La désadoption

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Il n'y a parfois personne au grand rendez-vous de la naissance, et l'enfant va devoir être confié à une famille d'accueil, en attendant... Et Hugo attend sans attendre, espère en désespérant. Puis il semble s'arrêter, s'arrêter de désirer. Un jour, son adoption devient légalement possible, mais l'est-elle psychiquement ? L'est-elle affectivement ?
Publié le : vendredi 1 février 2008
Lecture(s) : 78
EAN13 : 9782336251264
Nombre de pages : 279
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LA DÉSADOPTION

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04874-4 EAN : 9782296048744

Florence PÉRIER Michèle BROMET-CAMOU

LA DÉSADOPTION
Une famille pour Hugo?

L'Harmattan

Au-delà du témoignage Collection dirigée par Dominique Davous
Ces femmes, ces hommes qui écrivent dans cette collection confrontent le lecteur à la puissance du témoignage, conçu aussi bien comme rapport à l'événement extraordinaire - celui qui fait de vous un autre - que comme rapport au quotidien ordinaire de la démarche d'une vie construite dans la durée. Puis, retraversant leur vécu, ils en dégagent les lignes de force, ils introduisent la pensée dans l'expérience, rejoignent l'universel dans le singulier et, au-delà de leur témoignage, risquent une parole critique pour suggérer d'autres possibles. L'expérience vivante de leur histoire incite le lecteur à la laisser résonner en eux. L'enfant est au cœur de la collection, l'enfant à naître, l'enfant vivant, l'enfant bien portant qu'il soit bien ou mal-traité, l'enfant malade, l'enfant qui meurt aussi. La collection porte des regards sur la médecine, les soins, des démarches thérapeutiques, l'éducation et les personnes âgées malades.

Déjà parus
Françoise GOURGUES, Marie-Hélène WAGNER, Rencontres avec les malades Alzheimer, 2007. Nicole D'ARCY, Le cahier qui parle, 2006. Victoria GRANT, Un linceul pour trois, 2005 Michèle VIALLET, Dans la tourmente de l'épilepsie, 2005. Anne CURMI, La cicatrice. Une traversée du cancer, 2005. J.-J. GERARD et B. BERGIER, De chair et de sens, 2004. Frédéric SPIRA, Mourir, vivre... ou survivre? Itinéraire d'un Éducateur Spécialisé, 2004. Claire DEVEZE. L'encre de ta mémoire - En hommage à Sébastien ton fils. Préface de Nathalie NAVARRO. 2003. Martine COUDERC. Boule de feu - Comprendre les grands brûlés. Préface Dr Jean-Marie GOMAS. 2003. Micheline CARPENTIER. Quelques mots sur une absence. 2002. Christiane CAMURAC. Deuil et racines. 2002. Michèle BROMET -CAMOU. Milie, enfant à naître... un certain regard sur l'autisme. 2002. Jacqueline LA V ILL 0 NIERE & Elizabeth CLEMENTZ. Naître tout simplement.2001. Jo GRIL. Guilhem... la plongée une passion interrompue. Postface David SMADJA. 2001.

A ma grand-mère

qui aimait

tant écrire...

A Pierre, en reconnaissance de l'amour et du soutien que nous avons partagés tout au long de cette traversée. Aux entendre! professionnels de l'enfance, puissent-ils

A Hugo, car au moment d'imprimer ce livre, ma pensée est bien sûr pour lui, à la fois enfant et lecteur possible. J'y raconte nos histoires mêlées, telles que je les ai vécues « du dedans de moi ». Je les ai extraites de ma mémoire et des petites notes déposées ici où là comme des traces laissées, avec l'intuition qu'elles prendraient corps un jour. Ainsi est née cette histoire. Celle que j'ai traversée pendant plusieurs années, pendant que nous étions ensemble. Ce chemin m'a fait éprouver de l'espoir, des joies, mais aussi de la tristesse, de l'impuissance, du désespoir et nous n'avons pu qu'y mettre une fin. Puissions-nous, lui et moi, chacun où nous en sommes aujourd'hui, inventer d'autres chemins de vie.

Florence

Périer

A François et Pierre, mes enfants.

Aux professionnels

de l'enfance.

A tous ceux qui pourront interroger

leurs cerlitudes.

Michèle Bromet-Camou

Dans ce témoignage, les noms de l'auteur, de l'enfant adopté, de la famille, des intervenants divers ont été modifiés afin que soient sauvegardées la confidentialité à laquelle chacun a droit et la possibilité pour l'enfant de continuer à mener son chemin.

Vendredi dix février, quinze heures, je suis en retard. Mon week-end parisien commence dans trois heures. Je vais rejoindre mon groupe de travail: un groupe de psychothérapeutes animé par Anne Ancelin Schützenberger. Depuis des années, une fois par mois, je m'offre un aller et retour Niort - Paris, un peu plus de deux heures de trajet, ce n'est pas le bout du monde. Et puis, on n'a pas trop le choix lorsqu'on est psychologue clinicienne. /Is'agit d'y aller et d'y aller encore, à la rencontre de nos monstres, de ceux qui sont là, bien enfouis dans notre inconscient, et qui, à chaque découverle, nous font croire que cette fois c'est fini. Mais ce n'est jamais fini, jamais, c'est comme ce train qui en cache un autre, et comme l'autre qui en cache encore un autre. Le train! Je ne vais pas arriver à temps! L'hôpital a beau être à deux pas de la gare, dans cinq minutes, il faut que j'y sois! Depuis ce matin, c'est la course. A l'hôpital, les consultations se sont succédées, un peu de retard à chacune et j'ai fini une demi-heure plus tard que prévu. Cette fois, je vais le rater, mon train!

/I entre en gare, pas le temps de composter, pas le
temps de repérer le bon wagon, je monte. Ou~j'y suis! Voiture treize, place quarante-deux, seulement trois
wagons à traverser et je vais pouvoir m'affaler.

Je ne sais même pas ce que j'ai mis dans mon sac ce matin. A vrai dire, je crois que ça m'est égal, je vais passer deux jours et demi avec des gens que je suis impatiente de retrouver, avec Anne Ancelin, toujours aussi brillante et pertinente! Alors j'y vais, peu imporle comment, chargée seulement des missions

que m'ont donné à remplirmes ancêtres! C'est déjà un tel
programme et à chaque fois une telle aventure! Voiture treize, voilà, c'est bon, et peut-être porlebonheur. Place quarante-deux. Tiens, je les aime bien ces places là : un carré, des places en face à face, ce qui permet d'avoir un

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peu plus d'espace et patfois même de faire des rencontres
intéressantes. Elle, elle occupe la place quarante-quatre, juste en face de moi et elle écrit. Des dizaines de feuilles manuscrites sont entassées sur la tablette qui maintenant nous sépare. Mon
arrivée ne lui a pas fait lever la tête. Malgré moi, je souris. /I y a trois ans, j'ai écrit Milie, mon premier livre, dans ce train. A quelle tâche est-elle affairée pour que rien ne paraisse la détourner de son projet? Raconte-t-elle l'histoire de sa vie, pour écrire avec tant de ferveur? Quel âge peut-elle avoir? Trente-cinq, quarante ans? Quelle jolie jeune femme, à la fois délicate et triste, à la fois pâle, presque transparente et très brune, à la fois hésitante et déterminée. Curieux mélange de contradictions.

Me voilà à nouveau en proie à cette déformation professionnelle qui a fait accroître ma sensibilité aux êtres humains. Décidément, il va falloirque j'apprenne à me reposer! Mais la machine se met en route toute seule. Concentrée, la jeune femme de la place quarante-quatre écrit et écrit encore. Depuis combien de temps est-elle là ? Et où va-t-elle ? Vais-je avoir le temps de faire sa connaissance? Vais-je trouver l'occasion de lui dire combien l'écriture est un merveilleux moyen d'expression? Le train avale ses kilomètres. Je vais me laisser bercer
jusqu'à Paris.

J'ai dû somnoler jusqu'à entendre ce grincement
particulier qui a provoqué l'arrêt brutal du train. Nous saurons plus tard qu'un animal vient de traverser la voie.

La pile des feuilles de ma voisine d'en face déferle sur moi. Glissant sur la tablette qui nous sépare, les feuilles manuscrites se trouvent empilées maintenant sur mes genoux, quasiment aussi bien disposées qu'auparavant. Un clin d'oeil complice nous réunit immédiatement: « Je suis désolée, j'avais peut-être envie de remettre mon travail dans d'autres mains!

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- Voilà qui est fait! lui dis-je en m'amusant. - Je crois que je n'avais même pas remarqué votre présence. - Je suis montée il y a une heure environ, vous étiez déjà plongée dans votre écriture. L'écriture, c'est aussi une de mes passions. Je viens de publier mon premier livre, Milieet je crois que cela a confirmé mon goût de J'écriture.
-

m'avez vu plongée dans mon écriture, en réalité,je crois que j'ai maintenant fait naufrage! » Et ainsi, comme si nous n'attendions que cette occasion pour nous rencontrer, un de ces échanges magiques, comme il en existe quelques-uns tout au long de notre vie, a commencé. Florence écrit depuis six mois pour tenter de mettre à distance J'histoire de ses liens avec son fils adoptif Hugo, son
quatrième enfant. Tout ce que cette histoire m'a inspiré, je J'ainoté au fil de ce récit. Ainsi, ce livre s'est créé comme un duo, comme une chanson à deux voix, comme une danse à deux temps.

"

y a longtemps que je ne croisplus au hasard. Vous

Michèle Bromet-Camou

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CHAPITRE

1

Un enfant attendu

Hugo naÎt un matin d'automne, dans une grande constellation familiale, où sont déjà passés de nombreux demi-frères et demi-sœurs, dans une galaxie où tous les astres voyagent et disparaissent. Sa mère meurt lorsqu'il a un an et demi. Hugo va alors vivre dans l'univers d'une famille d'accueil. Il croise son père quelquefois, mais ne porte pas son nom. Celui-ci, quelques années plus tard, signera son acte d'abandon. C'est durant ces années que naÎt notre projet d'adoption. Mon mari et moi sommes sensibles au fait que l'on trouve moins facilement une famille pour adopter un enfant « grand ». Quelque chose nous attire vers ce choix particulier. Nous avons le désir d'être des parents là où il en manque cruellement. Pour cela, nous n'irons sans doute pas au bout du monde, mais nous serons simplement là où le besoin existe, là où un enfant attend des parents depuis longtemps, là où le besoin d'être aimé se fait peut-être d'autant plus intense. Très vite, nous nous sentons différents de la plupart des futurs adoptants. Nous avons vécu la joie de mettre au monde trois enfants et nous ne souffrons pas de cette infertilité qui engage de nombreux parents dans le processus d'adoption. Les démarches en vue d'obtenir l'agrément ne sont pas pour nous ce qu'on nomme habituellement le parcours du combattant. Bien au contraire, l'assistante sociale, le psychiatre, grâce à l'enquête et aux investigations psychologiques, nous permettent de faire le point sur ce que nous sommes, sur ce que nous pourrions vivre ou non dans une adoption. Le couple que je forme avec Pierre est bâti sur une particularité: nous sommes issus de milieux sociaux très différents. La souplesse mutuelle que cela nous a demandée fait la richesse de notre relation, entretient le respect et préserve l'autonomie de chacun. Nous avons fait le choix de vivre à la campagne, dans une grande maison qui se transforme à l'arrivée de chaque enfant. Nous les élevons dans cet environnement

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rural, au contact de la terre, des animaux qui font leur joie et qui sont devenus, pour certains d'entre eux, une passion. Pierre et moi avons chacun une profession stable, acquise au prix de beaucoup d'efforts et de périodes sans emploi. Bâtir notre famille est au centre de nos projets. Depuis longtemps, nous souhaitons quatre enfants. L'adoption de l'un d'eux nous apparaît comme une nécessité, une évidence, un challenge, une manière de participer à embellir l'humanité. Plus qu'un geste, c'est un engagement. Peut-être est-ce là comme une sorte de pari que nous nous faisons à nous-mêmes, le pari de nous sentir capables d'être aussi des parents adoptifs. Notre vie familiale en sera-t-elle dérangée, bousculée? Peut-être. L'essentiel, c'est qu'elle n'en soit pas «déboussolée». Discerner nos possibles et nos limites devient essentiel: Un enfant grand? Instinctivement, nous sommes animés par ce désir d'ouvrir notre famille à un enfant grand. Lui aurait besoin de nous tous. Et quel enfant grand? Et s'il avait une maladie ou un léger handicap physique? Pierre est un peu plus ouvert à cette éventualité. Peu à peu, l'idée fait aussi son chemin en moi. Cependant, ce que nous sentons tous les deux, c'est que nous ne saurions pas élever un enfant qui aurait un handicap mental. Tous ces points de réflexion font mûrir notre projet et ajustent nos motivations. Les entretiens avec les professionnels deviennent des sortes de bilans de santé, comme des temps de remise en forme, avant d'envisager une grossesse. En nous donnant l'agrément, la commission chargée de prendre cette décision me fait un très beau cadeau d'anniversaire: ce jour-là, j'ai trentetrois ans. Cette histoire, Florence
raconter un peu comme commence à la un conte de fée, à la

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manière de: « /I était une fois un enfant qui n'avait plus de parents.. .et.../I était une fois des parents qui désiraient très fori un enfant. .. » Travaillant en maternité ainsi que dans l'accompagnement des couples en demande d'adoption, j'ai pu cent fois observer que
l'attente d'un enfant, et peut-être encore plus, l'attente d'un enfant en vue d'adoption venait réveiller les histoires magiques de notre toute petite enfance. Le « miracle» qui préside à l'arrivée de l'être humain vient nous solliciter

dans nos zones les plus anciennes, nous plongeant d'emblée dans les dimensions du rêve et de l'imaginaire. Dans le cas de l'adoption, l'imaginaire est d'autant plus sollicité que, comme dans la plupart des contes de fée, l'enfant a déjà soufferl et
semble d'emblée attendre réparation. Blanche Neige, Cendrillon et bien d'autres avaient
perdu leur famil/e d'origine et souffraient dans

ce qui n'était qu'un espace transitoire, une sorie de « bel/e-mère d'accueil» qui le plus souvent les malmenait, les jalousait. Ces
mères de substitution peuvent être assimilées aux accueils temporaires: famil/es d'accueil, orphelinats, pouponnières, col/ectivités diverses... Mais ces héroïnes de contes ont droit, après ces histoires douloureuses, à être aimées sans limites, souvent par un Prince Charmant qui enfin les rendra heureuses pour toujours. Dans le processus d'adoption, les

héros ont aussi souffert, et comme le dit Florence, les futurs parents ont le devoir de passer de nombreux examens pour s'assurer

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de donner à J'enfant souffrant

tout J'amour qu'il

mérite. Et peut-être un peu comme le Prince Charmant tant attendu, les parents ont aussi à

charmer les instances qui décident de leur
donner ou non cet agrément.

Florence est agréée comme mère
adoptive le jour de son anniversaire! Le jour où sa propre mère l'a mise au monde! Nous verrons plus tard l'écho que cela peut venir faire précisément à son histoire. Elle est ravie de voir cet « enfant à venir» lui faire un clin d'œil, mais ce qu'elle ne sait pas, c'est qu'il vient aussi, par la même occasion, faire un clin d'œil à des traces anciennes très pariiculières. C'est un peu comme si, d'emblée, elle inscrivait, ou comme si la vie inscrivait cet enfant dans sa filiation, plus
encore, dans sa chair.

Comme pour leurs trois autres enfants, Florence et son mari sont dans un très fori désir de donner. Plus encore que pour leurs trois autres enfants, ils sont dans un « challenge ». En effet, lorsqu'il s'agit d'adoption, le désir de donner s'accompagne très vite du désir de réparer, avec souvent, comme corollaire, le sentiment ou le désir de pouvoir tout réparer. Florence ne vient-elle pas d'écrire « Lui aurait besoin de nous toUS» ? Dans son récit se glisse l'idée qu'ils ne sauront pas faire avec un enfant trop différent psychologiquement, un enfant dont la manière de vivre remettrait trop en cause leur propre

vie, qu'ils ont bâtie ensemble à la force du poignet, se créant des valeurs,des projets, et 22

réunissant

leurs

trois enfants

biologiques

autour des mêmes aspirations. Ils en sont sûrs: ils désirent accueillir un enfant qui va pouvoir « se glisser dans leur vie familiale»,
auprès de leurs trois enfants,

Deux années s'écoulent durant lesquelles nous sommes toujours dans l'attente de notre prochain enfant. Mathieu est notre aîné. Il a maintenant douze ans. Un peu plus petit que les enfants de son âge, il développe d'autres atouts: de l'avis de tous, il est sympathique, il s'adapte à tout, il a mille idées à la fois. Il aime le judo et pratique l'équitation avec passion. Margaux, la cadette, a dix ans. C'est une jolie brunette aux yeux noirs et à la peau bronzée, hiver comme été. Je me surprends même à penser qu'un enfant dans la même «carnation» pourrait devenir plus visiblement «son frère ». Son poupon préféré, qu'elle a prénommé Mohamed, ne l'a-telle pas voulu de couleur noire? Margaux est réservée et prend le temps d'observer les êtres et les choses. Elle se montre impatiente de cette adoption à venir. Emma est la plus jeune. Elle a le regard vif et espiègle. Elle veut toujours tout faire seule et, à six ans, se montre déjà très autonome. Enfin, un soir de septembre, le service de l'Aide Sociale à l'Enfance de notre département nous téléphone: le Conseil de Famille a décidé de nous confier un petit garçon de sept ans en vue de son adoption par l'émotion. Puis une plénière 1. Je suis submergée sorte de fierté m'envahit: nous avons été choisis pour être les parents de cet enfant. Nous ne savons rien de lui, même pas son prénom, mais notre désir est si grand que nous sommes sûrs d'être prêts pour cette aventure. Fous de joie, Pierre et moi nous rendons quelques jours plus tard au rendez-vous fixé à l'Aide Sociale à l'Enfance.
1

L'adoption plénière rompt les liens du sang avec la famille d'origine,
à l'adoption simple qui maintient les deux filiations.

contrairement

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Nous ne verrons qu'une seule fois cette femme qui, doucement, nous accueille et nous fait faire nos premiers pas de nouveaux parents. Ses paroles, délicatement, nous enveloppent et nous annoncent: - Il s'appelle Hugo. Ce petit garçon, il vous attend avec impatience! Il a tellement hâte de vous rencontrer, d'avoir des parents... Dans quelques jours, la psychologue de l'ASE2 nous accompagnera dans la famille d'accueil où vit notre futur enfant. Nous voilà à la fois rassurés et impatients! On nous laisse ensuite Pierre et moi dans ce moment d'intimité, le temps de découvrir les photos d'Hugo et je ne peux m'empêcher de m'exclamer: « Comme il est grand! Comme il est charmant! Tu as vu, Pierre! Il a des lunettes comme toi! Oh ! Il a une petite fossette sur le menton, comme ton père! » Alors, de nouveau, comme dans les contes de fées où Jes enfants très désirés
sont l'objet de projets autour de leur berceau, Pierre et Florence repèrent les ressemblances possibles, s'approprient en quelque sorte cet enfant, Je faisant devenir un des leurs. Un peu comme Je font les parents devant la première échographie, c'est devant la première photo que Pierre et Florence se mettent à rêver... Dans cette intimité qui leur est laissée, ils commencent à bâtir une nouvelle histoire. Cela ressemble en effet à une naissance. Tisser un lien avec un enfant imaginaire est primordial lorsqu'on devient parent et c'est

ce que font Florence et Pierre. Dans nos places de professionnels,nous savons à quel point l'imaginaire des parents soutient l'évolution psychologique des enfants. Un
2

ASE : Aide Sociale à l'Enfance.

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bébé ne sourit-il pas uniquement

parce que sa mère interprète sa première grimace de plaisir comme un sourire? Et puis ne les a-t-on pas profondément confortés? Ne leur a-t-on pas clairement annoncé que cet enfant les attend
impatiemment comme père et mère?

C'est la convergence de ces deux attentes, celle des professionnels et celle de ces parents qui va solidement mettre en place un enfant imaginaire.

Et puis voilà qu'arrivent « en vrac» des éléments de son histoire: le lieu où il est né, puis celui où il vit maintenant. Il aime faire du vélo, jouer aux petites voitures. Il va à l'école dans une CLIS3, nous dit-on. Ni Pierre ni moi ne savons ce que cela signifie. On nous explique alors qu'il s'agit d'une classe spécialisée. Tiens! Cet élément-là provoque en moi une sorte de petit pincement au cœur. Je réalise que je ne pensais pas que l'enfant que nous aurions pourrait avoir un retard scolaire. Je le craignais un peu, Pierre aussi, je crois, sans en avoir jamais parlé, sans même en avoir vraiment conscience. J'en avais juste un tout petit peu peur comme d'une chose inconnue à laquelle je devrais m'habituer. J'avais, plus enfouie en moi encore, une autre crainte, bien refoulée pour qu'elle ne m'envahisse pas, celle que
notre enfant adoptif
soit porteur

de traumatismes.

Quelqu'un sait-il d'ailleurs si Hugo a subi des violences qui pourraient entraÎner des perturbations graves? J'y pense vaguement mais je n'ose poser la question. Elle me semble bien inopportune dans ce moment où tout me porte vers un grand espoir. Alors, je me rassure en me disant que le passé de cet enfant est bien connu de l'ASE, qu'il est suivi depuis tout petit. S'il
3

CLIS : Classe d'Intégration Scolaire. 25

avait eu des traumatismes importants, puis les psychologues doivent savoir...

on nous le dirait.

Et

Cette formulation particulière laisse apparaitre la peur qu'a Florence de J'histoire éventuelle de cet enfant. Que signifie en effet « être porleur » de traumatismes? Est-ce seulement avoir été victime, ou est-ce porler un traumatisme au sens de le « transporler» avec le risque de le
transmettre?

Florence

connaÎt

probablement

ce

risque, mais en même temps, elle ne veut pas savoir. Elle veut laisser tout cela de côté et croire à un enfant qui voudrait changer d'histoire. Or l'adoption vient solliciter le parent dans son fonctionnement le plus inconscient. De la même manière que pour une naissance, les parents se trouvent être tous les deux dans une période de « transparence psychique 4» : Au moment les plus intenses de notre vie, au moment des grands mouvements psychiques (naissance, adolescence, milieu de vie, fin de vie), J'être humain se trouve dans cette période parliculière de perméabilité entre /e conscient et l'inconscient. L'inconscient se trouve alors à fleur de peau. Comme le moment de la naissance, le moment de l'adoption met à nu l'inconscient, celui des deux parents et celui de l'enfant. S'entrechoquent a/ors, sans les protections
4

maternité.

Bydlowsky, M. La dette de vie. Itinéraire psychanalytique Paris, PUF, Le fil rouge, (1997).

de la

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défensives habituelles, les trois inconscients, les trois histoires. Le sentiment profond de ne pas pouvoir « faire» avec un enfant porteur de « traumatismes» vient parler des histoires « oubliées» de chacun. La lame de fond que représente le processus d'adoption va non seulement
réveiller l'histoire de l'enfant, mais aussi celle de chacun des deux parents.

Les seuls problèmes annoncés sont une petite difficultévisuelle et un léger défaut de langage. Je ne vois
pas là de raisons de s'estompent. J'ai confiance sur notre chemin. Je vis un émotion tellement forte, un nouveau être maman! m'inquiéter. Mes craintes en la vie qui met cet enfant événement exceptionnel, une rêve qui se réalise: je vais à
avec

Ce matin, nous allons faire connaissance

notre fils pour la première fois. Cette rencontre va avoir lieu dans sa famille d'accueil. Juste avant, la psychologue prend un moment avec nous et nos trois enfants. Je lui
demande:

- Ilest grand comment?
J'ai besoin d'imaginer sa taille. Comme je me sens en confiance pour poser cette question qui me parait pourtant un peu naïve! Des questions comme celle-ci, nous en posons beaucoup d'autres dans cet espace où nous nous sentons véritablement accompagnés par les professionnels de l'ASE. Cet événement unique, qui va avoir lieu aujourd'hui, vient soudain faire écho aux naissances de mes autres enfants. Ils sont nés dans notre maison, avec une sagefemme expérimentée, maternante et sachant guider, qui nous a permis de rester nous-mêmes, tout en assurant notre sécurité. 27

La première rencontre avec Hugo a lieu dans une celle de sa famille d'accueil, et la psychologue du service d'Aide Sociale à l'Enfance m'apparaÎt alors comme ma sage-femme: douce, respectueuse, capable de nous accompagner dans ce moment unique qu'est l'arrivée d'un nouvel enfant dans une famille. maison, Les mains expertes de ma sage-femme ont aidé à faire naÎtre nos bébés sereinement; à chaque fois, elles les ont posés sur mon ventre et ce geste créait le premier face-à-face. Oubliées alors, les images vagues et sombres des échographies, c'était Mathieu, Margaux, ou Emma, que je buvais des yeux et dont je pouvais toucher les cheveux humides, la peau laiteuse et douce. Aujourd'hui, c'est notre Hugo qui est là, celui des photos qui nous ont fait le rêver et l'attendre. Il est là devant nous, petit garçon brun aux cheveux courts et au regard fuyant. Mais il est beau, c'est notre nouvel enfant et je ne sais si je peux m'approcher davantage, le toucher, l'embrasser. Je n'ose pas encore. - Hugo... dit doucement la psychologue, c'est Maman. Ses paroles confiantes invitent délicatement Hugo à se mettre en relation et à créer les premiers liens avec nous. Cette «naissance)} met un peu plus de temps, comme celle d'un enfant qui tarderait à venir au monde. Le ventre dont Hugo semble hésiter à sortir est comme un invisible garage. Tapi dans cet intérieur, il joue aux petites voitures sans les quitter des yeux, semblant ignorer notre présence. La psychologue propose alors une autre manœuvre: faire d'abord naÎtre cet enfant à sa nouvelle fratrie, en réunissant les quatre nouveaux frères et soeurs entre eux, dans l'intimité de la chambre qu'Hugo occupe.

Hugo commence sa « venue au monde» en tissant ce que je nomme des
liens horizontaux. Nous savons que cerlains

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enfants, ayant eu l'expérience douloureuse d'avoir été abandonnés par leurs adultes référents, ont survécu grâce à leurs pairs, un peu comme le font les arbres qui, ne trouvant pas d'eau en puisant verlicalement dans le sol, vont étendre leurs racines horizontalement jusqu'à trouver la nourriture nécessaire à leur survie. Ainsi font cerlains enfants « réanimés» par l'horizontalité des
liens « fraternels».

Pierre et moi rejoignons les enfants dans la chambre d'Hugo. C'est là que nous commençons à nous apprivoiser. Un brin d'agitation règne dans cette chambre, Hugo rote et saute sur son lit, Emma rit et l'imite dans ses pitreries. Comme il a l'air d'être amusant, ce frère! Pierre et moi nous asseyons sur le lit. Tous nos regards se croisent, se sourient. Nous disons à Hugo qu'à la maison aussi, les enfants font parfois les clowns. Hugo s'approche, je le prends doucement sur mes genoux. Il en redescend assez vite. Est-ce trop tôt? Il apporte ses chaussons en se calant entre Pierre et moi. Qu'a-t-il de si important à nous montrer? Il pointe du doigt l'intérieur de ceux-ci où son nom est marqué et il annonce fièrement: - Maintenant, j'vais m'app' 1er Hugo Périer. Peu après les naissances de nos enfants, nous avons, pour chacune, vécu un moment convivial, autour d'une boisson chaude et de petits gâteaux, réunissant, autour du bébé et de nous-mêmes, la sage-femme, les autres enfants et les proches. Peu Hugo, suit l'assistante brioche et après le premier temps d'apprivoisement avec un moment semblable. Autour de la table, maternelle nous sert copieusement de la du café. Avec ses formes généreuses, cette

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