelle que
la catégorie 2 est chargée de minimiser. Dans la catégorie 1, l’on
retrouve les parties liées au conflit tandis que ce sont les
médiateurs que l’on classe dans la deuxième. La variable
temporelle est un critère à partir duquel vont surfer tous les
entrepreneurs des deux catégories. Les manœuvres dilatoires, les
marchandages ou entreprises transactionnels, les volte-face font
du temps de la médiation un temps construit autour du binôme
continuité-discontinuité. L’épaisseur de la flèche allant de la
catégorie 2 vers la première illustre le poids de l’influence
nécessaire de l’acteur passif sur les acteurs actifs, lesquels vont en
retour tenter d’influencer la perception du ou des problèmes à
résoudre. Ceci provoque une routinisation du mouvement
circulaire que nous appelons la « roue de la médiation ». Ces
problèmes étant de différents types, les agents de la catégorie 2
seront civils ou militaires, en fonction du type de problème à
résoudre. La différence de taille des cercles entre les acteurs de la
catégorie 1 est un indice du rapport de force à géométrie variable
au cours du processus de négociation.
Voilà de manière synthétique, notre vision du processus qu’est
la médiation. Il ne s’agit pas ici d’un idéal type, mais simplement
d’une tentative risquée de modélisation à partir précisément du cas
ivoirien. La richesse du répertoire conflictuel africain avec son
cortège d’inventivités est, au demeurant, de nature à infléchir cette
approximation.
En deuxième analyse, la grammaire dominante dans le
règlement de la néo conflictualité africaine se structure autour de
1plusieurs pôles extra médiation . L’énumération que fait Léonard
Doob est donc particulièrement appauvrissante pour rendre compte
de cette pluralité des voies de sortie de crise. Il écrit en effet :
« Lorsque s’élèvent des conflits ou des différends entre dirigeants,

1 Celle-ci s’applique d’ailleurs à plusieurs situations sociales : les relations
professionnelles, la famille, et les conflits. Elle a, selon Michelle-Guillaume
Hofnung, une phénoménologie en ce sens qu’elle concerne les personnes
publiques, les groupes, les individus, les particuliers, les acteurs nationaux et
einternationaux. In La médiation, Paris, PUF, 2 éd, 2000, p.76.
16parce qu’eux-mêmes ou leurs partisans poursuivent des objectifs
incompatibles, il est possible de rechercher la paix soit par la
2négociation directe, soit avec l’aide des médiations ». En
3résonance avec Jean François Six , le temps des médiateurs est
concurrencé par le temps des autres procédés. Au niveau
intrinsèque, la valeur non contraignante des solutions offertes aux
parties nous renvoie en tout cas à questionner la pertinence de la
médiation en tant que moyen efficace de sortie de crise en Afrique.
Les conflits y offrant un répertoire de violence politique exsangue,
les environnements post conflictuels ne favorisent pas toujours
l’expression des habitus générateurs de pacification. En ce sens, si
la décision de tourner la page du passé revient au demeurant aux
acteurs que nous avons nommés ‘’actifs’’, même l’ingéniosité la
plus affirmée des médiateurs sera mise à mal. L’analyse avec
l’approche cognitive nous apprend que les représentations que
l’individu va se faire de lui-même et sa gestion de l’altérité vont
marquer sa perception du problème à résoudre. A posteriori, les
ressorts de la mémoire d’une crise, bien que procédant des
4« régimes mémoriels » dont parle, en d’autres circonstances,
Johann Michel (lesquels sont l’émanation principale des
entrepreneurs publics qui dominent le champ mémoriel au niveau
des agrégats collectifs), sont pour une grande part inscrits dans
l’individualité. A priori, la médiation bute contre le recentrage des
mémoires conflictuelles des acteurs sur la résistance aux influx
exogènes émanant des médiateurs. Cette faiblesse ontologique est
adossée à son régime juridique, lequel en fait un mode simplement
politique et diplomatique. La nature consensualiste des solutions
est pourtant tempérée par la sanction symbolique des manquements
à la bonne foi par les acteurs. En réalité, tout dépend aussi du poids
de l’acteur dans le processus. La médiation apparaît à bien des
égards, dans cette perspective, comme l’arène de capitulation du
plus faible. D’où une autre problématique, sous-jacente à la
première, à savoir la dimension éthique de la négociation.
L’éthique de la négociation interpelle la manière dont le médiateur

2 Léonard W. Doob, La résolution des conflits, Artiguès Bordeaux, Presses de
l’imprimerie Delmas, 1984, p.247.
3 Jean François Six, Le temps des médiateurs, Paris, Le Seuil, 1990.
4 Michel Johann, Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France,
Paris, PUF, février 2010.
17va la conduire. Il est important pour lui, de ne pas afficher de
préférence concernant le rapport de force en présence.
Devant les apories congénitales de cette voie de gestion des
divergences profondes entre des acteurs antagonistes, le terrain
Afrique a été le réservoir de l’exploration de plusieurs autres
procédés. Il en va ainsi du partage de pouvoir (power sharing) à
5travers la figure du gouvernement de réconciliation , du pardon
6politique , de la justice transitionnelle, des accords de paix, des
7 8commissions vérité , des conférences nationales souveraines , etc.
Il nous reste à présent à questionner l’africanité des médiations à
partir de l’expérience ivoirienne.
L’africanité entre physionomie et tropicalisme
Penser l’africanité des médiations africaines est une entreprise
difficile, contrairement à son apparence, du fait précisément que le
processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire est en grande partie
porté par des Africains. Seulement, les solutions offertes sont-elles
de type ‘’africain’’ ?
Il est clair que des Africains de la CEDEAO, de l’Union
africaine, et de certains États d’Afrique se sont investis, en
premier, comme médiateurs. À partir de cette constatation, il est
loisible d’affirmer que les médiations africaines sont celles qui sont
conduites par des Africains. L’africanité, dès lors, n’est autre chose
que l’appartenance physionomique et géographique au continent
africain. Le caractère physionomique va renvoyer à la filiation par
la naissance, tandis que le référentiel géographique est évocateur
de ce que toutes les médiations africaines sont institutionnellement
et organiquement rattachées aux entités faisant sens à une échelle
géographique : la sous-région et la région. Envisager l’africanité
peut dès lors se faire de manière positive et négative.
L’africanité positive est unificatrice d’un ensemble d’individus
et d’institutions pourtant divers. Par-delà les clivages, ce qui
compte, en effet, c’est de construire un imaginaire homogénéisant

5 République centrafricaine, RDC, Tchad, Soudan, Sierra Leone, Liberia, etc.
6 Rwanda, Afrique du Sud, République centrafricaine, Togo, etc.
7 Afrique du Sud.
8 Bénin, etc.
18pour typifier les médiations dites africaines. Thabo Mbeki est
certes de l’Afrique australe (et non de l’Ouest), mais il est d’abord
Africain. La stratégie de l’Union africaine a beau se différencier de
celle de la CEDEAO, mais ne sont-elles pas toutes des
organisations internationales africaines ? Dans ce cas, il n’y a qu’à
voir comment, au départ, la CEDEAO opte pour la médiation
9militaire (ECOFORCE ) tandis que l’Union africaine préconise
immédiatement les médiations civiles des hautes personnalités. Le
fondement de la médiation militaire était l’interposition entre les
deux camps, aux fins de faire observer le cessez-le-feu. Cette
médiation africaine sera par la suite fondue dans la médiation
militaire internationale (ONUCI). En s’immergeant de la sorte,
audelà des contraintes logistiques, ce qui est en jeu c’est la
communauté identitaire entre ces deux niveaux de médiation. L’on
pourrait donc y voir un patrimoine commun sous-tendu par des
valeurs, des méthodes et un style universels. A contrario, l’Union
africaine choisit de désigner une personnalité dont l’âge, l’aura et
la stature incarnent la physionomie du groupe des sages de
l’organisation panafricaine. Ce choix se rapproche plus des modes
typiquement africains de gestion des crises, contrairement à
l’option première de la CEDEAO qui sera rapidement révisée avec
10notamment l’implication des « vieux » , à l’instar du Togolais
Eyadéma ou du Sénégalais Wade.
La nationalité est aussi un élément riche de signification ici.
Certaines médiations, abusivement taxées d’africaines (lato sensu),
sont pourtant et avant tout des initiatives privées de certains chefs
d’État, bien qu’Africains. Il serait donc plus juste de parler de
médiation gabonaise, nigériane, etc. Lorsque l’institution de
celleci n’est pas l’objet d’une décision prise au sein d’une organisation
supranationale, la nationalité de l’État auquel est ressortissante la
personnalité (stricto sensu) doit en principe primer sur l’identifiant
‘’Afrique’’. Quand on parle des médiations non africaines, les

9 Le contingent devait par ailleurs bénéficier de l’appui logistique de certains pays
européens. La participation des troupes togolaise, béninoise, nigérienne,
ghanéenne et sénégalaise était prévue. Dirigé par le général Pape Khalil Fall, il
comprenait environ 3500 hommes.
10 Un proverbe ivoirien ne dit-il pas : « la bouche du vieillard sent mauvais, mais
ses paroles n’ont pas d’odeur » ?
19catégories globalisantes sont pourtant inopérantes. Le singulier
prime tant et si bien que l’on parle clairement de médiation
française (et non européenne), de médiation onusienne (et non celle
du système des Nations unies).
Ainsi, l’africanité positive gomme la réalité de la pluralité
Afrique. Elle déconstruit la « dissimilarité » et impose la vision
11d’unicité . À rebours, l’africanité négative construit une altérité
oppositionnelle. Une dualité de facto est créée entre les médiations
africaines et celles conduites par des non-Africains. Les médiations
ne procédant pas de l’africanité sont certes opérationnelles sur le
terrain de la « déconflictualisation post houphouëtienne », mais
elles apparaissent à première vue non comme des dynamiques
diplomatiques portées par des institutions et des acteurs, mais
davantage comme des sous- produits d’une non-africanité. La
perception imaginative féconde la vision d’un « Nous » exclusif
(les médiateurs africains) et d’un « Eux » inclusif (les médiateurs
non africains). La réalité est sans nul doute tout autre.
La matrice « tropicaliste », quant à elle, autorise la spécificité et
l’adaptabilité. Dans cette perspective, l’africanité des médiations
est-elle synonyme de leur originalité ou plutôt de leur
reconditionnement ? L’hypothèse de l’africanité négative, en tant
qu’elle nourrit la posture d’un «nous » et d’un « eux », pourrait
expliquer les fondements de l’originalité. En ce sens, les
médiations africaines se distingueraient des « autres » médiations
par des critères objectifs et subjectifs. Au rang des premiers,
citons :

11 Cette posture interprétative reprend une opinion consacrée sur l’Afrique une et
immémoriale. C’est autour de cela que Guy Rossatanga et Flavien Enongoué
remettent en cause deux explications se revendiquant de l’explication ultime de la
réalité Afrique :
a) Une multiplicité de groupes ethniques pour mieux cadrer avec sa réalité
anthropologique;
b) Un pays, pour ceux qui appréhendent le continent noir à partir de la
catégorie de l’un. In L’Afrique existe-t-elle ? A propos d’un malentendu
persistant sur l’identité, décembre 2006.
2012- une valorisation des traditions africaines positives (par
exemple les aînés sociaux comme personnes adéquates pour servir
de facilitateur);
- un style de négociation proche de la pratique de l’arbre à
13palabres ;
- une mise en spectacle des acteurs sur des sites africains
(Lomé, Pretoria, Accra, Ouagadougou, Addis-Abeba, Libreville)
contrairement aux autres médiations (Marcoussis, Paris, New
York).
Parmi les critères subjectifs, il y a la connaissance de la
mentalité des Africains par les médiateurs continentaux,
l’inclination naturelle des médiateurs à proposer des solutions
africaines, plus de sincérité dans l’engagement en ce sens que
« quand la maison du voisin brûle, si tu ne l’aides pas à éteindre le
14feu, elle consumera ta propre maison » . En réalité, le cas ivoirien
nous enseigne que les médiations dites africaines reproduisent tout

12 Ceci est conforme à l’invite de Djibril Samb, « Conflits et crises en Afrique :
étiologie, typologie, symptomatologie, prévention et résolution », Leçon
inaugurale à l’occasion de la rentrée académique de l’UGBSL, 2007-2008.
L’auteur écrit : « Je voudrais cependant attirer ici l’attention sur le fait que le
recours prioritaire aux outils et techniques conventionnels, parfaitement définis
dans la nomenclature internationale, n’est pas exclusif de la recherche de
mécanismes de prévention ou de règlement des conflits issus des traditions
africaines ».
13 Là encore, le professeur Samb (op. cit.) évoque le mécanisme de l’institution
appelée Arrarra, qui permet aux Karrayu que l’on retrouve de part et d’autre de
l’Éthiopie et de la Somalie, de régler les différends avec leurs voisins. L’Arrarra
est conduite par un corps de pacificateurs qu’on appelle Jarssota Arrarra. Ces
derniers sont choisis parmi les aînés, les guides religieux et parmi les Gaada qui
constituent une classe très influente sur les plans politique, idéologique et
religieux. Il écrit en effet : « Lorsqu’un conflit éclate entre les Karrayu et un
groupe voisin, l’une des parties prend l’initiative de la réconciliation. Si les
Karrayu sont les initiateurs, les Jarsotta Arrarra envoient un messager collectif à
l’autre partie, qui désigne à son tour sa délégation. Ils se rencontrent et essaient
de trouver une solution au conflit au moyen d’un mécanisme de réconciliation. En
fait, le rôle du messager collectif est rempli par deux groupes ».
14 Proverbe africain magnifiant les vertus de la solidarité. Cette dernière est
présente dans les deux catégories durkheimiennes à savoir le cadre mécanique et
celui organique.
21aussi le modèle universel du concept. Qu’il s’agisse des solutions
offertes ou de la méthode de négociation usitée, les principes
universels en la matière ont été observés lors des rounds des
différents pourparlers. Prenons le cas du modèle power sharing
entre rebelles et camp présidentiel. Cette solution est un moyen
pratique qui ne s’inscrit pas en droite ligne avec nombre de
trajectoires traditionnelles africaines : l’indivisibilité de l’autorité
et du pouvoir du chef. Les proverbes du genre « Il ne peut y avoir
deux crocodiles dans un même marigot » entérinent cette idée.
Dans le contexte socio-anthropologique purement ivoirien,
plusieurs proverbes structurent la grammaire collective en termes
de centralisation et de monopolisation du pouvoir : « C’est pas
parce qu’éléphant a maigri que chat va s’amuser à porter son
caleçon ». Ici, la catégorie animalière est évoquée dans une
perspective métaphorique. Tandis que l’éléphant (animal central
dans le répertoire faunique ivoirien) évoque une position
dominante dans l’échiquier, la toute-puissance, le chat est, quant à
lui, symbole de petitesse. Le « caleçon » traduit les attributs du
pouvoir, les biens politiques et économiques qui sont liés aux
fonctions de prestige et à la position que l’on occupe dans le jeu du
système. Aussi le proverbe « même souris soûlée connaît carrefour
chat » indique-t-il les limites de la cohabitation entre des acteurs
ennemis politiques. Dans un contexte où la mise sur pied d’un
gouvernement d’unité nationale a été précédée par des atrocités
commises par les éléments des différents camps, la mémoire des
événements du passé est de nature à créer un climat de suspicion
permanent. Un autre énoncé proverbial ivoirien précise d’ailleurs :
« Si confiance existait, eau n’allait jamais cuire poisson ».
L’écriture des accords de paix est, par contre, conforme aux
pratiques de l’organisation mondiale. Le vocabulaire choisi, les
formules reprises (réaffirmant, constatant, se félicitant de,
conviennent de, déterminé à, déplorant, à l’invitation de, sur
proposition de, décide de, recommande, invite, rend hommage à,
fait à, pour le, après avoir souligné, etc.) traduisent un patrimoine
rédactionnel commun. Aussi l’institutionnalisation des rendez-vous
obéit-elle à une ritualisation nominale. Par-delà le nominalisme,
c’est la philosophie universelle en la matière qui est réceptionnée
22