La Double Absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré

De
Publié par

Ce livre présente la synthèse de vingt années de recherches, menées en France et en Algérie, sur l'émigration et l'immigration, deux phénomènes qui sont aussi indissociables que le recto et le verso de la même feuille et pourtant très différents en apparence, au point qu'on croit pouvoir comprendre l'un sans connaître l'autre.





Abdelmalek Sayad restitue à l'immigration tout ce qui en fait le sens, c'est-à-dire le non-sens : par des entretiens admirables de délicatesse et de compréhension, il amène les immigrés à livrer le plus profond de leur intimité collective, les contradictions déchirantes dont leur existence déplacée est la conséquence. C'est par exemple l'immense mensonge collectif à travers lequel l'immigration se reproduit, chaque immigré étant conduit, par respect pour lui-même et aussi pour le groupe qui lui a donné mandat de s'exiler, à dissimuler les souffrances liées à l'émigration et à encourager ainsi de nouveaux départs. Ce sont les contradictions de tous ordres qui sont inscrites dans la condition d'immigré, absent de sa famille, de son village, de son pays, et frappé d'une sorte de culpabilité inexpiable, mais tout aussi absent, du fait de l'exclusion dont il est victime, du pays d'arrivée, qui le traite comme simple force de travail. Autant de choses qui ne sont pas seulement dites dans le langage habituel de la littérature critique, mais également dans la langue que les immigrés emploient eux-mêmes pour faire part avec beaucoup d'intensité et de justesse, de leur propre expérience. On ne pourra plus, après avoir lu le livre, regarder de la même façon les immigrés que l'on croise distraitement dans le métro ou dans la rue, ni écouter avec la même indulgence les discours dont ils font l'objet et qui, même les mieux intentionnés, les enfoncent dans leur étrangeté.


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021314298
Nombre de pages : 448
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
www.centrenationaldulivre.fr
ISBN 978-2-0213-1429-8
© Éditions du Seuil, 1999
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Remerciements
Qu’il me soit permis de remercier Pierre Bourdieu sans qui cet ouvrage n’aurait pas pu paraître sous sa forme achevée. Depuis plusieurs années, Abdelmalek Sayad se proposait de rassembler, de mettre en perspective ses études, ses réflexions sur le fait migratoire et, plus spécialement, sur l’immigration algérienne en France. La fatigue, la maladie ne lui ont pas laissé le temps de mener à terme son projet. Toutefois, à la veille d’une opération qu’il redoutait, il avait remis à Pierre Bourdieu une liasse de textes et une esquisse de plan, sorte de « table des matières » du livre qu’il souhaitait publier. Alors, après le départ de mon mari, assuré de la confiance qu’il lui avait toujours témoignée, de leur proximité d’esprit jamais démentie au fil des années, Pierre Bourdieu s’est mis en devoir, comme naturellement, de construire ce livre, de lui donner une cohérence, une respiration et son titre. Vu l’abondance des textes, c’était une tâche lourde, assortie de choix délicats, ponctuée d’interrogations. Il fallait pour l’entreprendre et la mener à bien cette sorte de courage qui vient du cœur.
Pour avoir fait advenir ce livre, j’exprime à Pierre Bourdieu ma profonde gratitude.
Les collègues, les amis de mon mari du Centre de sociologie européenne, du département de sociologie du Collège de France, M. Mohammed Boudoudou, de l’Université de Rabat ont apporté aussi, avec beaucoup de générosité et d’expertise, leur concours à cette publication ; je pense notamment à l’équipe constituée d’Éliane Dupuy, Salah Bouhedja et Patrick Champagne que je salue tout particulièrement.
À tous j’adresse un très grand merci.
Rebecca Sayad
Préface
Il y a bien longtemps qu’Abdelmalek Sayad avait conçu le projet, auquel il m’avait d’emblée associé, de réunir en un ouvrage synthétique l’ensemble des analyses qu’il avait présentées, dans des conférences ou des articles dispersés, à propos de l’émigration et de l’immigration – deux mots qui, il ne cessait de le rappeler, disent deux ensembles de choses tout à fait différents mais indissociables qu’il fallait à toute force penser ensemble. Dans un des moments les plus difficiles de sa vie difficile – on ne comptait plus les jours qu’il avait passés à l’hôpital et les opérations qu’il avait subies –, à la veille d’une intervention chirurgicale très risquée, il m’avait rappelé ce projet avec une gravité peu coutumière entre nous. Il m’avait confié, quelques mois plus tôt, un ensemble de textes déjà publiés ou inédits, accompagnés d’indications telles que plan, projets de notes ou questions, pour que, comme je l’avais déjà fait maintes fois, je les relise et les révise, en vue de la publication. J’aurais dû – et je l’ai souvent regretté lorsqu’il m’a fallu assumer seul certains choix difficiles – me mettre aussitôt au travail. Mais il avait surmonté tant d’épreuves par le passé qu’il nous semblait éternel… J’ai pu toutefois discuter avec lui certains partis fondamentaux, notamment celui de faire un ouvrage cohérent, centré sur les textes essentiels, plutôt qu’une publication littérale et intégrale. J’ai pu aussi, lors de nos dernières rencontres (rien ne l’encourageait plus que ces conversations de travail), lui soumettre plusieurs des textes retravaillés, que j’avais parfois profondément transformés, notamment pour les débarrasser des redites liées au regroupement et les intégrer dans la logique de l’ensemble, et aussi pour les dépouiller des aspérités et des complexités stylistiques qui, nécessaires ou tolérables dans des publications destinées au monde savant, n’étaient plus de mise dans un livre qu’il s’agissait de rendre le plus accessible possible, notamment à ceux-là mêmes dont il parlait, et auxquels il était prioritairement destiné et en quelque sorte dédié.
À mesure que j’avançais dans la lecture de ces écrits, certains que je connaissais bien, d’autres que je découvrais, je voyais se dessiner la figure exemplaire du savant engagé qui, affaibli et entravé par la maladie, n’avait pu trouver le courage et la force nécessaires pour remplir jusqu’au bout, et sur un terrain aussi difficile, toutes les exigences du métier de sociologue, qu’au prix d’un investissement à corps perdu dans une mission (il n’aurait pas aimé ce grand mot) d’enquête et de témoignage, fondée sur une solidarité active avec ceux qu’il prenait pour objet. Ce qui aurait pu apparaître comme une obsession du travail – il ne cessait jamais, même pendant ses séjours à l’hôpital, d’enquêter ou d’écrire – était en fait un engagement humble et entier dans l’exercice d’un métier de service public, conçu comme un privilège et un devoir (si bien que, en mettant la dernière main à ce livre, j’ai le sentiment non seulement de remplir un devoir d’amitié, mais de contribuer un peu à l’œuvre de toute une vie dévouée à la connaissance d’un problème dramatiquement difficile et urgent).
Cet engagement, plus profond que toutes les professions de foi politiques, s’enracinait, je crois, dans une participation à la fois intellectuelle et affective à l’existence et à l’expérience des immigrés. Ayant connu lui-même l’émigration et l’immigration, dont il participait encore par mille liens familiaux et amicaux, Abdelmalek Sayad était animé d’un désir passionné de savoir et de comprendre, qui était sans doute avant tout volonté de se connaître et de se comprendre lui-même, de comprendre ce qu’il en était de lui-même et de sa position impossible d’étranger parfaitement intégré et pourtant parfaitement inassimilable. Étranger, c’est-à-dire membre de cette catégorie privilégiée à laquelle les vrais immigrés n’auront jamais accès, et qui peut, dans le meilleur des cas, cumuler les avantages liés à deux nationalités, deux langues, deux patries, deux cultures, il n’avait cessé, au cours des années, de se rapprocher des vrais immigrés, poussé par les
raisons du cœur et de la raison, trouvant dans les raisons que la science lui faisait découvrir le principe d’une solidarité de cœur de plus en plus totale à mesure que passaient les années. Cette solidarité avec les plus démunis, principe d’une formidable lucidité épistémologique, lui permettait de démonter ou de détruire en passant, sans avoir l’air d’y toucher, nombre de discours et de représentations communs ou savants concernant les immigrés, et d’entrer de plain-pied dans les problèmes les plus complexes, celui des mensonges orchestrés de la mauvaise foi collective ou celui de la vraie maladie des malades médicalement guéris, comme il entrait dans une maison et une famille inconnues en familier respectueux et immédiatement aimé et respecté. Elle lui permettait aussi de trouver les mots, et le ton juste, pour dire des expériences aussi contradictoires que les conditions sociales dont elles sont le produit, et de les analyser en mobilisant indifféremment les ressources théoriques de la culture kabyle traditionnelle repensée par le travail ethnologique (avec des notions commeelghorba ou l’opposition entrethaymats et thadjjaddithgroupe de recherche intégré dont il savait), ou l’équipement conceptuel du obtenir les effets les plus extraordinaires à propos des objets les plus inattendus. Toutes ces vertus, dont ne traitent jamais les manuels de méthodologie, et aussi une incomparable maîtrise théorique et technique, associée à une connaissance intime de la langue et de la tradition berbères étaient indispensables pour affronter un objet qui, comme les problèmes dits de l’« immigration », n’est pas de ceux que l’on peut laisser au premier venu. Les principes de l’épistémologie et les préceptes de la méthode sont de peu de secours, en ce cas, s’ils ne peuvent s’appuyer sur des dispositions plus profondes, liées, pour une part, à une expérience et à une trajectoire sociale. Et il est clair qu’Abdelmalek Sayad avait mille raisons de voir d’emblée ce qui, avant lui, échappait à tous les observateurs : abordant l’« immigration » – le mot le dit – du point de vue de la société d’accueil qui ne se pose le problème des « immigrés » que pour autant que les immigrés lui « posent des problèmes », les analystes omettaient en effet de s’interroger sur la diversité des causes et des raisons qui avaient pu déterminer les départs et orienter la diversité des trajectoires. Premier geste de rupture avec cet ethnocentrisme inconscient, il rend aux « immigrés », qui sont aussi des « émigrés », leur origine, et toutes les particularités qui lui sont associées et qui expliquent nombre de différences constatées dans les destinées ultérieures. Dans un article paru dès 1975, c’est-à-dire bien avant l’entrée de l’« immigration » dans le débat public, il déchire le voile d’illusions qui dissimulait la condition des « immigrés », et révoque le mythe rassurant du travailleur importé qui, une fois nanti d’un pécule, repartirait au pays pour laisser place à un autre. Mais surtout, en regardant de près les détails les plus infimes et les plus intimes de la condition des « immigrés », en nous introduisant au cœur des contradictions constitutives d’une vie impossible et inévitable au travers d’une évocation des mensonges innocents par qui se reproduisent les illusions à propos de la terre d’exil, il dessine à petites touches un portrait saisissant de ces « personnes déplacées », dépourvues de place appropriée dans l’espace social et de lieu assigné dans les classements sociaux. Entre les mains d’un tel analyste, l’immigré fonctionne comme un extraordinaire analyseur des régions les plus obscures de l’inconscient.
Comme Socrate selon Platon, l’immigré estatopos, sans lieu, déplacé, inclassable. Rapprochement qui n’est pas là seulement pour ennoblir, par la vertu de la référence. Ni citoyen, ni étranger, ni vraiment du côté du Même, ni totalement du côté de l’Autre, il se situe en ce lieu « bâtard » dont parle aussi Platon, la frontière de l’être et du non-être social. Déplacé, au sens d’incongru et d’importun, il suscite l’embarras ; et la difficulté que l’on éprouve à le penser – jusque dans la science, qui reprend souvent, sans le savoir, les présupposés ou les omissions de la vision officielle – ne fait que reproduire l’embarras que crée son inexistence encombrante. De trop partout, et autant, désormais, dans sa société
d’origine que dans la société d’accueil, il oblige à repenser de fond en comble la question des fondements légitimes de la citoyenneté et de la relation entre le citoyen et l’État, la Nation ou la nationalité. Doublement absent, au lieu d’origine et au lieu d’arrivée, il nous oblige à mettre en question non seulement les réactions de rejet qui, tenant l’État pour une expression de la Nation, se justifient en prétendant fonder la citoyenneté sur la communauté de langue et de culture (sinon de « race »), mais aussi la fausse « générosité » assimilationniste qui, confiante que l’État, armé de l’éducation, saura produire la Nation, pourrait dissimuler un chauvinisme de l’universel. Les souffrances physiques et morales qu’il endure révèlent à l’observateur attentif tout ce que l’insertion native dans une nation et un État enfouit au plus profond des esprits et des corps, à l’état de quasi-nature, c’est-à-dire hors des prises de la conscience. À travers des expériences qui, pour qui sait les observer, les décrire et les déchiffrer, sont comme autant d’expérimentations, il nous force à découvrir les pensées et les corps « étatisés », comme dit Thomas Bernhard, dont une histoire tout à fait singulière nous a dotés et qui, en dépit de toutes les professions de foi humanistes, continuent à nous empêcher bien souvent de reconnaître et de respecter toutes les formes de l’humaine condition.
Pierre Bourdieu
Salah Bouhedja, Éliane Dupuy et Rebecca Sayad ont participé à la mise au point du manuscrit, à l’établissement de la bibliographie et à la confection de l’index.
Introduction
On ne peut faire la sociologie de l’immigration sans esquisser, en même temps et du même coup, une sociologie de l’émigration ; immigration ici et émigration là sont les deux faces indissociables d’une même réalité, elles ne peuvent s’expliquer l’une sans l’autre. Ces deux dimensions du même phénomène ne sont séparées et autonomisées que de manière décisoire, la césure étant celle-là même qui est imposée par le partage des compétences, des intérêts et des enjeux politiques entre partenaires politiques situés, l’un par rapport à l’autre, dans une relation fondamentalement dissymétrique : émigration d’un côté, comme il y a des pays, des sociétés, des économies d’émigration et comme il y a ou comme il devrait y avoir une puissance (politique), un État et une politique (celle de l’État) d’émigration et aussi, pourquoi pas, une science de l’émigration ; immigration de l’autre côté, comme il y a aussi des sociétés et des économies d’immigration, des politiques d’immigration très sûrement et, solidaire de tout cela, une science de l’immigration. Objet éclaté entre puissances politiques plus qu’entre disciplines et entre intérêts sociaux et politiques divergents à l’intérieur de chacun des continents que sépare la frontière tracée entre l’émigration et l’immigration, le phénomène migratoire ne peut trouver une intelligence totale qu’à la condition que la science renoue les fils rompus et recompose les morceaux brisés – la science et non pas la politique, voire la science contre l’acharnement que le politique met à maintenir la division. 1 La subordinationobjective, telle qu’elle se trouve réaliséela science au politique  de dans ce domaine (peut-être plus que partout ailleurs) en raison de l’imposition d’une problématique qui est celle de l’ordre social (en toutes ses formes, démographique, économique, sociale, culturelle et, par-dessus tout cela, politique), oblige à s’interroger sur les conditions sociales de possibilité de la science globale (empruntant à toutes les disciplines de la science sociale) du phénomène migratoire en sa double composante d’émigration et d’immigration ; à s’interroger, plus particulièrement, sur les conditions sociales d’émergence de certaines questions qui n’existent comme objets sociaux qu’à la condition qu’on les constitue, d’abord, comme objets de discours et, seulement après, comme objets de science. Une des particularités de la réflexion sociologique sur l’émigration et sur l’immigration est que cette réflexion se doit d’être aussi et nécessairement une réflexion sur elle-même : dans aucun autre objet social, la sociologie n’est aussi liée à la sociologie d’elle-même que dans celui-là ; la sociologie de l’émigration et de l’immigration est inséparable de cette attitude réflexive qui consiste à s’interroger, à propos de chaque aspect étudié, sur les conditions sociales qui ont rendu possible l’étude, c’est-à-dire la constitution de l’aspect considéré en objet d’étude et sur les effets sur ce même aspect de l’étude qui en est faite. La première constatation qui se dégage de cet effort de réflexion en vue de construire réellement l’objet social qu’est l’immigration (et/ou l’émigration) en vrai objet de science est que l’entreprise engagée sur cette base est indistinctement une histoire sociale du double fait de l’émigration et de l’immigration ; une histoire sociale du discours sur le fait en question – ici, comme en beaucoup d’objets sociaux, le discours sur l’objet fait partie de l’objet et doit être intégré à l’objet d’étude ou devenir lui-même objet d’étude –, le discours sur l’émigration ou l’immigration pouvant être tenu, tour à tour, du point de vue de l’immigration et dans la société d’immigration et du point de vue de l’émigration et dans la société d’émigration ; et, enfin, une histoire sociale des relations réciproques entre sociétés, la société d’émigration et la société d’immigration, et entre les émigrés-immigrés et chacune des deux sociétés. Sans entrer dans le détail des conditions qui ont rendu possibles, aujourd’hui, un certain nombre d’interrogations nouvelles, et une nouvelle intelligence, qui est à communiquer, du phénomène migratoire, on ne peut que constater le surgissement, à propos de l’émigration
et de l’immigration, de questions auparavant refoulées. Ainsi, au nombre des thèmes nouveaux, de discours et d’études, la problématique connue sous la dénomination de « théorie descoûts etprofitsl’immigration », qui est le produit de l’élargissement aux de choses « culturelles » de la problématique constituée initialement pour l’étude des seuls aspects économiques de l’immigration (et, à un moindre degré, de l’émigration), pourrait avoir comme effet – bénéfique – de contribuer à l’élaboration d’une véritable « économie totale » du phénomène migratoire, intégrant l’économie du non-économique, et en particulier des aspects qu’on convient de qualifier de « culturels ».
Il faut une véritable cécité conventionnellement entretenue pour accepter et reproduire, en raison du confort de toute nature qu’elle procure, la réduction qu’on opère du phénomène migratoire, quand on le définit implicitement comme simple déplacement de force de travail ; sans plus : là, une main-d’œuvre excédentaire (relativement) – et on ne s’interroge ni sur les raisons de cet « excédent », ni sur la genèse du processus qui a rendu cet « excédent » disponible (pour émigrer) – ; ici, des emplois disponibles, et on ne s’interroge pas sur les mécanismes qui ont rendu ces emplois disponibles pour les immigrés. Sans doute faut-il attendre que soient levées les déterminations qui, dans la pratique, contraignent à ne retenir, d’un objet aussi vaste, que sa fonction immédiate, phénoménale, qui est aussi une fonction instrumentale (la fonction de main-d’œuvre), pour qu’apparaissent les multiples autres fonctions et qualités que la définition « instrumentaliste » a contribué à masquer, cette opération de dissimulation étant la condition même de la constitution et de la perpétuation du phénomène.
Mais à perdurer au-delà de certaines conditions sociales, l’émigration et l’immigration finissent par trahir leurs autres dimensions occultées dans un premier temps, leurs dimensions politiques et culturelles notamment. Sans doute faut-il que la fonction première de l’immigration s’estompe, cessant d’apparaître comme la seule fonction qui, de fait et de droit, revient à l’immigration, pour que se dévoilent les implications de toutes sortes que comporte l’immigration. Cela semble se produire quand l’immigration cesse d’être une immigration exclusivement de travail, c’est-à-dire une immigration seulement de travailleurs – si tant est que puisse exister une immigration de travail pure –, pour se convertir en immigration familiale (ou en immigration de peuplement). On établit ainsi une séparation arbitraire entre, d’une part, une immigration de travail qui ne serait que le fait de travailleurs (apport de main-d’œuvre sans plus) et ne poserait que des problèmes de travail, et, d’autre part, une immigration de peuplement dont la signification et les conséquences sont d’une autre portée, les implications beaucoup plus larges et les problèmes qu’elle suscite, multiples et d’une étendue telle qu’ils touchent à toutes les sphères de la société et notamment à la sphère qu’on peut dire culturelle et politique.
En cela, immigrer c’est immigrer avec son histoire (l’immigration étant elle-même partie intégrante de cette histoire), avec ses traditions, ses manières de vivre, de sentir, d’agir et de penser, avec sa langue, sa religion ainsi que toutes les autres structures sociales, politiques, mentales de sa société, structures caractéristiques de la personne et solidairement de la société, les premières n’étant que l’incorporation des secondes, bref avec sa culture. On découvre cela aujourd’hui et on s’en étonne (pour ne pas dire qu’on s’en scandalise), alors que la chose était prévisible dès le premier acte de l’immigration, c’est-à-dire dès l’arrivée du premier immigré : prévisible en droit, mais imprévue de fait, car il fallait refuser de prévoir pour que l’immigration naisse et se continue sous la forme qu’on lui connaît. C’est, notamment, le sens pour partie du discours actuel sur les apports culturels ou sur les effets culturels de l’immigration, qu’on s’en réjouisse ou qu’on les déplore, qu’on les loue ou qu’on les dénonce, ce qui est toujours une manière de les reconnaître, une manière d’aveu et aussi une manière de faire figurer ces apports au titre, tantôt, de « profits » et, tantôt, de « coûts » dans cette grande comptabilité à laquelle donne lieu la présence des immigrés et qui, ici, intègre ce qui ne relève pas de l’ordre du
comptable (i.e.de l’économie, au sens strict).
Encore qu’il ne suffise pas, pour en arriver là, des seuls changements internes au phénomène de l’immigration et à la population immigrée et des transformations corrélatives qui se sont produites dans la relation à l’immigration. Il a fallu que s’ajoute cette sorte de disposition culturelle générale (c’est-à-dire transposable, chez les mêmes individus ou groupes d’individus qui en sont détenteurs, à toutes les sphères de l’existence) et largement partagée, au moins en tant qu’affirmation de principe dont il n’y a pas lieu de tirer les conséquences pratiques, qu’on connaît sous le nom de relativisme culturel, attitude cultivée – de gens ayant un rapport cultivé à leur propre culture – à l’égard de la culture des autres qu’ils constituent de la sorte comme un objet de culture qu’ils peuvent s’approprier et qui peut ajouter à leur culture. « Une culture en valant une autre », comme une langue en vaut une autre ou, encore (mais avec plus de réserve, sauf chez quelque sceptique ou quelque agnostique qui inclinerait à les confondre dans la même indifférence ou la même négation), comme une religion en vaut une autre, mais cela seulement en quelque « ciel pur des cultures » (ou des langues ou des religions), cette profession de foi relativiste, en se généralisant et en se vulgarisant ou, d’une certaine manière, en se sécularisant (c’est-à-dire en quittant le territoire qui est le sien ou pour lequel elle fut inventée, la sphère épistémologique), a fini, en contradiction avec le réalisme sociologique, par s’ériger en une espèce d’absolu (ou de dogme) qui ne souffre aucune relativisation.
Il y aurait toute une histoire sociale à faire du relativisme culturel, une histoire des conditions sociales de son invention, de sa diffusion et des effets qu’il a produits, c’est-à-dire des enjeux et des luttes pour ces enjeux que furent et que sont encore les luttes pour la définition légitime de la notion de culture. Chaque classe sociale qui est aussi une classe culturelle tient à imposer la définition avec laquelle elle a partie liée ou à contester, tout au moins pour les classes culturellement dominées, la définition que la culture hégémonique (i.e.dominants culturellement) donne de la culture. Mais dans ce combat entre les partenaires culturels inégaux, l’acharnement que la culture qui se revendique comme « populaire » met à traiter à égalité avec la culture qu’elle reconnaît objectivement, par le seul fait d’entrer en compétition avec elle, comme culture de référence, n’est-il pas une manière d’hommage ? C’est tout le sens de la querelle, jamais totalement éteinte, entre « culture populaire » et « culture cultivée » (académique, dominante) qui est « culture » tout court, sans autre spécification. La confrontation implicite avec la culture « française » endogène de la « culture des immigrés » – les « cultures d’origine », qu’on se plaît à 2 redéfinir comme « cultures d’apport », ou « culture en création » qui grefferait sur le substrat importé les emprunts imposés par le contexte d’immigration et souvent déjà adoptés en partie bien avant l’immigration –, qui est constituée en tant qu’enjeu non pas tant par les immigrés eux-mêmes et explicitement par eux, mais plutôt par la société d’immigration s’interrogeant sur ses composantes culturelles, n’est semble-t-il, sous réserve de toutes les distinctions qui caractérisent la situationsui generisréalise que l’immigration sous ce rapport, qu’une variante paradigmatique, une variante actualisée de l’ancien et toujours actuel conflit entre cultures en compétition.
L’émigration non plus n’est pas et ne peut être ce qu’on veut qu’elle soit, ce qu’on croit ou feint de croire qu’elle est, pour qu’elle puisse advenir et se continuer, pour qu’on puisse l’accepter sans mauvaise conscience et, au bout du compte, sur le mode du cela-va-de-soi : une exportation de force de travail sans plus, une sorte de main-d’œuvre disponible pour être utilisée et disponible parce que non utilisée sur place ; c’est la définition de l’émigré, constitué d’abord comme chômeur et, ensuite, comme chômeur qui émigre pour cesser d’être chômeur ; rien de plus et rien d’autre que cela. L’émigration et l’immigration sont de ces mécanismes sociaux qui ont besoin de s’ignorer comme tels pour pouvoir être comme ils doivent être. Mais, avec le temps, l’émigration finit, elle aussi, par avouer et par
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

L'immigration selon Tandonnet

de le-nouvel-observateur

IMMIGRANCES

de hachette-litteratures