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La création du monde par le tout-petit

De
176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 252
EAN13 : 9782296273085
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LA CRÉATION DU MONDE PAR LE TOUT-PETIT
Essai de psychologie naïve

Psycho-Logiques Collection dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques. - Sylvie PORTNOY-LANZENBERG,Le pouvoir infantile en chacun, Source de l'intolérance au quotidien.
- André

(sous la dir. de), Sexualité, mythes et culture. SAL VY, Jumeaux de sexe différent.

DURANDEAU et Charlyne

V ASSEUR-F AUCONNET

- Claire
- Alain - Pierre

BRUN, De la créativité projective humaine (à paraître) BENGHOZI, Cultures paraître). et systèmes

à la relation humains (à

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1643-8

Maurice Ringler

LA CRÉATION DU MONDE P AR LE TOUT .PETIT
Essai de psychologie naïve

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

~

Pour Sunny

La pulsion créative peut être envisagée en elle-même; bien entendu, elle est indispensable à l'artiste qui doit faire œuvre d'art, mais elle est également présente en chacun de nous - bébé, enfant, adolescent, adulte ou vieillard qui pose un regard sain sur tout ce qu'il voit ou qui fait volontairement quelque chose - qu'il s'agisse d'un barbouillage avec ses excréments ou de pleurs intentionnellement prolongés pour en savourer la musicalité. Cette pulsion créative apparaît aussi bien dans la vie quotidienne de l'enfant retardé qui éprouve du plaisir à respirer que dans l'inspiration de l'architecte qui, soudainement, sait ce qu'il a envie de construire et pense alors au matériau qu'il pourra utiliser afin que sa pulsion créative prenne forme et figure et que le monde puisse en être témoin.

D.W. Winnicott Jeu et réalité L'espace potentiel 1971

SOMMAIRE

Avant-propos.

.................................

Il

I
Il III IV V

- La naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Respirer Respirer - Absorber La langue dans la bouche La langue du partage ......... ...........

15

25 31 41
47 57

..

VI

- Les mains

......................

VII - Le sein des mains VIII - Le sein des poings IX - Le cri .......................

67 75 85
97

X
XI XII XIII XIV

- La voix. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La figure de la voix. . . . . . . . . . . . . . . . . .. Les yeux fuyants L'autre, le double La première chose La mère dans le miroir Les trois visages de la vie. . . . . . . . . . . . .. Le partage des consciences

107 113 121 129 141 153 169

XV
XVI

-

-

XVII -

9

AVANT-PROPOS

Un individu est ce qu'il lit et qui il fréquente, c'est bien connu; mais il est davantage que cela, on s'en doute. Il est aussi comment il prépare le café, par quel bout il enfile sa chemise, la manière dont il consulte sa montre, la façon dont il regarde les gens autour de lui, les émotions qu'il ressent en leur présence, sa voix, sa manière de marcher, ses petits gestes dans sa voiture et plein de choses de ce genre. Un homme est tout ce qu'il n'arrête pas un seul instant de faire, tout au long de ses journées. Il est l'ensemble de ses conduites, de la même façon que chacune de ses conduites résonne de la totalité de son être. Il n'est pas tout à fait vrai, par exemple, qu'un individu possède un âge, une nationalité, ou même un sexe. Il n'a rien de tout cela, à proprement parler. S'il est de sexe masculin, c'est qu'il s'imagine être un homme et qu'il se conforme, en conséquence, la plupart du temps, aux manières de faire et de sentir communes aux personnes qui se déclarent des hommes. S'il est de la même nationalité que la majorité des gens de son entourage, c'est qu'il fait approximativement les mêmes choses, de la même manière qu'eux, et avec les mêmes émotions. Quant à son âge, il est essentiellement celui qu'il fait. Même son visage ne possède pas intrinsèquement les qualités de beau ou de laid, mais matérialise la manière dont il s'imagine son image, ordinairement. Par ailleurs, lorsqu'un adulte dit « moi» ou« je », en parlant de lui-même, il est généralement en mesure de le faire sans peine et en toute sécurité parce que ses gestes et ses conduites, qu'il a assimilés, accumulés et ossifiés 11

durant tout le cours de sa vie sont tellement solides, qu'ils ont fini par lui tisser un habit rigide et épais qui tient debout tout seul. Passé un certain âge, l'enfant ne craint plus de se perdre lorsque ses humeurs se modifient ou qu'il se prend à douter de son identité pour tricher avec luimême (en se déguisant ou en jouant au théâtre, entre autres). Il se récupère toujours dans ses gestes et dans ses sentiments au bout du compte. Il n'est pas obligé de se préoccuper de son identité à tout bout de champ. Il lui suffit bien souvent, lorsqu'il s'évanouit, par exemple, d'émettre un son avec sa voix ou de se passer une main dans les cheveux pour que ces petits gestes le réinstallent illico dans la totalité de ses circuits. Les personnes, les choses et les événements sont ce qu'ils sont parce que nous les concevons comme tels. Ils sont ce que nous les faisons. C'est en ce sens qu'est employé le verbe faire ici. Faire c'est réaliser à l'extérieur de notre peau, soit avec des perceptions, soit avec des actes, ce que nous vivons à l'intérieur de nous-mêmes. Faire c'est créer de l'autre côté de notre enveloppe ce que l'on appelle communément un monde, c'est-à-dire, des choses, des objets et des événements dans un espace dilaté qui nous permet de ne plus faire corps avec le biologique et le physiologique qui constituent la matière première de notre être. Pour devenir un sujet adulte, le petit bébé doit réaliser ses fantasmes en les prolongeant, en les développant et en les symbolisant sous la forme d'un monde, ressenti comme séparé et distant de son corps. Il lui faut élaborer une représentation dynamique de la réalité extérieure, de façon à rester entier et réel, partout et en toutes occasions. Et une fois cette image active de monde mise en place, il lui faut continuer de la porter à bout de bras, pendant tout le reste de son existence, sous peine de se voir instantanément retomber en poussière. Car c'est aussi cela le monde: c'est le moi, la raison: c'est la représentation organisée de l'ensemble des éléments accessibles aux cinq sens. Et il suffit de voir les difficultés que nous devons affronter pour modifier un seul aspect, même minime, de nos idées en politique, en art ou en religion, pour nous en convaincre. Nous défendons véritablement notre peau lorsque nous échangeons avec un étranger. C'est pour cela que ce monde avec lequel nous avons 12

affaire nous est aussi familier et aussi naturel. Nos fantasmes, les objets, les choses et les sentiments se sont élaborés ensemble dans un déploiement unique de notre conscience. C'est en ajoutant de l'épaisseur psychologique à nos processus biologiques et physiologiques intérieurs que nous nous sommes fait devenir libres et lucides de notre singularité. C'est dans le processus-même de l'édification du monde que nous nous sommes créés des êtres humains. Un certain nombre de questions se posent alors si la genèse de la conscience se perd dans la nuit des temps. Sur quelle surface le nouveau-né peut-il inscrire ses toutes premières expériences existentielles? Par quel tour de force arrive-t-il à accueillir, sans être détruit, ces éléments comme l'air et le lait, par exemple, qu'il ne connaît ni d'Ève ni d'Adam? Et qu'en est-il de sa conscience, pendant l'épreuve de sa sortie à l'extérieur du giron maternel ? Comment, en somme, opère-t-il ce fameux passage du biologique au psychologique, qui l'amène progressivement à vivre une réalité radicalement différente de celle de l'organisme qui l'a porté pendant les neuf mois de la gestation? C'est à ce genre de questions extrêmement naïves, mais qui jettent une lumière singulière sur la profondeur de notre présence au monde, que tente de répondre ce livre. Il essaye de suivre à la trace, en le ralentissant et en le grossissant afin de le rendre plus perceptible, le long cheminement du petit bébé pour se faire une raison de la perte de son état de symbiose avec sa mère. Il essaye de donner à sentir comment éclosent sa conscience et l'espace de son imaginaire, à partir de l'expérience paradoxale et totalement dépourvue de références de sa naissance, jusqu'aux premiers mots qu'il prononcera environ douze mois plus tard, en tant que sujet, à l'adresse d'un autre sujet que lui. Il tente de l'accompagner dans ses premiers efforts pour se rendre autre, afin de pouvoir faire avec quelque chose d'autre que lui-même dans son être. Ce livre est difficile à lire, cependant. Car en cherchant à rendre, sans fioritures et sans images littéraires susceptibles de l'adoucir, cette atmosphère close et vide de formes dans laquelle le nourrisson est amené à fantasmer ses premières actions, il peut réactiver des sentiments de claustrophobie et d'impuissance extrêmement pénibles pour certains lecteurs un peu trop sensibles. C'est la traversée de 13

nos terreurs ancestrales et de la folie consubstantielle à notre être qui est relatée dans les pages qui vont suivre. Cela peut être éprouvant, effectivement. Mais il n'empêche, c'est dans ce climat de tensions et d'émotions paroxystiques que nous avons rencontré pour la première fois cet étrange goût de liberté qui ne cesse de nous appeler tout au long de notre vie.

14

I LA NAISSANCE

Cela se passe toujours de la même façon lorsqu'une femme est enceinte et que les choses se déroulent normalement : quelques semaines après le début de la grossesse, il se met un jour à battre le petit cœur de l'embryon. Les battements du cœur originel de la mère se dédoublent brusquement, ils se prolongent soudain, en quelque sorte, comme s'ils s'octroyaient, à un moment donné un écho. Et naturellement pour la mère, lorsqu'un peu plus tard le médecin lui fait écouter avec son stéthoscope ces nouvelles pulsations dotées d'une autonomie propre, cela veut dire qu'il s'est désormais mis à exister trois sortes d'entités bien distinctes au sein de l'univers: le fœtus tout d'abord, ce nouvel arrivant tant attendu, avec son activité cardiaque singulière - elle-même, bien sûr, le corps qui héberge le petit embryon, depuis le début - et enfin l'extérieur, c'est-à-dire l'espace qui va au-delà de la surface de sa peau et qui ne constitue ni son organisme de femme, ni celui du futur enfant qu'elle porte dans son sein. « Il faut que je fasse attention à mon enfant, maintenant », se dit en général la mère à part soi, à ce momentlà, en caressant avec attendrissement l'image d'un petit bébé, confortablement lové dans son ventre (comme dans un petit berceau) et attentif à tout ce qui se passe autour de lui. « Il est là, son cœur bat, il vit vraiment. Il perçoit certainement tout ce que je fais. Il doit entendre tout ce que j'entends. Il éprouve même des sentiments, probablement. » Autrement dit, à peine le petit cœur de l'embryon s'est15

il mis à battre que la mère commence généralement à élever son enfant. Cependant, du point de vue du petit cœur, dont la mère vient de découvrir l'activité autonome, en ce jour mémorable de sa grossesse, qu'en est-il au juste? Est-il exact de dire qu'il entend et comprend tout ce qui lui arrive? Est-il vrai qu'il perçoit tous les mouvements du corps qui le porte? La mère a-t-elle raison de penser qu'elle nourrit désormais un petit individu dans le fond de son être? Eh bien non. Bien qu'il lui soit possible d'écouter de l'extérieur les pulsations toutes neuves du fœtus, ce petit cœur, si profondément enfoui dans son corps, n'éprouve encore rien de ce que la mère peut imaginer dans son accès de tendresse. Il ne perçoit pas tout ce qu'elle fait, il n'entend pas tout ce qu'elle entend, et il éprouve encore moins des sentiments. Et ceci, pour la simple raison qu'il n'a pas encore conscience de constituer un cœur, c'est-àdire un organe autonome et identifiable par rapport à son environnement qui n'est pas lui. Rien dans son premier mouvement rythmé n'est encore en mesure d'enregistrer le fait du flux et du reflux du sang dans ses artères. Il n'existe, au départ, pour lui (si cela a un sens de parler en ces termes) ni cœur, ni fœtus, ni mère, ni monde. Il n'y a que des pulsations pour lui, à l'origine, des pulsations et puis c'est tout. Et c'est vraiment tout. Les battements du cœur sont le fœtus, à ce moment-là. Le fœtus est identifié aux battements, et les battements sont totalement confondus avec la mère et avec l'ensemble de'l'univers. Tous ces éléments dans la masse de l'être, si aisément identifiables pour la mère, sont rigoureusement la même chose du point de vue des pulsations de l'embryon. Le futur enfant avec son moi et sa conscience d'être une personne, n'y est absolument pas encore. Autrement dit, l'ensemble, contractions-fœtusmère-monde, est, tout simplement pour le petit cœur qui vient de commencer à battre: il est, et il est un : il est un être totalement dépourvu de frontières, de limites et de repères. Et c'est pour cette raison qu'on l'appellera ça désormais (un ça qui n'a rien à voir avec celui des psychanalystes, soulignons-le). Un philosophe un peu pressé résumerait sans doute la situation en disant que ça, c'est-àdire l'embryon, se vit comme un en-soi, dans les premiers temps de son existence. 16

Ainsi donc, vu du côté de ça, rien ne l'a jamais séparé du gros cœur qui bat sur lui et du corps qui le contient. Tout ça se trouve depuis toujours complètement fondu et confondu dans un même tout, immobile et homogène, sans le moindre jeu entre les divers éléments, où un atome de lucidité pourrait venir se nicher. Ça ne sait pas qu'il n'est que ça, et que sa mère n'est pas lui. Il n'existe qu'un seul rythme pour lui, un rythme unique et universel: la conjugaison des battements des deux cœurs de l'univers. Bien entendu, pour ça, ça est tout ce qui le concerne d'une manière ou d'une autre, c'est-à-dire concrètement, la totalité des mouvements qui parviennent à s'aligner sur sa cadence. La totalité des flux de la mère, les palpitations de son organisme et toutes les autres vibrations qu'il reçoit sont entièrement assimilées au mouvement de ses pulsations. Ça n'est rempli que de lui-même, au commencement de son existence, sans dehors susceptible de se poser vis-à-vis d'un dedans, sans objet pour lui indiquer au moins qu'il n'est pas cet objet, et sans le plus petit trou vide dans la masse de son être. En un mot, ça est bourré comme un œuf, à ce moment-là, mais un œuf démesuré, sans formes et sans limites. Ça, avant la naissance du bébé, n'a par conséquent ni repères, ni pensées, ni souvenirs. Il ne sent rien, ne manque de rien ne connaît rien, ne perçoit rien, ne veut rien et ne rêve strictement à rien. Il ne sait nullement qu'un jour il a commencé à pulser, et qu'un autre jour viendra immanquablement, où il s'arrêtera de battre. Ça se vit comme éternel, au début, entièrement éternel, depuis l'inimaginable fond des âges, jusqu'à l'impossible fin des temps. Mais ce n'est là pas tout ce qu'on peut dire sur le vécu intime du petit cœur, immortel et inconscient de son identité, immédiatement après qu'il a commencé de battre. Car, de même qu'il n'existe pas d'objet dans la mère pour ça, à cette époque, de même ce qui affecte la surface du ventre de la mère n'est pas capable de communiquer au fœtus l'intuition qu'il se trouve circonscrit dans une enveloppe nourricière, elle-même en relation avec un monde extérieur à elle. Ce que la mère du futur enfant éprouve comme des événements se déroulant en dehors de son organisme, fait partie intégrante des pulsations de ça. Tout 17