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La Ferme aux écrevisses

De
176 pages
Un ton léger et drôle qui s'accommode à merveille de la magie de l'enfance. Un été à surveiller tout seul les vaches, pour un enfant de onze ans, ça ressemble un peu à une punition. Mais pour le petit Paulou, pensez donc ! Les vaches qui enflent, les génisses amphibies ou les combats de taureaux assurent un surprenant spectacle quotidien.
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Natif d’un petit village du Haut Cantal,Paul Bélardtout d’abord à Paris. Il grandit revient ensuite en Auvergne pour ses études et les débuts de sa carrière professionnelle, puis s’établit finalement aux États-Unis avec sa famille. À présent retraité, sa passion pour la littérature s’exprime dans ses romans, mais également à travers la restauration de livres anciens et la reliure. Chacun retrouve, dans La Ferme aux écrevisses, l’écriture débordante d’humour, de tendresse et d’émotion qui a enthousiasmé les lecteurs deMoissons d’enfance.
LAFERME AUX ÉCREVISSES
Moissons d’enfance
Du même auteur Aux éditions De Borée
De Michelin au Nouveau Monde
Autres éditeurs
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. © , 2008
PAULBÉLARD
LAFERME AUX ÉCREVISSES
Ce livre est dédié à Anne-Marie Bélard-Cazes et à Gilbert Mestre.
Avant-brobos
Merci Paul pour ces livres que j’aurais aimé écrire . Je partage profondément votre attachement à cette terre du Cantal. Comme vo us, je lui dois tant. Paysages et visages ont le goût de l’authentique.
Évoquer le passé, ce n’est pas revenir en arrière, mais mettre au jour les racines sans lesquelles nous ne serions pas ce que nous sommes.
Celles et ceux qui nous ont précédés ne doivent pas être regardés avec curiosité et condescendance, mais avec un infini re spect.
Cultivons le présent et l’avenir avec le même amour et la même sagesse qu’ils ont cultivé leur terre, notre terre.
Monseigneur Georges SOUBRIER Évêque de Nantes
I
Le retour
LORS, LES GRANDES VACANCES de l’année dernière, ça t’a pas servi? « A Tu rempiles pour trois mois dans ce bled perdu! Y a pas à dire, t’as le moral, mon vieux Popaul.» Ce sont ces mots on ne peut plus encourageants, pro férés par mon cousin Jean, qui m’accueillent sur le perron de la maison. En plus, vieux est un peu exagéré puisque je n’ai que onze ans. Mais c’est ex act: après neuf mois d’absence, je suis de retour dans mon pays natal. N on, je n’étais pas en période de gestation, mais j’ai quand même l’impression de renaître, de revenir au monde. Ce dernier est bien différent de celui que j ’ai quitté ce matin. Il y a seulement quelques heures, j’étais dans la banlieue parisienne, à Nogent-sur-Marne, où ma famille réside. À présent, je suis au milieu de ces volcans éteints du haut Cantal, dans ce petit village de Nouvialle où vont se passer mes vacances scolaires d’été, dans la ferme de mon oncl e. J’ai déjà séjourné durant les congés de l’an passé dans cette exploitation et les appréhensions qui m’avaient hanté à mon arrivée, il y a douze mois, s ont absentes cette fois. Mon oncle m’a récupéré à la gare d’Aurillac il y a une heure à peine. Après un trajet épique sur une route tortueuse, il gare la v oiture près de la grange et il disparaît je ne sais où en me disant: «Tu te rappel les le chemin de la maison, hein?» Kiki, le chien de la ferme, jaillit de la gr ange dont la grande porte est ouverte. Cela me permet d’inspirer une bonne dose d ’air parfumé qui me ragaillardit un brin après l’éprouvant voyage que j e viens de subir. La présence de Kiki n’est pas sans m’intriguer car c’est un chi en berger et, comme son nom l’implique, il est supposé être avec le troupeau, n on? Que fait-il donc ici? Je me prépare à parer ses débordements d’affection car on était une bonne paire d’amis l’été dernier, mais il me considère d’un œil méfiant, la queue immobile, se met à tourner autour de moi, me renifle les soulier s. L’odeur des trottoirs de Nogent doit encore coller à la semelle car il sembl e sur le point de me prendre pour un bec de gaz; je m’éloigne avant que mes chau ssures subissent une averse mal venue. Il m’accompagne toutefois docilem ent vers la maison et je lui caresse le poil dans le bon sens pour me rappeler à ses bons souvenirs; c’est une brave bête, ce toutou, et je l’aime bien. Ma gr and-mère et mon cousin Jean de Paris sont sur le perron pour me recevoir: elle à bras ouverts et les trois «poutous» d’usage sur les joues, lui comme relaté au début de ce chapitre.
Cela fait, ma grand-mère me prie de «finir d’entrer » et je franchis le seuil, dépose ma valise dans le vestibule, tourne à gauche dans la cuisine. Le tic-tac de la pendule scande les secondes qui passent pour ne jamais revenir, imperturbable, incorruptible, sans la moindre consi dération pour ceux qui pensent que le temps passe trop vite. Je me dirige vers l’évier pour boire un verre d’eau car le voyage ne m’a pas laissé dans un e forme olympique. «Ah! il n’y a toujours pas l’eau chaude», constatai-je. Pas de froide non plus, d’ailleurs, à part celle dans le seau dont le contenu provient de l’une des deux fontaines qui se trouvent dans la cour. J’y plonge une louche en cuivre pour étancher ma soif.
J’avais presque oublié qu’ici on est à des années-l umière d’où je viens. La seule concession au progrès ménager est l’électricité, qu i n’alimente que quelques ampoules nues et un poste de radio. En buvant, je r egarde le ballet aérien des mouches et les rubans enrobés de poix des papiers t ue-mouches qui pendent devant la fenêtre comme l’an passé et qui portent t oujours la poisse aux bestioles qui s’y agglutinent pour y agoniser en gr oupe: «ne pas faire de mal à une mouche» est une expression qui n’a pas cours da ns cette maison! Mémé s’approche de moi et m’examine de plus près. «Mais, ils te nourrissent avec quoi, là-haut? T’es tout maigrichon et un peu pâlot, tu sais. Il te faut des matières grasses, mo n petitou. Est-ce que tu veux des œufs au lard?» Je ne me fais pas prier! Les trajets sont néfastes pour mon système digestif; dès que je monte dans une voiture ou un train, mon estomac frondeur se révolte; le contenu a tendance à rebrousser chemin et à me remonter dans le gosier. En fait, ce matin, mon petit déjeuner est a llé au-delà; il jalonne à intervalles irréguliers le trajet Paris-Nouvialle. Si j’étais le Petit Poucet, je pourrais retracer mon chemin sans peine grâce à ces immondes flaques!
La mémé demande à Jean de lui passer une petite tra nche de lard. Il grimpe sur la table pour atteindre le large quartier qui p end des poutres du plafond en bonne compagnie: saucissons, saucisses sèches et de ux jambons fumés. Il coupe une lichette qu’il tend à Mémé. Cette dernièr e la découpe en petits dès qu’elle jette dans une poêle déjà chaude. Le lard s e met à crépiter en éparpillant des particules brûlantes qui explosent en un feu d’ artifice miniature. Sur le buffet, Mémé saisit deux œufs dans un panier qui en est ple in à craquer, les brisent sur le bord de la poêle et les ajoute aux lardons en me disant: «Tiens, ça va te remettre d’aplomb.» Elle s’active devant le fournea u. Ses douleurs aux pieds ne lui permettent de se déplacer qu’à petits pas menus , mais, question menu, elle n’a pas perdu la main. Ses œufs sont excellents: à la première bouchée, je me sens mieux; à la troisième, un bien-être réapparaît ; et, à la dernière, me voilà requinqué à cent pour cent. Rien de tel qu’un ventr e plein pour considérer la condition humaine sous un angle plus optimiste! Cela fait, je rejoins Jean assis devant la maison, dominant un des bacs des fontaines. Il y jette des gravillons un à un pour c réer des ronds dans l’eau. Ce cousin–il y en a un autre dans le secteur–est paris ien. Il descend quelques jours en Auvergne et partage son temps entre Nouvia lle, lieu de naissance de sa mère, et Moissallou, un village à quelques kilomètr es, où son père a vu le jour. Il a dix-sept ans et c’est un as de la calembredaine e t de l’à-peu-près; un jeu de mots, bon ou mauvais, qui passe à sa portée, il ne le laisse jamais s’échapper. En toute sincérité, il est doué pour la boutade, ap portant sans rechigner sa contribution au patrimoine humoristique du coin. «Alors, Jean, t’es content d’être ici? Pffsir apparent.! couci-couça, dit-il en secouant la tête sans plai Ça fait combien d’temps qu’t’es ici? Deux jours, répond-il, et j’en ai déjà ma claque. H eureusement, je repars bientôt. Et tu vas où? D’abord à Moissallou chez mon oncle, puis je remont e à Paname pour passer le temps avec mes copains. Ça sera plus marrant qu’ici, tu peux m’croire.
Quel trou! Ici, j’ai toujours l’impression que j’do is choisir entre la bouse ou la vie!» Il marque un temps pour me faire apprécier son trai t d’esprit, content de lui. Il est vrai qu’il serait dommage que ceux qui pratique nt la lecture rapide le manque dans leur hâte de finir ce livre. «uis un mec de la ville.Comme tu le sais puisque tu l’ignores pas, moi, j’s Moi, j’aime bien être ici, y a plein de trucs à fai re, je lui rétorque. Oui, j’sais, mais toi, t’aimes bien garder tes bête s z’à cornes, t’apprécies même le parfum de l’étable et t’adores travailler d ans les champs pour des raisons qui m’échappent. T’es pas plus heureux que quand t’es par monts et par vaux! Vois-tu, continue-t-il, je dois te confier qu e j’suis pas né pour m’faire exploiter dans une exploitation rurale. Je condesce nds à descendre ici, mais c’est contre mon gré; en fait j’veux pas être un co ndescendant, ajoute-t-il, marquant un temps d’arrêt entre la première et la d euxième syllabe, sûrement pour me faire saisir la joie qu’il éprouve à être i ci. Une cure de silence à la cambrousse, très peu pour mézigue. Soit dit entre n ous et ce tas de fumier là-bas, je préfère les odeurs du métro à celles de l’é table. Et puis les travaux des champs, ça ruine mes mains délicates et ça me noirc it les ongles, tu piges? En plus, franchement, le coin manque un peu de cinémas et de troquets, tu trouves pas, non?» Effectivement, dans ce village de huit fermes à tou t casser, un café ne ferait 1 pas recette. Je sais qu’il y en a un à Pont-la-Viei lle , dans une auberge au bord du Siniq; il y en a un autre à Narnhac, en face de l’église. Aucun d’eux n’est à une distance qui permette d’aller prendre une limon ade pour s’humecter la luette sans crever de soif en chemin. Et du côté cinéma, j e ne sais même pas s’il y en a un à cent kilomètres à la ronde! «Oui, mais tout de même, regarde les avantages: l’a ir est pur, l’eau est bonne et la nourriture est vachement chouette. Le pain frais du four, c’est pas un délice, hein? C’est pas la cantine, ici. En plus, tout le m onde est gentil, non? plaidai-je. Et le lait frais tous les matins, qu’est-ce qui te faut de plus? Certes, j’en conviens, c’est le meilleur des laits, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est de partir dans le meilleur délai , tu piges? Je sais, l’air est léger comme le contenu de ta tirelire et la boustifaille est de première, mais un homme peut-il vivre seulement de pain et d’eau fraîche? N ’a-t-il pas d’autres besoins plus importants? philosophe-t-il. Et puis pour être franc, comme disait le fils de Clovis à son pater, les gentillesses, je les préfèr e venant de personnes plus accortes. Ah! être enlacé par les doux bras d’une b elle jouvencelle qui en pince pour toi, peut-on s’en lasser?» ajoute-t-il, rêveur. Je me gratte l’occiput, pensant: «Qu’est-ce qu’il d éconne avec ses lacets?» L’incompréhension doit se lire sur mon visage car i l me demande quel âge j’ai. «Onze ans à la fin du mois, précisai-je. Ouais, t’es encore bien innocent. Moi, j’en ai dix- sept et j’peux te dire que passer plus d’une semaine dans un bled où y a pas u ne seule nana de potable à baratiner, c’est un supplice que j’peux pas supporter longtemps.» Il s’aventure là sur un sujet où mon expertise est inexistante et je décide de réorienter la conversation. «uis l’année dernièreHé, alors, raconte, qu’est-ce qu’y a de nouveau dep ? Pas grand-chose en fait, dit-il après un moment de réflexion. J’sais pas si t’es au courant, mais l’eau courante, y en a toujou rs pas. T’en déduis par la