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La gens de droit maternel ou la famille matricarcale

De
251 pages
L'auteur s'appuie sur différentes disciplines pour expliquer la naissance de la famille et ses transformations, des IVè-Vè au XIIIè siècle. Il montre comment la société wolof passe de la famille consanguine à la gens de droit maternel, groupe de parenté qui se trouve être placé sous l'autorité de la femme. Il aborde divers thèmes, en étudiant la genèse et la nature des différents groupes de parenté. Sa réflexion éclaire la vie d'aujourd'hui et constitue une autre façon de rendre compte du passé.
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Études
La gens de droit maternel africaines
ou la famille matriarcale Série Anthropologie
Ahmeth Diouf s’appuie sur différentes disciplines pour
expliquer la naissance de la famille et ses transformations,
e e edes IV -V au XIII siècle. Il montre comment la société wolof
passe de la famille consanguine à la gens de droit maternel, le
premier groupe de parenté fondé sur la double interdiction de
conjonction entre ascendants et descendants ainsi qu’entre
descendants de sexe opposé. Ce premier groupe de parenté
se construit à partir de la femme ancêtre et se trouve placé
Ahmeth Dsous l’autorité de la femme.
L’ouvrage analyse, suivant une méthode structurale,
comment prennent naissance la prohibition de l’inceste et
le mariage exogamique des cousins croisés matrilatéraux : La gens de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de dr de droit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit maoit mattttttttttttternelernelernelernelernelernelernelernelernelernelernelernelernel
contrairement à l’idée reçue, c’est l’homme qui est échangé,
ou la fou la fou la fou la fou la fou la fou la fou la fou la fou la fou la familamilamilamilamilamilamilamilamilamilamille male male male male male male male male male male matriartriartriartriartriartriartriartriartriartriartriarcalecalecalecalecalecalecalecalecalecalecalequi fait l’objet du don, et non la femme.
Le passage à la famille paternelle s’opère dans la violence,
par la naissance du segment paternel en marge de la société.
L’auteur aborde divers thèmes, en étudiant la genèse et
la nature des différents groupes de parenté : la cosmologie,
la fi liation, le système d’alliance, le totémisme, l’organisation
sociale clanique, l’hérédité des fonctions, les termes de
parenté, l’avènement du patriarcat, la formation de l’État, le
droit coutumier. Sa réfl exion éclaire la vie d’aujourd’hui et
constitue une autre façon de rendre compte du passé.
Ahmeth DIOUF est magistrat, avocat général à la Cour suprême du
Sénégal, chargé d’enseignement au Centre de formation judiciaire.
Il préside la commission wolof de l’Académie des langues de l’Union
africaine. Coauteur de la traduction en wolof des constitutions
sénégalaises de 1963 et 2001, de la loi sur la parité, ainsi que du
code des marchés à la demande de l’Union européenne, il collabore
au Laboratoire de recherches sur les transformations économiques
et sociales (LARTES) de l’IFAN-CAD.
Études africaines
Série Anthropologie
Illustration de couverture : voir page 6
ISBN : 978-2-343-10531-4
25 €
La gens de droit maternel
Ahmeth D
ou la famille matriarcalegensAhmeth DIOUF
La gens de droit maternel
ou la famille matriarcale Illustrations de la couverture :
- Portrait de la reine Ndaté Yala, intitulé “Reine du Walo, Woloffe”
- “Femme woloffe portant son enfant”,
extraites de l’Atlas de 24 planches accompagnant l’ouvrage de l’abbé P. David Boilat,
Esquisses sénégalaises. Physionomie du pays – Peuplades – Commerce – Religions –
Passé et avenir – Récits et légendes, Paris, P. Bertrand, 1853, XVI-496 p., 1 carte h.t.
Composition et mise en pages par Charles BECKER
© L'HARMATTAN-SENEGAL, 2016
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, Dakar
http://www.harmattansenegal.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
senharmattan@gmail.com
97 8-2- 34 3- 105 31- 4
97 8234 310 53 14Préface
par Abdoulaye Bara DIOP
Professeur de Sociologie
Ancien Directeur de l’IFAN-Cheikh Anta Diop
Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Cet ouvrage d’Ameth Diouf, La gens de droit maternel ou la famille
matriarcale, est consacré à l’étude de la société wolof (Waa Laf), qui est
considérée dans sa dimension historique, cosmologique, depuis
l’antiquité jusqu’à l’époque actuelle.
Dans ce vaste panorama, sont étudiés les systèmes de parenté, les
règles de filiation, d’alliance, ainsi que la terminologie.
Dans l’antiquité, c’est la structure matriarcale qui prévaut, avec des
alliances consanguines, voire incestueuses, comme en Égypte
pharaonique.
Ici, c’est le droit de caractère matriarcal qui prévaut dans tous les
domaines, comme la transmission du nom, l’hérédité des fonctions, la
dévolution des biens.
Les différentes catégories de parenté que connaissent les Wolofs sont
passées en revue : il s’agit de l’appartenance à une gens ( meen), à une
espèce ( xeet) et à l’identification à une humanité (giir).
Tout cela est posé en principes de régularités formelles sous forme
de structures sociales.
À cette époque sont étudiés la mythologie, notamment le mythe
fondateur du clan, le totémisme à ce niveau, ainsi que le rituel.
Les travaux comme ceux de Frazer, de Durkheim, de Cheikh Anta
Diop sont utilisés et discutés.
Des mythes sont puisés dans les traditions mêmes de la société
wolof. Il convient de noter celui qui fonde le matriarcat avec la La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
domination du sexe féminin sur le masculin. Il est fait appel à la
cosmogonie bambara qui évoque cette suprématie.
L’époque actuelle
Elle est marquée par une rupture par rapport à la période antérieure.
Plusieurs caractéristiques la distinguent, dont l’une des pus importantes
est la prohibition de l’inceste. Des mythes la fondent et l’illustrent.
Le système patriarcal prévaut aussi largement. Il est favorisé, entre
autres, par l’adoption de l’islam.
La gens est considérée en tant qu’elle est une structure de parenté et
d’alliance. L’exogamie y est observée.
Le clan est aussi pris en compte, avec ses attributs, comme le totem
notamment.
Les théories d’auteurs divers sur le totémisme, comme celles de
Frazer, Durkheim Mauss, Racliffe-Brown, Lévi-Strauss, sont exposées et
discutées.
Les conceptions de ce dernier concernant les mariages préférentiels
entre cousins croisés, sur la parenté en général, sont examinées de
manière critique.
La signification de la dot selon Cheikh Anta Diop est aussi examinée.
Dans la dernière partie est examiné le passage du système patriarcal à
l’ État.
Les raisons de ce passage mentionnées par Cheikh Anta Diop sont
notées et critiquées. Il en est de même des conceptions de Karl Marx
concernant le passage du matriarcat au patriarcat, qui font l’objet de
critiques, ainsi que celles de Bourdieu.
Ce travail est d’une grande richesse. Sa dimension historique va de
l’antiquité à la période actuelle. Il est d’ordre à la fois cosmologique,
anthropo-sociologique, linguistique.
Cette préface ne peut donner qu’un aperçu de ses qualités qui sont
nombreuses. Pour les apprécier réellement, il convient de le lire.
10Glossaire
Notions et catégories de parenté waa laf
amul mbañ sans interdit
askan wi le clan patrilinéaire
ba l’âme
baax bi le rite
baaxantal gi le rituel
baay, tëx bi l’oncle paternel
bar wi le varan d’eau
bokk meen gi le matrilignage
borom cër bi le légitimaire, créancier
cet gi la pureté
cosaan gi le bien immobilier (maternel)
déggoo dëlante le contrat
dëkkal rab domicilier un esprit
delloo njukkal gi le contre don
dig bi (wi) le terme, la frontière
digg bi le milieu
doomu wëllu la cousine (fille de la sœur du père) yëkk le cousin (fils de l’oncle maternel)
dundin wi le mode de vie
gàmmu bi le cousin gi le cousinage
genn wet gi unilatéral
géño gi le patrisegment
giir gi le genre
jukki (wi) extraire ; prélèvement
kal gi la parenté à plaisanterie
kand gi l’homologie
lëm gi le mystère
maam l’aïeule
magóor le groupe d’hommes
majigéen le groupe de femmes
maxejj bi la sœur (ayant droit de cité)
maxojj bi le frère (sans droit ; sans pouvoir)
may, njukkal donLa gens de droit maternel ou la famille matriarcale
mbaax mi les menstrues
mbañ gi l’interdit
mbokku mbaar le parent de la circoncision
mbooloo mi le clan
ñaari wet bilatéral
ndugal gi responsabilité
ngarit gi, genn wàll gi la moitié
ngeño gi l’aceb
njureel gi la filiation
rab wi le génie, esprit
sat bi la descendance matrilinéaire
seexlu gi la révulsion
set bi le pur
tër wi, baax bi le statut
tof bi la suite
tuur wi, tuuru libation, faire des libations
xambu maam l’autel ancestral
xar-baax bi la violation de l’interdit sexuel
xeet gi le clan matrilinéaire
xejj bi la sœur
12Avant propos
La gens (kër) définie comme l’espace social fondé sur la double relation
sociale d’interdiction totémique de toute conjonction entre les ascendants et
les descendants d’une part, et d’autre part, entre frères et sœurs germains,
agnatiques (du point de vue de leur naissance et non de leur filiation), ou
classificatoires, constitue la famille matriarcale.
La gens de droit maternel se construit à partir de la femme ancêtre. Elle est
placée sous l’autorité de la femme. On peut noter que c’est dans la profondeur
et l’étroitesse des liens sociaux de solidarité gentilice qu’il conviendra
d’appréhender le paradigme axiologique fondé sur la subordination de
l’homme à la femme qui donne tout son sens au matriarcat ou à la famille
matriarcale (comme on dit famille patriarcale).
La subordination de l’individu, de tout membre du clan à sa propre
communauté clanique ne saurait cacher le statut d’inégalité sociale des
genres ; cette inégalité constitue le fond même de la vie sociale collective.
C’est en elle qu’il convient de retrouver la cause sociale, interne, et décisive,
du passage du matriarcat au patriarcat africain. L’islam n’exercera qu’une
influence externe, secondaire. Il se forgera d’ailleurs difficilement une place,
non pas sur les ruines matriarcales, mais parallèlement aux familles
matriarcales, aux lignées maternelles précisément qui resteront fécondes dans
l’éclosion de l’idéologie épique des ceddo.
Si nous avons défini provisoirement la gens comme l’espace social de la
double relation sociale d’interdiction totémique de toute conjonction entre
proches parents cités précédemment, de telles relations pour leur explication La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
théorique doivent faire l’objet d’une analyse structurale en nous en tenant
strictement aux faits replacés dans leur contexte. Sans une telle analyse, on se
limitera à faire une description d’usages et de coutumes désarticulés, sans
appréhender la genèse et la nature des choses. Cette analyse doit être étendue à
toutes les formes perceptibles de l’organisation sociale (gens, moitié, classes
matrimoniales, clans, totem, alliance ; potlatch, propriété, héritage). Ce n’est
qu’à ce prix que nous pouvons souligner avec le professeur Cheikh Anta Diop
que « le matriarcat est à la base de l’organisation sociale en Égypte comme
1dans le reste de l’Afrique Noire » .
La description sommaire de la famille matriarcale en Afrique noire laisse
les spécialistes, sinon perplexes, du moins dubitatifs. Bien évidemment,
l’anthropologie coloniale en faisait un système inférieur, terre à terre, terrestre,
incapable de s’élever aux cimes intellectuelles de la raison pure. À notre
connaissance aucun chercheur n’a élargi la brèche ouverte par Cheikh Anta
Diop. Abdoulaye Bara Diop relève, à ce titre, que « traditionnellement, l’oncle
maternel occupait une place essentielle dans le système de parenté wolof, son
rôle antérieur peut faire penser que le lignage utérin était jadis prépondérant et
2que même la parenté était franchement matrilinéaire » . Sur ce point, il est
utile de préciser que l’existence de l’avunculat dans un régime patrilinéaire est
une survivance du régime matrilinéaire. À partir de ce qui précède, il convient
de rendre compte d’un système social qui donne à la femme un rang social
plus élevé que celui de l’homme. Ce n’est qu’avec l’analyse structurale que
l’on perçoit le mieux la conception de Durkheim (mais sans tomber dans le
fonctionnalisme), selon laquelle : « Faire voir à quoi un fait est utile n’est pas
expliquer comment il est né, ni comment il est ce qu’il est. Car les emplois
auxquels il sert supposent des propriétés spécifiques qui le caractérisent, mais
3ne le créent pas » .
e
1. Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Paris, Présence africaine, 1954, 2
éd. 1979, p. 114.
2. Abdoulaye Bara Diop, La famille wolof, Paris, Karthala, 1985, p. 53 et 54.
3. Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, PUF [coll.
Quadrige], 2007, p. 90.
14Introduction
Le xeet qu’on pourrait appeler matriclan est défini par Abdoulaye Bara
4Diop, comme « la lignée issue de la femme ancêtre » . À l’origine, il y a la
gens de droit maternel, cette lignée en formation prend pour point de départ
maam ou la femme ancêtre, sacrée.
Il s’agit d’une lignée particulière (les Wolof parlent d’espèce : xeet) en ce
qu’elle occupe un espace social partiel, clanique, où s’exercent des activités
agro-pastorales, échangeant avec les autres clans semblables pour constituer
avec eux un espace global, tribal.
La gens se définit comme le premier cercle social, familial, avec une
double règle de prohibition de l’inceste : interdit de toute conjonction au sein
de la ligne maternelle : entre ascendants et descendants de sexe différent d’une
part et, d’autre part, entre frères et sœurs utérins, germains, et classificatoires ;
elle est fondée sur la « bipartition centrale » et sexuelle du groupement
humain, consanguin ; par ce fait, elle donne simultanément naissance à la
prohibition de l’inceste au sein de cette ligne. La gens (kër) originelle
correspond au clan primitif. La gens de droit maternel, relation d’unité par
voie féminine, s’explique structuralement par sa morphologie. Cette division
du groupement à moitié féminine et à moitié masculine, dont les membres de
chaque moitié sont interdits à l’égard de l’autre de toute conjonction, configure
par ce fait la morphologie sociale de la gens, son caractère formel, son état
collectif. Cette division en deux moitiés se constitue en modèle qui manifeste
la structure sociale de la gens.
De la même façon que la gens est expliquée par la structure sociale précitée,
la filiation matrilinéaire doit aussi faire l’objet d’une autre appréhension
donnant lieu à une autre configuration sociale résultant d’une loi de structure
différente. Il en est souvent ainsi des institutions de l’organisation sociale : le
statut d’inégalité des genres (favorable à la femme), sa prééminence dans le
culte religieux, sa place dans l’échange matrimonial. En raison donc du droit
maternel, la transmission du nom collectif s’opère par voie féminine de la
génitrice à la progéniture ; cette transmission s’étend en fonction des statuts
génériques, aux symboles, aux services et aux biens.
Le système d’alliance fait apparaître les règles de mariage, prescrites par
Maam, si on peut dire ; l’aïeule fondatrice du clan fait mouvoir les membres
masculins de son clan à un autre en qualité de futurs maris. Il s’agit là d’une
relation sociale positive, distincte de celle négative, la prohibition de l’inceste.
En conséquence, ces deux types de relation s’expliquent différemment. Les
4. La famille wolof, op. cit., p. 16.La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
règles d’alliance sont énoncées du point de vue du sujet féminin. Il s’agit du
mariage bilatéral de cousins croisés matrilatéraux. C’est l’homme qui est
échangé, qui est l’objet du don et sa famille reçoit le contre-don dans le cadre
d’une relation générale de parenté à plaisanterie, elle-même pensée en couple
d’opposition. La gens de droit maternel n’est pas une « gens primitive » qui
donne naissance au genos par une révolution, une mutation des structures
internes, comme le pensait Engels. Chez les Wolof (Waa laf), le genos résulte
de la scission du lignage maternel qui génère un segment originel à la tête
duquel un homme se fait chef de lignage donnant ainsi naissance au pouvoir
patriarcal. Plusieurs mythes fondateurs correspondant à des « expériences
vécues et réelles » établissent le passage au patriarcat.
Les relations sociales matriarcales ont déjà été décrites, certes de façon
sommaire, par Cheikh Anta Diop. Notre étude vise a établir le bien fondé de
cette description en faisant ressortir les lois de structure (morphologie) qui
l’expliquent. Ce faisant, nous pensons, toujours avec l’auteur des Règles de la
méthode sociologique, que l’origine première de tout processus social de
quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social
interne ; d’autre part, nous espérons que le matriarcat cessera d’être considéré
comme un « mythe » ou une « mythologie savante ».
Notre démarche s’inspire donc de la méthode structurale. À ce propos,
Claude Lévi-Strauss note ceci : « les relations sociales sont la matière
première employée pour la construction des modèles qui rendent manifeste la
5structure sociale elle-même » . On peut donc faire usage indifféremment des
notions de loi de structure, de structure sociale, de modèle structural, ou même
de couple d’opposition (morphologie), car les éléments structuraux forment
toujours une union des contraires extraite de la réalité sociale, explicative des
relations sociales. Pour résumer, nous allons faire ressortir les structures
sociales et, par cette même opération, rendre compte de la morphologie du
groupe clanique (gens, échange matrimonial, classes matrimoniales, parenté à
plaisanterie) : tel est l’objet de notre étude. Abdoulaye Bara Diop a étudié de
façon complète la filiation bilinéaire en dégageant les couples d’opposition :
askan – xeet ; geño – meen. Ce faisant, l’auteur de La famille wolof a dégagé
la morphologie sociale du groupe qui va de la monarchie à nos jours. Notre
e e eétude porte sur la période prémonarchique du IV - V siècle au XIII siècle,
qui correspond à la période clanique à filiation unilinéaire (matrilinéaire ou
patrilinéaire). Nous abordons un terrain qui n’a pas été totalement défriché.
L’analyse structurale des faits sociaux n’a pas encore été entreprise dans le
domaine de la parenté (clanique). Il a fallu, pour ce faire, retrouver la clef
d’appréhension des lois de structure par l’emploi du préfixe « ma », d’une
part, et, d’autre part, ressortir le « détail concret » qui permet de percevoir à
5. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, édition Agora, 2001,
p. 332.
16 Introduction
chaque niveau du phénomène étudié la structure sociale concrète qui permet
de comprendre la raison sociale des faits. On peut souligner avec Émile
Durkheim : « quand, donc le sociologue entreprend d’explorer un ordre
quelconque de faits sociaux, il doit s’efforcer de les considérer par un côté où
6ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles » .
Dès lors que des faits sociaux sont appréhendés et « conçus », ils peuvent
être, sur le plan théorique, diachroniquement déroulés (« structure
permanente » du mythe : interdit de conjonction entre générations des
ascendants et générations des descendants) et synchroniquement perçus.
L’ancienneté des faits ne peut empêcher qu’ils soient dépoussiérés et les
structures révélées, dans la mesure où le système de parenté clanique au sein
duquel se nouent les liens sociaux de l’organisation sociale peut être rétabli :
les termes de parenté et les attitudes qu’ils suggèrent ainsi que la gens de droit
maternel contenue dans le dit système.
On pourrait nous reprocher d’avoir surinterprété les termes. Ces objections
paraissent irrecevables tant que les aspects formels de la gens, nature vivante,
organique du clan, n’auront pas été mis en cause. Toute étude de la parenté
prend pour point de départ la terminologie. Sur ce point Marie Odile Géraud,
Olivier Leservoisier et Richard Pottier soulignent : « ce qui caractérise une
telle approche et constitue une innovation par rapport aux travaux de Morgan,
c’est que désormais la cohérence des terminologies est conçue comme la
conséquence de la logique (purement idéale) qui se déduit de l’application
7stricte des règles de parenté » . Ainsi donc, ce travail vise à mettre chaque
chose à sa place en vue de rendre compte de la cohérence du système social.
Les faits restitués à leur contexte originel ne seront plus désormais des
vestiges sans aucune consistance, flottant dans l’esprit, où chaque fait affirmé
est contredit par un autre. À ce titre, Marcel Mauss, d’après les observations
relevées dans Le rameau d’or de James George Frazer, souligne : « Le
semblable produit le semblable ; les choses qui ont été en contact, mais qui ont
cessé de l’être, continuent à agir les unes sur les autres, comme si le contact
8persistait » . Les choses, les faits, divers et épars, les notions quasi fossiles,
devenus des noms propres, demeurent enfouis, collés à notre esprit de façon
non détachable, comme s’ils voulaient, après avoir été exhumés, fournir
d’ultimes témoignages, lorsqu’ils seront mis en relation ou qu’ils seront
diachroniquement et sémantiquement appréhendés pour dégager toute leur
signification. La contextualisation des faits s’opère par la mise en relation des
termes, par leur étymologie et par leur morphologie, ainsi que par la mise en
évidence du contenu des mythes, des maximes et des aphorismes, le tout, pour
6. Émile Durkheim, op. cit., p. 45.
7. Marie-Odile Géraud, Olivier Leservoisier, Richard Pottier, Les notions clefs de
l’ethnologie. Analyses et textes, Paris, A. Colin, 3e édition, 2007, p. 269.
8. Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 2006, p. 4.
17La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
préciser leur esprit commun structural, l’esprit de famille gentilice, de la
famille matriarcale.
Reprenant les critiques de Jean-Claude Passeron, Marie-Odile Géraud et
al. précisent :
« pour cet auteur les faits sociaux ne deviennent intelligibles que lorsqu’on
les replace dans le contexte de leurs configurations historiques auxquelles ils
appartiennent, et celles-ci sont irréductiblement singulières. Le caractère
événementiel de l’histoire fixe donc les limites de toute tentative de
généralisations dans les sciences sociales. Celles-ci interprètent les
corrélations, mais elles ne sauraient comme le font les sciences expérimentales
énoncer des lois universelles désindexées de tout contexte spatio-temporel. À
l’opposé, dans le mode de raisonnement historiciste, “expliquer” devient
synonyme de “généraliser”. L’évolutionnisme, en particulier, repose sur une
dénégation du caractère singulier des faits sociaux et historiques puisque
ceuxci s’y trouvent ramenés à des schémas généraux dont on postule l’universalité,
si bien qu’au lieu d’être considérée selon ses propres logiques et dans sa
spécificité, chaque société devient un simple cas de figure, l’illustration d’une
9étape particulière de l’évolution générale des sociétés humaines » .
L’évolutionnisme des théories de Morgan et d’Engels fut d’abord critiqué
par Cheikh Anta Diop qui montre qu’il n’y a aucun lien entre la gens romaine
supposée et le genos (pouvoir patriarcal) romain. Il souligne également
l’absence de tout lien entre la gens supposée des Grecs et le genos grec. La
critique de Cheikh Anta Diop est justifiée dans la mesure où le système de
parenté antique, grec ou romain, n’a pas été démontré, pas plus que le passage
de la gens au genos.
L’évolutionnisme est même sous-jacent dans l’œuvre de Claude
LéviStrauss. Cet éminent ethnologue, sans se soucier du contenu social réel du
système de parenté matriarcal, postule les éléments constitutifs du système
élémentaire de parenté (unité minimale de parenté). Au niveau clanique, les
relations entre les termes se révèlent en fonction du système élémentaire de
parenté, mais celui-ci s’observe en fonction de la gens lorsqu’il s’agit
naturellement d’une organisation sociale matriarcale. En effet, c’est en
fonction de la gens que le degré prohibé, l’individu échangé et l’agent
échangeur sont déterminés. Il s’ensuit que l’avunculat ne peut être observé et
démontré que dans une organisation sociale déterminée : l’oncle maternel ne
se présente que dans un régime de filiation matrilinéaire. Claude Lévi-Strauss
procède à un choix arbitraire des termes du système élémentaire de parenté.
Sur ce point, Cheikh Anta Diop, avec une intuition savante, a vu juste, sans
même procéder à une démonstration fondée sur les relations entre les termes,
l’oncle maternel présent dans le système matrilinéaire est absent dans le
système patrilinéaire ou plutôt ne s’y présente que dans la cadre d’une
9. Les notions clés de l’ethnologie, op. cit., p. 149.
18 Introduction
transition ou en raison de la survivance d’éléments du système matriarcal dans
le cas où il précède le système patriarcal. Ce n’est que dans cette forme
transitoire que les couples d’opposition père-fils, oncle maternel-neveu, (fils
de la sœur), se manifestent.
La présente étude est subdivisée en neuf parties :
- la première donne un aperçu préhistorique et une esquisse de la cosmologie
antique ;
- la deuxième traite des structures et du système de parenté claniques ; elle
concerne la gens, c’est-à-dire sa nature interne et sa genèse, le pacte de vie
commune, le mariage consanguin, la filiation et le nom collectif ;
- la troisième est relative à la terminologie de parenté ;
- la quatrième parle de l’hérédité des fonctions et des divers rites de passage ;
- la cinquième porte sur le système d’alliance et aborde la loi d’exogamie, les
règles de mariage et le symbolisme du mariage ;
- la sixième a trait à l’organisation sociale totémique et clanique ;
- la septième concerne l’avunculat ;
- la huitième étudie le passage au patriarcat et la formation de l’État ; elle
considère comment l’avènement du patriarcat, avec la perte de l’identité de
nature des clans, va donner lieu à la formation de l’État à la suite de conflits
violents et ouverts entre deux systèmes : patriarcal et matriarcal ;
- la neuvième est consacrée au droit coutumier wolof.
L’ouvrage s’achève enfin avec une annexe présentant huit contes qui
peuvent être considérés comme des mythes.
Commençons d’abord par préciser le fondement théorique de la gens,
l’organisation dualiste, en nous appuyant sur Claude Lévi-Strauss qui en
donne la définition suivante : « on désigne du nom d’organisation dualiste un
type de structure sociale…, caractérisé par la division du groupe social-tribu,
clan ou village en deux moitiés dont les membres entretiennent, les uns avec
les autres, des relations pouvant aller de la collaboration la plus intime à une
hostilité latente, et associant les deux types de comportements. Parfois, le but
des moitiés semble être de réglementer les mariages ; on les dit alors
exogamiques. Parfois aussi, leur rôle se limite à des activités religieuses,
politiques, économiques, cérémonielles, sportives ou même à de telles
activités seulement. Dans certains cas, l’affiliation à la moitié se transmet en
10ligne maternelle » .
La division en moitié féminine et masculine constitue le fondement de la
gens.
Pour comprendre le mythe qui nous sert de point d’appui il faut
commencer par préciser le sens de la formule d’ouverture du mythe : léeboon ;
10. Claude Lévi-Strauss, op. cit., p. 20.
19La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
lipoon ; léppoon ; léeb = récit, oon, particule du passé ; léeboon veut dire « le
récit du passé » ; lip = cordon ombilical, oon particule du passé, lipoon nous
donne le cordon ombilical initial ; lépp = tout, oon, particule du passé,
l’expression nous donne : tout du passé ; toute la formule d’ouverture du
mythe nous donne : « le récit de tout le passé depuis le cordon ombilical du
passé ».
20Première partie
Préhistoire et cosmologie antique
wolof (waa laf)
Chapitre 1
Aperçu préhistorique
Les préhistoriens ne s’accordent pas sur la définition de la protohistoire.
11Nous nous en tenons à celle donnée par Hamady Bocoum . Pour l’auteur de
l’ouvrage intitulé L’âge du fer, « les différentes tentatives de délimitation du
champ de la protohistoire donnent un primat aux témoignages indirects et à la
maîtrise des techniques métallurgiques pour en fixer la borne inférieure, la
limite supérieure étant constituée par l’apparition de l’écriture ou l’existence
12de traditions historiquement exploitables » .
Plus loin, l’auteur précise : « Sous ce rapport, il faut tenir pleinement
compte de la formidable profondeur historique qu’elle recèle et en tirer toutes
les conséquences. C’est grâce à elles que les historiens ont pu en partie
reconstituer l’évolution de la plupart des formations étatiques de l’aire
13soudano-sahélienne (Ghana, Tékrour, Mali…) » .
Il propose donc, comme Jean-Pierre Millotte, de fixer la borne inférieure
de la protohistoire à la date des « âges des métaux » : « la chronologie
ergénérale très étirée couvre plus d’un millénaire et demi (des environs du 1
14siècle à 1600 après JC) » .
11. Musée départemental de préhistoire de Solutré, L’âge d’or du Sénégal, 22 juin
au 15 octobre 1993, p. 23.
12. Hamady Bocoum, L’âge du fer au Sénégal. Histoire et archéologie, Dakar -
Nouakchott, IFAN Cheikh Anta Diop - CRIAA, p. 38.
13. Hamady Bocoum, L’âge d’or du Sénégal, 1993, op. cit., p. 24.
14. Hamady Bocoum, ibid., op. cit., p. 31. La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
Les anciens villages de la moyenne vallée du fleuve « s’étendent sans
interruption de Dagana jusqu’à près de 220 km au sud de Bakel, dans un vaste
espace compris entre le réseau hydrographique fossile du Ferlo au sud de la
15Vallée du Fleuve Sénégal au Nord » .
La zone mégalithique couvre le centre ouest du Sénégal, où les mégalithes
constituent des monuments funéraires, mais ne sont pas considérés comme tels
par les populations actuelles. En effet, le nom que lui donnent les Wolof, sééti
16doth, dont la traduction proposée par Cyr et Françoise Descamps est
« mariées pétrifiées », est attesté dès les premières observations des sites et
semble leur attribuer une signification différente. La datation des mégalithes
ecouvre une période assez vaste du III siècle avant Jésus-Christ jusqu’au début
edu XVI siècle.
Les tumulus de terre ont été découverts dans les anciennes « provinces
historiques » du Waalo, puis du Jolof, du Bawol, du Siin et du Saalum ; leurs
datations vont de 775 à 1350 après Jésus-Christ. Les amas coquilliers
anthropiques se trouvent dans le delta du fleuve Sénégal, mais aussi ailleurs au
long du littoral atlantique, de l’embouchure du Sénégal aux rives du fleuve
Casamance.
Les anciens villages de la moyenne vallée du fleuve comportent de
nombreux sites de villages abandonnés où l’on a identifié deux familles
céramiques, celles de Cubbalel et de Sincu Bara.
Évoquant « la mouvance phénicienne » d’exploration de l’Afrique
ancienne, Boubacar Diop (Bouba) souligne : « le périple des marins phéniciens
à la solde du pharaon Nechao » eut lieu en 610-595 avant Jésus-Christ :
« Carthage ne se contente pas d’explorer la côte ; il y a eu un trafic d’or entre
les habitants de la région du Sénégal (où se trouve le fleuve Bambutose qu’on
a identifié au fleuve Sénégal) et les comptoirs phéniciens du littoral
atlantique ». Hérodote (livre IV) relate ce troc « muet ». Ce qui confirme le
e
Pseudo-Scylax au IV siècle, pour qui les « Éthiopiens occidentaux »
échangeaient des peaux, des défenses d’éléphants contre les parfums et les
amphores. Le Pseudo-Scylax dit de ces Éthiopiens occidentaux : « ce sont les
Éthiopiens les plus grands de tous les hommes que nous connaissons… Ce
sont les plus beaux de tous les hommes. Et celui qui règne sur eux, c’est celui
17qui se trouve être le plus grand » .
Bien entendu, il est très difficile de préciser la date exacte des tout
premiers établissements humains, car la Haute Vallée, le delta ne peut être
15. Hamady Bocoum, L’âge d’or du Sénégal, 1993, op. cit., p. 31.
16. Cyr et Françoise Descamps, La préhistoire au Sénégal, Dakar, NEAS, 2010,
p. 75.
17. « Périple du Pseudo-Scylax », in Jehan Desanges, Recherche sur l’activité des
e eMéditerranéens aux confins de l’Afrique (VI siècle av. J.-C. - IV siècle après
J.C.), Paris, Collection École française de Rome, 1978, p. 41.
22 Aperçu préhistorique
écarté. De toute façon, il est établi que le peuplement de la vallée s’est opéré il
y a plus de 7000 ans, avec le dessèchement du Sahara qui a entraîné la
migration des proto-Wangara et bien plus tard les six migrations venant
d’Égypte dont parle Yoro Diaw.
L’aire culturelle ouest-africaine n’est pas aussi récente qu’on peut le
penser. Elle ne peut être connue toutefois que lorsque les différents groupes
sont considérés ensemble et quand « l’archéologie » linguistique ou plus
précisément la diachronie est placée au premier rang dans l’éclairage des
groupes, premiers occupants de la vallée du Sénégal, les deux rives du fleuve
plusieurs siècles avant l’avènement des Berbères et Arabes établis du côté de
la rive droite.
Les localités de Sincu Bara, littéralement le nouvel établissement de Bara,
et de Cubbalel comportent d’importants sites de l’âge du fer. L’interprétation
des faits linguistiques attestés par ces toponymes présente des difficultés
singulières ; Bara, nom sacré, n’est plus qu’un vague prénom. Mais, en
diachronie, il est possible de suivre l’évolution sémantique du mot
polysémique en se fondant sur le contexte du lexique et son sens premier : il
s’agit d’une question anthropologique. Dans la langue pulaar (pël, tukulóor),
“el” est un suffixe du diminutif : ainsi les toponymes Cubbalel, Kanel, Dimel,
Njaayel, Bael correspondent à des villages qui appartiennent respectivement
aux familles des Cubb, des Kan, des Diime, des Njaay et des Ba et à leurs
terroirs. De la même manière, on retrouve chez les Wolof des localités
nommées Cubbéen, Kanéen, Njaayéen, Baéen qui sont propres respectivement
aux familles Cubb, Kan, Njaay et Ba. On passe ainsi de la communauté
linguistique pulaar au wolof en changeant le suffixe “el” en “een”, qui traduit
le même fait d’appartenir à un groupe de parenté occupant un terroir. Les deux
appellations Sincu Bara (Sancu Bara en wolof) et Cubbalel montrent que, dès
l’âge du fer, les établissements humains étaient effectifs. L’existence des
classes nominales et l’alternance consonantique (substitution de la consonne
initiale) sont des caractéristiques essentielles des langues ouest-atlantiques
– parlées sur la vallée et ailleurs au Sénégal (Pël, Tukulóor, Sereer, Wolof,
Joola, etc.) – qui témoignent de leur origine commune. C’est donc en « tenant
pleinement compte de la formidable profondeur historique » de cette période
qu’on pourra rendre compte de l’époque gentilice.
Les premiers établissements humains protohistoriques ou néolithiques
posent la question fondamentale du processus par lequel la famille gentilice
s’est progressivement formée. En partant de certaines catégories de parenté
formant deux couples d’opposition dans la ligne maternelle de chaque
conjoint, on pourrait postuler à tort que la société waa laf connaissait le
mariage par groupe. En effet en considérant que la distinction ndey-tëx (« la
23La gens de droit maternel ou la famille matriarcale
18
mère sourde ») et ndey lenqe (la mère véritable) n’est apparue qu’avec la
gens, on pourrait supposer que l’absence de l’interdit sexuel secondaire entre
la « mère sourde » et le père d’Ego, le mari de la mère véritable, correspondrait
à un mariage d’un groupe de frères à un groupe de sœurs, tous utérins. De ce
mariage, on serait passé au mariage par avec l’exclusion des frères et
sœurs et par suite à l’avènement de la gens de droit maternel (groupe de
parenté matrilinéaire). Or les notions de « ndey lenqe » et de « ndey ju góor »,
c’est-à-dire littéralement la mère véritable et la « mère masculine » expriment
une polarité par le fait que le frère et la sœur se désignent par des termes de
parenté spéciaux qui expriment des relations sociales propres à la gens de droit
maternel. Il y a, en outre, une opposition et une sorte de polarité entre la sœur
de la mère et la mère d’Ego dites respectivement et littéralement « la mère
sourde » et la mère véritable. Là aussi, l’appellation s’opère par des termes
spéciaux qui manifestent ainsi la place de la sœur de la mère. L’appellation de
ndey-tëx, terme de référence qui sert à désigner la sœur de la mère traduit le
rôle de substitution à la mère véritable et exprime une relation sociale
d’interdit de conjonction entre la sœur de la mère et le père d’Ego. De telles
relations sont observables dans la ligne maternelle du père d’Ego. En effet
dans cette ligne, le frère du père véritable est dit « baay-tëx », littéralement le
« père sourd » ; la relation qu’exprime ce terme spécial de référence relève
essentiellement d’un interdit de conjonction avec l’épouse du frère ; mais en
droit seulement.
On peut noter aussi dans cette ligne la polarité dans la désignation des
frères et sœurs par des termes spéciaux de baay lenqe, père véritable, et de
baay bu jigeen, père féminin (la sœur du père) par rapport à Ego. Cette
relation sociale spéciale de polarité exprime à la fois l’interdit sexuel
susindiqué et une relation d’alliance matrimoniale dans le cadre de la gens de
droit maternel. Si la ndey-tëx et le baay-tëx (les deux ne sont pas du même
groupe de parenté) sont frappés d’interdits sexuels par rapport au mari de la
sœur pour la première et à l’épouse du frère pour le second, c’est qu’il y a une
corrélation entre les interdits et le système d’alliance matrimoniale : la mère
sourde est aussi « père féminin » (baay bu jigéen) des enfants de son frère
qu’elle a donné en mariage et, en contrepartie, dans le cadre du mariage
bilatéral de la gens de droit maternel, reçoit comme mari le frère de l’épouse
de son frère ; dès lors, les interdits se justifient, mais ils sont secondaires : ce
ne sont pas les interdits constitutifs de la gens.
De telles relations ne peuvent être expliquées que si l’on se fonde sur un
couple d’opposition (ndey-tëx et baay-tëx) par rapport à Ego. En effet, la mère
18. « Mère sourde », dans le sens où elle ne répond pas lorsqu’on l’appelle « mère »
sans y ajouter son prénom. Elle comprend par là que ce n’est pas à elle, mais à la
mère véritable, que la personne s’adresse. Seule la mère véritable se fait appeler
« mère », sans autre précision.
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