La femme de mon mari

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EAN13 : 9782296425712
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LA FEMME DE MON MARI

Sylvie Fainzang

- Odile

Journet

LA FEMME

DE MON MARI
Étude ethnologique du mariage polyganUque en Afrique et en France

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dans la même collection
Jean GIRARD,Les Bassari du Sénégal. Fils de Caméléon. 1985.
Dominique CASAJUS,Peau d'Ane, et autres contes touaregs. 1985. Bernard HOURS, l'Etat sorcier. Santé publique et société au Cameroun. 1986. Maurice DUVAL, Un totalitarisme sans Etat. Essai d'anthropologie politique à partir d'un village burkinabé. 1986. Fabrizio SABELLI, Le pouvoir des lignages en Afrique. La reproduction sociale des communautés du Nord-Ghana. 1986. Sylvie FAINZANG, L'intérieur des choses. Maladie, divination etreproduction sociale chez les Bisa du Burkina. 1986. Christine BUHAN et Etienne KANGE ESSIBEN,La mystique du corps.Les Yabyan et les Yapeke de Di bombari au SudCameroun. 1986. Collectif: Côté femmes. Approches ethnologiques 1986. Marceau GAST et Michel PANOFF,L'accès au terrain en pays étranger et Outre-Mer. 1986. Didier BOREMANSE, ontes et mythologie des Indiens ÙlCandons. C 1986. Vincent COUDERT, Refuge. Réfugiés des Guatémaltèques sur

terre mexicaine.
Cette étude par l'A.T.P. du femmes", et la Centre National

1986.
a été réalisée grâce aux crédits qui nous ont été alloués CNRS: "Recherches féministes et recherches sur les préparation de l'ouvrage a bénéficié du soutien du des Lettres.

Le dessin de couverture a été réalisé par Mamadou DIALLO, d'après cliché S.P. 1988 ISBN: 2-85802-987-3 @ L'harmattan,

INTRODUCTION

Objet d'élection des interrogations de l'anthropologie, la diversité des modalités de l'alliance matrimoniale constitue sans doute l'un des champs de théorisation le plus structuré de la discipline, qu'il s'agisse de rendre compte des fondements sociaux ou symboliques de l'institution matrimoniale, ou de l'articulation de telle ou telle de ses modalités à un type de fonctionnement particulier des rapports sociaux. La variation du nombre des conjoints liés par un même mariage est l'un des critères de classification les plus immédiats des différentes formes de l'institution matrimoniale. Si le terme « polygamie» s'applique à toute union légitime d'un homme avec plusieurs femmes (polygynie) ou d'une femme avec plusieurs hommes (polyandrie) - bien que

celle-ci ne soit en aucune façon symétrique de celle-là -, l'extension de la première forme au regard de la seconde conduit à assimiler, dans l'usage courant, polygamie et polygynie. C'est ce que nous ferons id. Prendre l'institution polygamique pour objet n'implique aucunement que l'on considère une telle pratique comme « exotique» par rapport au mariage monogamique, ni que l'on prenne ce dernier comme modèle de référence. Notre choix a été motivé par le fait qu'elle représente une modalité particulière de socialisation de la sexualité féminine, et c'est à ce titre que nous avons jugé intéressant d'en évaluer

tant le fonctionnement, que le vécu par les sujets concernés et le devenir dans le contexte de l'immigration. L'institution de la polygamie est habituellement envisagée par les chercheurs sous deux aspects : 1. en tant que forme de mariage soumise à des règles précises s'insérant dans une structure sociale spécifique, articulée à un système de parenté donné et dont les implications socio-économiques sont étudiées au regard de l'ensemble du système de production et de reproduction, 2. en tant que phénomène démographique, tant au nivea~ de ses conditions de réalisation que de ses conséquences. Ainsi, des études telles que celle de G. Pison (1985) mettent en évidence le fait que la polygamie n'est rendue démographiquement possible que grâce à l'écart existant entre l'âge des hommes et celui des femmes au mariage d'une part, et grâce au remariage des veuves et des divorcées d'autre part (p. 898). Quant aux effets de la polygamie sur la natalité, ils sont analysés soit du point de vue individuel (une femme de polygame met-elle moins d'enfants au monde qu'une femme de monogame dans une même société? - cf. Locoh, 1984), soit du point de vue de la fécondité collective (cf. Pison, 1985 ; Locoh, 1985). Ainsi, les travaux de Dorjahn et Nag (cités par Goody, 1973 et Pison) ont établi que les mariages monogamiques étaient plus féconds que les mariages polygamiques. Ceci ne doit pas surprendre lorsque l'on sait que l'institution de la polygamie comporte un système de « tourS» entre co-épouses réglant les services sexuels de chacune, et que celui-ci, compte tenu des périodes fécondables de la femme et de l'utilisation « à

temps partiel» de ses capacités procréatrices, joue comme contraceptif involontaire. En revanche, T. Locoh (1985) observe, à partir de cas connus, que « même si la polygamie
a un effet légèrement négatif sur la fécondité des intéressées, ce régime matrimonial a pour effet gén~ral d'augmen..; ter la fécondité collective» en tant qu'il « maximise la probabilité pour les femmes de vivre en état de mariage» . Ces deux constatations ne permettent toutefois aucune conclusion générale quant au rôle spécifique de la polygamie sur la fécondité individuelle ou collective, et laissent cette question ouverte à de nouvelles investigations. 8

Les tentatives d'explication des fondements de l'institution polygamique elle-même peuvent être classées en trois catégories: 1.I'explication politique: Cette explication souligne la cohérence interne du système matrimonial et d'une organisation sociale où le pouvoir est aux mains des aînés (ferray, 1969 ; Meillassoux, 1975). Elle présente la polygamie comme un moyen de préserver le pouvoir des aînés sur les cadets dans des formations sociales où l'accès aux femmes passe par la soumission aux aînés qui en ont, seuls, le contrôle. Ce type d'explication a retenu l'attention de certains auteurs (cf. par exemple, Rey, 1971 ; Capron et Kohler, 1976 ; Dupré, 1982) qui envisagent le phénomène des migrations comme une tentative des cadets d'échapper à cette emprise des aînés, et de rassembler les moyens financiers nécessaires au paiement de la compensation matrimoniale et à l'acquisition d'une épouse. Le rôle de l'institution polygamique dans la constitution et la maintenance des rapports de force entre les différentes catégories sociales, trouve son apogée dans les sociétés où existe ce que l'on appelle la « grande polygamie» ou encore la polygamie des chefs (sociétés dites animistes, christianisées ou non), et dans lesquelles les chefs cumulent un nombre fort élevé d'épouses (1). Ces cas, sociologiquement particuliers et qui requièrent une analyse spécifique, ne seront pas étudiés dans cet ouvrage. 2.I'explication économique: Dans des sociétés agricoles dont le mode de production nécessite une force de travail importante, la polygamie est expliquée par le fait que les hommes cherchent à accroître le nombre de femmes et d'enfants susceptibles de travailler pour eux. Cette nécessité fait de la femme une valeur reproductive, et de la polygamie, une institution individuellement rentable en économie rurale. Certaines études se focalisent notamment sur la relation entre le mariage polygamique et la position des femmes dans l'économie. Ester Bosrup (1970) souligne ainsi le rôle prédominant des femmes dans l'agriculture, et affirme que c'est en raison de son rôle dans la production qu'elle est une valeur que les 9

hommes essaient d'accumuler par le mariage polygynique. Cette argumentation est réfutée par Goody (1973) qui fait remarquer que c'est en Afrique de l'Est que les femmes cultivent le plus et en Afrique de l'Ouest que les taux de polygamie sont les plus élevés, et pour qui les causes de la polygamie sont d'ordre sexuel et reproductif plutôt qu'économique et productif. 3. l'explication d'ordre sexuel et reproductif : Ce type d'explication prend en considération l'interdiction dans laq\lelle les femmes se trouvent d'avoir des rapports sexuels pendant qu'elles allaitent leur enfant. La période de sevrage étant traditionnellement longue (elle peut aller jusqu'à deux ou trois ans en milieu rural), on suppose que la grossesse survenant pendant cette période d'allaitement arrêterait la sécrétion lactée, au préjudice du premier enfant (2).La polygamie serait donc un moyen: a. de pallier la frustration sexuelle dans laquelle se trouve un homme pendant que sa femme allaite, b. de résoudre le problème posé par la stérilité provisoire de son épouse (problème qui n'en est un que dans la perspective d'une reproduction biologique maximale, objectif lié aux impératifs d'ordre économique évoqués plus haut). Certains auteurs font également état de la notion de prestige associée à une grande descendance, pour souligner que celui-ci est tiré plus particulièrement d'une descendance masculine, dans les sociétés patrilinéaires où l'héritage du nom et du statut social se fait en ligne agnatique (cf. Madeira-Keita, 1950). On conçoit alors que le taux de polygamie soit plus élevé dans les sociétés patrilinéaires que matrilinéaires comme il apparaît à la lecture des tableaux dressés par Murdock (1957)en vue de l'élaboration d'un atlas ethnographique (1967). Enfin, on trouve des explications de type hyperfonctionnaliste qui expliquent la polygamie par la nécessité de multiplier les alliances et de renforcer l'unité du groupe afin d'accroitre les chances de paix dans la société (cf.Trincaz, 1983). Mais toutes ces analyses sont menées de l'extérieur; elles ont sur cette institution un regard aérien, la replaçant dans l'ensemble des institutions sociales. Y sont étudiées les règles relatives à l'acquisition d'une épouse et au comporte10

ment des individus dans le cadre de la polygamie, mais cela de façon formelle. On y apprend ainsi plus sur cé qu'il faut faire que sur ce qui ~~ fait, l'ethnologue ayant souvent tendance à croire décrire la réalité lorsqu'en fait il se contente de rapporter les règles que les sociétés s'imposent. Or le réel se compose aussi des manquements à ces règles. Un certain nombre d'études se sont attachées, depuis les années 1960, à décrire et analyser la situation des femmes dans les sociétés africaines avec, pour la plupart, le souci de réhabiliter les femmes comme actrices sociales (cf. par exemple D. PauIme, 1960 ; J.-F. Vincent, 1976 ; F.A. Diarra, 1971 ; C. Lecour Grandmaison, 1970 ; le numéro spécial des Cahiers d'études africaines, 1978 ; S. Ardener, 1975). D'autres recherches, en partie alimentées par l'exemple des sociétés africaines, analysent d'un point de vue critique et théorique, les mécanismes de la construction sociale des rapports de sexe (d. N.-C. Mathieu, 1985). Toutefois, si l'on recense les différentes études qui ont été proposées du fait polygamique, on s'aperçoit qu'il n'existe guère de travaux sur la vie des femmes dans le contexte du mariage polygamique, qui à la fois propose une approche de l'intérieur, et adopte une perspective comparative permettant d'évaluer la dynamique de cette institution (3),si ce n'est celui de ].C. Müller (1976), à propos du Nigeria. C'est cette lacune que nous nous proposons de combler en restituant les résultats des observations que nous avons menées parmi les populations soninke et toucouleur dans différents contextes sociaux: en Afrique rurale et urbaine - en l'occurence au Sénégal - et en France urbaine, c'est-àdire dans le pays d'origine des individus concernés et dans le contexte de l'immigration.

Cette approche de « de l'intérieur» n'a été possible que
grâce à une démarche anthropologique, traditionnellement qualifiée d'« observation participante» ou, à un moindre degré d'immersion dans le terrain étudié, d'observation directe, c'est-à-dire grâce à la fréquentation assidue de quelques familles dont nous avons suivi minutieusement les itinéraires, observé la vie quotidienne, et recueilli discours et propos les plus menus, afin d'apprécier la manière dont la polygamie peut être vécue' et les comportements qu'elle engendre. Cette observation s'est heurtée dans un Il

premier temps à la production d'un discours de surface par les intéressés, qui s'est estompé à mesure que progressait l'enquête dont les modalités seront précisées plus loin. Nous nous attacherons donc à rendre compte d'une double investigation: il s'agira tout d'abord de cerner les pratiques institutionnalisées en ménage polygamique, telles que la répartition de l'obligation domestique et sexuelle, la répartition du budget familial, celle de l'espace habité, les interdits et les prescriptions. Une attention particulière sera portée aux écarts des individus par rapport à la règle et à ce qui les a motivés d'une part, et aux modifications apportées au fonctionnement de cette institution au sein des familles immigrées d'autre part. Nous verrons notamment dans quelle mesure les familles immigrées reproduisent les prescriptions coutumières en matière de polygamie, cela à la lumière du fonctionnement de ces règles dans les sociétés d'origine-, et quelles sont les transformations, les ruptures éventuelles ou au contraire les permanences observées. Nous tenterons par ailleurs de restituer le discours des femmes sur leur condition de co-épouse, d'analyser les différents modèles de comportements possibles face à une situation le plus souvent mal vécue, et de repérer, au travers de ces discours et de ces pratiques, les principaux enjeux de la vie quotidienne des femmes mariées à un polygame (4). Par la perspective comparative que nous avons adoptée, notre approche de la polygamie se propose de contribuer à la réflexion théorique sur les rapports de sexe et sur la socialisation de la sexualité; la confrontation de nos analyses permet en effet de dégager des règles de fonctionnement de la subordination des femmes au rôle qui leur est assigné d'une part et des éventuelles formes de résistance à la condition qui est la.leur dans le contexte de la polygamie d'autre part. Cette réflexion passera par une interrogation sur les conditions d'existence de la formule polygamique au niveau idéologique, et s'appuiera sur l'étude des divers modèles et systèmes de valeur développés par les cultures concernées - notamment des croyances et des représentations de la personne - susceptibles d'infléchir l'organisation de la vie quotidienne. En effet, si le consensus est suffisant pour faire exister et perdurer cette institution, il reste qu'il n'est pas exclusif de comportements de rébellion, ni de 12

formes de résistance de la part des femmes, dont les divorces, euphémisme pour signifier la fuite des femmes, ne sont qu'un aspect. Ces formes sont multiples et cet ouvrage s'efforcera également de les recenser pour en saisir la logique. Les questions qui ont guidé notre enquête à ce propos sont les suivantes: Comment réagissent les femmes à une situation que parfois elles refusent? De quelles armes disposent-elles dans le cadre du mariage polygamique? Corflment, dans un contexte où s'affrontent des systèmes de valeurs différents, se manifeste leur éventuelle résistance au rôle qui leur est dévolu? Si, comme nous aurons l'occasion de le montrer, la polygamie apparaît comme l'un des modes les plus efficaces de réduction de la féminité au modèle reproducteur, quelles stratégies les femmes peuvent-elles mettre en œuvre? Bref, comment s'articulent reproduction biologique- et reproduction des rapports

sociaux de sexe dans ce contexte?

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Dans l'exposition des données que nous avons recueillies, nous avons préféré adopter une démarche transversale aux trois milieux d'enquête (rural africain/urbain africain/urbain français), regroupant à propos de chaque thème abordé les informations dont nous disposions. Sur un certain nombre de points, nos matériaux se recoupent, et dans ce cas, nous ne les soumettrons pas à une analyse comparative terme à terme afin d'éviter leur répétition. Lorsqu'en revanche, ils offrent des variantes significatives (en particulier dans le contexte de l'immigration), nous les expliciterons. Enfin, la description et l'analyse des faits relatifs à la vie polygamique en France permettront - par leur mise en perspective avec la présentation du fonctionnement des règles coutumières relatives à la polygamie en Afrique d'éclairer un des aspects de la société contemporaine plu riculturelle. Ce point est d'importance car les familles afri-

cainesimmigréesn'importent pas que des « traits culturels» ;
elles importent également des rapports sociaux.(*)

. Nous remercions Nicole-Caude

Mathieu et Jeanne-F. Vincent

pour

la lecture attentive qu'elles ont faite de notre manuscrit ainsi que pour
les remarques qu'il leur a inspirées et grâce auxquelles nous en avons élaboré la version définitive.

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PAYS

D'ORIGINE

DES POPULATIONS

ÉTUDIÉES

Chapitre 1

LES TERRAINS

A. LES POPULATIONS

ÉTUDIÉES

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Les travailleurs venus d'Afrique Noire en France sont en grande majorité (85 % d'après Dubresson, 1977) originaires des pays sahélo-soudaniens, plus particulièrement du M.ali, du Sénégal et de la Mauritanie. Parmi eux, deux groupes ethniques sont remarquablement représentés: les Soninke (70 % environ de ces immigrés africains, cf. Kane, Lericollais, 1975), et les Toucouleur. Cette immigration qui était tout d'abord essentiellement masculine s'est ouverte, depuis une dizaine d'années, aux épouses et aux enfants de ces travailleurs. Sans pour autant postuler que la variable ethnique soit à priori fondamentale dans l'analyse des faits de polygamie, nous avons tenu à mener l'essentiel de nos enquêtes à l'intérieur de ces deux populations, dans leur pays d'origine et dans le contexte migratoire, afin de mieux maîtriser le rapport toujours problématique en anthropologie entre les processus sociaux, leurs expressions culturelles et leurs
Jt

Nous remercions les familles qui ont eu la gentillesse de nous

recevoir et gui nous ont réservé un chaleureux accueil à chacune de nos nom6reuses visites.

codifications d'une part, et les situations vécues d'autre part. Soninke et Toucouleur, originaires de régions voisines, se sont souvent affrontés dans l'histoire. Leur organisation sociale présente de nombreuses similitudes: sociétés

à « castes », patrilinéaires et patrivirilocales, elles partagent
un grand nombre de traits communs aux ethnies mande (Bambara, Malinke...). Ce sont deux sociétés réellement islamisées depuis le XVIIIe siècle pour les Toucouleur et XIXepour les Soninke. Ancienneté des migrations

Les Soninke, appelés aussi Sarakolle (par les Wolof et les Toucouleur), Marka (par les Malinke et les Bambara), Sebe (par les Peul), Aze ou Aswanik (par les Maures), sont, d'après les traditions historiques, les descendants des habitants de l'ancien royaume du Wagadu (avant le Xe siècle; cf. Monteil, 1915, Abdoulaye Bathily, 1967), dont l'histoire est mêlée à celle des anciens royaumes Gâna. Dès la fin du XIe siècle, les Soninke se seraient dispersés dans toute la région soudanaise. Le pays où ils sont aujourd'hui les plus nombreux correspond à une longue bande horizontale, de largeur très variable, allant de l'amont de Matam (Sénégal) jusqu'à Sokolo (Mali), sur une distance d'environ 800 kilomètres. Mais depuis longtemps, les Soninke se sont dispersés au sein d'autres groupes ethniques, dans des régions plus éloignées: dans le Kaarta (Haut-Niger), le Fouta Djalon (République populaire de Guinée), la Gambie et la Haute-Casamance, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire. La pratique du commerce a anciennement favorisé des établissements individuels dans toute l'Afrique de l'Ouest. A ces mouvements (Delafosse parlait de ce peuple « essentiellement mobile, voyageur, migrateur et insinuant» (sic», se sont ajoutés, dès la fin du XIxe siècle, les départs saisonniers de navétanes (5) vers les régions arachidières, relayés après la deuxième guerre mondiale, par l'émigration vers la France. Plutôt qu'en référence à une « psychologie des peuples» vulgaire, il faut comprendre l'importance du flux migratoire soninke par le délaissement économique des régions d'émigration (cf. Adams, 1977). C'est le cas des Soninke implantés le long du fleuve Sénégal, entre les villes 16

de Waounde et de Bakel: dès la deuxième moitié du XIXe siècle, la politique coloniale préférant développer la culture de l'arachide le long des axes Dakar-St-Louis et DakarKayes, desservis par le chemin de fer, conduit à la paupérisation de cette région dont la prospérité s'était construite sur une position stratégique entre les circuits d'échanges transsahariens et ceux de la traite atlantique. Ainsi cette région, qui appartenait à un ensemble historique plus vaste, le Gadyaga, devient-elle un réservoir de main-d'œuvre alimentant le bassin arachidier ou la marine marchande fluviale, puis transatlantique. Pour expliquer la forte propension à migrer, spécifique aux Soninke du Gadyaga, J.-Y. Weigel (1982) met l'accent sur les pratiques ostentatoires et de thésaurisation destinées à reproduire l'organisation sociale inégalitaire : combinées à la paupérisation de l'économie locale, ces pratiques obligeaient les Soninke à rechercher en dehors du cadre régional les moyens d'une accumulation permanente. Signalons que, dans ces pratiques de thésaurisation, l'acquisition de biens matrimoniaux joue un rôle fondamental. Ces motifs sociaux et économiques sont aujourd'hui intégrés par les Soninke comme une véritable tradition: « Si tu
as un fils, laisse-le partir. Il reviendra soit avec l'argent, soit avec

le savoir, soit avec les deux» (proverbe soninke). Les historiens s'accordent à reconnaître dans les Toucouleur (qui se désignent eux-mêmes par le nom de

Haalpulaaren,« ceux qui parlent pulaar »), les descendants
métissés de l'une des populations qui peuplait, vers le Xe siècle, l'ancien royaume du Tekrur, dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal. Les Toucouleur constituent aujourd'hui la population dominante du Futa Tooro sénégalais, composé des deux départements de Podor et de Matam, adossés à la rive sud du fleuve et confinant à la steppe du Ferlo. Les autres foyers de peuplement toucouleur sont le Bundu (Sénégal), le Masina (Mali), et le Dingiray (Guinée). Dès le début du XVIIe siècle, se constituèrent, au sein de la société toucouleur, des théocraties musulmanes, dont l'une des plus célèbres sera, dans les années 1850, celle de El-Hadj Omar (Sexu Umaru Futiyu Taal). Après avoir porté la guerre sainte au Kaarta, dans les sociétés bambara, ce dernier essuie un échec face aux 17

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