LA FIGURE DE L'AUTRE , ÉTRANGER, EN PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE

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L'étranger en chacun de nous peut se trouver en difficulté, trop confronté à des différences. Ce livre introduit à la problématique de l'autre, du différent, de l'étranger. Il rassemble des psychanalystes, cliniciens, psychiatres, psychologues, anthropologues et chercheurs. Les questions abordées le sont sous plusieurs angles : historique, littéraire, langagier, culturel, identitaire, liés à la clinique et aux problèmes de filiation.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296395725
Nombre de pages : 208
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. LA FIGURE DE L'AUTRE,
,
ETRANGER,
EN PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUECollection Psychanalyse et Civilisations
Série Trouvailles et Retrouvailles
dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands
moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie,
de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend
maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et
des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera
également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective
historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des
grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe
et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes
présents et à venir.
Dernières parutions
L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIvERS, 1999.
Hallucinations et délire, Henri EY, 1999.
La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN,1999.
La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER,
1999.
Récits de vie et crises d'existence, Adolfo FERNANDEZ-ZOÏLA, 1999.
Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ,1999:
Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG,
1999.
@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8251-1~_ ... HOPITAl
ESQUIROL-r~
PERSPECTIVES PSY.
Ouvrage coordonné par
Zhor BENCHEMSI
Jacques FORTINEAU
Roland BEAUROY
LA FIGURE DE L'AUTRE,
,
ETRANGER,
EN PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE
Colloque de l'Institut du Monde Arabe
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9En couverture: Al Ghâfiqi, Traité sur les vertus des plantes, 24,5 X
(Ç)15 cm, Le Caire, musée d'Art islamique, Photo IMAI H. Belmenovar.Remerciements
Nous remercions l'INSTITUT DU MONDE ARABE et son Directeur,
er
Monsieur BENOUNA qui a accueilli ce colloque le 1 mars 1997
ainsi que Monsieur ZABBALqui a introduit cette journée.
Nous remercions la Revue PERSPECTIVESPSY qui a participé
activement à l'organisation de ce colloque et à la préparation de
cet ouvrage.
Nous remercions l'HÔPITAL ESQUIROLà Saint-Maurice (94) pour
le rôle actif qu'il a tenu dans l'organisation et le déroulement de
cette manifestation.
Nous remercions Madame Patricia MONARD, Adjoint Administra-
tif à l'Hôpital Esquirol pour son travail de coordination et de
réalisation; cet ouvrage n'aurait pu être réalisé sans elle.
Nous remercions le Docteur Jacques CHAZAUD et les Editions
l'Harmattan pour avoir bien voulu accueillir cet ouvrage dans la
série "Trouvailles et Retrouvailles" de la Collection"Psychanalyse
et Civilisation".PRÉFACE
(*)
Bernard PENOT
Si la confrontation à l'autre-étranger constitue pour chacun
une épreuve incontournable et décisive, ce n'est pas seulement
du fait de la mondialisation croissante des échanges et de
l'intégration planétaire qui s'accélère avec les technologies nou-
velles. La rencontre avec l'étranger a eu de tous temps une
fonction structurante essentielle, pour la bonne raison qu'elle est
isomorpheà la constitution-même de notre appareil psychique.
Cela est sans doute plus vrai que jamais à notre époque où
un certain discours de la science a répandu partout son univocité
hégémonique ; et c'est comme par hasard au seuil de notre
)O{emc siècle (celui des catastrophes totalitaires) qu'a surgiterrible
(sorte d'antidote? ) la découverte freudienne, avec la relativité
foncière qu'elle reconnaît comme condition du psychisme hu-
main. Ce que Freud a découvert, en effet, agissant en chacun de
nous, c'est un système Inconscient qu'il a qualifié d'" autre
scène" : un ailleurs-chez-soi d'où émanent des messages qu'il est
possible de déchiffrer au travers des rêves et des symptômes; et
1
il constate que ce qui peut être satisfaction pour un système (lcs
par exemple) peut être déplaisir pour un autre (Cs2-pcs~. De cet
hétérogène structurel, ses différentes topiques de l'appareil psy-
chique proposent des représentations concevables, des modéli-
sations ; tandis que l'ensemble est coiffé du terme de méta-
prychologiequi signe la rupture avec toute vision univoque de la
personne. La préposition meta vient en effet marquer un à côté-
tout comme dans le terme grec métèque, met-oikos signifiant à
peu près: à-côté-à-Ia-maison.
n
Membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris.
Médecin-Directeur de l'hôpital de jour pour adolescents du Cerep-Montsouris
(paris lsèmj
1
les : inconscient
2
Cs : conscient. .3p cs : pre-consc1ent
5Nous voilà donc bien au coeur du thème de ce colloque.
Cet étranger à la maison, Freud le retrouve dans son travail
sur l'inquiétante étrangeté(1919) qui met si bien en évidence la
bascule facile du familier-intime à l'étrange, et réciproquement.
En choisissant comme titre de ce colloque la figure de
l'autre-étranger, ses organisateurs ont choisi de mettre a priori
l'accent sur le registre imaginaire,c'est à dire celui de la représen-
tation spatio-corporelle - la différence visible. Pourtant les
différentes contributions qui sont venues enrichir cet échange
montrent, de diverses manières, que cette question de l'étranger
ne peut être traitée - et surmontée en tant que pur obstacle -
qu'à la condition d'y faire travailler le registre proprement
!Jmbolique, et aussi de prendre en compte son poids de réel
(considéré en tant que catégorie constituante de la vie psy-
chique).
Il faut une merveilleuse dose. d'inconscience pour oser
s'écrier, comme Dalida :je suis moi! Car ce qui ressort générale-
ment de la pratique psychanalytique, ce que celle-ci permet de
mettre en évidence et dans les cas favorables de dialectiser,c'est
bien plutôt un jeu d'opposition foncière - jamais réductible -
entre le moi narcissique (par lequel on s'imagine cohérent et
constant) et les incertitudes du sujet du désir et de l'inspiration
vraie dont la racine vitale surgit de cet inconscient-étranger.
Lacan a poursuivi là-dessus un travail remarquable par
lequel il pensait prolonger le frayage décisif opéré par Freud. Il
est intéressant pour le propos de ce colloque de reprendre son
séminaire de 1966-67 (malheureusement toujours inédit) : La
logique du fantasme.
Il y revient sur le fameux cogitode Descartes de manière à
montrer comment celui-ci constitue l'exact envers du sujet de
l'Inconscient (sujet du désir) dont s'occupe la psychanalyse. De
l'optique métaP!Jchologiqueinaugurée par Freud, il ressort en
effet, comme s'amuse à le dialectiser Lacan, que" je ne pense
pas là où je suis" et que" je ne suis pas là où je pense" !...
L'antagonisme entre l'image narcissique consciente de soi et le
sujet pulsionnel du désir nécessite une articulation toujours
6laborieuse: comme s'il s'agissait indéfiniment de traiter, tant
bien que mal, un réfractaire à l'assimilation.
Qu'on le perçoive comme danger extérieur ou intérieur,
l'autre-étranger qui nous inspire et nous dérange, mobilise tout
à la fois la haine du moi (narcissique) et les forces du désir. n
n'est guère étonnant que les expédients totalitaires cultivant
l'unicité narcissique (de la race notamment) ne sachent engen-
drer qu'un lamentable tarissement de créativité, prises qu'elles se
trouvent dans la nécessité de mettre en oeuvre une destructivité
sans cesse accrue aftn d'entretenir la stratégiedu rejetqui les fonde.
n reste que cet hétérogène foncier inhérent à l'être humain
se présente sous de multiples registres - ce dont ce colloque
vient fournir un riche échantillonnage.
En bon freudien, je dirai que le premier étranger est
d'abord l'autre sexe. On sait comment les totalitarismes et inté-
grismes de tout poil s'acharnent à réduire au minimum de la
procréation l'échange entre sexes - cette atteinte à l'intégrité
qu'est l'incurable sexuation de l'être humain. L'impasse inté-
griste est là-dessus radicale puisqu'en l'état de nos informations
(et en attendant les E. T.), il n'existe à notre connaissance au
Monde d'autre stijet qu'humain - c'est-à-dire sexué... De cette
corrélation - être sujet-être sexué - les autistes fournissent un
terrible contre-exemple.
Il y a aussi cette donnée fondamentale que toute pro-
création d'un être humain résulte d'un croisementde deux lignées
plus ou moins bien assorties mais nécessairement hétérogènes
(si l'on veut échapper à l'inceste) et ainsi de suite à chaque
génération en amont... Autrement dit, le propre du sujet humain
est d'être engendré par métissage(on n'a pas encore vu ce que
donnerait le clonage). Cette étrangéité inévitable des lignées est
bien sûr plus voyante dans certains cas, plus manifeste. Je
n'entends bien sûr pas minimiser ici la psychopathologie des
mésalliances; mais l'expérience des thérapies de famille m'a
souvent fait constater que la virulence d'un désaveu-disqualification
de l'autre-de-Ia-mésalliance n'a pas toujours besoin de s'appuyer
sur une différence raciale ou linguistique visible.
7On sait bien que la première figure d'étranger-à-Ia-maison,
c'est le père.
Aussi la psycho-pathologie de l'adoptionne fait-elle, en fin
de compte, que manifester" de façon beaucoup plus tranchée
qu'on ne le remarque habituellement" comme dit joliment
Freud à propos de son phénomène d'étrangeté sur l'Acropole
(lettre à R. Rolland, 1936), à quel travail complexe d'intégration
tient notre assise identificatoire - et combien la paternité n'est
pas d'ordre naturel, le lien du sang ne suffisant aucunement à
l'établir comme telle.
A ce métissage des lignées s'ajoute encore le différentiel
des générations, qui semble lui aussi devenir de plus en plus
visible avec l'accélération de l'histoire; et auquel s'ajoute de
plus en plus fréquemment la transplantation. L'abord ethno-
p.rychiatriquepeut certes fournir une contribution précieuse au
nécessaire travail d'intégration psychique du métissage (et dans
le travail institutionnel, des équipes multi-référentielles me
semblent souhaitables) ; mais il se fourvoie s'il prétend (lui
aussi) cultiver l'illusoire d'un originaire unifiant. A chaque
génération - plus ou moins décalée, plus ou moins déplacée,
plus ou moins métissée, plus ou moins adoptée - revient en
effet la tâche de poursuivre la fabrication d'un mythe parta-
geable, apte à rendre compte du différentiel avec l'expérience
nouvelle et qui rende la co-existence humainement vivable.
Cette nécessaire mise en discours mythique des données
existentielles a notamment pour f111de permettre à chaque
génération d'articuler dans des termes représentables quelque
chose de cet autre étranger en soi-même qu'on appelle le
sur-moi.Bornage indispensable de toute convivialité, il constitue
lui aussi à sa façon une figure de la limite - étant donné qu'il
entre précisément en jeu au point-frontière (limite) de ce qui
fait condition de l'amour parental.
C'est aussi une espèce d'effet de bord que nous donne à
voir la prolifération des figures du moi idéal - les idoles de la
jeunesse, par lesquelles celle-ci s'efforce désespérément de
combler le défaut de cet opérateur interne décisif (à partir
8notamment du père perçu) qu'est l'idéal du moi. Elles occupent
l'espace, conjurant l'horreur du vide, là où ce représentant de la
puissance parentale effective a trouvé la limite de sa capacité à
traiter le réel.
Il semble que le sentiment d'être démuni de moyens aptes
à traiter sa propre condition existentielle tende à constituer un
vécu dominant dans nos sociétés de chômage et d'exclusion.
Notre monde est traversé de part en part par les injonctions
univoques d'un libéralisme ravageur qui se veut scientifique,
tandis que les techniques de sondages cherchent à faire
l'économie d'un quelconque sujet de responsabilité politique.
On conçoit que, dans un tel contexte, l'épreuve de l'altérité
apparaisse plus que jamais indispensable à l'affirmation d'une
subjectivité. En direction du sexe qu'on n'a pas, de la langue
qu'on n'a pas, des moyens qu'on n'a pas, n'est-ce pas au travers
de l'expérience de l'altérité vécue qu'on a le plus de chances
d'intégrer les potentialités subjectives de solutions nouvelles?
9L'AUTRE ET L'ÉTRANGER,
QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS VENUS DE LA
PSYCHIATRIE CLINIQUE.
(*)
Georges LANTERI-LAURA
Introduction
La situation du malade mental comme autre et comme
étranger relève à la fois de l'opinion, éclairée ou non, et de la
médecine, même dans les situations de la plus grande bienveil-
lance et de la proximité la plus attentive. Nous envisagerons ici
comment l'histoire récente de notre discipline peut se traduire par
la représentation de ce que l'on peut exprimer, dans le français de
XXèmela fm du siècle, par ce mot de folie, et cette folie, qui peut
renvoyer ou non au surnaturel, divin ou démoniaque, prend une
figure particulière propre à chacune de ces cultures, de sorte
qu'on ne saurait se trouver reconnu comme fou sans s'y confor-
mer de la manière que cette culture le prévoit. Pareille représenta-
tion n'est pas obligatoirement hostile, mais suppose d'avance que
celui qu'on tient pour fou diffère clairement des autres par des
traits bien établis et auxquels personne ne saurait rien changer: à
cet égard, il doit se révéler comme autre, et l'étranger apparaît
comme l'autre par excellence, dont l'appartenance à un groupe
différent est ainsi bien marquée pour tous. Cet étranger peut
indiquer, parfois à son insu, sa différence par des défauts qui le
font paraître dérisoire et odieux, comme l'ilote ivre de la cité de
Sparte, mais il peut aussi s'agir d'un dieu déguisé en mendiant,
comme Zeus escorté d'Hermès, dans la plupart des versions
d'Amphytrion.
C'est dire que l'essentiel ne tient pas toujours à une hostilité
péjorative, mais à la distinction irréductible, qui sépare l'autoch-
tone de l'étranger, et le libre citoyen de Lacédémone ne saurait
(')
Psychiatre - Hôpital Esquirol- 94 Saint-Maurice
11jamais se montrer ni comme une sorte de pana, ni d'ailleurs
comme le maître de l'Olympe.
Chaque culture repère ainsi le fou comme un étranger
marqué de différences qu'elle tient comme significatives, et dans
la tradition qui remonte au Corpus hippocratique, et qui par
beaucoup d'aspects reste toujours la nôtre, la médecine, établie
comme ne relevant que de laphusis - la nature, s'estime capable de
rendre compte de façon à la fois empirique et rationnelle, d'au
moins une partie de la folie, qu'elle nomme alors aliénation
mentale, depuis Ph. Pinel.
Un instant de sémantique historique nous rappelle qu'en
latin alt'us signifiait '!autre", "différent", "dissemblable" ; alienus
"autre", "rendu étranger" et mentalis alienus "atteint de folie", tout
comme mentalis alienatio voulait dire "perte de l'esprit ou de la
raison" .
Sans abuser de la portée supposée des étymologies, nous
constatons la parenté entre des termes qui évoquent en même
temps l'altérité, la différence, l'étrangeté et la folie, et, pour ce
dernier mot, la dépossession de soi et l'hétérogénéité radicale
entre soi et les autres. Faute de place, nous ne ferons pas de
commentaire sur quelques autres mots latins, comme altemm
"autre", "distinct", extraenus "étranger", "incompréhensible",
"épouvantable", hostilis "étranger", "ennemi", toutes manières de
dire qui évoquent les mêmes parentés et les mêmes antagonismes.
L'autre et l'étranger relèvent donc d'une problématique
essentielle à la psychiatrie, mais qui, selon les moments, s'est mise
au premier plan ou est demeurée plus discrète. C'est pourquoi
nous allons suivre un plan bien simple et assez commode, qui
nous aidera à prendre en compte pareilles fluctuations. Nous
chercherons d'abord à rappeler avec quelques détails comment le
passé récent de notre discipline - id est depuis la fm du Siècle des
Lumières - s'est confronté à ces difficultés, jusqu'à la période
contemporaine, puis nous nous interrogerons pour savoir com-
ment nous nous situons dans cette problématique, nous qui
XXèmetravaillons dans les dernières années du siècle.
121. Un abord diachronique
Nous partirons conventionnellement de la nomination de
Ph. Pinel à Bicêtre, à l'automne 1793, parce que c'est à peu près
de cette date que, dans toute l'Europe Occidentale, avec ou sans
lien à la Révolution Française, se formule l'essentiel d'une problé-
matique qui reste toujours la nôtre en 1997.
Pour parcourir tout ce temps, et sans méconnaître la conti-
nuité, nous nous servirons d'une périodicité quasiment rudimen-
taire, qui nous a déjà servi dans d'autres recherches et dont le
terme-clef est la notion de paradigme, telle que l'a proposée
l'historien américain des sciences T. S. Kuhn. Il repère ainsi le fait
que, durant une période plus ou moins longue, une discipline
scientifique s'organise grâce à un ensemble de positions cohé-
rentes, que nul ne discute et que chacun reçoit comme la condi-
tion même de possibilité de toute théorie et de l'affrontement des
théories entre elles. Puis, sans d'ailleurs avoir jamais été réfuté par
personne, mais parce qu'il a cessé d'exercer efficacement sa
fonction régulatrice, ce paradigme cède la place à un autre, passe
au second plan et y perdure en retrait, quitte à revenir plus tard
sous une forme différente qui le dissimulera, un peu comme
Descartes disait: larvatus, prodeo.
La psychiatrie moderne nous semble avoir connu trois
paradigmes. Le premier, qui va de 1793 à 1854, année où J.P.
Falret rompt avec cette orthodoxie dans son article sur la non-
existence de la monomanie, le premier donc se formule avec le
concept d'aliénation mentale: c'est une maladie, à l'exclusion de
toute pertinence éventuelle de la police ou de la justice, mais une
maladie unique, distincte de toutes les autres maladies que
connaît la médecine, à traiter exclusivement par une seule théra-
peutique, le traitement moral de la folie, et dans un seul type
d'établissements, à l'exclusion des Hôtels-Dieu et des hôpitaux,
dans ce qu'on dénommera d'abord hospice, puis asile.
Ensuite, cette unité absolue de la pathologie mentale se
trouvera récusée au profit d'une pluralité irréductible, qui rappro-
chera la psychiatrie de la diversité du reste de la médecine, grâce
au paradigme des maladies mentales, locution prise radicalement
13au pluriel. Il en ira à peu près ainsi jusqu'en 1926, année où, au
Congrès de Genève et Lausanne, E. Bleuler exposera en français
ses conceptions de la schizophrénie, qui davantage qu'une mala-
die, est envisagée alors comme une structure. C'est pourquoi le
nouveau paradigme se défInit comme celui des grandes structures
psycho-pathologiques, essentiellement la structure névrotique et
la structure psychotique; ce troisième paradigme nous semble se
terminer en 1977, année de la mort de notre maître Henri Ey.
1.1 Avec l'aliénation mentale
Dans les travaux de Ph. Pinel, d'Esquirol et de leurs
homologues en Europe occidentale, l'aliéné se trouve envisagé
comme un autre radicalement autre, puisqu'il a perdu la quasi-
totalité de sa raison et, à cet égard, pourrait se poser la question
de son appartenance à l'espèce humaine, question que nous
retrouverons un peu plus bas, à propos de Victor de l'Aveyron.
Cependant, cette altérité radicale ne dure que tant que cet
aliéné demeure aliéné, car dès qu'il est guéri - et l'on sait combien
Ph. Pinel restait optimiste, pourvu que le patient ne fût ni malade
depuis trop longtemps, ni maltraité par les pratiques physiques
des Hôtels-Dieu - il redevient pleinement homme et recouvre la
raison: d'une part, isolé dans un monde parfaitement rationnel,
cette raison lui revient du dehors vers le dedans, exactement
comme la statue de Condillac qui devenait odeur de rose; d'autre
part, une relation thérapeutique individualisée permet au méde-
cin, comme l'a bien établi G. Swain dans son livre de 1977, de
faire fond sur ce minimum de raison qui demeure chez l'aliéné le
plus aliéné et permet son rétablissement. Autre et étranger durant
son aliénation, il retourne au statut d'homme raisonnable - id est,
d'homme tout court - identique à tous les autres hommes, dès
qu'il se trouve guéri.
Avant Ph. Pinel, le Siècle des Lumières avait d'ailleurs
connu un problème d'identité ou d'altérité à propos de ces
enfants sauvages dont on découvrait périodiquement des spéci-
mens dans les grandes forêts qui couvraient alors l'Europe. Dans
un excellent ouvrage, publié en 1968 et intitulé L'homme sauvage,F.
14Tinland analyse avec beaucoup d'intelligence ce phénomène:
naturalistes, philosophes, hommes. de science, de bons esprits se
demandaient s'il ne fallait pas considérer ces sujets comme appar-
tenant à une autre espèce que l'espèce humaine - d'où les
locutions linéennes d' homofems et d' homo [y/vestris- tandis que les
grands singes dont les navigateurs hollandais vendaient les ca-
davres aux anatomistes et racontaient des légendes sur leurs
mœurs, n'étaient peut-être qu'une variété un peu particulière de
l'espèce humaine.
Cette question s'est reposée avec Victor de l'Aveyron,
découvert à l'état sauvage dans une forêt du centre de la France,
aux débuts du Consulat, et étudié à l'Institut des sourds-muets
par J. !tard, travail repris dans ses deux mémoires, l'un de 1801 et
l'autre de 1806. Comme le montre Th. Gineste dans son livre de
1981, Victor de l'Aveyron, dernier enfant sauvage, premier enfant
fou, Ph. Pinel, puis Esquirol, crurent régler la question en en
faisant un aliéné atteint d'idiotisme, tandis qu'Itard persévérait
dans l'hypothèse des effets pathogènes de l'isolement précoce ;
dans les deux éventualités, l'animalité se trouvait exclue, tout
comme la monstruosité, l'appartenance à l'espèce humaine deve-
nait indiscutable, mais elle avait pu être mise en doute.
Nous pouvons noter enfIn que, dans son souci d'équilibrer
la nécessité d'administrer à l'aliéné des soins contre son gré, dans
une situation de privation de sa liberté et l'exigence de respecter
la liberté de chaque citoyen, la loi du 30 juin 1838 prévoyait que,
durant son placement à l'asile, l'aliéné, pour ce qui regardait
l'administration de ses biens, se trouverait assimilé à celui que le
Code civil de 1808 appelait un absent, dont il convenait de
sauvegarder les biens en attendant qu'il revînt, c'est à dire, dans
l'occurrence qui nous importe ici, qu'il guérît et donc qu'il
retournât à la raison. Il est clair que l'aliéné n'est pas présent tant
que sa raison est absente, et qu'il l'est, dès qu'il l'a recouvrée.
1.2 Avec les maladies mentales
Ce second paradigme introduit, au moins de façon générale
et théorique, une diversité irréductible des espèces morbides les
15unes à l'égard des autres; en abandonnant l'unicité de l'aliénation,
il renonce à défInir la pathologie mentale par la perte de la raison
et par l'isolement à l'asile, imposé comme une condition théra-
peutique indispensable. Certains malades mentaux se retrouve-
ront hospitalisés contre leur gré, d'autres hospitalisés à leur
demande, d'autres, enfIn, soignés à l'extérieur. Dès lors, ceux qui
paraîtront les moins atteints, c'est à dire ceux dont la pathologie
ne fera point scandale, ne seront tenus ni pour autres, ni pour
étrangers, tandis que ceux dont la symptomatologie extérieure
s'avérera bruyante et pénible, et reproduira l'image sociale et
tenace du fou, sembleront autres et étrangers.
Pour compléter ces lignes trop brèves, nous devons dire ici
un mot à propos de la dégénérescence mentale, d'une part, et des
mécanismes délirants, de l'autre. Dans l'œuvre de B.A. Morel, il
s'agit d'un processus - d'ailleurs réversible par la régénérescence -,
héréditaire, touchant une lignée où la première génération montre
seulement des singularités de caractère et des bizarreries dans la
conduite - on disait alors souvent que de tels sujets étaient
braques, par analogie avec une variété de chiens au comporte-
ment imprévisible -, où la seconde souffre de troubles graves de
l'humeur, la troisième, de manifestations délirantes chroniques, et
où la quatrième est représentée par un arriéré profond, incapable
de se reproduire, et tant soit peu monstrueux, mais interrompant,
par cette incapacité même, la poursuite si malencontreuse d'une
pareille lignée.
Le sujet atteint de dégénérescence, au moins à partir de la
seconde génération, présente souvent des stigmates physiques,
parmi lesquels six variétés possibles de plicature pathologique des
oreilles et de multiples autres anomalies somatiques, qui, toutes,
garantissent la présence du processus dégénératif et tendent à
faire très tôt du dégénéré un individu dysmorphique, physique-
ment voisin de l'animalité et, à ce titre, tout à fait autre et
étranger, et l'on retrouve ainsi, à cent ans d'intervalle, cet homo
ftrus dont nous parlions plus haut.
La position de V. Magnan nous semble assez différente, car
il reprend à son compte l'essentiel de la pensée de Ch. Darwin et
16ne retient plus comme stigmates physiques que les malformations
congénitales de la face et des organes génitaux externes, mais
attache beaucoup d'importance aux stigmates psychiques, les
obsessions et les impulsions.
Mais quand la doctrine de la dégénérescence se fera estom-
pée et n'aura plus guère de défenseurs, il demeurera la conviction
diffuse que les malades mentaux authentiques ont des anomalies
somatiques parmi lesquelles on mettra, sans beaucoup d'esprit
critique, des malformations proprement dites, des tremblements
parkinsoniens, choréiformes ou cérébelleux, des mouvements
- involontaires, et même la sialorrhée... L'aspect du mongolien
reste à cet égard bien significatif, et toutes ces singularités ren-
voient au monstrueux, au bestial et à l'étranger à la nature
humaine.
La question du malade mental comme radicalement autre
se retrouve dans une démarche qui, paradoxalement, cherche tout
au contraire à le rapprocher de l'humanité ordinaire et à le
comprendre pour y découvrir son prochain - un prochain laïcisé,
bien entendu.
Des notions comme celles de conscience morbide, due à
Ch. Blondel, ou encore de mentalité prélogique, présente dans
toute l'œuvre de L. Lévy-Bruhl, correspondent à des efforts
accomplis en vue de nous aider à nous représenter en quoi peut
consister l'expérience vécue du malade mental et à rechercher la
plus petite différence qui la sépare de notre conscience de tous les
jours; cette se trouve d'ailleurs étudiée, non pour
éloigner le malade mental de tout un chacun, mais, bien au
contraire, pour l'en rapprocher, et c'est l'authentique signification
du recours à cette hypothèse de la mentalité prélogique: les
sauvages raisonnent autrement que nous mais ils sont perfec-
tibles, et une fois perfectionnés, ils raisonneront comme nous. Ils
appartiennent donc sûrement à l'espèce humaine (toute querelle
entre monogénistes et polygénistes mise à part), et d'ailleurs cette
mentalité prélogique s'observe aussi chez les enfants et, peut-être,
chez les femmes, enfants et femmes dont la congruence à l'espèce
humaine demeure hors de doute.
17Pareille démarche de rencontre également dans les investi-
gations de P. Sérieux et J. Capgras sur le délire d'interprétation, de
G. Ballet sur la psychose hallucinatoire chronique, d'E. Dupré sur
les délire d'imagination et de G. de Clérambault sur les psychoses
à base d'automatisme et sur les psychoses passionnelles. Dans
chacun de ces cas, l'identification du mécanisme en cause ne
signifie pas du tout que le délirant soit devenu une mécanique,
mais que le délirant interprétant, par exemple, doit être compris
comme un sujet ordinaire chez qui cette activité interprétative,
qui d'ailleurs n'a rien de pathologique par elle-même, se met peu
à peu à prévaloir sur tout le reste, au point que l'expérience du
sujet en devient dépourvue de toute contingence. Ejusdemfarinae
pour ce qu'entraînent de façon bien compréhensible les hallucina-
tions verbales, et ainsi du reste.
Il demeure, cependant, que de pareils efforts destinés à ne
faire du malade mental ni un étranger, ni un autre, peuvent se
trouver détournés de leur but initial - ce qui n'a pas manqué de se
produire - au point de mettre tellement l'accent sur la différence
la plus minime, qu'elle en devienne radicalement exclusive:
comment le penser comme malade mental sans le situer comme
autre et comme étranger.
Durant cette période où, sous l'influence de la théorie de la
forme, de la neurologie globaliste, de la pensée phénoménolo-
gique, et aussi de la psychanalyse, la diversité de la pathologie
mentale se trouve réinterprétée à la lumière de cette notion de
structure, car s'introduit comme différence essentielle, l'opposi-
tion de la structure névrotique à la structure psychotique. C'est
alors que la question de l'autre et de l'étranger tendra en psychia-
trie à se poser, de manière prévalente, et peut-être exclusive, dans
la problématique de ce qui va se nommer le plus souvent ethno-
psychiatrie, et parfois psychiatrie transculturelle, bien que ces
deux expressions ne puissent être tenues pour d'authentiques
synonymes.
L'un des aspects fondamentaux propre à ce registre se
trouve dans l'opposition de B. Malinowski et de G. Roheim, à
propos de l'ubiquité ou de la particularité géographique de la
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