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La Femme libre

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340 pages

L’esprit public se préoccupe très-vivement, depuis quelques années, de la condition faite aux femmes dans la famille et dans la société.

Il semble qu’une notion plus exacte du droit, une idée plus nette du devoir, une conception plus haute de la justice, nous aient tous portés à considérer, sous son véritable aspect, la situation d’infériorité choquante dans laquelle nos lois et nos préjugés ont, jusqu’à ce jour, maintenu toute une moitié de l’espèce humaine.

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Léon Richer

La Femme libre

AVANT- PROPOS

Ce livre n’est, à proprement parler, qu’une étude préparatoire, une sorte d’introduction nécessaire à des œuvres plus complètes et mieux ordonnées.

 

Son vrai titre eût été : PRÉFACE.

 

L’auteur y jette au hasard, pêle-mêle, sans ordre rigoureux, sans classement arrêté, les éléments multiples de ce grand problème qu’entreverra, mieux que nous ne pouvons le faire aujourd’hui, la fin du dix-neuvième siècle, et qui a pour formule ces quatre mots : Le droit des femmes.

 

En présence de la confusion d’idées et de principes dont il est témoin, l’auteur a voulu rassembler et condenser dans un volume de peu d’étendue, les données générales de la question sur laquelle, pour sa part, il s’attache depuis plusieurs années à provoquer l’attention publique.

 

L’Homme, dans le sens générique du mot, ce n’est pas l’homme seul : c’est l’homme, la femme et l’enfant.

 

La trilogie s’impose.

 

Pour que l’Homme, — individu social, — marche et s’élève, pour que l’Humanité progresse, il faut que la Femme — qui crée l’enfant — marche, progresse, s’élève et grandisse.

 

Mais on ne grandit pas dans la servitude ; on ne monte pas, on ne s’élève pas, lorsqu’on demeure volontairement dans la sujétion. L’être ne progresse que par le développement de sa conscience, le culte et la pratique de la liberté.

 

Socrate, en son temps, disait à l’homme : « Connais-toi toi-même. » L’heure est venue de dire à la femme : « Possède-toi toi-même. »

 

S’appartenir n’est pas seulement le droit, c’est le devoir.

 

La femme sujette de l’homme, la femme vassale de l’homme courbe et rapetisse l’homme lui-même. La tyrannie des uns a pour corollaire la dégradation des autres : c’est-à-dire l’avilissement de tous.

 

Quiconque asservit, s’asservit : tout despote s’enchaîne.

 

Telle est double la conséquence que l’auteur de ce modeste ouvrage essaie de mettre en lumière.

 

Il y a solidarité étroite entre l’homme et la femme ; solidarité fatale, irréductible, entre la liberté de la femme et le progrès des civilisations.

 

D’autres, certainement, feront ressortir cette vérité éclatante avec plus de talent et de vigueur que l’écrivain obscur qui rassemble à la hâte les pages dont se compose le présent opuscule ; mais il fallait une première ébauche.

 

Avoir simplement indiqué les proportions de l’édifice futur, avoir réuni les matériaux qui serviront à le construire, c’est peu sans doute. L’auteur cependant n’ambitionne que ce mérite secondaire. L’œuvre actuelle ne peut avoir de portée plus haute. Ceux qui prétendraient y découvrir une étude complète, se méprendraient tout à la fois sur le caractère du livre soumis à leur appréciation et sur les intentions qui l’ont inspiré. Une fin n’est pas un commencement ; jamais les fondations d’un édifice n’ont compté pour l’édifice lui-même.

 

Il est dans la volonté de l’auteur de poursuivre son œuvre, de dégrossir l’ébauche, d’arrèter les contours à peine dessinés, de développer les points restés obscurs de la doctrine dont il n’a que formulé vaguement les principes généraux ; en un mot, de développer, sur chaque point spécial, sa pensée tout entière. L’ouvrage sur le divorce, déjà paru, fait partie de cet ensemble. Un second livre est dès maintenant en préparation. Il portera tout entier sur la situation faite aux femmes par notre législation civile. Ce livre aura pour titre : Le Code des femmes.

 

Mais nul ne dispose de son lendemain. Si l’auteur disparait avant l’achèvement de l’œuvre projetée, des écrivains plus autorisés prendront sa place et la tiendront, à coup sûr, bien mieux qu’il n’eût pu le faire lui-même. L’important, c’était que les éléments divers dont se compose le problème à résoudre fussent d’abord indiqués.

 

Le livre qui parait aujourd’hui, répétons-le, n’a d’autre utilité que celle-là.

L.R.

 

Paris, 1er février 1877.

CHAPITRE PREMIER

ETAT DE LA QUESTION. — LES PRÉJUGÉS, — LES PRINCIPES

I

L’esprit public se préoccupe très-vivement, depuis quelques années, de la condition faite aux femmes dans la famille et dans la société.

Il semble qu’une notion plus exacte du droit, une idée plus nette du devoir, une conception plus haute de la justice, nous aient tous portés à considérer, sous son véritable aspect, la situation d’infériorité choquante dans laquelle nos lois et nos préjugés ont, jusqu’à ce jour, maintenu toute une moitié de l’espèce humaine.

Et quelle moitié ! — Juste celle qui exerce l’influence la plus immédiate et la plus directe sur le développement moral de la nation, par l’importance du rôle qu’elle joue dans la famille et la grandeur des fonctions qu’elle remplit au foyer domestique.

 

« Les femmes, a écrit quelque part M. Emile de Girardin, portent l’avenir de la société dans leur sein. Jamais il n’y aura de progrès réels que ceux qui leur seront dus. »

 

De son côté, Michelet a formulé cette proposition : « Elever une femme, c’est élever la société elle-même. »

Or, combien de mères, aujourd’hui, sont en état d’élever une fille, à plus forte raison un fils ? Fort peu, si nous considérons le genre d’instruction qui leur est universellement donnée.

 

Il est temps d’y songer : la France ne se relèvera de l’abaissement profond dans lequel l’ont précipitée et maintenue une triste succession d’événements douloureux, que si la femme mieux dirigée, plus instruite, prend sa part de la tâche commune. Nous avons besoin qu’elle nous donne des fils éclairés, des cœurs droits, des esprits fermes, des intelligences largement développées.

Nous venons de rappeler l’opinion de M. Emile de Girardin et celle de Michelet sur l’influence considérable qu’exerce la femme au milieu de nous. On ne saurait trop, dans une question pareille, citer les paroles des hommes qui font autorité.

En 1867, au mois de juillet, M. Jules Simon, alors député au Corps législatif de l’empire, s’exprimait ainsi dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne :

 

« 11 n’y a aucune raison au monde qui puisse faire que les sacrifices consacrés par l’Etat, en faveur des garçons, ne le soient pas de même en faveur des filles... Ici, à côté de la justice, il y a un intérêt qui est tout uniment le premier intérêt du monde. Nous l’avons tous dit les uns après les autres : quand on élève un garçon et que d’un ignorant on fait un lettré, qu’est-ce qui en résulte ? Il en résulte un lettré. Quand on élève une fille, et que d’une ignorante on fait une lettrée, qu’est-ce qui en résulte ? Messieurs, il en résulte une institutrice, c’est-à-dire qu’au lieu d’avoir enseigné à une fille, vous avez enseigné à toute une famille. A ce grand intérêt se rattache le grave intérêt de la reconstitution du foyer domestique, de la puissance bienfaisante et salutaire de la morale enseignée par la mère à l’enfant qui sort du berceau. »

 

Dans un autre ordre d’idées, un éminent écrivain, M. Gide, a dit :

 

« Nul changement ne s’est accompli dans la condition particulière de la femme, sans réagir aussitôt sur la constitution de la société tout entière.

Partout où l’homme a dégradé la femme, il s’est dégradé lui-même ; partout où il a méconnu les droits de la femme, il a perdu lui-même ses propres droits.

Ainsi, dans les pays où la femme est traitée en esclave, l’homme a perdu le sentiment et jusqu’à la notion de la liberté. On le voit par les pays d’Orient où règne la polygamie, et qui sont, comme dit Montesquieu, la vraie patrie du despotisme : la femme y appartient à l’homme, mais l’homme, à son tour, appartient au despote. Tyran dans son sérail, il est esclave partout ailleurs.

Partout, au contraire, où les constitutions ont assuré à la femme la liberté, la capacité, la dignité morale, on a vu fleurir, comme sur un sol propice, les vertus domestiques et les vertus civiques, les libertés de l’homme privé et les libertés du citoyen. »

On paraît donc comprendre aujourd’hui que la femme n’est pas tout à fait à sa vraie place ; que le champ ouvert à son activité est trop restreint ; qu’il y a mieux à faire pour elle que de vivre dans l’ignorance et la soumission absolue ;, que sa double mission d’épouse et de mère, — de mère surtout, — exige qu’elle reçoive une instruction solide, en rapport avec les besoins et les progrès de notre époque. Car la femme est la première éducatrice de l’enfant !

On parait comprendre enfin qu’il n’y a point de devoir sans droit, et que si la femme a des devoirs à remplir, elle a bien aussi, par compensation, quelques droits à exercer.

Mais quels sont ces droits ? Voilà ce qu’il s’agit de déterminer.

 

Le premier de tous, le plus impérieux, c’est, à notre avis, le droit à la vérité, — nous voulons dire le droit à la science.

Que la femme vive donc de notre vie : nous le demandons, nous l’exigeons ! Sa place n’est point au-dessous de nous, mais à côté de nous.

 

La femme est personne humaine. En tant que personne humaine, elle est l’égale de l’homme.

Il n’appartient à aucun de nous de lui refuser les moyens de développer ses facultés ; il n’appartient à aucun de nous d’entraver sa liberté morale, d’opprimer ses volontés, d’étouffer ses aspirations, de dominer sa conscience, de porter atteinte, en un mot, au libre épanouissement de son être intellectuel et moral.

La femme doit être libre comme nous au même titre que nous, parce que, comme nous, elle est une individualité propre, consciente, autonome, responsable.

Ces vérités saisissantes ont été longtemps repoussées ; on les traitait d’utopies dangereuses. Mais elles ont fait leur chemin. A l’heure où nous sommes, presque tout le monde les accepte ; on n’est plus guère divisé que sur les moyens d’arriver pratiquement à la solution du problème.

 

« Quand on réfléchit, a écrit M. Louis Blanc, que la femme est la vie, l’âme de la famille, l’élément générateur et conservateur de la race humaine, on s’étonne que la condition des femmes ne soit pas l’objet de préoccupations plus générales, plus vives. Et l’étonnement redouble quand on songe qu’il s’agit ici de la destinée de l’être humain. — Oui, de l’être humain ; car l’être humain n’est ni l’homme ni la femme : il est les deux. »

II

Cependant, ce ne sont point les femmes qui ont soulevé les premières cette grave question de leur affranchissement ; ce ne sont pas non plus, comme on l’a insinué niaisement, quelques adulateurs complaisants qui espéraient tirer bon parti de leur généreuse initiative. Non ; c’est la force des choses, c’est la marche des idées, c’est la logique des faits, — cette logique éternelle, inflexible, fatale, qui veut que chaque vérité apparaisse à son heure, que chaque progrès s’accomplisse en son temps !

 

On n’est certainement pas sans avoir remarqué combien, sous ce rapport, le sentiment public s’est modifié. Il y a seulement vingt ans, — malgré les efforts à peu près oubliés des Saints-Simoniens, — personne ou presque personne n’y songeait. La question restait dans l’ombre. Il était même ridicule d’afficher pour les femmes de publiques sympathies. On admirait les livres de M. Laboulaye, on épuisait cinq ou six éditions de ceux de M. Legouvé ; mais l’enthousiasme ne franchissait pas les bornes honnêtes d’une admiration platonique.

Heureusement nous n’en sommes plus là.

Le problème est enfin posé. La grave question de l’affranchissement moral, intellectuel et civil de la femme, — comme fille, comme épouse et comme mère. — est à l’ordre du jour.

C’est inutilement qu’on essaierait de faire le silence ; il n’est plus temps.

Nous nous trouvons en face d’un mouve-, ment sérieux, important, qui rencontre dans l’assentiment presque unanime des classes éclairées un point d’appui considérable. Nul ne pourrait en détourner les yeux sans risquer d’être surpris, quelque jour par une, révolution nouvelle.

 

Aux Etats-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Italie, le mouvement a pris un caractère plus ardent encore et plus radical que chez nous. Les femmes de la grande République américaine et leurs sœurs d’outre-Manche réclament énergiquement, résolûment, le plein exercice des droits civils et politiques.

Les femmes italiennes et les suissesses paraissent décidées à marcher dans la même voie ; elles commencent, elles aussi, à poser la question sur le terrain politique.

En France, nous allons un peu moins vite.

Du reste, il serait prématuré de soulever en ce moment, dans notre pays, la grave question des droits politiques de la femme ; les femmes elles-mêmes le comprennent. Les plus impatientes se bornent, — tous droits réservés cependant pour l’avenir, — à revendiquer une plus large part d’action et d’indépendance dans la famille, plus de justice dans les lois, moins de préventions à leur égard dans les mœurs, et, comme conséquence de ces réformes, une légitime extension de leurs droits civils beaucoup trop restreints et souvent même absolument méconnus.

Il n’y a rien de bien effrayant dans ces modestes revendications, ni de bien subversif non plus. On peut donc s’y arrêter.

III

Ce serait une curieuse recherche à faire que celle des causes diverses qui ont amené, en faveur des femmes, le brusque revirement de l’opinion publique dont nous parlions tout à l’heure. Mais, si intéressant que nous apparaisse ce sujet, on comprendra que, dans une étude rapide, et nécessairement limitée d’avance à de modestes proportions,il nous soit impossible d’étudier à fond le côté historique de la question.

Cependant nous croyons utile de faire à cet égard une courte digression qui a bien son importance.

Le sentiment du droit, de la liberté, de l’égalité, de la justice, n’est pas nouveau chez nous. Ne remontât-il qu’aux Encyclopédistes, il aurait déjà, à l’époque où nous sommes, un âge respectable ; mais jusqu’à ces derniers temps, il n’avait que l’homme en vue. Quand on parlait du droit — théoriquement et pratiquement — c’était du droit de l’homme qu’il s’agissait ; quand on parlait d’égalité, de justice, on entendait la justice pour l’homme, l’égalité entre les hommes. Dans la pensée de personne, il n’était question de la femme.

Et cela s’explique.

Comme on se figurait — même aux grands jours de notre rénovation sociale — que l’humanité, c’était l’homme (voyez la déclaration des Droits), et non pas l’homme et la femme ; ons’est imaginé qu’en affranchissant l’homme, cela suffirait. Toutes nos lois, depuis quatre-vingts ans, ont été édictées dans cet esprit.

Or il est arrivé une chose sur laquelle on ne comptait pas, — à laquelle cependant on eût bien dû s’attendre.

L’homme ayant été seul affranchi a seul marché. La femme, sa compagne de tous les jours, exclue du bienfait, est restée en arrière ; et un demi-siècle n’était pas écoulé, qu’une distance énorme — un abîme ! — séparait inexorablement les deux sexes.

De cette séparation naquirent bientôt, au sein des familles, des discordes irremédiables, des déchirements qu’on n’avait pas soupçonnés.

Cela devait être.

C’est alors que quelques esprits clairvoyants ont compris que jamais nous ne briserions avec le passé, tant que l’attache qui nous y ramène sans cesse, ne serait pas elle-même séparée du vieux tronc.

Cette attache, il faut bien le dire, c’est la femme.

Oui, le lien, la chaîne, qui nous rivent aux superstitions et aux préjugés du moyen âge, c’est la femme que nous n’avons pas éclairée, la femme qui croit ce que nous ne croyons plus, qui aime ce que nous n’aimons plus, — qui adore ce que nous n’adorons plus !

Il n’y a pas unité, que dis-je ? il n’y a pas même accord possible entre les croyances de la femme et celles de l’homme.

L’homme vit du présent ; il apporte au foyer des idées de progrès, de liberté, d’indépendance ; la femme, au contraire, se renferme dans la muette admiration du passé ; elle se complaît dans l’obéissance et la soumission aveugles. Sa conscience même ne lui appartient pas ; elle la livre à un autre !

Et l’harmonie pourrait exister dans de pareilles conditions !... Quand, à toute heure, à chaque instant, sur n’importe quel sujet les éléments de discorde s’accumulent ! Non, c’est impossible ! Le désordre existe dans la famille, le désordre existe dans la société, la confusion est dans tous les esprits !

Nous vivons dans l’hostilité, — non dans la paix.

 

Lorsqu’on s’est aperçu des conséquences funestes de cette situation anormale, fausse, dangereuse, immorale, le mal était déjà profond. Mais son excès même a servi d’enseignement. On a compris la nécessité de provoquer, au prix des plus énormes sacrifices, l’affranchissement intellectuel de la femme, et de l’amener, par l’éducation d’abord, par l’extension de ses droits ensuite, au point où nous-mêmes sommes depuis longtemps parvenus.

C’est donc l’évidence, — je ne dirai pas d’une injustice, il y a encore des gens qui ne voient pas l’injustice commise, — mais du danger que nous avons couru et dont nous ne sommes pas complétement sortis, qui a contribué, dans une mesure très-large, à mettre en faveur la question qui nous occupe aujourd’hui.

 

Quelques esprits entêtés, conservateurs par tempérament, — même de ce qui est mauvais, — par l’unique raison que toute innovation les effraie, essaieront peut-être de l’écarter, ou au moins d’en retarder la solution.

Mais prenons garde ! On ne fait pas disparaître une nécessité en lui résistant.

On peut contester la légitimité, — ou, si l’on veut que je parle le langage de ce temps, — l’opportunité d’une réforme impérieusement commandée, c’est affaire d’intelligence et de tempérament. Mais, quand un besoin s’affirme, si haut qu’on le nie, on ne le supprime pas.

Le problème est posé, il faut qu’il soit résolu.

IV

Ce que nous devons particulièrement redouter dans l’examen des innombrables questions qui se rapportent de près ou de loin, à la politique ou à l’économie sociale, ce ne sont pas les objections sérieuses ; celles-là s’adressent à l’intelligence, au bon sens, et si l’on a pour soi la vérité, la justice, le droit strict, on est à peu près sûr d’en avoir raison tôt ou tard. — Ce qu’il faut surtout craindre, c’est le lieu commun.

L’esprit public, en ce qui concerne la question des femmes, s’est tellement familiarisé avec certaines objections, qu’il cesse aujourd’hui d’en voir la banalité et finit par les croire fondées, à force de les entendre reproduire.

C’est ainsi qu’on nous répète à tout instant, sous toutes les formes et dans tous les jargons :

« Mais qui donc élèvera nos enfants ? qui les soignera ? qui les allaitera ? qui gardera l’intérieur de nos maisons ? qui s’occupera des mille et un détails du ménage : du linge, par exemple, et de la cuisine, si nos femmes se mêlent d’étudier et de devenir savantes ? Elles ne songeront plus qu’à leurs livres et nous laisseront là ! D’ailleurs la science n’est pas faite pour elles ; leur esprit.n’est pas organisé pour les fortes études ; elles sont trop légères, trop vaines... trop futiles... On ajoute même : « trop coquettes... » — Que sais-je encore ? Il n’est rien qu’on ne prétende.

Voilà bien le lieu commun, n’est-ce pas ? l’objection irréfléchie que tout de monde accepte et que personne ne discute ? — Eh bien, veut-on me permettre de dire ce qui fait la véritable force de cet argument, et en quoi consiste sa valeur ? — Sa force, elle est tout entière dans le fréquent abus qu’on en fait, et sa valeur dans le crédit facile qu’on lui accorde.

 

Je voudrais m’expliquer tout de suite sur ce point spécieux, afin qu’il n’en soit plus question.

D’abord, en affranchissant la femme, en demandant qu’il lui soit permis de développer son intelligence, d’orner son esprit et d’exercer toutes les fonctions auxquelles la rendent propre ses facultés naturelles, personne n’entend lui donner le conseil absurde de sortir de son sexe. Personne n’a dit qu’elle devra cesser de soigner ses enfants et les faire garder par son mari. Ceux qui prêtent aux défenseurs de la femme cette idée ridicule, se font tout simplement un jeu de la crédulité publique ; ils n’en pensent pas un mot.

Non. La femme doit rester femme ; elle ne saurait rien faire de meilleur.

Mais, tout en restant femme, nous soutenons qu’elle a des droits à exercer au même titre qu’elle a des devoirs à remplir ; et nous voulons que les voies de la justice s’ouvrent devant elles comme elles s’ouvrent devant nous. Sous ce rapport, on voudra bien reconnaître qu’il lui reste beaucoup à obtenir.

 

Un homme qu’on n’accusera certes pas d’être un révolutionnaire, M. Ernest Legouvé, de l’Académie française, a spirituellement dit, à ce propos :

 

« De deux choses l’une :

Ou bien l’on circonscrit la vie des femmes dans l’enceinte du foyer domestique, et l’on proclame que là est leur royaume ; alors, au nom de la différence, nous dirons : Si c’est là leur royaume, elles doivent donc y être reines ; leurs facultés propres leur y assurent donc l’autorité, et leurs adversaires sont forcés, par leur propres principes, de les émanciper comme filles, comme épouses, comme mères.

Ou, au contraire, on veut étendre leur sphère d’influence, leur donner un rôle dans l’Etat (et nous croyons qu’il leur en faut un) ; eh bien ! c’est encore dans cette dissemblance qu’il convient de le chercher. Lorsque deux êtres se valent, c’est presque toujours parce qu’ils diffèrent, non parce qu’ils se ressemblent. Loin de déposséder les hommes, la mission des femmes sera donc de faire ce que les hommes ne font pas, d’aspirer aux places vides, de représenter enfin dans la cité l’esprit de la femme. »

 

Soyons sincères. Est-ce que la femme n’a pas d’autre devoir à remplir que celui d’emmaillotter son enfant, de le veiller quand il pleure, ou d’autre mission que de soigner le pot-au-feu de la famille ? Est-il bien vrai qu’elle ne soit point faite pour les études sérieuses, et que nos connaissances, nos découvertes, nos progrès scientifiques ne la regardent point ? Nous ne voulons pas dire que nos femmes doivent être toutes des bachelières. « Une femme exclusivement savante, a écrit Paul Thouzery1, serait aussi insupportable qu’un homme qui ne saurait être que savant ; » il ne s’agit donc pas d’exagérer les choses. Mais il nous semble que précisément parce qu’elles ont charge d’enfants, les mères ont besoin d’être éclairées, et que leur esprit doit être, autant que le nôtre, dégagé des erreurs et des illusions que l’éducation, actuellement pratiquée dans les pensionnats, y a semées en grand nombre. Depuis quand la femme n’est-elle que la ravaudeuse en titre de la famille ou la garde-boutique du commerçant ? A qui appartient-il de limiter son rôle à des actes secondaires de domesticité, quand les lois de la nature font d’elle la première éducatrice des petits êtres qu’elle met au monde ? Si elle ne sait pas, comment instruira-t-elle ? comment enseignera-t-elle le vrai, le bon, le juste ?

L’ignorance de la femme, c’est la déchéance de la mère ; c’est la mort morale de l’enfant.

Et cependant, que fait-on ?