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La démocratie en débats

De
295 pages
Cet ouvrage porte sur une séquence de l'histoire politique du Sénégal post-colonial à travers la mise en scène, par la presse quotidienne dakaroise, de l'émergence de la démocratie sénégalaise lors de l'alternance du 19 mars 2000. L'auteur insiste sur la trajectoire politique du Sénégal ainsi que sur l'explosion médiatique et les mutations observées au niveau de la communication politique. Il met à nu la différence de traitement entre Le Soleil, journal de service public, et la presse privée.
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Ibrahima SARR

LA DÉMOCRATIE EN DÉBATS
L'élection présidentielle de l'an 2000 dans la presse quotidienne sénégalaise

Préface de Frédéric Lambert

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Cyril LE TALLEC, Sectes pseudo-chrétiennes, 2007. Julien GUELFI, Non à l'euthanasie, 2007. Sébastien ROFFAT, Disney et la France. Les vingt ans d'Euro Disneyland, 2007. Francis JAUREGUYBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en pays basque, 2007. Sébastien BRUNET: Société du risque: quelles réponses politiques, 2007. Jacques MERAUD, Réinventer la croissance, 2007. Nils ANDERSSON, Daniel IAGNOLITZER, Vincent RIV ASSEAU (dir.), Justice internationale et impunité, le cas des États-Unis, 2007. Dan FERRAND-BECHMANN (dir.), L'engagement bénévole des étudiants, 2007. Philippe HERBAUX, Intelligence territoriale: repères théoriques,2007. Henri GUNSBERG, Une démocratie en trompe-l'œil, 2007. Olivier PINOT de VILLECHENON, Pourquoi changer la ~me République ?, 2007. Delphine FRANÇOIS-PHILIP BOISSEROLLES DE ST JULIEN, Cadre juridique et conséquences humaines d'un plan social, 2007. Clément DESBOS, La gauche plurielle à l'épreuve de la mondialisation, 2007. Eric SOMMIER, Essai sur la mode dans les sociétés modernes, 2007.

DEDICACE
À Mamadou KOUME, un exemple d'humilité,

de probité morale et de rigueur intellectuelle.

À Djibril DIEDHIOU dit «Djib », qui a guidé mes premiers pas de journaliste.

Et à la mémoire d'Alain AGBOTON, qui nous a quittés trop tôt.

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est issu d'une thèse de doctorat nouveau régime intitulée: La démocratie en débats. L'élection présidentielle de l'an 2000 dans la presse quotidienne sénégalaise. Sémiologie d'une communication du politique. Perspectives pour une éducation aux médias. Soutenue le 30 mars 2004 à l'Université Paris II Panthéon-Assas, cette thèse a été pour moi une formidable aventure humaine et intellectuelle. Elle a été dirigée par M le professeur Frédéric LAMBERT C'est tout naturellement que je tiens à lui témoigner toute ma reconnaissance pour avoir accepté de placer ce travail sous son autorité scientifique. J'ai pu bénéficier auprès de lui d'une écoute attentive et d'un encadrement rigoureux. Il m'a également aidé, à distance, à réécrire les parties qui constituent cet ouvrage. Je tiens aussi à saluer les indéniables qualités humaines de M Frédéric LAMBERT, qui m'a toujours ouvert les portes de son bureau et de son domicile parisien. Mes remerciements vont aussi à M le professeur Jacques GERSTLE du département de Science politique de l'Université Paris 1Sorbonne, qui a eu à m'encadrer. Ce travail lui doit beaucoup. M le professeur Jacques GONNET a été attentif à mon travail. Je salue sa disponibilité et ses précieux conseils. Mes remerciements vont également à M le professeur Oumar DIAGNE. Grâce à son appui, j'ai pu obtenir une bourse de doctorat de 3e cycle. Cet ouvrage doit beaucoup aux pertinentes critiques de M le professeur Francis BALLE et de Mme le professeur émérite Geneviève JACQUINOT, qui ont participé à mon jury de thèse. Je suis seul responsable des imperfections de ce travail. Je tiens également à remercier ceux qui ont participé au financement de cette recherche: le CLEMI - à travers sa directrice déléguée, Mme Evelyne BEVORT - et la Fondation Tiers-monde LA URIS - à
travers sa présidente, Mme le professeur Madelon SAADA-ROBERT. Mes remerciements vont à l'endroit d'Isabelle VERDIER, qui m'a ouvert les portes de La Lettre du Continent, et pour l'amitié qu'elle ne cesse de me témoigner,. à Malick Rokhy BA, qui m'a aidé à rassembler la documentation,. à Mme Chantal DURAY-SOUDRON pour son attention et ses remarques critiques,. enfin à El Hadj Mansour KEBE et à Alain Just COLY, qui m'ont aidé dans la réalisation de la maquette de cet ouvrage.

Préface

Le marabout sémiologue
e livre raconte une histoire simple, celle d'une élection présidentielle au Sénégal en l'an 2000. Une belle histoire, car l'alternance a été réussie, et elle fait honneur à ceux, hommes politiques et électeurs, qui ont su l'écrire dans un calme relatif et dans le respect des règles. Pour raconter cette histoire, Ibrahima Sarr choisit trois récits différents. Celui de la communication politique et ses stratégies parfois contestables. Celui de la représentation de ces élections dans les médias francophones sénégalais, avec leurs textes et leurs images, qui témoignent de la variété des discours d'information. Celui enfin plus large d'une science politique qui interroge la notion de démocratie quand on la considère non pas comme un simple processus électoral, mais comme une culture partagée par une société. Dans le contexte des politiques africaines et des traditions sénégalaises, cette étude se révèle passionnante: les contradictions, les déchirements, les tensions, les conflits surgissent à chaque coin de rue et trouvent pourtant, profondément ancrées dans la richesse de I'histoire du Sénégal, mille stratégies pour négocier cette révolution exemplaire qui donne au peuple le pouvoir de désigner par qui et sur quel programme il désire être gouverné. Au début des recherches d'Ibrahima Sarr, nos premiers dialogues ont été échangés sous le sceau de mon inquiétude. Je craignais, pour en avoir déjà lues, une thèse loin des réalités sénégalaises, nourrie au lait de théories blanches et européennes, d'une thèse d'exportation inutilisable sur le terrain de la recherche et de l'enseignement au Sénégal. Mon inquiétude

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n'avait pas lieu d'être: la sensibilité du travail d'lbrahima Sarr vient probablement du respect de son terrain d'étude et de la volonté de ne pas appliquer aveuglément des savoirs sans échos avec les objets qu'il analyse. Cela ne signifie pas l'ignorance des théories et des savoirs, mais un choix dans la littérature scientifique prolongé par une mise à l'épreuve des problématiques et des théories face à une réalité singulière. Par exemple, les travaux de Jacques Gerstlé sur la communication politique ne sont pas simplement cités, ils sont confrontés et interrogés à la lumière des réalités de l'élection présidentielle au Sénégal en l'an 2000. C'est la prise en compte par lbrahima Sarr de l'histoire, des religions, des cultures, des langages qui cohabitent au Sénégal qui fait l'originalité de son travail. On appelle terrain en sciences sociales et en sciences du langage des objets considérés comme des révélateurs d'une sociologie, d'une anthropologie, d'une sémiologie de la société dans laquelle ces objets sont conçus, diffusés, partagés. En voici trois magistralement analysés par lbrahima Sarro Jamais je n'ai vu décrit avec autant de précision comment l'agenda politique d'un candidat peut nourrir l'information d'un quotidien! Le récit de la concomitance, lors de la campagne électorale, entre la communication du candidat Abdou Diouf d'une part et les informations publiées par le quotidien Le Soleil d'autre part, est une leçon de politique. Les pouvoirs, on le sait, n'ont rien à gagner en imposant aux médias de se soumettre à ces jeux d'influences ou de violences. En regardant à la loupe ces vases communiquants, où la stratégie d'un candidat est à peine voilée et profite de son pouvoir politique pour infiltrer le pouvoir médiatique, lbrahima Sarr observe avec pertinence la démocratie en débat. Mais ce débat, il le rend limpide, en avançant définition par définition, et je ne résiste pas à citer après lui Michael Walzer: « Dans la plus grande partie du monde, aujourd'hui, la démocratie est le seul régime politique légitime. Il faut au moins préserver les apparences. Mais la culture démocratique, elle, est beaucoup plus rare. Elle est absente de certaines parties du monde, et elle a parfois du mal à se maintenir même dans les pays où les pratiques démocratiques sont les mieux enracinées: acceptation du pluralisme, droits de l'opposition, système organisépour remplacer les dirigeants, libertés d'association et de presse »...

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Panni les objets analysés par Ibrahima Sarr, les « unes» de la presse sénégalaise indépendante montrent comment une culture de la démocratie s'invente au quotidien, grâce à la créativité des journalistes, mais aussi des maquettistes qui dessinent de véritables espaces de débats et de confrontations. Les premières pages analysées par Ibrahima Sarr, celles du Matin, de L'Info 7, de Sud Quotidien ou de Walfadjri lors de la campagne électorale et après les résultats de l'élection témoignent de la vivacité du débat démocratique au Sénégal. Moustapha Niasse, Djibo Kâ, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, ou Iba Der Thiam, panni les candidats, subissent les épreuves de l'infonnation : caricatures, photographies, citations extraites de leurs contextes, s'invitent dans le débat électoral. Ibrahima Sarr montre bien que la neutralité n'existe pas: le choix des mots pour décrire un candidat et son programme, le choix des images et le choix de la mise en page participent à la mise en scène d'un texte complexe, langue vivante de nos démocraties. Cette analyse du discours des médias et cette prise en compte d'une pluralité de voix différenciées produit un excellent outil pour considérer la participation des médias dans les particularités des espaces publics sénégalais. Mais, indéniablement, le parcours d'une sémiologie de l'image sénégalaise trouve en moi une écoute particulièrement attentive. Les images de la communication politique (et notamment l'affiche électorale d'Abdou Diouf « Ensemble, changeons le Sénégal»), et la place de la photographie de presse dans les mises en scènes théâtralisées des premières pages des quotidiens sont envisagées comme les héritières d'une iconologie sénégalaise. Ainsi, avec une pertinence anthropologique et sémiologique, Ibrahima Sarr remonte à la peinture sous verre sénégalaise, peinture interdite par le pouvoir colonial, qui raconte comme des mythographies les légendes de la confrérie mouride. Il montre ensuite comment le Set setal, mouvement populaire d'appropriation de l'espace urbain dans les années 1990, a produit « à coups de fresques et de balais» une imagerie renouvelée de la contestation du pouvoir politique. Il nous invite enfin à considérer les images d'infonnation lors de la campagne électorale dans le prisme des généalogies visuelles qui fondent les récits d'une société. Ibrahima Sarr participe à l'élaboration d'une véritable sémiologie originale et novatrice dans le cadre d'un raisonnement sur la politique sénégalaise. C'est en ce sens que son travail ouvre pour moi des Il

pistes nombreuses, rigoureuses et exemplaires pour des recherches en sciences de l'information et de la communication au Sénégal. J'aimerais finir cette introduction par deux remarques. La première concerne un terrain absent de ce livre, mais qui a fait l'objet d'un travail de recherche sur l'éducation aux médias au Sénégal. Dans le cadre d'une expertise pour le CLEMI (Centre 'de liaison de l'enseignement et des moyens d'information, qui dépend du ministère de l'Education nationale en France), Ibrahima Sarr, de Diawar à Dakar, a parcouru le pays du Nord au Sud pour aller interroger tous les acteurs de l'éducation aux médias. Ce travail mériterait d'être publié, car les expériences qu'il décrit sont le prolongement même de la démocratie en débat dans les médias sénégalais. Un pays qui offre à son système éducatif les moyens d'analyser les discours politiques et d'enseigner comment ces derniers sont médiatisés, comment le langage des médias nous raconte l'actualité qui devient celle de la société civile, se porte garant d'une culture de la démocratie. La seconde remarque concerne le titre de ma préface. Dans notre correspondance, l'humour et le respect mutuel aidant, Ibrahima Sarr m'a appelé son marabout sémiologue. Je prends ce baptême très au sérieux, bien que modestement! Chrétien, j'ai vécu jusqu'à l'âge de vingt ans au Maghreb et j'ai été accueilli par un Islam généreux, tolérant, respectueux de chacun, hommes et femmes, un Islam de dialogue. Aussi, j'accepte avec honneur ce titre de marabout sémiologue et sa contradiction. Car le sémiologue, c'est celui qui lit les signes au sein de la vie sociale, qui regarde les textes et les images dans une société et qui apprécie les récits communs qu'ils autorisent. Le sémiologue est un laïc car il est là pour observer comment les langages produisent des mythes, des légendes et nous installent dans la croyance. Aussi, j'aimerais avouer ici la réciprocité de ce titre: mon marabout sémiologue à moi, et ce livre le prouve, c'est
Ibrahima Sarro

Frédéric Lambert Professeur des Universités à l'Institut français de presse Université Paris II Panthéon-Assas

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Avant-propos
et ouvrage porte sur le caractère exemplaire de l'alternance politique au Sénégal, au soir du 19 mars 2000. C'est le résumé des deux premières parties d'une thèse de doctorat de troisième cycle que nous avons consacrée à cette séquence de l'histoire politique du Sénégal post-colonial (1) La mise en scène du débat public et l'apparition d'une démocratie véritable - contrairement à la démocratie formelle - ainsi que leur écriture à travers la presse quotidienne sénégalaise, ont guidé notre démarche. Néanmoins, c'est la sémiologie qui nous a servi de grille de lecture. En dressant un bilan critique, à mi-parcours, de la gestion « wadienne » du pouvoir, et par ricochet, de celle de son prédécesseur - Abdou Diouf -, l'écrivain et poète sénégalais, Almamy Mamadou Wane, dans un ouvrage pamphlétaire (2)est allé jusqu'à nier l'existence d'un débat démocratique à l'occasion de la campagne de l'élection présidentielle de l'an 2000. Almamy Mamadou Wane écrit: « La campagne électorale n'a pas traité de la Casamance, de l'école en ruine, des problèmes du monde paysan, du chômage des jeunes, de l'urbanisation sauvage, des moyens de relancer les investissements, de

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(1) I. Sarr, La démocratie en débats. L'élection présidentielle de l'an 2000 dans la presse quotidienne sénégalaise. Sémiologie d'une communication du politique. Perspectives pour une éducation aux médias. Univ.: Paris II Panthéon-Assas: Th. Doctorat nouveau régime: mars 2004, 2 tomes, 512 p. (2) A. M. Wane, Le Sénégal entre deux naufrages? Le Joola et l'alternance, Paris: L'Harmattan, 2003, 138 p.

la réforme de la justice, des questions de sécurité, des détournements de fonds publics...Les débats se sont focalisés sur les procédures
électorales. » (3)

Cette affirmation ne résiste guère à l'examen. Le débat démocratique a bel et bien eu lieu pendant la campagne de l'élection de l'an 2000. Sa mise en scène par la presse quotidienne nous a occupé tout au long de ce travail. Quel intérêt peut représenter l'étude de l'impact de la presse dans le débat électoral dans un pays qui compte plus de 70 % d'analphabètes ? (4)Cette question ne manquera pas de tarauder l'esprit de certains de nos lecteurs. Malgré des tirages limités et malgré un lectorat évanescent, cette presse, dans le cadre de la circulation de l'information, va donner lieu à une diffusion plus large que celle entendue en terme de distribution. Depuis 1994, avec la naissance de Sud FM - la première radio privée du Sénégal -, les différentes stations de la bande FM se distinguent par des revues de presse en wolof pour capter une partie du public. Certaines radios reprennent littéralement le contenu des journaux en y ajoutant parfois de savoureux commentaires. D'autres ont créé des rubriques comme « L'article du jour» dont l'invité s'explique en français et en wolof sur le contenu de son « papier ». Tout cela fait dire au journaliste sénégalais Marne Less Camara: « Les radios interagissent avec la presse écrite pour la rendre accessible à des secteurs jusque-là non concernés pour les questions de langue (...). On ne peut donc plus se contenter de limiter l'impact de la presse écrite en l'expliquant par des réalités que sont l'analphabétisme et la faiblesse du pouvoir d'achat. Il faut intégrer désormais le travail de traduction et de large diffusion que font maintenant les radios. » (5) Nous tenons à préciser les limites temporelles de notre étude. Notre récit du récit de la présidentielle de l'an 2000 par la presse quotidienne a pour clôture la prestation de serment du président Wade, le 1er avril
(3) ID., Ibid., p. 53. (4) Au sens de personnes qui ne savent ni lire ni écrire le français. (5) M. L. Camara, « La presse privée et l'élection présidentielle de février 2000 ». Communication au séminaire national sur l'élection présidentielle de février 2000, Dakar, les 20 et 21 juillet 2000, p. 9. 14

2000. Par conséquent, il ne s'intéressera pas à la gestion du pouvoir du Sénégal post-alternance. Certains ont essayé de le faire avec plus ou moins de bonheur (6).D'autres études suivront peut-être. En raison de la limite temporelle fixée à notre étude, notre description de l'évolution du contexte médiatique n'a pas pris en compte l'essor de la presse people. Celle-ci s'est, en partie, développée après l'alternance. Il y a eu, en effet, une prolifération de quotidiens populaires - comme Tract, Frasques, Le Populaire, Mœurs, L'Observateur, L'Office. Il faut y ajouter l'émergence d'une nouvelle presse d'opinion proche du nouveau pouvoir comme Le Messager et Il est Midi. La « presse d'élite» - celle des quotidiens d'informations générales - animée d'un complexe de supériorité et dédaigneuse à souhait, a qualifié les titres people de « presse à cent balles» en raison de leur prix (100 F CFA ou 15 centimes d'euro). Il est vrai que le menu de ces journaux populaires est fort simple: un peu de politique, de potins et de faits-divers assaisonnés de sang, de sexe et de photos de nymphes dakaroises, le tout mâtiné d'un peu d'actualité et de sport. Mais la recette semble bien être appréciée par une partie du lectorat. Cette presse que nous n'avons pas étudiée, pour des raisons évoquées plus haut, fera sans doute l'objet de travaux de recherche. La dernière précision que nous souhaitons faire est liée au tirage des journaux. Les chiffres que nous avons cités dans ce travail proviennent d'articles de presse et de travaux de recherche sur la presse sénégalaise. Ils doivent être pris avec des pincettes en raison des dissimulations et des approximations. Le Sénégal ne dispose pas d'un organisme indépendant comme l'OJD - Office de justification de la diffusion de la presse payante en France - pour certifier les chiffres de tirage et de diffusion. La loi sénégalaise sur la presse oblige les journaux à diffuser leur tirage. Parmi les attributions de la Commission des organes de
(6) Voir: Almamy Mamadou Wane, op. cÎt. ; Abdou Latif Coulibaly, Wade un opposant au pouvoir. L'alternance piégée? Dakar: Les Editions Sentinelles, 2003 ; Mody Niang, Wade et l'alternance: le rêve brisé du Sopi, Dakar: Imprimerie SaintPaul, 2004, 223 p. Au rayon de ces ouvrages peuvent également figurer le livre de Jacques Habib Sy, Crise de l'audiovisuel au Sénégal, Dakar, 2003, 304 P ; et celui de Amadou Lamine Faye, Le Sénégal sous Wade: ruptures avec les modèles d'adaptation, Dakar: Editions de L'Hémicycle, 2005. 15

presse au Sénégal, figure la vérification périodique du tirage et de la diffusion des journaux. Ceux-ci sont tenus de mentionner dans chaque numéro l'indication du tirage de l'édition précédente. Ce qui est loin d'être respecté. Au Sénégal, chercher à obtenir les chiffres réels de tirage, de diffusion et de vente des journaux, c'est un peu la croix et la bannière. Nous nous en sommes rendu compte dans un travail précédent sur la presse sénégalaise (7). Dans le cadre de ce travail, nous nous sommes senti un peu en terrain connu pour avoir travaillé à Sud Quotidien, à Walfadjri et au Soleil. Notre connaissance des médias sénégalais, notre métier de journaliste ainsi que notre parcours universitaire nous ont été d'un grand apport dans le cadre de ce travail. Celui-ci, fruit d'une recherche universitaire, est aussi, nous le souhaitons, le reflet de notre parcours professionnel.

(7) I. Sarr, Les obstacles au développement de la presse sportive au Sénégal. Grande enquête de fm d'études, CESTI: Univ. Cheikh Anta Diop de Dakar, année univ.1994-1995. 16

Introduction générale
près trente ans de règne du président Abdou Diouf, d'abord comme Premier ministre (1970-1980), ensuite comme Président de la République (1981-2000), et après un peu plus d'un demi-siècle de domination de la vie politique par le Parti socialiste, le Sénégal a connu la première alternance politique de son histoire, le 19 mars 2000, avec la victoire d'Abdoulaye Wade au second tour de l'élection présidentielle. Cette spirale positive de la démo'cratie sénégalaise et la portée de l'événement justifient tout l'intérêt que nous accordons à l'élection présidentielle de l'an 2000. La réussite de l'alternance politique nous a donc conduit à consacrer ce travail- dans le cadre d'une sémiotique de l'image et des médias - à l'analyse de la couverture de cet événement par la presse quotidienne sénégalaise. Nous avons ainsi constitué un corpus regroupant tous les articles publiés par cette presse pendant la campagne électorale.

A

Pour une sémiologie du débat démocratique et de la communication du politique
Quelles sont les formes de la représentation du politique - ou du pouvoir - et du débat démocratique mises en scène par le discours de la presse quotidienne? Telle a été notre question de départ. Notre hypothèse centrale est que dans la mise en scène de la démocratie sénégalaise, à travers les récits de la présidentielle de l'an 2000, c'est comme si le discours médiatique insistait sur les formes de la scénarisation du politique et du débat public ainsi que sur l'imaginaire du pouvoir que la culture sénégalaise a produit, avec ses modes d'institutionnalisation dans les structures politiques et les codes sociaux, ses modes de légitimation. Notre étude appartient à la très large problématique de l'économie symbolique des messages médiatiques et des récits qu'ils inscrivent au sein d'une société. En d'autres termes, comment les médias permettent à des langages de faire partager à une société donnée des rituels, des normes et des valeurs. Dans cette problématique, le discours tout comme l'image, malgré leurs rapports au réel, font l'objet d'un travail intentionnel. Ils ont une efficacité symbolique. A propos de l'image, qui nous occupera dans le cadre de ce travail, Roland Barthes écrit: « En publicité, la signification de l'image est assurément intentionnelle : ce sont certains attributs du produit qui forment a priori les signifiés du message publicitaire et ces signifiés doivent être transmis aussi clairement que possible,. l'image contient des signes, on est donc certain qu'en publicité ces signes sont pleins, formés en vue de la meilleure lecture: l'image publicitaire est franche, ou du moins em-

phatique. » (8) Analysant la publicité Panzani (9), Roland Barthes fait observer que

toute image présente un message linguistique, un sens dénoté - sens
littéral- et un sens connoté - sens symbolique. C'est celui-ci qui se fait souvent l'écho des valeurs et des normes sociales. Ce constat de
(8) R. Barthes, « Rhétorique de l'image », Communications, n° 4, Paris: Seuil, 1964, p. 40. (9) ID., Ibidem.

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Barthes sur l'image publicitaire reste valable pour les autres formes d'images mass-médiatiques. Déjà dans ses Mythologies (10),Barthes démontrait que, tout comme la publicité, l'affiche électorale et le discours médiatique pouvaient servir de support aux mythes. Le mythe est défini ici comme une « parole choisie par l'histoire, et qui ne saurait surgir de la nature des choses» (Il). Pour Barthes, cette parole qui est un message « peut donc bien être autre chose qu'orale,. elle est formée d'écritures ou de représentations: le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique» (12). Dans son analyse de la photographie de presse (13), rédéric Lambert F confirme les observations de Barthes. Ainsi, la photographie de presse est un langage symbolique, un des lieux privilégiés où la société représente sa culture, répète ses croyances et ses mythes (I4). En d'autres termes, le discours médiatique et la photographie de presse font de leurs messages des écritures reliant autour d'un certain nombre de concepts et de mythes les hommes d'une société. Les photographies de presse sont ainsi des « mythographies », c'est-à-dire des « images qui, sans l'aide d'aucun mot, ni d'aucune organisation linéaire, racontent une histoire qui appartient à la dramaturgie sociale du
lecteur» (15).

La mise en scène du politique sur le terrain de l'information ne peut échapper à l'influence du marketing politique et à celle des effets persuasifs de l'actualité en période électorale. C'est pourquoi nous inscrivons également notre démarche dans les problématiques de la communication politique qui, dans l'explication des comportements électoraux, mettent l'accent sur des facteurs à court terme comme le contenu des médias, au détriment de ceux à long terme comme les
(10) Mythologies, Paris: Seuil, 1957, 235 p.. (11) Dans la deuxième partie de cet ouvrage, nous reviendrons sur la définition du mythe par Barthes. (12) Mythologies, op. eît. p. 182. (13) F. Lambert, Mythographies. La photo de presse et ses légendes, Paris: Edilig, 1986, 189 p. (14) ID., Ibid., p. 11. (15) ID., Ibid. Dans la deuxième partie, nous reviendrons sur le concept de mythographie. 19

identifications partisanes et les attributs socio-démographiques comme l'âge, la profession, le sexe, etc. Parmi ces recherches, nous citons particulièrement celles de Jacques Gerstlé, Olivier Duhamel et D. K. Davis sur les présidentielles française et américaine de 1988 ou encore les travaux de J. Gerstlé sur la persuasion de l'actualité télévisée pendant la présidentielle française de 1995 (16). ous avons noté, dans N la couverture de la présidentielle de l'an 2000 par Le Soleil - le journal du service public - que le candidat Abdou Diouf, dans une démarche d'agenda, a mis l'accent sur un certain nombre d'enjeux comme le changement, la demande sociale et les performances de l'économie sénégalaise. La couverture de la campagne électorale au niveau de l'audiovisuel étant réglementée par le Haut conseil de l'audiovisuel

(HCA) qui accorde le même temps d'antenne quotidien - cinq minutes
- à chaque candidat, le président sortant va dès lors s'appuyer sur le journal du service public. La mise en scène de l'information par Le Soleil au cours de la présidentielle de l'an 2000, n'obéit-elle pas aux effets persuasifs de l'actualité? Comment ont opéré ces effets persuasifs de l'actualité dans le discours du Soleil? Ces effets persuasifs ne justifient-ils pas un discours apologétique et hagiographique en faveur d'Abdou Diouf? N'éclairent-ils pas sur l'absence de la construction d'une scène de la démocratie dans Le Soleil? Abdou Diouf n'a pas réussi à contrôler l'agenda d'une presse privée sénégalaise réputée pour sa liberté de ton. L'équidistance des journaux privés par rapport au pouvoir politique et à l'opposition ne peut-elle pas expliquer la production de discours qui réconcilient la nation sénégalaise avec ellemême, la médiatisation du débat public, la mise en scène de la démocratie? Il nous semble judicieux de nous arrêter un instant sur le concept de démocratie.

(16) Dans la deuxième partie de cet ouvrage, Chapitre I, nous consacrerons quelques développements aux recherches sur la communication électorale. 20

La démocratie, un concept clé
Notre objectif n'est pas de faire l'archéologie de ce concept qui a fait l'objet de nombreux travaux de la part de philosophes politiques. Nous cherchons simplement à dresser la liste des règles et valeurs qui permettent d'évaluer une culture de la démocratie. Pour ce faire, nous nous appuyons sur les travaux de Michael Walzer, Professeur à l'Institute Advanced Studies de l'Université de Princeton. Il part de l'idée que les différents biens des activités sociales se répartissent dans différentes sphères. Pour Walzer, dans la répartition de ces biens, à la place de l'égalité simple, il faut faire place à ce qu'il appelle le régime de l'égalité complexe, c'est-à-dire qu'il y a «autant de rapports d'égalité qu'il existe de biens de nature différente à répartir, et donc de principes de répartition» (17). Walzer défend cette idée: « Etant donné la nature, c'est-à-dire la signification sociale et l'usage coutumier de ces biens, une distribution égalitariste n'est ni possible, ni souhaitable. Les différents biens sociaux seraient plutôt distribués en vertu de raisons différentes, par des agents différents et à des personnes différentes, de telle sorte qu'aucun groupe, qu'aucune personne ne soit dominant d'une sphère à l'autre. Cela signifie aussi que la possession d'un bien (l'argent, le pouvoir ou la réputation familiale) ne saurait entraîner les autres dans son sillage. Les personnes peu avantagées dans une sphère de distribution pourraient l'être davantage dans une autre. (..) Nul ne gouvernerait ou ne serait gouverné de façon permanente et en tout lieu. Nul ne serait radicalement exclu. » (18).

Walzer poursuit: « Négliger les principes internes à chaque sphère distributive conduit à la tyrannie. Convertir un bien quelconque en un autre, quand il n y a pas de connexion intrinsèque entre les deux, c'est envahir la sphère dans laquelle une autre communauté d 'hommes et de femmes a autorité. On peut très bien avoir un monopole au sein des sphères. Il n y a rien à objecter, par exemple, à l'emprise que des hommes et des
(17) Pluralisme et démocratie, Paris: Ed. Esprit, 1997, p. 22. (18) ID., Ibid., pp. 184-185. 21

femmes capables de persuasion (les politiciens) peuvent acquérir sur le pouvoir politique. Mais utiliser le pouvoir politique pour accéder à d'autres biens, c'est enfaire un usage tyrannique. » (19). C'est pourquoi Walzer estime qu'il est nécessaire pour la démocratie que ceux qui dominent dans une sphère de la vie sociale ne puissent exercer leur emprise sur d'autres sphères. Par exemple, plutôt

que de contrôler toutes les sphères distributives - aussi bien dans le
domaine politique que dans les autres domaines l'Etat devrait garantir la liberté d'expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté de la vie privée, la liberté religieuse, bref les libertés publiques habituelles (20). « Les citoyens doivent se gouverner eux-mêmes, souligne Walzer.La « démocratie» est le nom de ce gouvernement, mais ce mot ne décrit rien qui ressemble à un système simple,. (..) La démocratie est un mode de répartition du pouvoir et de légitimation de son usage - ou plutôt c'est le mode politique de distribution du pouvoir. Toute raison extrinsèque est exclue. Ce qui compte, c'est le débat organisé entre citoyens. La démocratie met en avant le discours, la persuasion, le talent rhétorique. Idéalement, le citoyen qui fournit l'argumentation la plus persuasive c'est-à-dire l'argumentation qui persuade effica-

cement le plus grand nombre de citoyens - l'emporte. Mais il ne peut
pas utiliser la force, user de passe-droits ou distribuer de l'argent,. il s'exprime sur les problèmes dont il est question. Et tous les citoyens doivent parler, au moins avoir une chance de le faire. Ce n'est cependant pas seulement la participation de tous qui fait le gouvernement démocratique. Tout aussi importante est ce que nous pourrions appeler la règle des raisons. Les citoyens viennent sur la place publique avec rien d'autres que leurs arguments. Tous les biens non politiques doivent être déposés à l'extérieur: les armes et les portefeuilles, les titres et les diplômes. » (21) Michael Walzer établit une distinction entre culture démocratique et politique démocratique. A ce propos, il écrit:
(19) Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l'égalité, Paris: Ed. Seuil, 1997, pp. 44-45. (20) Ibid. Voir les pages 394 et 395. (21) Ibid., p. 421. 22

« Dans la plus grande partie du monde, aujourd'hui, la démocratie est le seul régime politique légitime. Il faut au moins préserver les apparences. Mais la culture démocratique, elle, est beaucoup plus rare. Elle est absente de certaines parties du monde, et elle a parfois du mal à se maintenir même dans les pays où les pratiques démocratiques sont le mieux enracinées: acceptation du pluralisme, droits de l'opposition, système organisé pour remplacer les dirigeants, libertés d'association
et de presse» (22)

Pour Michael Walzer, la reconnaissance du pluralisme est indispensable à toute démocratie moderne. Dans Pluralisme et démocratie, il apporte des éclaircissements à propos de cette notion: « Il y a d'abord un pluralisme qui se réfère aux biens sociaux et aux « sphères de justice» que ceux-ci constituent, avec leurs différents principes de distribution et les procédures qui leur correspondent. Il y a ensuite le pluralisme des identités sociales et des cultures ethniques et religieuses à partir desquelles elles sont engendrées. Ces formes de pluralisme, ilfaut les accepter et s y adapter car elles sont inhérentes à toute société moderne et complexe. Elles peuvent être réprimées - au prix de la tyrannie et de la brutalité - mais elles ne peuvent jamais être
éliminées. » (23)

Nous verrons quelles sont les règles et valeurs de la démocratie qui ont été révélées, dans le cadre de la présidentielle de l'an 2000, par le discours de la presse quotidienne sénégalaise.

(22) Entretiens du ..¥Xe siècle. Unité d'analyse et de prévision « Quelle démocratie pour le futur? », texte de la conférence du 13 novembre à l'UNESCO, cité par F. Lambert, Sémiotique de l'image. Contribution à une éducation aux médias. Note pour l'habilitation à diriger des recherches, Univ. de la Sorbonne nouvelle Paris III, 1998, pp. 148-149. (23) Pluralisme et démocratie, op. cit., p. 212. 23

Pour une approche interdisciplinaire
Notre corpus comprend tous les articles publiés par Le Soleil, Sud Quotidien, Wal fadjri, Le Matin et L'/nfo 7, du 31 janvier 2000 -

précampagne électorale - au 1er avril 2000 - prestation de serment
d'Abdoulaye Wade. Son exploitation nous a conduit à mener des recherches pluridisciplinaires. Dans l'analyse du discours et des images, nous avons ainsi croisé des approches en histoire, en anthropologie, en sociologie et en science politique. Par exemple, concilier des problématiques de sémiologie et de communication politique ne nous a pas semblé difficile voire impossible. La sémiologie a fait ses preuves dans l'analyse d'émissions politiques (24)et de la couverture télévisuelle des campagnes électorales. Elle a permis l'étude des dispositifs télévisuels qui insistent sur la dramaturgie des débats et l'utilisation des potentialités techniques, sémiotiques et relationnelles dans les stratégies de communication. Elle a démontré que la mise en scène est souvent synonyme de mise en sens de l'information (25). L'analyse de la place du marketing électoral dans la mise en scène du politique à l'occasion de la présidentielle 2000 ainsi que l'étude des effets persuasifs de l'information dans le discours du Soleil nous ont conforté dans l'intérêt de concilier la sémiologie et la communication politique. Elles se distinguent toutes les deux par une démarche interdisciplinaire. A propos de la communication politique, Jacques Gerstlé note avec pertinence: « Ce que l'on appelle aujourd'hui communication politique est un domaine aux contours très incertains selon qu'on le considère comme un ensemble de théories ou de techniques. C'est un savoir caractérisé par l'interdisciplinarité et la diversité des approches tenant à la transversalité des problèmes posés. La sociologie, la linguistique, la sémiotique, l'anthropologie, le droit, l'histoire, la psychologie, la philosophie
(24) Voir, par exemple, N. Nel, Le débat télévisé, Paris: Ed. A. Colin, 1990, 274 p. (25) A titre d'exemples, nous pouvons citer les articles relatifs aux dispositifs télévisuels publiés par les Dossiers de l'Audiovisuel, n° 102, mars-avril 2002, pp. 4769.

24

sont autant de sites d'analyse de la communication politique. La science politique doit s'efforcer de les intégrer à ses propres interrogations en faisant face aux différents paradigmes qui sy
affro nt e nt. »(26)

Nous avons accordé une large place à la sémiologie et surtout à la sémiotique de l'image. Définie comme la « science générale des signes », la sémiologie est un outil très précieux. Elle s'intéresse au processus de signification par l'image à partir de la notion de signe. Quant à la sémiotique, elle élargit ses outils d'investigation à des domaines annexes qui débordent ceux de l'analyse textuelle des messages pour aller vers ceux de leur production comme de leur manipulation, la prise en compte du contexte pour expliquer les conditions de cette production et de la saisie de leurs sens. L'un des grands apports de la sémiotique appliquée à l'image est de nous montrer que les signes iconiques au sein d'une société ne sont pas naturels mais qu'ils appartiennent à une culture, à une communauté. Grâce à la sémiotique de l'image, nous essayerons de mettre à nu le langage symbolique qui apparaît à travers les formes iconiques de la représentation du politique et du débat démocratique dans le discours de la presse quotidienne sénégalaise. Mais aux perspectives offertes par la sémiotique de l'image, nous ajoutons celles de l'analyse du discours. Dans Les termes clés de l'analyse du discours, Dominique Maingueneau soutient qùe le discours dans son acception la plus large « désigne moins un champ d'investigation délimité qu'un certain mode d'appréhension du langage: ce dernier n y est pas considéré comme une structure arbitraire mais comme l'activité de sujets inscrits dans des contextes déterminés. Dans cet emploi, discours n'est pas susceptible de pluriel: on dit « le discours », « le domaine du discours », etc. Comme il suppose l'articulation du langage sur des paramètres d'ordre non linguistique, le discours ne peut être l'objet d'une approche purement linguistique» (27).Les différentes acceptions du terme discours font que l'analyse du discours, située au carrefour des
(26) J. Gerstlé, La communication politique, Paris: PUF, 2e éd., 1993 (1ère éd. 1992),p.7. (27) D. Maingueneau, Les termes clés de l'analyse du discours, Paris: Ed. Seuil, 1996, p. 28. 25

sciences humaines, est soumise à une grande instabilité (28).Selon Maingueneau, il existe des analystes du discours plutôt sociologues, d'autres plutôt linguistes, d'autres plutôt inspirés par la psychologie. Des divergences entre de multiples courants sont venues se greffer sur ces divisions. Les travaux de Michel Foucault, avec L'Archéologie du savoir publié en 1969 et L'Ordre du discours, paru en 1971, marquent une rupture avec une tendance linguistique de l'analyse du discours. Dans L'Archéologie du savoir, Foucault défend le projet d'une description des événements discursifs qui se distingue de l'analyse de la langue. En effet, si la tendance althussérienne s'inscrivant dans une approche marxiste éclairée, radicalement analytique, traque les forces cachées à l'œuvre dans les discours, Foucault défend une conception du discours comme dispositif énonciatif et institutionnel et dénonce la quête du sens caché. La problématique de Foucault conforte des démarches d'analyse du discours que Dominique Maingueneau qualifie de démarches intégratives. « Là où la démarche analytique désarticule le discours, une démarche intégrative vise à articuler les diverses composantes du discours », explique Dominique Maingueneau. D'ailleurs, dans L'Archéologie du savoir, Foucault écrit: « Ce dont il s'agit (à propos de sa méthode), ce n'est pas de neutraliser le discours, d'en faire le signe d'autre chose, d'en traverser l'épaisseur pour rejoindre ce qui demeure silencieusement en-deçà de lui, c'est au contraire de le maintenir dans sa consistance, de le faire surgir dans la complexité qui lui est propre. » (29) Foucault précise: « Les « discours» tels qu'on peut les entendre, tels qu'on peut les lire dans leur forme de texte, ne sont pas, comme on pourrait s y attendre, un pur et simple entrecroisement de choses et de mots: une trame obscure des choses, chaîne manifeste, visible et colorée de mots; (..) Le discours n'est pas une mince surface de contact ou d'affrontement, entre une réalité et une langue, l'intrication d'un lexique et d'une expérience; je voudrais montrer sur des exemples précis, qu'en
(28) ID., Ibid., p. 12. (29) L'Archéologie du savoir, Paris: Ed. Gallimard, 19, p. 65. 26

analysant les discours eux-mêmes, on voit se desserrer l'étreinte apparemment si forte des mots et des choses, et se dégager un ensemble de règles propres à la pratique discursive. Ces règles définissent non point l'existence mOuetted'une réalité, non point l'usage canonique d'un vocabulaire, mais le régime des objets. » (30) Dans L'Ordre du discours, Michel Foucault démontre que dans toute société, les textes s'inscrivent dans un ordre de discours. La production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et distribuée par un certain nombre de procédures qui s'appuient sur des supports institutionnels. Ainsi, les langages sont canalisés par des institutions qui en font des espaces de communication. Dans l'analyse du discours de la presse quotidienne sénégalaise à l'occasion de la présidentielle de l'an 2000, la démarche de Michel Foucault, par la place qu'elle accorde aux institutions et aux pouvoirs dans la production des discours, nous est d'un grand apport. En effet, en travaillant sur la couverture de l'événement par des supports comme Le Soleil, Walfadjri, Sud Quotidien, Le Matin et L'Info 7, nous verrons comment ces journaux, sous l'emprise de logiques institutionnelles et politiques différentes, sélectionnent, ordonnent et hiérarchisent leurs dires. Cet ouvrage comprend deux parties. Dans la première, en nous fondant sur l'anthropologie, la sociologie, la science politique, nous insisterons sur les pratiques de l' « Etat néo-patrimonial » basées sur des relations clientélistes entre le pouvoir et certains segments de la société sénégalaise. Mais la machine « néo-patrimoniale » connaît des ratés en raison de la cure financière de l'Etat. Cet élément sera déterminant dans la bataille électorale. Dans cette partie, en partant de l'histoire, nous mettrons en évidence la singularité de la trajectoire politique du Sénégal, nous aborderons les transformations médiatiques et les mutations des pratiques politiques occasionnées par la forte médiatisation de la vie politique et par l'arrivée des experts en communication politique. Nous terminerons cette partie par l'analyse des fresques du Set setal qui traduisent le rejet par la frange jeune de la population des pratiques de l' « Etat néopatrimonial». En montrant la nouvelle quête démocratique de la jeune
(30) ID" Ibid, p. 66. 27

génération, notre objectif est d'installer d'emblée le lecteur au cœur des problématiques de la sémiotique de l'image et de démontrer que les fresques du Set setal et les photographies que nous retrouvons à la « une» des quotidiens sont les héritières d'une mémoire iconique. Dans la deuxième partie, nous élaborerons une sémiologie du débat démocratique et de la communication du politique tels qu'ils se sont exprimés dans la presse quotidienne sénégalaise. Grâce à la sémiotique, nous dévoilerons les pouvoirs du discours médiatique en esquissant d'abord la représentation de la démocratie à la « une» de chaque quotidien; nous montrerons comme chaque support, à partir de son histoire et de logiques institutionnelles propres, a construit la scène de la démocratie. Ensuite, à partir des notions de récit et de discours, nous mettrons à nu la différence de traitement de la présidentielle entre Le Soleil et la presse privée. Enfin, nous montrerons, en interrogeant notre corpus à partir des concepts de mythe et de mythographie et en croisant différentes approches - histoire, anthropologie, sémiotique,

sociologie -

comment les médias permettent aux membres d'une

société de partager des identifications sociales. Quant à la communication politique, elle nous permettra de révéler que la mise en scène du politique sur la scène de l'information obéit parfois à des considérations mercatiques.

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PREMIÈRE PARTIE

ETAT, DÉMOCRATIE ET COMMUNICATION POLITIQUE AU SÉNÉGAL

Chapitre I

Le Sénégal, un « Etat néo-patrimonial »
Communautarisme et« logique de la dette »

our comprendre certaines pratiques de l'Etat en Afrique subsaharienne, il faut remonter au communautarisme des sociétés paysannes traditionnelles. Dans celles-ci, selon Alain Marie, les aînés (générations ascendantes) devaient entretenir leurs cadets (générations descendantes). Ces derniers, une fois entrés dans le cycle de la production ont l'obligation de restituer leurs « avances» sous la forme du travail dépendant et prestataire (31).Ce système d'avances et de restitutions touche même le cycle agricole: « En attendant le temps de la récolte à venir, la collectivité se nourrit de la récolte précédente emmagasinée dans les greniers, sous le contrôle des aînés, agents d'un système annuel de prestationsredistributions et gardiens de la semence pour la prochaine saison» (32). Ce modus vivendi fonctionne comme une assurance mutuelle contre les aléas de la production puisque ceux qui bénéficient d'une bonne récolte viennent au secours de ceux qui ont connu une production insuffisante, à charge pour ces derniers de restituer 1'« avance». De cette situation, Alain Marie tire la conclusion suivante: « Ainsi, de génération en génération, de cycle agricole en cycle agricole, au sein d'un même cycle, c'est un enchaînement continu d'a-

P

(31) Alain Marie (éd.). L'Afrique des individus, Paris: Karthala, 1997, pp. 73-74. (32) ID. Ibid., p. 74.