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La force des peuples

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236 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 196
EAN13 : 9782296275898
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LA FORCE DES PEUPLES

@ Editions L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-1811-2

1993

NOËL CANNAT

LA FORCE DES PEUPLES

Olympiens et gens de rien à la conquête de la ville-monde

Editions VHarmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

A Arlette,
silence d'argent, parole qui a su épouser l'envers de cette quête. d'or,

"Nous voulons dire au monde que nous ne sommes pas des vestiges archéologiques, mais que nous sommes ,. vivants. Jean-Marie TlmAou

"Celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas." 1 Jean. 4.20.

INTRODUCTION
LES CINQ CONTINENTS CULTURELS

Nous venons de quitter Atlanta. L'autobus roule vers le Sud à une allure régulière, monotone à donner la nausée. Derrière les vitres verdâtres comme celles d'un aquarium, défilent des maisons de bois, blanches, vertes ou roses, joliment blotties au milieu des forêts. Tout baigne dans l'huile dans cet univers libéral, aplani, normalisé: la nature, la vitesse, la climatisation, les corridors moelleux de la Banque Mondiale, la valse lente des billets verts... Dans ce non-être cossu qui décourage la concentration, l'attention s'évapore, c'est confortable et moralement ruineux. Ni tensions, ni détentes. Sur les routes, ni piétons, ni cyclistes, ni motocyclistes. Maîtresses de place en place d'immenses dalles de goudron qui n'ont pas laissé une chance au moindre brin d'herbe, seulement des voitures. Dans cet espace dénudé asservi aux exigences de la roue, la marche qui fait l'homme ne subsiste plus que sous la forme dérisoire du "jogging". Midi. Laredo. La frontière mexicaine. Le soleil vertical fusille à bout portant. Ni l'air conditionné, ni la "musica estereofonica" ne fonctionnent dans l'autocar "el primero en primera" des Transportes deI Norte, mais les fenêtres sont largement ouvertes; les passagers bavardent sans retenue. Nous entrons au royaume des vivants dont les habitants ne limitent pas au calcul l'usage de leur cervelle, et ce bonheur-là efface tout. Chaque tour de roue est une aventure: accélérations brusques, dépassements aveugles, coups de frein brutaux, les passagers 9

secoués comme des ballots plaisantent en s'agrippant de leur mieux; les gens tombent dans le couloir, mais le conducteur n'en a cure... L'eau risque de manquer cet été; tranchée de rios caillouteux, la garrigue épineuse s'embrume d'aridité. Soudain la pluie, violente, s'abat sur nous comme une herse, pendant sept minutes exactement. Puis la route retrouve sa sèche nudité. Cavaliers et marcheurs s'ébrouent sur les bas-côtés où poussent des cactus, des palmiers nains, quelques arbustes. Au crépuscule, Monterrey, plus de trois millions d'habitants, berceau de l'industrie sidérurgique mexicaine, s'offre à nous dans l'embrasement de la nuit. J'ai retrouvé le monde ibérique qui est le mien par Languedoc interposé. Fuyant la mièvrerie des chansons françaises comme la nervosité haletante du rock, je bois avec délectation cette musique populaire mexicaine qui m'apporte, comme les chants berbères de Taos Amrouche, le souvenir obscur et lancinant d'une patrie perdue. Après midi d'enthousiasme à la Plaza de Toros Monumental devant l'art de Valente Arellano: les véroniques, les esquives, les audaces folles du torero dessinent sous mes yeux dans le sable de l'arène, l'idéogramme du développement. Se carrer dans l'espace quand l'espace s'offre, puis, quand il se dérobe, se caler dans le temps, avant de tenter à nouveau de retrouver l'espace pour la minute de vérité, telle est la danse de la vie. Pour oser en toute innocence exposer sa simplicité, comme dans ces moments d'exception que furent pour moi la traversée du détroit de Palk, la découverte d'Adjanta, de Bénarès, d'Angkor, de Chichen Itza, il faut être pur de toute volonté de prendre et laisser devant soi s'étoiler l'espace sans trop chercher à rentabiliser le temps. D'un univers à l'autre, quand je voyage ainsi, l'amour qui me porte vers les hommes et les femmes rencontrés m'avertit sans détours des seuils franchis, des écarts, des ruptures, dont les cisaillements dessinent à grands traits la géographie de l'esprit. Celui qui déambule sans idées préconçues, sans programme, attentif seulement à ce qui le saisit, ne peut manquer de repérer ces PASSAGES, subtiles frontières de continents culturels où s'étanche sa soif de connaître. De cette mosaïque de sensations fades ou coruscantes, surgissent les évidences d'une sensibilité aux aguets. Le seuil subjectif qui sépare les Etats-Unis, création récente et artificielle des Visages Pâles du Nord, de l'univers sombre et douloureux des Amérindiens où, depuis la Conquête, halètent sourdement tant de cultures enfouies, situe sur le Rio Grande, la plus flagrante des frontières du double continent.
10

A l'autre bout du monde, entre la Chine et l'Inde, une autre césure majeure cadence la marche du voyageur qui passe du Vietnam au Cambodge, de la Birmanie au Bangladesh. Sur le versant chinois de ce grand seuil, vivent des hommes dénués de tout, mais stricts comme des cols de tunique, égotistes et souriants, qui s'activent dans une feinte indifférence en refusant de se laisser saisir. Sur le versant indien au contraire, dont l'odeur de bouse et d'encens contraste avec les senteurs d'urine et de charbon où baigne la Chine, des poètes et des mystiques, violents et doux, plongés dans l'anéantissement d'une pauvreté abyssale, mais déjà par mille traits méditerranéens, triment sans repos dans la certitude de l'être saisi. Près de 1 800 millions d'Asianiques, Chinois, Japonais, Philippins, Océaniens, font ainsi face, une fois franchi le Brahmapoutre, à 1 500 millions d'Indo-Méditerranéens, dont les cultures se succèdent, sans solution de continuité majeure, jusqu'aux rivages de l'Atlantique. Sur 10 000 kilomètres d'est en ouest, de Chittagong à Tanger, le continent oriental propose la même passion de la danse et d'une musique sans fin, sa prédilection pour le sucre et l'anis, les mets pimentés, les vêtements bouffants, ses souks, ses bazars, ses médinas, unis par le fil conducteur de l'Islam qui traverse en pointillés l'Inde aux mille dieux. Cet Orient-là déborde sur la rive nord de la Méditerranée dont tous les riverains, de la péninsule ibérique à la Mer Noire, tiennent de lui leur religion et, en quelque sorte, leurs fêtes et leurs chants, leur histoire, leur préhistoire. Au Sud du Sahara, nous rencontrons le grand seuil africain qui voit, après Agadès, vers Tahoua, se substituer au désert et à ses nomades de race blanche, orgueilleux et calculateurs, les terres du Sahel, d'un rouge et d'un vert éclatants en saison des pluies, avec leurs paysans noirs sédentaires, djermaa, haoussa, confiants et durs, s'affirmant à la face du soleil avec une véracité sans détours. Du Nord au Sud de l'Afrique, quelque 500 millions de Négro-Africains (un milliard peut-être avant le milieu du prochain siècle) occupent le seul continent au monde dont l'unité culturelle ne se soit pas forgée autour d'une "méditerranée" 1.
1. C'est une chose remarquable en effet, notons-le en passant, que toutes les civilisations de premier plan des deux ou trois derniers millénaires se soient développées dans des zones de jonction entre de grandes masses continentales: les civilisations helléniques, sémitiques, latines, sur le pourtour de la Mer Méditerranée; les civilisations olmèques, mayas, toltèque, sur les rivages occidentaux du Golfe du Mexique et de la mer des 11

Le dernier seuil mondial d'importance coupe curieusement l'Europe et surtout la France en deux. La frontière linguistique et culturelle entre pays d'oïl et pays d'oc 2 est absolument de même nature que celle que je viens de franchir entre les EtatsUnis et le Mexique. Ces deux seuils en réalité n'en font qu'un: ils marquent le clivage majeur de notre monde entre pays du Nord, de langue et de culture aryennes, et pays du Sud où, sous une latinité imposée, persistent plus que des traces des cultures pré-indo-européennes (basque, étrusque, ibère.. .), dont l'euskara est le vestige le plus éclatant. Ce qu'on a pu appeler l'Occitanie, c'est-à-dire l'ensemble des pays de langue d'oc, pays de droit écrit où la féodalité médiévale fut tempérée par l'institution consulaire jusqu'au XVIIe siècle, représente sur le plan culturel la marche la plus nordique et la plus occidentale du vaste continent indo-méditerranéen. Reliant l'Espagne (et l'Afrique)
Antilles; les civilisations chinoise, coréenne, japonaise, autour de la Mer Jaune et de la Mer de Chine Orientale; les civilisations javanaise, khmère, chame, autour de la Mer de Java, en liaison avec les foyers dravidiens de la Côte de CoromandeL.. Les méditerranées ont ainsi pris le relais des grands fleuves qui, dès le IV' millénaire AC, avaient vu naître les civilisations pionnières: le Nil, le Tigre et l'Euphrate, l'Indus, plus tard le Fleuve Jaune... Peut-être les civilisations, pour se développer et surtout s'engendrer les unes les autres, ont-elles besoin de ces sortes d'''accélérateurs'' géants que constituent ces étendues maritimes, d'autant plus efficaces que, d'une rive à l'autre, l'information peut s'y réfléchir, gauchie, déformée à chaque pulsation par les irrégularités du miroir qui la renvoie, mais nourrie des réalisations que peuvent seules mener à bien des concentrations humaines importantes. Vue sous cet angle, la Méditerranée était assurément la plus propre à jouer un tel rôle: boyau quatre fois plus long que large, doté de diverticules profonds (Mer Noire, Mer Adriatrique, Mer Tyrrhénienne, Mer Egée), communiquant avec les océans extérieurs par le détroit de Gibraltar à l'ouest, l'isthme de Suez à l'est, et même, au nord, la "route des Varègues aux Grecs", la grande voie presque entièrement navigable qui, par la Dvina et le Dniepr, permit aux Suédois d'atteindre Byzance, c'est l'ensemble maritime le plus parfait, le mieux structuré, le mieux épaulé par des masses continentales considérables aux côtes aisément accessibles, où la fonction de miroir des rivages affrontés se renforce d'innombrables relais insulaires. 2. Elle peut être fixée approximativement par une ligne qui, partant du confluent de la Garonne et de la Dordogne, suit le cours de la Gironde à l'ouest et, à l'est, remonte vers le nord, passe entre Angoulême (oil) et Périgueux (oc), Poitiers et Limoges, Montluçon et St-Eloy-Ies-Mines, Vichy et Riom, St-Etienne et Yssingeaux, Romans et Valence, Grenoble et Gap, St-Jean-de-Maurienne (franco-provençal) et Briançon (langue d'oc). cf. Pierre Bec, La langue occitane, PUF, 1967. 12

à l'Italie et au monde grec, elle a toujours reçu son inspiration de l'Orient et de la Méditerranée, bien plus que les régions au nord de la Gartempe. Au libéralisme égalitaire des Français du Nord dont l'individualisme foncier se veut tempéré par la "fraternité" qui doit régner entre des citoyens libres et égaux en droit, s'oppose de la façon la plus caractérisée, l'autoritarisme - égalitaire ou inégalitaire - des familles paysannes occitanes, qui s'apparentent ainsi aux types familiaux majoritaires dans les pays du Sud et d'Orient 3. Mais la France est par excellence le pays de l'union des contraires, celui où, comme en nulle autre nation d'Europe sans doute, Nordiques et Méditerranéens ont le mieux appris à se connaître et à se compléter. Aussi la frontière palpable, aisément localisable, qui coupe l'Hexagone en deux, estelle d'autant plus chargée de sens dam; le contexte européen et euro-méditerranéen d'aujourd'hui. Elle fournit un repère précis pour l'intelligence de l'antagonisme Nord-Sud, source de richesse et de vitalité intellectuelle où l'Europe s'est abreuvée en deux mille ans d'oscillations créatrices. Elle éclaire les conditions d'extension au plan mondial d'une telle "union des contraires" qui seule pourra conjurer les risques de conflits sans tuer la racine du désir. Il faut se hâter de le constater car les moyens de communication rapide gomment aujourd'hui les différences les plus apparentes pour le marcheur, et font perdre aux gens le sens de leur destin commun, de leur identité. Or rien de durable ne s'est jamais accompli que par des hommes debout et porteurs de projets.
* * *

3.

Emmanuel Todd, L'invention de l'Europe, Seuil, 1990. 13

CHAPITRE PREMIER L'AUTORITÉ DES VIVANTS * OLYMPIENS ET GENS DE RIEN
C'est le 20 février 1962 que j'ai réalisé mon premier entretien professionnel, dans la forêt de Rambouillet, avec une fermière originaire de la Mayenne... Personne ne m'avait introduit. Sur la carte d'Etat-Major, j'avais piqué un point, les yeux fermés, et dirigé mes pas vers la ferme la plus proche... J'ai abordé depuis, toujours de la même manière, quelque trois mille personnes sur tous les continents. Enregistrés au magnétophone, les propos que je vais rapporter sont le fidèle reflet d'une rumination à voix haute, dans une langue le plus souvent étrangère, qu'avec l'assistant qui m'accompagnait, nous avions, par notre intervention insolite, à brfile-pourpoint suscitée. Toute la difficulté de l'enquête de motivations, mais aussi sa richesse, tient dans cette requête d'extériorisation sans préavis d'une subjectivité singulière devant un inconnu, un visiteur qu'on ne reverra plus 1.
* Autorité: du latin auctor, celui qui augmente, fait avancer, progresser. 1. Les motivations, en psychologie sociale, sont des orientations profondes et permanentes de la personne qui déterminent attitudes et comportements. La connaissance des motivations présentes dans une population permet d'avancer des hypothèses sur son évolution à venir. Mais il faut bien distinguer les vraies motivations qui correspondent à un petit nombre de valeurs fondamentales (l'épargne, le partage, la création, le profit.. .), des simples mobiles ou motifs d'action. Une enquête par sondage ne peut jamais atteindre le niveau des motivations. 15

L'ignorance de la langue ne présente pas que des inconvénients : elle permet de faire l'économie des réactions de défense qui accusent les maladresses d'un enquêteur trop impliqué. Délivré de l'intelligence précise des termes, simple regard aimant, attentif et serein, comme un appel renvoyé par l'écho, l'ignorant peut se concentrer sur le bonheur d'écouter une personne qui parle, en savourant mentalement ses intonations, ses mimiques, ses gestes, le non-dit d'un regard, les silences, les interruptions... C'est ce message non verbal qui, lors de l'analyse, recentrera le flot des paroles enfin révélées sur le discours profond en filigrane. En auscultant ces entretiens avec le recul du temps, j'ai discerné des convergences, des seuils, des arbitrages, porteurs de modèles de comportement. De la multiplicité des expériences recueillies à travers le monde, selon des approches très différentes mais avec la même passion du vécu, j'ai vu, après trente ans de pratique, émerger huit grandes familles de cas. Mais une brève présentation fera mieux comprendre, sous l'apparente disparate des conditions de vie, l'universalité réelle des systèmes d'évidences qui les caractérisent. Pour illustrer ces "idéauxtypes", selon la terminologie de Weber, j'ai choisi de donner la parole à ceux de mes interlocuteurs dont le discours était le plus cohérent, en mêlant à leurs propres paroles celles d'autres personnes de la même "famille" rendant un son voisin. Mon espoir était d'assurer ainsi plus de résonance à des inflexions de voix si porteuses de sens que, sous l'éclairage cru d'un quotidien souvent misérable, j'ai tremblé de voir ces trésors se dissoudre dans le flot des plus vulgaires trouvailles de l'Occident. Qu'on ne cherche donc pas ici le message d'un ethnologue amoureux du passé, mais celui d'un homme agenouillé qui, prudemment, souffle sur des braises et se réjouit lorsque le feu reprend. Tout en bas de la pyramide, nous rencontrons les aborigènes, pygmées africains, adivassis indiens, nomades (pour la plupart contraints de se sédentariser pour survivre), intouchables, paysans sans terre, en fait tous les DESHERITES qui fournissent le gros des bataillons de la faim et une large part de ceux qui migrent vers les villes. Dans certaines circonstances politiques (Chine, Cuba, Irak), c'est parmi eux que se recrutent les petits BUREAUCRATES sédentaires, cadres syndicaux, membres du Parti, qui seront les otages consentants d'un dialogue irréel entre la base et le sommet propre aux régimes totalitaires. En dehors de ces rares évasions individuelles, les PAYSANS PAUVRES se retrouvent généralement coincés dans un étroit 16

Tableau I
La pyramide sociale

============z========

POLTTIQU.:

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17

goulet: s'ils ne parviennent pas à rejoindre les PETITS CULTIVATEURS ENTREPRENANTS qui font la force de la paysannerie familiale, ou les PETITS ENTREPRENEURS INNOVATEURS capables de s'associer au sein de coopératives ou sur des projets artisanaux, les voilà tôt ou tard contraints, eux aussi, de partir pour la ville. Voués au chômage, aux brimades, aux évictions, aux extorsions de fonds des mafias, les "squatters", LOCATAIRES résignés ou exaspérés, constituent le terreau social des bidonvilles où fermente l'économie non formelle; on en connaît par ailleurs la souplesse et la vitalité. Tous ces exclus sont motivés par la conquete de la ville, et il arrive que, dès la première ou la deuxième génération, certains d'entre eux deviennent PROPRIETAIRES: propriétaires des murs mais squatters du sol, propriétaires précaires en un mot, toujours menacés par l'expulsion, qui survient parfois après plusieurs décennies, mais quelquefois aussi, propriétaires stabilisés, comme ces champions du lotissement clandestin, dans la banlieue du Caire, qui construisent sans permis un rez-de-chaussée, puis un étage, louent le rez-de-chaussée à une boutique dont le loyer leur permet de construire un deuxième, puis un troisième étage qu'ils louent ou gardent vides en attendant que leurs enfants aient grandi... Un jour, ces propriétaires stabilisés devenus après bien des avatars, propriétaires en titre, commenceront à se plaindre des mauvaises manières de leurs locataires, ruraux urbanisés de fraîche date, des maigres loyers perçus, de l'insalubrité des quartiers "indigènes" (comme on dit à Abidjan), des quartiers "arabes" (comme on dit à Tunis), des bédouins, des fellah, des harijans, qui envahissent des rues jusqu'alors convenables, y rendant la vie impossible aux gens de bien... Ayant rejoint les vieux citadins, propriétaires de souche, captifs de leurs propriétés, les nouveaux nantis se préparent à franchir le seuil qui les séparait des "Olympiens" 2, dont ils vont désormais copier les comportements imités des modes européennes et américaines: les 4 V (virement bancaire, villa, voiture, voyages), la piscine, le grand ensemble résidentiel... EVADES POTENTIELS, les enfants des propriétaires captifs, après avoir étudié dans un collège privé (peu d'affaires sont plus rentables que ces établissements, en Inde, en Corée, en Haïti), voire à l'étranger, deviennent des entrepreneurs, des promoteurs, des enseignants, ou des fonctionnaires supérieurs. Il arri-

2. L'expression est de Henri Lefebvre, La vie quotUlienne dans le monde moderne, Gallimard, 1968. 18

ve aussi que se mêlent à eux des fils d'innovateurs ayant réussi à franchir le barrage du bidonville (1 sur 10 000 ?, 1 sur 100 000 ?). Dans tous les cas, les "gens de bien" ainsi rapprochés du pouvoir politique dont le triangle d'or s'inscrit entre leurs carrés arcboutés, s'efforcent de le manipuler sous la poussée de leurs "lobbies", de le faire jouer à leur profit. Leurs galaxies fonctionnent en cercles fermés oublieux des étages inférieurs de la pyramide où le vouloir populaire durement comprimé doit, à grands ahans, se frayer un chemin dans le labyrinthe de la misère. J'ai déjà présenté dans "Le pouvoir des exclus", trois de ces grandes familles humaines: les DÉSHÉRITÉS, les PAYSANS PAUVRES, et les INNOVATEURS. Avant de me faire à nouveau l'écho de leurs luttes, je dois dire un mot des figures adverses de ceux qui, à des degrés divers, détiennent l'un ou l'autre des atouts majeurs de la réussite: des relations étendues par la mobilité, une sécurité assurée par la propriété, et une familiarité avec l'administration des affaires procurée par l'éducation. Voici donc les visages du pouvoir des nantis qui, volens nolens, sont, au Nord comme au Sud, les interlocuteurs naturels des pauvres. Les BATIANTS sont d'esprit nomade; ils foncent dès qu'une porte s'ouvre. En Côte d'Ivoire, en Arabie, en Corée du Sud, ce sont les frères ainés des innovateurs et des entrepreneurs persévérants qui ont réussi. Cosmopolites par vocation, qu'ils soient simples patrons, grands reporters, ou dirigeants de multinationales, les battants "surfent sur la vie en ignorant l'écume des jours" 3 ; leur mobilité fait leur force, d'autant plus grande en apparence qu'ils sont plus déracinés. Or, comme l'avait noté Simone Weil, "les déracinés déracinent", et par la puissance des media qui font leur publicité, imposent au reste du monde le joug d'une consommation débridée (de mets, d'objets, d'images, de concepts)... Les BUREAUCRATES sont des sédentaires. Souvent issus de milieux défavorisés, montés à la force des poignets ou promus par l'idéologie régnante, ils ambitionnent confusément de
3. Aux Etats-Unis, explique l'ancien directeur de l'Institut Goethe de San Francisco, Mr Daniel Nobbe, dans Le Monde Diplomatique (novembre 1990), "surfer sur la vie est pour beaucoup un mode de vie, au propre et au figuré: on vit d'après des images, on refuse toute confrontation avec la réalité des autres, on ignore l'écume des jours, les exclus..." C'est la "californian way of life"... 19

mettre la société entière dans leurs fichiers. En Côte d'Ivoire, en Irak, ils attendent tout du gouvernement; la première vertu à leurs yeux, est donc le conformisme. Liés par des rapports hiérarchiques et la peur du licenciement, ils sont portés à raidir leurs attitudes, à prêter foi aux textes et aux réglements plus qu'à ce qu'ils constatent par eux-mêmes. Leur répugnance à se transporter sur le terrain les détourne d'une vision globale: ils préfèrent développer des systèmes décisionnels "par filières" (éducationlsanté/logement/emploi/transports/etc.) qui diluent leur responsabilité et laissent les problèmes de fond irrésolus. Opprimés, ils oppriment à leur tour, et leur rigidité qui fait le jeu des démagogues, révolte les Battants partisans de l'économie de marché. Les PROPRIETAIRES, parfois fils ou petit-fils plus chanceux (mais comme eux sédentaires) de ruraux urbanisés, ferment soigneusement la porte sur leurs biens. Les fonctionnaires du fisc et les voleurs sont leurs bêtes noires. Tenant sous leur coupe les paysans pauvres et les locataires, ils sont le fondement de l'ordre social. Soucieux avant tout de l'argent, ils pensent volontiers que l'argent est tout et n'hésitent pas à lui sacrifier le plaisir de vivre. Dans les médinas d'Afrique et d'Asie où ils tenaient naguère le haut du pavé, ils vivent l'agonie de la ville ancienne submergée sous des flots d'''arrivistes''... Captifs de leurs possessions, les Propriétaires emprisonnent. Mais lorsqu'ils font .alliance avec les Battants, ils livrent le pays aux démons du "consumérisme" qui allument en retour (et souvent chez leurs propres enfants), la flamme dévorante du fanatisme politique ou religieux. *
* *

Fondé sur une cinquantaine d'études ponctuelles conduites entre 1962 et 1992 dans une trentaine de pays (France comprise), en milieux ruraux, urbains, et péri-urbains, le schéma qui vient d'être esquissé n'est qu'un instrument prospectif purement qualitatif, reliant de façon assez cohérente un ensemble de phénomènes sociaux observés dans différents contextes culturels. Il serait vain d'y voir autre chose qu'un guide pour l'action qui nous aidera à rendre compte de cheminements exemplaires entre modèles "moderne" et "traditionnel" dans des sociétés exposées au rayonnement ravageur du monde occidental.

20

L'HOMO POETICUS & LES "BRANCHÉS" DE DEMAIN
Je suis dans un autobus bondé, à Calcutta, au milieu d'inconnus qu'une vraie beauté illumine, je transpire, je suis balloté mais heureux; les voyageurs parlent paisiblement entre eux, l'air entre librement par les fenêtres sans vitres, le tumulte de la ville nous assourdit... Dans cet autocar de luxe au contraire, dont les fenêtres scellées dissimulent derrière leurs vitres teintées des paysages fantomatiques, le silence des gens, leur avidité fascinée devant le petit écran où défilent des images de violences gratuites, m'emplissent de colère contre l'arrogance et la stupidité de ceux qui, pour prodiguer un confort superflu, étouffent le sens du réel qui est attention aimante aux autres. Tant que la ruine de leurs communautés sacrifiée.s au "progrès" ne les a pas plongés dans une misère qui fait le lit des comportements anti-sociaux, la gentillesse et la courtoisie des paysans andins, thais ou bengalis témoignent d'une harmonie intérieure, d'une aisance dans les rapports humains et d'un accord avec la nature qui sont à la base du véritable développement. La culture d'une communauté n'est rien d'autre que son pouvoir acquis d'interprêter le réel avec les moyens dont elle dispose, de produire de la connaissance tous ensemble. "Avec Magnasound, proclame sur les murs de Bombay cette publicité pour transistors, vous êtes enfin branchés sur le monde (you are in tune with the world at last) !" Etre branché sur Ie monde, voilà bien le moteur de la conscience collective. Nulle part les gens ne veulent être laissés en arrière, les plus pauvres, les plus opprimés souhaitent au moins pour leurs enfants, l'emploi et l'éducation qui les "brancheront" sur la vie moderne. Tous veulent nager dans le courant, aucun ne veut être laissé sur les berges vaseuses du grand fleuve de la civilisation; voilà ce qu'ils sont venus chercher dans ces villes désarticulées, oublieuses de leur culture, où les marchands les paient de mots. Mais pour que leur quéte du sens aboutisse, ils ont besoin d'espaces intermédiaires où mûrissent les innovations. Dans ses foyers de Madras, le Centre pour la Jeunesse d'Asie offre des lieux de détente à des enfants employés d'hôtels et de restaurants que leurs patrons font travailler jusqu'à seize heures par jour. A Saidapet, dans trois pièces minuscules (5 m2), au niveau de la rue, une dizaine de jeunes jouent au "carrom21

board", sorte de billard tenu sur les genoux, avec des pions propulsés d'une pichenette; un autre regarde un programme scientifique à la télévision... "Au début, m'explique le représentant d'Aide et Action, on croyait répondre à un besoin de récréation des enfants des rues. En fait, ils ont besoin avant tout d'un espace de liberté... Les jeunes viennent surtout dormir: ils cherchent un lieu tranquille où échapper au harcellement de leur patron..." C'est ainsi dans la pratique micro-culturelle des groupes les plus défavorisés que se lisent le mieux les conditions de l'innovation et d'une organisation raisonnée. Quand les pauvres cessent d'être médusés par les éclats de voix des riches, ceux-ci perdent la moitié de leur pouvoir sur eux. C'est cela le "pouvoir des gens". Il faut donc écouter l'appel de tout ce qui monte, créer des réseaux de solidarité et des dispositifs d'amplification permettant aux voix les plus faibles de se faire entendre en dépit du vacarme des "civilisés".. . La civilisation matérielle est le produit de la croissance, la culture, du développement. Le principal problème de notre temps est que la civilisation dévore la culture et paralyse le développement. Le modèle de civilisation occidental s'impose avec tant d'évidence que le reste du monde en est comme éclipsé, occulté. Ça et là pourtant, à travers le filtre de l'individualisme conquérant, percole la thèse culturelle traditionnelle. sociale des commerçants soussis du Maroc, "le sens se faufile" à travers les interstices du modèle de la modernité: à Paris comme à Rabat, ces épiciers industrieux qui tiennent ouvertes leurs boutiques tard dans la nuit, font leur chemin dans la ville moderne sans se départir des pratiques communautaires où s'enracine leur détermination. La force des peuples est la manifestation de cet élan de la vie, poétique par nature, aux prises avec la réalité quotidienne, sans référence évidente à la loi ni aux exigences du pouvoir. Entre Antigone et Créon, la loi n'a de légitimité - comme l'autorité qui l'édicte et l'administration qui la fait respecter que conçue par et pour les gens. Hors le droit des gens, la sécurité d'Etat n'a pas de sens; elle devient absurde, sourde et

Comme le dit très bien Hassan Zaoual 4 qui analyse l'ascension

4. Professeur d'économie à l'Université de Lille. cf. Bulletin de Liaison du Réseau Sud-Nord, cultures et développement, mai 1991, 174, rue Joseph-II. B-1040. Bruxelles. 22

muette. Telle est la leçon de Kafka. Expression du droit, la loi remplit ainsi une double fonction de catalyse et de régulation: à l'aide du savoir passé, elle règle les affrontements du présent; avec l'aide raisonnée de sa servante, la prévision, elle catalyse la production d'un savoir normatif à venir, d'une culture prospective. Vue sous cet angle, la pratique sociale doit être conçue comme une démarche inscrivant dans L'ESPACE D'UNPROGRES le va-et-vient de l'initiative entre des Pouvoirs politiques, économiques, ou religieux, et des Vouloirs populaires mobilisés pour ajuster les structures aux changements des valeurs. Tantôt le Pouvoir doit imposer la loi pour canaliser, modérer l'effervescence démocratique, tantôt le Vouloir doit remettre en cause les exigences d'une "sécurité nationale" qui contredisent sa légitime affirmation. Par la force s'il le faut, mais non par la violence. Dans tous les cas, le rôle du Savoir, des témoins, des éveilleurs, des éleveurs (enseignants, médecins, juristes, journalistes, financeurs), est de rester à l'écoute du présent, de rappeler les us et coutumes du passé, d'attirer l'attention du public sur les évolutions en cours. C'est cette démarche culturelle qui est bloquée dans les métropoles latino-américaines. Livrées à l'agitation désordonnée et aux tensions souvent violentes que suscitent les tentatives des privilégiés pour faire taire et finalement détruire les pauvres, elles brandissent comme un fétiche le modèle social dominant emprunté à l'Occident, sans parvenir à lui rendre sa capacité d'intégration. Pour survivre dans un univers urbain destructuré, les habitants des quartiers populaires sont contraints de développer une "culture de l'urgence" qui jette une lumière crue sur le naufrage de la société de consommation où l'homme ravalé au rang des choses, est exploité dans sa chair comme source de profit (trafics de drogues, d'organes, de meurtres commandités) 5. La barbarie aujourd'hui n'est plus l'absence mais LA CIVILISA nON SANS L'HOMME. Les problèmes posés par la grande pauvreté tout dans l'incapacité des nantis (et d'abord locales), d'admettre que, sur leurs problèmes de civilisation, résident avant des autorités quotidiens, les

5. Yves Pedrazzini - Magaly Sanchez: Malandros - Bandas y Ninos de la calle. Cultura de urgencia en la metropoli latinoamericana. Vadell Hermanos Editores. Valencia-Caracas. 1992. 23

pauvres puissent en savoir plus long qu'eux. Or tous les progrès sont sortis de la rencontre d'un esthète pauvre, c'est-à-dire d'un être capable de sentir la dureté du monde, et d'interpréter ses sensations, avec une nature à la fois nourricière et jalouse. Retrouver la perception esthétique, c'est retrouver l'essence de l'humain. Au sens propre, l'esthète (du grec aisthêtês, celui qui sent) est l'homme inspiré, le chamane qui, sorti de la transe, s'est lentement forgé une identité en arpentant la savane, en inventant des outils, en apprenant à vivre en symbiose avec la terre, les plantes, les animaux, et la communauté des vivants.
De la sensation à la règle de conduite, à la loi,

précède le saisir - c'est en s'affirmant poète, prophète, devin, que l'homme est devenu capable de produire, d'épargner, de partager: le ramasseur de charognes devenu chasseur ne consomme pas son propre gibier, mais celui que ses compagnons lui donnent en échange du sien; cultivateur, il confie aux greniers de la communauté l'excédent de ses récoltes; entrepreneur, il réinvestit ses gains dans de nouvelles aventures... A l'inverse, l'homo oeconomicus d'aujourd'hui ligoté par le profit s'absorbe dans la géo-finance ; le spéculateur avisé supplante l'entrepreneur; le producteur fasciné par les "technologies de pointe" devient aveugle et sourd aux cris d'alarme des épargnants devant la surproduction et le gaspillage, l'envahissement des déchets. Endurci par ses succès, il dédaigne les souffrances des exclus et accepte sans discuter la réduction des hommes aux choses qu'ils se flattaient d'avoir maîtrisées. Ainsi la chair humaine aux Philippines fait-elle l'objet d'une véritable industrie, l'industrie touristique officiellement reconnue par l'Etat, qui autorise la prostitution des femmes et des enfants. Ainsi, retranchées derrière les barrières électroniques de leurs enclaves résidentielles, les familles riches de Manille ou de Sao Paulo se ferment-elles à la logique du don qui exige le partage de l'espace. Ainsi des sociétés entières se trouvent-elles plongées dans l'irréalité, jusqu'au jour où, vidées de tout contenu, soufflées comme des baudruches, elles retomberont, flasques, sur elles-mêmes, réduites à l'état de chiffons.

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car l'être saisi

LES RETRANCHÉS AU FOYER
Je les ai rencontrés dans le Nord et dans l'Est de la France. Ce sont des employés, des ouvriers, des petits bourgeois, qui 24

s'efforcent de limiter leur participation sociale à des efforts d'aménagement domestique. Nouveaux habitants ou résidents secondaires, ils se font un bouclier de la possession du sol contre toute menace d'intégration à la vie locale et s'entourent des dispositifs électroniques qu'ils croient nécessaires pour assurer leur tranquillité; des grillages, des murs, des barrières, des chiens de défense parfois exercent sur le voisinage un effet dissuasif. Leur motivation profonde est assez évidente: il s'agit d'évacuer - à la faveur d'un repli sur le foyer familial doté d'équipements toujours plus "sophistisqués" - le conflit latent entre l'expérience du vide que font certains (chômage, déracinement, destruction du milieu naturel), et celle de la fête qui exige le don de soi. Le mal qui les menace est un vide relationnel passivement subi ou revendiqué sans ambiguité, où l'aventure du don n'est plus vécue que par procuration, sur l'écran lumineux d'un téléviseur. La sécurité à tout prix, l'oubli des autres, deviennent les critères d'un bonheur domestique profondément marqué par la séduction de l'immobilité. Maryse F., 25 ans, demeurait en 1984 avec son mari route de Lixing à Bousbach, près de Sarreguemines. Ils étaient arrivés six ans auparavant, presque par hasard. "C'est parce qu'on cherchait un terrain et justement il y en avait un, sinon on aurait peut-être été ailleurs, mais le terrain ici était moins cher... On est du village si on veut, mais pas vraiment hein! Je parle à personne, si je parle à des voisines c'est du temps, des choses banales... Disons que dans un village, c'est toujours un peu embêtant hein! parce que les gens, ils connaissent tout le monde, alors ils aiment bien mettre leur nez partout; heureusement on est un peu à l'écart... Mais c'est dur hein! parce qu'on nous regarde toujours un peu comme des intrus, comme si on venait les embêter." Sans prendre garde à l'incohérence de son propos, la jeune femme poursuit: "Non! je n'ai pas d'amis, ici ni ailleurs j On est pour nous. Et quelquefois vous savez, c'est mieux que d'avoir trop d'amis... Des collègues de travail oui, mais pas des copains. Pas les recevoir. Et on va chez personne, vous voyez! (elle rit). Ça me dérange pas d'aller à des fêtes ou tout ça, mais je veux pas me lier quoi! Moi je suis heureuse, c'est tout, moi il me manque rien! (rire)" Le sens de la vie, la fête intime de Maryse est dans l'étouffement des bruits extérieurs, le calme, le silence, l'absence de querelles, dans un confort domestique tenu soigneusement à l'écart des affaires du monde: "pff ! notre dernière idée serait d'aller au cinéma quoi! On est bien à la maison. On bouge pas hein! Je crois 25