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La culture audiovisuelle des années 1960-1970

193 pages
L'audiovisuel, particulièrement la télévision, est rarement considéré comme un vecteur de culture. Pourtant, depuis plus d'un demi-siècle, la radio et la télévision participent à la mise en forme de la culture des Français. Ce livre vise à en dresser un bilan. Comment des émissions (jeux télévisés, la publicité, les séries policières) participent-elles à l'élaboration d'une culture audiovisuelle spécifique ?
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La culture audiovisuelle des années 1960-1970

Collection Les Médias en actes

Dans la même collection: Le Journaliste et la morale publique Rencontres Ina/Sorbonne 20 octobre 2001 2002 Récit médiatique et histoire Collectif sous la direction de Béatrice Fleury-Vilatte 2003 Les Temps des médias Forum international Inajuillet 2002 Volume 1 : Télévision, mémoire et identités nationales Volume 2 : Les Temps visuels. Big Brother Volume 3: Le Temps de l'événement 2004 Les Séries policières Colloque Bordeaux 3/Inathèque 2002 Sous la direction de Geneviève Sellier et Pierre Beylot 2004 Pierre Bourdieu et les médias Rencontres Ina/Sorbonne 15 mars 2003 Sous la direction de Roger Chartier et Patrick Champagne 2004 Les Intellectuels de médias en France Journée d'études CRIS de l'université Paris 10-18 juin 2003 Sous la direction de David Buxton et Francis James 2005 Les Médias et la Libération en Europe. 1945-2005 Colloque Centre CHCSC université Versailles Saint-Quentinen-Yvelines/Ina 14-16 avril2005 Sous la direction de Christian Delporte et Denis Maréchal 2006 Foucault aujourd'hui Rencontres Ina/Sorbonne 27 novembre 2004 Sous la direction de Roger Chartier et Didier Eribon 2006

sous la direction de

Patrick

EVENO et Denis MARÉCHAL

La culture audiovisuelle

des années 1960-1970

Les Médias en actes Ina-L'Harmattan

@ L'HARMATTAN

2009
75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09707-0 EAN : 9782296097070

Sommaire

Patrick Eveno et Denis Maréchal, Introduction.................

7

Jérôme Bourdon, Spécifique? La télévision française dans l'ensemble européen et mondial...............................
Cécile Simoni, Décentralisation diversification des contenus de la radiotélévision et ......................

Il

25

Elvina Fesneau, Poste à transistors, la mobilité ou la question de l'offre radiophonique..................................... Sylvain Parasie, La publicité, miroir fidèle ou déformant de la culture audiovisuelle des années 60-70 ? ................. Patrick Eveno, Information: quelle(s) voix de la France ?

41

53 63

Julien Péquignot, La musique de variété à la télévision française: une exception culturelle? (1960-1980) .......... Marie-Paule Schmitt, Les jeux radiophoniques, un genre en voie de disparition? ..................................................... Myriam Tsikounas, Programmation des premiers feuilletons, 1950-1960....................................................... Jean-Pierre Esquenazi, Misssion : Impossible & Columbo: le plaisir du spectacle......................................................... Laurence Doury, Starsky et Hutch, série télévisée policière novatrice des années 70.....................................................

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107

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Sommaire

Valérie Bonnet, Roger Couderc, figure tutélaire et fondatrice du rugby télévisé .............................................. Denis Maréchal, Pierre Desgraupes (1918-1993) La radio d'abord................................................................ Anne Gro1eron, Pierre Desgraupes dans les années 70 une décennie en retrait (e) .................................................

153

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187

Introduction Patrick Eveno et Denis Maréchal

Dans le cadre des études sur l'histoire de l'audiovisuel mises en place en partenariat entre l'Institut national de l'audiovisuel (INA), l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et le Comité d'histoire de la télévision (CHTV), le thème de « La culture audiovisuelle» nous est apparu comme particulièrement novateur; mais il nous a semblé qu'il fallait le traiter en scindant les soixante années d'histoire de la télévision en deux périodes, avant et après la loi de 1982 sur la liberté de la communication audiovisuelle. Certains historiens nous ont fait remarquer que la culture radiophonique anticipait dès les années 1920 et 1930 sur ce sujet. Nous en sommes convenus, mais avons décidé de maintenir notre périodisation centrée sur les années 1950 à 1980 pour pouvoir parler de la télévision en même temps que de la radio et parce qu'il nous a semblé que la télévision introduisait une nouvelle dimension, celle de l'image, qui modifie radicalement les représentations. Depuis bientôt trente ans, les études sur l'audiovisuel ont été rythmées par plusieurs temps: à la mémoire des acteurs et des témoins, succède, sous l'impulsion de Jean-Noël Jeanneney, à qui il faut rendre hommage ici, une analyse scientifique de la radio et de la télévision à partir des archives, qui débouche sur un nombre appréciable de thèses!. Toutefois, il est symptomatique qu'un des premiers ouvrages universitaires publié sous la direction de Jean-Noël Jeanneney et Monique
1 Jean-Pierre Filiu, 1985, Sophie Backmann, 1986, Jérôme Bourdon, 1989, Cécile Méadel, 1992, Denis Maréchal, 1994, Agnès Chauveau, 1995, Isabelle Veyrat-Masson, 1997, auxquels il faut ajouter Caroline Ullmann-Mauriat, 1984, Hélène Eck, 1997.

8

Introduction

Sauvage, ait été titré « Télévision, nouvelle mémoire »2 et soit paru dans la collection « l'histoire immédiate », généralement réservée aux journalistes ou aux grands témoins. Cette histoire reste cependant largement institutionnelle. Le troisième temps est celui de la confrontation avec les images et les programmes, à mesure que l'INA les recense et les numérise pour faciliter la vie des chercheurs et en favoriser l'accès. Grâce à la loi du 20 juin 1992, l'Inathèque change la donne: par un effet d'entrainement, elle permet aux chercheurs d'accéder progressivement aux fonds anciens. Ce colloque est donc consacré à la question des contenus, une problématique encore largement inédite en comparaison du champ désormais bien défriché de l'histoire institutionnelle et politique de la radio et de la télévision, même si d'autres équipes de recherches travaillent également sur des sujets identiques3. Les décennies des années soixante et soixante dix sont une époque particulièrement foisonnante avec l'éclosion de nombreux genres radiophoniques et télévisuels. Une période d'émergence également avec, par exemple, une culture musicale de masse spécifique à la jeunesse. L'observation, au prisme de la pratique d'une histoire culturelle des programmes de la radio et de la télévision s'organise autour des axes suivants : Les trois thèmes, « Panorama », « Divertissements» et « Figures », visent à défricher le terrain, à le baliser, pour que d'autres recherches, en cours ou à venir, viennent compléter le tableau sans cesse enrichi de la « culture audiovisuelle ». Car notre volonté est bien d'appréhender ce qui, par la télévision et la radio modifie les représentations du public, modèle la culture de masse, suscite des goûts ou révèle des habitus.

2 Jean-Noël Jeanneney et Monique Sauvage (dir.), Télévision, nouvelle mémoire, Les magazines de grand reportage, Seuil INA, 1982. 3 François Jost (s.d.), Années 70, la télévision enjeu, CNRS Editions, 2005 ; Evelyne Cohen et Marie-Françoise Lévy, La télévision des Trente glorieuses, Culture et politique, CNRS Editions, 2007.

Patrick Eveno, Denis Maréchal

9

Rappelons que l'objet télévision conserve une particularité par rapport aux autres objets et aux autres médias : les classes populaires et les classes moyennes se l'approprient facilement et très rapidement. Ainsi, dès 1966, le taux d'équipement en récepteurs de télévision dépasse celui de l'automobile et de la machine à laver le linge et en 1967, si les cadres supérieurs et professions libérales sont logiquement plus équipés que les autres ménages, à 72% contre 64% pour les ouvriers, 65% pour les employés et 70% pour les cadres moyens, ces trois catégories regardent la télévision tous les jours à 55%, contre 46% pour les cadres supérieurs et profe"Ssions libérales et leur durée d'écoute est supérieure d'un tiers (130 minutes contre 100 minutes)4. Ce domaine très riche, n'est cependant qu'effleuré, parce que l'approche culturelle des programmes de la radio et de la télévision demeure encore en gestation. Toutefois, à travers les communications réunies dans ce livre, nous pouvons mesurer combien la culture audiovisuelle française révèle ses spécificités, tout en s'insérant dans l'évolution générale des sociétés démocratiques développées. Le poids du politique et de la technique est sans doute plus fort en France que dans la plupart des autres pays européens, sans parler des Etats-Unis et du Japon. Cet état de fait entraîne l'élaboration de contenus audiovisuels à forte teneur culturelle (au sens de la culture traditionnelle des élites), au détriment de contenus plus proches de la culture de masse. Il entraîne également un certain retard français dans l'adaptation des programmes aux goûts du public. L'histoire des jeux radiophoniques ou celle des émissions musicales destinées aux jeunes le montrent aussi bien que l'histoire de l'information, plus étroitement contrôlée par le pouvoir politique. Et pourtant, l'audiovisuel français suit les mêmes évolutions programmatiques que dans les autres pays: graduellement, le retard est comblé, même si l'on perçoit encore

4

Isabelle Gaillard, La télévision comme objet de consommation en France des
Paris 1 Panthéon-

années 1950 au milieu des années 1980, thèse université Sorbonne, 2006, pp. 237, 285 et 286.

10 Introduction

de nos jours le poids du politique dans le système audiovisuel français. La projection de nombreux extraits d'émissions issus des collections de l'Ina - tous disponible au centre de consultation de l'Inathèque sur le site de la BnF - a bien évidemment apporté une dimension supplémentaire à ce premier colloque. C'est pourquoi nous organisons un second colloque, qui portera sur les années 1982-2010. Nous espérons que cette période sera plus facile à appréhender, grâce aux nombreux travaux en cours menés par des chercheurs ou des étudiants et aux ressources de l'INA. Rendez-vous est pris pour le colloque «la culture audiovisuelle des années 1980-2000 ».

Spécifique? La télévision française dans l'ensemble européen et mondial Jérôme Bourdont

Toute démarche comparative du type de celle que j'engage ici comporte un double mouvement. Il s'agit d'abord de réduire un sentiment de spécificité apparente, typique des autoévaluations nationales (puisque toute nation se construit sur l'affirmation de sa différence, alors que l'affirmation même de cette différence est un symptôme de la tendance à "formater" les nations de façon semblable, d'un bout à l'autre du globe). Par cercles concentriques, en allant du plus large, la télévision mondiale, puis moins large, l'Occident, puis l'Europe, puis l'Europe méditerranéenne, je vais donc m'employer à démontrer que la télévision française en général, et celle des années soixante et soixante-dix en particulier, est donc beaucoup moins spécifique que ce qui s'est écrit, et dès l'époque. Ainsi, la double affirmation fameuse de Georges Pompidou, président de la République, selon laquelle l'ORTF (1970), voire la télévision (1972), "est la Voix de la France". Spécifique d'un souci de contrôle dans un monde occidental plus démocratique? Au contraire, on le verra, banale à beaucoup d'égards. Mais il s'agit aussi de retrouver la spécificité, à l'issue de la réduction - de mieux la cerner, parfois de façon inattendue. Ainsi, ce qui caractérise la télévision française, c'est peut-être moins le souci de contrôle politique qu'une puissante culture de la variété et du divertissement (qui fait penser à l'Italie, plus qu'à la Grande-Bretagne) - ce qui surprendra peut-être de la part d'un pays qui a mis en avant, plus volontiers, sa culture

1

Directeur du département de communication, université de Tel-Aviv.

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littéraire et cinématographique2. Quels que soient, (quels que furent), les sentiments des critiques et des créateurs de l'époque étudiée, la fiction française ne fut pas, par rapport à des pays comparables, un genre majeur, ni par la quantité, ni par le . rayonnement au-delà des frontières.

Au plan mondial Au plan mondial, en partant du cercle le plus large, la télévision française des années soixante et soixante-dix est une télévision publique-nationale, comme l'immense majorité des systèmes télévisuels de la planète - et ceci à l'opposé des télévisions commerciales3. A l'aube de la grande déréglementation des années quatre-vingts, la télévision commerciale domine les Etats-Unis, et les grands networks américains exportent le modèle commercial dans leur "arrière-cour" latino-américaine, dans les failles des empires coloniaux européens (par exemple en Iran)4. J'insiste sur la dimension commerciale sans parler ici de concurrence - car, à l'échelle globale (voire, à certains égards, dans l'espace nord-américain), la télévision américaine n'est pas fondamentalement concurrentielle (ou sous certains aspects seulement), et d'abord commerciale. De même, j'insiste sur l'aspect public-national (et traiterai seulement dans un deuxième temps de la notion de service public), car, à considérer la situation globale, la télévision française est d'abord public-nationale (et, ajoutons-le, monopolistique), la notion de service public apparaît fragile et seconde, par rapport à ces premières caractéristiques.

Urfalino, Philippe, L'invention de la politique culturelle, Paris, La Documentation française, 1996. 3 Sur cette typologie binaire, voir Bourdon, Jérôme, "Is Television a Global Medium? A Historical View", In T. Oren and P. Petro (dir.), Global Currents. Media and Technology Now. Piscataway, New Jersey, Rutgers University Press, 2004. 4 Smith, A. (dir.), Television: an international history, Londres, Sage, 1998.

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Il Y a des systèmes mixtes qui voient cohabiter une télévision publique-nationale et une télévision commerciale (Australie, Japon). Sinon, les télévisions sont publiques. Ces télévisions publiques, dans l'ensemble assez peu libres politiquement (à la notable exception de l'Europe "du Nord",. lato sensu, incluant l'Allemagne, excluant la France), se rassemblent volontiers contre l'impérialisme américain dans une coalition hétéroclite où la France est en bonne place. On retrouve cette coalition en lisant la liste des contributeurs du rapport McBride (1980) qui plaida, on s'en souvient, pour un "nouvel ordre mondial de l'information et de la communication" (en anglais NWICO - New World Information and Communication Order). Il faut insister sur la dimension nationale, qui affecte les télévisions publiques et les services publics à l'identique - c'està-dire, répétons-le, la plupart des télévisions du monde de l'époque. Dans les Etats-Nations vieux ou jeunes, officiellement, la télévision a vocation à mettre en image la nation. Ceci suppose une dimension de contrôle par les autorités publiques, et aussi un déni-refus des différences au sein de l'Etat-Nation. Ce jacobinisme télévisuel est plus ou moins marqué, il est puissant en France, où la "régionalisation" a été maintes fois proclamée, réduite pour l'essentiel à l'information, avec de modestes progrès dans les années soixante-dix, plus nets dans les années quatre-vingts mais très en deçà des ambitions affichées. Dans les années soixante et soixante-dix, les stations régionales sont d'abord des centres d'actualité, contrôlés plus encore que le journal parisien, et la télévision française fait une culture parisienne - qu'elle soit populaire ou élitaire, la télévision poursuit le grand mouvement d'homogénéisation et de centralisation culturelle entamée très tôt en France. Les langues régionales sont taboues encore. On met en valeur le roman et le théâtre national, la culture nationale (Hugo, Stendhal, Marivaux, Molière), l'histoire nationale (la Caméra Explore le Temps), de grands événements et des hommes remarquables. Quand on adapte la «littérature universelle », c'est Shakespeare, c'est-à-dire le grand patrimoine occidental. La culture télévisuelle, au moins celle qui s'affiche et que les autorités

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publiques encouragent, est une "haute" culture, deux fois: liées aux autorités de la capitale ou du "centre" imaginaire du pays, et reflétant une forme de patrimoine culturel, légitime, reconnu. Ici encore, la France est banale dans son nationalisme même. On retrouve ce mouvement dans l'ensemble des télévisions publiques européennes, dans le bloc communiste, mais aussi dans des pays très divers, de l'Asie à l'Afrique. Si le sentiment du patrimoine n'y est pas le même (il est d'invention plus récente dans les nations jeunes), l'idée d'une télévision consacrée à l'éducation et à la formation de la nation est partout présente. Shakespeare est un best-seller télévisuel mondial (après l'avoir été au cinéma). Le roman national du XIXème siècle est adapté en Italie, aux Philippines, en Russie soviétique.. . Insistons sur un autre point qui semble peut-être jurer, sinon avec la notion de télévision publique, avec celle de service public: nationale veut dire aussi, pour les nations qui en ont les moyens, impériales: les émissions françaises, le savoir faire, la technologie, sont exportées, et une partie de la culture de l'Afrique francophone, sera fait d'émissions françaises voire parisienne, de documentaires sur Montparnasse, de Vidocq, de l'Inspecteur Leclerc (deux séries policières des années soixante mises en scène par Marcel Bluwal), etc. L'Europe des années soixante-dix (la France en tête) dénonce l'impérialisme américain mais pratique ses propres impérialismes néocoloniaux, qu'elle imagine plus bienveillants. Il y a un néocolonialisme télévisuel français, britannique, hollandais, portugais, que les historiens de la télévision ont négligé.

Au plan européen, ou la vraie nature du service public J'ai parlé de télévision publique-nationale, et volontairement évité d'utiliser la notion de service public, par laquelle on commence souvent. On ne peut approcher le service public sans tenir compte de l'idéalisation rétrospective dont la notion fait l'objet, dans les années quatre-vingts. Dans les années cinquante et soixante, le service public est une notion qui va de

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soi, dans l'ensemble des pays d'Europe de l'Ouest (même si la notion, sous des formes diverses, se retrouve sur d'autres continents) . De quand dater la première conceptualisation claire du "service public de l'audiovisuel" (public service broadcasting)? Il faudrait poser la question différemment pour chaque nation car la notion ne se traduit pas aisément dans toutes les langues, ainsi en Arabe5. On peut aisément considérer la Grande-Bretagne comme le premier pays où se mène une réflexion politique et juridique sur la notion6. La Grande-Bretagne gardera, sur le plan théorique et pratique, cette avance - peut-être aussi parce que la télévision publique et très tôt confrontée (1955) à une télévision commerciale. Lorsque viendra le temps de la déréglementation, les premières "théorisations" d'ensemble, détaillée, du service public viendront de Grande-Bretagne7. Dans les années cinquante et soixante, les télévisions publiques sont anglophiles, ou plutôt "BBCphiles". La Charte de la BBC et ses trois missions, "informer, cultiver, distraire", sont abondamment cités, mais tous les pays n'adoptent pas formellement la tripartition célèbre. Pour la France, on peut citer l'article 1er de la loi de 1964 qui fonde l'ORTF: "Il (l'ORTF) assure le service public national de la radiodiffusion et de la télévision (. ..) en vue de satisfaire les besoins d'information, de culture, d'éducation et de distraction du public" - on notera que dans la version française, l'éducation se fait aussi culture - et l'on retrouve la dimension nationale. Mais les lois et les chartes que le fétichisme des textes juridiques, et le rôle pionnier des juristes, font surévaluer ne racontent qu'une petite partie de l'histoire: c'est dans les documents professionnels et syndicaux qu'il faut chercher un
5 Dabbous-Sensenig, D., "Lost in Translation" dans Ie monde arabe. In J. Bourdon (Ed.), "Une télévision sans service public?" Médiamorphoses, INA n° special, 2004. 6 Voir les racines du débat avant la Deuxième Guerre Mondiale dans: Scannell, P. and D. Cardiff, A Social History of British Broadcasting. Volume One 1922-1939. Serving the Nation, Oxford, Blackwell, 1991. 7 Broadcasting Research Unit, The Public Service Idea in British Broadcasting, Unpublished Report, London, 1986.

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autre aspect essentiel, plus riche, de l'histoire de la notion de service public, en incluant déclarations et textes de dirigeants attachés au service public comme John Reith ou Hugh Greene au Royaume-Uni, Jean d'Arcy en France, Ettore Bamabei pour l'Italie..; .Ces professionnels se mobiliseront dans les années soixante-dix, lorsque la réforme des services et entreprises publics (et pas seulement de la radiotélévision) est à l'ordre du jour, dans l'ensemble de l'Europe. Si les professionnels artistiques qui défendent le service public se situent généralement à gauche, ce n'est pas le cas des ingénieurs qui jouent encore un grand rôle dans l'époque considéré (ils sont plus modérés). A leur côté, quelques rares universitaires. Les premiers à théoriser le service public sont des juristes. En France, on peut citer les travaux pionniers de Jacques Chevallier. Ce pourquoi on peut dire que le service public de l'audiovisuel (et de la télévision) est moins une doctrine politique (ou juridique) qu'un malentendu efficace entre des intentions au fond assez différentes. De la part des politiques, le souci de contrôler ou en tout cas de ne pas laisser trop libre un moyen d'information puissant, combiné pour l'essentiel à une assez grande indifférence pour le reste des contenus (telle note du général de Gaulle sur une dramatique télévisée ne compense pas ce fait, très général). De la part des professionnels artistiques (réalisateurs, producteurs de fiction et de documentaires, avec un équilibre variable selon les pays), une véritable ambition éducative et culturelle, ainsi que le souci de promouvoir une forme d'expression nouvelle, un art nouveau, proche du cinéma mais aussi en concurrence directe avec lui. De la part des ingénieurs, l'attachement aux grands réseaux techniques (à nouveau, il faut pondérer selon les contextes nationaux, l'ingénieur est une figure de relief inégale, forte en France, en URSS... mais ailleurs?). Ajoutez à tout cela le souci de défendre ou d'illustrer la nation, sans doute le trait le plus profondément commun à tous les participants au malentendu, et vous obtiendrez une notion hybride, le service public de l'audiovisuel, qui fut puissante en Europe du Nord présente, mais plus faible, en Europe du Sud: car il faut maintenant situer la France au sein de l'Europe.

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En Europe méditerranéenne: un service public deux fois faibles (politisation et manque de financement) Au sein de l'Europe, la télévision française apparaît comme un service public faible, et doublement faible, en raison de la politisation et de la faiblesse des ressources. A nouveau, ces faiblesses, dénoncées dès les années soixante comme très françaises, concernent un grand nombre de services publics européens. On dira, pour faire bref, qu'elle concerne l'Europe méditerranéenne, mais en se gardant de tous les stéréotypes (et de toutes les théories sur la spécificité géographique, rarement libre de stéréotypes) qui viennent immédiatement à l'esprit. Ignorons donc la religion (catholique, dogmatique, qui aurait freiné la culture du consensus selon des théories politiques anciennes), voire le climat. Observons simplement des traits communs qui permettent d'opposer une télévision "du Sud" plus fragile, en réformes permanentes (ceci en quasi-symbiose avec le système politique) et dotée de peu de ressources, à une télévision "du Nord" plus riche et plus stable (que l'on trouve au Royaume-Uni, en Allemagne, en Scandinavie). Premier critère, la politisation, entendue comme le degré de pénétration de l'institution télévisuelle par les gouvernants, sous toutes ses formes (de la grande réforme solennelle à la plus petite censure). La relation entre les gouvernants et les autres acteurs du processus politique (<< policy process») a été mise au centre des « policy styles» par plusieurs auteurs9. Or, la relation avec les gouvernants est capitale pour la télévision, outil dont aucun État européen ne s'est désintéressé. En ce sens, toutes les télévisions sont susceptibles d'être « politisées », et tout parti au pouvoir rêve de politisation. Toutes ont connu leurs affaires et leurs scandales politiques, ces moments où les pressions qui s'exercent sont dévoilées et font l'objet d'un débat où

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Cette section reprend des éléments d'un texte à paraître dans B. Cousin, M.

Crivello (eds.), Télévision et Méditerranée. Généalogie d'un Regard, Paris, L'Harmattan,2009. 9 Richardson, J. (Ed.), Policy Styles in Western Europe. Londres, George Allen and Unwin, 1992.

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l'indignation domine. Partout les milieux politiques ont surveillé de près la télévision. La différence entre pays (et entre époques) tient à la capacité de la télévision à résister à cet intérêt, à ces intrusions. Ce critère permet donc d'opposer les télévisions politisées (au Sud), aux télévisions .moins politisées qu'on se risquera à qualifier d'indépendantes (en se rappelant que cette indépendance est toujours relative) (le Nord). Au Sud donc, la politisation de la télévision naît de l'absence de stabilité du régime politique, de l'absence de consensus fort entre partis, notamment sur les institutions de l'information. Ceci mène à des pratiques étranges en démocratie, fort rarement théorisées car inavouables -d'appropriation par le gouvernement, au gré des changements électoraux, dans une forme de « consensus manichéen» selon le mot d'Antoine de Tarlëo: ce qui permet de rapprocher la France de l'Italie, mais aussi, malgré les différences, ces deux pays de l'Espagne dictatoriale où l'on retrouve dans les stratégies d'appropriation de l'information des arguments utilisées dans nos démocraties non consensuelles... Sur l'écran, cela se traduit par le non respect des règles d'équilibre de parole entre les tendances, sauf en période électorale où les règles de la démocratie formelle s'imposent mieux, par la place limitée donnée à des sujets qui « fâchent» : les succès de l'opposition, les conflits sociaux, les critiques des pays amis (qui peuvent mener à des incidents diplomatiques). Et, partout, l'on retrouve la tendance à retracer, à longueur de journal télévisé (ou du moins aux débuts), les hauts faits du chef de l'Etat (et/ou du gouvernement). Constamment menacée d'appropriation, cette télévision peut devenir, non sans raisons, quelque peu paranoïaque. Elle soupçonne tout gouvernement de volonté de pénétration. Et les critiques de la télévision l'analysent volontiers à travers la seule politique, y cherchant partout les ordres secrets, les cabinets noirs, les censures (avec ou sans raison): on a écrit ainsi l'histoire de la télévisions italienne, portugaise, française.
10Tarlé, Antoine de, "France, the Monopoly that Won't Divide", In A. Smith (dir.), Television and Political Life. Studies in six European Countries, Londres, MacMillan, 1979.

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Le deuxième critère, le statut culturel de la télévision dans les pays concernés, renvoie non seulement à la place de la télévision dans chaque culture nationale, mais aussi à l'appréhension même de la notion de culture. Opposons ici les pays qui mettent .en valeur la haute culture nationale comme modèle de toute culture (au premier chef la France, on l'aura reconnue sans difficulté), où c'est le modèle de l'activité artistique qui hante la télévision, et les pays "du Nord" où la télévision a pu forger un modèle différent, qui ne néglige pas la transmission de la culture, mais accepte les contraintes propres de la télévision comme média populaire: en d'autres termes, les pays où l'on peut parler d'une professionnalisation de la télévision, professionnalisation, comme l'indépendance, relative. Cette professionnalisation ne signifie pas nécessairement que la télévision sera pleinement acceptée. Le mépris des élites culturelles se retrouve sur tout le continent. Mais cependant, un forme de compromis avec la télévision put être trouvé, autour de la notion éducative, lato sensu, au Nord, alors qu'au Sud, on a plus le sentiment d'un tout ou rien: la télévision doit servir la haute culture, et, si elle n'arrive pas, on fera, le moment venu, place libre à la concurrence, puis à la privatisation. Un point crucial dans la comparaison entre Nord et Sud concerne sûrement la notion de vulgarisation (que l'Italien appelle "divulgazione", ce qui renvoie justement à la notion de révélation, de partage): là où les connotations négatives sont fortes (comme en France), on peut craindre la présence de l'élitisme culturel. En ce sens, l'histoire de la télévision, au Sud, peut nettement s'analyser comme un échec. Car pensée sur ce mode idéal, art nouveau ou outil au service de l'art et de la culture, la télévision, pour le dire bref, a échoué. Elle s'est révélée très rapidement un média populaire, au simple sens où elle a eu un succès très fort dans les milieux les plus populaires (qui s'endettent, et font de lourds efforts pour acheter un téléviseur). Le simple mécanisme "bourdivin" de la distinction, qui apparaît ici comme propre à certaines sociétés où la culture est pensée sur un mode hiérarchique avec dépendance mutuelle entre les niveaux de culture, l'a fait «tomber» bas dans la hiérarchie culturelle et l'a condamné au mépris des élites cultivées.