La culture, clé du développement

De
Publié par

Huit études sur les interactions du développement et de la culture, notamment au niveau de la conception et de la mise en oeuvre des projets; mesures pratiques pour donner une dimension culturelle aux projets de développement.

Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 89
Tags :
EAN13 : 9782296290792
Nombre de pages : 198
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA CULTURE CLÉ DU DÉVELOPPEMENT

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux et Babacar Sali

Dernières parutions:
F. Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisario. A. Adams, Sénégal. La terre et les gens du fleuve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces". J .-P. Darré, lA parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs

du Temois.
P. ValIin, Paysans rouges du Limousin. D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés

rurales? J.-C. Guesdon, Parlons vaches~.. Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim ? N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), lA pauvreté dans le monde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Agriculture familiale T.i. Une réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de ), Les syndicats agricoles en Europe. B. Sali, Modernité paysanne en Afrique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par), Pour une politique d'aménagement des territoires ruraux. I. Albert, Des femmes, une terre. Une nouvelle dynamique sociale au Bénin.
D. Bodson, Les villageois.

Sous la direction de J.-C. SANCHEZ-ARNAU et D. DESJEUX

LA CULTURE CLÉ DU DÉVELOPPEMENT

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur D. DESJEUX, Le corps des Mines ou un nouveau mode d'intervention de l'Etat. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. E. FRIEDBERG, D. DESJEUX, Le ministère de l'Industrie et son environnement. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. D. DESJEUX, La question agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours. Paris, L'Harmattan, 1979. D. DESJEUX (éd.), L'eau, quels enjeux pour les sociétés rurales? Paris, L'Harmattan, 1985. D. DESJEUX, Stratégies paysannes en Afrique noire. Le Congo, essai sur la question de l'incertitude. Paris, L'Harmattan, 1987. D. DESJEUX, avec la participation de S. TAPONIER, Le sens de l'autre. Stratégies, réseaux et cultures en situation interculturelle. Paris, UNESCO, 1991. D. DESJEUX, I. ORHANT, S. TAPONIER, L'édition en sciences humaines. La mise en scène des sciences de l'homme et de la société. Paris, L'Harmattan, 1991. D. DESJEUX, I. FAVRE, 1. SIMONGIOV ANI, Anthropologie d'une maladie ordinaire. Etude de la diarrhée de l'enfant en Algérie, Thaïlande, Chine et Egypte. Paris, L'Harmattan, 1993. Participation à des livres collectifs
G. COGNAC, C. SAVONNET-GUYOT, F. COGNAC (éd.), Les politiques de l'eau en Afrique. Paris, Economica, 1985. E. LEBRIS, F. LEIMDORFER, E. LEROY (éd.), Enjeux fonciers en Afrique noire. Paris, Karthala, 1982. E. NDIONE, Dynamique urbaine d'une société en grappe: un cas à Dakar. Dakar, ENDA, 1987 E. LEBRIS, E. LEROY, P. MATHIEU, L'appropriation de la terre en Afrique noire. Paris, Karthala, 1991. E. NDIONE, Le don et le recours, ressorts de l'économie urbaine. Dakar, ENDA, 1992

@ UNESCO, 1983 L'HARMAITAN,1994 ISBN: 2-7384-2599-2

Préface

Les espoirs qu'avaient fait naître les deux décennies des Nations Unies pour le développement se sont évanouis, dans une large mesure, au cours des dernières années. Trois facteurs principaux sont à l'origine de cette déception: a) les résultats économiques escomptés n'ont pas été obtenus; b) là où une croissance économique a effectivement eu lieu, les inégalités sociales se sont accrues; c) le développement a eu des conséquences culturelles importantes (au sens anthropologique du terme) qui n'avaient pas toujours été prévues ou souhaitées par ses promoteurs ou par ses bénéficiaires. En effet, sous une apparente neutralité (du point de vue culturel), les projets de développement favorisent des changements importants dans les modèles culturels et les systèmes de valeurs. Ces changements ont de multiples incidences sur la vie quotidienne, les convictions personnelles et les comportements. Il en résulte souvent des tensions sociales, la propagation de styles de vie étrangers et la marginalisation, voire la destruction, de certaines valeurs culturelles. L'économie de la région concernée peut également s'en trouver affectée, car les résultats obtenus dans ce domaine ne sont pas toujours positifs. Cette situation est à l'origine de la présente étude consacrée aux aspects culturels des projets de développement, et en particulier de ceux qui sont financés par des instances étrangères. Confiée au Centre international pour le développement (CID) par le Fonds international pour la promotion de la culture de l'Unesco, cette étude a été réalisée sous la direction de J. C. Sanchez Arnau, directeur exécutif du CID, avec le concours de cinq consultants (deux sociologues, un anthropologue, un spécialiste de la planification du développement et un expert du transfert de technologie dans les pays en développement) ayant l'expérience de l'implantation et de l'évaluation des projets de développement. Deux questionnaires ont été mis au point et adressés l'un aux organismes internationaux de financement (comme les banques régionales de développement et les agences d'aide des pays industrialisés), et l'autre à une centaine d'institutions de recherche du Tiers Monde.

Le premier questionnaire devait aider à connaître la place accordée à la dimension culturelle par les agences responsables du financement des projets de développement. Le deuxième visait à obtenir des informations sur les projets qui ont été perçus négativement par les populations concernées. En décembre 1979, le CID a organisé, sous les auspices du Centre de développement de l'OCDE, un séminaire au cours duquel les rapports des consultants participant au projet ont été soumis à un groupe d'experts venus d'horizons divers. Les conclusions du séminaire devaient permettre de rédiger un rapport aussi éloigné que possible du caractère philosophique que revêtent généralement les discussions sur le thème « culture et développement », et de définir une approche nettement opérationnelle. La présente publication, préparée par le CID sur la base des rapports des experts, des conclusions du séminaire et des réponses faites aux deux questionnaires, constitue l'aboutissement du projet de recherches. Les auteurs sont responsables du choix et de la présentation des faits figurant dans cet ouvrage ainsi que des opinions qui y sont exprimées, lesquelles ne sont pas nécessairement celles de l'Unesco et n'engagent pas l'Organisation.

Table des matières

Les auteurs Avant-propos Introduction

9
11 Les liens entre le développement et la culture par J. C. Sanchez Arnau L'attitude des organismes de financement à l'égard de la dimension culturelle du développement par J. C. Sanchez Arnau et Dominique Desjeux
Le concept de culture dans les projets de développement par Dominique Desjeux Les projets de développement en milieu rural africain par Bernard Gaudin La politique du développement en développement par Hossein Malek et les facteurs socioculturels

15

Chapitre premier

19 23

Chapitre II

Chapitre III

33
et la culture dans les pays

Chapitre IV

61

Chapitre V

L'impact culturel du transfert de technologie dans les pays en développement par Arnoldo K. Ventura La culture et la planification du développement par R..P. Misra
Conclusions et propositions par J. C. Sanchez Arnau

101 141 191

Chapitre VI

Chapitre VII

Les auteurs

Juan Carlos SANCHEZARNAU (Argentine). Économiste spécialisé dans les questions économiques internationales, il a fait partie du corps diplomatique argentin et dirigé la délégation de son pays lors de plusieurs réunions internationales. Il a été le porte-parole du Groupe des 77 et du Groupe latino-américain dans des conférences internationales. Il était chargé des questions financières dans l'équipe de soutien qui conseillait les pays en voie de développement participant à la Conférence sur la coopération économique internationale (dialogue Nord-Sud). Il est à présent directeur exécutif du Centre international pour le développement (CID), à Paris, et consultant auprès de la Commission économique pour l'Amérique latine (CEP AL), du Système économique latinoaméricain (SELA), de l'Unesco et du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). On lui doit plusieurs ouvrages publiés par des organisations internationales. Dominique DESJEUX (France). Docteur en sociologie de l'Université de Paris-V, ancien chercheur au CNRS, professeur-assistant de sociologie à l'Université d'agronomie de Madagascar et professeur à l'Institut pour le développement de Brazzaville (Congo), il a fait de nombreuses recherches sur les processus de prise de décision au niveau international, sur les communautés paysannes en Afrique et sur les travaux de développement rural et leur évaluation. Ancien consultant indépendant en sociologie et professeur dans plusieurs établissements d'enseignement supérieur en France. Bernard GAUDIN(France). Professeur de philosophie et spécialiste de l'évaluation de projets, il a été directeur du Centre inter-africain de Cotonou (Bénin), secrétaire du Département de l'éducation de la Conférence de toutes les Églises africaines (CET A) et responsable du projet « L'éducation pour le développement de l'homme ». Il a dirigé la revue Éducation, publiée par le Conseil mondial des Églises. En tant que consultant auprès de plusieurs organismes non gouvernementaux d'assistance, il a dirigé et évalué des projets dans une quinzaine de pays africains. Bernard Gaudin travaille actuellement avec Frères des hommes international.

10

Les auteurs

Hossein MALEK (Iran). Docteur en agronomie et sociologue, il a rempli des fonctions importantes dans l'administration de son pays, aux ministères de la santé, de l'intérieur et surtout de l'agriculture. En tant que consultant auprès de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et de l'Unesco, il a participé à de nombreux projets de développement rural dans son pays, en Inde, au Mali, à Madagascar, en Haïti, au Maroc et dans les pays du Sahel. Son ouvrage Les raisons de l'anomie de l'agriculture iranienne a été interdit sous le régime du shah et publié seulement après la révolution. Amoldo K. VENTURA(Jamaïque). Docteur en microbiologie, professeur de médecine et chercheur en virologie aux États-Unis d'Amérique et dans son pays, il est devenu un spécialiste du transfert des technologies et du développement scientifique des ressources naturelles locales. Il a été consultant auprès de l'Unesco, de la Conférence des Nations Unies pour le développement de la science et de la technologie, de l'Organisation mondiale de la santé et de l'Organisation pan-américaine de la santé. Il dirige aujourd'hui le Conseil pour la recherche scientifique de la Jamaïque. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de virologie ainsi que de publications traitant des rapports entre développement et technologie. Rameshwar P. MISRA(Inde). Docteur en géographie et en économie, il a été professeur à l'Université de Mysore et directeur de l'Institut indien d'études pour le développement. Consultant auprès du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et de l'Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD), il est à présent directeur du Centre des Nations Unies pour le développement régional de l'Asie, au Japon. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles se rapportant à la planification du développement régional.

Avant-propos

En publiant cet ouvrage sur la dimension culturelle du développement, le Fonds international pour la promotion de la culture de l'Unesco se propose de répondre à une préoccupation majeure de notre temps. En effet, si la dimension culturelle du développement est désormais reconnue comme une nécessité, après la faillite de la notion de croissance fondée sur l'économique seul, cette reconnaissance n'est guère entrée dans les faits. Rares sont les pays où la culture est intégrée dans le système global de planification et peu nombreux sont les planificateurs sensibilisés à une telle nécessité et conscients des fondements culturels de leurs choix économiques. Il appartient tout naturellement à un organisme qui aide à obtenir pour les projets de développement culturel une aide financière semblable à celle dont bénéficie le développement économique et social de contribuer aussi à la reconnaissance du rôle de la culture comme dimension de la condition humaine, coextensive à l'histoire de l'homme, et par conséquent à la fois comme moyen et fin du développement. Les auteurs des différents chapitres de cet ouvrage sont entièrement responsables des opinions qu'ils expriment. La synthèse qu'en a réalisée le Centre international pour le développement met en évidence une convergence assez remarquable de ces opinions. Il en ressort que la place de l'économie dans le développement est importante, mais non centrale. L'essor économique est nécessaire, indispensable, mais pas suffisant. Le bien-être matériel ne résume pas tout, pas plus que le calcul du revenu moyen par habitant ne permet d'évaluer, à lui seul, le développement. L'amélioration de la condition humaine ne se traduit pas seulement par l'augmentation des ressources; elle exige une progression constante de la qualité de la vie. Pour l'homme, « il ne s'agit pas seulement d'avoir plus, mais d'être plus ». Plus qu'au confort, plus qu'à la jouissance, l'homme aspire à de nouvelles valeurs. Cette recherche de valeurs est une démarche culturelle par laquelle il manifeste son essentielle dignité et son égalité avec tous les êtres, en communiquant, en créant, en se créant, en donnant à la vie un sens et une densité qui

12

Avant-propos

fassent d'elle autre chose qu'un parcours vers la mort. Ainsi, tout développement où la culture n'a pas une place centrale écarte l'homme et court à la faillite. Ce sens de l'humain, cette part de la vie humaine, accessible à tous et faite pour l'épanouissement de chacun, repose sur un ensemble de valeurs qu'il convient précisément de préserver et de développer en même temps que se prennent les mesures d'ordre économique. Il faut donc prendre en considération, dans les activités d'aide au développement, les valeurs culturelles et les facteurs humains propres aux pays concernés; établir le développement sur des bases plus solides que le simple équilibre des biens et le transfert de modèles extérieurs; mieux assurer les finalités sociales et humanistes du développement. A cet égard, il est urgent d'atténuer les pouvoirs de la technologie et de tenir compte des éléments non instrumentaux dans les processus historiques. La science et les techniques devront être mises au service de l'homme et de son épanouissement, quels que soient son degré de développement et sa singularité culturelle. Loin de se sentir menacé par l'infrastructure scientifique, le dynamisme culturel sera assez fort pour imposer à celle-ci ses fins et son rythme de croissance. Il n'entravera pas le développement scientifique; au contraire, il le sollicitera, il en infléchira l'élan et les résultats vers la qualité de vie de la communauté et la dignité de l'existence individuelle. Pour arriver à ce résultat, il convient d'acculturer la science, c'est-à-dire de repenser l'enseignement de la science afin de la débarrasser de ses mythes, de ses sortilèges, de son caractère élitaire et magique, et d'élaborer une nouvelle éthique scientifique. Lonitemps le développement scientifique et technique s'est accompli en apparence hors de la culture. Or, si la société de demain doit être une société humaniste, c'est-à-dire qui reconnaît qu'elle est au service de l'homme et de ses exigences aussi bien physiques que morales, ce ne pourra être qu'à travers une assimilation des sciences et des techniques. Il convient aussi de repenser les méthodes et les processus qui servent, dans les États, à traduire les objectifs du développement en termes concrets compte tenu de la diversité de la condition humaine. A cette fin, une participation plus démocratique à la planification est nécessaire, et pour les responsables un sens plus direct de l'humain. On s'apercevra alors que les choix essentiels de toute politique vraiment démocratique de développement national et de coopération internationale, ainsi que les normes d'organisation et de comportements internationaux, sont d'ordre culturel, parce que ce ne sont pas des considérations techniques qui, en dernière analyse, les déterminent, mais des jugements de valeur; que les politiques d'action culturelle vont jouer un rôle déterminant dans la maîtrise du futur, car l'action culturelle est celle qui permet de préparer chacun à être responsable de sa propre évolution et de l'évolution collective. Enfin, il faudra bien reconnaître qu'il ne s'agit pas là seulement de l'insertion mais bien de la suprématie du culturel dans le développement. Un effort concerté de toutes les institutions du système des Nations Unies

Avant-propos

13

semble donc de plus en plus indispensable, parce que la culture implique l'homme dans sa totalité et que le développement est indivisible. Le Fonds international pour la promotion de la culture de l'Unesco considère que ces réflexions, sans être neuves, méritent d'être sans cesse répétées pour mieux pénétrer les esprits; surtout à l'heure où le débat continue sur les modalités de l'instauration d'un nouvel ordre économique et social. Cette instauration ne saurait être, en effet, une entreprise partielle ni dans le temps, ni dans l'espace. Il s'agit d'un ordre permanent s'appliquant à la communauté internationale tout entière, destiné à permettre « à tous les peuples d'accéder à une existence compatible avec la dignité de la personne humaine ». Les principes sur lesquels le nouvel ordre doit se fonder et qui sont l'égalité, la justice, l'autodétermination et la souveraineté, l'intégrité territoriale, la non-ingérence, la coopération, la participation, l'absence de toute discrimination, de toute exploitation, du racisme, du colonialisme et de la coercition économique ont tous une signification éthique. Dans ces conditions, ce nouvel ordre ne pourra être réalisé mécaniquement, par la simple élimination des entraves matérielles et la mise en œuvre systématique des techniques modernes. Si les problèmes posés par les matières premières, l'alimentation, les échanges commerciaux et monétaires, les règlements financiers, l'industrialisation, le transfert des techniques, les sociétés transnationales et les ressources naturelles sont réels, complexes, urgents et parfois même décisifs, il est à craindre que leur solution ne suffise pas pour assurer l'avènement du nouvel ordre désiré par la communauté internationale. Ou alors ce serait une illusion passagère et dangereuse. En effet, le déséquilibre auquel le monde se trouve aujourd'hui confronté semble être davantage le résultat d'une crise de valeurs que d'une crise économique. Dans sa course éperdue vers le progrès, le monde a failli laisser en chemin celui à qui ce progrès était destiné: l'homme. Si cette étude peut aider les États à s'en souvenir dans leur poursuite du développement, elle n'aura pas été vaine.

Introduction

Les liens entre le développement et la culture
J. C. Sanchez Amau

Au cours des dernières décennies, l'idéologie dominante du développement reposait sur les bases suivantes: 1. Une conception linéaire et mécanique de l'histoire qui présupposait que toutes les sociétés doivent passer par les mêmes étapes de développement pour parvenir au stade où l'appareil économique est en mesure d'assurer le même niveau de revenus que celui des populations des pays considérés comme « développés ». Ce schéma trouve son expression la plus parfaite dans la théorie de Rostow et son démenti le plus flagrant dans l'histoire économique des pays producteurs de pétrole. 2. Un raisonnement technocentrique selon lequel le principal objectif de toute société serait d'acquérir les valeurs qui caractérisent les sociétés dites « développées» : esprit d'initiative, de profit, de compétition, sécurité matérielle et surtout acharnement pour parvenir à posséder certains biens et services typiques des sociétés hautement industrialisées. 3. Un point de vue essentiellement économique, à savoir l'idée qu'une utilisation appropriée des instruments de la politique économique est suffisante pour permettre à un pays d'atteindre les objectifs énoncés ci-dessus. Tout cela relève d'une ignorance générale de la « culture» entendue comme représentant l'ensemble des valeurs, des aspirations, des croyances, des modes de comportement et des relations interpersonnelles qui prédominent dans un groupe social donné. La foi initiale que l'idéologie du développement a eue dans les solutions strictement économiques était si grande qu'au début des années 60 ce fut une révélation de constater que, malgré le haut niveau de croissance économique atteint par certains pays, ce développement était à l'origine de problèmes sociaux inconnus jusqu'alors. Plus récemment, à la suite du renversement du régime Pahlavi par le peuple iranien, et malgré le développement (ou à cause de lui) que ce régime avait engendré, de nombreux experts ont commencé à se demander s'il ne fallait pas tenir compte d'autre chose que des seuls problèmes économiques et sociaux. De toute façon, la notion de « dimension culturelle du développement»

16

J. C. Sanchez Arnou

est loin d'être présente dans la pensée économique et sociale qui anime les centres de décision. Cela est dû au fait que de nombreux pays du Tiers Monde ont adopté le « développement» comme idéologie officielle et mobilisé tout le potentiel national pour atteindre cet objectif. Dans la plupart des cas, la course au développement s'est traduite par l'entreprise de grands travaux publics, par l'industrialisation et, d'une manière générale, par la « modernisation» de la société. Celle-ci sous-entend que l'on adopte une législation et une politique tendant à faciliter la mise en place de nouveaux types de rapports économiques et sociaux, dans l'intention d'encourager la croissance de l'investissement et de la production. En général, ce processus repose à la fois sur l'importation massive de technologies (produits, biens d'équipement et savoir-faire) et sur son financement par le secteur agricole et par des fonds provenant de l'étranger. Il a eu en premier lieu pour résultat de modifier la structure de la production, cela étant dû en particulier à l'industrialisation et à l'expansion du secteur tertiaire. En second lieu, il a permis de développer l'exploitation des ressources naturelles en vue de leur exportation et notamment de convertir une agriculture de subsistance en un secteur orienté vers le marché et le plus souvent vers l'étranger. Cette action sur la structure économique a eu, à son tour, d'importantes conséquences pour la structure sociale et culturelle. Ainsi, la disparition de l'agriculture de subsistance a entraîné l'apparition de l'économie monétaire dans les zones rurales, ce qui a engendré chez les paysans de nouveaux types de rapport avec la terre, les poussant même au salariat. Ce phénomène a provoqué à son tour la modification de liens ancestraux établis dans la paysannerie, et même l'éclatement des communautés rurales. L'implantation des industries dans les zones essentiellement urbaines et l'urbanisation qui l'a accompagnée ont donné naissance à de nouvelles classes urbaines dont les modèles culturels sont différents de ceux des régions rurales d'où sont issus, pour la plupart, leurs membres ou leurs ancêtres. La centralisation administrative, l'intégration des marchés internes et leur liaison avec les marchés internationaux ont profondément influé sur l'organisation locale des communautés et des régions, tandis que l'introduction de nouveaux produits ou du message dont ils étaient porteurs a modifié les modèles de consommation, les comportements, les croyances, les valeurs et les aspirations. Le développement a donc pris essentiellement la forme d'un transfert de la culture des pays industrialisés aux pays du Tiers Monde, du centre vers la périphérie; il a pratiquement joué le même rôle que la colonisation naguère. Ainsi, les sociétés dépourvues de moyens économiques suffisants ont adopté un style de vie accessible seulement à une minorité de la population, ce qui a compromis leur avenir économique et leur a fait perdre leur identité culturelle. Dans les années 50, on appelait ce phénomène « l'effet de démonstration», concept qui tendait à rendre les sociétés dépendantes responsables des conséquences de ce type d'assimilation culturelle. Plus tard, à mesure que le processus de décolonisation faisait des progrès et que beaucoup des idées qui soustendaient la colonisation devenaient caduques, une réaction de plus en plus forte s'est produite. Elle s'est traduite bien souvent par la redécouverte de la

Les liens entre le développement et la culture

17

culture autochtone et des valeurs traditionnelles, et par le rejet croissant des éléments culturels venus de l'étranger, si ce n'est de la culture occidentale en bloc. Bien sûr, cette réaction a pris des formes variables, en fonction des facteurs politiques et de la plus ou moins grande perméabilité des cultures locales. Mais, dans l'ensemble, même si les services publics et l'administration ont été nationalisés et si la langue nationale et les signes extérieurs de l'identité nationale ont été sauvegardés, une grande partie des sociétés du Tiers Monde - surtout les élites dirigeantes et les groupes ayant un niveau de vie élevé a adopté en bloc les normes culturelles des pays industrialisés et s'est résolument engagée dans le « développement ». Cette quête du développement a accentué les changements économiques et sociaux décrits plus haut. Ces changements, on peut les considérer comme positifs ou négatifs, selon la position sociale des personnes concernées, mais, de toute façon, il est impossible de les juger en fonction de modèles étrangers aux individus qu'ils affectent. Bien plus, si l'on veut porter un jugement sur de tels changements, il faut tenir compte de deux facteurs qui sont rarement pris en considération par les analystes du développement. Le premier est le coût social - en tennes de

violence et d'angoisse individuelle et collective

-

que tendent à avoir nombre

de ces changements jugés « positifs ». Le second, c'est le fait que le « développement », comme on peut le constater dans la plupart des pays du Tiers Monde, a court-circuité le processus d'évolution propre aux sociétés dans lesquelles il s'est produit. Il ne s'agit pas pour autant de prendre la défense de la tradition contre la modernité, ni même de remettre en cause la portée des apports de la science et de la technique et de certaines valeurs des pays industrialisés aux pays du Tiers Monde (comment nier l'importance historique de « l'état de droit », de la consolidation des « droits de l'individu» ou des régimes démocratiques et représentatifs ?1). Il ne s'agit pas davantage d'occulter l'ampleur des progrès économiques issus du développement. Encore que la prudence s'impose lorsqu'on analyse les résultats obtenus dans de nombreux pays « en développement », c'est-à-dire lorsqu'on fait le bilan de ce qui a été positif et de ce qui a été négatif en matière de croissance et de progrès économiques. Par conséquent, cette étude analyse les transformations internes survenues dans les sociétés du Tiers Monde d'un point de vue moins ethnocentrique que le point de vue actuellement dominant, sans toutefois faire preuve d'une grande originalité, en ce sens que la critique du développement de type traditionnel ne date pas d'aujourd'hui et commence à être largement répandue.
1. Cela ne remet pas en cause le fait que, dans beaucoup de sociétés du Tiers Monde considérées comme traditionnelles ou même primitives, il existe des formes assez évoluées d' « état de droit» ou des formes de gouvernement tout à fait démocratiques et représentatives, même si elles sont très différentes des formes de la démocratie parlementaire; ni le fait que l'absence de la notion généralement acceptée de liberté individuelle est compensée par la sécurité issue de la solidarité et de l'esprit communautaire dans des sociétés où les aspirations sont essentiellement collectives.

18

J. C. Sanchez Arnou

Il vaut la peine cependant d'examiner avec soin les mécanismes de transfert du développement afin d'étudier de plus près ses effets culturels. Pour cela, rien de mieux que l'analyse du rôle et du fonctionnement des projets et des programmes de développement qui sont la tête de pont, sans toutefois être le seul instrument, de ce processus de transfert, surtout lorsqu'il s'agit.de projets financés et souvent conçus dans les pays industrialisés ou par des organisations internationales qui ont, dans l'ensemble, adopté l'idéologie courante du développement. Dans cette optique, il s'est avéré nécessaire de procéder d'abord à une discussion du concept de « culture », dont les acceptions sont variées et le caractère ambigu, puis d'étudier les attitudes et les politiques d'un grand nombre d'organismes qui financent des projets de développement dans le Tiers Monde, ou s'en occupent sans but lucratif. Le but de cette analyse n'est pas d'identifier les responsables des effets négatifs de la mise en œuvre de projets de développement, mais de déterminer jusqu'à quel point la dimension culturelle est prise en considération par les organismes qui jouent un rôle prépondérant dans le processus de transfert et dans la promotion du « développement ». En outre, il serait injuste, dans la plupart des cas, de chercher les responsables des incidences négatives des politiques de développement, alors que l'idéologie même sur laquelle reposent ces politiques est largement répandue dans le monde, qu'elle a été adoptée officiellement par des gouvernements de tendances politiques très diverses et qu'elle a donné lieu à la création d'organismes de financement dont le but est, précisément, de promouvoir le « développement ». Troisièmement, il a paru nécessaire d'examiner dans les chapitres qui suivent les problèmes de la dimension culturelle des programmes et projets de développement sous divers angles relevant de la sociologie, de l'anthropologie, de la planification économique et de la technologie. Enfin, nous avons présenté quelques conclusions, posé quelques questions et tenté de faire des suggestions et des recommandations pour que l'on accorde dorénavant à la dimension culturelle toute la considération qui lui est due.

Chapitre premier

L'attitude des organismes de financement à l'égard de la dimension culturelle du développement
J. C. Sanchez Arnau et Dominique Desjeux

La recherche menée par le CID a comporté l'envoi d'un questionnaire détaillé à quarante-huit organisations finançant des projets dans les pays en développement, à savoir toutes les banques internationales et régionales de développement, les agences de coopération des pays industrialisés et un certain nombre de fonds de développement créés par les pays exportateurs de pétrole. Ce questionnaire portait sur l'organisation interne des projets et sur les méthodes d'évaluation, afin de savoir comment était prise en compte la dimension culturelle. II demandait également des informations sur des cas concrets où des problèmes culturels s'étaient posés en ce qui concerne l'évaluation et la mise en place des projets. Sur les quarante-huit institutions interrogées, trente et une ont répondu au questionnaire: treize ont répondu à toutes les questions, treize ont fourni des informations détaillées et les autres se sont limitées à des réponses de caractère général. Les réponses ont été analysées et, dans certains cas, comparées aux rapports annuels et autres documents émanant de ces mêmes institutions. L'analyse des réponses permet de dégager un certain nombre de conclusions générales, mais la portée de celles-ci est limitée par la variété des réponses et par la difficulté d'établir des comparaisons. Les institutions ayant répondu aux questions portant sur la dimension culturelle du développement peuvent être réparties en trois groupes: Un petit nombre d'institutions officielles de coopération installées dans les pays européens (par exemple, les ministères de la coopération et les ministères des affaires étrangères), et surtout en Suède, en République fédérale d'Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, sont réellement concernées par cette question. Ces institutions ont déjà élaboré ou sont en train d'élaborer une politique ou un ensemble de directives permettant de prendre en considération d'une façon appropriée la dimension culturelle des projets qu'elles financent. Elles ont aussi recruté, quoique d'une manière limitée, des équipes capables de s'occuper de ces problèmes.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.