La diagonale du suicidaire

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296252103
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA DIAGONALE DU SUICIDAIRE

PSYCHANALYSE ET CIVILISATIONS Collection dirigée par Jean NADAL
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théories issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque, à élaborer le concept d' "inconscient", à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfennement dans une attitude solipsiste qui, en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche' psychanalytique de ses racines les plus profondes. Ouvrages parus dans la collection "Psychanalyse et Civilisations" . Emprise et liberté par: R. Dadoun, M.-F. Lecomte-Edmond, J. Levine, R. Major, J. Nadal, H. Ramirez, M. Torok et N. Rand.
Psychanalyse, école et entreprise, sous la direction de J. Nadal. Rêve de corps, corps de langage par: J. Nadal, Maria Pierrakos, Myrta Secco-Bellati, Marie-France Lecomte-Edmond, Annie Ramirez, Renée Vintraud, Nadine Zuili, Mario Dabbah. Oralité et violence par Kostas Nassikas. La pensée et le trauma, entre psychanalyse et philosophie, Michèle Bertrand.

A paraître
Utopie créatrice et destin de la pulsion par M.-France LecomteEdmond. Psychanalyse et maladies somatiques, Collectif.

@ L'Hannattan, 1991 ISBN: 2-7384-1146-0

Silvana

OLINOO- WEBER

LA DIAGONALE SUICIDAIRE

DU

JEUX DE MORT EN FIN D'ADOLESCENCE

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'EPOPÉE SUICIDAIRE: PEUR, VIOLENCE ET SACRIFICE
I. II. III. IV. Crise d'adolescence ou fin d'adolescence? Les peurs archaïques Lien tribal et violence Crise sacrificielle/crise suicidaire

I. CRISE

D'ADOLESCENCE

OU FIN D'ADOLESCENCE?

TIsont entre quinze et vingt-cinq ans et ils se tuent ou se font tuer. Par ingestion de drogues licites ou illicites, par accident sur des routes qu'ils ne prennent plus comme axes de cheminement mais comme défilés initiatiques où ils affrontent les épreuves qu'ils s'inventent. Ils se tuent de plus en plus, selon les statistiques. On les tue de plus en plus, selon les comptes rendus des scènes politiques internationales. Environ un tiers des jeunes de quinze à vingt -cinq ans avoue avoir été tenté par le suicide; mais seulement deux pour cent d'entre eux reconnaissent être passés à l'acte au moins une fois. Deux pour cent, c'est peu dans une statistique, pourtant, c'est environ cinquante mille jeunes qui risquent la mort chaque année en France. TIfaudrait ajouter à cela toutes les conduites apparemment accidentelles qui relèvent de la conduite suicidaire. Quel malaise saisit ainsi nos sociétés pour qu'elles permettent sans s'indigner le potlach de leur jeunesse? Alors qu'en même temps, parfois dans les mêmes journaux télévisés, on nous assure que la mort est un événement improbable, y compris pour certains vieillards grabataires privés de leurs fonctionnements vitaux, dont la mécanique médicale 9

maintient la souffrance en vie. N'y a-t-il pas obscénité, scandale, dans la synchronie de ces deux faits de société? Comme l'écrivait déjà en 1976 Baudrillard, « il n'est pas normal d'être mort aujourd'hui, et ceci est nouveau. Etre mort est une anomalie impensable, toutes les autres sont inoffensives en regard de celle-ci (1) ». L'impensable engendre le refoulement et parfois même la forclusion; il est donc logique de s'attendre à des manifestations nouvelles de symptômes. L'aggravation des conduites sacrificielles pourrait être resituée comme une forme de résistance à un refoulement collectif de la mort. Actuellement, la tentative de suicide des jeunes est classiquement répertoriée dans le cadre de la crise d'adolescence; mais la crise d'adolescence n'est pas nouvelle. Depuis que l'on a inventé le concept d' adolescence, la notion de crise en est corrélative. Or, depuis dix ans, l'amplitude des conduites mortifères augmente de façon significative; mais significative de quoi? d'une crise de société? Depuis des siècles, chaque génération vit sa crise de société à sa façon; ce n'est donc pas tant la notion de crise qui est nouvelle, mais cette façon particulière de jouer de la mort comme élément de symbolisation. Et d'ailleurs, s'agit-il encore d'adolescence? Si l'adolescence correspond au développement des caractères sexuels liés à la maturation de la fonction de reproduction, toute une partie de la tranche statistique des 15/25 ans a dépassé cette étape physiologique. Quant à la confrontation avec l'interdit sexuel que ne manque pas de provoquer la poussée pulsionnelle pubertaire, la portée s'en réduit tellement qu'on inverse actuellement le problème en le situant dans le manque d'interdit. Si l'adolescence est définie comme un processus accompagnant l'entrée des jeunes dans un rôle social d'adulte, alors là, c'est la frange statistique de la quinzaine qui n'est pas concernée; la prolongation de la scolarisation a reculé le temps de la prise de responsabilité dans un rôle de partenaire
1. BAUDRILLARD Gallimard, 1976. 10 (J.), L'échange symbolique et la mort, Paris,

social. Mais, déjà à ce niveau, on peut relever une impasse: en même temps que se perpétue la mystique d'une promotion rapide dans le monde du travail, tous les indices d'une fermeture de ce monde aux jeunes s'accentuent, d'où la classique situation de double contrainte antagoniste: tu dois/c'est impossible. Si l'on conjugue les différentes spécifications de l'adolescence, il apparaît à l'évidence que la tranche statistique 15125 ans, couramment utilisée, n'est pas pertinente pour l'analyse des conduites suicidaires; et d'ailleurs, les statistiques elles-mêmes, bien qu'elles soient toutes approximatives dans ce domaine, confirment néanmoins l'hétérogénéité de l'échantillonnage, puisque le taux de suicide fait plus que doubler entre vingt et vingt-cinq ans par rapport au suicide des 15/19 ans... (2). Il Y a donc certainement un suicide de l'adolescent en crise, mais plus encore, il semble que la conduite suicidaire soit un comportement symptomatique de la fin de l'adolescence; symptôme d'une impossibilité de passage plutôt que d'une difficulté de transformation. La fin de l'adolescence est difficile à définir pour nous qui n'avons pas de rites de passage, et cette difficulté est en elle-même l'indice d'une perte mal traitée des limites générationnelles, voire même d'une conflictualisation de la différenciation des générations.
2. Comparaison des taux de suicide en 1950, 1976 et 1986 selon l'âge et le sexe (à partir des données statist. de l'INSERM). Taux /100 000 habitants, en France.

Sexes Ages 15/24 15/19 20/24 ans

Masculin

Féminin

4,2

.

.

Entre 25 et 29 ans, le taux est passé de 19,9 à 32,S en 10 ans chez les hommes.

11

Se démarquer de l'autre sexe est un problème de plus en plus facile à déconflictualiser, mais l'énergie gagnée sur le conflit du côté de la différenciation sexuelle semble s'être reportée, non pas sur un conflit de générations, mais sur un conflit de démarcation entre les générations. Comme si dans la triangulation œdipienne, qui normalement fixe dans un même temps ces deux démarcations, il se produisait une dissociation entre l'identité sexuelle et l'identité générationnelle, rendant l'issue œdipienne de plus en plus aléatoire. Dans cette néo-triangulation, l'achoppement se situe non plus dans l'ordonnancement du désir en fonction des sexes, mais dans l'ordonnancement des générations en fonction de l'identification au rôle du géniteur. Or, si la fonction du géniteur ne réussit plus à ordonner les générations dans une suite cohérente, il va de soi qu'à chaque passage de génération l'incohérence originaire tendra à se réactiver. La fin de l'adolescence est très exactement l'un de ces passages, dont nous ne savons plus définir les modalités et que les jeunes accommodent à leur façon, c'està-dire dramatiquement. Confrontés à l'incohérence, soumis à la contrainte d'une dualité idéale impossible, ils répondent par ce qu'ils ont de plus facile et de plus actuel à leur disposition: la mort. La mort, c'est bien connu, résout toutes les contradictions. C'est même la réponse la plus adaptée à l'impossible. Mais comment comprendre la nature de cet impossible auquel sont confrontés certains jeunes en fin d'adolescence? Et pourquoi transforment-ils en étau sacrificiel une incohérence dans le vécu de leur histoire? Pourquoi, en somme, une telle équivalence entre fin d'adolescence et fin de vie pour certains qui ne sont ni plus défavorisés, ni plus malheureux que d'autres? Comment et où va se poser l'équation mortifère? N'était-elle pas déjà là, dans l'informe originel, et quelle est, dans ce cas, la dynamique qui favorise, en fm d'adolescence, son actualisation et sa réalisation? L'adolescent est une chimère, une composition baroque de différents stades du développement qui entrent en compétition, et ce n'est pas tant la modification des valences vi12

tales qui rend critique cette période de mutation que la nécessité de supporter la coexistence de tendances et d'états antagonistes. Incompatibilité d'éléments pourtant indispensables. C'est là une monstruosité logique et existentielle. Comment construire son identité dans une dispersion contradictoire? On risque de s'en remettre au jeu du hasard. Toute crise d'identité active les tendances suicidaires. TIva de soi que l'adolescence accélère l'indistinction des repères et précipite la confusion des valeurs. Dans une telle inefficience diacritique, la moindre impasse affective déclenche des passages à l'acte défensifs. Mais nous avons remarqué que chez certains, c'est au moment même où justement ils semblent avoir trouvé leur repérage d'adultes que se déclenche la conduite suicidaire. S'agit-il, comme l'affirment quelques auteurs, d'une déréalisation soudaine, forme de psychose aiguë qui saisirait l'adolescent en rupture de développement ? C'est poser l'axiome que la mort ne fait pas partie de la réalité. Nous voyons là l'indice d'un déni de la mort. En revanche, il nous paraît évident qu'un interdit de vivre, massif et totalitaire, oppose un veto catégorique à certains individus dans leur processus d'individuation, et cela sans aucune rupture avec la réalité, étant admis que la mort ne saurait être exclue de la réalité. Passages mortifères en fin d'adolescence

A l'acmé de l'explosion des forces vitales, correspond ainsi l'acmé des forces délétères. C'est un paradoxe que la métapsychologie freudienne nous permet de résoudre. La pulsion de mort n'est pas un fantasme freudien; chaque jour, la clinique du « négatif» vient en confirmer les effets. A quand un traitement social de la pulsion de mort? Question absurde, et pourtant, sous un tel éclairage, les rites de passage prendraient une autre envergure. Le paradigme des sociétés stables, dites « primitives» ou traditionnelles, est toujours suspecté d'idéalisme nostalgique. Cependant, il y a là un modèle qui, s'il n'est pas reproductible, n'en possède pas moins une valeur didactique. 13

Dans quelle mesure est-il possible de rapprocher certains actes suicidaires d'actes sacrificiels au sens ethno-social du terme? Dans quelle mesure n'assiste-t-on pas à une suppléance spontanée de rites de passage tombés en désuétude? Admettons un instant qu'un traitement collectif de la pulsion de mort soit nécessaire à l'évolution individuelle, les résurgences sauvages d'actes mortifères prendraient alors valeur d'appel au collectif plutôt que d'appel à tel ou tel être aimé et défaillant, même si l'adresse en est toujours singulière. Les lieux, les temps, les organisations sociales, tout semble s'opposer au rapprochement du suicide occidental et des rites traditionnels, toujours venus d'ailleurs. La valeur même de ces comportements est à l'opposé des estimations: les sacrifices rituels sont des actes positivement investis par les collectivités qui les pratiquent, alors que le suicide est affecté d'un jugement péjoratif dans l'imaginaire occidental. Cependant, les rites de passage disparaissent avec l'accélération du rythme évolutif des sociétés; est-ce dire qu'ils sont devenus inutiles? La multiplication actuelle d'équivalents sauvages pratiqués par les jeunes devrait nous inciter à réviser notre préjugé de désuétude. Pour comprendre à quel besoin pouvaient correspondre ces rites, il est nécessaire de les analyser en dehors de leur cadre «exotique» en axant l'analyse sur leur fonction économique et là, une évidence s'impose, c'est un truisme, mais il faut le répéter, les rites de passage détiennent un potentiel de gestion lors des changements de statut identificatoire. Potentiel de symbolisation, certes, mais aussi modération des forces pulsionnelles, donc potentiel économique. Ici ou là, on entend dire que, dans nos sociétés, le système scolaire est structuré comme un rite de passage puisqu'il gère, dans la durée, le passage de l'enfance à l'âge adulte, en fournissant par le biais des examens et des diplômes l'occasion pour le jeune d'éprouver ses forces, et finalement, d'être intégré au système social. On oublie simplement un détail qui n'est pas sans importance: les rites s'effectuent dans l'isolation spatiale et temporelle. Cette isolation est sans doute nécessaire à la gestion du rituel. 14

En décomposant le déroulement d'un changement statutaire, on peut définir au moins trois périodes: l'une initiale, la deuxième de transition, puis l'étape finale. C'est au cours de la période de transition que la crise d'identité atteint son maximum, le statut antérieur est en perte, le statut final n'est pas encore atteint, ainsi, l'indifférenciation est dans sa plus grande amplitude, et si l'on suit l'argumentation de René Girard sur le thème de l'indifférenciation (3), il faut y voir le creuset d'une violence sacrificielle originaire. Toute perte des repères différentiels réactive la violence contagieuse des temps archaïques des sociétés humaines. A cela, nous ajouterons que toute perte des repères différentiels réactive la violence mortifère des temps archaïques de l'évolution individuelle. N'est-ce pas ici que se joue l'importance d'isoler spatiotemporellement la phase de transition des processus de changement statutaire? Les rites de passage sont organisés de telle sorte qu'ils puissent contenir la violence dans un cadre isolé de la communauté, mais néanmoins géré par elle. En cela les rites s'inscrivent pleinement dans la dynamique de gestion des crises sacrificielles. C'est dire que la scansion de la coupure avant la réintégration dans le collectif est essentielle à l'efficacité rituelle. Or, dans nos sociétés, on amplifie la tendance intégrative et l'on élide la coupure; alors, les jeunes s'isolent d'euxmêmes, formant des bandes marginales, ou s'opposent au hasard des circonstances à ce qui leur fait obstacle. Leurs techniques d'isolement, loin d'être reconnues et soutenues par les adultes, sont considérées au mieux comme anomiques, et le plus souvent comme nocives et pathologiques. Ainsi, non seulement l'ensemble social n'offre aucun encadrement de l'isolation nécessaire à la période d'inter-statut identitaire, mais encore, intervient dans le sens contraire en réduisant pratiquement et idéalement ces tentatives sauvages de coupure spatio-temporelle.

3. GIRARD (R.), La violence et le sacré, Grasset, 1972. 15

Dans une telle confusion et dans une telle violence indifférenciée, certains jeunes se trouvent dans l'obligation de recourir à une mort réelle. Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? Sur un terrain miné, il est des trajectoires plus aventurées que d'autres, la conjugaison de différents facteurs infléchit ces trajectoires. Il faut prendre en compte la force du surgissement pulsionnel à la puberté, la force du barrage opposé à ce flux pulsionnel, l'ampleur de la perte des repères différentiels, l'impact des aménagements de dérivation, en fonction de I'histoire familiale et individuelle. . .

Potentiel suicidaire chronique chez le Sujet-limite
Après avoir rencontré plusieurs centaines de rescapés d'une tentative de suicide dans un service hospitalier de réanimation, j'ai constaté une parenté d'économie défensive chez ceux qui avaient fait un passage à l'acte de forme réactionnelle. A l'inverse du dépressif qui se tue par haine d'un objet introjecté, ceux-là se tuent par amour. Ils en sont affolés. Affolés d'un autre si total, qu'ils doivent totalement le quitter, ou se quitter, ce qui pour eux s'effectue dans l'équivalence des termes. Une telle relation de dépendance affective à l'autre évoque le lien tribal, un micro-tribalisme à deux, à l'occidentale, c'est-à-dire en contradiction avec les valeurs dominantes dans le symbolisme collectif. L'être tribal est un être d'appartenance dont tout écart de singularité est soumis au risque mortel d'une perte d'appartenance. La plupart des individus suicidaires de type réactionnel présentaient aussi des similarités dans leur histoire familiale. Ils avaient été quasimènt tous des enfants très sages, de pa. rents très turbulents. Leur famille est généralement marquée par une rupture: divorce, deuil, antagonismes des lignées maternelle et paternelle sur plusieurs générations. . . Ils se retrouvaient à l'adolescence dans une difficulté de compagnonnage et une instabilité émotive bien supérieures à ce qui se joue dans une crise d'adolescence. Il ne s'agissait pas tant, pour eux, d'avoir le courage de quitter le milieu 16

familial et de s'intégrer dans le jeu des alliances, que de négocier ces problèmes comme une question de vie ou de mort. La moindre divergence relationnelle les plonge dans une atmosphère de fin du monde. Toute perte prend pour eux une dimension cosmique, à moins qu'ils ne réussissent à aménager la perte en attitude préventive permanente. On reconnaît là une domination des processus primaires et une économie du tout ou rien, caractéristique des pathologies de l'originaire. Mais, en même temps, leur accrochage à la réalité est indéfectible; très attentifs aux messages de leur perception qu'ils vérifient sans relâche, ils font ainsi jouer au perceptif un rôle majeur dans leur organisation défensive. Ces sujets présentent donc une organisation psychique originale non seulement par rapport aux névrosés ordinaires dont ils n'ont pas la stéréotypie défensive, mais aussi par rapport aux états-limites dont ils n'ont pas le potentiel de déréalisation. Ils donnent l'impression d'être en continuel dérapage sur la réalité et en continuel rattrapage de cette réalité. De ce fait, on conçoit qu'ils sont plus sensibles à toute modification de leur environnement ou de leurs équilibres relationnels. Ils ont le savoir intime d'un risque de déferlement interne de violence en divagation contagieuse. Leur terreur de perdre le contrôle de leur identité est intenable et dépasse en horreur les mots les plus horribles; c'est le pire absolu. Pour rendre de tels sentiments, il faudrait, au-delà des mots, le choc des images d'une fiction cinématographique dans le registre de l'horreur sans nom. C'est pourtant avec des mots qu'ils réussissent à se débrouiller; les mots des autres dont ils jouent comme si leur propre murmure ne pouvait s'entendre qu'en écho. En raison de cette position liminale de leur identité et de leur discours, nous les avons définis comme Sujets-limite, sujets dont le régime oscillatoire sur le bord des clivages essentiels caractérise l'organisation psychique. Ils ne sont pas tous adolescents, mais souvent ils sont de ceux dont on dit que l'adolescence ne se termine jamais. L'âge n'y est pour rien, même si l'on peut référer cette arête de la fin de l'adolescence à une certaine époque de la vie. Les circons17

tances extérieures viennent faire effet de révélateur ou de catalyseur d'une organisation interne déjà préparée à répondre, par une conduite catastrophique, à une sollicitation trop fone de l'extérieur. D'où tirent-ils cette affinité avec les points de rupture d'équilibre? Il semble que la chaîne des traumatismes remonte, pour eux, jusqu'à la nuit des temps, dans l'archéologie de leur identité. Dans ces cas, la névrose est quasiment originaire puisqu'elle est indissociable du surgissement des premiers repères identificatoires.

II. LES PEURS ARCHAIQUES

La peur est approximativement dicible ; elle est peur de quelqu'un ou de quelque chose. L'attribution d'une direction pennet aussitôt l'attribution d'une signification; même si je ne sais pas de quoi j'ai peur, j'ai peur de... La préposition est indice d'une position à venir, mais déjà dans un rappon de repérage. Ce n'est pas le cas de la terreur. La terreur est indicible, elle ne peut jamais figurer dans l'avoir du sujet; elle décompose l'être, le disloque brutalement ou insidieusement dans le choc, instantanément explosif, ou dans une agonie sans limites. La terreur n'est pas terreur de. .. Elle est sans objet, sans attribution et sans signification. Elle vient soudain prendre la place de l'être, et c'est bien dans cette occupation territoriale essentielle qu'elle prend sa connotation d'anéantissement imminent et imparable. Imparable, parce qu'inassignable. Si la peur reste panielle, la terreur est totale et totalitaire. Plus l'individu dispose de mots pour parler de ses peurs, plus le risque de la terreur s'éloigne. En fait, peu d'adultes vivent la terreur en dehors de situations extrêmes. En revanche, toutes les peurs du nourrisson sont des terreurs. Les 18

peurs archaïques sont la terreur même; la terreur originelle, une monstruosité sans nom, fracassant l'intime. Etant inassignables, les peurs archaïques affectent indifféremment et en même temps le sujet et le monde, le moi et l'objet, le corps de soi et le corps de l'autre. La perte s'inscrit alors passionnément, dans un abandon total et une contagion réciproque. S'il s'agit déjà de castration, c'est là une castration passionnelle qui prend tournure de sacrifice orgiaque plutôt que de rituel régulateur; sacrifice des temps primitifs qui nécessitait mort d'homme. La trace des peurs archaïques forme la matrice où tout terrorisme ultérieur trouvera un écho réflexe de déréliction. Ces traces, nul n'y échappe, on les colmate avec du langage, de la relation humaine. Chez certains, la trace fait une déchirure si vive, si radicale, qu'elle fend l'être jusqu'à la racine. Le sujet reste ainsi captif de sa terreur d'être. D'autres s'en remettent, refoulent, réparent, construisent des fortifications névrotiques où la trace de l'originaire n'induit plus qu'une impulsion à fuir. D'autres, enfin, se comportent comme d'anciens enfants terrorisés. Leurs propos sont tenus par un fil conducteur qui porte un questionnement central: « être moi, rien que moi ». Questionnement toujours déstabilisé par la possession d'un autre qui les possède. Inflammation chronique d'une dubitation identificatoire oscillant entre la totalité identique et la totalité étrangère. Ils sont hantés par un savoir informe dont les réminiscences oniriques donnent signe de létalité. Ces circuits terrorisés frôlent l'irréparable, le fatal; tangentiels à la folie, ils suscitent une vigilance vétilleuse à l'égard de toute incohérence de la réalité. De leur détresse primordiale, ces individus gardent plus que des traces: des indices de leur propre mort, déjà advenue, dans un autre temps, dans un projet imaginaire ou peut-être dans quelque accident providentiel. Le moi primordial se dresse sur la prescience de sa propre mort. Le déferlement traumatique de la violence lâche la bride à la pulsion de mort et, sur ces déferlantes originaires, certains naviguent à vue, sans jamais trouver une formule défensive d'accalmie. Mais ils naviguent, c'est-à19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.