La faillite du développement en Afrique et dans le Tiers Monde

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EAN13 : 9782296169821
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LA FAILLITE DU DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE ET DANS LE TIERS-MONDE

Forum du Tiers-Monde

Samir

AMIN

La faillite du développement en Afrique et dans le tiers-monde
Une analyse politique

Éditions L'Harmattan

OUVRAGES

DE SAMIR

AMIN

Aux

éditions

de Minuit

LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITALISME EN CÔTE D'IvOIRE. LE MONDE DES AFFAIRES SÉNÉGALAIS. L'ÉGYPTE NASSÉRIENNE. LE MAGHREB MODERNE. L'AFRIQUE DE L'OUEST BLOQUÉE. LE DÉVELOPPEMENT INÉGAL - Essai sur les formations du capitalisme périphérique. LA CRISE DE L'IMPÉRIALISME, en collaboration avec A. Faire, M. Hussein, G. Massiah. L'IMPÉRIALISME ET LE DÉVELOPPEMENT INÉGAL. LA NATION ARABE - Nationalisme et luttes de classes. LA LOI DE LA VALEUR ET LE MATÉRIALISME HISTORIQUE. CLASSE ET NATION DANS L'HISTOIRE DE LA CRISE CONTEMPORAINE. L'ÉCONOMIE ARABE CONTEMPORAINE.

Aux

PUP

TROIS EXPÉRIENCES AFRICAINES DE DÉVELOPPEMENT; LE MALI, LA GUINÉE ET LE GHANA, collection « Études tiers monde ».

Aux éditions Anthropos
HISTOIRE ÉCONOMIQUE DU CONGO 1880-1968, en collaboration avec Catherine Coquery Vidrovitch. L'ACCUMULATION À L'ÉCHELLE MONDIALE - Critique de la théorie du sous-développement. LA QUESTION PAYSANNE ET LE CAPITALISME, en collaboration avec Kostas Vergopoulos. L'ÉCHANGE INÉGAL ET LA LOI DE LA VALEUR. IMPÉRIALISME ET SOUS-DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE. L'ACCUMULATION DÉPENDANTE - Société précapitaliste et capitalisme, en collaboration avec André Gunder Frank. L'EUROCENTRISME, Critique d'une idéologie.

Aux éditions La Découverte
LA CRISE, QUELLE CRISE? en collaboration avec G. Arrighi, A. G. Frank et I. Wallerstein. LA DÉCONNEXION. POUR SORTIR DU SYSTÈME MONDIAL. LA MÉDITERRANÉE DANS LE MONDE - Les enjeux de la transnationalisation dans la région méditerranéenne, en collaboration avec Fayçal Yachir.

L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0298-4

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INTRODUCTION

Si les années 60 avaient été marquées par un grand espoir de voir amorcé un processus irréversible de développement à travers l'ensemble de ce que l'on appelait le tiers-monde, et singulièrement l'Afrique, notre époque est celle de la désillusion. Le développement est en panne, sa théorie en crise, son idéologie l'objet de doute. L'accord pour constater la faillite en Afrique est, hélas, général. Les opinions sont davantage partagées en ce qui concerne l'Asie et l'Amérique latine. Certains, mettant en avant les succès économiques des pays nouvellement industrialisés, de la Corée du Sud, du Brésil, de l'Inde, concluent que le seul développement possible est celui qui sait s'inscrire intelligemment dans la mondialisation approfondie de toutes les économies de notre planète. Il faudrait donc imiter ces exemples, et abandonner les illusions d'autres voies que celle de l'insertion transnationale, puisque, au demeurant, le socialisme est lui-même en crise, dans les pays de l'Est et dans ceux du tiers-monde qui s'en sont inspirés, et que les pays socialistes eux-mêmes sont contraints à des révisions déchirantes et aspirent à réintégrer la mondialisation. Nous nous proposons dans ce livre d'analyser cette faillite du développement, en nous situant sur le terrain du politique. Car la discussion des options dans le cadre de schémas macro-économiques ne donne plus que des résultats banals, connus d'avance. Il faut s'élever plus haut, intégrer 5

dans l'analyse toutes les dimensions du problème, économiques, politiques, sociales et culturelles, et, simultanément, les replacer à la fois dans un cadre local et dans leur interaction à l'échelle mondiale. Reconnaissons que cette ambition se heurte à des difficultés théoriques majeures. La réalité sociale, considérée dans sa totalité, se présente dans une triple dimension, économique, politique et culturelle. L'économique constitue probablement la dimension de cette réalité la mieux connue. Dans ce domaine, l'économie conventionnelle a forgé des instruments d'analyse immédiate et, avec plus ou moins de fortune, de gestion de la société capitaliste avancée. Le matérialisme historique s'est proposé d'aller plus loin en profondeur, et, souvent avec succès, est parvenu à éclairer la nature et la portée des luttes sociales qui sous-tendent les choix économiques. Le domaine du pouvoir et de la politique est déjà considérablement moins connu; et l'éclectisme des théories proposées reflète ici la faible maîtrise scientifique de la réalité. La politologie fonctionnaliste, comme ses constituants anciens ou récents (la géopolitique, l'analyse des systèmes, etc.), s'ils sont parfois efficaces dans l'action immédiate des stratégies, restent d'une pauvreté conceptuelle qui leur interdit l'accès au statut de théorie critique. Certes là aussi le matérialisme historique a proposé une hypothèse relative au rapport organique base matérielle/superstructure politique et idéologique, qui, interprétée d'une manière non vulgaire, peut être féconde. Il n'empêche que les écoles marxistes n'ont pas développé une conceptualisation de la question du pouvoir et du politique (des modes de domination) comme elles l'ont fait pour l'économique (les modes de production). Les propositions faites dans ce sens, par exemple par le freudo-marxisme, bien qu'intéressantes sans aucun doute pour avoir appelé l'attention sur des aspects négligés de la question, n'ont pas encore produit un système conceptuel d'ensemble. Le champ du politique reste pratiquement en friche. La « marchandise-fétiche» n'est pas par hasard le titre du chapitre premier du livre I du Capital. C'est qu'en effet Marx se propose de dévoiler le secret de la société capitaliste, la raison qui fait qu'elle se présente à nous comme commandée directement par l'économique, qui occupe le devant 6

de la scène sociale et, dans son déploiement, détermine les autres dimensions sociales qui paraissent alors devoir s'ajuster à ses exigences. L'aliénation économiste définit ainsi le contenu essentiel de l'idéologie du capitalisme. Les sociétés de classe précapitalistes sont par contre gouvernées par le politique, qui occupe directement le devant de la scène et aux contraintes duquel les autres aspects de la réalité sociale entre autres la vie économique - paraissent devoir se soumettre. Si donc on écrivait leur théorie, le titre de l'ouvrage devrait être le Pouvoir (au lieu du Capital pour le mode capitaliste) et celui de son premier chapitre « le pouvoir fétiche» (au lieu de « la marchandise fétiche »). Mais un tel ouvrage n'a pas été écrit. Rien d'analogue à l'analyse précise comme un mécanisme d'horlogerie qui décrit le fonctionnement économique du capitalisme. Le marxisme n'a pas produit une théorie du politique pour la société précapitaliste (et à partir de là une théorie du politique en général) comme il a produit une théorie de l'économie capitaliste. Au mieux dispose-t-on d'analyses concrètes du fonctionnement du rapport politique/économique dans telle ou telle société capitaliste (dans les écrits politiques de Marx, particulièrement consacrés aux péripéties de la France), mettant en relief le degré d'autonomie du politique dans ces conditions et, notamment, le conflit qui peut en résulter entre les logiques du pouvoir et celles de la gestion capitaliste. Quant à la dimension culturelle, elle reste encore plus mystérieusement inconnue, l'observation empirique des phénomènes ressortissant à ce champ de la réalité (comme par exemple les religions) n'ayant guère permis d'alimenter jusqu'à présent plus que des essais intuitifs. C'est pourquoi le traitement des dimensions culturelles de l'histoire reste imprégné de culturalisme, entendant par là une tendance à traiter les caractères culturels comme des invariants transhistoriques. Aussi le domaine de la culture ne connaît-il pas de définition acceptée d'une manière générale, puisque cette définition dépend précisément de la théorie sous-jacente de la dynamique sociale qu'on adopte. De ce fait, selon qu'on se préoccupe de rechercher ce qui est commun à la dynamique de l'évolution sociale de tous les peuples ou au contraire qu'on y renonce, on mettra l'accent sur les caractères analogues et 7

communs à diverses cultures apparemment différentes ou, au contraire, on fixera l'attention sur le particulier et le spécifique. Finalement, dans ces conditions, le mode d'articulation de ces trois dimensions de la réalité sociale globale reste, dans la dynamique de son fonctionnement, presque inconnu dès lors qu'on veut aller au-delà des évidences de l'explication a posteriori ou de l'abstraction trop générale (comme l'affirmation de la détermination en dernier ressort par la base matérielle ou du pouvoir décisif des modèles stratégiques macro-économiques...). De surcroît, tant que des avancées importantes n'auront pas été réalisées dans ce domaine, la discussion restera encombrée par les réactions émotionnelles, les visions romantiques et les préjugés d'écoles. L'analyse de la faillite du développement que nous proposerons s'efforcera donc d'expliciter les hypothèses sur lesquelles elle se fonde, notamment celles qui concernent la théorie de l'État et de la nation, la théorie du système inter-États, etc. Comme elle s'efforcera de donner une profondeur historique et une dimension culturelle à l'examen de la crise contemporaine du développement. Les quatre premiers chapitres traitent des différentes dimensions de cette crise du développement (le bilan économique ; la dérive de la décennie 1975-85 ; la crise de l'État et de la société; la vulnérabilité de l'Afrique). Le retard de l'Afrique trouve son origine profonde dans le fait que le continent dans son ensemble n'a pas encore amorcé ce qu'on peut appeler la « révolution agricole» - préalable nécessaire. De ce retard fondamental découlent les autres, notamment celui de l'industrie pratiquement bloquée (en dehors du secteur minier d'exportation) à un stade trop élémentaire pour qu'on puisse parIer de tissu industriel et d'industrialisation. Dans ces conditions la croissance démographique et l'urbanisation accélérée sans industrialisation prennent une allure dramatique et accentuent la fragilité des États et des sociétés. Pour des raisons qui trouvent leur origine tant dans l'histoire des peuples du continent que dans les formes plus récentes de son intégration au système capitaliste mondial moderne, la « question nationale» - c'est-à-dire l'ensemble complexe des rapports entre l'État, la nation et l'ethnicité, la société civile - revêt en Afrique des caractères spécifiques dont 8

l'analyse ne s'impose pas moins que celle des formes de la transnationalisation et des stratégies de développement. Tant que des réponses politiques acceptables n'auront pas été données à ces problèmes, peu de progrès solides pourront être réalisés dans le domaine du développement économique. La fragilité du continent entraîne l'intervention extérieure qui prend ici des formes plus directes qu'ailleurs. Largement dictées par des considérations qui relèvent de la géostratégie globale des superpuissances et de l'Europe, ces interventions pèsent lourdement sur les options des États du continent. Néanmoins, et peut-être même à cause des conséquences tragiques de la fragilité des États du continent, on compte en Afrique de nombreuses tentatives répétées de « sortir de l'ornière », soit dans le cadre de politiques nationales qui se sont voulues ou se veulent radicales, soit dans celui de la coopération régionale. Mais ces tentatives n'ont donné jusqu'ici que des résultats limités, souvent médiocres et parfois même se sont soldées par des échecs purs et simples. La décennie 1975-85 peut être considérée comme celle de la dérive à partir d'un projet de développement semiautocentré, conçu dans le cadre d'un réajustement du système mondial dans une perspective moins défavorable à l'Afrique et au tiers-monde. Au terme de la décennie, à l'heure actuelle, les États du continent, plus fragilisés que jamais, tentent désespérément et en ordre dispersé de « s'ajuster» à des exigences qui les subalternisent et les marginalisent davantage. Les quatre chapitres qui suivent proposent quelques éléments d'une réponse au défi de l'histoire. Nous avançons ici une thèse qui assoit un projet politique. La thèse en question est qu'un « autre développement» (sous-entendu que celui dérivant simplement de l'ajustement aux exigences de l'expansion du système mondial) est non seulement nécessaire (du point de vue des intérêts de la grande majorité des peuples du tiers-monde), mais possible, y compris « techniquement ». Cet « autre développement» n'est ni l'étatisme, ni le libéralisme. Ce n'est pas parce que l'étatisme aurait donné des résultats médiocres (nous en ferons d'ailleurs l'analyse critique sans concessions) que le libéralisme serait la solution au problème du développement. L'expérience a maintenant déjà re-démontré ce qu'on aurait dû ne jamais oublier: que l'intervention sur la « masse monétaire », déjà 9

douteuse dans les économies capitalistes développées, frise le grotesque quand on la transpose dans la plupart des économies du tiers-monde; que des taux d'intérêt élevés associés au transfert international libre alimentent la fuite des capitaux des pays pauvres vers les riches; que la libéralisation des prix substitue les prix artificiels et nocifs du « marché mondial» (intériorisant toutes les subventions pratiquées dans le monde développé) à des prix soi-disant « administrés », mais souvent ici plus proches de la « vérité» (l'équilibre de l'offre et de la demande locales) que les premiers; que la « vérité» du taux de change n'est pas celle que révèlent les transactions sur un marché parallèle le plus souvent marginal ; que la dévaluation a peu d'effets sur la balance extérieure ; que la réduction des dépenses sociales de l'État est un substitut inefficace à la réforme de ses modes d'interventions ; que la réduction des salaires accentue la distorsion dans la répartition du revenu et dans l'affectation des ressources; que « l'ouverture» et la suppression des protections conduisent à la désindustrialisation et à la destruction des amorces de progrès; finalement que « l'ajustement» imposé de cette manière conduit, au mieux, à un « équilibre» régressif et bloquant. Nous examinerons donc successivement le contenu et les conditions internes, politiques et sociales de cet « autre développement », que nous qualifions de national et populaire, pour envisager ensuite les conditions externes qui pourraient en favoriser le déploiement, tant par la coopération Sud-Sud que par l'évolution graduelle du système mondial vers un polycentrisme politique et économique mieux équilibré. Le projet politique est précisément celui d'un monde polycentrique, non réduit aux cinq « grands» (États-Unis, URSS, Europe, Japon, Chine) se substituant au duopole des deux superpuissances, continuant à marginaliser les tiers-mondes, mais un monde polycentrique véritable, offrant une marge de développement réelle à l'Asie, à l'Afrique et à l'Amérique latine. Les différences profondes entre ces régions qui tiennent, bien sûr, de leur développement économique inégal, mais encore de leurs options sociales (<< capitalisme» ou « socialisme ») et de leurs racines culturelles, imposent une variété de voies de développement, complémentaires certes, mais non réductibles à une « recette universelle ». Cette vision 10

d'avenir exige l'organisation d'espaces régionaux fondés sur la coopération étroite entre des économies nationales ellesmêmes autocentrées, articulées par des relations où l'ajustement n'est plus conçu à sens unique comme celui des faibles aux exigences des forts, mais comme opérant dans l'interdépendance, au sens véritable du mot. Ce projet est le seul moyen perspectif à la fois de résoudre « la question du développement » et de garantir la paix et la sécurité mondiales. Ce travail doit beaucoup aux débats organisés depuis cinq ans dans le cadre des deux programmes « Perspectives régionales africaines» et « Le tiers-monde et le développement mondial », développés en coopération étroite par l'université des Nations unies (UNU), le Forum du tiers-monde (FTM) et l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social (UNRISD), avec les soutiens financiers généreux de la SAREC (Suède) et de la coopération italienne. Plus de deux cents intellectuels et chercheurs africains, penchés sur dix thèmes principaux de réflexion (la crise de la modernisation agricole; l'industrialisation et l'urbanisation; l'État et la démocratie; la dimension internationale et la géostratégie ; le défi Sud-africain; la coopération Sud-Sud; la Méditerranée dans le monde; la dimension culturelle du défi, etc.), ont animé ces débats qui ont permis l'édition de quinze ouvrages. Ce livre n'est pas un « résumé» des quinzes ouvrages en question. Il se propose d'ouvrir un « trilogue » (Asie, Afrique, Amérique latine) sur les cinq « thèmes» retenus par le programme « Le tiers-monde et le développement mondial» : le défi de la mondialisation de l'économie, la crise de l'État, le mouvement social, la dimension culturelle du défi, les conflits et la sécurité régionale et mondiale. Cet ouvrage a été produit dans le cadre du programme africain de l'université des Nations unies (UNU) et de l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social (UNRISD), exécuté par le bureau africain du Forum du tiers-monde (FTM). Nous adressons ici nos remerciements à ces institutions et à l'Agence suédoise pour la coopération dans la recherche avec le tiers-monde (SAREC) qui apporte son soutien généreux au bureau africain du Forum du tiersmonde. Cependant, selon la formule consacrée, les opinions exprimées ici n'engagent que leurs auteurs et en aucune manière les institutions signalées. 11

Chapitre l

LE RETARD ÉCONOMIQUE DE L'AFRIQUE

I. Origines et méthodes

d'analyse désastreux

1. Au Sud du Sahara, un bilan économique

Il y a longtemps déjà qu'on sait que le développement de l'Afrique est en panne (1). Au cours de la décennie 60, le taux de croissance du PIB par tête n'avait pas dépassé 1,3 070l'an, avant de tomber à 0,8 % pour la décennie suivante, et à un niveau encore plus bas (proche de zéro) au cours des cinq premières années 80, tandis que le taux de croissance de la production agricole par tête devenait négatif (- 1 % l'an). De surcroît, ces résultats lamentables paraissent généraux au continent. Les meilleurs résultats obtenus dans les pays dont certains sont souvent cités en exemple sont en effet modestes. Les taux annuels de croissance records du PIB par tête sur 20 ans (1960-1980) se situent entre 2,5 % et 4 % pour les pays non miniers (Côte-d'Ivoire, Kenya, etc.) et ne dépassent pas 6 à 7 % pour les pays miniers et pétroliers (Gabon, Nigeria, etc.). Les meilleurs taux de croissance annuelle de la production agricole pour les dix années 1970-1979 n'ont pas dépassé 3 %. Les taux de croissance de 13

l'industrie sont demeurés également modestes, en dépit de la base de départ faible à l'extrême: 3,3 % l'an pour la décennie 70 pour la médiane de l'ensemble sub-saharien, contre 1,8 % pour l'agriculture et 4,2 % pour les services. Simultanément, le déficit courant de la balance extérieure passait de 1,5 milliard de dollars en 1970 à 8 en 1980 et près de 25 en 1985 tandis que le service de la dette extérieure absorbe en 1985 30 % des recettes extérieures contre 12 1170 en 1980 et 6 % en 1970. Le service de la dette absorbe désormais, en 1985, 123 % des recettes d'exportation des produits primaires, qui constituent l'essentiel des exportations africaines. L'apport net de capitaux extérieurs, qui était positif jusqu'en 1975, est négatif et grandissant depuis: l'excédent du service de la dette (15 milliards de $ en 1980, 21 en 1985) sur l'apport des emprunts nouveaux est passé de 5 à 22 milliards entre les mêmes dates. Le volume de la dette est en 1985 - de 130 milliards. Quant aux finances publiques, elles ont partout évolué dans un sens négatif, les taux de croissance de la dépense publique courante ayant été partout supérieurs à ceux des recettes fiscales et parafiscales (sauf pour les quelques années du boom de l'OPEP dans les pays exportateurs de pétrole). Dans deux pays africains sur trois, à partir de 1985, les finances de l'État non seulement ne permettent plus de contribuer à un quelconque effort d'investissement (c'est le cas de quatre pays sur cinq !) mais encore ne permettent plus d'assurer les services publics ordinaires au niveau de satisfactions des années 60 ! Dans trois pays africains sur quatre le seul maintien du niveau des investissements nécessaires pour assurer une croissance zéro (qui implique une détérioration de la consommation per capita) et de celui des importations vitales (équipement et alimentation) dépend de l'aide extérieure. Ce fait explique que la dette extérieure africaine soit, dans sa composante majeure, « publique », tandis que l'endettement « privé» des entreprises occupe la première place en Asie et en Amérique latine. Chaque fois que l'apport extérieur s'affaiblit, le pis-aller de l'inflation prend la relève sans efficacité aucune. Les indicateurs sociaux sont encore plus dramatiques. Avec une croissance démographique supérieure à 2,5 % l'an, qui est encore dans sa phase ascendante, avec une croissance 14

urbaine étalée de 5 à 9 % l'an, on estime que la moitié déjà de la population urbaine masculine potentiellement active n'a plus de revenus fixes et constitue une réserve inabsorbable de chômeurs et semi-chômeurs. La situation n'est pas meilleure dans les campagnes puisque, comme tout le monde le sait, l'Afrique est devenue le continent des famines endémiques, prenant le relais de l'Asie. La crise est donc dramatique et, à des degrés divers, générale. Mais elle n'est pas tout à fait nouvelle. Toutes les tendances négatives qui ont explosé dans le drame des années 70 et 80 remontent aux années 60 et même aux décennies antérieures. La raison ultime de la faillite du « développement », plus dramatique pour la région que pour toute autre, est que l'Afrique n'a pas amorcé sa révolution agricole sans laquelle aucun développement n'est concevable. On entend par révolution agricole un ensemble complexe de transformations capable d'assurer sur une période longue (plusieurs décennies au moins) une croissance positive de la production agricole et alimentaire par habitant (de l'ordre au minimum de 1 %) et, partant, plus marquée encore en ce qui concerne la croissance de la production agricole par famille rurale (de l'ordre de 2 à 3 %). C'est à ce prix seulement que l'industrialisation, l'urbanisation et le développement social sont possibles. Or, en Afrique, la production et la productivité par famille rurale sont restées stagnantes et ont même décliné dans certaines régions. Dans ces conditions l'émigration rurale n'est pas ici le produit d'une surpopulation relative créée par un progrès agricole réalisé fût-ce dans l'inégalité sociale, mais, à l'opposé, une fuite désespérée de populations cherchant à s'évader de la famin<:~. e type d'émigration engendre une urbaniC sation monstrueuse, sans espoir que l'industrialisation puisse en absorber le flux, et sans générer une source quelconque de financement de nouvelles activités. Ailleurs, en Amérique latine et en Asie, des pas ont été franchis dans la voie de la révolution agricole même si c'est d'une manière chaotique et souvent tragique du point de vue national et populaire. Cette faillite a des racines profondes, précoloniales et coloniales. Malheureusement peu a été fait après la colonisation pour en renverser les tendances. 15

La tâche prioritaire de la révolution agricole, qui s'imposera encore pendant plusieurs décennies, est certes une tâche complexe et multidimensionnelle. Elle a sa dimension technologique : quels types d'équipements et d'inputs (contrôle de l'eau, chimie, etc.) peuvent apporter une amélioration simultanée de la productivité par agriculteur et par hectare. Ces choix techniques imposent à leur tour des politiques économiques adéquates de soutien: le choix de prix et de structures du revenu qui induisent des comportements en accord avec les objectifs, celui de politiques industrielles et de modèles de financement adéquats, etc. A leur tour les politiques économiques ont un sens social et politique: quels types de contrôle social rural (organisation de la propriété et de l'exploitation, rentes foncières et salaires agricoles, coopératives de crédit, commercialisation ou même de production, etc.) peuvent aider à aller dans le sens du changement souhaité (ou au contraire l'handicaper !) ; comment les modes de contrôle social en place, qui sont le produit de rapports sociaux historiques (en particulier en ce qui concerne les rapports État-paysanneries), peuvent être un obstacle au changement ; quels types de contrôle social du commerce et de l'industrie (étatisation, coopération, capital privé local et étranger, etc.) peuvent être combinés avec ceux que le progrès agricole impose. Sur aucune de ces questions, et encore moins sur les rapports qu'elles ont entre elles, l'expérience des régions développées de l'Ouest et de l'Est ou celles de l'Asie et de l'Amérique latine ne sont transférables telles quelles à l'Afrique. Il y a de nombreuses raisons à cela: les disponibilités en terres, les modes d'organisation sociale précapitalistes et les niveaux de productivité, les technologies industrielles connues sont trop différents. Précisément parce que la tâche est tout à fait nouvelle et les déficits complexes, les «recettes» suggérées par les agences du développement restent douteuses. Beaucoup de celles-ci n'ont pas résisté au test de l'expérience. D'où la cascade de « modes ». Ceux qui, au nom de l'efficacité immédiate, refusent de reconnaître notre ignorance profonde de ce qu'il « y a à faire» et se contentent de litanies pour louer les vertus du « marché» (comme si quelques modifications de prix pouvaient créer ici les incitations nécessaires...) ou 16

celles de l'intervention de l'État (sans réfléchir sur le contenu historique, politique et culturel qui le définit), sont hélas, trop nombreux pour être tous cités ici. 2. Aux origines de l'échec agricole africain Les explications de l'échec agricole de l'Afrique restent généralement partielles et contradictoires (2). Le passé lointain - l'Afrique pré-coloniale - a-t-il sa part de responsabilité ? S'il y a une spécificité - par-delà leur grande variété - des modes d'organisation du monde rural de la plus grande partie de l'Afrique, c'est probablement que les formes encore communautaires ou tributaires à peine amorcées impliquaient une occupation extensive du sol. Celle-ci permettait une autosuffisance alimentaire bien meilleure qu'on ne l'imagine souvent grâce à une productivité du travail relativement élevée (complément de rendements à l'hectare faibles à l'extrême). Une production par tête plus élevée exige le passage à des modes intensifs appelant une quantité globale de travail annuel considérablement plus grande. Cette augmentation de la production par tête s'accompagne donc d'une plus faible productivité du travail (du produit physique par « journée» de travail) mais aussi d'un meilleur rendement à l'hectare. Ce passage à l'agriculture intensive, condition de tout développement digne de ce nom, constitue le défi que les peuples africains doivent relever (3). Mais le défi n'a pas encore été relevé. La colonisation n'a pas seulement échoué à le faire; elle ne s'est pas proposé l'objectif. Il était plus facile pour elle de tirer un surprofit immédiat sans coût (sans investissements) en contraignant les paysans d'Afrique à un sur-travail non payé - ou très mal payé - à travers des formes de contrôle indirect. Une production par tête légèrement meilleure au prix d'une dose de travail plus forte, sans équipements, ni inputs modernes (mais en détruisant le capital foncier de l'Afrique), jointe à une détérioration des conditions de vie paysanne, suffisait à dégager une marge appréciable pour le capital dominant le système global. La colonisation a poursuivi ainsi la vieille tradition de la traite négrière: une exploitation par pillage qui ne garantissait ni la reproduction de la force de travail à long terme ni celle des conditions naturelles de la production. 17

L'indépendance n'avait pas modifié ce mode d'insertion dans le système capitaliste mondial. Celle-ci est venue en réponse aux exigences de la nouvelle étape de la mondialisation du capital (construction européenne et hégémonie des États-Unis) et non pas en réponse au problème paysan africain. D'ailleurs la « prospérité» des années 60 en Occident a entraîné en Afrique une nouvelle euphorie du « système extraverti ». Et si, avec courage et lucidité, René Dumont, toujours sensible à la question paysanne, dénonçait « l'Afrique mal partie» (4), la Banque mondiale, qui, aujourd'hui, s'inquiète du sort des paysans (tandis que le Fonds monétaire international impose aux plus déshérités de payer les frais de la faillite), soutenait avec enthousiasme les politiques qui devaient mener dix ans plus tard à la catastrophe. La crise des années 70 résulte de la conjonction entre les effets de la surexploitation de la terre, des hommes et des femmes, parvenue à un plafond difficile à relever, et de la crise qui frappe le système capitaliste dans son ensemble. Face à celle-ci les propositions qui pleuvent sur l'Afrique à une cadence accélérée ne sont guère que l'expression de la « recherche de palliatifs ». S'il ne s'agit que de palliatifs, c'est que le discours en faveur de l'agriculture que les médias nourrissent est mis en opposition à une prétendue préférence pour l'industrialisation qui serait à l'origine de la faillite. Or, si l'on recherche de manière significative une plus grande production par agriculteur, c'est précisément pour permettre une urbanisation plus forte. Et l'urbanisation sans industrialisation ne peut être que parasitaire et catastrophique. A son tour, l'industrie (mais pas n'importe laquelle) est nécessaire pour rendre possible une plus grande production de l'agriculture à laquelle elle doit fournir les équipements et qui lui offrira un marché en expansion. C'est cela le choix d'une stratégie nationale et populaire autocentrée. Si l'on refuse ce choix pour préférer systématiquement l'insertion dans la mondialisation, le discours sur la « priorité à l'agriculture» devient creux et à la limite démagogique. Les contradictions de ces « propositions» sont d'ailleurs évidentes: l'industrie d'exportation suppose des bas salaires et, en conséquence, des prix faibles pour les produits vivriers, en même temps que l'on recommande le relèvement de ces derniers pour inciter les paysans à produire davantage... 18

L'habillement populiste que certains ont donné à ces propositions n'en change pas le sens en dépit du discours sur les « besoins essentiels» et la stratégie des « petites exploitations familiales ». Au demeurant, ces thèmes oratoires n'ont jamais empêché les organismes de l'aide occidentale de donner la préférence de fait au soutien à l'agro-business et aux koulaks - au nom de l'efficacité. Que l'on persiste à proposer ces politiques, témoigne au fond du peu de sérieux avec lequel on traite l'Afrique. Car, en fait, l'Afrique, dans les visions impérialistes du monde, est avant tout pour l'Occident une source de ressources minières. Ni son industrialisation, ni son développement agricole ne sont donc réellement pris en considération. Rien, en effet, n'inscrit, dans la nature, la misère de l'agriculture africaine. Sans doute, le sous-peuplement des tropiques d'Afrique (par comparaison au peuplement dense des tropiques d'Asie) constitue-t-il un obstacle à l'intensification qui appelle des mouvements internes importants de population. Et, quoi qu'on dise, le Sahel lui-même n'est pas irrémédiablement condamné. Il y a ici de l'eau (un ensemble de fleuves dont le débit équivaut à celui du Nil, des nappes phréatiques et fossiles exceptionnelles si l'on en croit des études tenues confidentielles (5), des sources d'énergie (l'uranium n'en est-il pas une? et le soleil? et le pétrole à moins de mille kilomètres ?), des terres aménageables, des peuples. Un système social qui s'avère incapable de coordonner ces « facteurs » dans un plan satisfaisant susceptible de nourrir les peuples en question ne mérite pas d'être qualifié de rationnel. Reconnaissons donc que le système capitaliste n'est pas rationnel puisqu'il ne garantit pas nécessairement la reproduction de la force de travail dans chacun de ses segments. Ici, au Sahel, pour le capitalisme tel qu'il est, c'est l'existence des peuples sahéliens qui est « irrationnelle ». Car pour ce capitalisme, les choses seraient plus intéressantes s'il n'y avait au Sahel que de l'uranium, et pas de Sahéliens inutiles... Telle est la logique de ce système mondial pour lequel l'Afrique est encore exclusivement une source de minerais. A force de mettre l'accent sur les campagnes de distributions d'urgence de « secours », les institutions occidentales sont parvenues à faire croire que le Sahel était irrémédiablement condamné... Ainsi, voit-on accepter comme allant de soi que, 19

l'uranium n'étant pas destiné aux «indigènes », il faut apprendre aux Sahéliens à mieux ramasser les brindilles d'herbe dans le désert et ne pas les gaspiller dans des fours malgaches! Que l'Afrique donc s'adapte aux gaspillages de l'Occident: y a-t-il une meilleure expression de la vocation minière à laquelle l'impérialisme voue le continent et de la soumission de tous les programmes dits de développement à cette logique essentielle que ce ralliement naïf aux « impératifs » de l'exportation des ressources énergétiques de la région? Mais pourquoi pas l'inverse: que l'Afrique récupère le contrôle et l'usage de ses ressources et que l'Europe s'y ajuste? On pourra discuter sans fin de la capacité du capitalisme dans l'abstrait de « résoudre le problème du développement africain ». Le capitalisme concret, tel qu'il existe, c'est-à-dire, mondialisé, non seulement n'a pas « résolu» ce problème (il l'a même créé !) pendant les 150 dernières années (ou même les quatre siècles depuis la traite négrière), mais n'envisage rien pour les 50 prochaines années. Le défi ne sera donc relevé que par les peuples africains, le jour où les alliances populaires nécessaires leur permettront de déconnecter leur développement des exigences de la transnationalisation. 3. Méthodologies paysannene pour une analyse de l'exploitation de la

Si l'Afrique n'a, dans l'ensemble, pas même amorcé sa révolution agricole, la raison essentielle en est que tout le système dans lequel elle est insérée est fondé sur la surexploitation du travail des paysans africains, dont bénéficient à la fois tant le système du capitalisme dominant que les classes locales qui en assurent le relais. C'est pourquoi mis en . place par le colonialisme, ce système de surexploitation des campagnes n'a pas été remis en cause par le système néocolonial qui en poursuit fidèlement la tradition. Il reste que nous ne sommes que faiblement outillés pour analyser théoriquement cette surexploitation (6). La raison en est que la grande majorité des paysans africains sont des petits producteurs et qu'il n'y a donc pas, de ce fait, d'exploiteurs directs apparents, comme ici ou là ailleurs le sont ou l'ont été les grands propriétaires fonciers. Or la théorie économi20

que conventionnelle ignore presque, par principe, le phénomène de l'exploitation du travail. Du fait de l'accent qu'elle place sur les mécanismes du marché elle reste prisonnière du préjugé dont elle se nourrit, celui de la « concurrence pure et parfaite ». Au plus elle permettra de noter au passage l'écart entre ce modèle et la réalité des marchés où s'affrontent acheteurs et vendeurs inégaux. Mais cela ne conduit pas bien loin. Les méthodologies inspirées du marxisme permettent-elles d'aller plus loin dans l'analyse? Il n'y a pas tellement longtemps encore, l'interprétation marxiste prédominante du mécanisme de l'exploitation situait celle-ci exclusivement dans les structures des rapports de production considérées au seul niveau de l'unité productive élémentaire. Dans cette perspective, les unités de production étaient considérées comme autonomes, bien que reliées entre elles par les mécanismes de la circulation marchande. Dans cette vision, et par définition même, la circulation ne pouvant être le siège de phénomènes d'exploitation, une unité de production caractérisée par des rapports de production internes non capitalistes ne pouvait donner lieu à une exploitation par le capital. De cette thèse prédominante résulte évidemment une conséquence d'une importance extrême en ce qui concerne l'analyse de l'exploitation des travailleurs des pays dominés, puisque la grande majorité des producteurs dans ces pays sont en effet insérés dans des unités qui ne sont pas gouvernées par des rapports de production capitalistes. C'est le cas, entre autres, de l'écrasante majorité des paysans du tiers-monde. Dans cette analyse, le système mondial est lavé du péché d'exploitation des peuples du tiers-monde. Il ne serait donc responsable que du blocage ou du ralentissement du développement des pays qu'il domine, sans tirer grand profit de l'exploitation de leur peuple. Dans une formulation 'extrême de cette thèse, un auteur est allé jusqu'à dire que les peuples du tiers-monde ne souffraient pas d'être trop exploités mais en réalité pas assez! Cette thèse ne reflète-t-elle pas simplement ce que nous appelons « le courant pro-impérialiste au sein du marxisme» ? Mais on peut défendre une thèse qui se situe exactement aux antipodes du courant prédominant critiqué. Celle-ci implique la possibilité d'une ingérence du capital dans des rap21

ports de production non capitalistes, d'apparence autonomes, mais en réalité étroitement intégrés dans le système d'ensemble des rapports de production capitalistes. C'est le cas, notamment, de la production paysanne dans le tiers-monde, qui, loin d'être indépendante, serait, de cette manière, l'objet d'une exploitation par le capital. Il existe différentes formes d'intégration de cette paysannerie dans le système capitaliste mondial; d'une manière très générale, celle-ci est caractérisée par l'insertion d'une petite production paysanne dans le marché mondial des marchandises. L'essentiel ici n'est pas, comme il pourrait le sembler si on se contentait des apparences immédiates, le monopole des maisons coloniales, relayées par des organismes d'État dans certaines circonstances, lequel monopole aurait permis des surprofits de circulation. L'essentiel se situe à un niveau plus profond, qui est l'ingérence directe du capital dans l'organisation de la production. Bien entendu, cette ingérence reste incomprise si l'on sépare le domaine de l'économique de celui du politique. Car cette interférence opère précisément par le canal de l'encadrement politique, administratif et technique de la petite paysannerie. C'est par cet encadrement que les paysans sont contraints à se spécialiser dans certaines productions, à acheter les inputs nécessaires à celles-ci et finalement à dépendre du produit de la vente apparente de celle-ci. La propriété formelle du paysan sur la terre et les moyens de production est maintenue, mais elle est vidée de son contenu réel: le paysan a perdu la maîtrise de la décision économique et de l'organisation du procès de production. Il n'est plus véritablement un « petit producteur libre ». Dès lors, derrière la vente apparente du produit, se cache une vente de force de travail. Ainsi le paysan est intégré dans des rapports de production capitalistes invisibles à l'échelle de l'unité de production paysanne, mais parfaitement visibles au niveau du système global dans lequel il est intégré. On comprend d'autant plus mal la résistance à comprendre ce système d'exploitation que Marx luimême en avait donné, dans Le capital, un exemple magistral et reconnu le système du « putting out ». Bien entendu, les formes d'exploitation de l'économie paysanne ont elles-mêmes évolué dans des directions variées. Parfois cette intégration dans les échanges capitalistes a engen22

dré des différenciations sensibles dans l'appropriation du sol et des instruments de production. Dans ce cas, à l'exploitation directe des ouvriers agricoles, ou des métayers, par le

paysan riche

(<<le

koulak ») se superpose l'exploitation du

collectif de production marchande par le capital des monopoles. Dans d'autres cas, à l'encadrement administratif, colonial ou néo-colonial, s'est associé un encadrement indigène original, que l'on peut qualifier, faute de mieux, de semiféodal-para-étatique. Évidemment la classe qui se nourrit de cet « encadrement» ne s'approprie pas directement le sol et les moyens de production, laissés aux paysans, mais elle perçoit quand même sa dîme - produit du surtravail paysan - sous une forme ou une autre. Ici encore l'exploitation du paysan par ces systèmes, d'apparence pré-capitalistes - mais d'apparence seulement (car ils sont le produit de l'intégration capitaliste) - ne doit pas faire oublier que ceux-ci s'insèrent dans l'exploitation capitaliste globale. Il y a, bien entendu, d'autres formes de superposition des rapports d'exploitation capitalistes à des rapports précapitalistes, fondés eux-mêmes sur l'exploitation ou non, comme il y a une gamme, variée à l'extrême, de formes d'articulation de rapports pré-capitalistes aux rapports capitalistes. Dans le cas de l'Afrique, au sud du Sahara, nous en avons repéré trois familles: «l'économie de traite », « l'économie de réserve» et « l'économie des compagnies concessionnaires ». Toutes ces formes de l'exploitation doivent être étudiées concrètement; et aucune théorie abstraite, déduite a priori de quelques principes généraux, ne peut être substituée à ces analyses concrètes. Dans l'analyse de ces formes d'extraction du surplus il serait utile de poser en termes généraux la question de la loi de la valeur, qui commande finalement, implicitement, la validité de cette thèse. Pour qu'on puisse parler d'exploitation il faut que la comparaison des valeurs et des prix de la force de travail du paysan en question d'une part, et de l'ouvrier - dont le travail est cristallisé dans les produits vendus à ce paysan - d'autre part, ait un sens, comme il faut évidemment que les marchandises échangées aient des valeurs et des prix dont la comparaison ait également un sens. C'est dire que la thèse suppose, d'une part, la mondialisation de la catégorie valeur des marchandises, comme elle suppose, 23

d'autre part, la mondialisation de la catégorie valeur de la force de travail. Or si la première de ces thèses est généralement acceptée, la seconde ne l'est pas. Pourtant le chapitre VI inédit du Capital indiquait déjà que Marx avait entrevu le problème. Marx suggère en effet la difficulté qu'il y a à saisir la valeur au niveau de l'unité élémentaire de production. Il invite à réfléchir au concept de « travailleur collectif» et suggère que celui-ci tend à englober l'ensemble des travailleurs d'une zone de plus en plus vaste, composée de différentes unités productives. Le contenu de ce chapitre, fabuleusement en avance sur son temps, inconnu de Boukharine, avait néanmoins été retrouvé implicitement par ce dernier dans sa vision d'un développement capitaliste qui, conduit à son terme logique, aurait abouti à un « propriétaire unique» des moyens de production: l'État. La catégorie de la valeur aurait alors disparu en apparence; et pourtant elle serait encore bien là... Boukharine avait peut-être partiellement en vue une évolution possible de l'URSS. Mais il avait surtout en vue la tendance profonde de l'évolution du capitalisme dans laquelle, sans être parvenus au stade du « propriétaire unique », nous sommes aujourd'hui néanmoins parvenus au stade où la domination du capital s'étend bien audelà des unités productives qui constituent ses bases. C'est sur ces fondements théoriques que nous avons développé notre thèse, selon laquelle la force de travail tend à avoir une valeur unique à l'échelle mondiale, bien qu'elle conserve des prix différents, en dessus ou en dessous de cette valeur. Le repérage concret de cette évolution tendancielle vers une différenciation des prix de la force de travail peut être fait, bien que grossièrement, par la mesure des « termes de l'échange factoriels doubles» c'est-à-dire du rapport entre, d'une part, les termes de l'échange bruts et, d'autre part, l'indice des productivités comparatives du travail. L'analyse de l'exploitation, dans ces conditions, appelle en complément l'analyse de l'économie politique globale du système colonial et néo-colonial. En effet l'exploitation grandissante du travail paysan est la source principale des distorsions caractéristiques du développement capitaliste périphérique. Pour avancer dans ce domaine, il faudrait examiner concrètement, dans chaque cas, comment la structure de la distribution du revenu et de la demande qui en résulte a 24

façonné les orientations de l'industrie. Il faudrait donc examiner concrètement comment cette exploitation grandissante insère les sociétés du capitalisme périphérique dans la division internationale du travail d'une manière qui permette de reproduire et d'approfondir l'exploitation grandissante du travail. Évidemment ces orientations du développement et les contradictions croissantes qu'elles ont générées sont à l'origine à la fois de la crise du système impérialiste et des réponses du mouvement de libération nationale à celle-ci. La nature des compromis qui ont donné leur contenu à l'indépendance des États du tiers-monde et, par conséquent, la nature des réformes entreprises par ceux-ci (comme la substitution d'organismes étatiques aux anciennes compagnies coloniales) doivent être examinées dans cette perspective. Disons que la crise actuelle de l'agriculture du tiers-monde reflète le caractère partiel de ces réformes, incapables de libérer les paysans et le pays de l'exploitation impérialiste. Disons aussi que la surexploitation paysanne est parvenue à un stade tel qu'elle met en danger, non seulement la reproduction des producteurs paysans eux-mêmes (famine, exode rural, etc.), mais également le développement industriel, dans la mesure où cette agriculture perd progressivement sa capacité d'assurer des prix acceptables pour les produits alimentaires, conditions à leur tour de l'exploitation de la classe ouvrière. Comme on le sait, la réponse du capital des monopoles à cette crise consiste à envisager une série de rénovations techniques, qualifiées de « révolution verte ». Ces rénovations ont pour but, d'une part certes, d'augmenter la productivité du travail paysan, mais, d'autre part aussi et surtout, de l'insérer dans des rapports plus denses dominés par les transnationales de l'agro-business. Il resterait à définir aussi, et en contrepoint, quelles transformations sociales, économiques et techniques devraient être envisagées pour soutenir un programme national populaire capable à la fois d'améliorer les conditions de vie des paysans et des ouvriers et d'élargir la base matérielle et sociale du développement nécessaire des forces productives. La « révolution verte» de notre époque diffère sans doute de la « révolution agricole» qui a précédé celle de l'industrie, en Europe occidentale au XVIIIesiècle. Mais l'une et l'autre de ces deux révolutions s'inscrivent dans la même pers25

pective globale: celle de rendre l'agriculture capable de fournir aux prolétaires de la ville les moyens de la reproduction de leur force de travail. La révolution agricole de l'Europe mercantiliste et physiocrate a rempli cette fonction essentielle par la désagrégation des rapports féodaux et la transformation de ceux-ci en rapports capitalistes agraires. Certes, les moyens de cette transformation appartiennent à leur époque: il n'y avait pas encore d'industries; la production des inputs pour l'agriculture rénovée était fournie par le travail des paysans et des artisans ruraux; les produits vivriers excédentaires vendus par les paysans et les fermiers capitalistes à la ville étaient livrés bruts, sans subir de transformations importantes. La « révolution verte» de notre époque apparaît dans des régions intégrées dans un système global déjà dominé par l'industrie: celle de la fabrication des inputs pour l'agriculture (machinisme agricole, engrais, produits chimiques, etc.) et celle des industries alimentaires qui proposent aux consommateurs urbains des aliments préparés, réduisant le travail artisanal ou domestique de leur mise en forme utile définitive. Cette « révolution» suppose d'abord, bien sûr, l'abolition de certains rapports pré-capitalistes devenus un handicap trop sérieux à la modernisation agricole. Les réformes agraires ont rempli cette fonction préalable dans la majeure partie du tiers-monde au cours des 30 années de l'après Seconde Guerre mondiale. Ce pas franchi, la « révolution verte» est à l'ordre du jour. Elle invite l'agriculture - paysanne ou capitaliste agraire (de koulaks) - à s'intégrer aux industries d'amont (fournissant les inputs agricoles) et d'aval (transformations alimentaires). Qui dominera cette intégration agro-industrielle? Là est l'enjeu. La solution « classique» du capitalisme est d'opérer cette intégration par la soumission des agriculteurs aux industries, c'est-à-dire aux monopoles de l'agro-business. Cette évolution, amorcée tôt aux États-Unis et au Canada, étendue à l'Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre, est aujourd'hui proposée aux pays du tiers-monde. Elle aurait pour conséquence non seulement de transférer le bénéfice du surtravail paysan aux monopoles mais encore d'aggraver la dépendance nationale globale des sociétés du capitalisme périphérique vis-à-vis de ces monopoles, et d'accentuer encore 26

davantage les distorsions de l'accumulation dans ces sociétés. Au début des années 60, dans l'élan de l'indépendance, un mouvement de développement d'une agriculture de petits producteurs marchands modernisés s'était amorcé, parfois avec une certaine impétuosité, lorsque les conditions lui étaient favorables. Nous avions suggéré qu'il en était ainsi si la densité rurale était « optimale» (de l'ordre de 30 habitants au kilomètre carré) et si l'appel au travail salarié par immigration d'étrangers à l'ethnie de la région concernée était possible. Ce mouvement nourrissait l'espoir d'un démarrage de la révolution agricole, reproduisant, mutatis mutandis, un modèle qui avait été fréquent en Europe au XIXesiècle. Mais ce mouvement s'est vite essoufflé et n'a donné de résultats qu'à l'échelle de micro-régions limitées (dans le Sud de la Côte-d'Ivoire et au Kenya par exemple), de telle sorte qu'à l'échelle du continent et même des pays bénéficiaires les résultats globaux sont restés médiocres (7). La raison de cet essoufflement tient au fait que cette agriculture de « fermiers modernisés )) est surexploitée par l'industrie d'amont (étrangère en l'occurrence) fournissant les inputs et par le marché mondial qui a imposé des baisses des prix réels de ces productions d'exportation (la Banque mondiale a organisé systématiquement cette surproduction, dans ce but). La seconde solution est de soumettre l'agriculture à l'État. Un État dont les origines historiques et le contenu de classes s'insèrent de manières variées au système mondial. Cela peut être l'État de type soviétique, méfiant à l'égard des paysans. Cet État ne voit alors dans les campagnes que la réserve de main-d'œuvre pour l'industrialisation et le pourvoyeur de biens alimentaires pour les villes. Il «collectivise» et « modernise» en imposant aux paysans le recours à la mécanisation mais il conserve le contrôle des machines - c'était la formule des SMT (Stations de Machines et Tracteurs) soviétiques - comme il conserve la propriété et la gestion des industries de transformation des produits agricoles. Mais cela peut être aussi l'État de la bourgeoisie périphérique. Faute de pouvoir asseoir son pouvoir global sur une alliance avec une bourgeoisie agraire (pour diverses raisons historiques concrètes ici ou là), l'État est alors le « partenaire» du paysan, en fait son maître. Cette forme permet de soumet27

tre l'exploitation du travail paysan aux exigences de l'accumulation industrielle. La troisième solution, à la recherche de laquelle nous sommes toujours, impliquerait une véritable alliance populaire dont les paysans seraient des partenaires réels. Dans cette perspective on pourrait étendre la sphère des activités contrôlées par la paysannerie à une partie des industries d'amont et d'aval. Autrement dit on éviterait les « ciseaux» de prix défavorables au monde rural par la négociation collective des prix relatifs de l'industrie et de l'agriculture. Le maoïsme avait adopté ce principe, au niveau des intentions tout au moins. On avait dit de la commune chinoise, créée en 1957-1958, qu'elle fondait cette « égalité villes-campagnes ». La commune, comme on le sait, opérait à trois niveaux: - l'équipe (le village naturel) qui gérait les moyens de production simples (matériel attelé, outillage à mains) lesquels - dans les conditions de développement des forces productives en Chine - constituent encore l'essentiel des moyens nécessaires à la production agricole; - la brigade, qui gérait les équipements modernes mis en œuvre par plusieurs équipes (machines, moyens de transport, entretien des aménagements du système de l'irrigation, etc.) ; - la commune enfin qui gérait certaines petites industries d'amont (production des outillages, ateliers, constructions rurales, etc.) et d'aval (transformations simples des produits: rizeries, décorticage, meuneries, etc.) Le contrôle paysan de principe de ces trois instances, qui tranche avec le système des SMT, témoignait de la confiance que le pouvoir disait investir dans la paysannerie et reflétait la réalité de l'alliance ouvrière et paysanne qui donne son contenu à ce pouvoir. Par ailleurs, la commune, en intégrant dans son système de gestion les services sociaux (santé, éducation, etc.) et les pouvoirs administratifs, facilitait potentiellement l'intégration du pouvoir politique et de la gestion économique. Sans doute les « industries» gérées par la commune étaient-elles encore, au stade actuel du développement du pays, élémentaires: d'ailleurs la production des équipes 28

représentait en valeur 80 à 85 % de celle d'ensemble des trois instances. De plus une partie des inputs - les plus modernes - étaient fournis à l'agriculture par l'industrie à proprement parler, c'est-à-dire des collectifs de travailleurs urbains (ou l'État). Bien entendu, la remise en cause du système après la mort de Mao invite à poser des questions, quant à la réalité du système tel qu'il avait fonctionné au cours des années 60 et 70, qui sortent de l'ambition de notre analyse ici. On a dit qu'en fait le contrôle des communes était resté dans les mains de la bureaucratie du parti qui avait imposé des prix moins favorables qu'on ne l'avait prétendu. Deng s'est fondé sur cet argument pour dissoudre les communes, « décollectiviser » et laisser le « marché» opérer en faveur des paysans, corrigeant ainsi les termes de l'échange dans un sens favorable sinon à l'ensemble du monde rural, tout au moins aux segments de celui-ci qui sont parvenus à se placer en position forte sur le nouveau marché des produits vivriers (8). S'il est exclu de préciser les formes d'organisation et de mise en place d'une gestion économique et politique nationale et populaire formulées à partir de déductions abstraites a priori, situées en dehors et au-dessus de la dialectique concrète des rapports entre l'État, les paysans et les ouvriers, les principes qui se dégagent de cette schématisation des trois modèles esquissés paraissent appeler une réflexion systématique. Enfin, l'analyse de l'exploitation de la force de travail paysanne appelle inexorablement un examen approfondi et concret de l'organisation de l'ensemble du travail, marchand et non marchand, au sein de la famille paysanne. D'une manière évidente, les prix payés pour le travail du paysan sont d'autant plus bas qu'ils ont pour contrepartie une augmentation de la quantité de travail « non payé », c'est-à-dire un travail non marchand du paysan et, souvent encore plus, de la paysanne. Faute de moyens, une mesure précise de la quantité et de la nature de la totalité du travail fourni par l'ensemble de la famille paysanne a rarement été fait. Une comparaison entre cette quantité globale de travail et celle fournie au sein de l'ensemble de la famille de l'ouvrier de l'industrie capitaliste permettrait de mesurer l'écart véritable entre les
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prix de la force de travail à la périphérie et au centre du système. Avançons que cet écart serait plus gigantesque encore que celui qui apparaît au seul niveau de la mesure des termes de l'échange factoriels doubles, qui ne prennent en considération que les quantités comparées de travail direct producteur des marchandises.

4. En Afrique du Nord et dans la région arabe en général, de l'étatisme au capitalisme campradore a) Les performances économiques, mesurées en termes conventionnels,ne paraissent pas désastreusescomme en Afrique au sud du Sahara (9). Le taux moyen annuel réel de croissance sur trois décennies (1955-85) s'établirait - selon
les calculs de l'Ecw A

-

au voisinage de 5 0J0dont 7 070pour

l'industrie (contre moins de 3 0J0pour l'Afrique au sud du Sahara dont la base de départ est néanmoins beaucoup plus faible), 2 0J0pour l'agriculture (un peu mieux seulement que l'Afrique au sud du Sahara) et 8 0J0pour le tertiaire (4 0J0 en Afrique au sud du Sahara). En fait, ces performances sont médiocres, en dépit des rythmes d'industrialisation meilleurs; la « tertiarisation », trop précoce et trop rapide, constitue au nord comme au sud du Sahara un handicap, elle résulte de la crise de la société et du développement de l'État, de l'emploi et de l'urbanisation et n'est pas une réponse à celleci ; l'agriculture est relativement restée stagnante, entraînant, avec l'urbanisation forte de la région (à partir de 1985 la population urbaine dépasse la moitié de la population totale), un déficit alimentaire qui lui aussi a partout dépassé la moitié de la consommation nationale d'aliments de base. Autrement dit, en gros, les campagnes n'alimentent pas les villes, même si elles parviennent encore à assurer - mal - leur propre subsistance. S'il n'y a pas de famines chroniques comme au Sahel, entraînant une dépopulation régressive des campagnes (accompagnée d'un effondrement de la production agricole), la migration campagnes-villes n'est pas non plus, comme elle avait été au cours de la double révolution agricole et industrielle de l'Occident, le produit social de cette révolution, associée à une augmentation significative de la production agricole. 30

Dans la synthèse qu'il nous propose de la modernisation économique du monde arabe, Fayçal Yachir suggère que « audelà des particularités nationales, les pays de la région ont évolué dans le cadre d'un modèle économique unique dans lequel l'État assume la responsabilité du développement du capitalisme en relation étroite avec le système de l'économie mondiale ». Il distingue ici la variante du « capitalisme d'État ouvert» (Maroc et Tunisie et, au Machrek, les pays du Golfe) dans laquelle « l'État aménage les conditions d'émergence d'un capital national dans le cadre étroit que dessine la division internationale du travail» ; et la variante du « capitalisme d'État populiste» (Égypte nassérienne, Algérie, Syrie et Irak) dans laquelle « l'État tente de construire une économie publique autonome en tournant le dos à la division internationale du travail ». La différence est le produit des alliances de classes spécifiques du mouvement de libération nationale, plus nettement bourgeoise dans la première variante, ou,. au contraire, dirigées contre certains segments de la bourgeoisie au moins dans le second. Néanmoins, dans les deux cas de figure, l'intervention de l'État reste décisive, puisqu'elle assurait 40 à 70 IJ/odes investissements et contrôlait 40 à 60 IJ/ode la production industrielle. Le modèle porte à son actif l'accélération du rythme de l'industrialisation. Il reste que dans la variante « ouverte », le caractère fragmenté de cette industrie interdit jusqu'à ce jour de qualifier les pays en question de pays « semiindustrialisés », tandis que l'Égypte et l'Algérie ont atteint ce stade (que l'on ne retrouve nulle part ailleurs en Afrique sauf en Afrique du Sud). Néanmoins, en dépit de cet acquis positif, le modèle a atteint ses limites historiques relativement rapidement, du fait des handicaps suivants:

- L'industrialisation n'implique plus nécessairement la transgression des règles de la division internationale du travail, surtout lorsque, comme l'écrit Yachir à propos de celle du monde arabe, l'économie demeure « fortement dépendante des débouchés, des produits, des techniques et des flux financiers extérieurs ». Cette industrie est alors plus l'appendice de l'économie mondiale que la base d'une économie nationale.
- La consommation et l'investissement sont demeurés largement dépendants de transferts de l'extérieur (rente pétro31

lière, transferts des émigrés, de capitaux privés, aide publique ou emprunts sur le marché financier international). De ce fait la vulnérabilité du modèle aux retournements de la conjoncture mondiale ne s'est pas réduite, mais au contraire s'est accentuée. - « Les structures agraires n'ont pas été transformées dans le sens permettant des améliorations décisives des rendements» (Yachir). Conjugués, ces trois handicaps ont permis l'offensive des années 70-80, s'assignant l'objectif « de faire reculer l'étatisme au profit du capitalisme approfondissant l'insertion dans la DIT » (Yachir). Le caractère « hybride », mi-étatique mimarchand, de la rationalité du modèle étatique, favorisait ce retournement apparent de la stratégie et du discours. La pression exercée sur les pays de la région par la dette extérieure, devenue considérable (35 milliards de dollars pour l'Égypte, autant pour l'Algérie, 15 pour le Maroc et 8 pour la Tunisie), mobilisée par le FMI, a opéré évidemment dans le même sens. En dépit des mesures de libéralisation, les résultats sont restés tout à fait décevants. Le capital étranger n'a pas été pressé de se substituer au désengagement de l'État, sauf sous la forme d'entreprises de sous-traitance qui « n'achètent pratiquement rien dans le pays, font leurs réparations en Europe, utilisent des équipements obsolètes et d'occasion et du personnel sans qualification aucune, n'ont aucune autonomie dans la conception du produit et sa commercialisation» (Yachir). En Égypte le capital étranger boude le pays, pour des raisons politiques sur lesquelles on reviendra (cf. ch. IV) et qui font partie de la stratégie globale de l'Occident. Ces formes d'industries de pillage régressif - puisque les activités exportatrices nouvelles sont fondées exclusivement sur le bon marché de la main-d'œuvre - n'offrent pas même la garantie de la stabilité puisque, comme on le sait, le néo-

protectionnisme de la CEE en menace maintenant l'existence
après que l'Europe en ait encouragé l'établissement. Dans ces conditions le néo-libéralisme a surtout encouragé une économie spéculative improductive (<< l'économie de rente », diton) et l'exportation massive des capitaux. Le résultat est que 32

les revenus du travail ont subi de fortes dépréciations, accentuant l'inégalité dans la répartition sociale du revenu, tandis que la stagnation de la croissance entraînait fatalement une croissance massive du chômage. C'était payer très cher le prix d'une illusoire « stabilisation» de la balance des paiements. Le néo-libéralisme n'a pas prouvé être une réponse efficace aux blocages du modèle étatiste, il est au contraire une régression par rapport à celui-ci. Au-delà de cette analyse macro-économique, quel est le contenu social et politique du développement étatistecapitaliste du monde arabe? Quelles en sont les perspectives ? Comment s'est-il inscrit dans l'expansion mondialisée du capitalisme? La réponse à ces questions fondamentales exige un retour en arrière, au XIXesiècle. L'Orient arabe sous le joug turc (la Syrie et l'Irak) subit la périphérisation ottomane de plein fouet, dans une version aggravée même par le statut de terres conquises qui est devenu le sien. Car il est important ici de ne pas tomber dans l'erreur de transposer les concepts modernes de nation et de subordination nationale dans un passé qui ignorait ces concepts (cf. chap. III). Les Arabes de Syrie, d'Irak et d'Égypte avaient été conquis par les « Turcs », comme les paysans de l'Anatolie l'ont été par la dynastie puis le pouvoir du sultan et d'Istanbul. Tous musulmans, ils appartenaient à la même aire de culture et de civilisation, largement autonome par rapport au pouvoir politicomilitaire immédiat qui les a assujettis. C'est beaucoup plus tard que, par transfert de l'idéologie de la nation, l'affaire a été réinterprétée comme une « conquête ». Il reste que le mode de recrutement de l'armée, élément essentiel dans l'organisation du pouvoir politique ottoman, a pesé par la suite sur le sort et l'évolution des provinces (vilayet) et différencié sur cette base l'Anatolie, pourvoyeur de soldats, du Machrek, pourvoyeur du tribut en nature et en argent. Le Maghreb, comme la péninsule arabique, n'avait pas de fonction particulière dans cet ensemble; il s'agissait de postes de contrôle stratégique régional sans plus. Or les fonctions différentes assignées à l'Anatolie et au Machrek ont entraîné une « involution féodale» dans ce dernier, instrument efficace pour la ponction du tribut, tandis que cette involution qui se dessine en Anatolie mais reste moins marquée -, au 33

contraire, sape l'efficacité du recrutement de l'armée et accélère donc la décadence de l'empire militaire qu'était l'Empire ottoman. Par ailleurs, il est important de comparer les réactions à ce premier chapitre de la périphérisation. L'Égypte est seule à réagir avec vigueur et cohérence, par la tentative de Mohamed Ali non pas de « conquérir Istanbul », mais d'unifier le Machrek arabe et de le « moderniser» pour faire face au défi européen. Quant à ce qui deviendra la Turquie propre, elle est, par sa proximité d'Istanbul, voire sa complicité dans le recrutement politico-militaire de la classe dirigeante, pratiquement dans l'incapacité de réagir. La réaction à l'expansion impérialiste européenne apparaîtra tardivement, en rapport principalement avec les défaites militaires successives subies dans les Balkans. On a donc là presque toutes les racines et les limites historiques du kémalisme auquel la défaite de 1919 donnera sa chance historique. Le kémalisme n'a pas de projet social particulier, il se contente de croire que l'on peut «imiter l'Europe» si on le veut: construire un État national homogène (turc ici), et opter pour la « modernisation » (dans tous les domaines, de l'éducation à l'industrie), sans douter de l'efficacité absolue des rapports de production capitaliste (puisqu'ils caractérisent l'Europe) ou des avantages de « l'indépendance ». Plus tard le nassérisme des premières années s'est nourri des mêmes naïvetés. Le kémalisme croit donc pouvoir faire naître une « bourgeoisie industrielle nationale» par la seule magie de la parole publique. Durant les années 20, il élimine bien la bourgeoisie compradore cosmopolitique ottomane, ponctionne la paysannerie (par des prix du blé fixés bas) pour financer l'État bureaucratique modernisé, mais il échoue à faire autre chose que promouvoir une nouvelle bourgeoisie locale (turque musulmane) commerçante et agrairienne, en fait de type compradore, bien que greffée sur l'action de l'État. A partir des années 30, la crise aidant, la prise de conscience des limites de la «promotion du capital national privé» conduit à l'option d'une industrialisation étatiste qui a donné ses meilleurs résultats dans la courte période qui précède la guerre (de 1933 à 1939, le PIB croît de 9 % l'an). Dans toute cette histoire, le kémalisme a ignoré le monde rural, que les officiers et bureaucrates européanisés méprisent d'ailleurs (comme 34

l'illustrent entre autres leur soucis de « l'arracher» - par la violence - à ses « préjugés », c'est-à-dire à son attachement religieux). Mais l'appréciation de ce fait - peu discutable en lui-même sans doute - doit être atténuée par le fait que les conditions prédominantes en Anatolie n'avaient créé en aucune manière la moindre possibilité d'un mouvement paysan sur lequel le kémalisme aurait pu s'appuyer. L'histoire du nassérisme en Égypte et des formes multiples qu'il a inspirées dans le monde arabe de l'Algérie à la Syrie et à l'Irak, reproduit ces limites historiques jusque même dans sa séquence: illusions d'un développement capitaliste national, puis étatisme industrialiste technocratique. Il reste que la dimension paysanne du mouvement de libération national anti-impérialiste (en Égypte, en Syrie et en Irak contre les latifundiaires qui ont constitué le support social de la périphérisation, en Algérie par la dimension paysanne de la guerre de libération) a accéléré ici les rythmes de l'évolution vers un étatisme radicalisé que par ailleurs les circonstances (entre autres le conflit avec Israël et les projets américains d'intégration du Moyen-Orient dans des alliances militaires antisoviétiques) ont fait glisser vers le discours de « la transition socialiste». Le modèle kémaliste entre en crise dès les années 50, du fait de la pression américaine. Mais en fait, 1'« ouverture» nouvelle n'attire guère l'investissement étranger mais lui donne l'occasion de reprendre le contrôle du pays par « l'association » (joint ventures) et plus tard l'endettement extérieur. Les thèmes quasi théologiques de la « privatisation» proposée par l'Occident se heurtent à l'absence d'une bourgeoisie locale réelle, capable de prendre la relève, et ouvrent davantage les portes à la domination du capital international. La croissance reste néanmoins marquée - 6 à 7 070l'an pour le PIB de 1950 à 1975 -, mue par une série de facteurs favorables: le boom des années 60 et la grande émigration turque vers l'Europe; le boom de l'agriculture koulakisée pour le marché mondial et le marché urbain en expansion. La crise éclate avec violence quand, entre autres avec le ralentissement de l'émigration dû à la crise occidentale dans les années 70, l'espace dont se nourrit l'expansion des classes moyennes se rétrécit, entraînant inflation, endettement extérieur et déficit des paiements. On sait comment la conjonc35

tion s'est alors opérée entre le capital international et la dictature turque: par l'option d'une ouverture totale à l'extérieur (changes flexibles, démantèlement des contrôles des changes et des importations) assortie d'une offensive contre les masses populaires et même contre les couches moyennes destinée officiellement à restructurer « l'industrie dans une optique de compétitivité exportatrice ». La théologie de l'affaire - le privé est la panacée - cache mal le plan de subordination à la stratégie de redéploiement du capital internationalisé, vouant théoriquement la Turquie aux industries à forte intensité de main-d'œuvre - à bon marché évidemment (au bénéfice du consommateur occidental I). Mais, compte tenu de la structure industrielle héritée du kémalisme, la crise se solde par une désindustrialisation (avec en conséquence le chômage massif et la spirale de l'instabilité) plus que par une restructuration. Comment ne pas voir l'analogie avec le monde arabe et 1'« infitah » dominant aujourd'hui? Sans doute doit-on nuancer ici selon les pays. Dans les pays de capitalisme dit « libéraI» - où l'intervention étatique reste néanmoins essentielle - (Maroc, Tunisie, Arabie Saoudite) l'essor des années 60 se rapproche plus du modèle de la Turquie du parti démocratique que de celle de Kémal Ataturk et d'Inonu. Par contre, dans ceux du capitalisme d'État radical (Égypte, Syrie, Irak, Algérie), la note populiste est certainement plus marquée que dans la Turquie kémaliste elle-même, pour les raisons évoquées plus haut. Mais les uns et les autres plongent brutalement dans la crise à partir du milieu des années 70 ; une crise seulement atténuée, masquée ou retardée dans les pays pétroliers (Irak, Algérie, Arabie Saoudite). Quant aux choix opérés par les pouvoirs en place et prônés par les mêmes forces extérieures - FMI, etc. : l'ouverture maximale, fût-ce au détriment des conditions de vie de la majorité la plus pauvre -, ils sont rigoureusement ceux de la Turquie actuelle. L'histoire de la Turquie moderne et contemporaine présente donc des analogies profondes avec celle des pays arabes. Cette histoire constitue donc un chapitre de celle du tiersmonde (des systèmes du capitalisme périphérique selon nous) et non de celle de l'Europe (des systèmes du capitalisme central). 36

Pourtant depuis 65 ans maintenant, la Turquie a proclamé son « européanité » et a délibérément largué les amarres qui l'ancraient dans les eaux de l'Orient. C'était là l'option du kémalisme qui n'a pas hésité, pour forcer ce choix, à prendre à l'égard de l'islam des distances qu'aucun autre pays musulman n'a osé imiter. Plus même, pour fonder la nouvelle nation turque sur des bases idéologiques sans rapport avec l'Orient musulman arabe et persan, le kémalisme a inventé de toutes pièces le mythe touranien. Mais, face à tant d'efforts, l'Europe a-t-elle admis la Turquie? Lui a-t-elle offert même un strapontin dans son aéropage ? Pas le moins du monde. Aujourd'hui, peut-on voir autre chose que la réalité déjà là, et la perspective immédiate plus tragique encore, d'une lumpen-européanisation de la Turquie? Si, la conscience tranquille, l'Europe peut rejeter la responsabilité de 1'« échec» de la modernisation chez les Arabes sur leur attachement à l'islam, l'argument ne tombe-t-il pas lorsque l'on considère le sort que le capitalisme occidental a réservé à la Turquie, qui pourtant a voulu rompre avec son passé? Le temps n'est-il pas venu maintenant de comprendre que le mythe de « l'assimilation européenne» est passé? L'histoire de la Turquie contemporaine interpelle les Arabes à un double titre, en relation avec la dimension nationale et culturelle des choix de développement. En premier lieu, au titre de la réflexion nécessaire sur les choix politiques et idéologiques des générations qui nous ont précédés. Le choix de l'éclatement de l'Empire ottoman, au nom du principe des nationalités, devenu sacro-saint, n'était ni inéluctable, ni même dominant dans l'Orient arabe de la fin du siècle dernier (cf. chap. III). En second lieu, au titre de la réflexion sur les perspectives tragiques que la soumission aux impératifs de l'expansion capitaliste offre aux peuples arabes, çomme au peuple turc. Car le modèle de la « lumpen-européanisation » n'est pas réservé aux seuls Turcs. La stratégie de l'Occident vis-àvis du monde arabe est en effet claire: détruire l'Égypte pour ruiner tout espoir d'un renouveau de la nation arabe, puis, sur cette base, en détacher le Maghreb pour le soumettre à une « recolonisation» européenne collective - prenant le relais de la colonisation française antérieure - par le biais du mirage de « l'intégration» à la construction européenne. 37

Et les classes dominantes au Maghreb ne sont pas insensibles aux clins d'œil faits de ce côté, comme en témoignent tant de faits quotidiens et même de proclamations politiques (cf. chap. IV et VIII). En conclusion, il est peut-être utile d'ouvrir l'espace des débats, au moins sous la forme de questions. Le sort réservé aux peuples du monde arabe, du moins pour leur avenir visible, c'est-à-dire le renforcement de leur subalternisation par l'approfondissement de leur intégration dans le système capitaliste transnationalisé, est-il l'expression de situations particulières à cette tendance générale qui opère à l'échelle de l'ensemble du tiers-monde? Cette triste perspective est-elle l'expression d'un recul passager, appelé tôt ou tard à être relayé par une nouvelle tentative de construction d'États nationaux bourgeois partenaires plus égaux dans le système mondial, ou bien marque-t-elle la fin d'une longue période et l'échec irréversible des projets nationaux bourgeois dans la région en particulier et dans le tiers-monde en général? Cet échec peut-il être attribué exclusivement à des facteurs internes défavorables à la cristallisation d'un tel projet national bourgeois, ces facteurs ayant fait perdre les « occasions» que l'insertion dans l'expansion capitaliste mondiale a offertes et offre, ou bien cette insertion est-elle même un facteur défavorable important, et peut-être décisif qui rendrait impossible à notre époque le projet national bourgeois lui-même? On verra plus loin (cf. chap. III) que, en ce qui concerne le monde arabe, le long siècle de la Nahda (qui signifie renaissance et s'étend du début du XIXesiècle avec la tentative de Mohamed Ali en Égypte à notre décennie 70 où s'amorce « l'infitah ») est définitivement clos. Or cette Nahda a exprimé sous des formes successives la tentative renouvelée de la bourgeoisie arabe (et particulièrement égyptienne) de s'imposer comme partenaire autonome dans le système capitaliste mondialisé. Le kémalisme paraît aussi la forme - en l'occurrence turque - d'un projet analogue, dont on connaît aussi, évidemment, d'autres formes dans les autres régions de la périphérie. Ces projets n'ont probablement plus d'avenir. Les réflexions rapides qui précèdent, que nous prolongerons plus loin en ouvrant le débat sur les dimensions politi38

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