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La dissolution identitaire d'une communauté rom

De
256 pages
Cet ouvrage enquête sur la lente et irréversible disparition d'une communauté, se produisant quand un groupe social cesse de se considérer comme tel, c'est-à-dire de se penser et de penser le monde qui l'entoure comme "différents". En effet, l'anthropologie peut pertinemment démontrer comment certaines communautés (les Roms de Melfi, Italie du Sud) renoncent à se distinguer des autres, ce qui permet de réfléchir sur le caractère transitoire de toutes constructions sociales.
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La disso Lution identitaire
d’une comunaut rom
Stefania Pontrandolfoe thnographie d’une disparition
L’anthropologie a traditionnellement pour objet de reconstruire les
La disso Lution identitaireprocessus identitaires et symboliques par lesquels les groupes sociaux
attribuent un sens au monde. d’une counauté roCe livre enquête sur un phénomène inverse : la lente et irréversible
disparition d’une communauté, qui se produit quand un groupe social
e thnographie d’une disparitioncesse de se considérer comme tel, c’est-à-dire de se penser et de penser le
monde qui l’entoure comme « différents ».
Des processus de ce genre adviennent probablement à tout moment à
différents endroits du globe, sans qu’ils soient l’objet d’une interprétation
scientifque.
Pourtant, tout comme l’ethnographie est capable de démontrer de façon
étonnante la multiplicité et la variabilité des modalités selon lesquelles
différents groupes humains affrment leur identité culturelle, elle peut
pertinemment démontrer (surtout si elle est associée à la recherche
d’archives) comment certaines communautés renoncent à se distinguer
des autres.
L’étude de cas de la disparition de la communauté rom de Melf (Italie du
Sud) permet de réféchir sur le caractère transitoire de toutes constructions
sociales.
Stefania Pontrandolfo enseigne actuellement l’anthropologie culturelle
et est membre du CREAa (Centre de recherche ethnographique et
d’anthropologie appliquée) à l’Université de Vérone (Italie). En 2010, elle
a obtenu le titre de docteur en anthropologie sociale et ethnologie à l’École
des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. Spécialiste de
la réalité tsigane en Europe, elle a notamment publié Un secolo di scuola
(Roma, 2004) et Rom dell’Italia meridionale (Roma, 2013).
Photographie de couverture de Anna Peruzzi.
Préface de Patrick Williams
ISBN : 978-2-343-01055-7
26 euros
L O G I Q U ES S O C I A L ES
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La disso Lution identitaire d’une counauté ro
Stefania Pontrandolfo
e thnographie d’une disparition















La dissolution identitaire
d’une communauté rom
Ethnographie d’une disparition
















Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales » entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir
les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience
qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui
proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une
réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.


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2013.
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politiques à l’épreuve des sociologues, 2013.
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humanité/espaces terrestres, 2013.
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états, Usages du concept et débats en sciences sociales, 2013.
Christiane Saliba SFEIR, Parentalité, addiction et travail social, 2013.
Hélène BUISSON-FENET et Delphine MERCIER (dir.), Débordements gestion-
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contemporaine (1970-2008), 2013.
Délina HOLDER, Natifs des DOM en métropole. Immigration et intégration,
2013.
Fred DERVIN (dir.), Le concept de culture. Comprendre ses détournements et
manipulations, 2013.
Séverine FERRIERE, L’ennui à l’école primaire. Représentations sociales,
usages et utilités, 2013.
Hélène BUISSON-FENET et Delphine MERCIER (dir.), Débordements
gestionnaires, Individualiser et mesurer le travail par les outils de gestion,
2013
Stefania Pontrandolfo



























La dissolution identitaire
d’une communauté rom
Ethnographie d’une disparition







Préface de Patrick Williams


























































































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01055-7
EAN : 9782343010557





A mon père









































REMERCIEMENTS


Je désire remercier tous les Melfitains et en particulier tous les Melfitains
rom qui m’ont accueillie dans leur vie durant la période de la recherche, en
faisant souvent preuve de « compréhension » pour mes tentatives parfois
maladroites de « compréhension ».
Je tiens à remercier Patrick Williams pour ses conseils et ses commentaires
toujours féconds.
Mes remerciements vont aussi à Leonardo Piasere pour l’intérêt porté durant
toutes ces années à mon travail et pour ses conseils toujours motivants.
Je remercie en outre toutes les personnes avec lesquelles j’ai eu la possibilité
d’avoir un échange qui a remarquablement enrichi ma recherche au cours
des années : parmi elles un remerciement particulier va à Mme Henriette
Asséo, à M. Alban Bensa et aux membres du Seminario Avanzato di Studi
Rom de l’Université de Vérone.
Je remercie, encore, Catherine Drubigny-Saraceni pour le travail patient et
soigné de traduction et de révision linguistique en français d’un volume
initialement écrit en italien.
Je remercie ma famille, ma mère et mes sœurs, et tous les amis qui, de
différents endroits et de différentes façons, m’ont encouragée et soutenue
avec affection ces dernières années : en particulier les amis de Matera, de
Rome, de Padoue et de Paris.
Je dédie, enfin, cette thèse à mon père, qui m’a donné la confiance sans
laquelle je n’aurais pu porter ce travail à son terme.


PREFACE



Comment faire l'ethnographie d'une disparition ?
En montrant que dans un temps révolu, il y avait quelque
chose. Et en montrant qu'aujourd'hui, il n'y a plus rien - ou quasiment.

Il y avait quelque chose

Stefania Pontrandolfo explore les archives.
La communauté qu'elle s'est donnée pour tâche d'étudier, ces Roms de
Melfi introuvables au présent, la collecte et l'analyse des archives les fait
apparaître et les fait exister : l'auteure réalise une véritable ethnographie du
passé. L'exploration des documents officiels (de police, de justice, de
l'Église, de l'école...) est la grande réussite du travail d'enquête mené par
l'ethnographe. À travers le point de vue des dominants, elle nous fait
découvrir la vie des dominés. Le lecteur suit des parcours, des destins
singuliers, il apprend à reconnaître des individus... Des récurrences et des
convergences apparaissent aussi qui permettent de prendre vue sur une
"communauté".
Les archives de police et de justice puis de l'État-Civil (dont on voit
bien au passage que celui-ci est un instrument de contrôle des populations)
assurent de l'existence d'un groupe décalé par rapport aux normes que les
autorités veulent imposer. Ce que Stefania Pontrandolfo appelle "les
identités de papier" en fournit un bon exemple. Police et justice semblent
obsédées par la juste identification des personnes ; celles qui sont visées par
ce souci, "oisives, vagabondes et ambulantes" se plaisent au contraire à
jouer, par confusion, multiplication, évanescence, avec leur identité.
Les archives de l'église (baptêmes, mariages, enterrements...) révèlent
à l'inverse une conformité aux habitudes locales. Elles fournissent aussi de
précieuses indications sur la mobilité ou sur l'installation, de plus ou moins
longue durée, et sur le mode d'habiter, dans telle partie de la région ou tel
quartier de la ville.
Les archives de l'école, du fait même que ces enfants-là y soient
présents, confirment la proximité avec les populations installées et la
9
soumission à la règle sociale. Nous pouvons déjà faire le constat d'une
certaine insertion et esquisser la lecture d'un cheminement vers
l'assimilation.
Différence ou conformité selon les domaines : quelle tendance finira-t-
elle par l'emporter ? Une monographie ethnologique est traditionnellement
un tableau synchronique. Un tableau-portrait. Ici le tableau n'est pas tant
celui de la communauté des Roms de Melfi que celui de cette région de
l'Italie avec les Roms dans le tableau. À l'instar de Thomas Gainsborough
qui intitule une toile peinte en 1753 Paysage avec bohémiens, Stefania
Pontrandolfo aurait pu donner pour titre à son ouvrage Paysage avec zingari.
L'examen historique auquel se livre l'ethnologue met en lumière une
singularité de la Basilicate, peut-être de toute l'Italie du Sud : les Zingari
sont aux côtés des couches populaires face aux pouvoirs des aristocrates
possesseurs de la terre puis face à l'"État piémontais". Il s'agit là par exemple
d'une situation différente de celle que décrivent les historiens pour la France
où l'on voit les boesmes aux côtés des seigneurs et nobliaux locaux face à
l'autorité de l'État et aux plaintes ou à la vindicte du peuple et des bourgeois.
Mais le tableau Paysage avec Zingari n'est pas une composition statique, il
suit une évolution et à la fin, les héros ont disparu. C'est le mouvement vers
la conformité qui a gagné.
On ne peut s'empêcher de mettre en relation cette disparition avec la
proximité entre Zingari et peuple de la Basilicate, comme si leur disparition
à la fin signait leur appartenance à ce peuple. D'ailleurs, Stefania
Pontrandolfo l'affirme, les mêmes facteurs qui ont conduit à la disparition de
ceux qu'elle a choisi d'appeler les Roms de Melfi "ont contribué de façon
graduelle à la désintégration matérielle et symbolique du monde traditionnel
du Sud". Faut-il ne voir là que le terme inévitable d'un processus séculaire ?
L'oeuvre du temps, uniquement ? Un événement a précipité l'évolution :
l'émigration vers les métropoles du Nord à la fin des années 1960 des jeunes
gens et des hommes dans la force de l'âge. Ce mouvement a touché tout
autant les Roms que les autochtones. Une autre question se pose alors :
pourquoi n'ont-ils pas été emportés par l'émigration vers les Amériques au
tournant des 19ème et 20ème siècle ? On a envie de répondre : parce qu'à ce
moment là, ils n'étaient pas encore mûrs. Stefania Pontrandolfo ne se
contente pas d'une telle vision impressionniste, elle est mieux informée : il a
fallu qu'aux "instruments séculaires de contrôle de l'État s'ajoutent les
10
mécanismes parallèles d'intégration économique de l'Italie capitaliste du
miracle".
On peut supposer qu' arrivés sur les lieux de l'emploi qu'ils venaient
chercher, les jeunes hommes Roms de Melfi sont apparus aux yeux des
populations d'accueil, de la même façon que leurs compagnons d'émigration,
comme des Italiens-du-Sud. Pourquoi ajouter à cette stigmatisation-là celle
qui se serait attachée à une identité zingari ? Au fil des ans, ils ont trouvé
une place dans cette nouvelle société, ils se sont mariés et ont fondé famille.
Ont-ils transmis quelque chose de la dimension romani à leurs enfants, à leur
épouse ? Leur en ont-ils même parlé ? Leur relation avec la terre d'origine
(quel paradoxe, quand on pense à l'image d'Épinal du Tzigane, d'invoquer "la
terre d'origine" au moment de rendre compte de la perte d'identité!) se sont
effilochées... Combien d'années faut-il pour ne plus échanger de nouvelles ?
La chance de courir l'aventure d'un destin individuel l'a emporté sur la
chaleur et le sentiment de sécurité que peut apporter l'appartenance à un
groupe. Ce qui frappe, dans le discours des hommes et des femmes que
rencontre l'ethnologue à Melfi, c'est que le sort de ceux qui sont partis y tient
peu de place. Est-ce un refus de se préoccuper de parents qui les ont
abandonnés ou bien tout simplement n'ont-ils rien à dire, privés qu'ils sont de
toutes nouvelles ? Les filles demeurées au pays se sont mariées avec des
hommes du pays - ceux qui étaient restés. Ou bien elles ont choisi le célibat
et ont pris seules leur destin en mains, comme Angela, l'amie de Stefania qui
la guide dans la nouvelle société melfitaine. Pour elles aussi, la dimension
romani, la dimension d'une identité spécifique, est devenue quelque chose
d'encombrant.

Il n'y a plus rien

Tout de même, la rapidité de cette disparition étonne : une génération.
Une telle rapidité vérifie certaines propositions des études d'ethnologie
qui s'appliquent à saisir les dynamiques qui mènent à l'apparition de telle ou
telle communauté tsigane, c'est à dire la manière dont ses membres
instaurent un décalage, une différence dans le milieu social où ils sont
immergés :
- l'importance cruciale des choix matrimoniaux. La
répétition des mariages, le redoublement des liens de consanguinité par des
11
liens d'alliance font le groupe. Cette prépondérance des liens horizontaux
rend moins étonnante la dissolution de la "communauté" en un temps aussi
bref ;
- le besoin des "frères" et des "soeurs" - des semblables -
pour être soi-même. On ne peut être Rom qu'avec les autres Roms. L'identité
ne peut être que l'identité partagée. Pas de mise en avant des traits culturels
chez ceux qui sont restés ? Même s'il y en avait, cela les ferait-ils Roms sans
les autres Roms ?
Ce ne sont pas seulement ceux qui sont partis hors de l'horizon
melfitain qui ont disparu mais aussi ceux qui sont restés, et que Stefania
Pontrandolfo rencontre et interroge... Mais qui n'ont plus - et ne veulent plus
- rien à montrer, rien à raconter. Quand même, l'ethnographe persiste, elle
attend les situations qui rassemblent, celles où se cristallisent les caractères
singuliers d'une collectivité, celles où une communauté se donne à voir aux
autres et à elle-même : les fêtes, les querelles et leur règlement, les veillées
funèbres et les enterrements... Rien de cela n'existe, en tout cas rien avec une
dimension spécifique. Une "grande intensité dans la façon dont sont vécus
les liens familiaux", qu'est-ce que ça prouve ? Une telle observation relève
du cliché qui s'appliquerait aussi bien à l"italianitude" ou à la
"méditerranéitude" qu'à la "tsiganitude"... Alors l'observatrice guette : le
moindre événement, le moindre comportement qui témoignerait d'une
singularité, d'une "tradition". Un moment elle croit l'avoir trouvé avec
l'enlèvement par ses fils du corps d'une dame décédée à l'hôpital. Il s'agit là
d'une situation qu'il n'est pas rare de rencontrer dans des monographies
consacrées à des groupes tsiganes ; nombre d'entre eux ne supportent pas
que le corps d'un parent défunt reste enfermé dans une morgue, ils le
ramènent dans son foyer - maison, baraque ou caravane - pour le veiller
jusqu'à l'inhumation. Mais l'approbation muette de la population locale que
l'enquêtrice rencontre, le lendemain que les journaux aient fait leur Une avec
ce rapt, dans un salon de coiffure pour hommes où un érudit local, un ancien
professeur d'histoire qui lui sert d'intermédiaire, l'a conduite, opère comme
une démonstration de l'appartenance melfitaine de ceux qu'elle continue
cependant à appeler les Roms de Melfi. Du coup, la voilà tentée de renverser
totalement sa vision des choses. S'il n'y a plus de Roms à Melfi, c'est que la
population de la ville, au moins cette frange populaire et masculine qui laisse
couler le temps chez le coiffeur, a "viré rom"!
12
Stefania Pontrandolfo écrit de belles pages sur l'ethnologue-qui-reste-
les-mains-vides : il est parti à la chasse au trésor, il a su trouver la cache,
mais il n'y a plus rien dans les coffres. Les efforts du vieil érudit - un double
inversé de Stefania ? - pour dresser le portrait d'une communauté et activer
un sentiment de solidarité ou une simple curiosité chez ceux qui devraient se
sentir concernés apparaissent pathétiques : ses initiatives sont reçues avec
bienveillance par quelques uns, d'anciens élèves pour la plupart, mais ceux-
ci ne souhaitent pas que leur appartenance soit rendue publique.
"Melfitains", "Nous sommes Melfitains", affirment les hommes et les
femmes que l'État-Civil désigne comme descendants de Tsiganes. Ils ne
veulent même pas être nommés. À la désignation "Zingari", ils opposent un
refus net. "Roms" provoque leur étonnement puis une réticence un peu
ironique : c'est le mot qu'emploie la jeune universitaire, mot savant, mot
d'ethnologue (on a l'impression que pour eux, être Rom serait aussi saugrenu
qu'être ethnologue). "Zengr" dont Stefania, ethnographe du passé nous
indique que c'était le terme utilisé localement durant la période historique,
différent du "Zingari" des décrets et des assignations, ils ne l'utilisent plus,
personne à Melfi ne l'utilise plus. "Melfitains d'origine tsigane" ne convainc
personne, pas même l'enquêtrice, semble-t-il. Définitivement, "non sono
piu!..."
"Non sono più!...", remarquable expression : un prédicat sans sujet, ce
que permet la langue italienne - le "ils" que nous ajoutons en français semble
opérer déjà une identification abusive - qui fait le constat à la fois d'une
disparition physique (on ne les rencontre plus dans l'espace social melfitain)
et d'une disparition culturelle (ceux dont on pourrait attendre qu'ils soient
aptes à les incarner ne le font pas) et tout en même temps affirme qu'ils ont
bien effectivement dans un autre temps existé. "Ne plus" et non pas "ne pas".
"Ne plus" avec la charge inévitable de nostalgie à l'évocation d'un passé
révolu... De nostalgie et, pour l'ethnologue, de déception. Toute l'exploration
historique à laquelle elle s'est livrée aurait pourtant dû la préparer à cette
épreuve. Il n'empêche. Ce qui est un processus pour le groupe concerné est
pour elle un événement, pire : une révélation. Comment l'ethnologue peut-
elle encore exister si "sa" population s'est "volatilisée", pour reprendre le mot
du professeur Leonardo Piasere ? Va-t-elle devoir ajouter sa propre
disparition à celle du groupe qu'elle étudie ?
Que peut-il rester ?
13
Cependant Stefania Pontrandolfo ne cède pas, elle continue à parler
d'eux et, nous l'avons signalé, à les appeler les Roms de Melfi. Il n'y a pas un
chapitre où cette question de la nomination ne revienne. Les nommer les fait
exister, même si ce n'est que dans le discours savant qu'un observateur tient
sur eux, même si ce n'est que dans les pages d'un livre.
Ce qui reste, c'est le nom.
Et l'ethnologue : celle qui donne le nom.


Patrick Williams





























14
INTRODUCTION


1Ce livre présente les résultats d’un travail de recherche entrepris dans
les années 2000 sur le terrain de Melfi, petite ville de la province de Potenza,
2
dans la région Basilicate, en Italie du Sud (voir figure 1) .
Le livre est structuré de façon telle qu’il constitue en même temps
l’anthropologie historique du processus de disparition d’une communauté
rom – à savoir la « communauté rom de Melfi » – et la description d’un
parcours individuel de recherche. Y sont en fait explicités les passages
fondamentaux du processus de compréhension ethnographique qui font
partie intégrante de la construction même de l’objet anthropologique étudié.
Notre projet de recherche initial fut suggéré par un ensemble composite
de sources repérées dans une phase précédente d’investigation en vue de
nous « familiariser » avec le contexte. A la lumière des données recueillies
sur la « communauté rom de Melfi » et de la littérature ethnographique de
l’anthropologie tsigane, il prévoyait des hypothèses d’exploration précises.
L’idée était d’enquêter sur les formes singulières d’insertion des Rom dans la
ville de Melfi, autrement dit sur les formes de construction d’une « pure
différence » dans un contexte d’« intégration » élevée à la société locale
(confirmée par des indicateurs comme le long passé de sédentarité, le haut
niveau de scolarisation, la présence historiquement attestée de mariages
exogames). Initialement, le projet tenait pour sûre l’existence d’une
communauté comme densité relationnelle particulière entre les Rom dans le
contexte local et se proposait donc d’enquêter moins sur l’existence de la
communauté en tant que telle que sur les modalités de construction
sociale et symbolique de celle-ci.


1 Le livre, écrit initialement en italien, a été traduit en français par Catherine Drubigny-
Saraceni.
2 Nous avons séjourné au total 16 mois à Melfi, bien que divers séjours sur place aient
constitué différentes phases de notre parcours de recherche. Le premier séjour a duré deux
mois (entre septembre et octobre 2000) et avait pour finalité une étude dont les résultats ont
été présentés dans notre mémoire de DEA (juin 2001) et publiés partiellement (Pontrandolfo,
2002b). Le second séjour à Melfi s’est déroulé entre août 2001 et juin 2002 et le dernier entre
mai et juillet 2003 et avait pour finalité une thèse de doctorat soutenue en octobre 2010 à
l’EHESS de Paris. Entre ces deux séjours, et après le dernier de plus longue durée, plusieurs
visites ponctuelles nous ont permis d’entretenir des relations suivies avec les personnes
rencontrées à Melfi, bien que d’autres obligations professionnelles nous aient amenée, à partir
de 2004, à nous éloigner physiquement de notre région d’origine. Il importe en effet de
signaler dès maintenant que nous sommes née et avons grandi dans la région de Melfi, à
Matera, deuxième chef-lieu de province avec Potenza. Cette appartenance géographique
commune a impliqué, entre autres choses, le partage des codes linguistiques locaux avec les
Melfitains, vu que nous comprenons très bien le dialecte local (la langue la plus utilisée à
Melfi avec l’italien).
15
Figure 1. Position géographique de la petite ville de Melfi




L’enquête devait reposer sur une ethnographie menée parmi les Rom et
sur le dépouillement d’archives qui, dans un premier temps, était censé se
limiter aux archives paroissiales locales. Cependant, la réalité rencontrée sur
le terrain a imposé une réorientation du projet de recherche et les difficultés
de l’ethnographie nous ont progressivement portée à examiner et à mettre en
doute l’existence même d’une communauté rom à Melfi. L’enquête sur les
modalités de présence de cette communauté dans le monde s’est
16
radicalement transformée en une enquête sur les modalités de sa
progressive disparition du monde. Il faut souligner que la réorientation du
projet du point de vue de l’objet d’étude a nécessité une réorientation d’ordre
méthodologique, qui a consisté pour l’essentiel à étendre la recherche
d’archives, d’une part, et à intensifier le travail ethnographique à l’intérieur
d’une clique interactionnelle de Melfitains rom, d’autre part. C’est
l’impossibilité de rencontrer les Rom à Melfi qui a rendu nécessaire ce
passage. Les Rom de Melfi, pour reprendre les mots de beaucoup de
melfitains, « ne sont plus… », ou plutôt ceux qui étaient « tsiganes » dans un
passé somme toute assez récent (qui remonte à une quarantaine d’années)
aujourd’hui ne se reconnaissent plus et ne sont plus reconnus comme tels.
Désormais, ils se considèrent et sont considérés seulement comme
Melfitains, parfois comme Melfitains d’origine rom.
Pour rendre compte des étapes de ce passage identitaire ayant porté la
communauté rom locale à se dissoudre dans la communauté urbaine de
Melfi, le livre présente et analyse un ensemble composite de données
construit à travers l’examen de différentes archives locales et l’investigation
ethnographique auprès d’un groupe familial de Melfitains rom.
Dans la première partie du volume, la reconstruction historique se
concentre sur la communauté rom de Melfi. Sur le plan de la méthodologie,
il fait référence aux enseignements de la microstoria ou microhistoire
italienne. L’analyse s’appuie ici sur les données du Bureau de Police de
Melfi qui permettent de retracer la période de la sédentarisation, d’une
importance cruciale pour la communauté puisque c’est à partir d’elle que les
familles rom de Melfi ont entrepris un processus de « fusion » long et
graduel avec la communauté locale.
Un aperçu centré d’une part sur l’histoire de l’institution de Police et de
son organisation et, d’autre part, sur l’analyse des appareils juridiques ayant
rendu possible la réalisation de sa fonction (en particulier le système de
prévention personnelle et l’appareil de contrôle des identités individuelles)
permet de replacer dans son contexte l’évolution singulière du traitement
administratif de cette communauté par les autorités policières locales et les
stratégies de réponse mises en œuvre par les Rom.
L’histoire que présente ensuite le livre est donc celle d’une fixation
domiciliaire « imposée » : l’impact répressif des actions de police sur le style
de vie des familles rom de Melfi constitue l’une des transitions majeures
pour comprendre les raisons de l’actuelle désagrégation de la communauté
du passé et de la fusion parallèle de ces familles avec la communauté locale.
La recherche d’archives permet de reconstruire des stratégies de longue
durée – les fausses déclarations d’identité individuelle et l’accentuation de
l’homonymie, par exemple, qui créent ce que nous avons défini un
« désordre administratif » – mises en œuvre par les Rom de Melfi dans le but
de se défendre de la violence bureaucratique exercée par les autorités
policières. Il s’agit de stratégies qui, dans le temps, n’ont pas réussi à
17
protéger les Rom du contrôle répressif de l’administration de la Sécurité
Publique, puisqu’ils ont été contraints à la domiciliation et donc,
indirectement, à l’intensification des rapports sociaux avec la communauté
locale.
L’insertion progressive dans les réseaux sociaux de la communauté
urbaine est décrite dans la deuxième partie de l’ouvrage à travers l’analyse et
l’interprétation de corpus de données provenant de plusieurs archives locales
(paroissiales, communales et scolaires). Ces données permettent de rendre
compte des transformations profondes qui ont concerné la communauté au
cours de plus d’un siècle de sédentarisation à Melfi, en particulier dans la
période du « miracle économique » italien, entre la fin des années 1950 et le
début des années 1960, qui a représenté sous certains aspects un véritable
tournant dans l’histoire de cette communauté. Les données des archives
paroissiales sur les baptêmes, par exemple, permettent d’appréhender le
passage de l’itinérance d’Ancien Régime à la fixation domiciliaire post-
unitaire et les changements dans les modes d’installation des familles rom à
Melfi, d’abord concentrées au sein du même quartier, puis à partir des
années du boom, progressivement dispersées en divers endroits de la ville.
Les données des archives scolaires permettent quant à elles de reconstruire le
processus de scolarisation des Rom de Melfi, à travers le repérage de
différentes stratégies familiales mises en place vis-à-vis de l’école dans la
première phase de sédentarisation et l’adhésion graduelle de toutes les
familles à l’école, à compter de l’après Seconde Guerre mondiale. Les
données des archives communales permettent de relever que les Rom ont
suivi dans le temps les mêmes stratégies que les autres Melfitains devant
l’écroulement du système économique latifundiaire. Ils ont participé aux
grands flux migratoires des années soixante. Des archives paroissiales, enfin,
proviennent les données sur l’alliance que nous qualifions
d’« extraordinaire », autrement dit l’augmentation progressive et
exceptionnelle de l’exogamie de groupe qui atteint des pourcentages de
l’ordre de 90% environ de l’ensemble des mariages du groupe considéré,
avec une nette majorité de mariages entre femmes rom et hommes non-rom
au cours des dernières décennies. Le renforcement progressif de l’exogamie
est aussi étroitement lié aux profondes modifications du système
anthroponymique des Rom, qui ne sont plus reconnaissables actuellement à
travers le stock de prénoms et de noms partagés à l’intérieur de la
communauté jusqu’aux années du miracle italien. Il faut souligner que tous
ces éléments constituent d’une part un révélateur ou un symptôme, de l’autre
un facteur propulsif ou un catalyseur de la dissolution de la communauté
rom dans la communauté de la ville. Si pendant plus d’un siècle de
contrainte domiciliaire les choix des Rom par rapport à l’école, au travail, à
l’émigration et à la démographie suivent en tout et pour tout ceux de
l’ensemble de la population locale, ils revêtent un caractère absolument
exceptionnel et excentrique dès lors qu’ils sont comparés à ceux des autres
18
communautés de Rom de l’Italie méridionale, ou des autres communautés
rom et sinte italiennes, ou bien encore des autres communautés tsiganes
européennes, avec une histoire semblable à celle des Rom de Melfi (c’est
notamment le cas de plusieurs communautés de gitans andalous).
Dans la troisième partie du livre consacrée aux représentations et aux
discours sur la « communauté rom de Melfi », nous comparons différentes
« images » ou représentations de ce groupe social par des agents sociaux
internes et externes au contexte local (y compris nous, en tant
qu’anthropologue, dans l’effort réflexif de mettre à jour les catégories
anthropologiques avec lesquelles nous sommes arrivée sur le terrain). De
cette comparaison émerge l’absence d’une perception/représentation locale
des frontières entre les parties (Melfitains rom et autres Melfitains) et
l’ensemble (les Melfitains) de la société locale ailleurs que dans l’espace
social du souvenir. En d’autres termes, à Melfi les catégories « Rom » ou
« Tsiganes », si on les utilise séparément de celle de « Melfitains », sont
perçues comme étant absolument inadéquates pour définir la réalité
complexe des rapports existant entre les différents individus et groupes
familiaux. Du point de vue des non-Tsiganes, les Melfitains d’origine
tsigane sont considérés comme faisant partie intégrante de la communauté
locale (les « nôtres »), tandis que les Melfitains d’origine tsigane se sentent
toujours « Melfitains », souvent en opposition aux autres groupes rom de
l’Italie du Sud ou d’ailleurs. Le volume poursuit en montrant comment les
difficultés de l’ethnographie, dues à l’impossibilité de rencontrer des
« Rom » sur place et à « l’invisibilité » des Melfitains d’origine rom, ont
conduit à la réorientation du projet de recherche dans son ensemble.
L’expansion de la recherche d’archives s’est imposée en raison des
difficultés de l’ethnographie, mais elle a permis du même coup de lire la
réalité sociale rencontrée sur le terrain en termes de disparition d’une
communauté. L’émergence frappante de la communauté du passé dans les
actes d’archives, ainsi que la reconstitution des changements sociaux qu’elle
ea subis dans les dernières décennies du XX siècle permettent d’interpréter sa
dissolution dans le présent ethnographique de la recherche, dès lors que l’on
constate que la densité des relations internes aux familles attestée dans le
passé n’existe plus. Cela permet de comprendre pourquoi nous nous sommes
retrouvée à faire l’ethnographie d’une seule clique interactionnelle, à savoir
d’un seul groupe familial de Melfitains d’origine rom, et à instaurer un
3rapport privilégié avec une personne de ce groupe, Angela , sans pouvoir
élargir notre réseau d’interactions à d’autres groupes familiaux semblables.
Simplement, la faible densité et intensité des interactions entre Melfitains
d’origine rom, parallèle à l’intensification de leurs relations sociales avec
d’autres Melfitains (surtout grâce aux mariages mixtes), empêche la
construction d’un groupe social et de signifiés culturels partagés à l’intérieur

3 Tous les noms des personnes rencontrées à Melfi et citées dans le livre sont modifiés.
19
de ce groupe, tout comme il interdit au chercheur de les observer et de les
reconstruire. Le souvenir même de l’existence du groupe, qui remonte à
quarante ans environ, ne parvient pas à se faire mémoire collective, du fait
justement de la fragmentation des familles de Melfitains d’origine rom.
En conclusion, le volume essaie de démontrer combien il peut être
fécond du point de vue heuristique de combiner l’approche historique et
l’approche ethnographique pour la compréhension de certains faits sociaux
particulièrement difficiles à saisir et à interpréter, comme peut l’être le
processus de disparition d’une communauté. Le fond théorique qui a
contribué à la rédaction du texte en ce sens se fonde sur l’assertion que tous
les faits sociaux, et parmi eux, l’existence même d’une communauté, sont
des faits historiques, c’est-à-dire plongés dans un flux temporel que
l’anthropologie se doit de prendre en considération si elle ne veut pas courir
le risque de détacher son analyse de la réalité sociale et culturelle qu’elle
entend décrire.



























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PREMIERE PARTIE
UNE DOMICILIATION IMPOSEE


1. Etat et Sécurité Publique

Dans le monde moderne, l’Etat constitue le principal groupement social à
caractère politique, parce que l’activité qui lie ceux qui en font partie touche à la
question du pouvoir suprême qu’on appelle la souveraineté. Ce concept désigne la
relation de pouvoir (commandement/obéissance) au nom de laquelle le souverain
impose sa loi à l’ensemble des sujets qui dépendent de lui. La fameuse définition
wébérienne de l’Etat : « communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire
déterminé [...] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la
violence physique légitime » [,] permet d’appréhender la question de la nationalité
comme un fait social. [...] La nationalité n’est rien d’autre qu’une forme particulière
de lien social, unissant tous ceux qui exercent et/ou subissent le même pouvoir
souverain (commandement/obéissance). [...] Ce qui caractérise la souveraineté,
entendue comme relation de commandement/obéissance liant tous les individus
appartenant à un même Etat, c’est qu’il s’agit d’un lien social indirect qui met en
rapport une multitude d’individus vivant éloignés les uns des autres et qui ne se
connaissent pas. C’est la raison pour laquelle [...] ce type d’interdépendance ne peut
fonctionner concrètement que grâce à des acteurs qui jouent le rôle d’intermédiaires
(les « représentants » de l’Etat) et grâce à des moyens matériels et à des techniques
qui permettent d’atteindre tous les individus concernés, en dépit de leur éloignement
(Noiriel, 2001, p. 119).

L’histoire de la Police et de ses pratiques administratives, aussi bien que
des instruments concrets dont elle se sert pour assurer à l’Etat sa fonction de
souveraineté, se place donc au cœur de la relation sociale entre Etat et
citoyens. Des instruments de contrôle, telles l’institution des registres de
l’Etat civil, les listes de conscription, la délivrance de passeports et de cartes
d’identité, contribuent à modifier fortement le rapport entre l’Etat, son
intermédiaire – l’administration – et les individus. Parallèlement à la
naissance de la Police, apparaissent les Etats nationaux modernes et leurs
citoyens, qui assument pour la première fois l’identité d’« administrés »
(Denis, 2001, p. 88).
L’acte de naissance de la Police moderne en Europe, dont la périodisation
varie d’un Etat à l’autre, est certainement contemporain de la naissance des
Etats nationaux modernes, ainsi que des processus d’industrialisation et
d’urbanisation de la société. Il faut cependant souligner quelques spécificités
concernant les modalités de constitution des différents Etats européens.
Selon la classification de Tilly (1991), on peut distinguer trois modèles de
formation des Etats modernes, sur la base d’une gestion et d’une
organisation différentes du rapport entre capital et coercition : un modèle
« coercitif », un modèle « capitaliste » et un modèle « mixte ».
21
Le premier modèle, celui par exemple de la Russie et de la Hongrie, naît
de l’alliance entre les propriétaires terriens et les militaires, alliance qui
étouffe le développement de la bourgeoisie et se caractérise par la
construction de l’Etat à travers l’exercice du pouvoir coercitif (par le biais de
l’armée et de la bureaucratie, structures porteuses de l’Etat).
Dans le second modèle, celui par exemple des Pays Bas et de la
République Vénitienne, l’Etat se forme en empêchant le gouvernement des
militaires et en concentrant le pouvoir entre les mains de ceux qui détiennent
le capital, construisant un rapport entre Etat et citoyens fondé sur le
commerce plus que sur l’administration publique.
Selon le troisième modèle, celui notamment de la France, de la Grande
Bretagne et de la Prusse, les Etats se fondent sur un équilibre entre les
libertés concédées au capital et la prérogative accordée à l’Etat d’instituer
des administrations efficaces et des armées autonomes.
Violante (1997) rappelle cette classification pour tenter de définir les
caractéristiques du processus de formation de l’Etat italien (son but, et le
nôtre, étant de souligner l’influence que de telles modalités ont eu et
continuent à avoir sur le système juridique et administratif transalpin). Selon
sa reconstruction, la constitution de l’Etat italien serait de type coercitif,
puisque :

le recours à la bureaucratie et à l’armée, à la magistrature et à la police constitua
l’unique possibilité d’unification d’un Etat qui était né de la confluence de
coïncidences heureuses plus que d’un processus d’unification médité. Elle
correspondit aux caractéristiques naturelles du système politique administratif du
4
Royaume de Sardaigne . Elle fut en syntonie avec la culture des modérés, qui
devinrent la classe politique dirigeante au lendemain de l’unification. Personne ne
s’y opposa car [...] l’extension du règlement piémontais était l’unique choix
rationnel dans de telles conditions (Violante, 1997, p. XXXIV).

L’analyse des modalités de formation de l’Etat italien et de son système
juridique et administratif permet de vérifier la spécificité persistante d’un
système pénalement très répressif, dans lequel le droit pénal, qui devrait être
résiduel, et le système de prévention personnelle, qui est contraire au
principe de la liberté individuelle, ont joué et jouent encore aujourd’hui un
rôle central dans le gouvernement des phénomènes sociaux (Violante, 1997).
Ces considérations offrent un préambule pertinent à ce chapitre, car
l’analyse des documents des archives de Sécurité Publique de la Basilicate et
les attestations du traitement administratif des Rom de la part de cette
institution s’insèrent, encore une fois, dans le cadre plus large des processus
historiques de constitution du pouvoir politique (et donc, des processus de

4 Le Royaume de Savoie avant l’Unité d’Italie (voir figures 1 et 2).
22
construction et d’organisation de l’Etat italien et de sa Sécurité Publique,
avant et après l’unification du pays).
La Sécurité Publique en Italie a joué un rôle déterminant dans le processus
de formation de l’Etat national, puisqu’elle a toujours assuré des fonctions
centrales de contrôle et de répression sociale. Lors de prochains
développements, nous présenterons un aperçu historique centré, d’une part,
sur l’histoire de l’institution et de son organisation, et d’autre part, sur
l’analyse des instruments exécutifs ayant rendu possible la réalisation de sa
fonction (de manière synthétique, le système de prévention personnelle et
l’appareil de contrôle des identités individuelles). La récente production
historiographique sur le sujet, en cours de développement, servira de support
à notre reconstruction historique.

2. Etat et Sécurité Publique en Italie

2.1. Réglementation de l’ordre public dans le Royaume de Naples
Nous ferons tout d’abord référence aux données historiques sur la
réglementation de l’ordre public dans le Royaume de Naples et dans le
Royaume des Deux-Siciles (voir la figure 1 sur la subdivision des Etats pré-
unitaires italiens en 1848).
Il faut souligner, en premier lieu, combien la fragilité de l’Etat d’Ancien
Régime rendait problématique le maintien de l’ordre public dans le Sud de
l’Italie, au point que les traditions et les coutumes du droit populaire (le droit
de vengeance, par exemple) représentaient souvent les seules normes de
régulation des conflits au niveau local (Lombardi Satriani, Meligrana, 1975).
La célèbre thèse de Braudel selon laquelle le banditisme à l’âge
moderne se propage là où l’Etat est faible, en particulier dans les zones
montagneuses ou frontalières (1953), correspond à la situation du Royaume
de Naples, dans lequel le mal endémique du banditisme représente le revers
de la médaille de l’inefficacité du pouvoir étatique sur une population
constituée de communautés éparpillées, isolées et contrôlées par des
pouvoirs locaux souvent opposés au pouvoir central.
Selon l’analyse de Papagna (2003), l’ordre public et la répression du
ème èmebanditisme dans le Sud de l’Italie du XVI au XIX siècles ont été
marqués par la grande fragilité de l’Etat, contraint, même après les réformes
de la décennie française, à déléguer ou à pactiser avec les pouvoirs locaux.








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Figure 1. Etats pré-unitaires italiens en 1848 (source :
http://cronologia.leonardo.it/storia/regno01.htm)





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