La femme et la mort en Grèce ancienne

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Kères, Erinyes, Sirènes ou Gorgone, toutes ces figures monstrueuses,ont cette particularité de revêtir des traits féminins. Les Sirènes et la Gorgone servent de point d'ancrage car, malgré leur évolution à travers le temps, elles semblent résumer à elles seules toutes les thématiques inhérentes aux monstres féminins. C'est non seulement l'exemple grec qui est visé ici mais aussi l'imaginaire occidental.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296486140
Nombre de pages : 160
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LA FEMME ET LA MORT EN GRÈCE ANCIENNE
Collection Thanatologie dirigée par Pierre Hocquard et Anita Kech Les débats actuels sur les fins de vie, lexigence de nouveaux rituels funéraires, les fléaux modernes  pandémies, catastrophes naturelles, désastres technologiques  et autres figures plus ou moins inédites de la mort collective, ont relancé la réflexion surla mort, les morts et le mourir. La collection « Thanatologie » souhaite promouvoir - à côté dun certain nombre de rééditions, témoignages, histoires de vie, manifestes - des recherches novatrices et critiques en sciences humaines et sociales mais aussi en médecine, droit, sciences et techniques. Elle est rattachée au CERETH, le Centre de Recherches Thanatologiques. Albert BAYET,Le suicide et la morale[1922],2007. Charles BINET-SANGLÉ,Lart de mourir, Défense et technique du suicide secondé[1919], 2006.
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Sarah Mezaguer
LA FEMME ET LA MORT EN GRÈCE ANCIENNE
Préface de Jean Libis
© LHarmattan, 2012 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56873-0 EAN : 9782296568730
Préface Sirènes, gorgones et fileuses1   On revient toujours à la mythologie grecque comme on retourne sur une île de la mer Égée : avec une passion inépuisable. Pourtant d’inquiétantes mégères y circulent dans la pénombre, qui ne nous veulent pas que du bien. L’ouvrage de Sarah Mezaguer étudie les figures mythiques et symboliques de la féminité, au sein de la Grèce antique, dans leur rapport avec les représentations helléniques de la mort. Il s’agit bien pour l’auteur de montrer que les manifestations, parfois aberrantes, de la féminité entretiennent au sein du monde grec un rapport privilégié avec l’univers complexe de la mort, et que, d’une façon plus générale, l’optimisme rationaliste, sous quelque forme que ce soit, est à lui seul impuissant à juguler l’angoisse de la mort. La première partie est la plus immédiatement anthro-pologique : elle relève de la physionomie et de la morphologie socio-historiques. S’y trouve brossée une effrayante galerie de figures féminines, essentiellement empruntées à la mythologie, dans lesquelles se manifestent des pouvoirs inquiétants, dÉirssolvants,  peGrrtéuersb, atleeus rsH a rspoyuevs,e nlte sr ésSoirlèunmees,n t lems orStipfhèirnegs.e sL ees inyes, les t d’autres encore, composent cette galerie dans laquelle l’ordre et le pouvoir masculins semblent constamment menacés. Si l’exemple des Grées (un œil mobile pour trois personnes !) semble relever d’une tératologie particulièrement exaltée, la référence beaucoup plus apollinienne aux trois Parques nous conduit à une dimension plus métaphysique de la très antique notion de Destin,MoïraC’est pourquoi on les appelle aussi les. Moires. Atropos tisse le fil de la naissance, Clothô en déroule la ligne de vie, et Lachesis le coupe lorsque survient l’heure de l’achèvement. Il est extrêmement troublant que toute la destinée humaine soit ainsi déposée entre les mains d’acteurs féminins :
                                                 1À propos de la représentation de la femme, en Grèce ancienne, sous les traits de fileuses, voirOuvrages de Damesde Françoise Frontisi-Ducroux.
 
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ce qui certainement entérine le mystère insondable de la Nécessité, à laquelle Zeus lui-même, nous dit un passage d’Eschyle, ne saurait complètement échapper. Impensable et inapte à toute rationalisation, le Destin se dérobe au contrôle du pouvoir masculin. Ce n’est pas sans raison que la figure de la Sirène occupe la seconde partie de cet essai. Emblème fondamental de la séduction dévorante, la Sirène ne se réduit nullement aux images plastiques souvent étonnamment naïves qu’elle engendre depuis l’Antiquité : bien plutôt, essentiellement, elle est le trait d’union dévastateur qui relie le désir et la mort. Sans doute une anthropologie attentive doit-elle nous rappeler que la Sirène est aussi la femme-oiseau, qu’elle pourrait avoir une origine ouranienne, qu’elle trouve également son pendant dans la mythologie germanique qui conduit inlassablement les touristes vers le rocher de la Lorelei. Cependant le texte de l’Odyssée paradigmatique en raison de sa brièveté demeure même, de sa concision énigmatique et de sa puissance affolante de fascination. Même un Platon à l’œil sévère n’échappe pas à cette fascination et Sarah Mezaguer nous remémore oppor-tunément tel extrait deLa République,ou duCratyle,affirmant que nul ne veut quitter l’autre monde, celui des morts, pour revenir en celui-ci, pas même les sirènes ! Bien évidemment la figure homérique de la Sirène est une porte ouverte à toutes les interprétations. On peut privilégier la dimension du chant, mais aussi, comme l’a fait étrangement Cicéron, prétendre que ce chant recèle un savoir précieux. Cette lecture intellectualiste est plutôt une curiosité à l’usage des philosophes. Plus fondamentalement, le chant des sirènes représente l’énigme absolue du désir, conjuguée sur le mode d’une triple déclinaison : lamélomanieincarnée chez les Grecs par Apollon et Dionysos ; la puissante attirance exercée sur l’être humain par la substance aquatique ; enfin la fascination sexuelle libérée en tous ses états. Sur ce dernier point, l’auteur insiste à juste titre sur le fait que la Sirène est paradoxalement la femme sans sexe. Défi au principe de réalité, elle n’en est pas moins une affirmation puissante de la féminité, souvent représentée d’ailleurs avec des seins avantageux – ce qui toutefois n’apparaît nullement dans le texte d’Homère. À cet
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égard, la psychanalyse a beau jeu de nous rappeler que le sexe féminin, en tant qu’organe, suscite un effroi spécifique, dont on peut à la suite de l’auteur recenser les composantes. Par là, il apparaît que la mythologie des Sirènes s’organise autour d une dénégation de l’appareil sexuel féminin, en même temps qu’est fantasmatiquement exacerbée la réalité des appétits sexuels de la femme. C’est alors tout naturellement que s’articule la liaison avec la troisième partie de cette étude consacrée au thème de la Gorgone. Cette redoutable mégère à la chevelure serpentine, dont le regard porte à la fois la pétrification et la mort, fait trembler le noble Ulysse, à l’entrée des Enfers. De fait, les descriptions issues de différentes sources de la mythologie grecque accumulent les effets effroyables, tant et si bien que Jean-Pierre Vernant finit par voir en elle une représentation de la terreur pure. Faut-il y décrypter aussi, corrélativement, le surgissement de ce qu’on pourrait appeler l’altérité radicale, ou la liaison inextricable existant entre la pulsion sexuelle et le destin de mort propre à chaque être humain ? C’est ce à quoi nous invite l’argumentation de l’auteur. La psychanalyse ne perd pas ses droits pour autant. Sarah Mezaguer rappelle opportunément que Freud, dans un court article consacré à “La tête de Méduse” associe la tête de Gorgone au sexe maternel. Or ce dernier est par excellence l’objet soustrait à tout regard : celui qui voit le sexe de la mère voit non seulement sa propre origine mais aussi, pour parodier le célèbre tableau de Courbet, découvre l’origine du monde. Il y aurait là un beau motif de spéculation métaphysique, qui pourrait donner un regain de vigueur à la vieille obsession freudienne de la castration : découvrir le sexe maternel, c’est être dépossédé de toute prérogative phallique, aux dépens d’une pulsion régressive qui conduit vers le ventre de la terre-mère, l’ombilic secret de l’être et de la vie. Fantasme masculin, dira-t-on. Et pourtant c’est bien une femme – l’auteur – qui détricote pour nous ces fils d’Ariane. La conclusion qu’elle déploie, sur ce point, est étonnamment subversive, c’est que le sexe féminin est « un piège profond et sans issue ». Du moins, telle est une des grandes leçons de la mythologie grecque, adossée il est vrai à une organisation politique de la cité qui demeurait
 
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essentiellement phallocentrique. Du reste, l’ouvrage de Sarah Mezaguer, en dépit de son titre, ne se limite pas à une étude de la seule féminité répercutée par la culture et la mythologie hesetl léincii quqeuse. sCest, Ébinen davantaogleo,g idqe ulea  dpuaar liteéx cdeelsl esnecxee,s  qceuttiel  tion. igme ont dualité est fondamentalement un impensable et un irrationnel. Aucune spéculation philosophique ne peut la décréter par déduction. Elle est toujours déjà-là, et la raison s’y égare aussi bien qu’elle s’y échoue souvent. Sur ce point, nos contemporains sont comme frappés de cécité : trompés par une sexologie positiviste, ronronnante et triviale, abrutis par les rodomontades de la pornographie, abusés par le vieux rêve marxiste d’une scientificité généralisée, ils ont fini par croire que l’Histoire en marche pourrait reconstituer le rêve sempiternel de l’Androgyne primitif : « l’un est l’autre »1, écrivait une essayiste contemporaine dans les années 1990. Le malaise qu’ils éprouvent aujourd’hui est peut-être à la mesure de leurs désillusions. Le masculin et le féminin sont moins des instances complémentaires que des énigmes exacerbées par une mystérieuse rivalité. Ce voyage en mythologie auquel nous sommes conviés est ainsi tout le contraire d’une mystification : il s’avère bien plutôt un réap-prentissage de ce que l’école freudienne nomme le principe de réalité, duquel on ne s’approche jamais sans danger.  Jean Libis  
                                                 1Élisabeth Badinter,L’Un est l’Autre, 1986, éd. Odile Jacob.
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