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LA FORGE ET LE FORGERON

250 pages
Dans la plupart des cultures traditionnelles le forgeron a un statut à part, marginal ou ambivalent. Ce sujet appelle une approche interdisciplinaire, allant de l'étude historique et ethnologique des techniques jusqu'aux divers plans du symbolisme, en passant par les mythologies, les contes et toutes les créations que le travail du métal a pu susciter dans l'imaginaire. Ce volume met l'accent sur les liens multiples unissant les pratiques matérielles de la forge à des systèmes de croyances.
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Société des Études Euro-Asiatiques

LA FORGE

ET LE FORGERON

I. PRATIQUES ET CROYANCES

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques
1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992)

4 - La main (I 993 )
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en Eurasie (1995) d'Eurasie. Architecture, sYlnbolislne et signification sociale (1996) 7 Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 Le cheval en Eurasie Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10- Ruptures ou 111utations au tournant du XXIe siècle. Changelnents de géographie mentale? (200 I)

- Le sacré
- Maisons

-

Comité de Rédaction Christiane MAN DROU, Viviana PÂQUES, Rédacteur en Chef, Rita H. RÉGNIER, Yves V ADÉ, Paul VERDIER Co mité de Lecture Françoise AUBIN, Jocelyne BONNET, Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Jeanine FRIBOURG, Ell1est-Marie LAPERROUSAZ, André LEVY, Charles MALAMOUD, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY, Elelnire ZOLLA Secrétariat de Rédaction Muriel HUTTER RÉDACTION: M usée de l'Holntne, Palais de Chaillot, 17place du Trocadéro, 75116 Paris VENTE AU NUMÉRO: L'Hannattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris Librairie du Musée de l'Homme, Palais de Chaillot

La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées. @ L'Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-3099-X

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques N° Il

LA FORGE ET LE FORGERON
I. PRATIQUES ET CROYANCES

Publié avec le concours du Centre National du Livre

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES EURO-ASIATIQUES

La Société des Etudes Euro-Asiatiques, Association loi de 1901, a été fondée en 1977. Elle est venue rejoindre au Musée de l'Hol11111e ses aînées, les Sociétés des Alnéricanistes, des Africanistes et des Océanistes. Son but est ""de prolnouvoir et de favoriser, par tous les 1110yens en France, toutes les activités de Sciences hUl11aines relevant des études sur l'Europe et l'Asie. Elle n'a aucune activité politique." Soucieuse d'interdisciplinarité, elle regroupe en son sein ethnologues, géographes, historiens, orientalistes, spécialistes des sciences religieuses et des littératures, linguistes, etc. auxquels elle offre un lieu particulièrement propice à la confrontation de leurs approches respectives d'une aire dont la vaste étendue - l'Europe, le lllonde méditerranéen, l'Asie tout entière - et la grande diversité n 'cxcluent ni l'existence de remarquables continuités ni la possession de spécificités qui la caractérisent dans son ensel11ble.

Président Fondatellr : Présidents d'honneur:

.;.Paul Lévy

Xavier de Planhol Philippe Seringe Conseil d'Adn,;n;sfraf;on : Teresa Sattesti, Claudine Srelet, Jane Cobbi, Bernard Dupaigne, Jeanine Fribourg, Antonio Guerreiro, Muriel Hutter, Ernest-Marie Laperrousaz, Christian Malet, Christiane Mandrou, Viviana Pâques, Bernard Peirani, Christian Pelras, Rita H. Régnier, Yvonne de Sike, Yves Vadé, Paul Verdier Bureau: Président. Yves Vadé Vice-Présidents. Bernard Dupaigne Viviana Pâques Secrétaire Générale chargée de la Tré.,'orerie: Rita H. Régnier Secrétaires Générale.r.; adjointes: Christiane Mandrou (Europe) . Muriel Hutter (Asie) Archiviste: Christian Pelras

PRÉSENTATION

Les textes rassemblés dans ce onzième volume de la collection Eurasie, ainsi que ceux du volume 12 dont la publication suivra prochainement, sont, pour la plupart, issus de trois Journées d'études sur «La Forge et le Forgeron en Eurasie », organisées en novembre 2000 au Musée de I'Homme et au Musée National des Arts et Traditions Populaires par la Société des Etudes Euro-Asiatiques. Le sujet, suggéré il y a plusieurs années par Mme Viviana Pâques, vice-présidente de la Société, ouvre les plus vastes perspectives. Il appelle une approche interdisciplinaire allant de l'étude historique et ethnologique des techniques jusqu'aux divers plans du symbolisme, en passant par les mythologies, les contes et toutes les créations que le travail du métal a pu susciter dans l'imaginaire. Le présent volume met l'accent sur les liens multiples unissant les pratiques matérielles de la forge à des systèmes de croyances qui peuvent encore être saisis sur le vif dans certaines cultures, notan1ment en Asie du Sud-Est, mais aussi en Irlande ou dans le monde musulman. Le volume suivant regroupera une série d'études centrées sur l'imaginaire et le «merveilleux métallurgique ». Il faut donc partir des techniques. Les procédés utilisés pour obtenir de la fonte ou du fer à partir du minerai peuvent donner lieu, sur un plan purement technologique, à d'intéressantes comparaisons. C'est ainsi que Bernard Dupaigne a retrouvé dans les forêts du nord du Cambodge l'usage de bas fourneaux qui dénotent l'influence de l'Inde plutôt que de la Chine. La technique employée serait à rapprocher de celle qu'utilisaient encore certains Pyrénéens au XIXe siècle (méthode dite catalane), tandis que la technique chinoise, permettant d'obtenir 7

le fer en deux temps à partir de la fonte, est celle qu'on retrouvera beaucoup plus tard en Wallonie comme l'indique Jean Fraikin. Ces techniques de base, si élémentaires qu'elles nous paraissent, sont pourtant déjà complexes et elles ont été, dès le départ, fortement ritualisées. Le grillage du minerai, non moins que le travail de la forge proprement dit, est une opération démiurgique. Au Cambodge elle est mise sous le patronage de l'architecte divin d'Angkor et organisée par un responsable « mystique» choisi par les dieux à la suite d'une maladie. On verra les rites minutieux auxquels se soumettent les forgerons chez les essarteurs de l'est de Bornéo qu'étudie Antoine Guerreiro, en parallèle avec les Sedang des hauts plateaux du Viêt-Nam. On sait que dans la plupart des cultures traditionnelles le forgeron a un statut à part, marginal ou ambivalent. Il peut jouir d'un prestige particulier, comme à Bornéo où il est considéré comme inspiré à l'égal d'un véritable artiste. Dans la Chine antique comme dans le Japon plus tard, nous apprend Christian Fleury, le forgeron de lames de sabres peut acquérir une réputation telle que son nom est transmis à la postérité. Les plus belles lames japonaises sont signées et des généalogies d'artisans sont établies avec soin. Ailleurs, le forgeron est craint ou révéré comme un chamane. «Forgeron et chamane sortent du même nid»: ce proverbe yakoute, dont on retrouve une variante chez les Sorabes, est rappelé par plusieurs auteurs. A l'intérieur du monde islamique, des situations diverses sont observées. On pourra comparer à cet égard les études de Viviana Pâques et de Corinne Fortier qui étendent l'enquête jusqu'au Maroc et en Mauritanie. Dans ce dernier pays, le forgeron représente le négatif du marabout: aux vertus de celuici s'opposent les vices du forgeron, considéré comme peureux, gourmand, ami de l'obscénité. Mais le rire rabelaisien du forgeron pourrait bien cacher une sagesse nourrie des plus hautes traditions, con1me l'affirme fortement Viviana Pâques. Dans la tradition celtique telle qu'on peut la saisir en Irlande, le forgeron est le personnage le plus important de la société rurale. Véronique Guibert de La Vaissière, après une exposition détaillée de ses différentes fonctions - juge, guérisseur, herboriste, vétérinaire des chevaux, jeteur et leveur de sorts, 8

musicien, voire connaisseur des étoiles -, indique que « tout se passe comme si le forgeron avait occupé la place laissée vacante par le druide ». Dans l'histoire irlandaise en outre, les forgerons furent au premier rang dans la lutte pour l'indépendance., forgeant «le métal de la liberté ». Cette fonction politique du forgeron se retrouve en France dans la tradition révolutionnaire où, comme le montre Noëlle Gérôme, le forgeron devient « le prolétaire par excellence ». Les figures mythiques du forgeron reflètent ces valeurs diverses sinon contradictoires. Au Maroc, le forgeron mythique n'a qu'un seul bras et une seule jambe. Comment ne pas penser à la boiterie d"Héphaïstos, et à Volundr, le forgeron merveilleux des Scandinaves., à qui Régis Boyer consacre une étude qui ouvrira le volun1e suivant? Les tendons de ses genoux ayant été coupés, Volundr ne peut plus se déplacer qu'en rampant. Conviendrait-il d'y voir une analogie avec l'allure des phoques, dont Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant ont montré naguère les profondes affinités avec la métallurgie? Quoi qu'il en soit, Volundr est avant tout un magicien, qualité qu'il partage avec la plupart des forgerons mythiques et qui se reflète dans les productions qui leur sont attribuées. Ces productions sacralisées ne sont pas seulement des armes magiques, qui dans toutes les légendes du monde permettent au héros d'accomplir ses exploits. Ce sont aussi et peut-être surtout des regalia, talismans et supports symboliques de la légitimité du pouvoir: au Cambodge il s'agit de l'épée emblème du royaume kmer, au Japon, de ces insignes du pouvoir impérial que sont le miroir et l'épée trouvée dans la queue d'un dragon. On pourrait y ajouter, chez les Bugis de Célèbes que Christian Pelras nous a fait connaître par ailleurs, la lance de fer à deux pointes et la bannière dont l"union est garante de l'harmonie du monde. Le second volume fournira bien d'autres exemples de productions n1erveilleuses attribuées aux forgerons et métallurges n1ythiques ou légendaires, au premier rang desquels se rangent les « théurges du feu» de la Grèce Ancienne étudiés par Yvonne de Sike. A Rome, les boucliers forgés par Mamurius Veturius à l'imitation d'un « ancile » tombé du ciel se rattachent à d'anciennes traditions méditerranéennes; JeanNoël Robert y décèle le lointain héritage de rites où le forgeron 9

jouait le rôle d'un initiateur des adolescents. Dans le registre proprement merveilleux, la frontière entre le métal et le vivant tend à s'effacer, comme on le voit depuis les statues automates dont les premiers exemples apparaissent chez Homère (Yves V adé) jusqu'aux étranges « véhicules des Esprits» de l'Asie du Sud-Est (Solange Thierry). Le merveilleux conféré aux opérations métallurgiques se manifeste égalen1ent dans des traditions christianisées, comme la légende du C-'hrist qui rajeunit un vieillard au feu de la forge afin d'an1ener le forgeron à plus d'humilité (Salvatore D'Onofrio). ('let exploit est aussi attribué aux saints Côme et Damien dont les Slaves orientaux ont fait des forgerons, peutêtre à la suite d'un jeu de mots (Galina Kabakova). Initié ou suppôt du Diable: l'ambivalence du forgeron se retrouve dans les contes et dans la littérature des Sorabes qu'étudie Jean Kudela. Plus largen1ent, la mythologie de la forge se rattache à celle du Feu, comme on le voit à travers la thématique des étincelles fécondantes (Bernard Peirani), ou dans les rites de purification et de guérison par le feu en Sicile et en Sardaigne (Ignazio Buttitta). Elle est également inséparable des spéculations et des techniques de l''alchimie, à laquelle Daeyeol Kim pour la Chine, Jean-Pierre Lassalle pour la tradition occidentale, consacrent deux études qui clôtureront le volume 12. Un don1aine d'une telle richesse ne peut être épuisé en un volume ni mên1e en deux. On souhaite du moins que les travaux ainsi rassemblés contribuent à décloisonner la recherche et qu'ils suggèrent, à partir d'informations précises, de nouveaux champs de con1paraison entre les cultures de l'Ancien Continent. Yves VADÉ

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OBTENTION DU FER ET RITUELS CHEZ LES MÉTALLURGISTES DU CAMBODGE Bernard DUP AIGNE Professeur d'ethnologie, Muséum National d'Histoire Naturelle

Résumé La possession d'anlles et d"outils en fer a pennis l'extension de l'elnpire angkorien. Le fer était produit à partir d'un minerai de fer très riche, recueilli en surface dans les forêts du nord du Catnbodge par une population pré-khlnère, selni-autononlC, le groupe austro-asiatique kouy. Cet article décrit la technique et la très grande c0111plexitédes rites nécessaires au travail. Techniques et rites semblent être d'origine indienne.

La découverte des différents usages des métaux, or, cuivre, fonte et fer, a radicalement bouleversé le destin de l'humanité. Si l'or et le cuivre pouvaient être ramassés natifs, c'est-à-dire immédiatement utilisables par martelage, ils sont trop mous pour servir d'outil. Le bronze, obtenu par alliage à chaud (cuivre et étain), peut être porté au point de fusion et coulé dans des moules pour donner différents objets ou outils; mais les haches de bronze moulé, qui ont remplacé (dès le Ille millénaire avant J.-C. en Mésopotamie) les haches de pierre taillée (ou de pierre taillée et polie) peuvent se casser sous les chocs. Les haches néolithiques de pierre trouvées en terre sont appelées par les paysans pierres-tonnerre, ou pierres de foudre. Du fer météorite, venu du ciel, a pu être ramassé et utilisé pour en forger directement des outils et des armes. Mais le fer s'obtient plutôt par réduction du minerai, c'est-à-dire qu'il faut porter le n1inerai concassé à haute température (800 à 1.300 degrés) pour séparer le fer de la gangue minérale. Durant cette opération, le carbone présent dans le combustible (charbon de Il

bois, houille, coke) s'allie avec le fer pour former différentes qualités d'acier, ou de fonte, selon la quantité de carbone combinée avec le métal. Le fer ne contient pas de carbone (ou peu: fer doux) ~ l'acier de 0,5 à 1,8% de carbone. Sa forte teneur en carbone (de 3 à 6%) rend la fonte fragile, et l'empêche d'être utilisée pour des outils ou des armes: la fonte, comme le bronze, est moulée, mais ne peut être martelée à chaud pour être travaillée. Le fer est le métal qui s'adapte le mieux à un usage d'outil. Il est travaillé à chaud, par forgeage et martelage, et peut prendre une infinité de formes. Le tranchant d'un outil en fer peut être aiguisé, rendant l'outil toujours efficace. La possession d'outils - et d'armes - en fer procure une supériorité technique indéniable à la société qui en a l'usage.

La montée en puissance du futur empire khmer, du VIe au VIlle siècle de notre ère, avait nécessité de gigantesques travaux d'aménagement du sol: défrichement de forêts, création de rizières, constitution d'un système d'irrigation, établissement de cités. L'empire angkorien, du IXe au XIIIe siècle, devint, grâce à une habile exploitation du sol, la puissance la plus importante de la région. La "cité hydraulique angkorienne", selon l'expression de Bernard-Philippe Groslierl, n'a pu se développer et s'étendre que grâce à l'obtention d'outils en fer. L'irrigation artificielle intensive dans le périmètre d'Angkor permit l'obtention de deux ou même trois récoltes par an, deux de riz, une de légumes. Les armées angkoriennes disposaient d'armes à lame de fer robuste, emmanchée sur du bois ou des bambous2. Les basreliefs d'Angkor-Vat, du Bayon et de Banteay-Chmar nous

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Groslier,

Bernard-Philippe,

La cité hydraulique

angkorienne

: exploitation

ou surexploitation du sol? B.E.F.E.O, LXVI, 1979, pp. 161-202. Archéologie d'un clnpire agricole. La cité hydraulique angkorienne, Le Grand Atlas de {'Archéologie, Paris, Encyclopaedia Universalis, 1985, pp. 256-257. 2 Jacq-Hergoualc'h, Jacques, L'armement et l'organisation de !'arn1ée khmère aux XIP et Xllt 5.iècles, d'après les bas-reliefs d'Angkor-Vat, du Bayon et de Banteay CllIna,., Paris, P.U.F., 1979.

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montrent ces al111esqui sont identiques à des outils coupants rencontrés encore aujourd'hui (haches d'abattis, coupe-coupe). L'obtention du fer à partir du minerai de fer semble être apparue en Inde à partir de 1000 ans avant notre ère. Au XIXe siècle subsistaient encore, avant l'industrialisation massive, des bas-fourneaux traditionnels de réduction du minerai de fer dans l'Orissa, le Madhya-Pradesh, et dans l'Assam, à la frontière de la Birmanie3. Mais la technique indienne pourrait bien avoir été connue déjà auparavant dans les cités agricoles du MoyenOrient (Iran, Iraq, Caucase). En Chine, le fer ne semble pas être attesté avant le Xe siècle avant J.-C. (et ne sera véritablement répandu qu'au Ve siècle), au Japon avant le Ille siècle avant J.-C. En Thaïlande, au Laos et au Cambodge, le fer a été connu entre le lIe et le VIe siècle de notre ère, à la période du royaume du Fou-Nan (dans l'actuelle Cochinchine, au sud du Viêt-nam.) Ce royaume du Fou-Nan, le premier grand état indianisé d'Indochine, constitué à partir des ports maritimes, entretenait des relations commerciales à la fois avec l'Inde, la Chine et le Champa, son voisin à l'est (actuel sud du Viêt-nam). La prospection archéologique entreprise par Paul Lévy en avrill938 à Mlu-Prei dans le nord du Cambodge (site occupé dès les premiers siècles de notre ère, non loin des mines de fer actuelles du Phnom-Dek), montre une coexistence de lames de silex poli, de poteries, aussi bien que d'objets en bronze, de moules de bronze, d'outils de fer et de scories de minerai de fer, restes de la réduction du minerai pour obtenir le fer4. Non loin de là, en Thaïlande et au Laos, se trouvent également des sites datant du début de notre ère, où coexistent le bronze et le fer.

Grierson, G.A., Linguistic Survey of India, 1906. Ruben, Dr W., Eisenschnliede IInd DiÙnonen in Indien, Leiden, 1939. Elwin, Verrier, The Agaria, London, Oxford University Press, 1942. Leuva, K.K., The Asur. A Stud)' of prÎlnitire irOn-S/11elters, New-Delhi, Bharatiya Aditnjati Sevak Sangh, 1963. 4 Lévy, Paul, Recherches préhistoriques dans la région de Mlu Prei (Ca/11bodge), HanoÏ, Pub. E.F.E.O., XXX, 1943. 13

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La question est donc de savoir si la connaissance de la réduction du n1inerai de fer au Cambodge est autochtone, ou si elle s'est faite via les influences de la Chine ou de l'Inde. Les Chinois sont connus comme des navigateurs ayant atteint les côtes de l'Indochine dès avant le début de notre ère pour y établir des comptoirs commerciaux. Les poteries archaïques de Mlu-Prei au Cambodge montrent, dès le début de notre ère, des influences chinoises. Et des potiers chinois étaient responsables de fours de céramiques vernissées autour du Xe siècle à Angkor. Les techniques des bronzes du Cambodge semblent être également de provenance septentrionale, sous l'influence de la Chine. Poteries vernissées et bronzes du Cambodge viendraient donc de Chine. Bernard-Philippe Groslier pensait que la connaissance du fer provenait également de Chine, dès avant l'arrivée des navigateurs indiens au Fou-Nan du début de notre ère. Cependant, la technique chinoise, telle qu'on peut la comprendre d'après les premiers textes chinois, est une technique indirecte, qui produit d'abord de la fonte à partir du minerai, la fonte devant ensuite être décarburée par une seconde chauffe, pour donner le fer. La technique indienne est au contraire une technique directe, obtenant le fer (qui ne contient pas ou peu de carbone) sans passer par la fonte. C'est celle qui existait au Cambodge, au Laos et en Thaïlande, et qui a été décrite par des voyageurs à la fin du XIXe siècle. La technique d'obtention du fer dans le nord du Cambodge à partir des mines de fer du Phnom-Dek ("le mont de fer") a été remarquée dès 1853 par l'Abbé Charles-Emile de Bouillevaux, le découvreur d'Angkor5, puis par différents voyageurs français, de 1866 à 1955 ; le dernier voyageur connu ayant vu le travail de la réduction du minerai de fer étant le cinéaste Jean-Claude Berrier en mars 19556.Paul Lévy a compris le premier en 1938,
Bouillevaux, Abbé Charles-Elnile, Ma visite aux mines cmnbodgiennes en 1850, Mé/110ires de la Société Académique d'Indochine, t. I. Voyage dans l'Indochine, /846-1856, Paris, 1858. 6 Berrier, Jean-Claude, A l/ Royaume de l'éléphant blanc, filIn 16 Inn, Connaissance du Monde, 1956. 14 5

l'importance de la possession des mines de fer du Phnom-Dek pour la conquête et la mise en valeur de la région au VIe siècle de notre ère. Une chaussée de 150 km, presque en ligne droite, reliait d'ailleurs, con1me il le signale, les mines du Phnom-Dek à Angkor, en passant par les temples du Prah Khan de Kompong Thon1 et celui de Beng Meala. Dans ce temple du grand Prah Khan (ce qui signifie "de l'épée sacrée"), j'ai retrouvé fin 1969, selon les indications de Aymonier7 des restes de scories, preuve de la présence autrefois de bas fourneaux de fer. Les collines du fer se dressent à 228 km au nord de PhnomPenh, dans la province de Kompong-Thom, dans une région de forêt claire. Sur dix affleurements de minerai, trois d'entre eux sont exploitables, le Phnom-Dek, le Phnom-Lung et le PhnomRoyom, d'une altitude de 383 à 433 mètres. Le Phnom-Dek, exploité par des métallurgistes, s'étend sur deux kilomètres de longueur sur un de largeur. Le minerai est magnétique, très pur et d'une forte teneur en fer. Les métallurgistes qui pratiquaient le travail n'étaient pas des Khmers proprement dits, mais faisaient partie de la minorité de l'ancien groupe kouy, de famille linguistique austro-asiatique, localisé dans une région homogène de forêt claire entre le nord-est de la Thaïlande, le sud du Laos, le nord du Cambodge et le nord du Viêt-nam, soit de 300 à 400.000 personnes en i970. Un groupe de l'Assam, au nord-est de l'Inde, également producteur de fer autrefois, est nommé Koi. Cette minorité des forêts avait gardé une solide tradition d'indépendance vis-à-vis des pouvoirs centraux. Le gouverneur de leur province principale au Cambodge, celle de KompongSvai (aujourd'hui partagée entre les provinces de KompongThom et de Preah-Vihear), avait traditionnellement le pas sur tous les autres gouverneurs de province8. Il disposait d'un cachet à l'in1age d'Hanuman, le dieu-singe des Indiens, qui,
7 AYlTIOnier, Etienne, Le C G/l1bodge, le Royaume actuel, Paris, Leroux, 1900,

p. 430-431. 8 Meyer, Charles,

p. 27, in Tranky, médecin-capitaine, Un groupe ethnique khlTIer ancien, les Kuys, PhnOlTI-Penh, Etudes cambodgiennes, 4, oct.-déc. 1965, pp. 27-31, 3 fig.

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dans un épisode du Ream Ker, le Râmâyana kIner, brandit trois flèches magiques, l'une symbolisant le feu (qui chauffe le fourneau), une l'eau (qui trempe la lame), une l'air (le vent apporté par les soufflets du fourneau de réduction du minerai de fer). Dans la région du Phnom-Dek, la mention de treize fourneaux en activité se retrouve dans les récits des voyageurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe ; le plus proche, celui de Romtchek, à 4,5 kilomètres des gisements, le plus éloigné, celui du temple du Prah Khan, à 35 kilomètres. En 1946, il semblait ne s'en trouver plus que deux en activité, l'un à Rovieng, l'autre à Hong Pâ Ho, au sud de Romtchek. La méthode de réduction du minerai de fer est celle connue comme méthode à basse température (800 à 1.000°), dite "méthode catalane", cette méthode ancienne s'étant poursuivie dans les montagnes pyrénéennes jusqu'au XIXe siècle9. On la trouve au Moyen-Orient ancien, en Inde, en Europe, et en Afrique sud-saharienne jusqu'à nos jours. Dans cette méthode à basse température, le fer, à faible teneur de carbone, est obtenu directement, par une seule cuisson du minerai. La méthode à haute température (1.150-1.300°), connue anciennement en Chine et au Japon, est indirecte. Elle produit de la fonte, chargée en carbone, que l'on doit décarburer par une seconde chauffe pour obtenir le fer. Cette méthode indirecte pennet une production plus importante, puisqu'il ne faut pas détruire le fourneau après chaque cuissonlO. Dans le nord du Cambodge, le minerai de fer était recueilli au gisement du Phnom-Dek, librement, sans contraintes et presque sans rites. Transporté par charrettes à boeufs aux fourneaux de l'extérieur des villages, il était concassé, et
9 Braunstein, Philippe, Le fer et la production du fer en Europe, de 500 à 1500, Annales E.S. C., Paris, 27,2, lnars-avril 1972, pp. 407-414. 10 Haudricourt, André, La Fonte en Chine. COlnment la connaissance de la Fonte de Fer a pu venir de la Chine antique à l'Europe Médiévale, Saint Gennain-en-Layc, Techniques et Civilisations, II, 2, août 1952 ; Institute of the History of Natural Sciences, Chinese Academy of Sciences, Ancient China's technology and science, Pékin, Foreign Languages Press, 634 p., 1983 (article Metallurgy, par He Tangkun, pp. 392-407). 16

préalablement grillé, c'est-à-dire qu'il subissait une première cuisson en plein air, près de la mine ou près des fourneaux, deux parties de charbon de bois pour une partie de minerai de fer. Le charbon de bois était obtenu localement par charbonnage <;lansla forêt. Les arbres étaient nombreux, mais depuis les années cinquante, les services des Eaux et Forêts interdisaient les charbonnages en forêt, pour préserver le couvert végétal. Ces charbonnages étaient alors devenus plus rares, et clandestins. Ce grillage préalable était connu dans les autres régions de production directe du fer, pour les bas fourneaux à basse température. Il a pour but de rendre le minerai poreux, et d'éliminer une partie de l'eau, des acides et des gaz toxiques (du soufre, et très peu de phosphore). Les bas fourneaux de la région du Phnom-Dek étaient toujours installés à l'écart du village, à l'est, du côté du soleil levant, auprès d'un cours d'eau, nécessaire pour éteindre le fourneau facilement après chaque opération. Sur une banquette rectangulaire d'argile d'environ 5 sur 5 mètres, le foyer est fait de parois de lames de bambou consolidées par de l'argile réfractaire. Il est entouré de deux soufflets circulaires de peau de cervidé, posés sur la banquette. Dans le fourneau, le n1inerai et le charbon de bois sont chargés par couches alternées successives; à chaque fois deux fois plus de charbon de bois que de minerai. Les soufflets seront actionnés chacun par un homme, les souffleurs se relayant durant toute la durée de la combustion. Sous l'action de la chaleur, l'oxygène quitte le minerai pour s'associer au charbon de bois, libérant ainsi un fer presque pur qui se rassemble en une loupe pâteuse à la base inférieure du fourneau, entre les tuyères d'argile qui conduisent l'air des soufflets au fourneau. Chaque village exploite un ou deux fourneaux. Les métallurgistes sont organisés en une association de travailleurs libres et égaux. Dix à trente hommes se regroupent pour travailler en commun. Chacun à son tour met en oeuvre le fourneau à son bénéfice, apportant le minerai et le charbon de bois et bénéficiant de la collaboration des autres membres de l'association. Chacun à son tour bénéficie seul du produit en fer 17

de sa journée, produit qui peut être extrêmement variable, tant le plein succès de l'opération est aléatoire. La conduite des opérations est réglée par un responsable technique, qui n'est autre qu'un ouvrier âgé expérimenté, ne bénéficiant d'aucun avantage particulier. De la même façon, la communauté des métallurgistes de Rancié en Ariège, avait gardé à la fin du XVIIIe siècle des relations de travail

analoguesIl. Dans ce travail délicat, chaque membre de la
communauté doit être solidaire des autres, et un partage égalitaire du travail, des risques et des profits est requis. Un autre homme joue un rôle encore plus fondamental, le responsable mystique, le chây, en charge de l'observance rigoureuse des rites complexes. Le mot chây, selon BemardPhilippe Groslier, semble pouvoir signifier "le magnifique". Obtenir du fer est une tâche de démiurge. Il faut, comme les Dieux, casser, contraindre, soumettre la matière, transfonner la pierre en feu pour donner naissance au fer, le métal le plus valorisé, après l'or peut-être: le travail de la réduction du minerai de fer rompt le principe fondamental de la séparation des quatre grandes forces de la nature, le feu, l'air, l'eau, la terre (la pierre), qui ne peuvent être réunies pour créer le fer que par faveur et indulgence divines. Le châ~vest en rapport direct avec Pisnoukar, l'Architecte divin (architecte du dieu indien Indra), et patron des artisans cambodgiens, qui dispose d'un autel vénéré au sud du fourneau (la direction bienveillante et faste, celle de la création et de la fertilité), à qui l'on présente des offrandes de nourriture, d'odeurs, de chants, de musiques et de danses, et sans la bienveillance de qui le fer ne peut être délivré de sa gangue minérale. Le travail se fait uniquement durant la saison sèche, seule saison où les pistes de forêt soient praticables; l'agriculture se pratiquant, elle, en saison des pluies. A l'aube, les participants reconstruisent le foyer détruit lors de la chauffe précédente, chargent le fourneau de couches
II Léon, Pierre, Les techniques métallurgiques dauphinoises au XVI Ir siècle, Paris, Hennann, 1961 . 18

alternées de charbon de bois et de minerai. Après les offrandes à l'autel de Pisnoukar, les danses, la musique et les invocations rituelles, le foyer est allumé et les soufflets mis en action de manière continue. Après le repas de la mi-journée, le fourneau est rechargé de charbon de bois et de minerai. Le soir, le chây décide du moment de l'arrêt de la combustion, et dégage les ouvertures placées de chaque côté de la base du fourneau. Le laitier liquide s'écoule, et la loupe de fer reste au fond du fourneau. Le feu du fourneau est éteint par de l'eau prise dans la rivière proche, et le fourneau démoli pour en dégager la loupe de fer, qui pèse de 100 à 200 kg. La loupe est aussitôt fragmentée en morceaux de 6 à 7 kg (avec un marteau fait d'une masse de fer fixée sur un bambou recourbé), emmenés dans l'atelier du forgeron pour être martelés à chaud et débarrassés des scories encore adhérentes au fer. Le fer est ensuite transformé en barres de 3 x 15 cm. C'est sous cette forme de lingots que le fer sera livré aux acheteurs du fer, qui venaient parfois de loin, de l'intérieur du Cambodge ou du Laos, la Thaïlande ayant ses propres centres de production, situés d'ailleurs dans des régions (le nord-est) autrefois dépendantes de l'empire khmerI2. Avec un bon minerai, dans les meilleures conditions, et avec la bienveillance divine, les métallurgistes peuvent espérer un rendement de 40 à 50% de fer par rapport au poids de minerai chargé, 100 à 200 kg de fer pour 300 à 420 kg de minerai.

AYlnonier signale la présence de métallurgistes kouys produisant du fer dans la région de Kukhan, village de PhUln Koki, actuelle province de Srisaket en Thai"1ande ; ainsi que dans le village de Tiou, à Katetwisai, dans la province de Roi Et : Aytnonier, Etienne, Saïgon, Excursions et reconnaissances, IX, 21, janvier-février 1885, LX ; IX, 22, Inars-avril 1885, LXXX. D'autres centres se situaient en dehors de la zone d'expansion angkorienne, au village de Phou Lêk, à un jour de Inarche de Loei, dans le nord de la Thal1ande, et chez la Ininorité Lawa au sud de Chieng-Ma1'. Au Laos, plusieurs centres de production du fer se trouvaient sur le plateau des Boloven, près de Saravane ; sur les rives de la haute rivière Sé Kong, par des Ininorités Kantou, et à Mahasay, à l'est de Tha Khek ; enttn, près de Satn Neua, dans la région de Houa Pan. Au Centre- Viet-nanl, les tninorités Sedang produisaient égalelnent du fer. 19

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Le travail est très pénible, et très coûteux, en temps et en offrandes; si bien que l'abondance des fers d'importation, de Chine à partir de 1880, puis de France, provoquera vers 1957 la disparition des fourneaux. Toutes les sources, cambodgiennes et françaises, s'accordaient à décrire le fer produit par les Kouy comme de qualité exceptionnelle, d'une dureté et d'un tranchant sans égal. Les armes et les outils fabriqués avec ce fer ne rouillent pas; le fer importé rouille.

Les rites Ce n'est qu'en 1925 qu'un voyageur, Deloche de Campocasso, conservateur du musée économique du Cambodge à Phnom-Penh, remarqua les aspects rituels de la réduction du minerai de fer: «cette naissance du fer est une véritable cérémonie que dirige un sorcier vénérable et barbu. Chaque phase est entremêlée de prières et de salutations, et l'on comprend bien que pour ces peuplades primitives, il s'agit plutôt d'une opération magique que d'un procédé de fabrication , . 13 meta Ilurglque» . Le protecteur de la réduction du minerai de fer est donc Prah Pisnoukar, saint Pisnoukar, le patron de tous les artisans cambodgiens, et des forgerons en particulier. Ce nom khmer vient du nom sanscrit Viçvakarman, l'Architecte divin, Maître du feu, qui façonne la foudre du "roi" des Dieux, Indra, bâtisseur des cités divines. Maître des artisans indiens, il est devenu au Cambodge architecte mythique d'Angkor, magicien faisant apparaître la cité-capitale du roi-dieu en une nuit. Les métallurgistes kouy parlent, eux, à la fois de Pisnoukar et de Amso, mélangeant un peu les deux noms. Amso peut être identifié à Çiva, le dieu indien de la création et de la destruction: selon la tradition populaire cambodgienne, Prah Eyso(r) est Çiva. Au sud du fourneau de réduction du minerai de fer est placé l'autel de la divinité, présente sous la forme d'un cylindre de bois, taillé dans la forêt dense selon des rites précis. Un
13Cmnpocasso, Ocloche de, Une industrie prilnitive : extraction et traitelnent du Ininerai de fer du Phnoln-Dêk, Saïgon, Extrême-Asie, avril 1926, pp. 149152. 20

cylindre de bois dans lequel il semble qu'on puisse voir le linga de Çiva, le phallus générateur, le dieu indien ayant d'ailleurs pu reprendre des traditions animistes antérieures. Les jours où se pratique la réduction du minerai, les ouvriers font des offrandes au cylindre posé sur l'autel, deux fois dans la journée, avant chacun des deux repas pris sur place. Çiva et Pisnoukar sont liés, tous deux architectes créateurs: pour confectionner l'épée sacrée merveilleuse conservée au Palais Royal de Phnom-Penh, gardienne du royaume et garante de la légitimité du roi, représentant de Dieu sur terre, Çiva avait réuni de l'or, du cuivre, du plomb et du fer. C'est Indra, le dieu céleste, qui avait confié ces métaux à Pisnoukar, l'Ingénieur divin, le forgeron merveilleux des Indo-Européens, Maîtrebâtisseur, les lui donnant pour forger ces métaux en une épée céleste, talisman confié au royaume khmer. Cette épée sacrée était examinée rituellement chaque année au Palais-Royal par les bakoll, gardiens des rites hindouistes, garants de la prospérité du royaume. La présence de taches de rouille couleur du sang - annoncerait des malheurs sur le Royaume. L'épée était conservée dans un édicule adjacent à la salle du trône, le Prah Pane ha Kset ("l'endroit où sont déposés les cinq objets sacrés"), avec une lance royale de fer, un arc, une flèche de fer et un kriss (poignard de fer) de type javanaisl4.

Les rites de la marche ordinaire du fourneau Dès le chant du coq, à l'aube naissante, l'aire qui entoure le fourneau est délin1itée par une enceinte rituelle de fils de coton blanc, qui protège l'espace sacré des influences mauvaises. Le châ.r présente des offrandes devant l'autel de la Puissance protectrice, de l'alcool de riz, de la nourriture (un poulet), un excitant (des feuilles de bétel), de la lumière (cinq bougies) et des odeurs (cinq baguettes d'encens). Il prononce une invocation à la Puissance; deux danseurs habillés tout de blanc, couleur de Çiva, chantent. Les participants tournent autour du
14 Thiounn, Oknha Veâng, Prah Khan, l'épée sacrée du Canlbodge, PhnolnPenh, Art et Archéologie kl1l11ers,I, l, 1921-1923, p. 59-63, 3 p1. h.t. ; PoréeMaspéro, Evelyne, Etude sur les rites agraires des Ca/11bodgiens, Paris-La Haye, Mouton, t. J, 1969, pp. 674,676-677,710. 21

fourneau en dansant, en un mouvement de va-et-vient, d'avant en arrière, sans achever le tour du fourneau. Le travail de la chauffe semble représenter un acte sexuel, le pénis de Çiva est dressé, et le chant déclare: «le sexe de la femme est prêt», le sexe de la femme étant la yoni complémentaire du linga. Le châ)J se tient près de la poutre maîtresse du fourneau et, plusieurs fois dans la journée, il reprend la danse en va-et-vient autour du fourneau. Avant la pause de la mi-journée, un ouvrier frappe le tambour à double face, tendu de deux peaux de cervidés, suspendu à une poutre de l'abri qui surmonte le fourneau. Les ouvriers arrêtent de manier les soufflets, les flammes ne s'élèvent plus du foyer. L'appel est entendu du village proche, et sept jeunes filles, non seulement vierges, mais pré-nubiles, c'est-à-dire pas encore réglées, apportent le repas. Les femmes, éléments d'eau, potentiellement porteuses du sang des règles (signe de la non-fertilité) ne doivent pas s'approcher du fourneau allumé: l'eau et le sang ne font pas bon ménage avec le feu. De même en Chine, les soufflets étaient actionnés par des filles et des garçons vierges. Les moines bouddhiques, peu présents d'ailleurs dans cette région reculée des forêts du nord du Cambodge, représentants de la religion nouvelle concurrente, porteurs d'une robe safran, couleur de feu, ne doivent pas non plus s'approcher du fourneau en activité. Le riz du repas a été décortiqué à la main, grain à grain, par les sept jeunes filles non-nubiles. Les grains mal décortiqués ont été éliminés. Peut-être un grain de riz mal débarrassé de ses enveloppes symboliserait un fer mal dégagé de sa gangue minérale inutile. Le soir, le chây prend sa précieuse baguette de nervure de feuille de latanier, en frappe trois fois solennellement le foyer, et dégage l'ouverture du foyer pour laisser s'en écouler les scories en fusion. Il est interdit à tous les participants de se laver avant que le travail ne soit complètement achevé. Verser de l'eau éteindrait peut-être symboliquement le feu. 22

Le repas du soir est apporté du village par les mêmes sept jeunes filles vierges, après le même battement du tambour. L'organisateur de la journée emporte dans sa charrette le fer obtenu, et chacun rentre chez soi.

Le responsable mystique Le chây (le "vénérable", le "magnifique" ?) est un simple villageois, désigné pour remplacer le châ}) précédemment décédé. Tous redoutent l'honneur d'être désigné comme chây, fonction qui implique des obligations et des règles contraignantes. C'est la divinité qui vous appelle, qui vous fait signe en vous envoyant une maladie grave, dont le malade ne pourra se guérir qu'en acceptant le choix de l'Esprit. Le chây est le représentant sur terre de la Puissance, qui agit par ses mains. Sous peine de mort, il ne peut rompre le lien perpétuel qui le relie à l'Esprit. La nomination du nouveau chây s'accompagne de festivités de sept jours et sept nuits. Elle est dirigée par sept Maîtres, sept châ~v confirmés venus des villages des environs, sous la conduite du premier d'entre eux, le doyen respecté. Les hommes dansent, habillés d'un pagne, un sampot double blanc, de coton tissé localement et non cousu. L'impétrant lance des invocations à l'Esprit protecteur, et lui présente des offrandes. Il le nourrit de l'odeur des mets et de la fumée de l'alcool enflammé. Une passerelle de bois a été dressée. L'impétrant traverse la passerelle, en évitant le sol impur, et soutenu par les Maîtres, rejoint le doyen des sept chây, qui l'attend au terme de son voyage, au bout de la passerelle. Ce voyage peut être considéré comme une initiation, la renaissance de l'impétrant vers le monde du surnaturel. Le nouveau châ.y reçoit alors les insignes de sa fonction, une peau de biche et deux baguettes de nervure de feuille de latanier. Cette cérémonie sera confirmée trois fois, à l'issue de chacune des trois périodes de sept ans après sa nomination. Les baguettes de nervure de latanier jouent un rôle dans différentes cérémonies au Cambodge touchant à la "magie". La peau de biche ne doit pas quitter le chây, qui l'emporte dans ses 23

déplacements, et la place à la tête de son lit quand il dort. Le cerf est dans la région, comme ailleurs, un symbole solaire, un des attributs du dieu hindou Çiva. La mise à mort d'un chevreuil blanc par des villageois de l'ancienne capitale de Tonlé Merech, en pleine région des métallurgistes, provoqua, selon un mythe kouy rapporté par le Dr Dufossé15, la destruction de la capitale par un tremblement de terre, suivi d'un déluge. La peau de biche portée par le chây est une peau de biche enceinte. Or la biche blanche apparaît dans des mythes de création en Asie du Sud-Est comme associée à une idée de fertilité, de naissance, de fondation d'une lignée. Le futur chây doit avoir lui-même chassé cette biche gravide dans la forêt. Il a dû la tuer avec une arbalète, et non avec un arc et des flèches, accessoires solaires. Les textes les plus anciens du Judaïsme et de l'Islam, comme ceux des rois d'Angkor, étaient inscrits sur des peaux de gazelle ou de cerf 16.Une tradition kouy actuelle remarquée par Gérard Diffloth en Thaïlande fait encore allusion à ces textes disparus sur peau de cerf. La chasse à courre au cerf en France était réservée au roi d'abord, aux nobles ensuite. Il fallait chasser le cerf avec noblesse, dignité et retenue, lui laissant sa chance de s'échapper. On a dit, à la suite de l'exposé de Paul Lévy à la Société des Etudes Euro-Asiatiques, le 8 novembre 1982, que la dame dite "à la licorne" de la broderie dite "tapisserie de Bayeux" pourrait bien être associée à un cervidé: chaque fois que dans la broderie est représenté un cerf, il yale soleil dessus, car "le cerf et le soleil, c'est la même chose". Les métallurgistes

Dufossé, Dr. Maurice, Monographie de la circonscription résidentielle de Kompong- Tholn, Saïgon, 1918. 16 Selon le voyageur chinois ancien, Tchéou Ta-kouan (MétTIoires sur les coutulTIeS du Canlbodge, traduits et annotés par Paul Pelliot, Hanoi., R.E.F.E. O., Il, ] 962), à la cour d'Angkor, les textes religieux et officiels étaient écrits "en blanc sur peaux de cerfs teintes en noir". Voir aussi Evelyne Porée-Maspéro, 1. 3, ] 969, pp. 818-819. 24

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africains contemporains portent encore durant le travail une culotte de peau 17. Dans sa maison, le chây installe un autel à la Puissance, à la tête de sa couche, honoré d'offrandes végétales toujours renouvelées. Quand il s'en retourne chez lui, le chây installe au centre de l'autel la peau de biche et les deux baguettes de latanier. Une fois qu'il a été choisi, le châ)7 ne peut plus se couper les cheveux (c'est-à-dire attenter à sa tête, siège de la divinité, les cheveux symbolisant le corps et le sang). Il est paré, poudré et parfumé comme une femme (serait-ce à dire qu'il est femme de Çiva pour enfanter le fer ?). Il porte aux poignets un lien de fils de coton, symbole du lien noué entre le chây et la Puissance (comme l'anneau du mariage européen, ou celui des religieuses catholiques, est le symbole du lien établi, indissoluble). Il est toujours habillé de coton blanc. Chignon et vêtements blancs rappellent les Brahmanes, les bakou, attachés aux cultes de la royauté khmère. Le chây est soumis à de nombreuses obligations et interdits. Il parle un langage spécial qui lui est spécifique. Il doit respecter de nombreuses prescriptions alimentaires, s'abstenant de consommer de la viande des animaux solaires (comme le tigre, le paon, le lièvre). Il doit conserver à tous moments un comportement digne et exemplaire, rester réservé en toutes circonstances. Se garder du sang et de l'eau, s'écarter des femmes, potentiellement porteuses de sang. Il ne peut boire d'eau que dans un bol circulaire de laiton, qu'il emporte toujours avec lui, ou bien, sinon, ne boire de l'eau courante qu'après avoir tracé un cercle protecteur sur le cours de la rivière. Il est strictement interdit de toucher sa tête, siège de la divinité, ou de passer derrière son dos. Personne n'a le droit de toucher à la natte du châ)7. Les rapports sexuels avec sa femme doivent se dérouler sur la natte de celleCI.

Tout manquement aux règles est puni par une maladie grave qui frapperait la personne responsable du sacrilège. Ses

17

Echard

N ico]e~ Le5i noces 1968.

de .feu, fihn

16 lnn, 22 111inutes, Paris,

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attributs, la peau de biche et les tiges de latanier, seront incinérés avec lui après sa mort. Le châ.l' ne reçoit aucun avantage matériel de sa désignation par la divinité. Au contraire, les nombreuses offrandes qu'il doit préparer l'appauvrissent. Seul avantage, sur les dix paniers apportés pour la rédùction du minerai de fer par l'organisateur de la journée de chauffe, un est réservé au chây. La dixième opération de chauffe sera effectuée par la communauté des travailleurs au profit du responsable mystique. Le chây, quoique tenu à l'écart de la communauté, puisqu'on ne peut l'approcher facilement, au risque de passer derrière son dos, ni le toucher, n'en est pas moins au centre du village. Il est le vieux Sage à qui l'on fait appel en cas de conflits. Après les années 1950, les fourneaux se sont arrêtés, faute de rentabilité économique, et la divinité protectrice, non plus que la communauté, n'ont ressenti le besoin de désigner un nouveau châ.y pour continuer les rites, et le travail. La femme du chasseur doit respecter des interdits très sévères, et surtout ne pas s'exposer à un adultère, ce qui bouleverserait l'ordre du monde, et provoquerait la mort ou la blessure du chasseur en forêes. La femme du chây doit respecter des interdits encore plus sévères. Elle doit avoir une conduite n10rale sans reproche; sa vie doit être exemplaire. L'inconcevable serait qu'elle ait des relations sexuelles adultères sur la natte de son mari pendant le travail du fourneau en forêt. La natte du chây doit toujours, quand il n'est pas présent, être roulée et suspendue au plus haut des poteaux de sa maison. Un échec dans l'obtention du fer peut provenir d'une faute comn1ise par elle, d'un acte de coquetterie déplacée. Par exemple, elle ne peut s'asseoir sur les trois premières marches de l'échelle d'accès à la maison (surélevée sur poteau, à la manière traditionnelle cambodgienne). L'échelle qui permet de pénétrer dans la maison, à trois marches, chiffre masculin, est en effet un syn1bole viril qui s'insère dans la porte d'entrée, symbole fén1inin. Se tenir sur le seuil de la maison, près de
18 Dupaigne,

Bernard, La fenl111edu chasseur, Eurasie, n° spécial "Le buffle dans le labyrinthe". Honl1nage à Paul Lévy, 3, Paris, L'Hannattan, 1992. 26

l'échelle, peut non émonder renforcés sécurité,

serait se placer à portée d'un sexe masculin. Elle ne plus passer au-dessus du pilon (symbole masculin) à le paddy dans le mortier. Les interdits sont encore les jours de la marche du fourneau. Pour plus de elle doit rester chez elle.

Les rituels de construction du fourneau Au décès d'un châ~v, le fourneau dont il dirigeait les opérations est abandonné, et il faut en édifier un nouveau pour son successeur. Ce fourneau est installé sous un haut abri fait de douze colonnes de bois dur, dont une colonne maîtresse, dite "colonne majeure", ou "colonne renversée", très importante du point de vue symbolique. Le bois de cette colonne doit être du koki19 dit par les Khmers "le roi des arbres", le plus dur, le plus grand et le plus droit, où loge toujours un esprit de la nature très puissant. Cet arbre bien droit représente certainement l'axe du monde qui relie le ciel à la terre, et par lequel descendent les bienfaits des Puissances. L'arbre choisi doit être parfait, sans défaut, sans traces d'attaque d'animaux, sans traces de foudre. Il ne peut être abattu (à la hache à balancier à lame de fer) qu'après s'être propitié l'esprit puissant dont il est le siège, après des rites, des offrandes et des danses, durant trois j ours et trois nuits de fête. Si au cours de ces trois jours et trois nuits, un présage malheureux, un rêve contraire apparaît, l'arbre est abandonné, et un autre recherché. Une fois coupé et débarrassé de ses branchages, le tronc est transporté en une procession solennelle depuis la forêt jusqu'à son emplacement définitif dans l'atelier. Aucun être vivant, bête, homme, femme ou enfant, ne doit passer devant le saint fardeau, ni en couper le chemin. Durant le transport, le tronc,
Koki th1na, Hopea Odorata Roxb. Une diptérocarpaceae, un grand arbre de forêt dense au bois très dur de pre1nière qualité ("koki de pierre") : Marie A. Martin, Introduction à !'ethnobotanique du Cambodge, Paris, éd. du C.N.R.S., 1971, 260 p. + XX pl. 19

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