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La distinction entre sexe et genre

263 pages
Nous proposons dans ce numéro de distinguer, schématiquement, trois grandes étapes dans l'histoire de la dissociation entre sexe et genre : 1860-1940, la dissociation graduelle entre les structures anatomiques, des fonctions physiologiques, l'identité sexuée, le désir sexuel et le rôle social. 1940-1960 : la période charnière de la naissance de la définition "scientifique" du genre comme une "identité profonde" de l'individu. A partir des années 1970 : l'émergence du concept féministe du genre comme relation de domination.
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Cahiers

du Genre

n° 34 - 2003

La distinction

entre

sexe et genre
Une histoire entre biologie et culture

Coordonné par Ilona Lëwy et Hélène Rouch

Revue publiée avec le concours et du service des Droits des femmes

du CNRS et de l'égalité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétariat de rédaction Danièle Senotier Comité de rédaction Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Anne-Marie Devreux, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Jules Falquet, Agathe Gestin, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Éléonore Lépinard, Pascale Molinier, Liane Mozère, Marie Pezé, Pierre Tripier, Eleni Varikas, Philippe Zarifian. Comité de parrainage Christian Baudelot, Alain Bihr, Pierre Bourdieu t, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff. Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie). Abonnements et vente Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions à la rubrique « Abonnements» en fin d'ouvrage Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées. cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4601-2 ISSN : 1165-3558

Cahiers du Genre, n° 34

Sommaire

Dossier
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La distinction entre sexe et genre
Une histoire entre biologie et culture

Ilana Lowy et Hélène Rouch Genèse et développement du genre: les sciences et les origines de la distinction entre sexe et genre (Introduction) Ivan Crozier La sexologie et la définition du « normal» entre 1860 et 1900 Christiane Sinding Le sexe des hormones: l'ambivalence fondatrice des hormones sexuelles Jean-Paul Gaudillière La fabrique moléculaire du genre: hormones sexuelles, industrie et médecine avant la pilule Ilana Lowy Intersexe et transsexualités: les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social Hélène Rouch La différence des sexes chez Adrienne Sahuqué et Simone de Beauvoir: leur lecture des discours biologiques et médicaux Irène Jami Sexe et genre: les débats des féministes dans les pays anglo-saxons (1970-1990) Maneesha Lai Sexe, genre et historiographie féministe contenlporaine : l'exemple de l'Inde coloniale Laurence Tain Corps reproducteur et techniques procréatives : images, brouillages, montages et remue-ménage

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Cahiers du Genre, n° 34

Hors-champ 193 Françoise Bloch et Monique Buisson Mesures politiques et division sociale du travail entre femmes: la garde des enfants par les assistantes maternelles

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Notes de lecture
Marie Pezé. Le deuxième corps (Roland Pfefferkorn) Gayle S. Rubin, Judith Butler. Marché au sexe (Pascale Molinier) - Les Temps modernes « Présences de Silnone de Beauvoir» (Christine Delphy) - Thierry Bloss (ed). La

dialectique des rapports hommes-femmes(Agathe Gestin) Margaret Maruani. Les mécomptes du chômage (Helena Hirata) - Alain Bihr, Roland Pfefferkorn. Hommes-fernmes. Quelle égalité? (Josette Trat) - Emmanuelle Lévy (ed). Vous avez dit « public» ? (pierre Tripier) - Pascale Vielle. La sécurité sociale et le coût indirect des responsabilités familiales. Une approche de genre (Liane Mozère) -Actuel Marx «Les rapports sociaux de sexe» (Anne-Marie Devreux) - Michèle Riot-Sarcey. Histoire du féminisJne (Françoise Picq). 249 Abstracts

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Auteurs

Cahiers du Genre, n° 34

Genèse et développement du genre: les sciences et les origines de la distinction entre sexe et genre

Ilana Lowy et Hélène Rouch
And, moreover, whatever the brain might do [...] the body remains 1. Virginia Woolf, 1938

Alors que la problématique du gender a été introduite et développée par les féministes anglo-américaines dès le début des années 1970, celle du «genre » a eu du mal à s'imposer en France dans les études féministes et, a fortiori, dans les universités et instituts de recherche. On peut avancer à cela plusieurs raisons qui sont liées entre elles. On évoque souvent la polysémie du tenne genre en français: sens dans la grammaire, dans la classification des naturalistes, dans la littérature, dans le langage commun. Dans son acception de sexe social distinct du sexe biologique, « genre» a d'abord été d'une utilisation malcolnmode car il den1andait chaque fois à être défini. On peut surtout mettre en avant la faible institutionnalisation en France des études féministes ou sur les femmes, qui n'a pas permis de réellen1ent structurer dans l' interdisciplinarité un champ qui se caractérise pourtant par sa trans1

Virginia Woolf (1992 [1938]). Three Guineas. Oxford Ulùversity Press, p. 147.

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llana Lowy et Hélène Rouch

versalité 2. Les recherches sont restées localisées aux disciplines universitaires traditionnelles, où elles ont d'ailleurs été longtemps marginalisées. Lorsque les chercheuses françaises ont commencé à s'interroger sur le gender, elles avaient déjà à leur disposition une terminologie qui donnait sens à leur orientation théorique - et politique - en fonction des concepts, des Inéthodes, des sources, de leurs disciplines respectives: sexe social en anthropologie, rapports sociaux de sexe en sociologie, masculin/féminin en littérature, femmes/hommes en histoire, différence des sexes en philosophie... L'introduction du genre, au sens de sexe socialement et culturellement construit dans un rapport de domination, aurait pu, en faisant consensus, faciliter le dépassement des cloisonnements disciplinaires. Cela n'a pas été le cas, cela ne l'est toujours pas vraiment, bien que l'utilisation du terme progresse à l'intérieur de chaque discipline dans la
mesure même où y est discutée la notion à laquelle il renvoie
3.

En France, les débats sur le genre trouvent leur soubassement dans le conflit théorique qui, dans le Inouvement des fenm1es des années 1970, s'est focalisé, jusqu'à l'obsession, sur la différence des sexes. Un conflit qui, malgré la richesse des productions auxquelles il a donné lieu, a très tôt rigidifié l'antagonisme entre deux positions divergentes sur les rapports entre sexe biologique et sexe social: soit, en schématisant à l'extrême, d'un côté un « essentialisme» tenant d'une «nature féminine» à redécouvrir et à ré-exprimer car refoulée par le phallocentrisme, de l'autre un «matérialisme» dénonçant dans la «nature féminine» une construction socioculturelle destinée à légitimer l'oppression des femmes. Le second courant a reproché au premier de faire du sexe biologique un réel incontournable qui justifie la bicatégorisation de l'humanité en hommes et femmes structurant le social; le premier courant a reproché au second de réduire le sexe biologique à un simple n1arqueur qui
2 Transversalité revendiquée lors du colloque « fondateur» de Toulouse Femmes, féminisme et recherches (1982), puis par l'ATP du CNRSRecherches sur les femmes et recherches féministes (1983-1987). 3 On peut constater les difficultés à dépasser cette fixation disciplinaire au travers de deux ouvrages servant de jalons: Sexe et Genre (Hurtig et al. (eds) 1991) et Le genre comme catégorie d'analyse. Sociologie, histoire, littérature (Fougeyrollas-Schwebel et al. (eds) 2003).

Genèse et développement

du genre (Introduction)

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ne prendrait sens et importance que par le social. Dans les deux cas, le contenu scientifique du sexe biologique, à la fois en tant que description binaire de la sexuation des corps et construction socioculturelle de cette description, est resté largelnent ininterrogé

jusqu'au milieu des années 1980 4. Les réticences à la valeur
heuristique du genre s'enracinent dans ce conflit - bien que la transposition ne soit pas univoque - quand se pose la question de savoir si le sexe précède le genre ou si le genre précède le sexe. Si les rapports entre sexe biologique et genre ne sont pas clairement explicités, et ils le sont rarement, c'est soit le sexe qui reste naturalisé en arrière-fond du genre (un fond « biologique» mis entre parenthèses), soit le genre qui se charge d'une naturalisation que le sexe ne porte plus (dès lors qu'il est aussi « social» que le genre). Le terme genre devrait néanmoins finir par s'imposer, ne serait-ce que parce qu'il est devenu le mot-clé des institutions européennes pour promouvoir l'égalité des femmes. L'apparente neutralité du terme est d'ailleurs rassurante pour des institutions d'enseignement et de recherche qui ont d'abord dévalorisé, voire ignoré, des recherches jugées trop idéologiques ou ll1ilitantes quand elles contestaient concepts et méthodes. Il semble qu'il faille être féministe pour savoir (et affirmer) que le genre désigne un rapport de domination entre les sexes, donc un antagonisme qui appelle à un changement radical de la société pour être résolu. Bien que le gOlnn1agede la dimension politique du terme genre en gêne plus d'une, les féministes ont cependant tout intérêt à s'engouffrer dans une brèche plus large (mais aussi plus concurrentielle et plus susceptible de récupération) que celle ouverte par les «études féministes». Le genre est maintenant présent dans l'intitulé de plusieurs programmes et
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Le premier travail clairement identifié, en France, sur ce thème est celui de

Joëlle Wiels et Évelyne Peyre, notamment dans « Sexe biologique et sexe social» (in Sexe et Genre, op. cil.) ; on le retrouve développé dans L'invention du naturel (Gardey, Lowy (eds) 2000), particulièrement dans l'article de Cynthia Kraus «La bicatégorisation par sexe à l'épreuve de la science ». À cet égard, le féminisme français, à l'inverse des féminismes anglo-saxons, a cruellelnent manqué d'historiennes et de sociologues des sciences, ainsi que de chercheuses scientifiques (en biologie particulièrement), intéressées par la problélnatique sexe/genre.

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groupes de recherche (tels le MAGE - Marché du travail et genre -; l'équipe Simone-SAGESSE; le GERS - Genre et rapports sociaux), dans l'intitulé de réseaux (tel le RING Réseau interuniversitaire et interdisciplinaire national sur le genre) et dans le titre de revues (tels les Cahiers du Genre). Dans ce contexte français, c'est sans doute parce que les notions de sexe et de genre demeurent trop fixées l'une à un contenu biologique, l'autre à un contenu sociologique, qu'il reste encore souvent la conviction que la séparation sexe/genre reflète simplement le partage entre les traits biologiques (présumés immuables) et les attitudes, comportements et rôles (présumés flexibles). Cette conviction disparaît pourtant dès lors qu'on se penche, hors du strict cadre du féminisme, sur l'histoire de la distinction des notions de « sexe» et de « genre», pour retracer non seulement le faisceau de relations qui ont conduit à l'établissement de cette distinction, mais aussi les n10difications de la signification de ces termes. Il est aujourd'hui largement admis que le «naturel» soit construit par la culture (Gardey, Lôwy 2000). La compréhension des corps et des comportements - y compris l'interprétation que chacun fait de ses sensations corporelles - est toujours historique et située. Par ailleurs, on ne peut pas faire abstraction de la matérialité des corps. La différence des sexes se laisse alors définir comme un phénomène biosocial, qui ne peut exister hors du «tissu d'un seul tenant» (seamless web) liant le biologique au socioculturel. À partir du dix-neuvièn1e siècle, des sciences et des techniques ont pris une importance croissante dans la constitution de ce tissu sans couture et elles ont joué un rôle-clé dans la construction de la perception des différences entre les corps sexués. Evelyn Fox Keller (1992) établit un parallèle entre la culture - un outil syt11boliquequi focalise l'attention sur certains objets, similitudes et différences en en laissant d'autres dans l'ombre - et la science n10derne un ensemble de concepts, d'instruments et de techniques qui favorisent l'observation de certains phénon1ènes naturels et en négligent d'autres. Les articles qui composent ce numéro des Cahiers du Genre montrent que l'émergence, la stabilisation et les mutations de la distinction entre sexe et genre sont inséparables de l'évolution des connaissances et des pratiques

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dans des domaines tels que l'anthropologie, la sexologie, la psychiatrie, la psychologie, la biologie, la physiologie ou la médecine. Il s'agit d'un double mouvement: le savoir des experts a reflété des idées en vigueur dans la société en l11ênletenlps qu'il façonnait la manière de penser la différence des sexes. * * * Nous proposons dans ce numéro de distinguer, schématiquement, trois grandes étapes dans l'histoire de la dissociation entre sexe et genre: 1) 1860-1940 : la dissociation graduelle entre des structures anatomiques, des fonctions physiologiques, l'identité sexuée, le désir sexuel et le rôle social. Pendant longtemps les spécialistes ont supposé que chez l'individu «normal» ces éléments étaient inséparablenlent liés. Les doutes sont venus des études anthropologiques, de l'observation des individus intersexués, des études sur les « sécrétions internes », des débuts des mouvements homosexuels et des mouvements de femmes. Les anthropologues ont observé l'existence d'une grande variabilité des rôles et des comportements sexuels, des définitions des identités sexuées, et ils se sont rendu cOl11pte que d'autres cultures permettaient de dépasser les divisions binaires strictes. Ivan Crozier suit les débuts de la sexologie et le rôle de cette discipline naissante dans l'établissement des distinctions savantes entre la sexualité «normale» et «pathologique ». La sexologie a décrit la très grande variété des conlportements sexuels humains dans les sociétés occidentales. Elle a posé clairement le problème de l'homosexualité. Enfin elle a dénl0ntré que la richesse et la cOl11plexitédes différences entre les comportements sexuels des hommes et des femmes étaient difficilenlent réductibles à une sinlple dichotonlie entre « masculin» et « féminin». Dès le début du vingtième siècle, les études sur les « sécrétions internes» (les hormones) ont en parallèle singulièrenlent complexifié la vision simpliste de la «masculinisation» et de la « féminisation » par les gonades. Christiane Sinding nlontre que ces recherches ont conduit à dissocier des «qualités» masculines et féminines des structures anatol11iques fixes. Le sexe

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biologique s'est révélé progressivement comme composé de Inultiples caractéristiques pouvant se définir à plusieurs niveaux - anatomique, physiologique, hormonal, cellulaire, chromosomique. Cette complexification de la notion de sexe biologique (les traits sexuels sont des entités complexes qui résistent à une vision dualiste) a ouvert ainsi à la possibilité d'un questionnement plus large de la définition des rôles sexués considérés jusqu'alors comme ancrés dans la biologie. Dans cette perspective, il est intéressant de redécouvrir COlmnent certaines féministes des années 1920-1930 - telle Adrienne Sahuqué, relue par Hélène Rouch - interrogent les liens entre les représentations savantes des corps sexués et les modèles culturels de la « féminité» et de la « masculinité », et n'hésitent pas à mettre ces liens en rapport avec la domination masculine qui organise la société. 2) 1940-1960 : la période charnière de la naissance de la définition « scientifique» du genre comme une « identité profonde» de l'individu. La «genèse du genre» est liée à la production industrielle des hormones sexuelles et à leur utilisation en tant que médicalnents - dont Jean-Paul Gaudillière décrit les débuts en Allemagne. Elles furent ainsi utilisées dans le traitement des anomalies du sexe de naissance, des dysfonctionnements des organes reproductifs, des défaillances du désir sexuel, des stérilités. Bien que de nos jours ces traitements soient réservés principalement aux femmes (traitement des stérilités fén1inines, traitement substitutif de la ménopause), dans l'Allemagne nazie, les hommes furent les premières cibles d'un traitement hormonal censé remédier aux stérilités masculines et potentialiser les qualités viriles. Ilana Lôwy s'intéresse à une autre utilisation des hormones sexuelles: l'acquisition des traits du sexe opposé. Dès les années 1950, des individus ont utilisé le « sexe en flacon » (bottled sex), c'est-à-dire des préparations à base d'hormones sexuelles, vendues en pharmacie, pour modifier radicalement leurs caractères sexuels secondaires. Les «transsexuels» (le terme fut proposé à cette époque) ont été définis comme des personnes souffrant d'un «trouble de genre », soit un désaccord profond entre l'identité sexuée inscrite dans leur corps et celle inscrite dans leur psychisme. Des experts adn1irent qu'un tel

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du genre (Introduction)

Il

désordre ne pouvait être guéri que par un changement du sexe biologique: les corps sexués furent dès lors perçus comme plus flexibles que les identités psychiques. Après la seconde guerre mondiale, la conjonction de différentes disciplines (anatomie, embryologie, génétique, endocrinologie) permit une compréhension d'ensemble du déterminisme et du développement du sexe. En même temps, la Inultiplication des critères utilisés pour définir le sexe rendait de moins en moins évidente une bicatégorisation cohérente avec chacun de ces critères. Ces difficultés ont alin1entéles discussions des différents spécialistes. Mais elles ont finalement peu compté en regard de leur conviction que, dans la mesure où l'existence de deux sexes est la condition nécessaire et suffisante de la reproduction sexuée, la bicatégorisation est justifiée (celle du sexe comme celle du genre en tant qu'identité sexuée), quitte à cataloguer les exceptions à la règle. C'est aussi, souligne Hélène Rouch, l'avis de Simone de Beauvoir qui, bien que non scientifique, s'est donné la peine, pour Le Deuxième Sexe, de lire quelques-uns de ces spécialistes. Bien qu'elle ait été reconnue par les félninistes des années 1970 comme celle qui a jeté les bases d'une nouvelle définition du genre, en étayant la distinction entre un sexe biologique inné et un sexe social imposé aux femmes (son fameux « on ne naît pas femme, on le devient »), on peut pourtant lui reprocher d'avoir naturalisé «la femme» en la soumettant à un sexe lui-même soumis à la fonction reproductive. Relire Beauvoir aujourd'hui dans ses contradictions montre combien elle a anticipé les débats actuels sur le genre. D'une part, elle a su interpréter certaines «données biologiques» comme relevant d'une construction socioculturelle; d'autre part, et surtout, son insistance sur la perception et l'expérience qu'ont les femmes de leur corps sexué et de leur sexualité, dans un entre-deux biologique et social, fait du corps le pivot et l'enjeu de la réflexion sur la différence des sexes, et partant, de la réflexion sur la distinction entre sexe et genre. 3) À partir des années 1970 : l'émergence du concept féministe de genre comme relation de domination.

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Irène Jami explique comment la nouvelle définition du genre fut développée dans les pays de langue anglaise dans les années 1970-1980. La définition du genre COlnme relation de don1ination a ouvert la voie à de multiples élaborations théoriques, certaines d'inspiration marxiste, d'autres liées à des réflexions sur la sexualité, ou sur le genre en tant que performance. En parallèle, les années 1980 virent s'opérer la jonction entre les recherches sur le genre et les études sociales et culturelles sur la science. Les recherches d'inspiration féministe mettent alors en évidence les multiples modifications des rôles et des identités masculines et féminines dans des périodes, des cultures et des lieux différents. Ainsi, Maneesha LaI, en analysant les articulations entre les études de genre et les études postcoloniales, fait apparaître de telles modifications des identités dans l'Inde coloniale. Elle met en rapport la problématique de genre avec d'autres divisions: de classe, de caste, de religion, d'ethnie. Cela lui permet de souligner l'importance du démantèlement des oppositions binaires, comme l'opposition entre métropole et colonies, entre Occident et Orient, ou entre tradition et modernité. D'autres recherches féministes insistent en parallèle sur l'historicité du «sexe biologique»: notre compréhension des différences biologiques entre hommes et femmes n'est ni éternelle, ni immuable; elle dépend souvent des concepts et des pratiques scientifiques en vigueur, elle est influencée par le développement des technologies de la médecine. Dans la période 1930-1960, la division entre sexe et genre a été affectée, on l'a vu, par la transformation des hormones sexuelles en médicaments. Laurence Tain montre qu'entre 1970 et 2000, l'avènement des méthodes d'assistance médicale à la reproduction bouleverse de nouveau la définition du «sexe biologique» et la distinction sexe/genre. Ces techniques pennettent aux hommes «stériles» de devenir les pères biologiques de leurs enfants, elles séparent dans le temps et l'espace la fécondation et la gestation, elles rendent possible le découplage entre maternité gestative et maternité génétique. Elles bousculent de ce fait les attributs «iffillluables» des corps masculins et féminins. De plus, en mettant en avant le principe

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du genre (Introduction)

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de l'hétérosexualité et le «droit» à avoir un enfant à qui transmettre l'ADN parental, ces techniques renvoient les individus à des rôles biologiques traditionnels. * * * Nous ne prétendons nullement, en présentant cet ensemble d'articles, tracer une histoire complète de la séparation entre sexe et genre. Pour cela il aurait fallu, par exemple, parler davantage de la maternité ou de l'homosexualité. Mais notre objectif était de fournir un schéma de cette histoire assez mal connue en France, surtout en ce qui concerne les disciplines scientifiques telles la biologie ou la médecine. D'autres travaux, nous l'espérons, viendront enrichir, développer, compléter ou corriger le schéma proposé ici. Et sans doute le COl11pliquer, comme le font certaines tendances des gender studies et des queer studies, notamment celles qui s'appuient sur les travaux de Judith Butler. Celle-ci affirme que le genre, en tant qu'idéal normatif orientant la perception du sexe, n'est compréhensible qu'à travers une grille interprétative - la matrice hétérosexuelle - qui naturalise corps, genres et désirs. Dans ce cadre, pour être cohérents et avoir un sens, les corps doivent posséder un sexe stable, exprimé par un genre stable. Le genre est alors défini comme mutuellement exclusif (on ne peut pas être n1âle et femelle) et hiérarchique (le mâle est supérieur à la femelle) à travers la pratique compulsive de l'hétérosexualité. Il est donc performatif et indissociable des pratiques sexuelles présentées comme «normales». De ce fait, il peut être déstabilisé par les parodies répétitives de sa perfoTI11ancequi soulignent les rapports artificiels le liant aux corps et aux sexualités. De telles parodies sabotent le principe de binarité du sexe et ouvrent ainsi la voie à une pluralité des configurations de sexe et de genre (Butler 1990). Critiquant les idées de Butler, Bernice Hausman (1995) tente de réhabiliter le «sexe », qu'elle définit comme la corporalité des notions de masculinité et de fén1inité. L'idée que les genres et les sexes sont performatifs, et de ce fait modulables à l'infini, se heurte à la matérialité des corps sexués, mais aussi aux données historiques. Ainsi, si la conceptualisation actuelle du

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«sexe biologique », note Hausman reprenant Laqueur (1990), date de trois cent ans au plus, le «genre» n'apparaît que dans les années 1950. Hausman soulève deux questions importantes: le rôle des connaissances scientifiques et des technologies médicales dans la naissance de la distinction sexe/genre, et la disparition graduelle des corps du discours sur le genre. Cependant, elle discute uniquement avec les théoricien(ne)s des gender studies et des queer studies, et n'engage pas un véritable dialogue avec les études sociales et culturelles sur la science. Elle soutient que si Butler, dans Bodies that Matter (1993), parle beaucoup de «luatérialité des corps », il s'agit avant tout d'une notion discursive: Butler n'est pas véritablement intéressée par la matière et par la corporalité, ni par les techniques qui manipulent et n10difient les corps. Il faut noter, en parallèle, que Hausman insiste sur l'importance de l'histoire des sciences et de la médecine, mais que, in fine, sa perception des rapports entre sexe et genre reste essentiellement anhistorique. Son argument principal est que, dans la mesure oÙ le terme de genre est très récent - un demi-siècle au plus - il ne saurait être appliqué sans anachronisme à des périodes antérieures, et donc il est incorrect d'affirmer que le genre a toujours précédé et défini le sexe. Elle propose en conséquence de revenir à la notion de sexe - défini comme « l'appareil conceptuel qui désigne le corps dans le discours médical, et dans d'autres discours» (p. 179) - et au constat que le sexe précède le genre. Or, l'opposition de cette affirmation que le sexe précède le genre à celle, développée par des féministes, que le genre a précédé le sexe, repose sur un malentendu sémantique: éviden1111ent,e l genre a précédé le sexe, puisque les différences entre les corps sont toujours perçues à travers le prisme de la culture; évidemment, le sexe a précédé le genre, puisque depuis des millénaires, le mot « sexe» - en particulier lorsqu'il s'entend au sens d'« appareil conceptuel» et d'« élément du discours» - a une dimension culturelle et sociale. Seulement, dans ces deux propositions, le terme «genre» est utilisé d'une luanière très différente: comme une catégorie classificatoire atemporelle dans la première, comn1e une catégorie historique dans la seconde.

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Le titre de cette introduction, «genèse et développement du genre », fait allusion au titre de l'ouvrage du pionnier de la sociologie de la connaissance scientifique, Ludwik Fleck, Genèse et développement d'un fait scientifique (1935). Fleck a tenté d'élaborer une vision de la science qui prenne simultanément en considération la matérialité du monde et la construction sociale des connaissances. Les «faits scientifiques», avance-t-il, sont des « nœuds» dans des réseaux d'interactions entre les chercheurs et, en même temps, des « signes de résistance» aux tentatives des humains d'imposer leur volonté à l'univers dans lequel ils vivent. Les faits sont « faits », cependant il ne s'agit nullement d'une création libre mais d'un processus façonné par une interaction complexe et Inultidimensiom1elle entre les contraintes du monde matériel et les méthodes de l'investigation scientifique. Ces dernières - rattachées à la culture générale d'une période - sont le résultat d'un développement historique spécifique. De même, les tennes et les concepts scientifiques sont le fruit d'un développement historique précis: la « chaleur» d'Aristote n'a pas grand-chose en commun avec ce que désigne ce terme dans un texte de physique conten1poraine. Faire abstraction du sens précis des termes à une période et dans un lieu donnés induit forcément l'approximation, voire la confusion. Ce principe s'applique également aux termes «sexe» et « genre ». L'histoire de la distinction entre ces deux termes ne peut que contribuer à clarifier les débats théoriques. Étudier le développement des concepts et des pratiques en des temps et en des lieux bien définis permet de lever certains n1alentendus sémantiques, et, en ce qui nous concerne, d'améliorer notre cOlnpréhension de la conceptualisation des différences entre les sexes. De telles recherches rendent donc plus efficace la résistance aux tentatives visant à transformer ces différences en locus de domination et d'exploitation. Le déplacement dans le temps, disent les historiens, permet également de renouveler le regard que nous portons sur des problèmes familiers. Le principe peut s'appliquer au déplacement dans l'espace. Les réflexions sur le partage sexe/genre se sont presque toujours focalisées sur la culture (y compris la culture scientifique et médicale) occidentale. Les difficultés que nous avons à prendre en compte la matérialité des corps sans tOlnber

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Ilana Lowy et Hélène Rouch

ni dans un essentialisme, ni dans un culturalisme, reflètent souvent la ténacité de nos habitudes de pensée et l' attachelnent à certaines catégories perçues comme naturelles et « allant de soi» dans notre culture. En prendre conscience devrait nous aider à mieux négocier le chemin étroit entre le danger de la négligence de la matérialité des corps sexués, d'un côté, et celui de l'oubli de leur dimension socioculturelle, de l'autre. Vues à travers les « lunettes» d'une autre culture, les choses que nous tenons pour acquises deviennent moins évidentes en n1ên1etemps que sont bousculées les classifications et les chronologies, les certitudes et les idées préconçues.
Références Butler Judith (1990). Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. New York, Routledge. - (1993). Bodies That Matter: On the Discoursive Limits of « Sex ». New York, Routledge. Fleck Ludwik (1979 [1935]). Genesis and Development of a Scientific Fact [trade Fred Bradley & Thaddeus 1. Trenn]. Chicago, The University of Chicago Press. Fougeyrollas-Schwebel Dominique, Planté Christine, Riot-Sarcey Michèle, Zaidman Claude (eds) (2003). Le genre comme catégorie d'analyse. Sociologie, histoire, littérature. Paris, L'Harn1attan. Fox Keller Evelyn (1992). Secrets ofLife, Secrets ofDeath: Essays on Language, Gender and Science. New York, Routledge. Gardey Delphine, L6wy Ilana (eds) (2000). L'invention du naturel. Les sciences et la fabrication du féminin et du masculin. Paris, Archives Contemporaines. Hausluan Bernice L. (1995). Changing Sex: Transsexualislfl, Technology and the Idea ofGender. Durham, Duke University Press. Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène (eds) (1991). Sexe et Genre. De la hiérarchie entre les sexes. Paris, CNRS [réédité 2002].

Laqueur Thomas (1990). Making Sex: Body and Gender from the
Greeks to Freud. Cambridge, Mass., Harvard University Press. [Trad. française (1992). Lafabrique de sexe: essai sur le corps et le genre en Occident. Paris, Gallimard].

Cahiers du Genre, n° 34

La sexologie

et la définition du « normal» entre 1860 et 1900

Ivan Crozier Résumé
Cet article décrit dans ses grandes lignes le développenlent de la sexologie, en en résumant les contributions essentielles. I11nontre que le souci de définir l'instinct sexuel dit « normal », et de cataloguer les variations par rapport à cette norme est au cœur des textes de sexologie. Ce n'est pas toujours la lecture qui en a été faite, toutefois. Beaucoup d'individus « pervers» les ont lus pour façonner autrement leurs propres vies et leurs propres pratiques, en recourant au discours de la science afin d'essayer d'établir une nouvelle caractérisation du « normal ». En ce sens, le développement de la sexologie a permis de redéfinir la sexualité nonnale de deux façons.

La littérature médicale produite au XIXesiècle sur la sexualité s'articule essentiellement autour de 1'hypothèse qu'il existe une pulsion 1 sexuelle normale. Cette norme est hétérosexuelle, conju-

gale, reproductive, adulte et monogame. Masculine, la pulsion sexuelle est active; féminine, elle est passive. Ces postulats reviennent à dire que la pulsion sexuelle ne mérite pas qu'on s'y
1

Bien que le terme « pulsion» n'ait fait son entrée dans la langue française

qu'avec les premières traductions de Freud, en 1910, et soit donc quelque peu anachronique dans le contexte de cet article, il a tout de Inêlne paru préférable de l'utiliser ici pour traduire l'anglais drive, conformément à l'usage qui s'est imposé; l'expression sexuel impulse, plus souvent utilisée par l'auteur, est ici rendue par« instinct sexuel» (N.D.T.).

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attarde longuement tant qu'elle ne dévie pas de la norme. La sexualité pathologique, en revanche, recouvre les aberrations qui
s'écartent de la norme établie
2.

Les trois exemples de ces patho-

logies sexuelles les plus souvent cités dans la littérature de la luoitié du XIXesiècle sont: les n'la,ladiesvénériennes, l'éjaculation involontaire et la sodomie, décelée par l'examen de l'anus. Parmi les autres questions sexuelles qui, bien qu'importantes, sont restées marginales par rapport au tout-venant de la pratique médicale, il faut citer les débats autour du contrôle des naissances, lequel impliquait de reformuler la norme sexuelle puisqu'elle n'était plus vouée par nature à la reproduction. Ces travaux ne rentrent toutefois pas dans le cadre de cet article, même s'il est possible de retracer l'influence qu'ils ont parfois
pu avoir sur le discours de la sexologie
3.

Les deux principaux domaines de la pratique luédicale à avoir traité des déviances de l'instinct sexuel normal sont la vénérologie et la médecine légale, que je vais brièven1ent décrire. La vénérologie avait pour objet les maladies vénériennes, en particulier la syphilis et la gonorrhée. Ses praticiens s'intéressaient tout spécialement au traitement de ces pathologies par le mercure, ainsi qu'à leur évolution normale en trois étapes suite à l'infection initiale (Ricord 1838; Acton 1841). Cette spécialité s'empara également de questions comme la prostitution, les prostituées passant pour être le preluier vecteur de la contagion vénérienne (Acton 1857a; Parent-Duchatelet 1837). Quant aux clients des prostituées, ils étaient rarement mis en cause: leur comportement corroborait l'hypothèse du caractère actif de la pulsion sexuelle masculine et ils ne pouvaient donc pas lutter contre elle. Ces suppositions ge11réesont continué d'envahir la médecine sexuelle jusque très avant dans le xxe siècle. D'autres troubles sexuels relevaient égalen1ent de la vénérologie, par exemple l'éjaculation involontaire (gaspillage des fluides vitaux), résultat présumé de la n1asturbation qui conduisait à l'échec et pouvait s'avérer mortelle (Acton
2

Si l'on suit Canguilhem (1966), il est dans la définition mêlne de l'état

pathologique d'être rapporté à la condition normale dont il s'écarte. 3 On peut mentionner, à titre d'exemple, l'influence du livre de George Drysdale, Elements of Social Science (1900), sur les Studies in the Psychology ofSex de Havelock Ellis (1936). Pour plus de détails, cf. Nottingham (1999).

La sexologie et la définition du « normal» entre 1860 et 1900

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1857b; Lallemand 1836). Si la vénérologie portait sur les formes diverses de la pratique sexuelle, ses spécialistes n'ont pas élaboré de modèles psychologiques de l'instinct sexuel, tâche à laquelle la sexologie s'attaqua dans la deuxième partie
du XIXe siècle.

La médecine légale s'intéressait également de très près aux problèmes sexuels tels que la sodomie et le viol. À propos de la sodomie, le principal débat juridique auquel aient participé des médecins tournait autour de la présentation au tribunal de preuves scientifiquement fondées, susceptibles d'entraîner la condan1nation des personnes impliquées dans ces actes « contre nature». Plus précisément, les médecins légistes recherchaient sur le corps les traces physiques de tels actes. Pour ce qui est de la sodomie passive, ces signes correspondaient à l'anus infundibuliforme, à la déchirure du sphincter anal, à l' effacelnent des plis, à la présence de sperme ou de sang dans l'anus; dans l'esprit de certains médecins, la pédérastie active était repérable à un pénis « en pointe », dû au forçage dans des orifices étroits. Les débats sur ces cas portaient sur des déviations physiques au regard du corps normal, imputables à des actes illégaux spécifiques 4. On y invoquait rarement un type psychologique ou une cause psychologique particulière pour expliquer la pratique de tels actes (Casper 1852) ; en l'occurrence, le débat ne portait pas sur la cause, lnais sur la preuve (cf. Tardieu 1857). Aucun de ces discours ne saurait être qualifié de sexologique à proprement parler. S'il y était effectivement question du comportement sexuel en tant que tel, les perspectives en fonction desquelles la sexualité y était abordée n'accordaient pas un rôle central à l'instinct sexuel et à ses manifestations. Reste que la vénérologie et les discussions médicolégales sur la sodomie et le viol ont dégagé un certain nombre des thèmes dont la sexologie devait s'emparer. La manière dont elle s'est développée en opposition à ces deux approches judiciaires est à cet égard particulièrement importante. Au lieu de considérer les sodomites comme des criminels mus par la perversité et le vice, les sexologues ont entrepris de rechercher les raisons qui les poussaient
4

J. L. Casper (1852) et A. Tardieu (1857) sont les principaux intervenants dans ces débats; cf. Crozier (à paraître).

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à commettre ces délits criminels, avec dans l'idée d'établir une typologie des individus s'adonnant à ces pratiques. Certains praticiens de la médecine légale ont d'ailleurs pressenti ces questions; Johann Casper estimait, par exemple, que l'homosexualité pouvait être congénitale, ou que le désir homosexuel s'accompagnait d'aspects psychologiques particuliers (Casper 1865). L'évocation discrète de ces aspects de I'holnosexualité ne suffit toutefois pas à qualifier le travail de Casper de sexologique. Casper s'attachait beaucoup plus à la description des éléments de détection du crime qu'aux raisons psychiatriques ou biologiques du comportement sexuel. Cette tâche ne fut qu'ultérieurement entreprise par des psychiatres qui, les premiers, s'efforcèrent de décrire les pathologies sexuelles et participèrent ce faisant au développement du tout nouveau don1aine de la sexologie. L'émergence de cette discipline n'était toutefois pas donnée d'avance. Bien qu'elle soit apparue au sein de la psychiatrie, il n'était pas d'emblée évident de faire entrer les aberrations sexuelles dans son domaine spécifique. Le recours à des catégories psychiatriques comme la moral insanity (folie morale) permettait déjà de discuter de ces thèmes, mais les perversions sexuelles étaient davantage considérées conm1e des symptômes que comme des entités à part entière. On peut voir dans la constitution de la sexologie une contestation directe du droit. Alors que la psychiatrie commençait à se doter d'une certaine crédibilité, en ce qu'elle avançait à propos de la maladie mentale des arguments biologiques remettant en cause la prise en charge des malades mentaux par des organisations religieuses (Dowbiggin 1991), elle se mit aussi à « coloniser» des objets particuliers en les englobant dans son champ de compétences. Les psychiatres ont employé quantité de stratégies pour transformer les perversions sexuelles d'objets juridiques en objets sexologiques ; ils ont notamment édicté de nouvelles normes relatives au comportement sexuel et défini les formes normales des comportements sexuels aberrants.

La sexologie et la définition du « normal» entre 1860 et 1900 Le genre et la sexologie

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Le problème du genre et des définitions sexologiques de la normalité a déjà été soulevé. Avant de donner une vue d'ensemble de la sexologie, il est important de dire quelques n10ts des postulats fondamentaux relatifs au con1porten1ent sexuel, qui présentent le genre comme un trait d'organisation crucial. Pour cela, le mieux est de donner quelques exemples. On verra plus loin que le comportement homosexuel impliquait une «inversion» des rôles de genre classiques, de telle sorte que les hommes qui désiraient des hommes étaient rangés du côté du « féminin», et les femmes qui désiraient des femmes du côté du «masculin ». L'inversion de genre ne concernait cependant pas seulement l'activité sexuelle. Les conceptions sexologiques du genre se sont essentiellelnent développées autour de l'idée, examinée plus avant ci-dessous, que la transition des goûts du masculin au féminin (et vice-versa) était plus généralisée et recouvrait d'autres manifestations genrées, tels que les pratiques vestimentaires, le comportement social et jusqu'au corps même, si bien que les hommes homosexuels passaient pour des êtres biologiquement féminins et socialement efféminés, tandis que les lesbiennes qualifiées d'« hOlnn1asses» s'habillaient et se conduisaient comme des hommes. C'est une constante des premiers textes de sexologie d'Î11sister sur cette question du comportement normal en tant qu'il répond aux attentes relatives à l'expression du genre. Contrairement aux premiers écrits de médecine légale ou de vénérologie, qui ne s'attachaient qu'au caractère criminel d'actes comme la sodomie, ou éventuellement la fellation, la conception sexologique de I'homosexualité impliquait une définition rigide des comportements appropriés au genre. Ces postulats genrés valaient également pour d'autres perversions sexuelles. Ainsi, selon le modèle de l'activité et de la passivité sexuelles auxquelles répondaient les conceptions du sadisme et du masochisme, seuls étaient pathologiques les cas d'hyper n1asculinité ou d'hyper fén1inité. La soun1ission sexuelle attendue des femmes passait pour masochiste et féminine lorsqu'elle était le fait des hommes; de même, alors qu'un comportement trop actif de la part d'une femme était

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interprété comme du sadisme (ou la manifestation de tendances sadiques), chez un homme le même comportement paraissait norn1al pourvu qu'il ne fût pas trop violent (Kiernan 1891). Nous reviendrons plus loin sur la place centrale accordée au genre; si nous l'évoquons ici, c'est pour souligner que les perversions sexuelles étaient souvent organisées diversen1ent autour de postulats genrés relatifs au comportement sexuel. Les déviances par rapport à ces normes genrées se traduisaient en comportements taxés d'anormaux, ce qui laisse entendre que, pour les sexologues, les notions de normal et de pathologique dépendaient de l'étroite association établie entre le genre et les rôles sexuels. Ces postulats perdirent de leur rigidité en même ten1ps que les conceptions du genre et de la normalité sexuelle se modifiaient.
L'établissement de la perversion « normale»

Ainsi que nous l'avons brièvement indiqué ci-dessus, l'homosexualité est le premier problème qui a retenu l'attention des sexologues. Le chantier était immense, étant donné l'absence de consensus sur la manière d'aborder ce sujet nouveau. Les quelques discours jusqu'alors consacrés à I'homosexualité, et ne relevant ni de la médecine légale ni de la vénérologie, se contentaient de la stigmatiser comme un vice abominable. La psychiatrie ne s'est vraiment saisie de la question de l'homosexualité qu'à partir du moment où William Griesinger, le doyen de la psychiatrie allemande au XIXesiècle, s'y est intéressé (Griesinger 1868). Dans la droite ligne de la définition avancée par Casper, Griesinger voyait dans l'homosexualité un problème congénital qui s'exprimait en tant que perversion sexuelle. Il soulignait par ailleurs que de nombreuses formes de troubles psychiatriques étaient dues à des lésions cérébrales qui ne se n1anifestaient parfois que dans des comportements déviants, telles les perversions sexuelles (Griesinger 1867 [1861]). Il insistait notanm1ent sur la nécessité d'observer soigneusement les homosexuels dès leur entrée dans les salles d'attente des médecins, afin non seulement de préciser le lien entre la pulsion sexuelle, la folie et la perversion, mais aussi de noter des informations essentielles

La sexologie et la définition du « normal» entre 1860 et 1900

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touchant par exemple à la précocité de l'instinct, à la vie fantasmatique du patient, aux modalités de l'action perverse (y compris dans leur relation avec le comportement «normal» en regard du genre), etc. (Griesinger 1868). Ses idées et ses exigences en matière de direction de recherche donnèrent lieu à l'établissement de paramètres théoriques utilisés en psychiatrie pour définir l'homosexualité. Dans la mesure toutefois où Griesinger ne s'appuyait pas sur des histoires de cas, ses thèses demandaient souvent à être explicitées. Carl Westphal, qui signa l'un des premiers et des plus célèbres articles de sexologie, en a développé quelques-unes en les rattachant à deux histoires de cas (WestphaI1869-1870). Il n'est sans doute pas inutile de rappeler que Westphal, qui dirigea à la suite de Griesinger la consultation psychiatrique de l'hôpital de la Charité de Berlin, a repris la plupart des conceptions de son prédécesseur sur les lésions cérébrales, I'hérédité et les manifestations précoces des perversions sexuelles. À la différence de Griesinger, Westphal choisit de développer ses arguments sur I'homosexualité en liaison avec des histoires de cas précis. La plus notable est celle de Fraulein N., une lesbiem1e qui depuis l'âge de huit ans exprimait le désir d'embrasser d'autres filles et de les prendre dans ses bras, ainsi que le désir de s'habiller en garçon; à l'époque, ces deux penchants passaient pour anormaux à la lumière des normes en vigueur en n1atière de comportement genré. Ajoutés aux habitudes de masturbation de Fraulein N. et à son aversion pour les hommes, ils donnaient consistance à la plupart des idées sur le contréire Sexualampfindung 5 théorisées par Griesinger. Ils permettaient en outre de pousser plus avant la réflexion sur le comportement homosexuel. Westphal a de ce fait fixé une nouvelle norme pour la sexologie: la présentation d'un cas exemplaire réunissant toutes les caractéristiques d'une situation physique particulière. En médecine, ce sont toujours les histoires de cas qui donnent corps à la théorie et fournissent les bases du travail ultérieur.

5

La « sensibilité sexuelle contraire» (N.D.T.).

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Un des grands problèmes liés à la définition de nouvelles normes pour les états pathologiques vient de ce que les psychiatres ne les approuvent pas forcément. Le Dr H. Gock a ainsi relaté un cas où rien n'indiquait avec certitude que la personne concernée - une femme juive qui elle aussi avait cOlmnencé à l'âge de huit ans à se masturber et à fantasmer à propos d'autres filles -, fût congénitalement prédisposée à ce type de comportement (Gock 1875). Médecin à la clinique psychiatrique de Würzburg, où l'étude du comportement prévalait sur la neuroanatomie, Gock remettait en cause les conclusions de Westphal en laissant entendre qu'il y avait encore beaucoup à faire pour élucider plus clairement la nature de I'homosexualité et déterminer s'il s'agissait d'un comportement pervers ou d'une tare congénitale. Les praticiens se réclamant du champ nouveau de la sexologie invoquaient donc deux types d'explication - le congénital ou l'acquis - à propos des perversions sexuelles. Il faut pourtant signaler que, n1algré cette bipolarisation des positions, il existait entre les spécialistes du domaine un large consensus quant aux formes de comportement sexuel méritant d'être qualifiées de normales. Ce dont témoigne, par exemple, dans tous les cas rapportés, l'insistance sur l'inversion sexuelle, la masturbation, les désirs ou les actes sexuels anormaux, les rêves sexuellement pervers (Schmincke 1872). Autant de points Îlnportants pour comprendre le développen1ent de la discipline, puisqu'ils nous révèlent les questions perçues comme problématiques dans les histoires de cas. Ils nous indiquent en outre les traits de caractère ou de comportement alors considérés comme normaux chez les patients traités (en précisant, par exen1ple, ce qui caractérisait un hOlnosexuel typique). À cet égard, l'aspect récurrent le plus significatif est la manière dont s'opère la distribution des comportements en fonction du genre. La sexologie ne s'en est pas longtemps tenue à souligner que les individus pouvaient avoir des désirs et des rêves pervers, mêlne si ce travail a beaucoup contribué à créer un espace échappant à la juridiction légale - dans la mesure oÙ les individus attirés par des personnes du même sexe qu'eux et n'ayant jamais commis de délit juridique passaient pour des pervers aux yeux des sexologues, mais pas pour des criminels aux yeux des

La sexologie et la définition du « normal» entre 1860 et 1900

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juristes

6.

Bientôt, en effet, les sexologues se penchèrent sur

d'autres problèmes afin. d'élargir le champ de leurs travaux à l'analyse détaillée du vécu homosexuel. L'instinct sexuel retint alors toute leur attention. Il revient à Richard Krafft-Ebing d'avoir compris qu'au-delà de la compilation des histoires de cas, la sexologie devait s'efforcer de comprendre l'instinct sexuel en général. Il y parvint en remarquant d'abord que cet instinct jouait un rôle essentiel chez tout le monde (et était donc parfaitement normal), puis en notant qu'il pouvait prendre des formes anonnales telles que l'hypoesthésie (sexualité insuffisante), l'hyperesthésie (sexualité excessive), la paradoxie (sexualité hétérosexuelle sans coït «normal », mais aussi le désir de meurtre, la nécrophilie, etc.) et la perversion (homosexualité) (Krafft-Ebing 1877). Ce schén1a général, complété par des histoires de cas venues illustrer les différentes manifestations problématiques de l'instinct sexuel, allait de fait conduire à appliquer des normes aux diverses pathologies sexuelles. Tout un ensemble de problèmes associés à l'instinct sexuel en vinrent ainsi à passer pour des dégénérescences du modèle idéal, des formes ataviques pouvant être soit congénitales, soit induites par une masturbation excessive - n1ême si, dans les premiers écrits de Krafft-Ebing, la propension à se masturber est en soi une forme de dégénérescence. En Europe, la théorie de la dégénérescence devint une stratégie courante pour rendre compte aussi bien des troubles psychiatriques que des anomalies physiques, et Krafft-Ebing en tira le meilleur parti possible en l'articulant à la sexologie (Pick 1989 ; Neve 1997). Un autre sexologue y a lui aussi beaucoup recouru, tout en admettant, contrairement à Krafft-Ebing, une multiplicité de facteurs causaux (innés ou congénitaux, acquis, dégénérés et/ou épileptiques) à l'origine du cOlnporten1ent homosexuel; il s'agit de Benjamin Tarnowski, médecin à la cour du tsar dont le nom est aujourd'hui tombé dans l'oubli. À l'instar de Krafft-Ebing, Tarnowski s'est beaucoup attaché à expliquer l'instinct sexuel comme un élément normal de la vie individuelle, parfois susceptible de déboucher sur le pire (Tarnowski 1898). Ses idées, exprimées dans le tout premier
6 Voir par exemple Savage (1884) et, pour plus de détails, Crozier (2000).

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livre consacré à des études de sexologie, ont encouragé maints de ses confrères à construire des modèles généraux de l'instinct sexuel (cf. Kiernan 1886). La théorie de la dégénérescence a beaucoup plus marqué de son empreinte la psychiatrie française, d'autant qu'elle y était en outre associée à la pratique de l'hypnose, d'introduction récente dans la recherche en psychiatrie. Le débat qui opposait les deux principales écoles, celle de Charcot et celle de BenÙlein1, portait sur le statut des perversions, considérées par les uns comme des signes de dégénérescence (position soutenue par les Parisiens Jean-Martin Charcot, Valentin Magnan, Charles Féré et Alfred Binet) alors que les autres estimaient qu'elles étaient provoquées par la suggestion et constituaient par conséquent un phénomène acquis (hypothèse de base de l'école de Nancy). Tous ces psychiatres cherchaient néamnoins à répondre à une même question de fond: « Pourquoi l'instinct sexuel se dirige-t-il vers un objet pervers?» Cette recherche devait notalm11ent aboutir à la théorie du fétichisme présentée par Binet; il y voyait un désir pathologique pour un objet qui détournait l'instinct sexuel de son but plus normal, à savoir une personne du sexe opposé. Les variations autour de ce thème furent forInulées par Magnan et Charcot, pour qui le désir pervers était un résultat de la dégénérescence; par Féré, d'avis qu'il y avait derrière les perversions toute la famille des névropathies; et par Binet, qui entreprit d'expliquer psychologiquement la nature même du fétiche (Charcot, Magnan 1882; Binet 1887; Féré 1899). Contre ces théories de l'école de Paris, les Nancéiens défendaient l'idée que les perversions sont un produit de la suggestion (Bernheim 1886). À leur suite, plusieurs sexologues dont Richard Krafft-Ebing, Albert Moll, Auguste Forel et Albert von Schrenck-Notzing avancèrent que la suggestion était une des causes de problèmes tels que l'homosexualité. En définitive, seul Schrenck-Notzing continua de défendre cette interprétation dans un livre très remarqué, Suggestiontherapie (1892 [1895]) ; bien que les autres aient tous écrit sur l'hypnose en expliquant qu'elle remettait sérieusement en cause les explications du caractère congénital des perversions, ils finirent par rejeter ou modifier substantiellement cette approche (Moll 1890 ; Krafft-Ebing 1893 ; Schrenck-Notzing 1895 ; ForeI1906).