La Fabrique du conformisme

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L'effacement des grandes normes religieuses et politiques nourrit le mythe d'une société peuplée d'individus autonomes, indépendants, capables de " s'auto-réaliser ". Cette vision néglige les liens profonds et durables que nous entretenons les uns avec les autres. La tendance à imiter ceux dont nous voulons rester proches traduit moins un manque d'originalité que la volonté de ne pas s'en éloigner encore davantage. Un conformisme contraint par la tradition, dominé par la peur de la réprobation sociale, a cédé la place à un conformisme d'adhésion, qui s'observe aussi bien dans l'entreprise que dans la famille, à l'école que dans les quartiers des grandes villes. Du même coup, les politiques publiques ciblées touchent un public beaucoup plus large et varié qu'elles ne le croient. Ce livre renouvelle notre compréhension du fonctionnement social et ouvre la voie à des politiques moins naïves et plus efficaces.



Éric Maurin est directeur d'études à l'EHESS. Il a notamment publié, à la République des Idées, Le Ghetto français (2005) et La Peur du déclassement (2009).


Publié le : jeudi 10 septembre 2015
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EAN13 : 9782021279801
Nombre de pages : 121
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INTRODUCTION


D’un conformisme à l’autre

Avec l’effacement des grandes normes religieuses et sociales, l’individu contemporain a gagné le droit à l’autonomie et à l’accomplissement personnel, loin des contraintes parfois étouffantes du couple et de la famille. Mais il a aussi obtenu de se retrouver de plus en plus séparé des autres – de plus en plus seul. Comme le résume sombrement Michel Houellebecq dans l’un de ses romans : « Si les relations humaines deviennent progressivement impossibles, c’est bien entendu en raison de cette multiplication des degrés de liberté. »

À la menace de la solitude s’ajoutent des formes inédites de pression sociale et professionnelle. L’entreprise postfordiste mobilise les capacités de réaction et d’adaptation de ses salariés davantage que leur sens du collectif ou de la discipline. Ils sont encouragés à prendre des initiatives, mais subissent en retour des horaires plus chaotiques, des tensions plus fréquentes avec les clients ou les collègues. Les destins et les places ne sont plus assignés à la naissance, en fonction du sexe ou de la richesse des parents, mais doivent se jouer à l’école, sur des périodes de plus en plus longues, puis se rejouer encore, tout au long de la vie, dans une société où les ruptures conjugales et professionnelles se sont banalisées.

Cette concurrence généralisée reste secrètement faussée, les mêmes continuant d’accéder finalement aux meilleures situations. L’idée ne s’en est pas moins largement imposée que nous vivons dans un monde où chacun est rendu à sa responsabilité individuelle. Le mérite individuel est un mythe qui aide nos sociétés à tenir, sur le modèle d’une gigantesque compétition sportive. Les politiques publiques ne semblent avoir de sens qu’à la condition de ne pas entraver la diversité des possibilités d’accomplissement personnel. Les grandes régulations collectives disparaissent de l’horizon des réformes possibles. On appelle à la fin du collège unique, à la fin du salaire minimum pour tous, à la fin de la durée légale du travail, à la personnalisation des droits sociaux, aux retraites à la carte. Il s’agit de rendre possible un ciblage le plus précis possible de l’action de l’État, pour mobiliser les capacités d’« auto-réalisation individuelle » de chacun, comme le disait le Premier ministre Manuel Valls décrivant son projet de société pour la France.

Le problème, c’est que cette ambition d’un ciblage millimétré et chirurgical de l’action de l’État est aussi vaine que celle d’un progrès social asséné à coups de grands changements collectifs identiques pour tous. Il est tout à fait illusoire d’imaginer pouvoir aider spécifiquement un individu ou l’inciter à adopter tel ou tel comportement, sans entraîner en même temps une vague de réactions et d’adaptations parmi les personnes dont la vie est liée à lui, qu’il s’agisse de la famille, de collègues ou de voisins. De proche en proche, ces réactions en chaîne finissent par dénaturer l’action initialement entreprise : elles lui font toucher d’autres cibles que celles qui étaient fixées au départ. Quant à la cible initiale, elle est atteinte, mais d’une façon très différente que prévu.

La montée des solitudes et la précarisation des existences nourrissent le mythe d’une disparition du lien social, d’une société peuplée d’individus devenus indépendants les uns des autres. Ce contresens fonde une vision du progrès social et de l’action politique en grande partie tronquée, oublieuse des liens multiples que les individus continuent d’entretenir les uns avec les autres, de l’enfance jusqu’à la mort.

L’importance des autres ne se trahit nulle part mieux que dans leur influence concrète sur nos comportements personnels. Cette influence peut prendre les formes les plus diverses, y compris celle d’une « contre-imitation », pour parler comme Gabriel Tarde, quand nous nous appliquons à dire et à faire le contraire des autres, par exemple de nos parents ou de nos professeurs. Mais le plus souvent, l’influence des autres continue de prendre le visage du conformisme, cette tendance à calquer nos attitudes et nos idées sur celles des individus plus ou moins proches au milieu desquels nous vivons.

Les grandes règles religieuses et sociales perdent du terrain, ainsi que le conformisme traditionnel qu’elles imposaient à tous, dans tous les registres de la vie sociale. Mais ce recul ne cède pas la place à un vide normatif, à ce qui serait une anomie pure et simple. Il marque au contraire l’avènement de normes plus locales et temporaires, à l’école, dans la famille, sur les lieux de travail, normes relevant davantage de la mode que de la tradition. Titulaire de statuts plus incertains et fragiles, l’individu contemporain est exposé comme jamais au besoin de faire comme les autres, au besoin de suivre les autres, pour ne pas s’en trouver encore plus éloigné. Norbert Elias voyait les individus en société comme des danseurs exécutant un gigantesque ballet, où chacun doit régler ses gestes sur ceux des autres. Nous continuons de devoir danser pour ne pas être éjectés du cercle, même si l’exercice devient de plus en plus ardu ou périlleux – la musique et les partenaires changeant désormais sans prévenir.

Dès l’école primaire ou le collège, bien des élèves ne deviennent indisciplinés et absentéistes qu’au moment où les hasards des changements de classe finissent par les placer dans l’orbite de camarades déjà entrés en dissidence scolaire. Quand vient, plus tard, le moment de choisir une orientation pour leurs études futures, beaucoup de collégiens ou de lycéens, surtout parmi les plus fragiles scolairement, optent pour la voie qu’ont choisie leurs camarades les plus proches, même s’ils n’ont aucune idée de la carrière où elle mène. Et quand un changement d’établissement ou d’orientation oblige à se séparer de ses amis ou à quitter son quartier, les résultats scolaires s’en ressentent bien souvent. L’accès aux établissements les plus sélectifs s’accompagne parfois de sévères désillusions pour les élèves issus d’établissements moins cotés : le déracinement scolaire et social leur fait perdre ce qu’ils gagnent en qualité d’enseignement.

Le conformisme et le souci des autres ne se limitent pas à l’école. Une fois entrés sur le marché du travail, les salariés ajustent souvent leur implication professionnelle sur celle de leurs collègues, se donnant au maximum quand les autres s’investissent, mais levant le pied quand les autres leur paraissent se désinvestir. Ils cherchent à éviter tout à la fois la réprobation et l’isolement social, mais les règles peuvent varier au fil des mutations ou des changements de services. Dans certains établissements, tout le monde s’absente tout le temps ; dans d’autres, tout le monde est toujours là, même malade, et chaque nouvelle recrue doit se mettre au diapason.

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