//img.uscri.be/pth/77997f4048ec0bd7daa70ee487bc27fb677844a7
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La folie dans la pensée Kongo

De
159 pages
La maladie mentale est une maladie, quel que soit l'endroit où l'on se trouve et cela est vrai depuis la nuit des temps. La religion s'en est mêlée, la médecine, la science aussi, sans oublier les sciences sociales. Au Congo, c'est encore plus vrai qu'ailleurs, car toute maladie trouve son origine dans les rapports entre les gens. La sorcellerie, la magie blanche, les fétiches sont les premiers responsables de la folie, du coup la prise en charge de cette maladie est collective.
Voir plus Voir moins

Sommaire

Avant-propos ...........................................................

Les concepts de la folie............................................

Maladie mentale et culture .......................................

Études sur la maladie en pays Kongo .......................

Histoire et organisation sociale chezles Kongo........

Structu...............re et organisation familiales Kongo

L’éducation traditionnelle de l’enfant chezles Kongo

La sorcellerie chezles Kongo...................................

Les mouvements de lu..........tte contre la sorcellerie

Analyse de la sorcellerie comme fait social..............

Les fétiches ounkisi.................................................

La société Kongo et le problème de la folie..............

Les itinéraires thérapeutiques ...................................

Les pôles thérapeutiques ..........................................

Interprétations et compréhension..............................

9

13

27

37

41

47

57

69

85

95

101

117

131

141

147

7

Avant-propos

Aujourd’hui le cerveauest reconnuquasiment par tous
comme le centre de décision et de régulation des organes
ducorps humain. Cette légitimité est fondée sur de
nombreuxtravauxscientifiques. Mais cela n’a pas toujours
été le cas. Pour le christianisme par exemple, l’organe
principal qui détermine les actions de l’homme est le
cœur, mais pas ausens organique duterme. Ainsi, il n’est
pas rare de lire dans la Bible des chapitres entiers qui
renvoient aurôle ducœur pour apprécier le bien et le mal.
Il est souvent dit dans les églises que pour se rapprocher
de Dieuil faut avoirun cœur pur.
Cettevision de l’Église est largement partagée par
plusieurs cultures africaines. Je ne sais pas si c’est l’Église
qui a inspiré ces cultures ousi ce sont elles qui ont
influencé les auteurs de la Bible. On ne le saura
certainement jamais car cette question n’intéresse pas
grand monde aujourd’hui. Disons tout de même que si
l’Afrique est le berceaude l’humanité, alors je peux
affirmer sans risque de me tromper que certaines
croyances de ce continent ont dûinspirer des civilisations
entières aufil des siècles.
Pour reconnaître la légitimité ducœur dans lavie de
l’homme, les cultures africaines disent souvent, comme les
Kongo duCongo que «Luaba bolé yulanéno, waba ngé
kaka yula ntima», ce quiveuSit dire «vous êtes deux,
concertez-vous avant de décider et si tues seul confie-toi à
toi et à ton cœur ».

9

Pour les Kongo, l’état de solitude n’existe pas car
lorsque l’on croit être tout seul on est toujours
accompagné de son cœur. Le cœur est dans cetuniversun
compagnon permanent qui aide l’homme àvivre en
harmonie avec tous ses organes mais également avec
l’environnement extérieur.
Une autre expressionutilisée couramment par les
Kongo est «widikila ntima aku» quiveut dire «écoute
ton cœur à chaque instant». Cette expression est très
importante dans l’imaginaire Kongo, car elle nous montre
la place que le cœur occupe dans lavie quotidienne.
Ecouter son cœur peut renvoyer à des considérations
complexes : d’abord le cœur estun conseiller. C’est celui
qui apporteune réponse précise àune situation donnée,
celui qui maîtrise les émotions, les états d’âme et toutes
les autres situations qui s’imposent à l’homme. Dans ce
cas le cœur apparaît commeun élément intérieur à
l’homme. Ensuite, le cœur devientun organe extérieur qui
permet à l’homme d’être en contact avec son entourage,
c’est-à-dire le monde desvivants et le monde des morts.
Chezles Kongo, le cœur est doncun catalyseur,un
médiateur mais aussiun régulateur qui agit pour conseiller
l’homme dans savie quotidienne.
Malgré son importance, le cœur est fragile et il faut le
protéger. Il n’est pas infaillible. Lorsqu’il devient
impuissant ouse dérègle, l’ensemble des organes ducorps
humain en pâtit et la personne concernée se déconnecte de
la réalité ; c’est ce que l’on appelle : la folie oula maladie
mentale. Les Kongo l’appelle «malari ma ntima» outout
simplement «ntuma».
Les conséquences de la maladie mentale sont
dramatiques aussi bien pour le malade que pour son
entourage. Pour mesurer les effets de cette maladie dans la
vie des patients, j’aimeraisvous raconterune anecdote qui
m’a été rapportée par le docteur Missontsa, ancien chef de

10

service de la clinique psychiatrique duCentre Hospitalier
et Universitaire deBrazzaville. Un jour il s’est fait
interpeller par deuxde ses malades juchés surun arbre. A
la question de savoir ce qu’ils faisaient sur cet arbre, les
malades ont simplement réponduqu’ils étaient des
mangues et qu’ils ne pouvaient pas descendre parce qu’ils
n’étaient pas encore mûrs.
Le docteur Missontsa a dûêtre surpris par la réponse
de ses malades car ce n’est sûrement pas celle qu’il devait
attendre. En affirmant qu’ils étaient des mangues, les
malades réagissaient à la question de l’émetteur mais leur
réponse obéissait àune logique différente de celle du
docteur.
Par contre si la réponse des malades avait été : « nous
sommes sur l’arbre pour cueillir des mangues », le docteur
aurait eu un élément important pour apprécier
positivement l’état de santé de ses patients. Aux yeuxdu
docteur Missontsa, cette réponse aurait été logique
socialement parlant. Donc il aurait puenvisager
l’éventualité d’une sortie.
Comme la scène se déroule dansune société qui
légitime la logique dudocteur et que cette logique est
dominante par rapport à celle des deuxmalades, dans ce
cas leur comportement est jugé pathologique. Et ces
personnes sont donc déclarées malades par la société. Au
nom de la société, le docteur Missontsa est obligé de
prendre ces deuxpersonnes en charge. Leur maladie se
nomme chezles Kongo comme je l’ai dit : «malari ma
ntima» ouencore «ntima» quiveut dire la maladie du
cœur,la maladie mentalecouramment appelée : folie.
Après avoir parlé de la place et de la fonction ducœur
chezl’homme, je me demande à présent : qu’est-ce quela
maladie mentale?C’est à cette question que les pages
quivont suivre essayeront de répondre.

11

Mais cet ouvrage tentera également de répondre à
d’autres interrogations comme: la maladie mentale
estelle d’origine organique, génétique ? Est-elleune maladie
sociale ?Peut-on réellement guérir de cette maladie?
Quelle est la place ducœur dans tout cela alors que cette
maladie concerne essentiellement le système nerveux?

1

Les concepts de la folie

Les définitions de la folie varient selon le temps et
l’espace. Elles sont dans tous les cas déterminées par les
représentations sociales qui en font tantôtune catégorie du
sacré, tantôtune manifestation démoniaque. L’Occident,
oùdepuis l’Antiquité se sont succédé et se chevauchent
différentes conceptions de la maladie mentale, nous offre
un exemple frappant.

Les conceptions de la folie en Occident

Les Grecs et les Latins distinguent deuxsortes de
folie : l’une, envoyée par les dieux, s’emparait aussi bien
des femmes, notamment à la pureté, que des guerriers au
plus fort des combats : c’est lafuror, en latin et lamania
en grec. Le fou, croyait-on à cette époque, transmettait au
commun des mortels les intentions des divinités.
L’autre folie était attribuée àune origine organique :
c’est l’insaniaouvesaniades Latins ; c’est aussi
lamelancoliades Grecs (mélancolie signifie humeur, bile noires).
Les médecins de l’Antiquité croyaient que la faiblesse du
cerveauétait due àun mauvais fonctionnement des
« humeurs » internes. La thérapie était alors celle ducorps
en l’occurrence celle des bains froids et des saignées pour

13

dégager les viscères, empêcher la fermeture desvapeurs,
la corruption des hurleurs et des esprits.
L’hystérie de la femme était attribuée àune ascension
de l’utérusvers le haut ducorps et àune compression des
autres organes, le remède consistant dans ce cas à
maintenir l’utérus « en bas ».

Au Moyen Âge

AuMoyen Âge, avec le triomphe duchristianisme, il
ya résurgence de la conception primitive. Les
manifestations les plus spectaculaires sont appréciées en
fonction de traits religieux. La folie est liée àun
phénomène sacré ousurnaturel. L’hystérie, les délires, les
accès maniaques, les perversions sexuelles sont tantôt
redoutés et rangés dans le domaine de la sorcellerie
(c’està-dire hors de l’ordre chrétienvoulupar Dieu), tantôt
vénérés comme manifestations divines.
En règle générale, l’aliéné (le fou) auMoyen Âge est
considéré commeun homme coupable d’avoir établiun
pacte avec le diable. La société le pourchasse et le rejette.
C’est aussi l’époque de l’Inquisition et bien des fous
finirent sur le bûcher lors des épidémies de sorcellerie. Le
foudevient l’incarnation dupéché et de ce fait est ducôté
dudiable et des sorciers. Comme l’écrit en substance
Pelicier :puisque l’ordre de l’Occident médiéval repose
sur l’Église et la religion, tout ce qui menace cet ordre est
suspect d’hérésie... L’Inquisition mise en place depuis le
e
XIII sièclesera l’arme impitoyable et les hérétiques, les
rebelles et les malades, les morts même puisque les
cadavres des suicidés sont exhumés, traînés sur la claie,
exposés puis pendus augibet.

14

La Renaissance

Le fouqui, auMoyen Âge, appartenait ausurnaturel,
sera peuà peuconsidéré commeun individuqui a perdula
liberté.
A cette époque, le fou, pour l’opinion publique, c’est
le bouffon à grelots, l’ivrogne impudique des bacchanales
oucet homme tranquille qui chante dans les rues, entouré
d’enfants. La folie n’a pas le sérieuxde la maladie à cette
époque et on lui refuse même toute existence. Cette folie
joyeuse apparaît cependant mystérieuse.
La folie est perçue commeune inversion de l’homme
dans ce monde de l’humanisme qui réclame pour l’homme
la liberté de construire le monde de la culture et de l’art.
Pour Rabelais, Cervantès et Aristote, la folie estune
méthode etune technique pour étudier le monde et ses
paradoxes avec la totale franchise d’un observateur sans
pudeur ni réserve.
Montaignevoit également dans la folieun révélateur
des illusions humaines et des incertitudes de la raison.
Bien plus tard, Freud a euraison de constater et d’écrire
que, de tout temps, ceuxqui avaient quelque chose à dire
et ne pouvaient le dire sans danger, aimèrent à prendre
l’habitude de se coiffer dubonnet dufou.
Foucault a bien montré comment, dès la fin duMoyen
Âge, le fouet la folie dans leur ambiguïté deviennent
menace et déviation,vertigineuse déraison dumonde et
mince ridicule des hommes. Dans les farces et les soties,
souligne Foucault, le personnage duniais et dusot prend
de plus en plus d’importance. Il n’est plus simplement,
dans les marges, la silhouette ridicule et familière: il
prend place aucentre duthéâtre comme le détenteur de la
vérité, jouant ici le rôle complémentaire et inverse qui est
joué par la folie dans les contes et les satires.

15