La dictature de l'emploi

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Le vendredi 10 mars 1996, dans l’émission Synergie sur France Inter, J-F. Kahn dénonçait la « pensée unique ». Il expliquait avec quelle jubilation il pouvait dire tout ce qu’il voulait, car, de toute façon , « personne ne l’écouterait ». Il exprimait ainsi le sentiment qu’aujourd’hui, « rien ne semble vouloir rien dire », « il n’ y a rien d’autre à faire que ce qui est fait ». Nous serions dans une société où nous ne pouvons que subir, notamment parce que le manque d’alternatives idéologiques installe un espace où il n’y a plus d’idées suffisamment fortes pour « faire débat », pour créer du dialogue.

La pensée sur la situation d’une société gangrenée par le chômage et, simultanément, privée d’alternatives idéologiques semble n’être plus que l’affaire de spécialistes, statisticiens, et décideurs, calculant depuis leurs bureaux, dont les décisions techniques seraient trop complexes pour les gens de la rue.


Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 2952617902
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INTRODUCTION
Le vendredi 10 mars 1996, dans lémissionSynergieFrance sur Inter, J.-F. Khan dénonçait la « pensée unique ». Il expliquait avec quelle jubilation il pouvait dire tout ce quil voulait, car, de toute façon « personne ne lécouterait ». Il exprimait ainsi le sentiment quaujourdhui, « rien ne semble vouloir rien dire », « il ny a rien dautre à faire que ce qui est fait ». Nous serions dans une société où nous ne pouvons que subir, notamment parce que le manque dalter-natives idéologiques installe un espace où il ny a plus didées suf-fisamment fortes pour « faire débat », pour créer du dialogue. La pensée sur la situation dune société gangrenée par le chômage, et simultanément privée dalternatives idéologiques semble nêtre plus que laffaire de spécialistes, statisticiens, et décideurs, calculant depuis leurs bureaux, dont les décisions techniques seraient trop complexes pour les gens de la rue. Je pourrais exprimer ce même sentiment en tant que Présidente dune association dite « dinsertion », après en avoir été directrice, et expri-mer combien jéprouve cette même sorte de jubilation « négative ». En effet, je suppose que je vais développer des arguments qui nont strictement aucun intérêt, et qui nempêcheront pas limmense ma-chine à broyer des individus de continuer son uvre de destruction. Je partage souvent ce sentiment dévoluer dans cet espace dinu-tilité, voire dabsurdité de laction individuelle dabord, collective ensuite, dans un contexte où ce qui semble dominer est lidée que, de toute façon, « rien ne sert à rien et personne ne fait rien dintéres-sant ». Cette perception est particulièrement forte lorsque nous sommes confrontés à cette question lancinante du chômage à laquelle nous - 7 -
narrivons pas à répondre collectivement de façon pertinente et qui interroge durement les modes dorganisations de nos sociétés. Plus encore, cela interroge nos modèles, nos perspectives ou leurs absences et plus particulièrement celles qui consisteraient à « mieux faire », ou faire plus pour quil y ait toujours un progrès collectif Chacun à notre tour, dans notre milieu dappartenance profession-nelle et sociale semblons avoir des actions dérisoires. Nous semblons alors parler et agir dans le vide Ou bien alors, nous sommes successivement et/ou alternativement des boucs émissaires et des coupables désignés. Sil ny a plus de réflexion globale, si rien ne sert à rien, il ny aurait effectivement plus quà essayer de « tirer les marrons du feu » à titre individuel, à faire le dos rond dans son coin (si on a un coin un peu protégé) et à attendre que « lorage passe ». Simultanément, jéprouve comme une urgence à trouver des mots suffisants pour exprimer la conviction quil faudrait peu pour ren-verser nos perspectives, retrouver du souffle, et sans doute, retrou-ver du sens à nos actes, au lieu dêtre dans ce sentiment déprimant de norganiser ou de ne gérer que la misère et la médiocrité, comme de nêtre pris collectivement et individuellement que dans la répétition déchecs et dans la description inlassable de la médiocrité de chacun et de tous. Parler des réalités quotidiennes des gens quon rencontre au détour du chômage semble, soit inintéressant, soit épuisant, ou bien alors ouvrir de tels abîmes de réflexions quil vaut mieux ne pas faire leffort de sy engager. Cela ne ferait que confirmer linutilité de ceux qui en parlent et contribue aussi à illustrer lincapacité dans laquelle nous sommes à mettre en uvre des réponses cohérentes. Labsence de perspective ne peut aboutir quau rétrécissement, au repliement sur des intérêts mesquins et individuels dun côté, à laccentuation de la violence sociale et à la paupérisation de millions de personnes, de lautre côté.
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À force davoir le sentiment de parler « pour ne rien dire », lécriture devient un moyen pour essayer de faire le point sur de nombreuses années de travail avec les chômeurs. Écrire devient le moyen dinterroger cette posture « dinutilité des uns et des autres » qui semble notamment caractériser toutes ces actions pour les chômeurs. Cette posture dinutilité, ce sentiment quil ny a rien qui « va mieux », au contraire, finit par gangréner la société tout entière. Écrire permet alors de sortir de cette vacuité, pour évoquer une période professionnelle qui ma fait côtoyer des centaines de chô-meurs, des futurs chômeurs, des futurs salariés, des futurs ex-salariés. Jai même, par période, vécu lexpérience du chômage puisque, comme beaucoup de ceux dans la quarantaine aujourd'hui, je fais partie de ce quon pourrait appeler « la génération chômage », mais aussi « la génération chômage post-moderne », pour ne pas oublier lHistoire qui a donné dautres périodes de chômage. Écrire cest aussi essayer dexprimer les interrogations de ceux qui uvrent dans tous ces dispositifs, acteurs sociaux, formateurs, porteurs des projets dits « dinsertion » qui, depuis bientôt vingt-cinq ans, ont été souvent malmenés et maltraités. Leur mission, difficile, voire impossible, est celle de la quête désespérée des emplois que les représentants institutionnels ne voient pas et que personne, dailleurs, na encore trouvés, sinon au compte-gouttes, sous forme de réponse individuelle à un mouvement collectif de transformation Écrire, cest aussi exprimer toutes les colères de ces auteurs et acteurs des « stages/parkings », des formations « bidons », des actions dinsertion soit disant inutiles, eux aussi, traumatisés par la quête de ces emplois quil ny a pas Il sagit de restituer des rencontres avec des chômeurs, de décrire comment, avec les acteurs socioprofessionnels, ils évoluent dans un système souvent incohérent, posant des exigences impossibles à atteindre, ce qui construit essentiellement de labsurdité.
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