La diversité culturelle et ses limites

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La diversité culturelle pose la question des frontières de la démocratie dans les fondements du vivre ensemble avec des valeurs communes. Le risque en effet pour une diversité culturelle infinie réside dans un pluralisme qui aboutit au relativisme culturel. Cela pose la question de la nature de ce pluralisme et de sa position au sein d'une société. S'il est vrai que la diversité est source de richesses, nous ne pouvons faire l'économie de ses limites.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782296537835
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Sous la direction de
LA DIVERSITÉ CULTURELLE ET SES LIMITES Serge Dalla PiazzaMarc Garcet
La diversité culturelle pose la question des frontières de la démocratie dans les
fondements du vivre ensemble avec des valeurs communes. Le risque en effet pour
une diversité culturelle infnie réside dans un pluralisme qui aboutit au relativisme LA DIVERSITÉ CULTURELLEculturel. Cela pose la question de la nature de ce pluralisme et de sa position au sein
d’une société. ET SES LIMITES
S’il est vrai que la diversité est source de richesses, nous ne pouvons faire
l’économie de ses limites. En 2012, la session est consacrée à celles-ci, à celles
qui concernent l’acculturation, ses pathologies, ses manques, ses insuffsances, ses
mépris pour les faibles, ses rejets des pauvres. Si nous ne voulons pas sombrer dans
un optimisme béat, nous ne pouvons nous laisser aller à un pessimisme destructeur
et stérile. Si on ne peut rien changer au passé, on peut prendre conscience du
présent et agir sur le futur. Comme chaque année, ces constats sont assortis de
recommandations, de celles qui permettent de contourner les obstacles, de celles
qui donnent plus de force au travail quotidien.
Marc Garcet est assistant social en psychiatrie de formation et dirige depuis
plus de quarante ans une association qui regroupe environ huit cents travailleurs et
une centaine de services orientés vers la réhabilitation et l’inclusion de personnes
malades et exclues, enfants et adultes.
Serge Dalla Piazza est docteur en psychologie, neuropsychologue et
psychothérapeute, et travaille dans les milieux de la santé mentale et du handicap,
tout en assurant de nombreuses formations et conférences.
Tous les auteurs sont des acteurs engagés socialement, de ceux qui, par leur
travail quotidien, repoussent les limites de cette diversité.
Avec synthèse
et fches
de bonne pratique Au carrefour du social
30 €
ISBN : 978-2-343-00588-1 AI S
g
Sous la direction de
LA DIVERSITÉ CULTURELLE ET SES LIMITES
Marc Garcet et Serge Dalla Piazza






LA DIVERSITÉ CULTURELLE
ET SES LIMITES




















Au Carrefour du Social

Collection dirigée par Marc Garcet et Serge Dalla Piazza


L’Association Interrégionale de Guidance et de Santé (AIGS) est née
en 1964 de la volonté de quelques hommes de promouvoir la santé et
la qualité de vie pour tous. Des dizaines de services de proximité et
extrahospitaliers ont vu le jour pour accompagner, insérer, aider,
soigner, intégrer, revalider, former des milliers d’usagers en mal
d’adaptation personnelle ou sociale. En collaboration avec les éditions
L’Harmattan de Paris, la collection Au Carrefour du Social veut
promouvoir ce modèle et offrir une réflexion ou des rapports de ces
pratiques et de ces innovations.


Déjà parus

Serge DALLA PIAZZA (dir.), Un enfant handicapé, égaliser ses chances. Aide et
intervention précoces, 2012.
Marc GARCET, Changer le déterminisme social, 2012. Robert Garcet, de la révolte à la création, 2012.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA (dir.), Mixité sociale et progrès humain.
Au centre, la personne, 2012.
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET (dir.), Diversité culturelle et progrès
humain. Pour un développement humain, 2011.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA, L’économie ne peut être que sociale,
2011.
Serge DALLA PIAZZA, Ces étrangers parmi nous, 2011.
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET (dir.), Rendre la commune aux citoyens,
Citoyenneté et démocratie locale à l’ère de la mondialisation, 2010. Jeunes, inactifs, immigrés : une
question d’identité. Vivre dans un désert industriel, 2010.
Marc GARCET, Construction de l’Europe sociale, 2009.
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, L’avenir de l’homme en question, 2009.
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA, En marche vers un idéal social, 2005.
Sous la direction de
Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA









LA DIVERSITÉ CULTURELLE
ET SES LIMITES









Actes de l’université d’été 2012
de l’AIGS, Association Interrégionale de Guidance et de Santé,
et de l’IEM, Institut d’Études Mondialistes








AIGS






En 2012, l’Université d’été organisée par l’Association interrégionale de
guidance et de santé (AIGS) et l’Institut d’études mondialistes (IEM)
termine une trilogie consacrée à la transculturalité. En 2010, Diversité
culturelle et progrès humain, pour un développement humain constituait un
ouvrage de référence dans la promotion des effets positifs de la diversité
humaine. La session de 2011, Mixité sociale et progrès humain, au centre la
personne abordait la mixité sociale pour en souligner l’intérêt dans
l’extraordinaire essor d’une manière de vivre en paix.







Merci à

Illustration de couverture : Jamal Lgana











© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00588-1
EAN : 9782343005881
LA DIVERSITE CULTURELLE
ET SES LIMITES

Session de l’Université d’été 2012 de l’AIGS
e33 Session de l’Institut d’Etudes Mondialistes

LISTE DES PARTICIPANTS AYANT APPORTÉ UNE CONTRIBUTION
ÉCRITE :

BAILLY Eliane, Psychologue chargée de formation
BAIWIR Albert, Coordinateur des commissions subrégionales de l’AWIPH
BERNARD Bernadette, Citoyenne usagère
BEZZAN Graziella, Pédopsychiatre
BOLLINGER Thierry, Educateur spécialisé
CARLENS Marie, Psychiatre
CHARLIER Claude, Psychologue
COLLARD Fabienne, Coordinatrice SIMILES
COUNEROTTE Christelle, Psychologue
DALLA PIAZZA Serge, Docteur en Psychologie, AIGS
DE NOOSE Lisa, Docteur en Psychologie, Université de Mons
DETIENNE Thierry, Directeur d’école
DOMKEN Marc-André, Psychiatre, Directeur ISoSL
GARCET Marc, Secrétaire général, fondateur de l’AIGS
GUOGUEL D’ALLONDANS Thierry, Educateur spécialisé et anthropologue
HEUSKIN Jean-Michel, Directeur du MNEMA
LEBLANC Olivier, Psychologue
LOLO Berthe, Psychiatre et anthropologue
MAES Patrick, Professeur de Haute-Ecole
MEDERY Isabelle, Directrice de l’Ecole Provinciale d’Administration
MOSTAERT Louis, Vice-président de l’ASBL « Together »
PARTHOENS Cécile, Directrice Adjointe du CAL Liège
PUTZ Michel, Citoyen usager
RICHELLE Jacqueline, Professeur à l’Université de Mons
ROELANDT Jean-Luc, Psychiatre
SCHROD Hannelore, Docteur en sociologie
VAES Jean-Paul, Directeur de centres de réadaptation
VANDORMAEL Luc, Adjoint à la Direction, AIGS


Sous la direction de Marc GARCET et Serge DALLA PIAZZA

INTENTIONS



S’il est vrai que la diversité est source de richesses, nous ne pouvons faire
l’économie de ses limites. En cette année 2012, la session fut consacrée à ces
limites, qui concernent l’acculturation, ses pathologies, ses manques, ses
insuffisances, ses mépris pour les faibles, ses rejets des pauvres. Si nous ne
voulons pas sombrer dans un optimisme béat, nous ne pouvons nous laisser
aller à un pessimisme destructeur et stérile. Si on ne peut rien changer au
passé, on peut prendre conscience du présent et agir sur le futur. Comme
chaque année, ces constats sont assortis de recommandations, de celles qui
permettent de contourner les obstacles, de celles qui donnent plus de force
au travail quotidien.

La première partie est consacrée à la société en transformation au travers
d’expériences sociales dans des quartiers défavorisés. La deuxième revient à
la famille, à sa transformation, aux impacts sur la culture. La troisième met
en avant des experts d’expériences de dépassement de la faiblesse, afin
qu’ils les partagent. Enfin, la quatrième journée traite de la psychiatrie et des
réformes en cours.


Une organisation de

- L’AIGS, Association Interrégionale de Guidance et de Santé
- L’IEM, Institut d’Études Mondialistes

Siège : 84, rue Saint-Lambert à 4400 Herstal - Belgique (www.aigs.be)








PARTIE I :


LA SOCIETE EN TRANSFORMATION
eINTRODUCTION A LA XXXIII SESSION
DE L’INSTITUT D’ETUDES MONDIALISTES

DIVERSITE CULTURELLE ET SES LIMITES

Marc GARCET
Secrétaire général de l’UTE-AIGS



1. Préambule

Avec cette session, nous épuisons la trilogie « Diversité culturelle » qui nous
a fait traiter de, en 2010, « Diversité culturelle, pour un progrès humain », en
2011, « Mixité sociale et progrès humain », et enfin cette dernière session
« Diversité culturelle et ses limites ».

La particularité de cette session est l’interrogation quant aux « limites » de la
diversité culturelle. Ces deux concepts sont antinomiques. C’est pourquoi
j’ai préparé cette réflexion que je suggère en forme de discussion.

1En 2011, j’avais introduit la session en évoquant l’approche de Lévi Strauss
2et de Pierre Bourdieu pour conclure que la culture avait plus d’attaches
essentialistes que circonstancielles.

En 2012, dans la foulée de l’Université d’été, j’ai poursuivi ma réflexion et
finalisé deux ouvrages maintenant publiés à Paris chez l’Harmattan :
« Changer le déterminisme social » et « De la révolte à la création »,
biographie de Robert Garcet publiée dans le cadre du centième anniversaire
de sa naissance. J’ai travaillé de manière parallèle sur ces deux ouvrages qui,
tout en étant très différents, présentaient une ligne d’analyse assez
semblable.

Dans le premier ouvrage, je mets en scène les influences et les
déterminismes multiples qui forgent les mentalités, lesquelles constituent des
décors aux destins individuels et collectifs. Nous pourrions qualifier ces
décors d’empreintes culturelles dans leurs diversités durant une ou plusieurs
générations.


1 Levi Strauss (1908-2009), anthropologue, ethnologue.
2 Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue.
13 Dans le deuxième ouvrage, j’ai retracé l’histoire de mon père à travers son
parcours personnel, son œuvre historique, artistique, littéraire, de chercheur
en liberté.

Nous nous formons une culture en glanant des cultures dans la culture des
autres.

Il s’en dégage la même observation. Au plus nous accumulons et faisons des
synthèses, au mieux nous pouvons appréhender la complexité des
événements, des mentalités ambiantes et des changements existentiels. Dans
cette phase, j’associe la capacité personnelle à faire des synthèses et la
notion de mentalités. Au plus j’accumule mes propres synthèses, au mieux je
peux intérioriser, comprendre, analyser les mentalités complexes qui
m’entourent.

2. Mentalité et culture

2.1. Qu’est-ce que la mentalité ?

3Je m’en réfère à Gaston Bouthoul dans son traité de sociologie qui, sans être
récent, continue à donner une structure à la pensée sociologique : « Nous
devons toujours avoir présent à l’esprit l’existence complexe inséparable
individu et société ». « Nous avons aussi constaté que la pensée et l’activité
sont toujours l’œuvre d’individus. »

« Descartes a voulu que toute philosophie parte de la constatation préalable
de l’existence d’un sujet pensant : le je pense, donc je suis, mais, pour le
sociologue, il faudrait ajouter que chaque homme pense avec une mentalité
déterminée. Cette adhésion n’est ni volontaire ni facultative. Elle n’est pas
l’effet d’un caprice. Elle s’impose à nous. Elle représente notre intime
conviction qu’elle résout en des propositions qui sont, pour nous, évidentes.
La théorie de la mentalité nous permet de déterminer les conditions de
l’unité psychologique qui accompagne la diversité historique. On définit
généralement la mentalité par le contenu de notre vie mentale. Elle est
comme dit Lalande : « l’ensemble des dispositions intellectuelles, des
4habitudes d’esprit et des croyances fondamentales de l’individu » .

Il ajoute : « En conséquence, la mentalité consiste dans un ensemble d’idées
et de dispositions intégrées dans un même individu, reliées entre elles par

3Bouthoul G. (1954) Traité de sociologie. (2 T.) Paris : Payot.
4Lalande A. (éd. 2010) Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Paris-PUF.
14 des rapports logiques et par des rapports de croyance qui souvent suppléent
aux liens logiques ».

Nous ne pouvons nous dégager de ce cadre conceptuel pour tenter de
comprendre les multiples cultures qui nous entourent, portées par des
collectivités immigrées plus ou moins importantes. Leur regroupement
donne vie au groupe, prolonge les mentalités spécifiques et constitue les
codes d’adaptation des sujets spécifiques.

2.2. Une sémantique dans le changement culturel et politique

Il n’est pas inutile de confronter les sémantiques de « diversité culturelle » et
de « mentalité ». Issue de l’internationalisation d’après 1945, la « diversité
culturelle » est un produit de la littérature onusienne et de l’UNESCO, image
d’une société ouverte et internationale. Par contre, le premier concept
5sociologique d’avant 1947 de « mentalité » est un mot quasi historique,
6antérieur à la Charte de San Francisco .

J’emprunte au Littré, dictionnaire de la langue française, des interprétations
du terme « mentalité » glanées parmi les auteurs. Le mot « mentalité » est
apparenté à « mental ».

Pour Condillac : « il suppose que l’esprit fait des propositions mentales dans
lesquelles il joint ou sépare les idées dans l’intervention des mots ».

« Dans le langage de la philosophie moderne, état mental, condition mentale,
régime mental d’une société se disent pour exprimer la manière générale de
penser qui prévaut dans une société », poursuit Littré.

eDans la littérature antérieure au XX siècle, le terme « mentalité » est ainsi
epeu utilisé. Il apparaît au-delà du XX siècle avec la sociologie et la
psychologie sociale.

Cette observation n’a pas seulement un but littéraire, mais elle traduit l’état
d’esprit des auteurs au moment où ils se sont exprimés autour de l’opinion
collective ou d’un événement historique qu’ils ont eux-mêmes traversés et
dont ils rapportent le décor.

5 Création de l’UNESCO le 16 novembre 1945.
6Au printemps 1945, les représentants de 50 pays se sont rencontrés lors de la Conférence de
San Francisco afin d'élaborer la Charte des Nations Unies.
15 2.3. En 2012, le concept « mentalité » associe les sciences et les
techniques nouvelles

La notion moderne de « mentalité » est différente. Elle englobe des analyses
7corroborées par des approches qui associent la sociométrie , la statistique, la
politique et la psychologie sociale pour donner au tout une dimension de
psychologie collective ou « pensée collective ». Dans cette discussion, en
évoquant la pensée collective, la référence à Carl Jung s’impose. Pour lui,
tous les inconscients individuels s’enracinent dans un inconscient collectif.
Pour les besoins de mon analyse, je rapproche les concepts « mentalité »,
« inconscient collectif » et « culture ». C’est ma conclusion à l’issue d’une
action de « cohésion sociale » dans un quartier de Herstal où un groupe
congolais s’est intégré avec sa propre culture.

2.4. L’inconscient collectif

Il y a une grande proximité entre « inconscient collectif » et « mentalité ».
8Jung et Freud ont largement contribué à l’analyse de l’inconscient. Carl
Jung, à travers une large littérature, a développé une pensée plus axée sur le
contenu de l’inconscient collectif et a pu intégrer la dimension sociologique
des révolutions culturelles d’Europe et d’ailleurs. Cette référence
conceptuelle est maintenant entrée dans notre vie quotidienne.

Les sondages, instruments de mesure

Le sondage est devenu depuis 1980 une pratique générale qui alimente la
pensée des décideurs. C’est, avec la statistique, un instrument d’estimation
des tendances de pensées, d’aspiration, de mentalité d’un groupe local,
régional, international. Les sondages à des échelles prescrites réalisés par des
agences spécialisées donnent maintenant l’état de pensée des citoyens par
rapport à un phénomène collectif.

9Ainsi, le sondage dans le journal Le Soir du 13 septembre 2011 sur la crise
politique fait la lumière sur la sensibilité de l’opinion publique par rapport
aux conditions de travail en Europe.

Plus récemment, suite à une étude IPSOS menée dans sept pays, le journal
10Le Monde des 29 et 30 juillet 2012 nous donne une interprétation

7Moreno J.L. (1954) Traité de sociométrie. Paris : PUF.
8 C.G Jung psychiatre suisse (1875-1961) - Paris Bruxelles 1964 - Cahier Pensée et Action –
Dialectique du Moi et de l’Inconscient - L’homme et ses symboles.
9 Le Soir, sondage Darès-Louis Harris (2004).
10 Journal Le Monde 29 et 30 juillet 2012.
16 thermométrique de l’angoisse des Européens : 63% des Européens ont peur
de basculer dans la précarité. 77% des Grecs estiment que le risque est
stimulant contre seulement 43% des Allemands.



Les sondages peuvent aussi analyser les appréhensions collectives présentes
dans les mentalités. Le fonctionnement des groupes politiques a maintenant
tout à fait assimilé la « pensée collective et ses fondements inconscients ».

2.5. La pensée collective

La pensée collective locale est issue de la conscience collective générale à
un moment donné sur un territoire limité. Plus localement, la « Daerden
11mania » en est un exemple . Elle est un élément de compréhension de ce
que nous qualifions maintenant de diversité culturelle.

Cette discussion préalable est un détour obligé avant d’aborder la partie la
plus inquiétante de la session : la diversité culturelle et ses limites.

3. Y a-t-il des limites à la culture ?

3.1. Peut-il y en avoir ?

En soi, la culture est l’addition et la confrontation des « créations virtuelles
ou matérielles » de la liberté de conscience et d’expression. La pensée en
liberté au-delà des années 1960 a stimulé la créativité et multiplié la création
intellectuelle, artistique, scientifique, l’innovation dans tous les rayons des
fonctions intellectuelles.


11 Daerden mania, voir La Meuse du 6 août 2012 et Paris Match du 9 août 2012.
17 La liberté est devenue culturelle et culture de la liberté

La libre circulation des personnes, des biens et services dans l’Union
européenne a accéléré le processus de conscience collective d’une culture
globale de la liberté : livres, théâtre, médias. Internet l’a encore étendue
comme un appel au voyage et au déplacement. La culture ne pourrait donc
être limitée en 2012.

Plusieurs termes associés nous inclinent à penser ainsi.

3.2. Patrimoines culturels

Les patrimoines culturels, socles culturels communs de l’humanité, sont
devenus courant. Ils cessent de nous choquer. Ces terminologies sont
pourtant antinomiques à la liberté de création et de production issue des
fonctions intellectuelles et des comportements sociaux. Mais ces termes sont
aussi des représentations que l’induction perverse n’arrive pas à occulter. Ils
induisent des effets de contour, de frontière, de limite. Or, nous savons que
mettre des contours revient à, au second degré, induire des intolérances,
ouvrir le champ aux affrontements et à la violence et mettre des bâillons à la
culture.

Donc on ne peut avancer « Culture » et y adjoindre « Limite ».

Ce titre est une provocation paradoxale. Elle n’est pas absurde quand se
reconstituent des doctrines totalitaires de la pensée religieuse, économique,
sociale et financière.

Nous allons maintenant passer en revue des grands embrasements culturels
qui nous ont affectés durant ces cinquante dernières années.

3.3. Les opinions en présence

Plusieurs termes associés pourraient pourtant nous incliner à penser qu’il y a
une limite. Ainsi, le « patrimoine culturel » est un concept souvent évoqué
pour englober un ensemble d’éléments participant à la culture d’un groupe,
d’une société ; par exemple, le patrimoine culturel de la Principauté de
Liège, de la Wallonie. Il s’agit là de deux éléments dont l’un englobe l’autre.

Le socle culturel de l’humanité s’enracine dans l’ontologie de l’espèce et,
dans ce cas, les limites sont indéfinissables.

18 L’histoire charrie les patrimoines d’événements. Chaque religion
monothéiste et polythéiste véhicule son patrimoine de doctrines, d’usages,
de règles, de pratiques, de comportements en rapport à sa conscience morale,
sociale, individuelle et collective.

3.4. La culture historique est un flux renouvelé

Dans les faits, la société mondialisée avec sa grande mobilité des personnes
amène en 2012 à la concentration sur un quartier, sur des familles dont le
patrimoine culturel est si différent, quelquefois inducteur de tensions
psychologique, religieuse, intime.

Notre mentalité régionale a ses stéréotypes culturels portés par la culture des
12pays nantis. Depuis les années 1990 (et la chute du Mur de Berlin le 9
novembre 1989), nous nous installons dans la postmodernité où s’éteignent
les idéologies pour laisser place à la suprême valeur de la consommation,
expression radicale de l’individualisme qui la nourrit sans partage. Le
« supermarché » est un nouveau mythe ordonnateur, lieu de vie et de
consommation où l’accomplissement privilégie le virtuel au réel et à son
devenir.

3.5. Les services socio-éducatifs totalement immergés

La morale sociale nous interdit d’entourer chaque culture de barbelés
infranchissables, d’en faire des camps. C’est une règle démocratique. S’il en
était autrement, ce serait la mise en place de dynamiques de lutte et
d’intolérance. Les services socio-éducatifs sont les instruments de la
cohésion sociale dans la diversité culturelle. Ils sont immergés dans un
collectif détonnant. Ils génèrent des dynamiques de liens de conscience
collective.

Dans nos quartiers, la pratique du partage démocratique est ancrée. La
tradition de l’échange et de la tolérance est installée de génération en
génération. Les tensions sont inévitables, mais restent sensibles aux
changements dans des rapports non violents.

4. Limites et saturation

Après les avoir diabolisées, les limites ne peuvent être évacuées d’un simple
haussement d’épaules. Il faut en discuter.


12Fukuyama F. (1992) La fin de l’Histoire et le dernier homme. Paris : Flammarion.
19 Nous allons tenter de passer en revue les grands moments d’embrasements et
de changements culturels qui ont affecté notre environnement immédiat, la
Belgique, la Wallonie et, par extension, l’Europe.

Nous voulons évoquer chronologiquement ces événements qui ont fait
l’Histoire et ont laissé des empreintes sur le fond culturel de notre société
locale, parfois nationale, qui au-delà en a été ébranlée.

4.1. 1939 – Envahissement physique, occupation nazie et germanique

1939, envahissement des Sudètes (tchécoslovaques).
1940, envahissement de la Wallonie par l’entrée des troupes nazies à Eben
Emael le 10 mai 1940.

134.1.1. Culture de la barbarie

Ce fait militaire est doublement bouleversant puisqu’il associe à la fois
violence, culture et volonté d’extermination. Le peuple, la langue et la
culture allemands n’ont en soi rien de dangereux. Par contre, l’embrasement
politique de tout un peuple allumé par la conscience collective d’appartenir à
une « race supérieure » secoue les générations de l’époque et, plus
particulièrement, la génération de ceux qui ont connu la première Guerre
mondiale. Ce bouleversement vécu emporte avec lui, pendant cinq années, le
vécu du risque de déportation, la réalité de l’exécution, du mépris, des
disparitions. La vie ne tient plus qu’à un fil. L’Histoire va s’arrêter pendant
cinq années…

L’adaptation culturelle et sociétale génère des conduites de survie, de
résistance et enfin l’espoir de réunir sur un territoire envahi les alliés pour
une reconstruction.

4.1.2. Culture de la libération

Les Américains libérateurs changent le décor. Ils apportent aussi une autre
culture. C’est la culture de la libération à tous points de vue. Dès 1945, la
littérature « explose », l’art, la chanson retrouvent leurs mots de liberté, la
poésie la fera s’éclater, les projets se concrétiseront. C’est la reconstruction.
La reconstruction demande les sacrifices de symboles. Il faut sacrifier les
collaborateurs à l’ennemi, au mal, ceux qui ont instigué, instauré et fait vivre
la terreur.


13Touati A. (1996) Démocratie ou barbarie. Paris : Desclée de Brouwer.
20 4.1.3. Le rituel sacrificiel

Au-delà de la terreur, il y a la réparation nécessaire, le « rituel sacrificiel ».
En Belgique, le Roi Léopold est le symbole facile de la collaboration avec le
nazisme. Le pays se déchire. Avec lui, les vieux démons se réveillent. Il
abdique.

Au-delà de la culture wallonne issue de la résistance, notre région peut enfin
revivre à travers ses poètes, ses écrivains, ses croyances en la tolérance et de
la diversité culturelle. La conscience collective est sauve. Ce fut un
intermède.

4.2. Immigration – relance de la machine économique

1946-1947 appellent les hommes du bassin méditerranéen à l’immigration.
Après la guerre, il faut relancer l’industrie, faire tourner les machines.

Nous avons des ressources souterraines : le charbon.

Nous avons une industrie : les fonderies, les laminoirs avec dans la suite la
métallurgie, des ateliers de mécanisation. Notre région est toujours
industrielle. Les grandes entreprises n’ont pas été détruites puisqu’elles
fonctionnaient sous la conduite de l’occupant.

4.2.1. Immigration, réponse à la saignée humaine de la guerre

Suite à la saignée humaine de la classe travailleuse pendant la guerre,
l’immigration italienne, grecque, espagnole prend le relai à la demande de
l’Etat et des industries. Il faut extraire le charbon et faire tourner la machine
économique.

L’urbanisme et l’organisation des communes s’adaptent rapidement par la
création de cités ouvrières. A Montegnée, au quartier de Lonay, tous les
habitants sont étrangers et représentent 60% de la population de la
commune. A Cheratte, la commune compte 70% d’étrangers ; tous vivent
dans des cités construites à la hâte. Il en est de même à Vottem avec la Cité
Gérard Close, à Herstal, à Milmort, dans toutes les communes
charbonnières.

C’est un nouvel essor.

Tous au travail !

21 Des projets de reconstruction… et la chanson de Maurice Chevalier
traduisent bien cet état de la conscience collective : « …sur sa maison, un
maçon chantait une chanson ».

C’est la reconstruction ! De nouveaux rêves se bâtissent, pense-t-on. Mais le
terrain est fragile. Déjà des nuages, malgré l’instauration du traité de la
14CECA .

La courte période de 1947 et 1955 est prospère et la démographie s’emballe.
La population migrante s’est mélangée à la population autochtone et la
seconde génération s’est intégrée. Elle constituera, dans les années 1970 et
1980, les leviers intellectuels et économiques du redéploiement de la région.

4.2.2. 1959-1960 : fermeture des charbonnages

La Communauté Européenne Charbon Acier en 1955 fait la première étude
de rentabilité pour estimer le coût de l’énergie. Le charbon et le pétrole sont
mis en concurrence. Le pétrole est gagnant et va déterminer la culture. C’est
l’époque où les multinationales envahissent l’économie et pèsent sur les
décisions nationales.

4.2.3. Prémices de la nouvelle culture : la loi internationale des marchés

La CECA décide, au nom de la rentabilité financière de groupes financiers
internationaux, la fermeture de bassins miniers. C’est le sinistre dans de
nombreuses régions : Liège, le Borinage, le Pas de Calais, l’Angleterre
audelà de la Manche (Durham).

Un nouveau changement de culture et de conduites socio-économiques
s’impose. Les migrants sont renvoyés. Ceux qui restent sont considérés
comme des « pique-assiettes », des profiteurs.

4.3. 1960 – La décolonisation du Congo

La crise locale est renforcée par des impacts internationaux. En Belgique, les
effets de la décolonisation font perdre le Congo et ses ressources. L’Etat et
les entreprises doivent rapatrier hommes, femmes et enfants. Qu’en faire ?
Coup dur sur coup dur pour le Trésor, l’Etat belge et les banques. La
Wallonie et la Belgique s’installent dans un climat de dépression sociale et
économique.


14Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier.
22 C’est sur ce fond qu’un courant révolutionnaire surgit à travers les grèves de
151959-1960 dans les bassins charbonniers et sidérurgiques en Belgique,
entraînant tout autant la partie nord que la partie sud du pays vers des
revendications.

Les syndicats, et plus particulièrement le syndicat socialiste, réclament la
nationalisation des sources d’énergie en associant tant le secteur du charbon
que de l’électricité et du gaz, considérant que les ressources énergétiques
participent à la richesse du pays et lui garantissent sa pérennité. La culture de
l’appropriation des moyens de production d’énergie est un vieux combat de
la culture sociale socialiste. Le contexte prérévolutionnaire suscite le réveil
de ces revendications « sans lendemain ». André Renard et Jacques Yerna,
fermes défenseurs, sont restés des figures symboliques de l’autonomie de la
Wallonie.

Ce combat culturel et économique est resté sans suite. Par contre, le
processus de fédéralisation de la Belgique est sorti de cette phase
prérévolutionnaire.

4.4. Mai 1968

De 1965 à 1970, le vent d’une culture nouvelle souffle sur le monde des
anciens alliés. Ce sont les enfants nés du retour des « soldats de la deuxième
Guerre », maintenant adolescents. Ils prennent conscience du « plus jamais
ça ». La culture traditionnelle a repris les mêmes chemins que ceux
empruntés en 1939-1940.

Parmi les adolescents étudiant au sein des universités, un courant libertaire
traverse les auditoires : « l’imagination au pouvoir », « il est interdit
d’interdire ». C’est la fin de l’université de papa, la fin des dynasties et des
népotismes.

La révolution culturelle touche toutes les dynasties de la culture et du savoir.
Elle est internationale, comme fut la guerre dont sont issus ces instigateurs.
Il en résulte que les hiérarchies sont bousculées. Les valeurs séculaires des
oligarchies sont détruites comme les colonnes d’un temps ancien. Ce ne sera
plus jamais comme avant.

15Loi unique Eyskens - grève générale – état insurrectionnel avec intervention de l’armée.
23 164.5. Les soixante-huitards, pionniers de l’Europe Sociale

Cinquante ans après, « les soixante-huitards » se prévaudront de « leur
Mai 68 » à l’ULB. D’aucuns, ingénieurs, mathématiciens, physiciens,
sociologues, philosophes, économistes, évoqueront leur participation aux
manifestations des « étudiants socialistes ». Les « étudiants communistes » y
voyaient la fin du capitalisme, la victoire de la lutte des classes…

« Etudiants et travailleurs, tous unis », disait Cohn-Bendit. C’est la victoire
finale, à l’image de la révolution d’octobre.

Mai 68 est une révolution à l’instar des grèves de 1960. Elle clôture une
période d’illusions perdues, non abouties. Les belles années 1960 avaient fait
espérer mieux. Au contraire, ce fut la répétition de privilèges embarquant
des impressions de non-changement.

Le déclencheur de cette révolution sur base locale trouva des stimulants
internationaux dans les courants de contestations étudiantes à San Francisco,
Prague, Berlin. Sur les campus, la foudre révolutionnaire se dispersa comme
une traînée de poudre. La conscience collective d’un possible changement
anime les jeunes étudiants. Ils ne veulent plus de la « société de papa ».

4.5.1. Les premiers impacts concrets européens

Dans les années 1990 (postmodernité), les Commissions européennes
relaient les idées de 1968 dans les programmes Hélios et Horizon. En 2000,
la Déclaration de Lisbonne jette les bases de la Charte européenne de
cohésion sociale.

4.6. La crise bancaire 2005-2009 – crise de confiance

Sur le plan sociologique de la conscience collective, cette crise porte des
impacts qui touchent les fondements mêmes de la structure démocratique et
de la confiance institutionnelle aux représentants du monde financier, de la
bourse et du marché.

Historiquement, dans le monde occidental et particulièrement en Europe, des
oligarchies de banquiers avaient permis, par leur rigueur et leur gestion
appropriée, de développer depuis la renaissance le commerce, les industries
et la richesse économique du monde occidental.


16Garcet M. (2010) Construire l’Europe Sociale. Paris : L’Harmattan.
24 La culture conservatrice des banques depuis les Médicis réside surtout dans
la capacité d’accumuler l’épargne et les richesses de la bourgeoisie, de
l’industrie et du peuple. Durant quatre siècles, un contrat de confiance s’est
établi entre les banques, l’industrie et les différentes couches de la
population.

Cette confiance collective et individuelle dans les banques crée de fait un
privilège social et politique dont tous profitent : le secret bancaire. Ce tacite
contrat lie de manière singulière le banquier à celui qui lui confie de l’argent
moyennant intérêts. La réciproque veut que la banque en fasse bon usage et
restitue des dividendes.

La banque est un instrument intermédiaire qui régule la fonction financière
et, indirectement, la fonction économique de toute une nation et des
populations qui la composent. La crise monétaire est, sur le plan
sociologique, déclencheur d’une crise de confiance entre le monde bancaire,
la population et les institutions qui la représentent.

Les crises de 2005 et 2009 démontrent que les banques ont totalement rompu
le contrat de confiance avec les épargnants privés ou industriels. Leur
fonction de collecteurs et d’investisseurs est bouleversée. Les engagements
réciproques n’existent plus. La banque joue pour elle-même, elle ne joue
plus en faveur de ses clients, elle joue pour sa propre richesse. L’argent crée
l’argent sans souci de son origine. Le système bancaire cesse d’être un
instrument social pour n’être plus qu’un instrument exclusivement financier,
porteur du profit maximum, sans contrôle par ses actionnaires et dirigeants.

Avec l’épargne des populations, les banques spéculent. Avec les fonds de
pension, elles font des placements à risque pour leur seul profit. Les banques
font le blanchiment de l’argent trafiqué.

17Une crise de confiance s’installe.

Ces principes culturels fondamentaux dans les rapports essentiels entre
citoyens et société amènent la plus grande crise de confiance du siècle.

« L’épargne » est une valeur sacrée pour la continuité des générations en
matière d’héritage, de succession, de continuité de la qualité de vie. La
protection sociale en est directement affectée. Le pilier de pension, fondé sur
la capitalisation gérée par les banques, est totalement remis en cause. En

17Dalla Piazza S. et Garcet M (2010) L’avenir de l’Homme en question. Paris : L’Harmattan,
chapitre 6.
25 conséquence, il n’y a plus de protection sociale avec une gestion
capitalistique. C’est la plus grande crise de confiance et d’avenir que nous
connaissons depuis la fin de l’Empire romain.

5. Comment définir les limites ?

Les différents exemples que nous avons relevés témoignent d’un phénomène
de saturation collective lié à des événements historiquement aboutis ou non
et permanents où la résolution finale est une forme de happening collectif
libérateur.

Les quelques phrases suivantes nous éclaireront mieux :
« Y en a marre des immigrés, ils prennent notre travail. »
« Les chômeurs sont tous des fainéants. »
« La société de parvenus. »
« Supprimer la sécurité sociale. »

Les limites se révèlent aux moments de saturation où l’expression des rejets
collectifs est la plus manifeste. C’est alors que les attitudes collectives
engendrent des comportements collectifs irrationnels, violents et
destructeurs.

6. FAIRE RECULER LES LIMITES

C’est le challenge de l’action sociale à vocation socio-éducative engagée par
l’AIGS, par exemple, dans le quartier de Marexhe à Herstal. « Marexhe en
couleurs » en est la plus représentative. Elle rencontre dès l’origine tous les
stigmates de l’exclusion. Il ne peut y avoir de limites à la diversité culturelle,
mais bien un dialogue obligé. Laissons le mot de la fin au poète Jacques
Prévert :

Les amoureux trahis
« Moi j’avais une lampe
Et toi la lumière
Qui a vendu la mèche ? »

Cadeau d’oiseau :
« Un très vieux perroquet
Vint lui porter ses graines de tournesol
18Et le soleil entra dans sa prison d’enfant. »

18Jacques Prévert pour les deux strophes.
26 CULTURES ET RENCONTRES

LES TRIBULATIONS D’UN ANTHROPOLOGUE
EN PAYS KÒONGÓ ET AILLEURS

19Thierry GOGUEL D’ALLONDANS



Le soleil a rendez-vous avec la lune, et le travail social plus surement
avec l’anthropologie

Ma génération – post soixante-huitarde – avait une propension à interpeller
n’importe quel orateur en lui demandant, d’entrée de jeu, d’où il parlait ?
Petite provocation qui visait à rabaisser toute superbe ou toute arrogance,
mais qui – la psychanalyse étant aussi passée par là – obligeait l’interpellé à
indiquer ses sources, ses filiations, fussent-elles purement intellectuelles, et
donc, ce faisant, sa légitimité à briguer et prendre la parole.

Pour ma part, je me suis construit, essentiellement, à partir d’une double
affiliation : premièrement celle d’éducateur spécialisé (métier que j’ai exercé
durant vingt ans), puis celle de l’anthropologie culturelle (discipline à
laquelle j’initie aujourd’hui). Il y a quelques similitudes entre ces deux
champs : l’éducation comme la culture nous façonnent. Elles nous sculptent,
le temps, les connaissances acquises et les événements de vie faisant parfois
office d’érosion naturelle.

Il y a un autre point commun entre l’éducation spécialisée et
l’anthropologie : la rencontre de l’autre, individu ou peuple ; on pourrait
même dire le goût de l’autre. On imagine mal un travailleur social ou un
chercheur, distant l’un et l’autre de leur public, de leur sujet d’étude… Mais
la rencontre n’est pas sans obstacle (Goguel & Goldsztaub, 2000). En effet,
quelle qu’en soit la forme (amoureuse, amicale, professionnelle,
intellectuelle…), une rencontre se conjugue généralement en trois temps : le

19
Éducateur spécialisé, anthropologue. Formateur en travail social (IFCAAD – Schiltigheim),
maître de conférences associé (IUFM d’Alsace – Université de Strasbourg), docteur et
chercheur associé (laboratoire « Cultures et sociétés en Europe », UMR 7236 du CNRS,
Université de Strasbourg), rédacteur en chef de Cultures & Sociétés (Téraèdre – Paris).
Derniers ouvrages parus : Thierry Goguel d’Allondans, Jean-François Gomez, Le travail
social comme initiation. Anthropologies buissonnières, Toulouse, Érès « L’éducation
spécialisée au quotidien », 2011 ; Thierry Goguel d’Allondans et Valérie Béguet (dir.),
Traditions orales du Congo Brazzaville. L’usage de la parole chez les Kòongó, Paris,
Téraèdre « Les enfants écrivains de la brousse », 2012.
27 coup de foudre (l’inexplicable, l’indicible…), l’épreuve du désordre (lorsque
la magie se heurte au réel), l’élaboration (car, comme le dit le poète
Machado : « Le chemin se fait en marchant »). La rencontre est donc un
chemin qui se fait en marchant, aussi faisons un bout de chemin ensemble.

Regards et points de vue, myopie et lunettes

Nos cercles d’affiliation aiguisent notre regard (Goguel, 2007). J’ai
l’habitude de dire « éducateur un jour, éducateur toujours », mais il en est de
même pour l’anthropologie ; c’est avec ces paires de lunettes que je regarde
le monde, que je chemine. Et par exemple, je ne vois pas un rite exactement
comme un théologien. Ces appareillages donnent l’occasion de rappeler que
le grand isolement, particulièrement des plus précaires d’entre nous, effrite
les cercles d’affiliation, désaffilie même. Parfois aussi émergent les
problèmes des personnes monophasées qui n’ont, elles, qu’une seule et
unique paire de lunettes, ce qui devient largement insuffisant devant la
complexité du Monde (Morin, 1982), et tout particulièrement des mondes
contemporains.

En France, nous sortons d’une campagne présidentielle qui a mené au
pouvoir et au poste de Président, le socialiste François Hollande. Les entours
de cette campagne ont été assez inquiétants. Tout d’abord, nous avons eu
50% de non-votants ! La moitié d’entre nous estimant donc, entre laxisme et
véhémence, n’avoir aucun intérêt à participer à ce débat. Par ailleurs, avant
le premier tour, un sondage réalisé pour le journal Libération (lundi 9 janvier
2012) indiquait que 30% des Français pourrait voter Front National (extrême
droite) ou, du moins, considérer ce choix comme tout à fait possible. Côté
ambiance, les débats ont été incroyablement violents, haineux même. Ce
n’était plus un échange de points de vue, mais d’invectives. L’hebdomadaire
L’Express, après l’élection, titrait fort justement « Comment vivre
ensemble ? » avec, en une, les photos de trois jeunes militants du PS, de
20l’UMP et du FN (joie pour le premier, déception immense pour les deux
autres). On peut alors s’interroger sur les représentations (de l’humain, du
social, du mondial…) si radicalement différentes que le point de vue du
voisin n’est même plus entendable (Marine Le Pen a refusé de débattre avec
21Jean-Luc Mélenchon ). On voit poindre aussi les limites de la démocratie.
Peut-elle encore garantir la non-scission, la non-partition sociale ?


20 Parti socialiste (gauche classique), Union pour la majorité présidentielle (droite classique),
Front national (extrême droite).
21 La candidate du Front national et celui du Front de gauche (communistes et partis
d’extrême gauche).
28

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