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La Crise universitaire d'après l'enquête de la Chambre des députés

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294 pages

Elever des enfants, c’est modeler des âmes dans cette période de la vie où elles sont d’une si extrême malléabilité, où elles gardent presque toujours l’empreinte reçue du milieu où elles vivent.

Cultiver l’intelligence de façon telle qu’elle sera douée de l’aptitude générale à acquérir les connaissances dont elle aura besoin suivant l’objet auquel elle devra plus tard s’appliquer, c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout, ce n’est même pas le plus important.

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Gustave de Lamarzelle

La Crise universitaire d'après l'enquête de la Chambre des députés

PRÉFACE

On se rappelle comment fut signalé, en ces dernières années, par les différents rapporteurs du budget de l’instruction publique, ce qu’on a appelé depuis « la crise universitaire ». M. Dupuy, M. Maurice Faure, avaient déjà montré comment l’enseignement secondaire de l’État se voyait très menacé par la concurrence de l’enseignement libre. Mais ce fut surtout M. Bouge qui, dans son rapport de 1898, révéla toute l’étendue du péril. M. Bouge, s’appuyant sur une statistique officielle, constatait » que de 1896 à 1897, il y avait eu dans les lycées 863 élèves de moins, dans les collèges, 188 élèves de plus ; dans les établissements libres laïques,, 786 élèves de moins, et dans les établissements ecclésiastiques, 3,682 élèves de plus ».

Donc, quelques années encore, et l’enseignement secondaire religieux compterait plus d’élèves que celui de l’État ! M. Bouge n’hésitait pas d’ailleurs à l’affirmer :

« Il ne faudrait, disait-il, qu’un déplacement de quelques fractions pour intervertir l’ordre actuel des concurrents. »1.

Quelle émotion produisit ce cri d’alarme parmi les amis de l’Université, on ne l’a pas encore oublié. L’État pouvait donc être vaincu dans cette lutte acharnée dont l’enjeu est la formation de l’élite de la jeunesse française ! Il pouvait être vaincu et vaincu avec cette honte qui s’attache toujours à la défaite du plus fort. Le plus fort, ne l’était-il pas en effet ? Il tenait des électeurs le pouvoir presque illimité de faire, avec les deniers publics, tous les frais de la guerre. Et combien il avait usé de ce pouvoir ! Il avait multiplié, depuis vingt ans surtout, ses lycées et ses collèges ; il avait, pour séduire les familles, construit de somptueux monuments comme le lycée Lakanal qui a coûté plus de 10 millions à bâtir2 : il dépense, chaque année, des sommes énormes pour entretenir des boursiers et pour équilibrer le budget de ses lycées qui tous sont en déficit3. Sa part dans les dépenses, qui était de 11 0/0 en 1869, est aujourd’hui de 40 % ; il use à tous moments de son influence énorme, allant parfois jusqu’à la menace, pour conserver et augmenter sa clientèle scolaire... Et il peut être vaincu..., vaincu par un adversaire que l’impôt contraint de puiser dans ses propres ressources pour contribuer aux frais de l’enseignement rival et qui cependant ne doit compter que sur ses propres ressources pour soutenir le sien, par un adversaire qui n’a pour lui que son initiative, que son énergie, que son dévouement individuels, qui, au lieu de la protection à laquelle il a droit, ne trouve jamais près du gouvernement que de l’hostilité et qui vit depuis vingt ans au jour le jour sous la menace perpétuelle de se voir ravir la liberté relative qu’il a eu tant de peine à conquérir... Ah ! certes oui l’émotion se comprenait !

On se demanda, dans la presse de tous les partis, quelles étaient les causes de cette désaffection toujours croissante des familles françaises pour l’Université.

L’Université ne néglige-t-elle pas l’éducation morale des enfants à elle confiés ?

L’instruction qu’elle donne à ses élèves est-elle bien organisée dans ses programmes, dans ses méthodes ?

L’enseignement classique auquel elle demeure toujours fidèle ne doit-il pas, non seulement être réformé, mais détruit complètement ? Excellent dans les siècles passés pour créer une élite de désœuvrés délicats, n’est-il pas, de nos jours, une entrave bien plus qu’une aide, avec tout son poids mort de grec et de latin, pour former ces hommes d’action, ces colons, ces industriels, ces commerçants qui sont la vraie, la seule force des nations modernes ? Cet enseignement classique n’est-il pas la principale cause de notre infériorité économique qui va chaque jour s’aggravant ?

Et la question du baccalauréat, et la question du surmenage, et la question de l’internat, et la question de l’éducation physique... Et bien d’autres encore !... On remplirait toute une bibliothèque avec les articles et les brochures publiées depuis trois ou quatre ans sur cet inépuisable sujet.

Naturellement aussi, à ce propos, la liberté elle-même de l’enseignement fut mise en cause. Dans le Parlement, des hommes se levèrent qui, pour venir au secours de l’Université menacée par son rival, ne trouvèrent rien de mieux que de proposer la suppression de ce rival, fidèles en cela à la ligne de conduite jadis cyniquement proclamée à la tribune de la Chambre des députés par Madier de Montjau en cette phrase à jamais célèbre : « Il faut supprimer tout ce qui nous gène ! »

Ceux-ci demandaient le rétablissement du monopole. D’autres déposèrent des projets d’apparence moins jacobine, mais qui, pour s’en prendre à la liberté d’une façon plus louche, ne la détruiraient pas moins, s’ils venaient à être adoptés : examens de fin d’études différents suivant que les candidats sortiraient des établissements libres ou des établissements de l’Etat ; interdiction du droit d’enseigner pour les membres de certaines congrégations ; obligation de passer deux ou trois ans dans les lycées ou collèges pour pouvoir être admis aux divers concours des écoles du gouvernement ou occuper une fonction publique quelconque, etc., etc.

C’est à l’occasion du dépôt de ces projets que la Chambre des députés a nommé une commission de trente-trois membres, chargée par elle de préparer la réforme de l’enseignement secondaire. Cette commission a fait une enquête aujourd’hui publiée.

Des témoins appartenant à l’Université, à la presse, au clergé, aux congrégations, au monde politique ont été entendus.

Cette enquête est aussi intéressante et instructive qu’elle est vaste. Ce n’est pas peu dire. Les procès-verbaux remplissent près de 1,400 pages à deux colonnes in-quarto.

Un fait capital et qu’il importe avant tout de signaler, c’est que la presque unanimité des déposants s’est prononcée pour la liberté de l’enseignement. La plupart des universitaires notamment, — il existe à notre connaissance deux ou trois dissidents à peine, — ont repoussé très loyalement du pied le cadeau du monopole, franc ou déguisé, qu’on veut leur offrir. Certains hommes politiques de gauche, ont aussi déclaré que « la liberté de l’enseignement ne devait être détruite ni de façon directe ni de façon indirecte ».

La déposition de M. Poincaré. est particulièrement nette et franche en ce sens.

« Je suis de ceux, a dit l’ancien ministre de l’instruction publique, qui respectent tout à fait cette liberté de l’enseignement : je me refuse même à ruser avec elle et à lui porter atteinte par voie détournée4. »

M. Léon Bourgeois a adhéré en ces termes à la déclaration de son collègue :

« Mon ami, M. Poincaré, a dit qu’il ne croyait pas possible, et en tout cas bon, de porter atteinte à la liberté de l’enseignement. Je m’associe à ses paroles.5 »

L’importance de cette enquête si complète ne peut échapper à personne. Elle est le prélude de de débats gros d’orages qui s’ouvriront probablement bientôt devant le Parlement. Notre but est de montrer comment elle a déblayé le terrain de la discussion et quelle lumière nouvelle elle a jetée sur des questions qui, à juste titre, nous passionnent tous à un si haut degré.

Première partie

L’ÉDUCATION DANS L’UNIVERSITÉ

Elever des enfants, c’est modeler des âmes dans cette période de la vie où elles sont d’une si extrême malléabilité, où elles gardent presque toujours l’empreinte reçue du milieu où elles vivent.

Cultiver l’intelligence de façon telle qu’elle sera douée de l’aptitude générale à acquérir les connaissances dont elle aura besoin suivant l’objet auquel elle devra plus tard s’appliquer, c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout, ce n’est même pas le plus important. L’important surtout c’est de former la conscience de l’enfant, de lui apprendre, en dominant ses instincts mauvais, à fuir le mal, à chercher le bien, à sortir toujours vainqueur de cette perpétuelle bataille contre soi-même que doit être toute vie humaine ; c’est d’élever son cœur en le remplissant de sentiments nobles, purs, généreux, désintéressés, en lui inspirant la haine et le dégoût de tout ce qui est bas ; c’est d’en faire un être d’énergie, de caractère, de volonté, de force morale, un homme enfin, dans la belle et grande acception du mot.

Si c’est là l’éducation, il va de là : que l’instruction seule est impuissante à la donner. Quelques universitaires ont encore soutenu dans l’enquête cette vieille erreur de l’Université, qui, aujourd’hui, ne trompe plus guère personne. Mais d’autres, en beaucoup plus grand nombre, n’ont fait aucune difficulté de reconnaître que l’éducation intellectuelle n’avait qu’une influence très indirecte sur la véritable éducation, l’éducation morale. L’éducation, en effet, c’est bien plus une action qu’une science et un enseignement ; action continuelle, persévérante, toujours en éveil, qui nécessité surtout une application constante, un dévouement de tous les instants.

Cette action, qui l’exercera sur l’homme pendant là période la plus importante à ce point de. vue, la période de l’adolescence où il reçoit l’enseignement secondaire ? Il faut que ce soit la famille, et la famille seule, dit un système aujourd’hui très en vogue. C’est là sa fonction naturelle : son devoir strict est de la remplir elle-même et nul autre ne peut la remplacer dans l’accomplissement de cette tâche. L’on soutient alors que l’internat est chose déplorable qu’il faut à -tout prix supprimer, et l’on a beau jeu pour signaler ses divers inconvénients. On entend que désormais nos enfants aillent au collège seulement pour y suivre, pendant les heures de classe, les leçons du maître. Chacun, ainsi, dit-on, rentrera dans son rôle : aux professeurs l’instruction, aux parents l’éducation. C’est, assure-t-on, le régime, de l’avenir, et un ministre de l’instruction publique n’a pas hésité à proclamer, dans une cérémonie officielle, « que l’internat était désormais une institution condamnée ».

Ce système est assurément très séduisant, personne n’en disconviendra, mais est-il possible, est-il pratique pour toutes les familles ? Non, répond-on avec raison, parce qu’il existe et qu’il existera probablement toujours un très grand nombre de parents obligés d’habiter loin d’un établissement secondaire de leur choix, et qu’à ceux-là l’internat s’impose. Mais ce n’est pas tout encore. Beaucoup de parents résidant dans la ville même où se trouve le collège qu’ils préfèrent choisissent pour leur fils le demi-internat ; c’est là certainement aujourd’hui un régime très pratique et très conseillé, cela pour plusieurs raisons. D’abord les allées et venues fréquentes des externes libres, le défaut d’une surveillance organisée pendant la confection des devoirs, les distractions de la famille nuisent aux études. De plus, dans la vie si occupée, si active, si surmenée d’aujourd’hui, a-t-on vraiment le temps nécessaire pour s’occuper, comme il le faudrait, de ses enfants, quand on est un homme de travail. Quand on est un homme de luxe et de plaisir, c’est bien pis encore !

Et alors, dans le demi-internat, le problème de l’éducation par d’autres que par la famille se pose aussi. Ce n’est pas quand l’enfant part de la maison paternelle à sept heures du matin pour y rentrer à sept heures du soir que l’on peut exercer sur lui toute l’action nécessaire. Certainement, les quelques heures écoulées au sein de la famille ne sont pas sans influence sur l’enfant ; mais encore ne faut-il pas que cette influence soit neutralisée ou même détruite par ceux avec qui il passe la plus grande partie de son existence. La question dite de l’internat est donc en réalité la question de l’éducation en commun livrée en tout ou en partie à d’autres qu’aux parents, et elle se dressera toujours devant nous, puisque, dans la bourgeoisie et encore plus dans le peuple, nous ne pouvons nous donner tout entiers à l’éducation de nos fils.

Que sera cette éducation en commun en dehors de la famille ? Elle vaudra, cela va sans dire, ce que vaudront les hommes chargés de la donner.

Quels sont ces hommes dans les lycées et collèges de l’État ? Comment accomplissent-ils leur tâche ?

Beaucoup parmi les universitaires entendus dans l’enquête nous l’ont dit avec une grande abondance de détails, et leurs dépositions prouvent qu’ils sentent aujourd’hui où est la plaie vive de l’Université, plaie qu’ils n’ont pas hésité à découvrir avec une franchise digne d’éloges.

Nous allons montrer, d’après eux, de quelle façon les trois catégories de personnes auxquelles l’enfant est confié dans le lycée, proviseurs, professeurs et répétiteurs, remplissent leur mission éducatrice.

*
**

Le proviseur d’abord.

Son importance dans l’œuvre de l’éducation en commun est capitale. Il est le chef, il est la tête, il est la force dirigeante. S’il ne dirige pas vraiment les autres forces mises à sa disposition, elles seront, par leur dispersion même, réduites à néant ; s’il les dirige mal, elles produiront un effet tout opposé à celui qu’on est en droit d’attendre d’elles. Il lui faut avoir tout son personnel dans la main, être toujours en état d’union intime, de cohésion-parfaite avec lui dans la poursuite du but commun, jouir vis-à-vis de lui d’une autorité indiscutée et indiscutable. Autorité difficile à acquérir, car elle doit s’imposer à des hommes dont beaucoup sont d’une haute valeur intellectuelle ; autorité difficile à exercer, car elle exige un tact et une délicatesse infinis.

Ce n’est certes pas le premier venu qui peut occuper dignement un semblable poste, et ce n’est pas sans raison que, dans certaines communautés religieuses, on appelle cet homme « le supérieur ». Pour remplir dignement une pareille mission, il faut qu’il soit vraiment supérieur à ceux qu’il a charge de diriger.

Les proviseurs dans l’Université sont-ils cela ?

Les universitaires entendus dans l’enquête répondent sans hésiter : non, et ne font aucune difficulté d’avouer que, sur ce terrain, ils ne peuvent lutter avec l’enseignement libre.

« Il est un point, dit M. Gautier, professeur au lycée Henri IV, sur lequel je dois avouer que l’enseignement libre nous est infiniment supérieur. C’est la direction de la maison, du collège. Cela ne me semble pas douteux, tous les gens de bonne foi l’admettent... Généralement, il y a à la tête de l’établissement des directeurs tout à fait supérieurs. Nous sommes sur ce point en état d’infériorité1. »

Le proviseur est considéré par les professeurs de lycées comme un inférieur, et il l’est réellement. Les témoignages sont unanimes sur ce point. Nous citerons :

M. SEIGNOBOS. — « Dans la réalité le proviseur n’est nullement supérieur, comme culture, à ses collègues les professeurs, il leur est en général inférieur. Cela est naturel, étant donnée la façon dont les proviseurs se recrutent2. »

M. GAUTIER, professeur au lycée Henri IV. — « Il est très vrai de dire que dans les lycées il y a, suivant l’expression de M. Malapert, une espèce de fossé entre ces deux agents essentiels de l’éducation (professeurs et proviseurs) : là où la solidarité est si nécessaire, il règne au contraire une sorte de méfiance.

J’avoue que jusqu’à un certain point cela se comprend. Des professeurs souvent fort distingués auront quelque répugnance à déférer aux désirs d’un proviseur qu’ils sentiront manifestement inférieur non seulement au point de vue de l’instruction, mais encore au point de vue de l’autorité s’ils se trouvent en présence d’un homme qui n’est pas un véritable directeur de collège, mais un simple fonctionnaire administratif. C’est là un état de choses déplorable : il faut que le professeur se sente en face d’un égal, d’un supérieur même...

Un proviseur, en général, ne sait pas toujours exactement ce qui se passe dans son établissement. Il n’ose pas intervenir dans les classes. Il éprouve à l’égard du professeur un certain sentiment de défiance et il ne prend pas la liberté de lui donner des conseils. De son côté, le professeur le tient quelquefois en faible estime, — et il n’a pas toujours tort, — parce qu’il sent qu’il n’est pas en face d’un égal3.

M. MONOD4, membre de l’Institut. — « C’est un bien grand défaut de notre enseignement actuel que le proviseur soit presque exclusivement un administrateur et que les professeurs le considèrent d’ordinaire comme un intrus quand il se mêle d’enseignement.

Pour les professeurs, les fonctions de proviseur sont donc des fonctions dédaignées, on pourrait même dire méprisées. M. Poincaré est venu affirmer que « beaucoup de professeurs croiraient déroger en devenant proviseurs5 ».

Quelques-uns cependant le deviennent. Mais lesquels ? M. Maldidier, professeur au lycée Montaigne, nous renseigne à ce sujet :

« Il y a, dit-il, des professeurs absolument remarquables à d’autres égards qui, faute de tact ou de fermeté, n’ont jamais su et ne sauront jamais « tenir une classe », des professeurs distingués et « coulés ». Cependant, chose fâcheuse, ce sont parfois ces maîtres sans autorité qu’on va chercher pour leur confier les fonctions si délicates de censeur ou de proviseur. Je me demande comment ils pourraient diriger un établissement et y maintenir la discipline6. »

Après cela, il est facile de comprendre quelle toute petite place tient un proviseur dans un lycée.

Combien différent est le directeur du gymnase allemand si du moins le portrait que nous en trace M. Boutroux, membre de l’Institut et professeur à la Sorbonne, n’est pas trop flatté.

« Là, dit M. Boutroux, le directeur est l’âme de l’établissement. Rien ne se fait sans lui, il partage en toutes choses la responsabilité de ses collègues. Il est chez lui dans chaque classe, il connaît individuellement tous les élèves et suit leur travail de près. Il surveille leur conduite dans le lycée et hors du lycée. Il a son personnel dans sa main7. »

M. Boutroux dit autre part8 :

« Il me semble que le chef de l’établissement devrait connaître tous ses élèves, les suivre individuellement, collaborer à leur éducation avec leurs familles et leurs professeurs. »

Est-ce là ce qui a lieu en France ? Non. On nous dit que le proviseur ne connaît pas ses élèves, que dans les grands lycées il les ignore à tel point, qu’il ne sait même pas leurs noms.

« Actuellement, assure M. Faure, directeur, de Sainte-Barbe, les élèves considèrent le proviseur un peu trop comme celui qui inflige les consignes, toujours occupé à lire des rapports, comme une sorte de juge d’instruction, un chef qui punit et qui gronde, mais qui n’a jamais un mot aimable sur les lèvres, un mot de père de famille9. »

Et comment, d’ailleurs, pourrait-il s’occuper d’eux ? Il n’en a pas même le temps matériel. Les trois quarts de sa journée se passent à paperasser10.

« Savez-vous, dit M. Chalamet, membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique.11, combien un proviseur peut recevoir en un an de communications rectorales ? J’ai eu sous les yeux, au 31 décembre, une circulaire qui portait le n° 797 ! Soit en moyenne plus de deux circulaires par jour... Voulons-nous faire placer dans la bibliothèque des professeurs un livre dont nous avons besoin, il faut le demander par lettre au proviseur qui transmet la lettre avec son avis au recteur. Le recteur fait parvenir le tout avec son avis au ministère qui décide. La demande revient ensuite en passant par la même filière, et au bout de six mois, si tout est régulier, on obtient enfin que le livre, dont nous n’avons plus besoin en ce moment, soit placé dans la bibliothèque... Un proviseur ne peut pas, de sa propre autorité donner 5 francs de gratification à un garçon sans en prévenir le recteur. »

M. l’abbé Follioley, ancien proviseur du lycée de Nantes, nous assure, d’autre part, qu’un proviseur ne peut même choisir un concierge ; c’est le recteur qui le nomme, après un long rapport qui doit passer par l’inspecteur d’académie12.

On le voit donc, celui qui, d’après les universitaires, — et ils ont raison, — devrait être pour les élèves « un directeur de conscience13 », « un père spirituel14 », « un pasteur d’âmes15 », n’est qu’un vulgaire bureaucrate. Dans l’Université comme ailleurs le « rond de cuir » domine tout.

Et, à l’égal de tous ses pareils, ce bureaucrate a l’horreur des responsabilités. C’est là encore ce que constate M. Séailles, professeur à la Sorbonne16 :

« En somme, dit M. Séailles, le proviseur n’a qu’un souci, c’est d’administrer le plus régulièrement possible ; c’est un administrateur et le fond de l’administration se résume dans cette formule, ne pas se faire d’affaires, c’est-à-dire s’abriter derrière des commissions, des règlements, agir par routine. »

On jugera aussi du degré d’action morale que le proviseur peut exercer sur la tenue de l’établissement qu’il dirige, quand on saura ce que l’enquête a révélé au sujet du renvoi des élèves dans les lycées.

« Un élève ne fait rien, dit M. Albert Petit, professeur au lycée Janson de Sailly, il perd son temps, il le fait perdre aux autres, il est une cause de désordre, de fatigue pour les professeurs, on accumule les rapports sur lui. Le proviseur, quand la coupe déborde, convoque le conseil de discipline ; on examine le dossier ; on décide de renvoyer la brebis galeuse à sa famille.

Vous croyez que c’est fait ? Il faut envoyer ce dossier au recteur ; si celui-ci approuve la décision, l’élève sera mis à la porte ; sinon, il restera, et sa présence ne sera pas faite pour rehausser le prestige de l’administration, du corps enseignant et de l’établissement17.

Si le recteur approuve la décision, et il ne l’approuve pas toujours, non pas parce que l’élève ne mérite pas l’expulsion et que le proviseur et le conseil de discipline ont été trop sévères, mais parce que des interventions étrangères agissent près de lui.

« On se plaint, affirme M. Chalamet18, que les décisions de ces conseils ne sont pas toujours respectées et que des interventions étrangères se produisent pour faire réintégrer dans un lycée un élève que le conseil a jugé bon d’expulser. »

« Si c’est un boursier, ajoute M. Albert Petit, c’est bien autre chose. Il semble que son exclusion doive être très facile. Un boursier mauvais élève commet un véritable vol. Il prend une partie des sacrifices de l’Etat au détriment d’un élève qui pourrait en mieux profiter. Mais je défie bien le proviseur de s’en débarrasser. Il faut un arrêté ministériel ; entre la décision du conseil de discipline et cet arrêté, il se produira des interventions extra-universitaires sur lesquelles il n’est pas nécessaire d’insister. Le boursier sera généralement maintenu. Peut-être le transfèrera-t-on dans un autre lycée, où il recommencera la même besogne destructive19.

Toujours l’intervention étrangère, l’intervention extra-universitaire, mais pour le boursier encore plus que pour tout autre ; car, pour être boursier, il faut être recommandé, et derrière chaque recommandé est le personnage politique influent à qui tout doit céder. Et cependant, M. Bougier, professeur au collège Rollin, dit à la commission :

« En ce qui concerne les bourses, vous savez que les boursiers sont souvent, dans les classes, une cause d’indiscipline et de désordre...

Quand ils sont mauvais, dans un grand nombre de lycées, on ne peut pas s’en débarrasser20. »

Si l’on ne renvoie presque pas d’élèves dans les grands lycées, on en renvoie encore moins dans les petits. Là, le proviseur n’est pas coté par le ministère d’après la qualité de ses élèves, mais d’après leur nombre.

« L’idéal du proviseur dans un petit lycée, dit M. Séailles, c’est d’avoir de l’avancement ; et sa plus grande crainte est de perdre un de ses élèves. Mais il y a de mauvais élèves, et le but de la discipline serait de s’en débarrasser21. »

On ne s’en débarrasse pas ! On garde ces « brebis galeuses », dont une seule suffit cependant parfois pour contaminer tout le troupeau.

Si le proviseur a tant de difficultés pour renvoyer, quand il le désire, un mauvais élève, il en éprouve de bien plus grandes encore pour se débarrasser d’un répétiteur incapable ou notoirement indigne ; et, en fait, ceux-là restent jusqu’à leur retraite dans les établissements de l’État. Nous n’exagérons rien. Les universitaires entendus dans l’enquête l’affirment de la façon la plus nette.

C’est d’abord M. Pruvost, inspecteur général de l’instruction publique22.

« A côté de ces répétiteurs qui sont bons, dit M. Pruvost, — je tiens à répéter que le corps de ces fonctionnaires est bon en général ; — il y en a qui ne le sont pas... Nous devons dire qu’il ne nous est pas possible de nous débarrasser de ces mauvais répétiteurs, étant donnée l’organisation actuelle, à moins de fautes très sérieuses. Le proviseur ne peut pas se séparer d’un répétiteur qui ne lui donne pas satisfaction. Il faut qu’il le cite devant le conseil académique. C’est une mesure grave devant laquelle il recule, sauf dans le cas de fautes très sérieuses. »

Renvoie-t-on même le répétiteur dans le cas de fautes très sérieuses ?

M. Pruvost nous paraît être très optimiste en l’affirmant.

C’est bien du moins ce qui semble résulter de la déposition de M. Kortz, proviseur du lycée Montaigne :

« M. KORTZ23. — Autrefois, le proviseur avait le droit de congédier un répétiteur en donnant un mois. Le personnel était dans la main du proviseur : aujourd’hui il est immobilisé. Dans la pratique, le répétiteur est plus inamovible qu’un professeur... Aussi je ne réclame pas souvent le changement de répétiteurs. La raison en est simple : si je demande le changement d’un maître même pour des raisons très sérieuses, j’engage une correspondance qui s’étale, se prolonge jusqu’au moment où, pour des raisons semblables, un de mes collègues demande, lui aussi, le déplacement d’un de ses maîtres.

M. LE PRÉSIDENT. — Et on vous satisfait tous les deux ?

M. KORTZ. — Oui, on donne satisfaction à l’un et à l’autre en opérant une permutation. J’aime encore mieux, comme je le disais, garder mon borgne que d’être exposé à recevoir un aveugle. »

Bien d’autres proviseurs ont déposé dans le même sens, notamment M. l’abbé Follioley :

« Autrefois, dit-il, lorsqu’un répétiteur s’était oublié, qu’il avait manqué à son service, qu’il avait fait des libations un peu trop publiques, on lui disait : « Mon ami, cherchez une autre position«  ; dans un mois, vous partirez... » Aujourd’hui, voici ce qui se passe : un maître répétiteur fait quelques fredaines à Nantes, je suppose, le recteur de Rennes le prend à Nantes et l’envoie réfléchir à Quimper : dans cette ville, s’il recommence, le recteur l’envoie à Saint-Brieuc ; de Saint-Brieuc à Angers, et ainsi de suite. J’en connais qui refont pour la seconde fois le tour de l’académie. »

Mais M. Gabriel Monod a cité un fait dont là révélation suffit à elle seule pour mesurer toute l’étendue du mal :

« Vous vous rappelez, a dit M. Monod, cette réunion de l’Association des répétiteurs (aujourd’hui disparue, mais qui avait su s’assurer le concours de membres du Parlement), dans laquelle le président s’est élevé contre le refus d’une liberté de vingt-quatre heures par semaine pour chaque, répétiteur, parce que c’était, disait-il, vouloir imposer aux répétiteurs le vœu de chasteté. A mon avis, si le gouvernement avait bien senti à ce moment son devoir, il aurait, le lendemain même, révoqué celui qui avait prononcé cette parole... Que de fois j’ai vu les proviseurs impuissants à obtenir le déplacement d’un professeur ou d’un répétiteur indigne ou même le renvoi d’un élève insubordonné. Je pourrais citer bien d’autres faits, mais je n’insiste pas24. »

Nous non plus !... Tout commentaire nous semble inutile !

Mais si lés proviseurs de lycée et les principaux de collège sont presque toujours dans l’impossibilité de faire congédier leurs élèves, leurs professeurs ou leurs répétiteurs, même dans les cas les plus graves, ils ont d’autre part une compensation : c’est qu’eux aussi jouissent de la même impunité : on ne se débarrasse pas d’eux s’ils sont mauvais ; tout au plus les fait-on passer d’un établissement dans un autre. C’est toujours le système du chassé-croisé :

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