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LA FORET

De
410 pages
Le monde contemporain a modifié la perception initiale de la forêt. Autrefois, on la considérait comme un espace nourricier et producteur d'un matériau de première importance : le bois. Pour le monde contemporain, la forêt devient le paradis des amours enfantines, et le terrain de prédilection des sportifs. A l'aube du XXIè siècle cependant, la forêt n'apparaît plus qu'en formidable machine à fabriquer du bois. Au mieux semble-t-elle purger l'atmosphère du gaz carbonique. Avec cette conception simpliste, les sylviculteurs français éprouvent des inquiétudes croissantes. La forêt suscite plus que jamais des images contradictoires : comment voyons-nous les forêts ? Quels éléments sont privilégiés ?
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LA FORÊT
PERCEPTIONS ET REPRÉSENTA TIONS

GROUPE D'mSTOIRE

DES FORÊTS FRANÇAISES

Textes réunis et présentés par Andrée CORVOL, Paul ARNOULD et Micheline HOTY AT

LA FORET
PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

A.

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattau Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA my

lK9

Illustration de couverture: Emmanuel de la Villéon, Le bois jaune.

@ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-5352-X

1997

PRÉFACE LA FORÊT ?"UN KALBlDOSCOPB
ptlrAndrie' CORlIOL:-DESSE11U*

VOici,' q1Jte'14ues' 6nnéesr 0; l"Agrigatiolll tl1fHis'm1re~.. COH€lJfJfiFS ré'1:llI/lê s.''j,l en j!ùt, so,rtit De~ sujet «( La Fronce des an1f11ées J150' »::. 11t1t1itltgiinezq.ue f'iptre.1Jtve soit 001f1J d'Histoire' modféme mais ,l'Histl1JÎ1re-comempo/lTIline;. SfJyle « La Frffl1!lCe des Fiftie~' »'.. Vous po'uvex être' SilT que:: les: clfl'lltlîtlat-3;: o/Gables: v tU/frment s:O:1J1Jgé' de'lJa cvnd/itiio1ft.s.de' la eonvalJes:cence aNœ di'apl,.ès' gue1!pe, à S(Jivo:i'rla maîtrise du ro/vitailleme:nt éne:rgétiqu'e' et lé .,éta/blïissemel1/b . réseau ferroviaire,ce qui aurai:t amené die' ~liIilwstOJl1lHilels. p€ll'a;gFapkes:' sur' Ie.s ClrarD01!'iBages' dé France et la: Socii-Ii' N'aIiolflJl/e:'dfe~' Chemiw, dk Fer;: 81Jtrlé. manque' fi'l!EJdro(t(1J'wres. et l'esso1!" des: ;1f1Jdu3tl'ie'S: lourdés., En revanictœ" iL'J' al gro'S' à paFi'l!>F' q[BI/e"tt1'1J1S6l1itTaie1!1lt esc(fJ;1/1xJ;té l~, f//Resb/Q1If; liJtJi~,:: ce.:' l!xoi:S, san's,
lequelle:s: ilBmeub:lfes: demeuTeraien1:
e1fli ruine" €ll' l!Jvi:s: tJ/tJnJt! les- tFOlflerse-s:!er;...

Cette réaction fut celte~des: étudiants et dès prlJ!è3SltUPScanfrontés à La France des années I75(} », à ceci près qu'élle étonne plus, eneore : le XVIIIe si-èclé n'employait ni charbon ni pétrole: et ignorait' teut tiu: liétmll et du pa.=rpalng~.. A:ucun n'eut ["idée que" la détention: d;'UIfj at1!imolne.:<}1.lvmole p S de qualÏitê; tant par son étendue 'lue pe/f' sa: variété;. était une rude chance pour tout gouvernement de l' Ancien: Reg=ime~La présence;: d'un tel patri«

rotlia"Îrey: étaient faites. Comme sl 8lJPliexiiste7!11€e, son faç.onnement;, son' transpo:l1 étai~ent choses « naturelZes- » I Qui iTaiit évoquer l'es; e8tilUiX. de: III ?{ Nature lorsque fejury- interroge- sur tes effo:rts de f'1lf@1'f111te..
-

mI1ine garantissait de pouvoir bâtir dès' n'avil1es,' ilks,; maisons etlà/éviter et
aux: vitres;'et:{J:UX campagnes de manger cru' et de:'geler l;'1iiver~On' en/prend vaguement conscience devant les images: que..renvoie' t'actualité oosnfaque :. sous te' C(})UP janvier-février, de' par lei pet-it écran interposé, le vulgum. pecus découvre qu'il n 'y a plus d'arbres à Sarajevo et/que~certains:; ni8fJuent leur peau pour glaner quelques morcetJ/u,œ'dèbois:... Enpegisuer cela, c'est constater que notre" société d''enfânts-. gâtés' a oublié, que la~forêt: avait et a encore pour vocation de-produi're':duIJo.ls,.. que ce boisfut longtemps la seule source dè clialèuretunmatériau de première nécessité' et que,. s'il a perdu ce caractère:: vital en raison? de nouvelles: énergies, de nouvelles matières, il le retrouve vite au saufj1e:;dès'guer.res. Cèrtes, à toutes tes époques, la forêt a fait l'objet de regards. croisés, dirais-je, en ptagiant l 'tntttulé du récent Colloque « La Forêt, les savoirs et le citoyen.» dont les Actes viennent d'être édités par l'Agence Nationale de Création Rurale. Il se tint à Montceau-les-Mines,. les 17, 18et 19.novembre 1993. Il montra q.u/aujourd'hui chacun avait sa vision: des problèmes forestiers et sa façon dé les résoudre. Maîs n auraît-on pas repéré la même' hétérogénéité
~

autrefois, en' écoutant parler le noble qut chassait à courre, le paysan::qui
.

exerçait son droit d'usage et l'artisan en quête d'une bellepiè'ce de vois? Leurs réponses auraient bien évidemment divergé:::selon-le rang tenu dans la société et la manière d'accéder à laforêt. Elles auraient en tout cas
* Directeur de. recherche, C.N.R.S., Présidente duG.H~F~F. 3

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

révélé la force du plus petit dénominateur commun: sans bois, point de salut. Ce qui n'empêchait pas tout un chacun de considérer que la Forêt comptait au moins autant comme espace nourricier que par la récolte ligneuse. On y traquait bêtes fauves et menu gibier. On y menait paître chevaux et bovins. On y ramassait herbes et champignons. On y cueillait des fruits. Cet héritage-là, oui, nous l'avons conservé,. nous voyons ainsi dans la Forêt une étendue qui fournit des biens précieux, un couvert qui abrite le bien suprême: la liberté. Et pourtant, l'emploi de ses richesses fut toujours plus ou moins réglementé: gare à qui s'en emparait indûment! Et pourtant, les hors-la-loi, infâmes larrons ou pauvres persécutés, n'aspiraient qu'à retrouver leurs semblables. De;s erreurs. Des omissions. Des négligences. Beaucoup de faux semblants. Enormément de passion. Très peu d'indifférence. Voilà le legs de nos ancêtres. Le monde contemporain l'a embelli, modifié et amputé tout à la fois. La Forêt demeure le vert paradis des amours enfantines ou non. Elle devient le terrain de prédilection des sportifs. Mais n'est plus à l'aube du XXIe siècle une formidable machine à fabriquer du bois. Au mieux paraîtelle débarrasser l'atmosphère du gaz carbonique. Le lien entre les deux n'est pas établi, à savoir le cycle du carbone. L'homme moderne est donc prêt à dispenser ses forêts de tout prélèvement. Ce sacrifice semble normal à qui prône le bon exemple: il gémit sur le sort des forêts tropicales,. il défend ce poumon qu'offrirait l'Amazonie. L'industrie réclame des grumes, des panneaux, des papiers? Qu'on les importe! Les immenses forêts nordiques ne sont-elles pas là pour ça ? Avec cette conception simpliste, les forestiers canadiens et scandinaves ont de beaux jours devant eux. En effet, la plupart des habitants de l'Union Européenne jugent utile la mise en réserve des forêts occidentales. Cela limiterait les interventions aux enlèvements d'arbres qui compromettraient la régénération des peuplements ou la sécurité des visiteurs. Ces propos qui concernent à quarante kilomètres de Paris le massif bellifontain et aux portes de Bruxelles la forêt de Soignes remontent aux années 1860 dans un cas, aux années 1880 dans l'autre. Force est de constater qu'ils ont fait tâche d'huile et que l'on est en train de passer de la théorie à la pratique. Assurément, ce genre de discours a de quoi hérisser les propriétaires forestiers, publics, collectifs ou particuliers. Eux voudraient bien que leurs efforts pour entretenir et améliorer les bois soient correctement rémunérés. La Forêt suscite donc plus que jamais des images contradictoires. L'écheveau demeure complexe, embrouillé, et c'est sur sa structure que le présent ouvrage invite à réfléchir.

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4

PREMIERE PARTIE
"-

FAIRE UNE CARTE ET S'EN SERVIR

CARTE ARCHÉOLOGIQUE

FORESTIÈRE?

NÉCESSITÉ !

par Jacques LEGUISA/*

Qu'est-ce qu'une carte archéologique forestière? C'est d'abord un plan orienté, avec échelle faisant appel aux notions de base que sont l'orographie et la planimétrie. CJest ensuite la représentation figurée ou symbolique provisoire d'un territoire boisé contemporain. Elle puise alors ses sources dans les excellentes cartes de l'Institut Géographique National (I.G.N.), de l'Office National des Forêts (O.N.F.) et du Bureau de Recherches Géologiques et Minières (B.R.G.M.). Sur ces supports, viennent se greffer les traces des actions humaines passées, inscrites dans la Préhistoire, la Protohistoire, l'Histoire. Il y a eu anthropisation du paysage, ce qui amène nécessairement à la représentation symbolique provisoire de l'édifice ou du monument accompagné de son paléo-environnement. Provisoire, car les recherches ultérieures peuvent préciser la densité des sites ou gisements, corriger leur nature, leur datation, cerner au mieux leur diachronie. Symbolique, car il faut choisir un code de formes et couleurs simples, expressives, acceptées par le plus grand nombre d'archéologues forestiers. Les études récentes en sémiologie peuvent épauler le choix de ce code (1). En résumé, la carte archéologique forestière doit être une représentation spatiale rendue lisible et utilisable par une symbolique adaptée permettant la perception du temps.
I - LES OBJECTIFS ET LES MOYENS

La carte, produit fini, est un inventaire, un recensement ou bilan archéologique donc une représentation provisoire ou synthèse provisoire (2) : - informer, renseigner les forestiers et les décideurs quant à l'élaboration des plans d'aménagement forestier, prélude à des travaux sylvicoles qui, parfois, peuvent altérer la topographie du sol forestier, travaux de reboisement notamment (3), - développer dans les meilleures conditions possibles l'archéologie préventive en milieu forestier: sondages - diagnostics - sauvetages urgents et sauvetages programmés, - lutter contre le vandalisme, le pillage du patrimoine pratiqué par les chercheurs de trésors, les fouilles clandestines qui persistent malgré la loi n° 89-900 du 18 décembre 1989 relative à l'utilisation des détecteurs de métaux, loi parue au Journal Officielle 19 décembre 1989, page 15 739, - contribuer à la sauvegarde du patrimoine archéologique: protection, classement, notion de zones sensibles, création éventuelle de parcs ou réserves archéologiques, - et surtout informer, aider, guider les chercheurs officiels dans leurs travaux fondamentaux d'analyse et de synthèse, autrement dit aider à la préparation des travaux de fouilles programmées.
* Membre du Comité archéologique de l'Eure et Loir, C.A.E.L. 7

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

Il s'agit pour l'essentiel d'une recherche archéologique de terrain, donc de prospections systématiques ou programmées, qui implique des repérages en sous-bois. L'œil du prospecteur doit être particulièrementperceptif ; en ce domaine, on ne doit pas sous-estimer l'expérience et la passion des agents forestiers et de leur chef de groupement qui, sans connaissance archéologique précise, fréquentent avec assiduité leur triage, et sont sensibilisés aux anomalies de la topographie et à la flore calcicole et calcifuge. Il est impossible de se passer de leur aide ponctuelle. Le manteau acide forestier fossilise les vestiges et favorise ainsi leur découverte, leur perception. Les prospections systématiques à la surface du sol permettent par exemple d'observer les vestiges d'habitats antiques: les parties intérieures des bâtiments forment des dépressions, les murs de ces bâtiments et leur couche de destruction ou remblai d'écroulement, des bosses régulières et allongées, interrompues par les anciens seuils des portes. La végétation calcicole, arbres, arbustes et plantes à fleurs, complète l'ensemble. Dans ce domaine spécifique qu'est l'Archéologique forestière, il est impératif de consulter les articles fondamentaux parus dans la revue Archéologia et rédigés par Jean-Michel Desbordes, successivement directeur des Antiquités historiques pour la région Picardie, puis pour la région Limousin. C'est à son heureuse initiative que l'Archéologie forestière a droit de cité en France (4). Cette prospection systématique à la surface du sol doit bénéficier de -moments favorables: en particulier à la fin de l'hiver et au début du printemps, quand les arbres et arbustes calcicoles s'alignent en bouquets serrés au sommet des murs arasés et tranchent ainsi dans le paysage forestier dépourvu de feuilles; il en est de même pour la prospection aérienne qui permet des clichés de traces sombres alignées dans un milieu forestier dénudé. Quant à la floraison des plantes calcicoles, au printemps, dans un milieu forestier acide, elle permet de compléter et de préciser l'em~ placement des bâtiments et structures anciens. On assiste alors à l'apparition spectaculaire des premières plantes calcicoles dans un sous-bois clairsemé (5).
II - L'APPORT DES CARTES

Cette recherche de terrain doit être accompagnée d'une recherche bibliographique. L'archéologue forestier déguisé en souris des bois fureteuse doit se transformer en rat de bibliothèque grignoteur. En ce qui concerne le domaine forestier choisi, il devra dévorer l'ensemble des publications historiques et archéologiqùes sans négliger d'autres secteurs dont les possibilités offertes par certaines bibliothèques spécialisées : le~ bibliothèques de l'École Nationale Supérieure des Mines à Paris, de l'Ecole Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts à Nancy. Archives et bibliothèques publiques et privées vont certainement inciter, documenter et compléter les recherches de terrain de l'archéologue forestier. Cela ne suffilpas. Il faut penser à la richesse des documentations graphiques: les cartes et plans anciens invitent à retourner aux bois. Citons dans cette perspective les anciens cadastres dits Napoléon, les plans forestiers possédés par des particuliers ou exposés dans des musées, sans oublier les musées spécialisés 8

CARTEARCHÉOLOGIQlJEFORESTIÈRE? NÉCESSITÉ!

dans le domaine de la chasse, la nature et la vénerie: celui de l'Hôtel de Guénégaud à Paris, les Musées de la chasse à Senlis et à Gien. La Bibliothèque nationale, avec son département de cartes et plans, peut offrir certains services, tout comme la Cartothèque de l'Institut Géographique National (I.G.N.) à Saint-Mandé. Citons aussi les cartes d'état major au 1/80 OOOeet 1/20000e, sans oublier la documentation graphique due au Service historique de l'Armée de Terre, au château de Vincennes, et la carte de Cassini de Thury, carte du XVllIe siècle au 1/86 400e. La recherche bibliographique, complétée par la consultation des anciens cartes et plans foresti~rs, forcera le chercheur à redevenir homme des bois. Les ouvrages des prédécesseurs et la lecture des plans et cartes l'ont sensibilisé à la toponymie forestière. Cette dernière, associée à la topographie, lui apportera des joies insoupçonnées. La toponymie est à utiliser avec précaution. Il faut éviter les coquilles présentes parfois dans les cartes de l'I.G.N. et de l'ON.P. Mais assez souvent en replaçant la coquille dans son contexte historique forestier, on p.eut corriger assez aisément. Même en l'absence d'anomalies topographiques, sa présence, liée à quelques éléments de flore calcicole, peut témoigner d'un site disparu (6). La liste des plantes, arbustes calcicoles est assez longue mais leur persistance en milieux acides accompagne les sites archéologiques ruinés, ou contribue au repérage des structures enfouies. Le prospecteur doit savoir identifier la flore calcicole la plus connue: l'herbe à Robert, l'alliaire, l'ortie jaune, la mercuriale vivace, la viorne lantane, le fusain, le buis, les cornouillers mâles et sanguins, l'aubépine, le prunellier, le troène, le merisier, l'érable champêtre...
III - LA BmLIOGRAPHIE

Afin de parfaire l'enquête de terrain, le chercheur en sous-bois doit consulter les ouvrages de base des forestiers et des historiens spécialisés: Alfred Maury; Jacques Le Goff; Robert Fossier ; Robert Delort ; Georges Duby; Marc Bloch; Roland Bechmann ; Michel Devèze ; Andrée Corvol. L'histoire des activités humaines liées à la forêt permet de mieux cerner la nature et la chronologie des structures enfouies. Quant aux ouvrages des forestiers, il est impossible de tout maîtriser car leur production écrite et graphique est constamment réactualisée. Les notions de Pédologie sont clairement énoncées et leurs ouvrages pullulent de notations précises en Toponymie. Certains auteurs sont inévitables, Roger BIais; Georges Plaisance; Jean Gadant ; Antoine Lorgnier ; Louis Badré (7). L'archéologue forestier rencontrera à la croisée des chemins, dans les ornières boueuses et brumeuses, les êtres mythiques de la forêt: les dames blanches l'attireront dans les vestiges médiévaux ou gallo-romains voire préhistoriques; les lutins ou autres gnomes, à moins que ce soit Sainte Barbe, le guideront vers les anciennes entrées ou les anciens puits d'aération des galeries de mines et carrières souterraines. A son approche, des bêtes monstrueuses se déroberont, afin de mieux dissimuler la mentalité de nos ancêtres. S'il sait être prudent, il exploitera avec profit le Folklore, la Mythologie, l'Hagiographie. En ce sens, ce travail ethnologique ne sera pas décevant. Combien d'anciennes voies sont découvertes par l'intermédiaire 9

LA FORÊT:PERCBPT10NSBTREPRÉSENTATIONS

des contes et légendes :anciennesmines~mamîères, carrières.. fours à chaux. verreries, atelieŒ de potiers. Ayant accomplice périple. il sera temps pour lui de synthétiser cet ensemble documentaire dans une carte. Le support idéal est constitué par les fonds oro-bydrographiques des cartes I.G.N. Ainsi l'altimétrie sera préservée. Les fonds en noir et blanc et une grande échelle de 1/10 000e (agrandissement à partir du 1/25 000e) favorisent la lecture des symboles choisis pour les sites repérés. Ces symboles, formes et ,couleurs sont pris en fonction des acquis sémiologiques et cartographiques. Ces réalisations résultent souventd1une richesse archéologique due aux prospections aérien... nes (8). Les formes des symboles doivent être figuratives afm de suggérer la nature du site. Les couleurs des symboles doivent correspondre auxdifférentes périodes ou époques, de la préhistoire à l'époque moderne. Pour une couleur donnée, les différents tons peuvent préciser les subdivisions de la période. La lisibilité du symbole et sa signification, caractère impératif, seront ainsi assurées. Enfin, les sites seront repérés dans un fichier accomp.agnant la carte avec leurs coordonnées rectangulaires ou coordonnées Lambert. Il va de soi que ce code devra être unique pour l'ensemble de la cartographie forestière archéologique (9).
IV - LES LIMITES GÉOGRAPHIQUES

Il semble obligatoire de faire un choix arbitraire quant aux franges ou marges de la forêt actuelle, notions qui ne correspondent qu'à la réalité historique contemporaine. Pourquoi Icelane peut-il être qu'arbitraire? - Les territoires des paroisses variaient, les limites fluctuant à l'intérieur même d'une période historique. - Le territoire de certaines paroisses débordait largement la forêt - La forêt changeait en outre de forme et de superficie. Choisir une frontière naturelle, rivière, colline, vallée, c'est opter pour une limite naturelle mais strictement géographique. Choisir une frontière artificielle, une limite de commune par exemple, c'est déborder largement la forêt contemporaine et opter pour une limite administrative. II faut donc se contenter d'une carte synthétique qui, par son contenu, abords immédiats inclus, présente différentes périodes préhistoriques et historiques. Le problème des limites géographiques souligne la relative imperfection des cartes mais permet de débusquer leur caractère doublement thématique : - pour une période donnée, la diversité de la nature des sites est montrée. Elle déborde les limites géographiques prévues grâce à la diversité des formes, des symboles de même couleur, - pour une nature ou un type de sites civil, militaire, cultuel, industriel, la diversité de leur datation relative et, dans certains cas, absolue, permet de déceler des évolutions, des adaptations, des transformations. Tout ceci interpelle le lecteur de la carte et l'oblige à sortir des limites initiales, grâce à la diversité de couleurs des symboles de même forme. Quelques exemples: 10

CARTE ARCHÉOLOGIQUE FORESTIÈRE?

NÉCESSITÉ !

- la carte archéologique de la forêt domaniale de Crécy-en-Ponthieu (Picardie, Somme), effectuée en 1974 par Henri Marchand. Il s'agit d'inventaires des sites, - la carte archéologique de la forêt domaniale de Chantilly (Ile-deFrance, Oise), publiée par la Société archéologique, historique et géographique de Creil (Oise), et établie par Messieurs Longa, Femolant et Blondeau. Ici, un code simple à base de formes géométriques et d'un dégradé de couleurs est employé. Dans les deux cas, les auteurs ont opté pour un caractère confidentiel des cartes en accord avec leur direction régionale des antiquités historiques. Qui va éditer ces cartes et assurer leur diffusion auprès des milieux scientifiques, auprès des administrations concernées? Un organisme public, ministère de la Culture, Centre national de la recherche scientifique, Institut géographique national ou des sociétés culturelles, locales ou régionales? La question est posée. De même, doit-on être discret dans la diffusion de ces cartes? Elles intéresseront certes les gens sérieux, chercheurs locaux professionnels ou bénévoles, mais il faut songer au saccage et à la pollution des sites, que provoquerait un afflux de curieux «chercheurs» de trésor et autres collectionneurs aux activités mercantiles souterraines. o La carte doit présenter quatre caractéristiques: - être efficace et fiable, c'est-à-dire riche et précise, - être perfectible. La cartographie appelle un fichier répertoire ouvert aux compléments: additifs, correctifs, rectificatifs. Les fiches d'accompagnement contiennent succinctement les informations concernant les sites, notamment quelques notes bibliographiques: publications en histoire et archéologie, avec références, si possible, des archives et bibliothèques et le lieu de dépôt des objets mobiliers découverts, avec références des musées concernés. - être informatisée pour mieux souligner la notion de carte évolutive. L'idéal serait de voir disparaître le support moderne de la carte et apparaître le visage de la forêt au cours des différentes périodes à mesure que les sites se révèlent avec leur environnement. Le paléo-environnement des sites peut favoriser une paléo-géographie. - être élégante (représentation esthétique) et pratique (format pliée). Enfin, la carte archéologique aura une valeur heuristique: elle encouragera aux recherches de terrain (les archives du sol) et de documents écrits et graphiques, en archives et bibliothèques. o o
NOTES 1 - Quelques ouvrages de sémiologie à consulter: J. BERTIN. émiologie graphique. ~aris : S Gauthier- Villars et Mouton, 1967 ; G. MOUNIN. ntroduction à la Sémiologie. Paris: Ed. de I Il

o

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

Minuit, 1970 ;P. GUIRAUD. Sémiologie. Paris: Presses Universitaires de France, Que saisLa Je ?, 1971 ; J. MARTINET. Clefs pour la Sémiologie. Paris: Seghers, 1971. 2 - Bilan ou synthèse provisoire de nos connaissances et de nos ignorances. 3 - La liste des travaux ou aménagements qui sans concertation peuvent être perturbateurs n'est pas close: projets routiers et autoroutiers longeant les forêts ou traversant les forêts
domanialesnouveaux lotissements

- pistes

spéciales pour chevaux, vélo tout-terrain,

aires

de jeux, de stationnement, depique-nique. 4 - J.-M.DESBORDES. peuplement des plateaux de la Brie et du Multien à l'époque gallo«Le romaine». Archéologia. 1971. na 42, pp. 26-29 ; J.-M. DESBORDES. «Principes d'Archéologie forestière». Archéologia. 1973. na 59, pp.60-65. 5 - Dans le domaine de la prospection aérienne forestière, il est impossible de ne pas rendre hommage à Roger Agache, le père de l'archéologie aérienne française. En milieu forestier, il est conseillé, pour le photographe aérien, une pellicule à infrarouge avec filtre. D'autres prospections plus sophistiquées peuvent être utilisées: prospections géophysiques avec appareils électriques, magnétiques, électromagnétiques, résisti vimètres et magnétomètres, prospections acoustiques. Ces prospections, à faire réaliser par un technicien, peuvent préciser les détails d'un site déjà repéré par des prospections systématiques à la surface du sol.
6

- Les

ouvrages

sérieux ne manquent
}).

pas. A. VINCENT. Toponymie

de la France. Brionne:

Gérard Montfort, 1984 ; J.-C. RAMEAU, MANSION, . DUMÉ. Flore forestière française. D. G Paris: Institut pour le Développement Forestier, 1989. tome 1 «Plaines et Collines» ; idem.
1993. tome 2 «Montagnes

7 - Sans oublier l'ouvrage paru: R. LARRÈRE, o. NOUGARÈDE.Des hommes et des forêts. Paris: Gallimard Découvertes Traditions, 1993, na 182. 8 - D'excellentes références en cartographie archéologique sont à citer: o. BUCHSENS-CHUTZ, J. DORION, CH. MENNESSIER-JOUANNET, . QUERRIEN-NANSUY.Carte archéologique du canton A

de Dun-sur-Auron (Cher (18-12)). Bourges: Publication des Musées de la ville de Bourges. 1975 ; R. CHEVALLIER, DASSIÉ,P. BROISE. Carte archéologique photographie aérienne». J. « Dossiers de l'Archéologie. mai-juin 1977. na 22, pp. 140-146 ; R. CHEVALLIER. «Méthodes. Résultats. ~oblèmes et Perspectives de l'interprétation archéologique des photographies aériennes». Etudes Archéologiques. Paris: S.E.V.P.E.N. 1963, tome 1, pp. 33-46. 9 - L'informatisation du code peut admettre des adaptations selon le caractère spécifique de certaines forêts domaniales. Bien entendu, la grande ambition serait de couvrir les autres forêts, dont la superficie en France est bien plus considérable. En ce quiconceme le domaine privé des forêts d'État, le travail peut être facilité par les publications conjointes, I.G.N. et O.N.F. des années 1970-1980 et les récentes TOP.25.

12

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FORÊTS,. COUVERTS VÉGÉTAUX.
ET EXPERIENCES SUR LEUR CARTOGRAPHIE par Micheline HOTYAT*, Jean-Claude WIEBER**, Laurent SIMON*** et Hervé PIEGAY****

REFLEXIONS

Il y a des siècles que les forêts et, plus généralement, les couverts végétaux sont représentés sur des cartes. Celles-ci sont de factures très variées et, bien souvent, reflètent autant - sinon plus - les préoccupations des cartographes comme utilisateurs de la forêt que l'image objectivée de celleci. Ainsi, les figurés de certaines cartes anciennes font parfois référence aux mythes qui commandent les rapports de l'homme à l'espace boisé, refuge ou monde étrange, voire effrayant, tandis que d'autres montrent essentiellement quelle est la part de ce même espace intégrée dans telle ou telle forme d'exploitation économique. La démarche des biogéographes ne prétend pas à l'objectivité entière mais, depuis plus de trente ans, tend à représenter l'espace couvert par la végétation en une description moins précisément fmalisée, qui révèle le plus grand nombre possible des aspects de ces couverts. C'est là que gît la difficulté car il faut alors représenter simultanément bon nombre de paramètres, comme la nature des espèces et des associations, la physionomie des couverts ou encore la dynamique des formations. Au cours de ces années, maints essais, à différentes échelles, ont été réalisés et beaucoup de solutions ont été expérimentées. Une recension de ces démarches et une analyse de leur évolution seront présentées ici. Elles tiennent compte à la fois des progrès effectués dans le monde scientifique en ce qui concerne la gestion de l'information et de l'évolution des techniques cartographiques. Quelques exemples illustreront ce propos, après l'exposé. de réflexions générales.
I-PROBLÈMESDECARTOGRAPHffi:LESCOUVERTSVÉGÉTAUX

Les problèmes sont variés et différemment contraignants. Comme pour toute cartographie, la représentation sur un espace-papier d'un espace terrain implique une réduction: le problème des échelles est fondamental; il dépend des buts poursuivis dans l'acte de cartographier et de la finesse des représentations souhaitées. Cela peut aller du globe terrestre entier à une parcelle de quelques ares. - La nature même des recherches sur la végétation doit être prise en compte. Quand on parle de couverts végétaux, de quoi parle-t-on? S'agitil :
* Professeur, Université de Paris IV-Sorbonne. Chercheur au Laboratoire de Biogéographie, URA 1514, CNRS, ENS de Fontenay-Saint-Cloud. Professeur, Université de Franche-Comté. Directeur du Laboratoire de Géographie ** Physique de l'Institut de Géographie de Besançon. *** Maître de conférences, Université de Paris I. Chercheur au Laboratoire de Biogéographie, URA 1514, CNRS, ENS de Fontefiay-Saint-Cloud. **** Chercheur au laboratoire de Géographie Rhodanienne, DRA 260, CNRS. 13

LA FORÊT:

PERCEPTIONS

ET REPRÉSENTA

TIONS

* des espèces et de leur définition biologique (morphologie, génétique, variance biologique, cycles végétatifs...), * des espèces et de leurs associations spatio-temporelles (phytosociologiques... ), * des espèces associées dans un paysage (les ensembles physionomiques). Selon les cas, les cartes seront analytiques, en délimitant des aires, à moins qu'elles visent l'évocation des volumes végétaux, voire la dynamique des peuplements. Ainsi apparaît la nécessité, plus importante pour les couverts que pour d'autres phénomènes, de tenir compte du temps. En cartographie, c'est un problème mal résolu; il se complique ici du fait qu'il y a plusieurs temps qui interfèrent: celui des cycles végétatifs, celui de la dynamique des cortèges à long terme, celui enfin de la dégradation ou de la regradation, souvent liées aux actions de l'homme. L'enrichissement des sources d'information joue un rôle: les photographies aériennes, l'image satellite permettent des cartographies différentes de celles que les levés de terrain autorisent: cartographie de concepts (biomasse), retour sur les évolutions par la mémoire enregistrée, par le recours à l'observé ancien..., etc. Le développement des techniques de traitement informatisé des données, à l'amont de la carte, autorise l'utilisation systématique de typologies complexes, représentées simplement. Cela va jusqu'à l'usage raisonné des probabilités et des modèles de diffusion qui simulent les évolutions sur le terrain. Enfin, en ce qui concerne la forêt, objet volumétrique complexe, que cartographie-t-on : la forêt dans l'espace géographique ou la forêt ellemême et ses nuances? La voit-on du dessus, du dedans, du dehors? Il est évident que les exemples présentés ci-après ne répondent pas à toutes ces interrogations. C'est heureux. Ainsi, il y a encore du travail à faire!
II - LES CARTES ANALYTIQUES ET LES CARTES TYPOLOGIQUES

Depuis le milieu du XXe siècle, les biogéographes se sont attachés à un mode d'expression cartographique qui privilégie les faits d'organisation des masses végétales dans l'espace et dans le temps. Ces diverses réalisations cherchent à appréhender l'architecture des diverses unités du paysage végétal, alors que les cartographies d'ordre phytosociologique, voire écologique représentaient plus du virtuel que du physiquement présent dans le paysage. Cette approche cartographique était doublement justifiée: - Du point de vue de la géographie, d'une part, la possibilité de traduire en volume la physionomie d'un paysage végétal concret, comme il en est des cartes topographiques à l'égard du relief; de l'autre celle de la recherche d'éventuelles corrélations entre types de couverts et processus érosifs. - Du point de vue de l'écologie, d'une part, «la possibilité de préciser les modes d'occupation et d'exploitation de l'espace par les 14

FORÊTS, COUVERTS VÉGÉTAUX...

biomasses végétales et l'écosystème », d'autre part, celle «d'offrir à l'étude zoologique un schéma de répartition et de la configuration de biotopes et de niches écologiques épigées » (1). Pour répondre à ces' objectifs, une cartographie à très grande échelle était nécessaire, les paramètres étant retenus par strates avec parfois des indications phénologiques (cf. figure n° 1). La figuration de la structure végétale repose sur un jeu de bandes: verticales pour la strate la plus haute, obliques pour la strate sous-arborescente, horizontales pour la strate buissonnante, des pastilles pour la strate herbacée et, enfin, dans l'espace restant, des aplats pour le tapis muscinal. Quant au taux de recouvrement par strate, il est traduit par un plus ou moins grand écartement des bandes ou des pastilles, mais il se répartit généralement en trois classes [T.R. < 20 % ; 20 % < T.R. < 50 ou 60 % et T.R. > 50 ou 60 %, selon les essais (cf. figure n° 4, document n° 1)]. Quant aux couleurs, elles ont très rapidement traduit les conditions écologiques dans lesquelles se développaient les espèces dominantes. Pour ce, la référence employée est celle de la carte de la végétation de Gaussen qui réserve le bleu aux ambiances fraîches et humides, les rouges à la chaleur, les jaunes à la sécheresse; les verts au climat tempéré de plaines et de collines. Enfin, l'ombre et le froid sont symbolisés par des teintes rabattues de noir. Après ces cartes qui exprimaient la superposition des strates significatives de l'architecture des formations végétales et dont l'information collectée sur le terrain n'était pas ou fort peu traitée (les relevés de terrain étaient reportés à l'état brut sur la carte), une nouvelle conception s'est fait jour. Du coup, le traitement de l'information aboutit à une typologie (l'expression « famille de... » de la légende de la carte des unités végétales de la région de Montsauche de Micheline Hotyat (1975) est significative) qui traduit, non plus une juxtaposition de détails, mais des types de combinaisons. Il est évident que le graphisme y gagne en lisibilité et en expressivité des grandes unités paysagiques. Dans cette nouvelle conception cartographique, le système des figurés est grandement allégé. Les bandes colorées et leurs diverses orientations et les signes ponctuels sont abandonnés au profit de plages de couleurs immédiatement perceptibles. Ces plages colorées désignent des familles d'espèces et montrent l'ambiance écologique dans laquelle elles se développent. En surcharge sur ces aplats s'inscrivent des trames en noir, dont la graisse reflète le taux de recouvrement et leur plus ou moins grand écartement, la richesse en strates. Ce mode de représentation rend la carte plus claire car moins complexe graphiquement que la précédente. Mais le décryptage est moins immédiat et exige un travail plus poussé au niveau de la légende. Si cette nouvelle cartographie demeure dans .l'.esprit des précédentes réalisations, elle y ajoute une dimension écologique, voîre éthologique, et se détache de la volonté première de tout représenter. Dans les années 1969-1970 débutait aussi, sous la direction de François Morand, une autre cartographie thématique à gran.de échelle des massifs de Saint-Gobain et de Couey-Basse. «Il s'agissaità partirde cinqcartesde
base (cartes des structures, des essences, des groupements végétaux, des espèces d'intérêt chorologiqueet écologique,des actions anthropiques)de déterminerdes ensembleshomogè15

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

nes en forêt en vue d'y installer des stationsde mesuresmésologiquesqui soient réellement représentativeset dont tous les paramètres soient inventoriés». Une telle entreprise, si

elle présente une certaine lourdeur dans sa réalisation, possède aussi de réels avantages: fournir un inventaire précis de ces forêts à un moment donné de l'histoire, faire apparaître une diversité paysagère et floristique des forêts tempérées de plaine, trop souvent considérées comme pauvres et homogènes. Ces cartes permettent aussi de quantifier l'étendue spatiale et l'ampleur de certains événements historiques, comme l'emplacement des lignes de front de la guerre 1914-1948 que l'on peut mettre en relation avec la physionomie des peuplements actuels. Enfin, la grande précision de ces relevés trouve aujourd'hui sa justification dans les études menées par des chercheurs de l'I.N.R.A. sur les dépérissements forestiers, à partir de comparaisons de relevés floristiques exhaustifs. Cette extrême précision permet ainsi de saisir l'importance de labiodiversité de ces milieux souvent ignorés et considérés comme banals.
ln - LES CARTES DIACHRONIQUES

Dans les exemples évoqués ci-dessus, la carte représente les formations végétales à un instant « t ». Grâce aux nouvelles techniques infographiques, il devient plus facile d'élaborer des documents diachroniques ou synchroniques. Ainsi, H. Piegay a réalisé des cartographies sur la dynamique spatio-temporelle de la forêt alluviale de la moyenne Ardèche (cf. figure n° 2). «L'évolution diachronique de la végétation est abordée par l'interprétation de photographies aériennes, couplées à une démarche cartomatique. La largeur des unités végétales élémentaires, bande active, stades pionniers, pelouse sèche, landes et stades arborés, est calculée à partir de transects positionnéstous les 250 m sur les séries de photographies aériennes de 1947 à 1989. » Chaque transect, replacé et

identifié sur le linéaire de la rivière (cf. figure n° 2), est représenté de manière ponctuelle. La taille des symboles varie selon la valeur de la variable étudiée... Les cartes proposées intègrent la disparité dans l'espace et dans le temps. Ainsi, une très forte colonisation forestière est observée entre 1950 et 1989, la forêt passe de 154 hectares à 379 hectares, soit une progression de 160 %. Cette explosion arborée concerne presque toute la vallée, sauf les gorges et les espaces convoités par l'agriculture, le tourisme ou les extractions de granulats. Cette cartographie esquissée à différentes dates permet de saisir l'apparition progressive de la forêt et la diversité des unités physionomiques le long de la moyenne vallée de l'Ardèche. On saisit, à travers cet exemple, tout l'intérêt de la cartomatique parfaitement adaptée à des tâches répétitives, ce qui permet d'appréhender les transformations du paysage par comparaison des différents états aux différentes dates. Cette technique autorise les zooms, parfois fort instructifs. Une cartographie, à l'échelle d'un méandre, est ainsi esquissée aux dates de 1947 et de 1990. Chaque photographie représente alors un état de l'espace étudié à une date donnée. Il est alors scannéj redessiné et rastérisé. La superposition de ces deux états visualise l'évolution conjointe et la succession temporelle des différentes unités à grande échelle. 16

FORÊTS,

COUVE.RTS VÉGÉTAUX...

En 1947, cet espace est dominé par la pelouse sèche. La forêt existe sur les berges du chenal principal et des bras-morts. De 1947 à 1990, la superficie forestière est passée de 23 % à 59 % de l'espace alluvial. Cette progression s'est effectuée aux dépens du lit majeur et du lit mineur. Les unités actuellement boisées mais occupées en 1947 par la pelouse sèche ou la bande active constituent respectivement 30 et 10 % de l'espace alluvial actuel. Cette métamorphose biologique répond à l'abandon de l'espace par l'homme. La renaturation marque, non seulement les espaces directement abandonnés (pelouse sèche), mais également le lit même de la rivière. Il y a ajustement du nouvel environnement biologique aux conditions d'écoulement.
IV

- DU CARROYAGE

AUX PIXELS DE TÉLÉDÉTECTION

L'apparition puis l'usage courant des ordinateurs dans les laboratoires de géographie ont changé beaucoup de choses. La tâche des cartographes a été facilitée par la mise au point de bons logiciels de dessin. C'est important, mais non essentiel. La possibilité de gérer une information multiforme sur de très vastes espaces suggère des façons de faire la carte autrement, ce qui change les modes de représentation. Ainsi, la cartographie sous forme de carroyage offre un principe simple qui consiste à découper l'espace de manière constante en « unités élémentaires d'information» à l'intérieur desquelles on observe les phénomènes que l'on veut cartographier. Les limites de ces unités ou pixels suivent autant que possible parallèles et méridiens. La maille est en principe carrée pour des raisons évidentes de commodité: dessin facile, bonne couverture de l'espace avec raccord possible aux grands systèmes de projection existants (Lambert, U.T.M.), traitements statistiques aisés grâce à la connexité en huit points (les angles et les côtés). Les avantages de ce mode de cartographie sont nombreux: - la base de saisie des diverses données est normalisée; elle peut être modulée selon la double échelle spatiale (le territoire à couvrir) et catégorielle (les problèmes à traiter) ; - on peut relever une information multiforme : données naturelles ou socio-économiques, données quantitatives ou qualitatives. Les données sont analysables de manière uni-, bi- ou multivariée ; - il existe une très bonne articulation entre le fichier de données et l'espace, entre la gestion et la cartographie. Cela permet de définir le degré de pertinence de l'information pour chacun des niveaux d'échelle spatiale (selon la taille de la maille) ; Les procédures de saisie et de gestion sont simplifiées et les incompatibilités entre les divers types de limites préexistantes sont effacées. L'agrégation de mailles identiques autorise le découpage en zones dont le tracé n'est pas défini a priori, mais après le traitement de données. La simplicité de la gestion informatique des fichiers et la possibilité de croisement des données qu'ils contiennent autorisent toutes espèces de simulations. La logique du carroyage est la même que celle des « pixels» ou unités élémentaires des images issues de la télédétection: de fructueuses 17

LAFORÊT:PERCEP110NSET

REPRÉSENT A.TIONS

comparaisons sont aisément réalisées entre données des cartes topographiques, des statistiques géographiques et de la télédétection. Chaque carré possède la même valeur spatiale; cela permet ,de faire toutes sortes d 'opérations de lecture et d'.analyse de l'image cartographique ainsi obtenue (recherche de formes,de structures, de textures). Il existe évidemment quelques contraintes d'usages: - choisir correctement la maille afin d'éviter que les fichiers ne deviennent trop gros et redondants; - lisser les tracés trop anguleux ou troppoîntillistes ; - accepter de perdre de l'information si les données sont inégalement précises, en vue d'homogénéiser l'ensemble à un niveau de pertinence commun; - revenir au terrain, à l' observation,pour affiner, vers les grandes échelles, en carrés plus petits. Ainsi, l'exemple de la représentation des couverts végétaux à l'échelle de l'Europe entière (cf. figure n° 3), du moins jusqu'aux Carpates, montre la réserve forestière de la Scandinavie, alors que les marges occidentales et méridionales sont le domaine des landes, des maquis et desgarrigues. En Europe centrale et dans la péninsule ibérique, on observe une marqueterie de petits bois et de lambeaux de forêts, tandis que de part et d'autre de la Manche et de la Mer du Nord, les espaces découverts dominent. Les forêts méditerranéennes occupent encore une place importante associées aux landes, maquis et garrigues. Une tâche forestière originale apparaît en France, sous forme de triangle, les Landes, ce qui dénote la volonté anthropique d'aménagement. A côté de l'ordinateur et avec lui, les biogéographes - et tous les autres - peuvent disposer depuis vingt ans d'une information très riche grâce aux signaux captés par les satellites. Les « nouvelles» technologies
"

fondées sur la télédétection, permettent de réaliser, dans un système de petites tachèles, d'autres types de cartographies, comme, par exemple, la carte de la biomasse dans une région donnée. Ainsi le calcul d'un indice de végétation à partir des données de NOAA du 6 août 1988 (cf. figure n° 4, document n° 2), révèle les zones où l'activité chlorophyllienne est forte et la biomasse abondante. Plus la couleur tend vers le rouge, plus la biomasse est importante et inversement. On distingue alors trois «Bretagne» l'une, extrême, avec un très faible indice de végétation, dans les bleus et blancs, principalement répartie autour de la presqu'île de Crozon, de la Montagne d'Arrée, de la Montagne Noire et du Bassin de Châteaulin, exprime un ralentissement de l'activité végétale soit par suite de récoltes,. soit par dessèchement des landes sous l'influence directe des vents d'Ouest. Un deuxième ensemble, dans les verts, traduit une biomasse moyenne qui se répartit en deux bandes quasi parallèles, la première de Paimpol jusqu'à Rennes, la seconde du Bassin de Châteaulin jusqu'à Châteaubriant et exprime une association de champs récoltés et de quelques prairies plus ou moins complantées encore en activité. Quant à la dernière classe, dans les rouges, elle indique un espace où la végétation est encore plus active avec la présence du bocage et des landes. Grâce àce type d'images et au calcul 18

FORÊTS~ COUVERTS

VÉGÉTAUX...

d'indicesdevégétation~ il devient possible de suivre les variations <dela biomasse intra-saisonnière e~donc., de percevoir le rôle des variations des conditions du milieu pendant l'année sur la production végétale. Compte tenu de la nature radiomètriquede l''information dans les longueursd"onde du visible et de l'infrarouge, il est aussi possible de percevoir dans la forêt des dysfonctionnements biologiques, comme par exemple la recherche des arbres dépérissants en forêt de Chaux (cf. figure n04, document n° 3}. Sur l'image un masque, de couleur verte, isole la forêt du reste de l'occupation du sol. Puis, l'espace forestier est traité afmdedéceler les problèmes d'activité physiologique. Lorsque des arbres présentent un jaunissement du feuillage, des troubles de nutrition quand le système racinaire est affecté, la fonction chlorophyllienne ralentit, la turgescence des tissus faiblit. Ces variations fonctionnelles se traduisent .dans la courbe de réflectance par des valeurs plus élevées dans le visible et des valeurs plus faibles dans l'infrarouge. En fonction des nuances qu'offre cette courbe, il est possible de définir plusieurs niveaux de dépérissement. Ainsi, sur l'exemple présenté ici, les arbres en vert sont parfaitement sains, tandis que les arbresdépérissants passent par un dégradé de rouges. L'intensité de la couleur traduit l'intensité du dépérissement. Cette gradation permet de localiser la propagation du phénomène, de percevoir ou non les foyers infestés, de sauver ou d'exploiter, si nécessaire, les parcelles encore saines. Cette analyse peut être réitérée à différentes saisons, à plusieurs années d'intervalle, et aboutir à un suivi diachronique du phénomène, voire à l'élaboration d'une cartographie synchronique. Enfin le dernier exemple concrétise la comparaison temporelle de l'occupation des sols par la végétation entre 1984 et 1986 dans la région de Belfort (cf. figure n° 4, document n° 4). La fusion de deux images (Landsat 1984 et SPOT 1986, avec des pixels de 20 mètres) fait ressortir les transformations dans des tons de jaunes ou de verts-jaunes. Sur un fond rouge sombre qui représente la forêt, on repère les parcelles mises en coupe et dont certaines commencent à être recolonisées (partie Est de l'image). On voit surtout très bien un tracé linéaire complexe, presqu'au centre de l'image. En jaune, il correspond à une piste ouverte dans la forêt pour l'entraînement des chars sur un terrain militaire. o Le présent article ne prétend pas traiter exhaustivement des représentations cartographiques en biogéographie. Il évoque les façons diverses dont le problème a été abordé pour répondre aux questions particulières posées en ce domaine. La cartographie manuelle des années

1970 a surtout imaginédes solutions graphiquescomplexespour « donner à
voir» la richesse des combinaisons physionomiques, avec une fidélité maximum par rapport à la précision des levés de terrain. Ces cartes ne sont pas toujours très lisibles. Elles sont cependant belles et constituent de riches banques de données. Le développement des techniques infographiques, le recours à la logique conceptuelle des Systèmes d'Information Géographique et l'abondance des données dues à la télédétection mènent vers d'autres 19

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

voies. La complexité est traitée comme une boîte noire et les cartes produites deviennent plus aisées à lire parce qu'elles représentent simplement des types dégagés à l'aide du traitement de l'information multiforme caractérisant les couverts végétaux. Ces deux voies sont plus complémentaires que concurrentes. o o
BmLIOGRAPHŒ

o

des cartes à grande échelle et des plans en Biogéographie: présentation de quelques exemples pris dans le marais de Cessières-Montbavin ». Bulletin de l'Association de Géographes Français, avril 1971, n° 387-388, pp. 221-226. - ARNOULD, DÉRIOZ, . et HOTYAT, «Des forêts à la carte». Enseigner et apprendre la P., P M. forêt XIX-XXe siècles. Paris: L'Harmattan, 1992, pp. 49-61. - ARNOULD,P., DÉRIOZ,P. et HOTYAT,M.« La forêt». Atlas de France, Milieux et
Ressources, vol. 6, 1995; Reclus

- ARNOULD, «Intérêt P.

- La

Documentation

Française, pp. 51-72.

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- MATHIEU,D., RITTER,J. et WIEBER, J.C. « Cartographie

de la végétation:

le stage du Crêt de

>

FORÊTS, COUVERTS VÉGÉ TAUX...

FIGURE

N° 1

Grille de la stratification de 1a végétation LEGENDE:

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5

LA FORÊT : PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

FIGURE N° 2

Analyse diachronique des différentes unités physionomiques de la moyenne vallée de l'Ardèche entre 1947 et 1989

Bande active
lewol

Stades pionniers

Pelouses

sèches

et landes

Forêt

o D
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Réduction de la largeur de l'unité

:

supérieureà 100m.
comprise entre 50 et 100 m. comprise entre 20 et 50 m.

Augmentation

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à 100 m.

comprise entre50etde100m.
comprise entre 20 et de 50 DL

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22

LA FORÊT:

PERCEPTIONS

ET REPRESENTATIONS

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BU IR mm résineux houx fougère aigle genêt à balai
I végétalion ) de hord des caux

t110USSe sphaigne étang chatnp cultivé

Document n° I : Carte analytique: Structure de la forêL morvandelle

Document

na 4 : Comparaison

tcmporelle

de l'occupation 1986)

du sol (fusion de deux images T.M. 19H4 el SPOT

24

FORÊTS,

<COUVERTS VÉGÉTAUX...

FIGURE N° 3 Les couverts végétaux européens : l'emploi du carroyage en cartographie

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Les piquetis de bois serrés ou des forêts largement trouées sont abondants

Les espaces

découverts

sont très dominants

Laforêt'imposefortetnentsamarque et.océans

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Leslandes, garrigues et maquis sont étendus Les landes, garrigues et maquis sont associés à la forêt; le tout nloccupe pas toute la place

.:Mers

Hors; étude 23

L'APPORT DES CARTES ANCIENNES A LA CONNAISSANCE BIOGÉOGRAPIDQUE : LES BOIS LORRAINS
par Jean-Pierre HUSSON*

La carte est un support pour connaître, évaluer, apprécier, voire s'approprier l'espace. Dès le début du XVille siècle, les cartes dressées à toutes les échelles par des arpenteurs et géographes autorisent une connaissance fine et évolutive des paysages forestiers et de leurs lisières. Défini par le regard porté, le paysage reste d'une lecture subjective, alors que son étude est nécessaire aux aménageurs. A ce jour, l'analyse systémique tente de relier les interactions conduisant à l'élaboration des paysages. Ces derniers possèdent une dimension patrimoniale forte qui pose le problème de la convergence des savoirs (1). On peut, grâce à l'étude des cartes anciennes, s'interroger sur la place à accorder au poids de l'Histoire, défini par des continuités et des ruptures superposant durablement leurs marques. La forêt modelée sur le long terme permet l'étude critique des origines et de l'évolution des paysages (2). On prendra ici appui sur la cartographie des bois lorrains au XVIlle siècle.
I - L'INFLATION DES SUPPORTS CARTOGRAPIDQUES

La Réformation colbertienne impose une appropriation de l'espace forestier destiné à satisfaire les intérêts capitalistes en bois de feu. Cette décision explique une extension sans précédent du nombre des cartes et plans (3). La restauration des Duchés et le règne de Stanislas conduisent à aligner la législation forestière lorraine sur le modèle colbertien, pour l'essentiel repris dans la Réformation menée par Gallois en 1750 (4). Par cette mise en place tardive, dans une province très boisée, assez peu peuplée par suite des effets de la Guerre de Trente Ans, cette Réformation est originale. Elle intervient dans une région qui, hormis les zones approvisionnant les salines, offre encore de vastes massifs assez peu exploités où la croissance génère un volume ligneux supérieur au prélèvement effectué. Elle bénéficie de plus des progrès techniques réalisés dans la cartographie des espaces pleins (forêts), ouverts et linéaires (routes). L'exposé qui suit montre les résultats, les attentes et les limites que révèle l'étude des fonds archivistiques consultés. Ces documents présentent la forêt vue de l'extérieur, et ne dévoilent pas une problématique sylvicole qu'expriment mieux les procès-verbaux de visite, rédigés lors de la mise en coupes réglées, point de départ du passage d'une forêt paysanne à une forêt capitaliste (5). Les cartes chorographiques ont servi à ébaucher les abornements et la division en coupe des bois~Blles donnent en général une perception globale mais floue du paysage. La carte ou la série de cartes est établie en fonction des intérêts placés en aval de la sylviculture, par exemple, assurer la cohésion des approvisionnements des usines. Elle privilégie quelquefois des préoccupations cynégétiques. Elle se trouve souvent étrangère aux fonctions
* Professeur, Université de Metz.

25

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

de production et de protec,tio.n,aujourd'hui prioritaires. La carte ancienne est un outil fiscal, répressif ou géostratégique. Les travaux de reconnaissance du territoire de la principauté de S,alm (Accords de Paris, 21 décembre 1751) ont abouti à une exceptionnelle série' de cartes forestiè~ res évolutives (6). Certaines ont servi d'étude préalable pour reconnaître les biens de grands propriétaires, te-ll"atIas des bois de la baronnie de Fênétrange, la carte des bois évêchois. de la cbâtellenie de Rambervillers, la carte des bois de Mortagne, la carte des rapailles de Sapois (1). Ces ébauches définissent les grandes lignes- du paysage et- Ie's po,ssibilités de mise en valeur en distinguant les grands bois maintenus, en futaies, claires,. les périphéries plus ou moins dégradées, et les lisière's'défigurées par des' défrichements et des rognées. Les cartes topographiques, que le Père de Dainville définit comme représentant en détai-l un petit espac-e, sont dressées: ponr satisfaire à l'abornement et la division: en coupes, réglées (8). Ces. documents, fort nombreux,. sont essentiels pour appréhender le:paysage: perçu de façon cavalière. Leur précision va croissant avec la mise en plac-e d'une orientation et d.une' légende cohérentes. Les cartes produites, qui continuent à mêler le:plan et la vue aérienne, offrent en outre d'incontestables qualités esthétiques. A moyenne échelle, ces cartes présentent surtout des massifs dans leur globalité d'aménagement. A ce niveau de perception, elles visent surtout à régulariser, par des titres de propriété, les défrichements effectués sous forme de clairières ou en position de lisière. Dans ce cas, elles résultent souvent d'une situation conflictuelle, qui a généré des spoliations répondant à des délits.
II - APPORTS ET LIMITES

Les cartes anciennes semblent apporter des résultats parcellaires, inégaux, lacunaires et sont difficiles à comparer. Malgré ces faiblesses,. elles. sont des outils décisifs et originaux, des matrices initiales pour établir une' approche régressive du paysage. En cela, elles méritent l'attentioR. de tous ceux qui veulent comprendre l'évolution' de nos paysag~s forestiers, modelés en fonction des moyens techniques, des inve'stissements conse'ntis, des continuités. ou des inflexions bénéfiques, décidées dans les aménagements, ou, éventuellement, des.ruptures subies. Les cartes, plans et documents annexes actuels fournissent des infor;.. mations sans cesse affinées sur l'état des bois. Trois axes sont pri:v,ilégiés : les limites et la dynamique de la couverture forestière; les volumes sur pied et leur accroissement naturel; la composition et la structure- des peuple-ments montrant révolution des cycles; alternatifs en. phytosociologie. Dans quelle mesure les cartes-anciennes peuvent-elles rétlondre à cet objectif? Le premier objectif est atteint de façon assez satisfaisante car le passage à une forêt en pleine propriété, cherchant à réduire, faute de pouvoir exclure les usages, impose une connaissance précise des lisières (9) et des lignes séparatives des coupons et des quarts en réserve. Les limites des bois mis en coupes réglées tranchent, retaillant les espaces flous et gradués qui résultent des exactions subies. Ces cartes traduisent une volonté de simpli.... fier et de géométriser les lisières, d"où les nombreux documents séparant le. 26

L'APPORT

DES CARTES ANCIENNES

À LA CONNAISSANCE...

territoire conservé en bois et celui des espaces flous, incapables de se régénérer, abandonnés aux défrichements pour satisfaire les besoins en emblavures. Souvent, la légalisation des rognées illicites est stipulée par le

rajout manuscrit de la mention « Arracher ».
La carte des bois et pâquis de La Lœuf, effectuée pour établir la mise en coupe réglée, clarifie le paysage en cernant les b.ois, peuplés de chênes et de charmes propres à se régénérer, et les zones périphériques, occupées en discontinuité par des prés-bois abroutis, qualifiés dans le procès-verbal d'aménagement comme «n'ayant aucune souille, sinon des épines. et mauvais bois ». Le plan de la verrerie d'Hennezel définit la mise en place d'une lisière géométrique fossoyée, abornée, devant lever tous les contentieux nés d'une situation jusqu'alors complexe. La majorité des cartes complétées par la rédaction des registres des procès-verbaux de visite affiche un soin méticuleux à rendre les limites indiscutables. Les fossés sont dessinés. Les arbres repères et les bornes sont numérotés. Les pieds corniers occupant souvent des positions rentrantes ou tournantes sur les documents les plus anciens se raréfient par la suite, servent simplement de supports annexes à la délimitation par bornage mais nous renseignent sur la biodiversité existant alors, la taille et la nature des essences de ces arbres étant mentionnées. La confrontation des cartes autorise une cartographie parcellaire de la dynamique des bois. L'analyse des données du XVille siècle confirme presque partout les deux éléments a priori antinomiques remarqués sur la carte du Saintois (La Lœuf). D'une part, il y a recul, voire disparition, des zones floues qui ménageaient des transitions paysagères, d'autre part, la préservation théorique des espaces les moins dégradés est désormais juridiquement et spatialement assurée, même si le traitement répété en taillis sous futaie s'avère à long terme épuisant, appauvrissant. Grâce aux cartes, on peut donc établir des typologies d'évolution pouvant s'intégrer dans un tableau à double entrée. La composition, la structure, la redistribution et l'alternance des essences sont des données essentielles à la connaissance évolutive des formations forestières. A ce sujet, la carte ancienne accompagnée du procèsverbal donne des informations rares, peu explicites, incertaines, parcellaires et discontinues. Les archives permettent mal d'apprécier la perte de richesse floristique accompagnant le passage des forêts dépérissantes, sous-utilisées dans leur centre et surexploitées en périphérie à une forêt réglée, progressivement appauvrie en essences nobles, gagnée par le charme, les bois blancs et morts-bois. Les cartes demeurent souvent muettes à ce sujet et les textes relatifs aux visites sont parfois peu objectifs, enclins à noircir la situation. Seuls les comptes relatifs à la vente des bois et les documents recensant les réserves en bois de marine sont des outils fiables pour estimer la composition et le volume des billes sur pied dans des futaies progressivement rélictuelles, exception faite des zones inaccessibles (sans route ni possibilité de flottage). A propos de la répartition, de la dynamique des aires occupées par les essences, de leur dégradation, de l'alternance des cycles végétatifs et de la fausse querelle parfois menée à propos des essences exotiques, les cartes 27

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

anciennes demeurent, là encore, décevantes ou parcellaires dans les informations fournies. Elles autorisent peu de comparaisons précises pour définir des continuités ou des ruptures par rapport au passé proche et à la situation actuelle des potentialités offertes par nos stations forestières. L'analyse géorétrospective partant des cartes stationnelles souligne de fortes discordances entre les réalités sylvicoles actuelles établies dans un respect croissant des potentialités climatiques locales, et celles du passé en rapport avec des moyens techniques balbutiants et des besoins multiples, principalement usagers, industriels et militaires. En dépit de leurs faiblesses, leurs imprécisions, leur couverture parcellaire, les cartes anciennes sont nécessaires à la compréhension évolutive des paysages patrimoniaux forestiers. La connaissance du passé éclaire notre réflexion sur les choix d'aménagement qui seront, dans leurs résultats, jugés par les générations à venir. o o o

NOTES 1 - M. PÉRIGORD. «Nouvelle approche de la géographie des paysages: l'exemple du bassin de Brive». Norois. 1991, n° 151, pp. 323-332. 2 - B. BOMER. Le paysage vu par les géographes... et les autres». Bulletin de l'Association « des Géographes Français. 1991, n° 1, pp. 3-9. «La démarche historique est essentielle pour comprendre l'environnement actuel et son déclin.» 3 - R. HERVÉ.«Les plans des forêts de la Grande Réformation colbertienne (1661-1690)>>. Bulletin de la section de géographie du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques. 1960, t. 73, pp. 143-171. 4- J.-P. HUSSON. hommes et laforêt en Lorraine. Paris: Bonneton. 1991. Les 5 - C. FRUHAUF . Forêt et société: de la forêt paysanne à la forêt capitaliste en pays de Sault sous l'Ancien Régime. Paris: C.N.R.S., 1980. 6 - F. SEILLIÈRE. ocuments pour servir à l'histoire de la principauté de Salm. Paris: D Imprimeries Réunies. 1898. 7 - Fénétrange, arch. dép. Moselle, atlas LXVIII; Rambervillers, Arch. dép. Vosges, 2 FI 0025 ; Mortagne, Arch. dép. Vosges, 2 FI 0028 ; Sapois, Arch. dép. Vosges, 2 FI 301. 8 - F. de DAINVILLE. langage des géographes. Paris: Picard. 1964. Le 9 - J .-P. HUSSON.«Les lisières forestières au XVIIIe siècle, l'exemple lorrain». Revue Forestière Française. Nancy. 1984, n° 5, pp. 415-424.

28

L'APPORT DES CARTES ANCIENNES À LA CONNAISSANCE...

FIGURE N° 1

Carte topographique de la verrerie d'Hennezel par Aubry
(1776, 731X511 mm. Arch. dép. Meurthe-et-Moselle, dépôt au Musée historique lorrain de Nancy)

~

....
4~ A00 vcye.$ ~
LEGENDE

~
/'

Forêt traitée pour servir en priorité à l'alimentation des verreries.
Lisière Zone géométrifiée

D
.
IEJ

défrichée

Maisons du villaqe d'HENNEZEL
Verrerie

29

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

FIGURE N° 2 Carte des bois et pâquis de La Lœuf (Saintois) : un exemple de régularisation des lisières
(d'après Arch. dép. Meurthe-et-Moselle, B. 12011)

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BOIS APTES

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LI~1ITES DES BOIS ABORNES, PRES-BOIS INAPTES A LA REGENERATION ABANDONN~S AUX DEFRICI-!E~iENTS (A I B, C) CHEMINS

;;:J2
~

.

30

L'APPORT DES CARTES ANCIENNES À LA CONNAISSANCE...

TABLEAU N° 1

Typologie des lisières et schémas d'évolution subis au XVIIIe siècle

LI SI ERE

CONQUERANTE

STABLE
*"

REGRESSIVE

LOUE I NORGANI SEE

PROGRESSIVE GRIGNOTEE ROGNEE
TROUEE, EN

*
*

GRUYERE ABORNEE
FOSSOYEE
GEOMETRIFIEE

*

31

LA FORÊT:

PERCEPTIONSET REPRÉSENTATIONS

TABLEAU N° 2
Principaux types de figuration présentant la forêt lorraine

TYPE

GRAPHISl-1E

DATE

SOURCE

PRES-BOIS

1752

Arch.Dep

VOSGES

2 FI 0121

PIED

CORNIER

~
,
0aQ. CL Q..

1754

Arch.. Dep r'i-et-Moselle B 11995

FOURASSF:

1781

Musée

historiaue

lorrain

Q..

~

RAPAILLES
cr.

~ ~

~

1781

Musée

hist6riaue

lorrain

TAILLIS SOUS FUTAIE

lt~~
~~~
{;;;
\Q~~ 19-

1757

Arch. B 12000

Dep.

M-et~Moselle

FUTAIE

173!

Arch. Dep. 8 11062

M-et-Mos8l1e

SAPINS
DEPERISSANTS

&
32

.1737

Arch. E 320

Dep.

M-et-Moselle

LA FORÊT VUE DU CIEL
par Georges PERROITE*

Cet article vise à présenter les différentes techniques qui permettent d'enregistrer, de façon largement automatisée, des informations imagées forestières, ou d'assurer leur traitement et leur mise en valeur, et qui contribuent ainsi à la réalisation d'images cartographiques forestières. Il traite donc de photographie aérienne, de télédétection satellitaire passive, d'imagerie satellitaire radar, de traitement d'image, de repérage G.P.S., et termine par les Systèmes d'Informations Géographiques. Il a semblé superflu de traiter ici des techniques de géodésie ou de topographie. Ces sujets seront présentés de façon relativement élémentaire, certains en privilégiant les aspects historiques, d'autres, plus récents, sous l'angle technique. La bibliographie sommaire guidera les premiers pas du lecteur désireux d'en savoir davantage.
I - LA PHOTOGRAPHIE AÉRIENNE

Pourquoi la photographie aérienne a-t-elle été si lente à conquérir la place qu'elle occupe aujourd'hui dans l'éventail des techniques utilisées par les forestiers? Rappelons brièvement quelques faits touchant à l'histoire des quatre techniques nécessaires à la mise èn œuvre de la photographie aérienne: photographie, aviation, stéréoscopie et photogrammétrie (établissement de cartes topographiques à partir d'un couple de photographies) : - en 1816, Nicéphore Niepce réalise les premières images photographiques et, à partir de 1829, s'associe avec Louis Daguerre. En 1839, le Daguerréotype sera au point mais ne permettra pas de reproduire les images positives obtenues! - en 1832-1838, Charles Wheatstone invente le stéréoscope que perfectionnera David Brewster en 1849. - en 1849, Frédérick Scott Archer propose le procédé négatif au collodion humide. - en 1858, Nadar réalise ses premières photographies aériennes en ballon libre et entrevoit déjà leur utilisation en topographie! En 1870, il survolera Paris assiégé et fera exécuter de nombreuses photos montrant les mouvements des troupes allemandes. - de 1848 à 1861, Aimé Laussedat met définitivement au point les premières applications de la photogrammétrie en travaillant surtout avec une chambre claire mais aussi, à partir de 1852, avec une chambre noire et des plaques au collodion humide. - en 1864, W.-B. Bolton et J.-B. Sayce réalisent les premières plaques sèches au collodion-bromure d'argent qui permettent d'échapper à la nécessité de préparer les plaques peu de temps avant leur exposition.
* Ingénieur en chef du Génie Rural, des Eaux et Forêts. Chargé de mission auprès du Directeur Général, Office National des Forêts. 33

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

- en 1869 sont présentées les deux techniques de la synthèse trichrome, inventées presque simultanément par Charles Cros (1867) et Louis Ducos du Hauron (1868). - en 1877-1878, les travaux de Joseph Wilson Swan et D.C.E Van Monckhoven débouchent sur les premières émulsions rapides au gélatinobromure qui vont faciliter grandement la réalisation des photographies aériennes. - en 1890-1891,Clément Ader construit ses premiers « Éole ». - en 1909, Wilbur Wright réalise en Italie la première photographie prise d'avion. - en 1912, l'avion se substitue, pour la photographie aérienne, aux ballons et autres supports aériens (train de cerfs-volants, fusée ou ... pigeon voyageur f), en France (Hubert Latham) et en Allemagne (M. Grasser). Et pendant la Première Guerre Mondiale, la photographie aérienne en avion à des fins militaires devient rapidement une technique de routine. - en 1922, Georges Poivilliers fait faire un progrès décisif à la photogrammétrie en construisant son premier stéréorestituteur, appelé « Stéréotopographe modèle A », suivi par un modèle B (1937), un modèle C puis un modèle D (1950). Les premiers promoteurs ou utilisateurs de la photographie aérienne sur des zones forestières n'ont pas été, sauf exception, des forestiers métropolitains mais des forestiers étrangers, des industriels, des géobotanistes, et des forestiers des colonies françaises. Les premiers qui ont songé aux possibilités de la photographie aérienne ont servi dans l'aviation ou l'aérostation durant la Grande Guerre. On citera ainsi André Bertin qui écrivait dès
1919 : «Les merveilleux résultats obtenus récemment par la photographie aérienne font entrevoir quel secours on peut espérer pour la topographie forestière coloniale, des reconnaissances en aéroplane, en ballon ou en cerfs-volants ». Longtemps, ces forestiers

coloniaux n'ont pas disposé d'avion pour réaliser les photographies forestières nécessaires. Ainsi ce n'est qu'en septembre 1951 qu'un avion de tourisme fut affecté au Service Forestier de l'Afrique Équatoriale Française, alors que Louis Duplaquet en réclamait depuis quinze ans ! Les forestiers durent se contenter des relations personnelles nouées avec des représentants de l'Autorité Militaire Coloniale. Ils pouvaient ainsi, soit consulter les archives photographiques aériennes militaires, soit embarquer, quand l'occasion s'en présentait, à bord d'avions militaires en mission: ils effectuaient alors, soit de simples reconnaissances à vue, soit des prises de vue. Celles-ci leur permettaient d'améliorer les cartes existantes (topographie, hydrographie...), de distinguer quelques types de formations forestières, de délimiter des zones à classer en « réserves forestières» ou de décider de l'implantation des chantiers d'exploitation et des réseaux de vidange. Le premier plaidoyer des forestiers métropolitains en faveur de la photographie aérienne semble être celui de Léon Schaeffer1 suivi par André Guislain qui, après avoir rappelé l'intérêt - et aussi les limites! - de cette technique pour les forêts françaises coloniales, insistait., pour celles de la

métropole, « sur l'appointsérieuxque l'avionpeut fournir [...] dans l'aménagementet dans
le levé des plans de forêts de certaines régions de montagne ». Dans ce même article, 34 il

LA FORÊT VUE DU CIEL

recommandait aux forestiers de contacter les divers Services administratifs utilisant les levés aériens (Service de la Révision Foncière, pour le cadastre, et Service des Ponts et Chaussées, pour le tracé des routes de montagne) et faisait part de son admiration pour les travaux cartographiques menés, dès cette époque, par le Service Géographique de l'Armée qui utilisait le « Stéréotopographe B » de Poivilliers dont le stylet traçait directement les courbes de niveau sur la minute des cartes en préparation. Il faudra pourtant attendre les années 1952-1956 pour voir l'ensemble de la communauté des forestiers de la métropole s'intéresser aux possibilités de la télédétection aéroportée: - en mai 1952, un stage de photo-interprétation et de photogrammétrie est organisé à Toulouse par le professeur Paul Rey (sous l'égide du professeur F. Gaussen). Il inclut huit ingénieurs forestiers sur vingt-deux stagiaires; - Marcel Jacamon donne à l'École Nationale des Eaux et Forêts (E.N.E.F.) le premier cours de photo-interprétation. Les élèves de la 123e promotion visitent les ateliers de stéréorestitution de l'I.G.N. qui, depuis plusieurs années, utilise systématiquement une couverture aérienne au 1/25000e pour réaliser sa nouvelle couverture cartographique de la France à l'échelle du 1/50000e. Désormais, pour s'aider dans leurs travaux d'aménagement, les forestiers pourront acheter les clichés de l'I.G.N. (et aussi ceux de l'I.F.N. que l'I.G.N. commercialise également mais qui ne seront disponibles qu'à partir de 1962) ; - IE.N.E.F. acquiert pour sa bibliothèque son premier Manuel de photogrammétrie, celui de J. Hurault (I.G.N.) ; - le numéro de novembre 1953 de la Revue forestière Française est consacré à la photographie aérienne et à ses applications forestières et fournit une précieuse bibliographie; - en 1956, Jean Boutin rédige pour les élèves de l'E.N.E.F., le premier cours écrit de photo-interprétation. Lorsqu'un utilisateur a la chance de pouvoir définir lui-même les conditions de sa prise de vue, il peut choisir un certain nombre de paramètres dont dépendront la qualité et la facilité de l'interprétation des clichés réalisés: - l'échelle e des clichés (ceux-ci sont d'autant plus coûteux que l'échelle est plus grande) -la hauteur h de vol de l'avion au-dessus du sol (qui doit être assez grande pour limiter les déformations et l'effet de masque dû au relief, et assez faible pour éviter le « voile atmosphérique») - la distance focale f de l'objectif (ces trois premiers paramètres
n'étant pas indépendants ptlisqufon a la relation évidente e

=f / h)

- les dimensions des clichés (les objets trop éloignés du centre de l'axe de prise de vue se trouvent fortement déformés par la perspective) - les axes de vol et la cadence des prises de vue qui conditionnent le recouvrement des photos voisines (on utilise habituellement un recouvrement longitudinal de 55 ou 60 % qui permet une bonne utilisation en vision stéréoscopique et un recouvrement latéral « de précaution» de 5 à 20 %) 35

LA FORÊT: PERCEPTIONS ET REPRÉSENTATIONS

- le moment dans l'année (prise en compte de la phénologie des essences étudiées) -l'heure (qui conditionne la hauteur du soleil ainsi que l'orientation et la longueur des ombres) - les conditions météorologiques (présence éventuelle de brume, de nuages ou d'ombres de nuages) - le filtre éventuel et le type d'émulsion: les types les plus courants sont le panchromatique (noir et blanc), l'infrarouge normal (noir et blanc ou IR), l'infrarouge couleurs (également appelé fausses couleurs ou IRC) et la couleur naturelle (souvent décevante) - la méthode de développement et le support des tirages (papier ou diapositive). Mais la majorité des utilisateurs forestiers n'ont guère le choix; dans les meilleurs des cas, ils peuvent seulement choisir, parmi les missions disponibles sur un massif forestier donné, celles dont l'échelle et l'émulsion conviennent à la solution de leur problème et qui ne sont pas trop anciennes (les missions de l'I.F.N., qui datent de 5 ans en moyenne, sont généralement les mieux adaptées). Pour bien illustrer le problème du difficile choix de certains de ces paramètres (compromis qualité/coût), rappelons que l'I.F.N. (Inventaire Forestier National), créé en 1960, et qui n'a jamais disposé pour lui seul d'une escadrille d'avions, a dû se contenter de 1960 à 1962 des couvertures réalisées par l'I.G.N. pour ses besoins propres, puis a réussi à obtenir de l'I.G.N. à partir de 1962 que ce dernier accepte d'embarquer pendant ses vols, du moins pour les missions couvrant les départements les plus boisés, des caméras spécialement adaptées aux besoins de l'I.F.N. Actuellement, l'I.F.N. continue à effectuer des tests afin de trouver la meilleure combinaison possible. Il utilise couramment, pour les départements normalement boisés, la « combinaison» suivante, mise au point depuis 1973 : échelle du 1/15 OOOe, ocale de 210 mm, dimensions de 23x23 cm, et émulsion IR (ou f IRC sur les zones les plus complexes). L'utilisation des photographies aériennes peut s'envisager de différentes façons: - réalisée à l'aide de petits stéréoscopes de poche bon marché (environ 500 F.) par des forestiers peu entraînés, la photo-interprétation sert à déterminer et surtout à délimiter des zones d'aspect homogène (zones isophènes) qu'une visite ultérieure de terrain permettra de reconnaître et d'identifier; - confiée à des spécialistes dont la formation nécessite près d'un an d'initiation, elle permet, avec du matériel perfectionné (stéréoscope à miroirs d'environ 13 000 F.) d'exploiter changements de teinte, de structure et de texture pour aboutir à une classification des formations végétales identifiables et à leur cartographie; - avec un stéréorestituteur, instrument très coûteux qui évite le report à main levée des limites des peuplements, on peut aller plus loin dans la précision du tracé et obtenir rapidement les courbes de niveau. L'I.F.N. utilise toujours les photographies aériennes pour réaliser les travaux qui lui ont été confiés par l'Ordonnance n° 58-880 du 24 septem36

LA FORÊT VUE DU CIEL

bre 1958. La photo-interprétation lui sert, depuis l'origine, à asseoir les stratifications nécessaires à la désignation correcte des placettes d'échantillonnage sur lesquelles il faudra effectuer (sur le terrain) diverses mesures dendrométriques. Elle permet de plus l'édition, pour tous les départements traités, d'une cartographie des principaux types de peuplements (à l'échelle « standard» du 1/200 DOOedepuis 1981, et aussi à l'échelle du 1/250aOe depuis 1988, mais seulement sur demande). Les chercheurs de l'I.N.R.A. utilisent régulièrement les photographies aériennes, par exemple pour représenter, suivre et surtout mieux comprendre les divers phénomènes de dépérissement. Dans le cadre de la lutte contre les avalanches, l'I.G.N. a réalisé, depuis 1970, pendant les mois d'été, des missions panchromatiques au 1/30 OOOe en a fait la photo-interprétation pour le compte du CEMAGREF et qui, de son cÔté, a effectué une enquête de terrain auprès des populations concernées (recueil de témoignages sur les avalanches observées). Une carte des risques au 1/20 OOOea été ainsi réalisée et transmise aux services R.T.M. de l'O.N.F. pour qu'ils en déduisent les Plans d'Exposition aux Risques (P.E.R.). Depuis 1990 sont commencés les travaux de révision de cette carte des risques (à l'échelle cette fois du 1/25000e). Les forestiers tropicaux utilisent systématiquement, et depuis longtemps, la télédétection aéroportée pour leurs travaux d'inventaire ou de cartographie. A l'O.N.F., les forestiers qui doivent proposer un nouveau plan d'aménagement pour une grande forêt (domaniale notamment) achètent très souvent les copies des couvertures aériennes réalisées par l'I.F.N. pour s'aider dans la préparation du travail de description des parcelles. Mais sauf exceptions rares, ils ne pratiquent qu'une photo-interprétation sommaire, quoique très utile, et ne disposent pour cela que de stéréoscopes bon marché.
II - LA TÉLÉDÉTECTION SATELLITAIRE PASSIVE

On distingue en matière de télédétection deux sortes de techniques: - celles dites « passives» pour lesquelles on utilise l'éclairement naturel de la surface terrestre par le soleil pour observer la réponse de cette surface terrestre (réflectance) à partir d'un satellite (ou d'un avion) - et celles dites « actives» pour lesquelles un même satellite émet en direction du sol une onde radar et en enregistre l'écho. Si l'on exclut les satellites météorologiques dont la répétitivité des observations est excellente (30 minutes pour MÉTÉOSAT 6 heures pour et NOAA)mais dont la résolution spatiale est très médiocre (5 km x 8 km pour MÉTÉOSAT 1 km x 1km pour NOAA), les seuls satellites « passifs» qui et intéressent les forestiers sont les satellites des familles LANDSA T (américains) et SPOT(européens). - Les orbites choisies sont toutes héliosynchrones afin que les conditions d'éclairement d'une scène ne varient pas en fonction de l'heure de prise de vue mais seulement de la saison, - en raison de la présence fréquente de nuages ou de brume, les prises de vue ont une répétitivité réelle bien inférieure à sa valeur théorique; 37