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La fin de l'occidentalisation du monde

De
536 pages
En nous conviant à un voyage initiatique dans les entrailles d'une multiplicité d'univers et de sites symboliques d'appartenance, l'auteur nous fait découvrir les mécanismes d'extension et de déclin des civilisations. Ce qui montre que l'extension planétaire du capitalisme n'est pas l'unique mondialisation qu'a connue le monde et sans doute pas la dernière. Mais cette civilisation du capital dont le moteur est la marchandisation, se heurte au principe de diversité. Aussi, loin d'être uniforme, sa mondialisation est plurielle, mosaïque et paradoxale.
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LA FIN DE L'OCCIDENTALISA TION DU MONDE?
De l'unique au multiple

cgL'Harmattan, 2004
ISBN: 2-7475-6192-5 EAN : 9782747561921

Henry PANHUYS

LA FIN DE L'OCCIDENTALISA TI ON DU MONDE?

De l'unique au multiple

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

Collection Economie Plurielle
dirigée par Henry Panhuys et Hassan Zaoual
La collection «Economie Plurielle» a pour ambition de développer le pluralisme dans les sciences sociales et particulièrement en économie. Cet objectif est devenu, aujourd'hui, une nécessité tant du point de vue des faits que du point de vue des théories et des paradigmes relevant du domaine de l'Homme. Leur cloisonnement s'avère être un obstacle à l'interprétation des mutations en cours. L'irruption et la diffusion de la société de l'information et de la connaissance ainsi que l'importance de la culture, du sens et des croyances dans les pratiques d'acteurs supposent un changement radical dans l'épistémologie des sciences sociales. Dans ce but, la collection se veut aussi un lieu de dialogue et d'échanges entre praticiens et théoriciens de tous horizons. Série Economies et Cultures

H. PANHUYS, Lajin de l'occidentalisation du monde? De l'unique au

multiple, GREL - Université du Littoral-Côte d'Opale (ULCO,
Dunkerque) Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, 2004, 536p. H. ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique. Préf. de S. LATOUCHE. Université des Sciences et Technologies de Lille, GREL-ULCO, Réseau Cultures, 2002, 626 p. M. LUYCKX GHISI, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée? Préf. d'I. PRIGOGINE, Prix Nobel. Ouvrage sélectionné par le Club de Rome, GREL-ULCO, 2001, 216 p. H. PANHUYS et H. ZAOUAL, (sid), Diversité des cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme. Ouvrage collectif Réseau Cultures I GREL-ULCO, 2000, 214 p. S. LATOUCHE, F. NOHRA, H. ZAOUAL, Critique de la raison économique, Introduction à la théorie des sites symboliques. Préface d'A. KREMER-MARlETTI, in « Collection Epistémologie et Philosophie des Sciences », 1999, 125 p. H. ZAOUAL (éd), La socio-économie des territoires. Expériences et théories. Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998, 352 p. B. KHERDJEMIL, (sid), Mondialisation et dynamiques des territoires, Colloque GREL-ULCO (mai 1997), 1998, 218 p.

B. KHERDJEMIL, H. PANHUYS, H. ZAOUAL, (sid), Territoires et dynamiques économiques. Au-delà de la pensée unique. Actes Colloque GREL - ULCO (mai 1997), 1998, 228 p. I.P. LALÈYÊ, H. PANHUYS, Th. VERHELST, H. ZAOUAL, (sid), Organisations économiques et cultures africaines. De I 'homo œconomicus à l'homo situs. Ouvrage collectif publié dans la Collection «Etudes Africaines », Réseau Sud-Nord Cultures et Développement! Université Saint-Louis du Sénégal, 1996, 500 p. Série Gestion et Cultures G.A.K. DOKOU, M. BAUDOUX:, M. ROGE, L'accompagnement managérial et industriel de la PME. L'Entrepreneur, l'Universitaire et le Consultant. Préf. de J. DEBOURSE, 2000, 292 p. Série Histoires et Sociétés J.M. AUBAME, Les Beti du Gabon et d'ailleurs. Tome 1, Sites, parcours et structures, Paris, 2002, 273 p. Tome 2, Croyances, us et coutumes, Paris, 2002, 292 p. Université Omar Bongo (UOB-Libreville), GRELULCO (Dunkerque). Ouvre coordonné par F.-P. NZE-NGUEMA et H. PANHUYS. Préf. de B. MYE ONDO. Postf. de F.-P. NZE-NGUEMA. Série Histoires et politiques F.-P. NZE-NGUEMA, L'Etat au Gabon de 1929 à 1990. Le partage institutionnel du pouvoir, in Collection «Etudes Africaines », 1998, 239 p. Série Contes et Récits H.H. !NFANTE (pseudonyme universitaire maghrébin), sémitiques de Tanger. Papillon bleu, 2002, 249 p.

Contes

En préparation A.-M. ALCOLEA, L'économie solidaire. Pratiques et théories. M. HABIBI-RAHNEMA, L'interface franco-iranien 1907-1938. Une diplomatie voilée. H. ZAOUAL, L'économie de proximité. C. LEIDGENS, Fréchal. Une terre africaine au Brésil. H. ZAOUAL, H. PANHUYS (ed), Développement des territoires et coopération décentralisée.

A ma grand-mère, Simone Lambiottet, témoin d'un siècle de violences, qui m'a initié aux grandeurs et misères des civilisations d'Europe et d'Asie. A mes grands-parentst et à mon pèret, qui, au fil d'une existence traversée d'épreuves et de déchirures, m'ont légué le sens de l'honneur. A ma mère, Jacqueline Blancgarint, à mon épouse Eliane, et à nos deux fils, Bertrand et Renaud, pour leur soutien affectueusement compréhensif. A Régine et Agathe, notre petite payse née aux couleurs des Guyanes, porteuse des vertes espérances de ces terres de diversité. A ma fille Natalie, à son compagnon, José, et à mes petites-filles Camille et Victoire, à mon fils Olivier, à son épouse et à leur fils Antoine, pour un avenir transfiguré. A celles et ceux des cinq continents, aux prénoms de lumière, de fleurs et d'espoir, que j'aime à cœur ouvert et qui œuvrent pour une humanité solidaire et réenchantée.

Je dédie cet ouvrage, fruit de cinq années de travail, à mon fils cadet, Renaud, avec le souhait qu'il y puise force et motifs de tracer son propre chemin.

Tableau de couverture: Un monde Aquarelle 1984, format env. 35 x 50 cm Exposition Musée-atelier de La Hulpe Photo: Natalie Panhuys Jean-Marie FOLON

Remerciements
Cet ouvrage a été conçu et réalisé dans le prolongement de ceux que le Groupe de Recherche sur les Economies Locales GREL - de l'Université du Littoral - Côte d'Opale (ULCO) à Dunkerque a publiés en 1998 aux Editions L'Harmattan sur la socioéconomie des territoires, et auxquels j'ai activement contribué en tant que superviseur et chercheur associé. Que le directeur du GREL, Hassan Zaoual, et les membres de son équipe soient ici très fraternellement remerciés pour cette fructueuse et durable association. Il doit également beaucoup au Réseau Sud-Nord Cultures et Développement dont il a pu bénéficier des apports féconds comme en témoigne l'ouvrage Diversité des cultures et mondialisation que nous avons publié au début de l'an 2000 sous l'égide du OREL et du Réseau. Que toutes les équipes du Réseau trouvent ici l'expression de mes très amicaux remerciements. Ceux-ci s'adressent en particulier à ceux qui furent, jusqu'à sa fermeture en décembre 2003, coordonnateurs du siège européen de Bruxelles - Edith Sizoo, Thierry Verhelst, Nicole Fraysse, Raphaël Souchier, Carmelina Carracillo - ainsi qu'à ceux des autres bases régionales, Rubem C. Fernandes et André Porto à Rio de Janeiro au Brésil, Luis Lopezllera Mendez à Mexico au Mexique, Siddharta à Bengalore en Inde, Badika Nsumbu Lukau au Congo Kinshasa. Il bénéficie de plus des apports féconds des nombreux

partenaires des autres réseaux, belges, français (IRAM, C3D, IIAP, AITEC, CRID notamment) l, maghrébins, africains (CONCP 1962-74, ENDA, Diaspora africaine) 2, guyanais, et internationaux (onusiens = UNESCO, FAO, PAM, DTCD, BIT, PNUD et eurocommunautaires = CEE [DG VIII, Commission] puis UE-ACP) qui ont jalonné mon parcours. Par ailleurs, il porte la marque des nombreuses discussions que j'ai eues avec Hassan Zaoual, maître de conférences en Economie à l'Université du Littoral à Dunkerque, Marc Luyckx, ancien conseiller des Présidents J. Delors et J. Santer à la Cellule de Prospective de la Commission de l'Union européenne et FidèlePierre Nze-Nguema, professeur de sociologie à l'Université Omar Bongo (DOB) à Libreville. Pionniers du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement dans les années 80 et 90, les deux premiers sont également cofondateurs de l'Institut International du Futur que nous essayons de mettre en place sur un mode réticulaire. Le troisième, est lui-même coordonnateur de la Chaire d'Enseignement et de Recherche en Sciences Sociales de l'UNESCO et coordonnateur du programme PNUD d'étude prospective Afrique 2025 pour l'Afrique Centrale. Je leur suis à tous trois particulièrement reconnaissant d'avoir bien voulu relire l'avant-dernière version de ce texte et de m'avoir fait part de leurs observations dont il a été tenu grand compte dans la version finale, laquelle a été profondément remaniée en conséquence. Toutefois, il va sans dire que j'assume seul l'entière responsabilité de sa publication et des positions qui y sont prises. Il me faut aussi m'acquitter d'une immense dette à l'égard
lRAM=lnstitut de Recherche et d'Application des Méthodes de Développement; C3D=Caisse des Dépôts-Développement (en particulier, trois anciennes filiales techniques: SEDES=Société d'Etudes pour le Développement Economique et Social, CEREP=Centre d'Etudes et de Réalisations pour l'Education Permanente, SCET-INTER =Société Centrale pour l'Equipement du Territoire-International) ; IIAP=lnstitut International d'Administration Publique; AITEC=Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs; CRID=Centre de Recherche et d'Information pour le Développement (collectif de 46 ONG), intégré au CCFD (Comité Catholique Faim et Développement.) et à la Coordination Sud. 2 CONCP = Conférence des Organisations Nationalistes des Colonies Portugaises (PAIGC, MPLA, FRELIMO); ENDA=Environment and Development Association (Dakar-Paris).

de mon épouse, Eliane Panhuys-Gaspard. Travailleur social ayant hissé dans tous les domaines d'intervention, de formation et de recherche, le professionnalisme à son plus haut niveau national et international de compétence, de performance et d'éthique, elle m'a aidé à découvrir des dimensions insoupçonnées du social, du culturel et de l'humain, qui, sans elle, me seraient sans doute restées cachées. Comme plusieurs de ses collègues, surdiplômée et praticienne chevronnée du service social, elle honore ainsi un métier difficile, périlleux même, trop souvent méconnu, décrié, sous-valorisé, conférant du même coup une dignité accrue à son pays natal, la Guyane, auquel elle restitue maintenant le bénéfice de son irremplaçable expérience. Il m'est en outre agréable de remercier très chaleureusement Jean-Michel Folon qui, avec la générosité qui le caractérise, nous a permis de photographier et reproduire en couverture de l'ouvrage l'une de ses radieuses aquarelles exposées dans le site enchanteur du musée-atelier de la Fondation Folon à La Hulpe (Brabant wallon, Belgique). En grand artiste et homme de cœur qu'il est, il nous fait ainsi l'offrande de son merveilleux talent pour conférer à notre monde, qui en a tant besoin, les couleurs de l' arc-en-ciel. Enfin, je tiens à exprimer mon amicale gratitude et estime à ma collaboratrice Nadine Lefebvre, du Bureau Lefebvre à Bruxelles, pour la qualité du travail informatique de préparation du prêt-àclicher de l'ouvrage. La patience avec laquelle elle a décrypté les multiples brouillons manuscrits que je lui transmettais, les observations pertinentes et l'appui réconfortant qu'elle n'a cessé de m'apporter au fil d'une écriture souvent interrompue, ont permis à ce travail de voir finalement le jour.

SOMMAIRE
PROLOGUE INTRODUCTION: LA REVANCHE DES CULTURES LOCALES FACE A LA MONDIALISATION NEOLIBERALE PREMIERE PARTIE: POUR UNE SITOLOGIE DU CHANGEMENT SOCIAL ET CULTUREL PRESENTATION
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE 1 :En [mir avec le Développement et son paradigme balistique 2 :De la méthode au paradigme des sites symboliques d'appartenance 3 :Essai d'amélioration du dispositif d'approche des sites symboliques

17

25

65 67

69 107 131

DEUXIEME PARTIE: SEMIOLOGIE DE DIVERSES FIGURES LOCALES DE LA MONDIALISATION CONTEMPORAINE PRESENTATION
CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE 4 :Le Chiapas ou la dignité rebelle au Mexique 5 : La fermeture d'un site de production: Renault-Vilvoorde en Belgique 6 : Les réseaux de la diaspora chinoise et de la confrérie mouride sénégalaise 7 : Le site et le sida au Brésil et au Congo Kinshasa 8 : Les mafias japonaises et russes entre parasitage et phagocytage

153 155

157 179 213 235 253

TROISIEME PARTIE: ANTHROPO-SOCIOLOGIE DES MONDIALISATIONS: UNE TECTONIQUE DE SITES ET DE PLAQUES CNILISATIONNELLES 269 PRESENTATION CHAPITRE Anciens mondes, autres mondialisations: de l'Amazonie à la Chine CHAPITRE 10 : Cinq sites générateurs d'empires antiques et médiévaux CHAPITRE Il : Des sites natifs de la mondialisation capitaliste: de l'Occident conquérant à l'Afrique bloquée CHAPITRE 12: Des flux mondiaux aux éruptions locales: entre génocide rwandais et catharsis dakaroise CHAPITRE 13 : Paradoxes sitologiques de la mondialisation contemporaine PROPOS D'ETAPE: DES RACINES ET DES AILES POUR LE XXIe SIECLE
AUTEUR ET ADRESSES

271

9:

273 297

337

385 433

455 525 529

TABLE DES MATIERES

Prologue

1.

VOYAGE DE NUIT
« On conteste, on dispute, on proclame, on ignore, Chaque religion est une tour sonore; Ce qu'un prêtre édifie, un prêtre le détruit ; Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit, Fait, dans l'obscurité sinistre et solennelle, Rendre un son différent à la cloche éternelle, Nul ne connaît lefond, nul ne voit le sommet. Tout l'équipage humain semble en démence; on met Un aveugle en vigie, un manchot à la barre; A peine a-t-on passé du sauvage au barbare, A peine a-t-on franchi le plus noir de I 'horreur, A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur, Dans ce brouillard où I 'homme attend, songe et soupire, Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire, Que le vieux temps revient et nous mord les talons, Et nous crie: Arrêtez! Socrate dit : Allons! Jésus-Christ dit : Plus loin! et le sage et l'apôtre S'en vont se demander dans le ciel l'un à l'autre Quel goût à la ciguë et quel goût a lefiel. Par moment, voyant 1'homme ingrat, fourbe et cruel, Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre. Nous appelons science un tâtonnement sombre. L'abîme, autour de nous, lugubre tremblement, S'ouvre et se ferme; et l'œil s'effraie également De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.

17

Sans cesse le progrès, roue au double engrenage, Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu'un. Le mal peut êtrejoie, et le poison parfum. Le crime avec la loi morne et mélancolique Lutte,' le poignard parle, et l'échafaud réplique. Nous entendons, sans voir la source ni lafin, Derrière notre nuit, derrière notre faim, Rire l'ombre Ignorance et la larve Misère. Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincère? Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons Affirment à lafois. Doute Adam! Nous voyons De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans lafemme,' Et sur notre avenir nous querellons notre âme,' Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas, L 'homme de l'infini traverse les climats. Tout est brume,' le vent souffle avec des huées, Et de nos passions arrache des nuées,' Rousseau dit : L 'homme monte,' et de Maistre: Il descend! Mais, ô Dieu! Le navire énorme etfrémissant, Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles, Quiflotte, globe noir, dans la mer des étoiles, Et qui porte nos maux, fourmillement humain, Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin,' Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore, A l'effrayant roulis mêle un frisson d'aurore,' De moment en moment, le sort est moins obscur,' Et l'on sent bien qu'on est emporté vers l'azur ».

Victor Hugo, Voyage de nuit, Marine-Terrace, octobre 1855, in Les Contemplations, Livre 6, XIX, Gallimard 1973.

18

2.

CONTEXTE

Ecrit en 1855, ce poème océanique exprime fureur, désarroi et espoir d'un génie tourmenté par la double pression d'une France absolutiste et d'un monde ébranlés par l'essor du capitalisme industriel et bancaire. Mort civique dans son site d'exil des îles anglo-normandes de Jersey puis Guernesey, le père Hugo y explore des contremondes, en quête de signes d'embellie: il s'adonne au spiritisme, fait tourner les tables grâce au fluide d'un brillant médium, son fils Charles. En période de mutation, chacun gère l'incertitude, cherche des repères, exorcise le malaise, comme il peut, là où il croit, avec qui il se sent relié. L'être humain cherche site! Situons le contexte: local, national, européen, mondial. L'Europe des années 1845-1847 a connu une crise de surproduction capitaliste, la première sans doute qualifiable de mondiale. La déstabilisation sociale et politique qui l'accompagne fait déferler sur elle une vague révolutionnaire sans précédent. Vague absorbée, dévoyée, brisée, par les pouvoirs nationalistes bourgeois qui s'installent, conquérants, sûrs d'eux-mêmes. C'est dans ce climat tumultueux que se forme un anticyclone culturel majeur: au Romantisme qui, depuis plus d'un demi-siècle, distillait la révolte du Sentiment sur la Raison, succède le Réalisme, vecteur de la modernité. Surgi en France en 1848, antiidéaliste, positiviste mais contestataire du conformisme social et de l'académisme en art, il trouve en Courbet et Daumier - le peintre attentif des scènes de la vie campagnarde et le caricaturiste satirique des voyageurs d'omnibus, des artisans au travail comme des avocats et hommes de loi en exercice - ses représentants les plus sensibles à la vie quotidienne et à la situation sociale déplorable des gens de peu. Enjuin 1848, la révolte ouvrière de Paris est réprimée dans le sang. Une fois de plus, le bel idéal de Liberté, Egalité, Fraternité est trahi par ceux-là mêmes qui feignaient d'y adhérer. Sous le troisième terme, surajouté, Fraternité, transparaît en filigrane, l'esprit fondateur: Propriété. Et c'est l'irrésistible ascension du futur Napoléon nI. Autoritaire et centralisé, le second Empire s'appuie sur les militaires, les officiers « algériens» ayant 19

joué un rôle décisif dans le Coup d'Etat de décembre 1851. Le poète-député du peuple est obligé de fuir. En France comme partout en Europe, s'installe la contre-révolution du statu quo social et politique. Ce qui conduit l'Empereur, par souci d'hégémonie sur l'Europe, à s'engager dans la guerre de Crimée (1854-1856). De son côté, expulsé d'Allemagne (1843), puis de France (1845), de Belgique (1848), K. Marx publie Le Manifeste en 1848, après avoir créé la première organisation ouvrière internationale, la Ligue communiste (1847). En 1850, il édite avec F. Engels La Lutte des classes en France. En France précisément, pays de tous les affrontements. Là où le «drame de la parcelle» décrit par Balzac y jette Les Paysans dans la dépendance, tantôt sur les chemins du métayage et du salariat rural, tantôt sur les routes du prolétariat urbain et/ou de l'économie populaire. Les vieilles cultures locales, rurales de terroirs comme urbaines de quartiers, résistent néanmoins à l'érosion. Mais c'est au prix d'une folklorisation, pour ne pas dire d'une infantilisation, des habitants des campagnes et d'une diabolisation de la ville populaire, jugée dangereuse par les classes dominantes. Ainsi, la littérature de colportage, expression multiple d'une culture vernaculaire bien vivante, est directement censurée par le pouvoir. Déjà, la circulaire du Ministre de l'Intérieur du 4 janvier 1851 alertait les Préfets sur les dangers pour la cohésion nationale d'une littérature populaire dénonçant l'oppression des pauvres par les riches. La circulaire du 30 novembre 1852 émanant du Ministre de la Police Générale crée une «Commission d'examen des livres de colportage» chargée de contrôler, avec estampille officielle, que ces écrits ne sont pas contraires à « l'ordre, la morale et la religion ». Or c'est le Secrétaire de cette commission, Charles Nisard, qui publiera en 1854, la première Histoire des livres populaires et de la littérature de colportage. Ici comme ailleurs, la culture populaire n'est étudiée qu'une fois asphyxiée, ne devient objet d'intérêt que lorsqu'est définitivement écarté le danger qu'elle représente pour la culture dominante: celle de l'élite qui, avec l'appropriation de la société, s'arroge le monopole du sens. Elle devient alors la Grande Culture, aujourd'hui la Culture globale.

20

La première révolution industrielle triomphe. Les SaintSimoniens, planificateurs et technocrates, jacobins socialisants, incitent à l'organisation rationnelle de la planète. Un objectif : mettre en valeur. Quoi? Les territoires, les ressources, le capital. Valoriser, c'est créditer, marchandiser, rentabiliser, financiariser. Les Frères Péreire fondent le Crédit Immobilier (1852), financent les industriels. Un négociant de province, Aristide Boucicaut crée à Paris en 1852, le premier grand magasin, Le Bon Marché: géniale invention qui inaugure l'ère d'une culture de consommation de masse. Créer le besoin pour produire et vendre, accumuler le capital, tel est le sens de la nouvelle économie politico-culturelle qui se met en place. Les chemins de fer s'étendent. Le télégraphe électrique s'implante. Réseaux de transport et de communication prolifèrent. Informer rapidement devient nécessité: politique, économique, militaire. Agences de presse et journaux se multiplient. L'invention de procédés et machines à fabriquer le papier à partir du bois est déterminante. L'édition en tire profit. Et avec elle, la diffusion des écrits: journaux, romans de Balzac, histoires de colportage, poèmes et pièces de théâtre de Victor Hugo, mais aussi, circulaires administratives, ordonnances de police, etc. Le préfet Haussmann (1853-1870), entame les grands travaux d'aménagement de Paris. Avec ses percées, ses démolitions, ses immeubles, ses monuments, ses perspectives, dans la grande tradition monarchique. Ses grandes avenues aussi, aux carrefours en étoile ou à angles droits permettant à la troupe de se bien positionner pour mitrailler le peuple en cas de révoltes, fréquentes. Le quadrillage politico-administratif de Paris est assuré par la présence renforcée des arrondissements. Il en va de même du rééquilibrage démographique, économique et social: bourgeois et riches migrent vers les beaux quartiers, à l'Ouest (16e, 17e); artisans et ouvriers se concentrent dans d'autres; l'excédent de population est refoulé vers les périphéries «rurbaines ». L'expansion outre-mer, en Afrique et Asie principalement, prépare l'impérialisme des années 1880-1914: elle est source de prestige et de profit. Les banques coloniales se multiplient, amorcent l'exportation de capitaux. Après l'Angleterre (1834), la France abolit, pour la deuxième fois, l'esclavage dans ses colonies 21

en 1848 : les anciens esclaves y sont désormais libres de s'installer à compte propre ou de vendre leur force de travail au capital. Quel progrès! La pénurie de main-d'œuvre consécutive à l'abolition de l'esclavage dans les Caraïbes et les Guyanes y entraînera le recours à l'immigration massive de populations asiatiques (Chinois, Indiens, Indonésiens, Indochinois) et l'appel à des volontaires africains. Les maisons de commerce bordelaises et marseillaises s'intéressent aux produits tropicaux: arachide sénégalaise, huile de palme guinéenne, caoutchouc gabonais, beaucoup d'autres encore. Les grandes compagnies de navigation prospèrent. Les bateaux à vapeur circulent plus vite. Les nouvelles aussi, comme les marchandises, les hommes, les armes et les capitaux. En Chine, le mouvement social, politique et religieux des Taiping Tao (La Voie de la Grande Paix) de Hong Xiu-Quan agite le pays et le monde de 1851 à 1864 ; installé à Nankin en 1853 pour lutter contre la décadence interne et la domination externe, son Royaume Céleste s'écroulera comme il était né : dans un bain de sang où trempèrent quelque 30 millions de Chinois au moins. En Amérique Latine, faisant suite à l'échec de la tentative unificatrice de Simon Bolivar (t 1830), les Etats-nations indépendants du continent se déchirent en luttes éprouvantes entre centralisateurs et fédéralistes, dictateurs et libéraux, latifundiaires et paysanneries dépossédées, qui en expriment les forces et enjeux du développement politique, économique et culturel. En Afrique occidentale, l'épopée politico-religieuse d'El Hadj Omar Tall (1797-1864) traduit sur un mode à la fois guerrier (armes achetées en Sierra Leone), social (l'Islam de la confrérie Tidjaniya est plus démocratique que celui de la Khadiriya dont il était issu) et rédempteur, la volonté de recréer au Soudan occidental un empire africain susceptible de résister à la présence européenne (Faidherbe est nommé Gouverneur du Sénégal en 1854) et de transcender le tribalisme et l'instabilité politique nés de la traite négrière atlantique. Avec son cortège d'innovations et de destructions, de progrès et de misères, de succès et de faillites, le développement industriel engendre des excédents de production par rapport au marché intérieur. La course effrénée aux débouchés, la conquête

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insatiable de nouveaux marchés, commence. Bref, une économie capitaliste internationale s'instaure avec ses filières et ses réseaux, ses sites et ses mythes, ses hérauts et ses détracteurs, ses capitaines et ses soutiers. En témoigne la première exposition universelle de Paris en 1855. L'année précisément du Voyage de Nuit. Est-ce un hasard? C'était, il y a près de 150 ans déjà! Regard visionnaire d'un voyageur en exil du site parisien. Qu'est-ce qui a changé depuis? Est-ce si différent maintenant, ici et ailleurs? Où en sommes-nous? D'où venons-nous? Où allons-nous, les uns et les autres? Vers quel azur hugolien ? Quel enfer dantesque? Ou quel purgatoire intermédiaire? Questions de sites, de contextes, d'acteurs, de choix, de trajectoires, de sens.

En résumé:
(a) Nous sommes à la fin de cette modernité occidentale qui a commencé véritablement vers 1850. (b) Un siècle et demi s'est écoulé depuis. Sommes-nous au crépuscule d'une humanité déclllrée ? ou à l'aube d'me humanité réconciliée ? (c) En quoi et dans quels sens, la revanche des cultw"es locales diffuse-t -elle les dernières lwnières d'une nuit parsemée d'étoiles ou les premières lueurs d'une journée baignée d'un soleil dissipateur des bnunes ? (d) La réponse à la question fait l'objet de l'introduction à l'ouvrage qui suit.

23

Introduction
LA REVANCHE DES CULTURES LOCALES
FACE A LA MONDIALISATION LffiERALE
De la danse du monde.
« Danse, mon cœur,. danse dejoie aujourd 'hui. Des chants d'amour emplissent de musique les jours et les nuits et le monde est attentif à leurs mélodies. Folles de joie, la vie et la mort dansent au rythme de cette musique. Les monts et l'océan et la terre dansent. Au milieu d'éclats de rire et de sanglots, l'humanité danse. Pourquoi mettre une robe de moine et vivre hors du monde dans une orgueilleuse solitude? Vois! Mon cœur danse dans la joie de la connaissance et le Créateur en est heureux ».
1

NEO-

2 Poème de Kabîr, Inde, fin XVème siècle
Titre suggéré par mon fils cadet, Renaud. Kabîr (1440-1518), mystique et poète indien, né à Bénarès, de parents mahométans, père de famille, illettré et tisserand de son métier, il prêcha l'union des hindous avec les musulmans et l'abolition des castes. Son action en faveur de la conciliation religieuse et de l'égalité sociale, son message de tolérance, d'amour et de spiritualité, exercèrent une profonde influence sur le Pandit Nehru et sur le Mahatma Gandhi. Poème xxxn extrait de Rabindranath Tagore, La Fugitive, suivi de Poèmes de Kabir, traduit de l'anglais par R. de Brimont et H. Mirabaut-Thorens, Connaissance de l'Orient, Gallimard 1922/1948/1990, 269 p. La version anglaise des poèmes de Kabîr a été assurée par R. Tagore en collaboration avec E. Underhill en 1922, sur la base d'une traduction anglaise faite par A. Kumai et Chakravarty d'un recueil de 116 poèmes choisis parmi le texte hindi traduit en bengali par Kschiti Mohan Sen. 25

A l'écoute du langage des oiseaux.

« Un autre oiseau dit à la huppe: "0 toi qui connais le chemin dont tu parles et où tu veux nous accompagner! la vue doit s'obscurcir dans cette route, car en effet, elle paraît très pénible et longue de bien des parasanges" 3. « Nous avons, répondit la huppe, sept vallées à franchir, et ce n'est qu'après ces vallées qu'on découvre le palais du Sim0rg. Personne n'est revenu dans le monde après avoir parcouru cette route,' on ne saurait connaître de combien de parasanges en est l'étendue. Puisqu'il en est ainsi, comment veux-tu qu'on puisse t'instruire à ce sujet et calmer ton impatience? Insensé que tu es,
tous ceux qui sont entrés dans cette route s

y

étant

égarés pour

toujours,

comment pourront-ils t'en donner des nouvelles? « La première vallée qui se présente est celle de la recherche (talab) " celle qui vient ensuite est celle de l'amour ((ischc), laquelle est sans limite,' la troisième est celle de la connaissance (ma 'rifat), la quatrième celle de l'indépendance (istignâ), la cinquième celle de la pure unité (tauhîd), la sixième celle de la terrible stupéfaction (hairat), la septième enfin celle de la pauvreté (faqr) et de l'anéantissement (fanâ), vallée au-delà de laquelle on ne peut avancer. Là tu seras attiré et cependant tu ne pourras continuer ta route,' une seule goutte d'eau sera pour toi comme un océan ».

'Attar, Le langage des oiseaux, 38, demande d'un vingt-deuxième oiseau, réponse de la huppe et description de la vallée de la recherche 4.

Parasange, mesure d'étendue en Perse. Un jour, tous les oiseaux se réunirent pour constater qu'il leur manquait un roi. Exhortés par la huppe, messagère d'amour dans le Coran, ils décidèrent de partir à la recherche de l'oiseau-roi Simorg, symbole de Dieu dans la tradition mystique persane. Après un voyage plein de dangers, à travers sept vallées, les trente survivants eurent l'ultime révélation: le Simorg était leur propre essence enfouie jusqu'alors au plus profond d'eux-mêmes. Célèbre récit initiatique, transposé au théâtre dans un multiculturalisme sans ftontières, Le langage des oiseaux demeure l'un des joyaux de la spiritualité musulmane, selon la tradition soufie de son auteur, poète et mystique persan, Muhammad Farîd-ud-Dîn 'Attar (env. 1119-1190), Albin Michel, Paris 1996, réédit 2000, 342 p., traduit du persan par G. de Tarcy. 26

1.
1.1.

LA MONTEE EN PUISSANCE DU CULTUREL
D'un point de vue global

Des mondialités identitaires
En cette période de passage du deuxième au troisième millénaire (1990-2010 ?), le basculement du monde 5 bouleverse toutes les sociétés, toutes les économies, toutes les autorités, toutes les institutions, toutes les croyances et toutes les cultures. Aussi, la place, le rôle et le contenu de celles-ci sont-ils en train de se redéfinir. Au temps de la guerre froide opposant, idéologiquement et spatialement, l'Est et l'Ouest, souvent par pays du Tiers Monde interposés, les tensions et conflits mettant en cause les grands équilibres mondiaux, s'expliquaient, voire se résolvaient, très globalement, sur fonds de dissuasion nucléaire, en termes économiques et/ou politiques. A dire vrai, dans ce contexte, la spécificité culturelle des protagonistes importait peu. Maintenant que nous sommes entrés de plain-pied dans l'ère informationnelle et cognitive de la société en réseaux 6 mondialisés et que la quatrième guerre mondiale a commencé 7, de relativement
Titre du substantiel ouvrage de Michel Beaud, La Découverte, Paris 1997, réédité en 2000 avec une postface inédite de l'auteur. 6 Titre du premier volume de la magistrale trilogie de Manuel Castells sur L'ère de l'information en cours de traduction en douze langues à partir de l'original anglais (cf. Biblio, 1996-1999). 7 C'est sous ce titre qu'a paru l'analyse géostratégique de la situation mondiale à l'ère postcommuniste, effectuée par le sous-commandant Marcos, in Le Monde Diplomatique, août 1997. Faisant suite à la guerre froide, considérée par lui comme la troisième guerre mondiale, à la chute du mur de Berlin (fin 1989) et à l'effondrement du système soviétique (fin 1991), le triomphe (apparent) du système capitaliste aurait, selon lui, enclenché la quatrième guerre mondiale: celle du néolibéralisme planétaire sous hégémonie américaine (avec son mégamarché, son armada militaire, son american way of life, etc.) contre tout a ce qui n'est pas conforme à son modèle uniformisant (Etats-nations, cultures locales, économies solidaires, etc.). Cette thèse est défendue sur le terrain par le souscommandant Marcos lui-même au sein du mouvement néo-zapatiste de libération du Chiapas au Mexique. De son côté, dans un ouvrage au titre et à l'esprit similaires, La troisième guerre mondiale est commencée, Arléa 1997, Philippe Engelhard, qui, lui, ne numérote pas la guerre froide, défend avec brio la thèse de 27

marginal, le culturel tend à (re)devenir central sur la scène planétaire du changement social. En témoignent, par exemple, le débat sur la diversité culturelle dans les négociations de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et davantage encore, les manifestations «altermondialistes» d'une ampleur insoupçonnée qui se sont déroulées à Seattle (en décembre 1999) et ailleurs en 2000, 2001, 2002 et 2003, en faveur de la biodiversité, contre la malbouffe, pour une agri-culture paysanne diversifiée, c'est-à-dire, pour une culture de la terre des femmes et des hommes 8. Et, plus largement, pour une autre mondialisation fondée sur la diversité, l'équité, la solidarité aux échelles tant locales que régionales et mondiales 9.
la nécessité de mener une guerre sans merci à la pauvreté, à son cortège d'afflictions (exclusions, intégrismes, crimes, mafias, etc.) et à leurs causes, qui minent, au Nord comme au Sud et à l'Est, notre monde à tous. Pour notre part, nous considérons que cette quatrième guerre mondiale, qui traverse toutes les sphères d'activités de l'existence humaine selon une diagonale agonistique serpentante, est fondamentalement une guerre de paradigmes, donc de sites (intra et inter-sites). Etant bien entendu que les conflits armés localisés de basse, moyenne ou haute intensité sont aussi, et indissociablement, des conflits de territoires, de ressources, d'intérêts. L'interminable conflit israélo-palestinien est à cet égard tragiquement révélateur de l'imbroglio. 8 Cf. à cet égard l'ouvrage collectif sid H. Panhuys et H. Zaoual. Diversité des Cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme, L'Harmattan, 2000, 216 p. Cet ouvrage fait le bilan de 12 années de recherche formation-action du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement. 9 Il faut rappeler à cet effet le Premier Sommet des sept pays parmi les plus pauvres, Ie TOES (To an Other Economic Summit), qui s'est tenu en juillet 1989 à la Mutualité à Paris, au même moment que la réunion annuelle dans cette même ville du G7 (Groupe des sept pays les plus riches de la planète créé à l'initiative du Pt Giscard d'Estaing en 1975 et devenu le G8 avec l'entrée de la Russie). Organisé par un collectif d'associations (CEDETIM, AITEC, etc.) auquel participait l'auteur du présent ouvrage, ce premier sommet, certes plus symbolique qu'instrumental, préfigurait le vaste mouvement social d'altermondialisation qui allait s'amplifier à partir de 1994-95, au passage du deuil du mur de Berlin, au fil de multiples rencontres et manifestations subséquentes. Toutefois, en s'amplifiant, le mouvement se diversifie également. Les courants distincts, complémentaires ou divergents, qui le constituent, risquent ainsi de réduire l'impact du mouvement principal par une dispersion excessive des forces, des objectifs, des stratégies, voire de le conduire à une impasse par éclatement. Ce qui est en jeu en l'occurrence, c'est la création d'un ensemble synergique d'alternatives et de contrepouvoirs effectifs à l'ordre néolibéral dominant, c'est-à-dire d'un mouvement citoyen mondial à la fois pluriel et 28

La culture devient centrale parce que dans un monde en voie de transformation rapide, où s'écroulent des pans entiers de la civilisation matérielle, où s'effritent les représentations comme les éthiques et les références individuelles et collectives, les êtres humains éprouvent des nostalgies accrues, voire des désirs éperdus, à l'égard de tout ce qui leur apparai(ssai)t faire le charme rassurant, jouissif, de la vie quotidienne: manger, boire, converser, faire l'amour, créer, s'habiller, habiter, rire, se promener, se divertir, etc. Elle le devient aussi parce que dans une société de plus en plus fondée sur l'information, la communication et la connaissance, la créativité tend à l'emporter. Elle le devient enfin et surtout parce que sous l'effet conjugué de la triple révolution - économique,

numérique, génétique - qui nous assaille, le monde prend l'allure
d'une énorme machine servant à marchandiser, technologiser, scientiser. Donc déshumaniser, déculturer. Ceux qui ne s'y intègrent pas risquent d'être impitoyablement broyés ou exclus. Cette pseudo-culture globale est l'aboutissement ultime d'une occidentalisation qui a perdu ses bases, ses repères, ses finalités. Elle sape les fondements de l'humanité, c'est-à-dire des femmes et des hommes de toutes origines dont Jean-Claude Guillebaud s'est fait avec courage, pertinence et talent, l'ardent défenseur 10.
Cependant comme on ne cessera de le répéter, ni le monde, ni l'humanité, ne sont à vendre! Avec la montée de l'économie

unitaire. Sur ce point, on se référera aux constats éclairés de l'urbaniste Gustave Massiah (Président-fondateur du CEDETIM et de l' AITEC, actuel président du CRID et vice-président d'A TTAC), l'un des meilleurs connaisseurs des mouvements alternatifs et contestataires, hier de l'impérialisme, aujourd'hui de la globalisation, relatés par E. Fougier (politologue IFRI), in «De la contreexpertise militante au mai 68 mondial », Le Monde du 27 juil. 2001, ainsi que par G. Massiah lui-même: «Le mouvement citoyen mondial », in Revue Mouvements, n° 25, L'autre mondialisation, La Découverte, janv.-févr. 2003, pp. 12-30. On se reportera aussi très utilement A la recherche d'alternatives, publiée par le CETRI, L'Harmattan 2001, sId de F. Houtart, initiateur en 1999 d'un Autre Davos et pionnier du Forum social mondial annuel de Porto Alegre (voir plus loin). 10 Cf. Le principe d'humanité, Seuil-Points 2002 (2001), 510 p., ouvrage nuancé, bien argumenté et fort bien écrit qui clôture la belle trilogie qu'il a consacrée à notre humanité en désarroi: La tyrannie du plaisir, Seuil-Points, 2001 (1998), 493 p., et La refondation du monde, Seuil-Points, 2002 (1999), 485 p. 29

dite immatérielle Il, le symbolique, l'imaginaire, l'affectif, le
spirituel, le religieux, l'éducatif, l'éthique acquièrent un pouvoir renouvelé. Pouvoir qui peut être mis au service de causes différentes, voire diamétralement opposées: guerre /paix, haine/amour, uniformité/ diversité, dogmatisme/tolérance, antagonisme/ coopération, manipulation/éducation, etc. On entre ainsi dans l'ère médiologique de la noosphère ou sphère de l'esprit, celle-ci se combinant avec les médiosphères préexistantes, y compris, bien sûr, avec la biosphère 12. Dans tous les cas de figure, il y a formation d'ensembles socioculturels complexes, mouvants, composés de fragments de cultures engendrées et de cultures en genèse (Demorgon), de cultures cultivées et de cultures culturées (de Certeau), de cultures élitaires et de cultures populaires (Panhuys), de cultures cultivées et de cultures anthropologiques et/ou de cultures locales, régionales, nationales, globales (Demorgon), de cultures communes (E. Leroy) ou de cultures transnationales déterritorialisées (A. Appadurai). A l'inverse, le retour en force du culturel s'accompagne d'une invasion de l'économique et du politique dans des sphères d'activité qui avaient pu jusqu'ici préserver une relative autonomie. Désormais, il n'est guère d'entreprises, d'autorités, d'organisations, qui n'investissent, et ne s'investissent, dans le socioculturel. Ce faisant, elles contribuent non seulement à le valoriser ou le dévaloriser 13,mais aussi à l'instrumentaliser, pour le meilleur comme pour le pire. Elles tentent ainsi de le contrôler,

Il Bien que les supports et cadres matériels de toute nature, c'est-à-dire le « hard », y constituent également un capital et un enjeu stratégiques. 12 Allusion à l'approche médiologique de Régis Debray (op. cit. en biblio.) qui distingue quatre âges ou sphères médiatiques correspondant à quatre types de sociétés historiques : (a) la mnémosphère des sociétés communautaires « premières» cosmocentriques, (b) la logosphère des sociétés royales/impériales théocentriques, (c) la graphosphère des sociétés nationales marchandes, océanocentriques (d) la vidéosphère des sociétés capitalistes contemporaines iconocentriques. Nous y ajoutons une cinquième sphère, la noosphère de la société de l'information et de la connaissance postcapitaliste et postpatriarcale, épistémocentrique, dans laquelle nous sommes déjà largement entrés. 13 Que ce soit en termes de valeurs d'usage, de valeurs d'échange et/ou de valeurs-signes au sens de J. Baudrillard, in Pour une critique de l'économie politique du signe, Gallimard 1972/1979, 270 p. 30

pour en faire tantôt des spectacles sponsorisés, médiatisés 14,tantôt des biens culturels marchandisés, financiarisés 15. Plus perfidement encore, elles peuvent s'en servir comme alibi ou tremplin pour des actions de caractère politique, intégriste ou mafieux, voire même « éco-ethno-génocidaire ».

Des identités mondialisées La résurgence du culturel s'inscrit ainsi dans le cadre d'un affrontement majeur et généralisé entre deux forces qui luttent pour refaçonner nos existences et notre univers: la mondialité, l'identité 16. Deux forces qui sont à la fois contradictoires et complémentaires, ambivalentes et ambiguës, toujours singulières et pourtant multiples: dans leurs sources, leurs visées, leurs procès, leurs manifestations, leurs effets. De fait, il n'y a pas une, mais des mondialités, pas une, mais des identités, qui se côtoient, s'affrontent, convergent et/ou s'enchevêtrent. Par exemple, le Forum International de l'Economie réunit chaque année de façon informelle dans la station hivernale suisse de Davos, le gotha des puissances économiques du monde capitaliste; y sont également conviés des hommes politiques, des organisations culturelles, religieuses, et même syndicales, de tendances diverses, pour définir les stratégies globales de l'économie mondiale 17.
C'est le cas de maints spectacles organisés dans les champs artistique et sportif, voire politique, religieux ou même scientifique, et justifiant l'appellation de show business. Je suis redevable à mes fils aînés, Olivier (régisseur et metteur en scène de mégaspectacles), Bertrand (basketteur et économiste), de m'avoir ouvert les yeux sur cette réalité majeure de l'ère médiatique. 15 1. P. Wamier en fait une approche critique dans La mondialisation de la culture, La Découverte, Repères, Paris 1999. 16 La multiplication ces dernières années des publications sur ces deux thèmes témoigne de l'importance et de la connexité des processus de mondialisation et d'identification de notre monde. Parmi les ouvrages de référence cités en bibliographie, on se limitera ici à la synthèse pluridisciplinaire récemment publiée sous l'égide du GEMDEV, Mondialisation, Les mots et les choses, Karthala, Paris, 1999, ainsi qu'au deuxième volume de la trilogie précitée de M. Castells, Le pouvoir de l'identité, Fayard 1999 (original anglais, Oxford 1997). 17 Lewis Lepham, le rédacteur en chef de la revue américaine Harper's Magazine, a décrit avec beaucoup d'humour et d'intelligence les assises du Forum de Davos auquel il avait participé en 1998, dans un petit livre au titre significatif, The agony of Mammon, Verso 1998, Mammon étant un vocable 31 14

Mais pour la première fois, en janvier 1999, un Autre Davos a rassemblé à la même date, au même lieu, cinq mouvements sociaux emblématiques des résistances des cinq continents ainsi que des intellectuels et responsables d'organisations en lutte contre la mondialisation-globalisation capitaliste 18. A la mondialisation économique néolibérale, par le haut, des multinationales de l'archipel capitaliste mondial 19, s'opposerait ainsi une contremondialisation sociale, par le bas, des multiples forces contestataires de la modernité, du patriarcat, du néolibéralisme et de l'emprise du capitalisme sur la société mondiale 20.Mais l'une et l'autre s'inscrivent dans des processus et constituent des ensembles hétérogènes, flous, instables, parmi lesquels de nombreux éléments (individus, groupes, organisations)
araméen personnifiant dans la tradition judéo-chrétienne, les biens matériels dont I'homme se fait l'esclave. Le titre de la traduction française, La montagne des vanités. Les secrets de Davos, Maisonneuve et Larose, 2000, ne rend que partiellement compte de l'esprit décapant de l'auteur et de la dérision avec laquelle il traite les « grands» et les « puissants» de ce monde qui représentent, selon une estimation du Financial Times, quelques «70% de la production mondiale d'autosatisfaction» ; en revanche il renvoie à La montagne magique que l'écrivain allemand Thomas Mann a publiée en 1924 sur le thème de l'errance d'un groupe social enrichi cherchant à se guérir, dans un sanatorium de Davos précisément, d'une maladie asphyxiante de l'esprit due aux vapeurs dorées de l'opulence bourgeoise. (Notons qu'afin d'éviter les contre-manifestations perturbatrices, les trois forums 2001, 2002 et 2003 se sont tenus en d'autre lieux mieux protégés). 18 On trouvera toutes informations utiles sur les tenants et aboutissants du Contre-Forum de Davos sous la plume de F. Houtart et de F. Polet, coorganisateurs de L'Autre Davos. Mondialisation des résistances et des luttes, L'Harmattan 1999, 138 p. D'autres manifestations «anti-mondialisation capitaliste» qui se sont multipliées au cours des années 2000 (Davos, Prague, Washington, Nice sommet européen) 2001, 2002 et 2003 (Goteborg, Gênes, Evian, etc.) montrent le chemin parcouru dans la prise de conscience de la nécessité d'une « autre mondialisation» depuis une douzaine d'années. 19 Dans la mesure où l'essentiel des infrastructures, du potentiel de recherchedéveloppement et des médias de communication est concentré dans une cinquantaine de zones et mégapoles, où elle est destructrice de l'écologie planétaire et où la grande majorité des habitants de la planète n'y participe pas, étant exclue de ses avantages directs, on pourrait considérer la mondialisation néolibérale occidentale comme une «pseudo-mondialisation ». 20 Cf. à cet égard l'ouvrage de Marc Luyckx, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée ?, Préface d'I. Prigogine, GREL-Univ. du Littoral, Club de Rome, L'Harmattan, Paris 2001, 216 p. 32

paraissent relativement périphériques, nomades, ambigus ou versatiles. De plus, les contestataires les plus radicaux de la mondialisation capitaliste s'expriment trop souvent en des termes hypercritiques, « négativistes », « irréalistes », peu réenchanteurs et tout aussi « globalitaires » que ceux des « mondialisateurs », donc peu opératoires pour les « gens du bas» qui la vivent au quotidien, à leur manière, très terre à terre 21. Toutefois, avec la tenue annuelle du Forum social mondial de Porto Alegre (janv. 2001, 2002, 2003), de Bombay (janv. 2004), se dessine une alternative à la mondialisation néolibérale, d'autant plus crédible et constructive qu'elle s'alimente aux sources de multiples expériences et réalisations. Prenant appui sur une diversité de forces locales, interconnectées, parlant de plus en plus le même langage, elle est l'expression d'une véritable internationale rebelle comme la qualifie justement le Président-Directeur du Monde Diplomatique, certes, mais pas forcément 1. Ramonet 22. Rebelle « révolutionnaire» dans la mesure où sa représentativité sociale reste encore trop limitée à une classe moyenne mondiale, composite, marquée par une idéologie dominante occidentale individualiste-consumériste-dével oppemen tiste-économi ciste, par un déficit de socialité et d' interculturalité, par les insuffisances de vision et de stratégie politiques communément partagées. De cette mouvance à courants multiples, découle la difficulté de donner à ces forces un visage clairement reconnaissable, de désigner une fois pour toutes ceux qui, parmi les acteurs en présence, sont adversaires ou partenaires (de qui? de quoi ?). D'autant que les intermédiaires à visages multiples prolifèrent, évoluent à mesure que se complexifient et se diversifient les processus liés de mondialisation et d'identification. Et l'on se surprend à s'interroger sur ce qu'il y a de commun, ou de différent, entre Bill Gates, Ingrid Bétancourt, Michael Jordan, Miriam Makeba, Jean-Paul II, Barbara Hendrickx, Nelson Mandela, Aung San Suu Kyi et tant d'autres, moins connu(e)s ou
C'est la critique qu'on a pu faire à cette « institution », par ailleurs admirable, qu'est Le Monde Diplomatique dans ses diverses éditions et manifestations. 22 Cf. l'éditorial « Porto Alegre» d'Ignacio Ramonet dans Le Monde Diplomatique de janvier 2001. Cf. aussi F. Houtart, A la recherche d'alternatives, op. cit. 33 21

anonymes. N'incament-ils/elles pas tous/toutes, chacun/e à sa manière, une mondialité et une identité incontestables quoique bien singulières? Non, l'universel n'est pas mort! Mais il vit dans le particulier. Oui, le mu~tiple engloutit le général, le singulier occulte le pluriel, surtout s'ils sont hypermédiatisés. Or, en raison du déchirement des matrices sociales, culturelles et mentales, du fait de la dégradation des conditions socioéconomiques 23 et à défaut d'informations, de dialogues et de confrontations honnêtes et sereins, nous vivons une ère d'affrontement généralisé des singularités. A tel point qu'on peut se demander s'il n'y a pas inversion-perversion de la démocratie: de mode d'expression d'une majorité ne serait-elle pas devenue moyen d'expression ou de pression d'une multitude de minorités sur la minorité au pouvoir, voire de (ré)pression de celle-ci sur les autres 24? Ne passe-t-on pas ainsi de la lutte de classes à la lutte de sites? Questions de haute portée politique, sociale, culturelle et morale que nous ne traiterons pas en profondeur dans cet ouvrage mais qui pose la problématique fondamentale «diversité locale-unité globale» 25.

23 qui redonne au concept marxiste de paupérisation relative et absolue, une planétaire actualité, quoique malaisément appréhendable et remédiable quantitativement et qualitativement, tant sont diverses et complexes les situations et les causes. 24 Les USA en ont administré une preuve flagrante avec l'élection présidentielle de G. W. Bush. Mais après tout, Athènes, berceau affirmé de la démocratie (occidentale), n'était-elle pas peuplée de 20.000 citoyens s'entre-déchirant et de 200.000 esclaves? 25 Nous renvoyons sur ces questions à l'excellent article d'un des sociologues les plus constructifs, rigoureux et intègres de sa génération, Gilles Ferréol: « Mondialisation et dynamiques culturelles », paru dans le solide ouvrage sId de R. Granier et M. Robert, Cultures et structures économiques, Economica, France 2002, 311 p., pp. 243-260. D'un point de vue politiquement plus engagé, cf. également l'ouvrage collectif publié par le Centre Tricontinental de F. Houtart, Cultures et mondialisation. Résistances et alternatives, L'Harmattan, Louvain-IaNeuve, Paris 2000, 254 p. 34

1.2.

D'un point de vue local

L'irruption des cultures locales est due à une multitude de causes. Au Sud, la faillite du développement 26, des modèles transposés et de leur vestale, l'aide au développement 27, a entraîné la réapparition de tout ce qui avait été laissé de côté: croyances, spiritualités, affects, identités, valeurs, savoirs empiriques, relations sociales, etc. C'est d'ailleurs dans les régions comme celles d'Afrique où les modèles et projets de développement ont été les plus extravertis, que le sous-développement est le plus profond et que les économies informelles, sous toutes leurs formes, des plus créatives aux plus pernicieuses, sont les plus proliférantes. Il est vrai qu'ici, plus qu'ailleurs peut-être, la collusion en réseaux mafieux d'élites locales stériles, voire kleptomanes et assassines, avec des forces extérieures dominantes postcoloniales 28bloque les possibilités d'émergence de l'immense réservoir d'énergies créatrices de vie que recèle le continent. Au Nord, le surinvestissement économique, financier et technique, joint à un consumérisme effréné, a créé un vide social, moral et spirituel que la postmodernité tente de combler dans l'effervescence dionysiaque, souvent tragique, de l'instant éternel pour reprendre le titre du beau et sombre livre de M. Maffesoli 29. En réalité, la postmodernité s'y présente comme l'ubac, le versant non ensoleillé, de la modernité dont elle procède, peu ou prou, des
Cf. notamment S. Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le Tiers-Monde, L'Harmattan, Paris, 1989, 384 p. 27 Parmi la pléthore de travaux sur le sujet on trouvera en bibliographie, quelques titres d'ouvrages significatifs. 28 Cf. en particulier les ouvrages courageux et bien informés publiés par F.X. Verschave avec l'appui de Agir ici et Survie: La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock 1998; Noir silence: qui arrêtera la Françafrique? Les Arènes, Paris, 2000 ; Noir Chirac. Secret et impunité, Les Arènes, Paris 2002, 307 p. ; Dossiers noirs de la politique africaine de la France, L'Harmattan (18 dossiers parus de 1995 à 2003). Cf. aussi Billets d'Afrique et d'ailleurs, lettre mensuelle éditée par Survie. On pourrait évidemment en dire autant de certains pays d'Asie (Afghanistan, Pakistan, Birmanie, Corée du Nord, notamment) ou d'Amérique Latine (Colombie par exemple) dans les conditions qui sont les leurs. 29 Cf. M. Maffesoli, L'instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Denoël, Paris 2000. 35
26

mêmes paradigmes. Ceux-ci étant inversés au miroir d'une critique certes pertinente du système, mais relativement nihiliste ou inopérante au plan global, et aveugle aux sito-logiques locales qui charrient en profondeur les eaux mêlées d'un autre monde en train d'éclore. A l'Est, l'effondrement du communisme réel a fait remonter à la surface des nappes culturelles et religieuses trop longtemps enfouies sous la chape idéologico-politique, technobureaucratique et militaro-industrielle de l'ordre soviétique. Le code éthique du business civilisé établi dans les années 1990 par des entrepreneurs russes, écœurés par la déliquescence de leur pays, est l'une des expressions significatives de cette remontée. Mais elle a «nidifié» dans un univers social soumis à la double pression d'une modernisation conservatrice et d'une économie mafieuse. Toutes deux imprégnées de modèles politiques et culturels pour le moins ambigus, plongeant dans une situation désastreuse le peuple d'une Russie décidément plus inachevée que jamais 30. Les idéologies, compromis sociaux et modes de régulation des systèmes d'organisation qui prévalaient dans chacun de ces mondes, eux-mêmes diversifiés à l'extrême, se sont effondrés. Et avec eux, les assurances ou espérances que d'aucuns avaient pu y placer. Dans tous les cas de figure, il y a, peu ou prou, crise du lien social (à recomposer), brouillage des référents ethico-culturels (à redéfinir), dilution de l'autorité (à réinstaurer), perte de valeurs (à réinventer), insécurisation, précarisation et paupérisation, massive ou fractionnelle, tant psychologique que matérielle (à combattre). Les substituts mis en place sont encore trop incertains et dispersés pour pouvoir constituer des alternatives décisives à long terme. En sorte que l'avenir est pour partie laissé au hasard... Dans le même temps, l'extension accélérée à l'échelle planétaire d'un modèle hégémonique uniformisant (à dominante techno-économiciste, scientiste, financière et de plus en plus militaire et policière) se poursuit inlassablement mais avec des effets très différents selon les lieux, les moments, les contextes, les
30 pour reprendre le titre de l'ouvrage d'Hélène Carrère d'Encausse, La Russie inachevée, Fayard, Paris 2000. 36

organisations, les activités. Car il faut compter avec les réactions des acteurs locaux qui décodent et recodent sans cesse les intrants (matériels et immatériels) qui leurs parviennent. Il faut également prendre en compte la spécificité des sites de provenance, des modèles et organisations qui leur sont liés. L'expérience montre que les modèles se transforment et peuvent même se retourner comme un ruban de Môbius, au contact des sites-cibles. Au point de ne plus pouvoir très bien distinguer, qui, du cibleur ou du ciblé, du façonneur ou du façonné, l'emporte. Après tout, il n'y aurait pas de marché sans consommateurs! Le résultat en est un métis qui pourrait lui-même donner naissance à d'autres métis ou quarterons. On assiste ainsi à une mendélisation socioculturelle plus ou moins généralisée! Celle-ci étant, il est vrai, génératrice aussi bien de sinistres ghettos de ségrégation, de misère et de violence que de souriants îlots d'intégration et de paix ou de confortables cités fortifiées (gated cities) pour nantis. En somme, la mondialisation/globalisation en cours provoque, à son insu, un mouvement contradictoire. D'une part, une montée de l'insignifiance par excès d'uniformisation, de standardisation, de normalisation, de réglementation, toutes génératrices - comble du paradoxe! - d'une multitude de sites techno-bureaucratiques et socioculturels plus ou moins clonés ou hybrides! D'autre part, une remontée du local, du durable, du créatif, sous toutes leurs formes. Les pratiques locales, comme les études qui en rendent compte, dénotent cette grande diversité. Ainsi se multiplient les actions en faveur d'un «développement durable, solidaire », non seulement à l'échelle locale mais régionale, voire mondiale. Cette quête d'humanité appelle, non sans illusions et confusions 31, un commerce équitable, une autre
31 Ainsi, il est indéniable que le développement local ne peut donner réponse à tout. Par exemple, un grand aéroport international, dont l'implantation locale peut entraîner de sérieuses nuisances sonores et autres pour les riverains, s'inscrit de toute évidence dans un cadre plus large (national, continental et/ou mondial) de développement des transports, voire d'une politique globale de la mobilité. De plus, l'application fréquente aux projets locaux des concepts et approches utilisés pour des macroproj ets, revient à faire du développement local un leurre. Enfin, tout ce qui est local n'est pas forcément proche: local is not necessarily close! Par ailleurs, la formule développement durable est contradictoire dans les termes. Dans la mesure où il est destructeur de ressources (matérielles et humaines), de la 37

éthique, des monnaies alternatives, une réinsertion dans le social, le culturel et le cosmique, d'autres manières d'être et de faire. Bref, une autre vision et pratique du monde. Enfin, sans que cela soit toujours visible, explicite et conscient, partout dans le monde, à tous niveaux, des individus et des fragments de population, d'origine et d'appartenance très diverses, en majorité des femmes, seraient déjà engagés, en leur for intérieur et dans leur pratique quotidienne, dans une existence qui ne serait plus obsessionnellement portée sur l'argent, le pouvoir, le sexe, la guerre, la domination, l'irrespect et l'exclusion de l'Autre 32.Tous ces acteurs aspirent au contraire à la réconciliation de I'homme avec I'homme, de I'homme avec la nature, de l'homme avec lui-même. Une triple réconciliation qui prône dès lors les vertus du partage, du dialogue, de l'inclusion, de la justice, du service, de la sensualité, de la créativité, de la beauté. Bref, de tout ce qui fait l'humaine vie. Leurs énergies diffusent lentement: ils constituent les forces accoucheuses d'une société postcapitaliste et postpatriarcale « réenchantée »33.

diversité (biologique et culturelle), et de plus en plus inégalitaire et excluant (économiquement et socialement), le développement réellement existant ne peut être durable. Et, à moins de faire dire aux mots le contraire de ce qu'ils recouvrent en général, c'est de l'insoutenable développement qu'il faudrait parler (cf. chap. 1). 32 Cf. à cet égard P. H. Ray et S. R. Anderson, L'émergence des créatifs culturels. Enquête sur les acteurs d'un changement de société, Ed. Yves Michel, St-Amand, Montrond, févr. 2001. Traduit de l'américain par N. Chemla. 33 Dans un ouvrage novateur, Marc Luyckx revisite avec brio les paradigmes fondateurs d'une telle société ainsi que ceux, devenus obsolètes, des sociétés qui l'ont précédée. Nous lui laissons donc le soin de dresser le tableau d'ensemble de cette société future en gestation, qu'il qualifie de « trans-moderne », opérant ainsi une révolution copernicienne, voire képlérienne, par rapport aux sociétés «prémodernes », «modernes» et «postmodernes». Ce qui nous permettra de nous focaliser davantage sur l'analyse des sites de celles-ci, susceptibles de jouer, ou d'avoir pu jouer, un rôle précurseur, générateur, manipulateur ou dérouteur de la première. Cf. M. Luyckx, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme, op. cit. 38

2.

L'OCCIDENTALISATION DU MONDE TODCHE-T-ELLE A SA FIN?

L'interrogation porte en elle la problématique centrale de l'ouvrage. La réponse, affirmative selon nous, marque le passage d'un monde (relativement) unifié sous l'égide d'un Occident qui se voulait et se croyait maître de l'univers, à un monde multiple (relativement) diversifié sous la poussée ubiquitaire de forces multiples et composites.

2.1.

Sources et portée de l'occidentalisation

Des origines lointaines occultées La progression vers un monde de plus en plus maîtrisé, marchandisé, quantifié, globalisé, est ancienne. Ainsi, la Colonisation, le Développement, la Globalisation, s'inscrivent dans la continuité historique d'une même logique occidentale ambivalente, à dépasser. Les termes de ce triptyque ne sont-ils pas les formes successives, superposées, d'un même système économique, politique et culturel: le système capitaliste? Or ce système a pris corps, âme et esprit en Occident avant de s'étendre au monde entier au fil d'une histoire longue et mouvementée. De fait, l'imaginaire conquérant du capitalisme repose sur un ensemble de croyances, de motivations et de représentations symboliques qui remontent à la Renaissance italienne, voire bien au-delà 34. Mais c'est au siècle des Lumières, qu'elles ont pris la forme élaborée que nous leur connaissons, aujourd'hui encore, à travers les institutions et pratiques qui en dérivent. Sans un changement profond de vision du monde corrélatif des grandes Découvertes et de la Réforme, il n'y aurait pas eu cette survalorisation de la volonté de puissance, du progrès matériel, du travail productif, de l'initiative individuelle. Cette révolution culturelle a remplacé Dieu par la Raison, la Religion par la Science, l'Etre par l'Avoir, la Communauté par la Société, le Statut par le Contrat. En libérant les
34 On pourrait remonter à la Grèce antique et au judéo-christianisme qui ont le culte de la maîtrise de la nature.

39

hommes des contraintes du féodalisme, du dogmatisme religieux et du communautarisme, elle a ouvert la voie à une société fondée sur une culture instrumentale-utilitariste-rationaliste-individualisteégalitariste grâce à laquelle, les individus ont pu donner libre cours à leur curiosité, leur soif de connaître, leur imaginaire, tout en entrant en concurrence pour s'accaparer les richesses matérielles et les faire fructifier dans une accumulation sans fin. Ainsi s'est constitué ce qu'Hassan Zaoual appelle « Le complexe mythique de domination et d'exploitation de l'Homme et de la Nature ». Portée de l'occidentalisation Quoique catégorique sur le fond, notre réfutation de l'occidentalisation du monde s'effectue néanmoins sur un mode interrogatif. En effet, force est de constater qu'en tant que processus historique global et multidimensionnel, elle ne s'est pas opérée de manière univoque et mécanique. A telle enseigne que les analyses pénétrantes d'auteurs aussi réputés que Serge Latouche et Bertrand Badié fustigeant, le premier, les fondements socioculturels de la mégamachine occidentale, le second, l'Etat importé occidentalisateur de l'ordre politique, exigent d'être nuancées 35. Car, il faut le reconnaître, les peuples et Etats du Sud n'ont été, ni passifs, ni inertes dans ce processus. Ce serait d'ailleurs méconnaître leurs dynamiques internes que de le nier. Acceptations, connivences ou intermédiations, simulations, hybridations ou réinterprétations, résistances, renaissances ou contre-offensives ont été fréquentes de leur part. De plus, tout n'a pas été « négatif» dans le phénomène comme l'ont montré par exemple, sur longue durée, certains aspects « civilisateurs» de la

35 Cf. S. Latouche, L'occidentalisation du monde. Essai sur la signification, la portée et les limites de l'uniformisation planétaire, Edit. La Découverte, Paris 1989; La planète des naufragés. Essai sur l'après-développement, Edit. La Découverte, Paris, 1991 ; La mégamachine. Raison techno-scientifique, raison économique et mythe du progrès, Edit. La Découverte, Paris 1995 ; La Planète uniforme, Edit. Climats, Cahors 2000. Cf. aussi B. Badié: L'Etat importé. L'occidentalisation de l'ordre politique. Fayard, 1992; La fin des territoires, Fayard 1995 ; La diplomatie des droits de I 'homme. Entre éthique et volonté de puissance, Fayard, Paris 2002, 324 p.

40

Colonisation 36. De même, le montrent plus récemment en postcolonie les avancées «idéelles» et juridico-institutionnelles en matière de respect des droits humains et de règlement pacifique des conflits 37. En outre, il est indéniable que l'occidentalisation continue à progresser sous des formes variées, à travers deux « modèles» distincts: l' américanocentré, l' européocentré. Ce qui ne procède pas d'une domination univoque du Nord sur le Sud, mais aussi d'une « attirance» objective-subjective du Sud vers le Nord, et de l'Est vers l'Ouest. En revanche, contrairement aux apparences, la globalisation ne peut être assimilable purement et simplement à une homogénéisation culturelle car, en raison des flux transnationaux qu'elle implique et entraîne, elle génère une pluralité de nouvelles identités et de forces sociales inédites, non classables dans le répertoire classique des catégories habituelles d'un primordialisme réducteur (familles, ethnies, nations, etc.), d'un localisme ambigu (voisinages spontanés, ghettos, camps de réfugiés, etc.) ou d'un occidentalisme standard. De plus, la modernisation (techno-économique) à laquelle aspirent maints pays non occidentaux ne peut être confondue avec l'occidentalisation (socioculturelle), comme en témoignent en particulier le Japon ou la Chine, et, dans une moindre mesure, d'autres pays asiatiques participant de la même vaste mouvance historico-culturelle. Enfin, les manifestations consuméristes occidentales de maintes populations des tiers~mondes peuvent être trompeuses et masquer des mondes intérieurs, des univers invisibles, aux significations bien différentes de celles supposées.
36 En témoigne par exemple de façon imagée, la quête minutieuse et passionnante de Ph. David, président de l'association Images et Mémoires et fin connaisseur des Afriques Noires, en collaboration avec 1. M. Bergougniou et R. Clignet: « Villages noirs» et visiteurs africains et malgaches en France et en Europe (1870-1940), Karthala 2001, 301 p. Cf. également sur le même thème mais dans une optique diamétralement inverse et univoquement anticolonialiste: N. Bancel, P. Blanchard, G. Boetsch, E. Deroo, S. Lemaire (sid), Zoos humains. De la vénus hottentote aux reality shows, Ed. La Découverte, Paris 2002, 480 p. 37 Même si la réalité physique et politique est souvent en contradiction flagrante avec ces avancées discursives (droits bafoués, zones de non-droit, tortures, guerres locales, terrorisme, etc.) comme le constate le dernier rapport d'Amnesty International.

41

Avec ces trois derniers constats, nous touchons aux limites de l'occidentalisation. En effet, depuis un demi -siècle, les mouvements migratoires et les flux culturels ou autres se sont mondialement intensifiés, diversifiés, non seulement du Nord vers le Sud mais aussi et surtout du Sud vers le Sud et vers le Nord, sans parler de ceux de l'Est vers l'Ouest, provoquant ainsi au sein même des sociétés tant occidentales que non-occidentales, de véritables cataclysmes culturels, intellectuels et religieux, politiques, économiques et sociaux, qui modifient en profondeur les paysages mentaux et symboliques ainsi que les rapports sociaux auxquels les unes et les autres s'étaient plus ou moins accoutumées. En sorte que l'Occident n'est plus ce que nous croyons qu'il était. L'Orient non plus! Le premier est oxydé, le second désorienté! La planète en est déboussolée... On s'inscrit ainsi dans un nouveau paradigme pluraliste qui défie les préjugés les plus tenaces des uns et des autres.

2.2.

Réalités, mythes et limites de la culture globale

De la dérive globalitaire

La culture prométhéenne, masculine, de conquête et de maîtrise, a permis, et permet encore, des avancées humaines, sociales et scientifiques extraordinaires qu'il serait vain de nier. Mais dans le même mouvement, elle s'est dangereusement fourvoyée sur la voie d'une accumulation exponentielle insensée, d'une appropriation mortifère, d'une marchandisation effrénée, d'une uniformisation entropique. L'aboutissement en est une Culture globale, mondialisée, glorifiant la trinité Marché-ScienceTechnologie 38. Cette culture a été gravement réductrice, pour ne pas dire castratrice. Au nom d'une raison dichotomique péremptoire, elle a contribué à séparer l'Homme de la Nature, à diviser les hommes et les femmes entre eux et en chacun d'eux, a dissocier matérialité et spiritualité, sexualité et sacralité, objectivité et subjectivité, raison et passion. C'est la fameuse coupure
38 Trinité dont le sigle M.S.T. pourrait avoir une signification létale: Maladie Socialement Transmissible! 42

cartésienne, avec ses vertus analytiques certes, mais à l'opposé de la culture de réconciliation que nous avons évoquée plus haut. L'autonomisation des disciplines, des activités, des pratiques, des pensées, a abouti à une pulvérisation de la réalité en semi-vérités parcellaires, fragments de miroirs brisés d'une unité (perdue ?) à (ré)inventer. Désenchâssée de son contexte historique, naturel, social, culturel et éthique, l'économie est devenue inhumaine. Les mythes du développement comme ceux de la société programmée 39, se sont dissipés. Erigées en Deae in machina, la science et la technique ont fait perdre à l'homme contemporain la croyance qu'il avait dans le sens commun, le savoir empirique, l'intelligence intuitive 40. Le scepticisme s'est installé quant aux bienfaits de la modernité. Le désenchantement a fait son lit de la postmodernité. C'est pourquoi, l'on assiste à une montée des incertitudes et à une déstabilisation symbolique, sociale et matérielle, de la vie quotidienne. C'est dans les espaces, apparemment vides, ainsi créés, que ressurgissent le local et l'imaginaire dans toute leur diversité et leur singularité. Ce qui signe le retour fulgurant de la culture et des cultures locales, évènementielles, catégorielles ou particulières 41.Car, pour vivre et agir, les êtres humains ont besoin
Cf. notamment C. Mendes, Les mythes du Développement. Seuil 1977, et G. Rist, D. Perrot, F. Sabelli, La mythologie programmée. L'économie des croyances dans la société moderne, PUF 1992. 40 Une expression particulièrement exemplaire de ce culte voué au « scientisme» et à 1'« expertisme » nous a été fournie à l'occasion du sommet écologique de Rio en 1992 par l'Appel de Heidelberg. Sans le caricaturer, le contenu de ce document signé par une pléiade de scientifiques et prix Nobel pouvait se résumer par une formule lapidaire: « Hors la science, point de salut! ». Al' encontre de cette prétention inacceptable, un contre-appel a été lancé, signé par des praticiens altermondialistes appuyés par d'autres scientifiques et prix Nobel conséquents et conscients de l'état de la planète. Contre-appel qui visait ni plus ni moins à poser la question politique essentielle: « Quel est le rôle que peuvent (et doivent) jouer les scientifiques en tant que citoyens du monde dans l'avenir de la planète et de l'humanité? ». Cf. à ce sujet, documentation AITEC. 41 L'extension jusqu'à l'abus de la notion de culture à un grand nombre de champs d'activités humaines, d'entités institutionnelles, de milieux professionnels, est révélatrice à la fois de la fragmentation sociale et de la prolifération de sous-cultures spécifiques comme cadres d'appartenance ou de référence. Ainsi, parle-t-on de culture entrepreneuriale (et même de telle entreprise particulière, 43
39

de sens et de reconnaissance, d'identité et de sécurité, d'amour et de tendresse, d'appartenance et de référence. En un mot, ils ont besoin de croire. De croire en l'à-venir, c'est-à-dire en ce qui advient 42. De réinventer la société et l'économie sur des bases plurielles 43. C'est toute l'énigme des sites symboliques d'appartenance et des trois boîtes qui les composent au sens musical du verbe: la boîte noire, la boîte conceptuelle et la boîte instrumentale 44.

i.e.: le toyotisme), politique, administrative, hospitalière ou de culture de négociation, de rue, de guerre, de mort, de paix, etc. 42 Je me réfère ici à l'œuvre maîtresse du philosophe néomarxiste, Ernst Bloch, laquelle, lue et relue, a beaucoup inspiré ma propre philosophie: Le Principe Espérance, 3 T., Gallimard, Tl, 1977, 535 p., T2, 1982,578 p. T3, 1991,564 p. (écrit aux Etats-Unis de 1938 à 1947, revu en 1953 et 1959) ; édition originale allemande Das Prinzip Hoffnung, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1959, excellemment traduit en français par Françoise Wuilmart. Cf. également, E. Bloch, L'athéisme dans le christianisme. Ed. Gallimard, Biblioth. de philosophie, 1978, 356 p. 43 Avec leurs conditions matérielles, leurs cadres sociaux et cognitifs, leur symbolique, leur imaginaire, etc. Cf. en particulier C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Seuil, Collect. Esprit, Paris 1975. Cf. aussi l'oxygénant ouvrage-manifeste d'I. Wallerstein, Ouvrir les sciences sociales, Descartes et Cie, 1996. 44 Le deuxième chapitre du présent ouvrage en présente un descriptif sur la base des travaux de Hassan Zaoual, l'initiateur de la méthode. En effet, rétif à toute définition qui enfermerait la réalité vivante dans un quelconque carcan, fût-il terminologique, H. Zaoual considère que les sites symboliques sont des entités essentiellement immatérielles, à la fois ouvertes et fermées, stables et mouvantes, singulières et plurielles, auxquelles sont indissociablement reliés tout être humain et toute organisation sociale, quels qu'en soient le profil, la nature (personnes, familles, groupes, entreprises, Etats, civilisations, etc.) et la taille (microscopique, mésoscopique, macroscopique, mégascopique). Cf. H. Zaoual en collaboration avec S. Latouche et F. Nohra, Critique de la raison économique. Introduction à la théorie des sites symboliques. Préface d'A. Kremer-Marietti, L'Harmattan, Paris 1999. Cf. également son doctorat d'Etat ès sciences économiques soutenu en 1996 à l'Université de Lille 1 et publié in extenso en octobre 2002 sous son titre original Du rôle des croyances dans le développement économique, L'Harmattan, 626 p. 44

Vers une diversité culturelle Désonnais, on parle de choc des civilisations 45, de mondialisation culturelle 46 ou de cultures et mondialisation 47, de pouvoir de l'identité 48,de géopolitique du sens 49,de bien d'autres encore. Et on en parle, bien entendu, avec des acceptions et dans des perspectives très différentes, sinon diamétralement opposées 50. Car, dans le champ culturel, rien n'est neutre, ni fixe. Tout y est affaire de point de vue, de sensibilité. Tout y est sujet à représentation et interprétation. Selon les trajectoires, le contexte, la situation. Ce qui n'interdit pas, bien au contraire, un effort de clarification et de rigueur dans l'usage qu'on en fait. Sans entrer dans la multitude des études, typologies et définitions qui y sont consacrées, il faut bien constater que la réhabilitation du culturel véhicule force ambiguïtés. Ainsi, la culture est trop souvent considérée comme une notion fourre-tout dans laquelle on déverse tout ce qui ne trouve pas d'explication « rationnelle»: c'est une conception résiduelle-marginaliste.
45 selon S. Huntington, cf. op. cit. sous ce titre en biblio. 46 Titre d'un solide ouvrage socio-historique de G. Leclerc portant en sous-titre Les civilisations à l'épreuve, PUF, 2000. 47 Cf. notre ouvrage précité Diversité des cultures et mondialisation. Au-delà de l'économisme et du culturalisme, L'Harmattan 2000. Cf. aussi sous le titre Cultures et mondialisation, l'ouvrage collectif de Ph. d'lribarne et alii, Seuil 1998, consacré à la gestion interculturelle entrepreneuriale comme l'indique le sous-titre: Gérer par delà les frontières. Cf. sous le même titre, mais dans un sens différent, l'ouvrage précité du centre tricontinental, politiquement très engagé dans une altermondialisation radicale face à l'américanisation de la culture, et dont les contributions portent davantage sur l'Afrique, l'Amérique Latine et l'Asie. 48 Titre du deuxième volume de la trilogie de M. Castells, Fayard 1999. 49 Titre du stimulant ouvrage de Zaki Laïdi, Fayard 1997. 50 Ainsi, il n'y a vraiment rien de commun dans la manière dont le choc des civilisations a été ressenti et analysé, d'un côté, par le politiste américain Samuel Huntington, de l'autre, par le sociologue iranien Daryush Shayegan. Alors que le premier a une position occidentalocentriste-The West against the Rest-, opposant les civilisations entre elles, ignorant leurs déchirements et contradictions internes, passant à la trappe, excusez du peu, l'aire socioculturelle négro-africaine, fantasmant même autour d'un axe prétendument islamo-confucéen, le second fait une analyse pénétrante des interactions culturelles et sociétales entre civilisations mais aussi au sein même de chacune d'elles. 45

Fréquemment aussi, elle est perçue comme la cerise sur le gâteau: c'est une conception superficielle-ornementaliste. Par ailleurs, la culture est couramment polarisée sur l'esthétique et l'art ou l'éducation et les médias: c'est une conception plus ou moins sectorielle-élitiste. Trop souvent aussi est-elle davantage perçue comme patrimoine à conserver 51 que comme énergie à libérer, comme produit que comme processus, en fonction d'archétypes et de patterns plus ou moins figés: c'est une conception substantiellepasséiste. Ou pire encore, comme un donné immuable, historiquement invariant: c'est une conception éternelleessentialiste. Mais elle est aussi plus communément considérée du point de vue global dominant en termes alimentaires (i.e. macdonaldisation), vestimentaires (i.e. jeanification, Nike), communicationnels (téléphones portables, internet, etc.) ou autres: c'est une conception matérielle-consumériste. Enfin, elle sert souvent de prétexte ou de paravent à des manipulations d'identités à des fins de domination politique, religieuse et/ou économique: c'est une conception artificielle-instrumen taliste. A ce propos, Hélé Béji a parfaitement raison de dénoncer vigoureusement ce qu'elle appelle L'imposture culturelle 52. De même, conforté par ses appartenances multiples, l'écrivain Amin Maalouf fait œuvre salutaire lorsqu'il fustige Les identités meurtrières 53. Aussi, pour fixer les idées, nous en tiendrons-nous à la définition large et dynamique à laquelle pourraient souscrire, croyons-nous, non seulement la plupart des membres et sympathisants du Réseau Cultures, mais nombre de nos lecteurs: « La culture est l'ensemble complexe des solutions dont un groupe humain hérite, qu'il adapte, adopte ou invente pour répondre aux défis qui lui sont lancés par un environnement naturel et social changeant» 54. S. Latouche en donne une définition plus condensée: «La culture n'est autre que le mode de réponse
51 Ce qui est évidemment très important en soi et donne matière à une bien utile économie des patrimoines. Mais pourquoi patrimoines et non pas matrimoines ? 52 Cf. sous ce titre, H. Beji, Stock 1999. 53 Titre op. cit. en biblio. 54 Cette définition est, à quelques détails près, celle formulée et excellemment développée par l'un des fondateurs et coordinateurs du Réseau, Thierry Verhelst, dans un texte d'une vingtaine de pages, reproduit dans Diversité des cultures et mondialisation, L'Harmattan 2000, pp. 189-206. 46

donnée par chaque société au problème de son existence sociale» 55. Plus simple encore est celle proposée par F.P. NzeNguema: «La culture: c'est une tentative, sans cesse renouvelée, pour une société de répondre aux défis de l'existence» 56. Ces définitions mettent en relief l'importance de la culture - et des cultures locales - dans toutes les sphères de la vie des individus et des sociétés, en dévoilent la fonction matricielle, motrice et modale, dans la résolution des conflits comme dans la réponse aux défis auxquels ils sont confrontés. Soutenir cela, ce n'est pas sombrer dans un quelconque culturalisme comme l'ont prétendu maints contempteurs ou sceptiques. Certes, notre approche a de quoi désemparer, déranger, dans la mesure où, rebelle à toute pensée unique, à toute pratique uniforme, elle dénonce le caractère mystificateur du politiquement correct, de l'économiquement déterminant, qu'il s'agisse d'ailleurs de la doctrine libérale ou de la vulgate marxiste, du moralement conforme, du culturellement convenu ou de l'académiquement admis. Bref de l'ordre établi. Dans tous les cas de figure, se pose le problème du sens et des sens. Non, le mythe de Sisyphe n'est pas absurde. Le geste de I'homme poussant son rocher - geste sans cesse renouvelé, jamais identique, toujours situé, contextué - n'a d'autre/s sens que celui/ceux qu'on veut bien lui conférer. La condition humaine, mélange complexe de déterminations, de libertés, de choix, de volontés et de hasards, ne trouve-elle pas son sens dans l'être social en situation et en devenir? C'est pourquoi, pour fonctionner, toute société a besoin de croyances, de mythes fondateurs, de rites. Aucune activité humaine et sociale, n'échappe à cette «médiation obligée» pour dire comme Gonseth. L'économie, la science, l'art, l'amour, le sport, la politique entre autres, y participent pleinement. Ce qui caractérise les époques de grande rupture civilisationnelle comme la nôtre, même si nous n'en avons pas pleine conscience, c'est un changement de vision du monde, donc de paradigmes. Le
55 Critique de la raison économique, op. cit., p. 61. 56 Cf. ouvrage inaugural de F.P. Nze-Nguema, Modernité Tiers-Mythe et Bouc Hémisphère, Paris, Publisud, 1989. Cette définition présente l'avantage au point de vue épistémologique, de laisser ouverts les processus cognitifs et de souligner la relativité de notre maîtrise du monde. 47

paradigme sitologique est de ceux-là comme nous le testerons au fil de l'ouvrage. Car la méthode des sites symboliques s'inscrit précisément dans cette perspective de renouvellement de notre regard, de notre écoute, de notre attitude, de notre capacité d'être et de notre volonté d'action, individuelle et collective, non pas sur, mais au sein du monde. Cheminant entre deux hypothèses extrêmes, plausibles mais peu probables, - celle d'un cataclysme social et écologique planétaire (hypothèse apocalyptique), celle d'une renaissance miraculeuse d'un monde merveilleux (hypothèse paradisiaque) - il y a place pour un large éventail de scenarii intermédiaires, de cheminements transitoires, pour ne pas dire transitionnels, voire trans(s)itologiques. Les voies d'accès à une société plurielle, incluante, démocratique, juste, créative, « réenchantée » - ce qui ne veut pas dire sans conflits ni problèmes - étant multiples en raison même de la diversité et de la spécificité (relatives) des sites de provenance et de destination, des conjonctures situationnelles, des projets d'avenir, avec leurs contraintes et leurs potentialités.

3.
3.1.

LE MONDE COMME SITES HUMAINS

MOSAÏQUE

DE

Pluralisme contre réductionnisme

La posture adoptée dans l'ouvrage résulte de la nécessité d'une culture, d'une économie et d'une politique mondiales de la diversité. C'est pourquoi, elle accorde une primauté à la singularité des situations. Non pour s'enfermer dans les particularismes ou les communautarismes, mais au contraire pour les dépasser et déboucher sur des généralités plus amples, enrichies des différences constitutives des entités socioculturelles et économiques composantes. C'est dire aussi qu'elle participe d'un combat contre l'hégémonie mortifère d'un point de vue et d'un modèle uniques pour tous. Sectataires de tous les pays, prémunissez-vous! Car le multiple est à l'œuvre partout. Il l'est économiquement dans l'incapacité notoire des institutions du marché à tout régenter et dans la vitalité des pratiques métisses, 48

plurielles, qu'il s'agisse des économies dites informelles ou non structurées et que nous qualifions avec notre regretté ami J. Bugnicourt de populaires, des économies dites sociales, vernaculaires et/ou solidaires, des développements dits locaux, comme de l'éventail des économies dites administrées ou mixtes, etc. Il l'est tout autant dans les institutions, les technologies, les modes de gouvernance, le droit, les sciences, en particulier la biologie ou l'écologie (biodiversité), les expressions artistiques sous leurs diverses formes. La crise du capitalisme se conjugue à celle du socle socioculturel, cognitif et paradigmatique sur lequel il s'est historiquement développé: le complexe mythique, proprement occidental, de domination, d'exploitation et d'accumulation. Bref de la culture de maîtrise et de coupure qui a fait la grandeur de l'Occident mais risque maintenant d'en précipiter la chute et, avec lui, celle de la planète tout entière. Cette crise globale consacre la fin inexorable de l'occidentalisation comme projet civilisationnel applicable à l'ensemble du monde et des sociétés. L'échec du développement dans les pays du Sud, ses contradictions croissantes dans les pays du Nord, la prolifération des risques et insécurités qu'il génère partout (vaches folles, moutons tremblants, virus mutants, drames écologiques, sanitaires, alimentaires, etc.) en sont les manifestations évidentes. Après l'apogée, vient toujours le déclin. L'irréversibilité du temps n'interdit certes pas à 1'histoire vécue des humains de suivre un cours non linéaire, sinueux ou spiralé, voire erratique. Mais la réponse au chaos d'un système dévorateur, sans restitution, des ressources naturelles et culturelles de la planète, réside dans la formulation et la mise en pratique d'un paradigme pluraliste susceptible de « recomposer la planète en morceaux et l'humanité en miettes». Un paradigme qui leur garantirait une pluralité de formes de vie (politique, économique, sociale, technologique, culturelle, écologique). C'est d'ailleurs en ce sens que pourrait, et semble, de fait, s'orienter l'économie: une économie plurielle réenchâssée de caractère tripolaire avec de multiples variantes et chevauchements (voir plus loin). A une théologie totalitaire du marché avec ses pratiques de rentabilité, de productivité, d'accumulation, de domination, de concurrence, de compétitivité, de prédation, d'uniformisation, il s'agit de riposter par une contre-théologie ubiquitaire de la 49

créativité, de la solidarité, de l'équité, de la tolérance, de la vérité, de la diversité, du respect de la nature et de l'autonomie des peuples. Cette perspective d'alternativisation peut paraître utopique. Elle l'est effectivement! Mais elle est d'autant mieux fondée que la dimension prophétique et idéaliste est également omniprésente dans la démarche d'apparence objective et réaliste des positivistes les plus impénitents (néolibéraux, scientistes, ...). Or, a contrario, le principe de réalité dont ils se targuent montre qu'à chaque jour qui passe, il y a de plus en plus d'exclus, de pauvres, de laissés pour compte, de violences, etc. Le capitalisme est donc aussi une utopie, et qui plus est, meurtrière. En clair, le Développement crée la misère du monde 57 ! Il faut donc le défaire et refaire le monde 58.

3.2.

Multiplicité des sites symboliques d'appartenance

La méthode des sites symboliques permet d"appréhender la réalité vivante dans une optique à la fois inter/intra/multi/transdisciplinaire / culturelle / religieuse / active / subjective / générationnelle. Mieux que toute autre, elle est à même de prendre en compte la diversité des pratiques comme la complexité et la variabilité des situations locales, dans les termes qui sont ceux vécus par les actrices et acteurs locaux. Elle est encastrée et encastrante dans un cadre socioterritorial, physique et mental adapté. Cette mise en perspective sitologique permet de relativiser les logiques, souvent multiples, des acteurs individuels et collectifs, en les situant dans les espaces, les temps, les mondes de sens dans lesquels vivent, agissent, réagissent, pensent et se pensent ces mêmes actrices et acteurs. C'est pourquoi, dans le cadre de sa théorie des sites symboliques d'appartenance qui sous-tend notre approche, Hassan Zaoual considère le monde qui est le nôtre comme un « tapis de sites». Evocation implicite de sa part de la foisonnante tapisserie
Cf. à cet égard l'inestimable ouvrage de Majid Rahnema, La misère chasse la pauvreté, Paris, mars 2003 aux Ed. Fayard-Actes Sud. 58 Cf. sur ce thème, le n° 6 spécial, hiver 2001 de L'Ecologiste, édit. franç. de The Ecologist, introduit par S. Latouche, en vue du Colloque organisé à l'UNESCO du 28 févr. au 3 mars 2002. 50
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berbéro-marocaine ou réminiscence onirique du tapis volant d'un conte des mille et une nuits, l'image est porteuse, itinérante, quoique située. Pour notre part, l'image du monde, sans doute plus «génétique et constructiviste» (au sens de J. Piaget), qui nous vient à l'esprit, est celle d'une immense «mosaïque de sites humains» faite d'espaces, de temps et de sens multiples, mouvants, différenciés. Ou, pour employer une image plus fluante encore, renvoyant à celle figurée par J. M. Folon en couverture de ce livre, d'une aquarelle où tout se mélange (couleurs, eau, pinceau, esprit de l'artiste, support) dans une hésitante et nonchalante immobilisation, où tout se fixe dans une transparente et indéfinissable imprégnation. C'est donc à une véritable épiphanie, sinon à un travail de mosaïste ou d'aquarelliste, que nous convions les lecteurs à participer. Ceci, au fil d'un voyage exploratoire, voire initiatique, à travers un ensemble de sites et de mondes (anciens, actuels, potentiels) «écoutés» avec un «œil» aussi intérieur, compréhensif, panoptique et relativiste que possible. Relativisme relatif qui n'exclut pas, bien sûr, l'existence de systèmes et structures pouvant conditionner, voire surdéterminer, la vie des sites, lesquels sont à leur tour susceptibles d'exercer une action tantôt stabilisante, régulatrice, tantôt déstabilisatrice ou destructrice du système. Par ailleurs, il y a toujours un ou plusieurs sites à l'origine de tout système. Ceci est vrai du capitalisme mondial et/ou des capitalismes nationaux comme des systèmes productifs locaux, politico-administratifs, idéologico-religieux ou socioculturels, c'est-à-dire de tout système social. Bref, il n'y a, selon nous, ni a priori, ni a posteriori, incompatibilité entre site(s) et système(s) ou structurees). Bien au contraire, ceux-ci s'engendrent réciproquement. Ainsi, comme le montre pertinemment Fouad Nohra, l'Etat des pays du Machrek a une fonction d'arbitre entre les diverses composantes tribales, religieuses et autres, c'est-à-dire entre sites constitutifs de ce même Etat. A l'appui d'exemples africains, il montre aussi que telle ou telle composante peut s'approprier l'appareil d'Etat (accumulation politique) pour s'accaparer les ressources matérielles (accumulation économique) et s'ériger en site parasitaire, base d'une politique du ventre et d'une culture de la prédation et du

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crime 59. Celles-ci peuvent alors déboucher sur un système de destruction violente (cas du Liberia et de la Sierra Leone), d'implosion lente (cas du Congo Kinshasa) et/ou sur une recomposition de l'Etat, de l'économie et de la société (cas de l'Ouganda et du Ghana) 60. Toutefois cet ouvrage traitera essentiellement des sites et non des systèmes et structures qui en sont truffés.

4.
4.1.

ARCHITECTURE ET PERSPECTIVES SITOLOGIQUES DE L'OUVRAGE
Les sites explorés

L'objet de cet ouvrage est de montrer de manière aussi concrète et compréhensive que possible, en quoi, pourquoi, comment, dans quel(s) contexte(s), avec quels acteurs, autour de quels enjeux, les sites, et donc les cultures locales, se manifestent, agissent, résistent, réagissent, interagissent, se transforment, se pervertissent, meurent ou (re)naissent, face, au sein de, ou par rapport à ce qu'on appelle, hic et nunc, en français, La mondialisation, en anglais, La globalisation, laquelle n'est en fait que la forme ultime, hypertrophiée, de l'occidentalisation. A cet effet, nous procéderons par études de cas, itérations successives et approches multiples, sur la base de situations, d'évolutions et de transformations significatives. L'ouvrage comporte trois parties de, respectivement trois, cinq et cinq chapitres. La première partie est consacrée à une sitologie du changement social et culturel, la deuxième partie à une sémiologie d'un éventail de figures et sites locaux emblématiques de la mondialisation actuelle, la troisième partie à une anthropo-sociologie de sites constitutifs des mondialisations
Cf. F. Nohra, in Critique de la raison économique, et Théories du capitalisme mondial, op. cit. en biblio. Cf. aussi J F. Bayart et alii, op. cit. en biblio. 60 Cf. p.m. H. Panhuys: « Afriques en crise: conflits de développement et développement des conflits », conférence faite à l'Université de Lille 3, le 15 déco 2000, dans le cadre d'un mini-colloque organisé par F. Nohra sur Les crises politiques internationales. 52
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précapitalistes, capitalistes et postcapitalistes (?) des origines à aujourd'hui et demain ( ?). Les trois chapitres composant la première partie visent, sur la base d'une synthèse critique du Développement (chapitre 1) à établir au double plan épistémique et méthodologique, une grille de lecture (chapitre 2) et un dispositif d'approche aussi opérationnel que possible (chapitre 3) des sites symboliques d'appartenance concrets abordés dans les dix chapitres qui suivent, en particulier ceux ayant précédé, contribué ou contribuant à l'occidentalisation ou à la désoccidentalisation du monde. Les cinq chapitres de la deuxième partie traitent successivement de la révolte des Indiens du Chiapas au Mexique (chapitre 4), de la fermeture de l'usine Renault-Vilvoorde en Belgique (chapitre 5), de l'organisation en réseaux transnationaux des diasporas chinoises outre-mer et de la confrérie sénégalaise des mourides (chapitre 6), des actions endogènes d'information sur le sida à Rio de Janeiro et à Kinshasa (chapitre 7), des mafias japonaises et russes (chapitre 8). Les cinq chapitres de la troisième partie qui s'inscrivent tous dans le cadre d'une histoire interculturelle des sociétés nous conduiront successivement de sites mondialisateurs très anciens, amazoniens et chinois (chapitre 9), en passant par cinq sites générateurs d'empires antiques et médiévaux - gréco-macédonien, carolingien, almoravide, mongol, mandingue - (chapitre 10), à des sites occidentaux (européens, américain) et africains (égyptien, sénégalais, ashanti) préfiguratifs du capitalisme mondial (chapitre Il), pour déboucher sur des sites actuels révélateurs de flux globaux ponctués d'éruptions locales contradictoires au Rwanda et au Sénégal (chapitre 12) et de paradoxes multiples, annonciateurs de la fin pressentie sinon probable, de l'occidentalisation du monde (chapitre 13). Enfin dans un propos d'étape, nous tenterons de dégager à partir des sites et mondes prospectés, quelques pierres angulaires de la société du xxime siècle dans laquelle nous sommes entrés. Après avoir essayé d'élucider le présent, de dévoiler le passé, il s'agirait maintenant d'oser réinventer l'avenir. Poète, prends ton luth.. .

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