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La forge et le forgeron

206 pages
Depuis Yu le Grand, l'empereur metallurge de la tradition chinoise jusqu'à Völundr, le forgeron des anciens Germains et Scandinaves, de multiples figures de forgerons mythiques ou légendaires rappellent l'importance fondatrice du travail du métal dans la symbolique des cultures traditionnelles. A côté des dieux forgerons de l'antiquité classique (Héphaïstos, Vulcain...) prennent place Côme et Damien chez les Slaves orientaux ou le Christ lui même, sans oublier la fonction de forgeron mythique dévolué au Diable.
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Société des Études Euro-Asiatiques

LA FORGE

ET LE FORGERON
MÉTALLURGIQUE

II. LE MERVEILLEUX

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques
1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXIe siècle. Changements de géographie mentale? (2001) Il - La Forge et le Forgeron. 1. Pratiques et croyances (2002)

Comité de Rédaction Christiane MANDROU, Viviana PÂQUES, Rédacteur en Chef, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yves V ADÉ, Paul VERDIER Comité de Lecture Françoise AUBIN, Jocelyne BONNET, Jane COBBI , Bernard DUP AIGNE, Jeanine FRffiOURG, Ernest-Marie LAPERROUSAZ, André LEVY, Charles MALAMOUD, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY Secrétariat de Rédaction Muriel HUTTER RÉDACTION: Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, 17placedu Trocadéro, 75116 Paris VENTE AU NUMÉRO: L'Hannattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris Librairie du Musée de l'Homme, Palais de Chaillot

La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.

cgL'Hannattan, 2003 ISBN: 2-7475-4808-2

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études Euro-Asiatiques N° 12

LA FORGE

ET LE FORGERON
MÉTALLURGIQUE

II. LE MERVEILLEUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 ]0214 Torino ITALlE

SOCIÉTÉ DES ÉTUDES EURO-ASIATIQUES
La Société des Etudes Euro-Asiatiques, Association loi de 1901, a été fondée en 1977. Elle est venue rejoindre au Musée de I'Homme ses aînées, les Sociétés des Américanistes, des Afiicanistes et des Océanistes. Son but est "de promouvoir et de favoriser, par tous les moyens en France, toutes les activités de Sciences humaines relevant des études sur l'Europe et l'Asie. Elle n'a aucune activité politique." Soucieuse d'interdisciplinarité, elle regroupe en son sein ethnologues, géographes, historiens, orientalistes, spécialistes des sciences religieuses et des littératures, linguistes, etc. auxquels elle offre un lieu particulièrement propice à la confrontation de leurs approches respectives d'une aire dont la vaste étendue - l'Europe, le monde méditerranéen, l'Asie tout entière - et la grande diversité n'excluent ni l'existence de remarquables continuités ni la possession de spécificités qui la caractérisent dans son ensemble.

Président Fondateur: Présidents d'honneur: Conseil d'Administration:

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Christiane Mandrou (Europe) Muriel Hutter (Asie) Christian Pelras

Bureau: Président: Vice-Présidents: Secrétaire Générale chargée de la Trésorerie: Secrétaires Générales adjointes: Archiviste:

VOLUNDR, LE FORGERON MERVEILLEUX DES ANCIENS GERMAINS ET SCANDINAVES
Régis BOYER Paris IV - Sorbonne

Professeur à l'Université

Résumé A partir d'un extraordinaire poème de l'Edda poétique, la Volundarkviôa , on veut établir ici que le forgeron merveilleux de la mythologie germanoscandinave ancienne, Volundr, assume tous les traits de cette figure indoeuropéenne, colore cette image de notations qui paraissent bien germaniques, notamment sous un angle chamaniste archaïque, et ressortit d'évidence à la vision du monde scandinave par l'accent clairement mis sur la magie, par la connotation fatidique qui marque le personnage et surtout par son aspect de héros civilisateur (il se fabrique des ailes) qui fait de lui une manière de parangon de ce qui fut toujours l'idéal nordique: le smiàr, l'ingénieur.

Il Y a, dans la mythologie des anciens Germains et donc des Scandinaves, un personnage étrange, hors normes, au statut incertain, qui déconcerte la recherche depuis longtemps. Il est certainement crédité de l'invention du labyrinthe, bien que nos sources anciennes n'en parlent pas, puisqu'en islandais moderne, ce mot se dit volundarhus, maison de Volundr, et ce fut assurément un maître artisan (en fait, nous allons le voir, un parangon du smiôr) puisque l'islandais connaît une expression du type: «c'était un vrai volundr en fait de travail de ses mains », où, donc, le nom propre s'est lexicalisé. Mais, par excellence, il soulève les problèmes que pose l'étude de la mythologie des anciens Gennains/Scandinaves : nous manquons 7

de textes et de documents, nous sommes obligés de nous fonder sur des témoignages d'étrangers qui n'entendaient pas toujours ce dont ils parlaient, nous devons sans cesse tenter de décrypter des éléments qui relèveraient plutôt du monde celtique ou latin ou grec, sans parler d'une forte imprégnation chrétienne, bref, nos certitudes sont extrêmement limitées en cette matière. Pourtant, il ne fait aucun doute qu'avec Volundr, nous sommes en terrain bien indo-européen, tant les correspondances avec d'autres personnages similaires sont patentes. Mais la figure qu'il nous offre, pour être familière, possède tant de traits spécifiques qu'il vaut la peine de l'examiner de près. Nous disposons d'un texte, la Volundarkviaa (chant de Volundr) qui figure dans l'Edda poétique! (recueil dont la version initiale remonte sans doute au XIIe siècle), dont la date exacte et la provenance sont tout à fait incertaines. C'est le type même du morceau impur, il intéresse le registre héroïque aussi bien que le magique, il renvoie à la mythologie, il allie un élément épique et sauvage à des traits chamaniques caractérisés et sa qualité artistique, poétique, centrée sur le thème des ailes, ne saurait échapper. En voici le résumé: Trois frères, Slagfidr, Egill et Volundr, skieurs et chasseurs émérites, s'éprennent de trois femmes-cygnes (des valkyries, donc), Hladgudr, Hervor et Olrun, qu'ils épousent, Volundr prenant Hervor appelée désormais Alvit2. Les valkyries s'en vont à leurs affaires et les trois frères se mettent à leur recherche, mais Volundr préfère rester sur place (le texte précisant au passage: «c'était l'homme le plus adroit de ses mains dont on ait jamais parlé dans les récits anciens »). Ce qu'apprenant, un certain roi Nidudr, dont nous ne savons rien d'autre part, s'empare du héros après l'avoir plongé dans une torpeur magique, le mutile (il lui fait trancher les tendons au creux des genoux) et l'oblige à forger toutes sortes d'objets
1 Traduction et commentaire dans l'Edda poétique. Paris. Fayard. 1992, pp. 568-578 2 Certains de ces noms propres peuvent faire sens. Par exemple Slagfidr peut être le Magicien qui frappe, Hladgudr, un nom typique de valkyrie, est la Bataille au lacet, Hervor, la Gardienne de l'année et Olrun, celle qui détient le secret de la bière (ou de la bonne chance). Pour Alvit, elle est Toute-Savante. 8

précieux. V6lundr va se venger, d'abord en attirant les deux fils du roi Nidudr, en les tuant et en faisant de leurs crânes des coupes à boire, de leurs yeux, « des gemmes scintillantes» et de leurs dents, des broches, qu'il offre à Bodvildr, la fille de Nidudr; il séduit celle-ci, l'engrosse et s'enfuit grâce aux ailes qu'il s'est forgées. Cette histoire a connu, chose assez rare, une belle diffusion dans toute l'aire d'expansion germanique, une tradition littéraire riche et diverse en atteste. V6lundr est présent dans les domaines anglo-saxon, vieux haut-allemand et, bien entendu, scandinave, et, fait encore plus remarquable, il bénéficie d'une assez riche iconographie. Ainsi, la grande pierre historiée d'Ardre, en Gotland (VIlle siècle) représente dans l'une de ses bandes horizontales ce qui semble bien être la forge de Volundr. On y voit une forge en coupe verticale contenant deux marteaux et des pincettes avec, à gauche, une forme d'oiseau qui peut être celle qu'il s'est fabriquée à moins qu'elle ne renvoie à sa femmevalkyrie une fois dépouillée de son vêtement de cygne. A droite de la forge, gisent deux corps de jeunes garçons décapités qui seraient les fils de Nidudr. Evoquons aussi les pans et le couvercle d'ivoire sculpté du célèbre Coffret d' Auzon (encore appelé Franks Casket), un travail northumbrien (VIlle siècle) de toute beauté où il est tentant de penser qu' Egill l'archer (lequel a connu une grande vogue sans que nous soyons capables d'en

dire davantage) est représenté avec l'inévitable forge, un
personnage féminin qui serait B6dvildr rendant une visite coupable au forgeron. Le scalde norvégien Eyvindr Skaldaspillir (Xe siècle) connaît aussi Egilll'archer de même que l'Islandais Hallfredr le scalde incommode. On l'a dit: le statut de V6lundr est étrange: est-ce un héros au sens banal Ge ne parle pas ici du culture hero ou héros civilisateur) en raison de la façon dont il supporte son supplice? Ou un dieu susceptible de transcender notre condition? Ou un géant comme on pourrait l'inférer d'une tradition en vieil anglais, notée dans le poème Waldere, où Weland-V6lundr est donné pour le père de Widia, lequel serait, à son tour, le Gothorum rex jortissimus Vidigoia de Jordanes, l'historien des Gots, VIe siècle! Ou encore un nain, ceux-ci étant les morts 9

dans cette mythologie et le mot même volundr se prêtant, d'aventure, à une étymologie qui pourrait renvoyer au thème val- (vair, les morts laissés sur le champ de bataille, voyez leur présence dans val - kyrja)3. Voire un alfe (les alfes, alfar, non les elfes de notre Romantisme), créature surnaturelle au statut mal défini qui a pu être de même rang que les dieux faisant partie des familles des œsir (ases) et des vanir (vanes), et qui aurait pu régir les facultés mentales? Le fait est que la Volundarkviaa le nomme «prince des alfes » (strophe 10). On en a assez dit pour établir qu'il serait dangereux de vouloir voir Volundr comme présentant un front uni. Pourtant, j'ai déjà noté que nous sommes en territoire bien indo-européen: pour la commodité de l'exposé, et aussi parce qu'il me semble pertinent de fonder de telles études en diachronie, je voudrais proposer trois strates successives qui ont dû ou pu contribuer à l'édification progressive de cet étrange personnage, une indoeuropéenne, donc, et parfaitement archaïque, une pangennanique, plus récente, et une bien scandinave ancienne. La première se perd dans la nuit des temps, la seconde ne peut guère dater de plus de deux millénaires, la troisième et dernière serait nettement plus jeune. Au demeurant, j'ai le sentiment que ce type d'approche peut se révéler fécond pour toute étude de la religion nord-gennanique4.
Une strate indo-européenne

On passera rapidement sur des images ou des thèmes bien connus: évoquons pêle-mêle l'atroce histoire grecque d'Atrée et de Thyeste - en notant que le même scénario, exactement, existe dans le cycle héroïque de Sigurdr Fafnisbani ; c'est Gudrun qui inflige le même supplice horrible aux enfants qu'elle a eus d'Atli, celle du philtre d'oubli (également connu du cycle de Sigurdr), le motif central de la fabrication des ailes (ici strophe
3 Au prix d'une simple métaphonie, undr étant peut-être la merveille; Volundr serait alors le parangon des morts, ce qui justifierait ses talents comme magiques. Les nains-morts, créatures souterraines par définition, sont, de toute manière, crédités de la science du travail des métaux. 4 Voyez-en une autre tentative dans Yggdrasill, la religion des anciens Scandinaves, Paris, Payot, 1981, rééd. 1992 10

38), la liaison avec les femmes-cygnes

ou valkyries, c'est-à-dire,

la conjonction d'une thématique ignée (le feu de la forge) et d'une imagerie aérienne (le fait de s'envoler) et surtout aquatique: la présence de l'élément liquide peut étonner, mais il faut de l'eau à la forge (d'où le toponyme Srevarstadr, lieu-dela-mer) pour refroidir le fer incandescent et le tremper. Il n'empêche que l'impression retirée est celle d'un fatras dont le chercheur n'a nulle peine à retrouver des éléments un peu partout. L'onomastique, l'anthroponymie notamment, qui a déjà été sollicitée plusieurs fois ici, ne manque pas d'intérêt non plus. On retrouve dans divers domaines indo-européens certains noms mentionnés dans le poème que nous suivons. Voici, soit chez les Italo-Celtiques, soit chez les Celtes, un thème kjarr (<< Olrun était fille de Kiarr de Valland»): Valland est le nom conventionnel de la France qui, en tout état de cause, accueillera un jour la chanson de Galant = Volundr sous la forme Valant!; Kjarr pouvant aussi bien renvoyer à César si Valland est entendu, chose non impossible, comme Pays de Galles au lieu de Gaule; mais pensons aussi au celtique Kjarvalr, roi irlandais ou gallois bien connu de tous nos textes. Pour le forgeron merveilleux, on a déjà dit qu'il existait dans toutes nos mythologies. Le lecteur n'a pas manqué de faire le rapport avec le grec Hephaistos (qui est boiteux aussi, notons le

fait), ou avec Dédale et Icare, ou encore Ptah égyptien sans
parler du védique Brahmanaspati, le forgeron primordial qui "soude" le monde en tant qu'assistant du créateur suprême. Et il y a partout des forgerons d'armes magiques comme Indra (pour le foudre ou vajra , vazra ), Zeus, Horus sans oublier les nains eddiques qui élaborent, entre autres objets merveilleux, le « marteau» de Thorr! Inutile de chercher ailleurs l'explication de la très riche tradition littéraire qui s'est attachée à notre personnage. Le mythos (<< histoire ») qui accompagne le forgeron merveilleux admet toutes sortes d'explications, la première portant sur cette faculté extraordinaire de créer des objets nonpareils. De même, le motif de la mutilation qui confère l'acquisition d'un savoir plus ou moins ésotérique. Il s'agit là d'un motif visiblement initiatique que sous-entend certainement la strophe Il

17 de notre poème: V6lundr est mutilé (<< lui tranche / La on force des tendons») et aussitôt, mis dans Srevarstadr pour y fabriquer des merveilles. Georges Dumézil a fort bien étudié ce thème. On se rappelle qu'Odinn, dieu du savoir suprême, est borgne, Tyr, dieu de la loi et du droit, manchot, tout comme Horatius Cochles est aveugle. Parlons de compensation si nous voulons. Il n'empêche que le culture hero, dont. nous reparlerons, n'acquiert pas sa science par pure grâce, savoir maîtriser le feu, travailler les métaux, fabriquer des ailes, obtenir donc une sorte de science magique, cela ne s'entend qu'au tenne d'une manière d'échange ou de sacrifice personnel. Je ne voulais que donner à entendre, à partir de toutes ces images, que nous évoluons bien dans un univers dépassant considérablement les limites d'un seul domaine culturel. On pourrait, d'ailleurs, allonger considérablement la liste de ces motifs qui resurgissent dans d'autres domaines ressortissant finalement à l' indo-européen. Une strate pangermanique Le monde scandinave ancien appartenant, par définition, au monde gennanique dont il est l'expression septentrionale, je me pennettrai d'être relativement bref puisqu'en somme, tout ce qu'il me reste à dire relèvera de ce domaine. Je veux simplement privilégier ici deux angles de prise de vue que l'on rencontre, par excellence, partout où il est question de Gennania. D'abord cet aspect à la fois épique et sauvage que présente l'histoire de Volundr dans son ensemble. Nous avons vu que l'enchaînement tragique qui mène à la vengeance effroyable n'est pas une spécialité de notre poème, tant s'en faut! On a déjà renvoyé au complexe Atlakvida - Atlamal dans l'Edda poétique: ce sont les mêmes images, même si les protagonistes diffèrent (un homme, Volundr, ici, une femme, Gudrun, là). Dans le cycle héroïque de l'Edda, on pourra trouver remarquable que cette histoire de vengeance inexpiable soit mise en relations avec Atli-Attila. Le Hun relevait, par définition, d'une culture nomade alors que l'on peut tenir qu'une strate fort ancienne des Germains était sédentaire? Sans entrer dans trop de détails, il y a là toute une thématique du mouvement, du sang, 12

de la sublimation aussi par le moyen de l'art (les tibias montés en chandeliers, les crânes devenus coupes à boire, etc.) qui pourrait évoquer ce que nous sommes convenus d'appeler l'art « scythe» sans trop savoir au juste ce qu'il faut entendre par là. Il n'est pas contestable que l'aspect proprement insupportable de l'histoire soit comme racheté, ou, au moins, transcendé par le moyen de l'art (de l'orfèvre, de l'artisan, du forgeron merveilleux dans tous les cas). Comme si la sauvagerie à l'état brut, la violence sans frein, la rage sadique ne pouvaient être tolérées en dernière analyse! Nous encourage à explorer cette voie le fait que la strophe 14 de la Volundarkviaa se réfère explicitement à Sigurdr Fafnisbani et à son cheval extraordinaire Granis, fils du Sleipnir d'Odinn. Le raccord V61undr-Sigurdr, qui, d'ailleurs, se trouve établi par d'autres textes, ne peut nous laisser indifférent. Il faut entendre que le forgeron merveilleux se trouve, de la sorte, rattaché à la thématique du héros tout court, dont Sigurdr Fafnisbani est sans conteste le parangon. Que, d'autre part, ce soit par l'évocation du cheval merveilleux du héros que cette liaison soit établie, on dira que la chose va de soi! Si l'on tient, comme je le fais, que la supériorité des Indo-Européens se soit traduite, avant tout, par le fait qu'ils avaient su domestiquer le cheval, sorte d'arme absolue à l'époque, on comprend la manière d'équation chevalforgeron merveilleux qui se sera instaurée de la sorte, comme naturellement. Il s'agit bien, dans les deux cas, de dépassement des possibilités humaines traditionnellement reconnues. D'autre part, nous avons déjà entrevu les connotations chamaniques que l'on peut donner à cette histoire. Il ne me paraît pas douteux que la mythologie germanique ancienne soit toute baignée dans ce type d'atmosphère. Il s'agit, rappelons-le, de transcender les règnes naturels, d'établir par le moyen de voyance ou de transes ou d'extase une sorte de correspondance avec le monde des morts - auquel, nous l'avons dit, V61undr pourrait bien participer par nature -, d'arracher, donc, aux dits morts, les secrets sacrés qui nous fascinent. Après tout, qui maîtrise le feu et apprivoise les métaux évolue bien en parfaite ésotérie. Il me semble que cette « valence» en quelque sorte du
5 "Cet or ne se trouvait pas / Sur la piste de Grani" 13

personnage que nous étudions, tiendrait au personnage d'Egillle grand archer, dont, de manière qui n'a rien d'illogique, la Volundarkviaa nous propose un transfert: les strophes 4 et 8 (<< tireur au regard perçant ») désignent bien, par là, Volundr le qui reprend donc à son compte les prérogatives attachées à Egil!. Or il y a une claire symbolique de la flèche qui toujours touche son but et, à une période bien plus récente, un thattr (dit) comme celui de Hemingr fils d'Aslakr6, dont le héros porte un nom qui nous renvoie à l'idée de hamr , cette « forme» interne que nous portons tous et qui a, dans certaines circonstances, la faculté de s'évader pour défier les lois spatio-temporelles, ce thattr, donc, nous présente, lui aussi, un archer de première force. Archer merveilleux, forgeron merveilleux: dans les deux cas, un savoirfaire hors pair dépasse nos catégories et sublime notre condition.

Reste la strate bien scandinave à laquelle nous voici enfin amenés et que j'aborderai selon trois incidentes particulièrement significatives, il me semble. a) La première concerne la magie. En dépit d'idées aussi fixes que fausses, en effet, la religion des anciens Scandinaves, loin de relever de la deuxième fonction dumézilienne (force martiale) est tout entière littéralement immergée dans la magie. Cette constatation, qui pourrait faire l' objet de longues démonstrations, ne me paraît pas pouvoir admettre contradiction 7. Or V6lundr est aussi un maître-magicien. Par définition, pourrait-on dire: il «lie» par le feu de sa forge, il lie les métaux, il appartient à ces divinités que nos textes appellent hopt ou bond (au pluriel, singulier hapt ou band), c'est-à-dire « liens». En vérité, il conviendrait de s'attarder un peu sur cette religion qui appelle ses divinités des « liens ». Tant il est clair qu'ici, le surnaturel relève de la magie. Sur les dieux lieurs, on a
6 Version française dans Les Sagas Miniatures. Paris. Les Belles-Lettres. 1999, pp. 145 et sq. 7 Sur ce sujet: Le Monde du Double. La magie chez les anciens Scandinaves. Paris. Berg International. 1986

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assez écrit, Mircea Eliade ou Renauld-Krantz notamment8. L'idée, on le sait, est que, par le moyen de la magie, il est possible d'enchaîner les forces vives, serait-ce à distance, de priver de liberté d'agir: il est clair que le roi Nidudr possède cette vertu, lui qui parvient à entraîner Volundr dans un sommeil cataleptique afin de le mutiler. Tout comme on ne niera pas que ce dernier a, outre le pouvoir de souder les éléments de la matière (des métaux en l'occurrence), la faculté d'ensorceler (les enfants, la fille de Nidudr qui est tout simplement privée de volonté, c'est ce qu'elle confesse dans la toute dernière strophe du poème9). C'est le lieu de rappeler que, dans la prose liminaire du poème, les trois frères Slagfidr, Egill et Volundr nous sont donnés pour les « fils du roi des Finnar». Contrairement à une erreur commune, Finnr (au singulier) ne signifie pas Finnois en vieux norois (cela se dit Finnskr) mais bien Same (ce que nous appelons Lapon). Or, les Sames étaient réputés pour leurs aptitudes magiques: là-dessus, les sagas ne tarissent pas et, pour ne donner qu'un exemple, ce sont deux Sames qui jouent un rôle capital (et occulte, bien entendu) dans Vatnsdœla saga (La Saga des Chefs du Val-au-Lac), ce sont eux qui entreprennent un voyage magique (un vol magique si l'on veut) ou hamfar qui leur permet de se rendre en un instant de Norvège en Islande. D'une manière générale, tous nos textes sont d'accord pour établir une sorte d'équivalence entre Finnr et magicien. Il n'est pas fortuit non plus, comme on l'a rapidement signalé en commençant, que Slagfidr porte un nom qui pourrait signifier « le Same qui frappe »10.Nous sommes donc, d'emblée, plongés dans une atmosphère où la magie règne. C'est aussi la conclusion à laquelle nous mène l'étymologie possible des noms des trois valkyries, que nous avons mentionnée également. Hladgudr (ou Hladgunnr) est la Gunnr au lacet, au lien: c'est de ce lacet qu'elle lie, étrangle ses
8 Voyez Mircea Eliade: Images et Symboles Paris. Gallimard. 1952 ("Le dieu lieur et le symbolisme des liens") ou Renauld- Krantz: Structures de la mythologie nordique. Paris. Maisonneuve & Larose. 1972, pp. 78 et sq. 9 « Je ne sus contre lui / Rien faire, / Je ne pus contre lui / Rien faire! » (str. 41) 10 Philologiquement, -dr et -nnr reviennent au même (comme dans Gudr et Gunnr) 15

victimes. Il faut se rappeler alors qu'Odinn était le dieu auquel on sacrifiait par pendaison (Hangagud) et que les fameux «hommes des tourbières» (mosefolk ) que l'archéologie a exhumés des argiles bleues du Jutland ont été précipités, il y a quelque deux millénaires, dans un bourbier à des fins évidemment sacrificielles, nus et avec uniquement un lacet autour de la ceinture, après avoir été pendus. Semblablement, Olrun est celle qui connaît le sacré secret (run que l'on distinguera du nom du caractère épigraphique ou rune) soit de la bière (ol) qui était une boisson à vertus magiques en raison de

l'ivresse à laquelle elle menait, soit - et de préférence à mon
avis - de la bonne chance, thème alu amplement attesté dans toutes nos sources, à commencer par les bractéates de l'âge du fer scandinave qui portent souvent ce seul mot. Pour Alvit, son nom signifie Toute-Savante (Toute-Sage si l'on veut). Le magicien, en vieux norois, est d'ordinaire dit fjolkunnigr, au multiple savoir,' à telle enseigne que cette dénomination suffit à le nommer comme telll. Le magicien, en effet, est 1'homme qui « sait» maintes choses, qui a part aux arcanes d'une certaine science. On ne saurait mieux signifier que le poème tout entier, tout comme l'histoire qu'il rapporte, relèvent presque exclusivement de la magie! De là vient aussi que ces femmes soient assimilées à des valkyries. Il n'entre pas dans mon propos, ici, de m'étendre sur ce motif dont l'évolution mériterait une étude plus attentive. Initialement, il semble permis de dire que la valkyrja, celle, donc, qui est chargée de choisir celui qui va tomber sur le champ de bataille, n'est pas nécessairement une créature année, militaire, guerrière. Il faudra toute une affabulation bien plus récente pour aboutir à cette imagerie wagnérienne. Car l'état premier de la valkyrie, c'est d'une part, de transgresser les règnes, d'autre part d'avoir le pouvoir de faire mourir par magie. Transgresser les règnes :' ce sont des femmes-cygnes (donc susceptibles de métamorphoses animales, encore un registre magique très présent dans cette mythologie), elles participent, à ce titre, du règne terrestre (femmes), de l'aquatique (palmipèdes) et de l'aérien (oiseaux). Faire mourir par magie, nous venons de
Il

Il était fjolkunnigr peut en général se traduire par: il était magicien.
16

le voir car elles ne deviendront «vierges au bouclier» skjaldmeyjar ou bataille-en-broigne (brynhildr), notamment, que plus récemment, semble-t-il. Sous leur premier avatar, elles tuent, certes, mais par paralysie magique (herjJoturr qui, au féminin, est précisément un nom de valkyrie), par cri, par lacet comme on l'a vu, par égarement des sens, etc... Rien de martial en cela. Restent les ailes, bien entendu, qui n'appellent pas, que je sache, de commentaire spécial dans cet ordre d'idées puisqu'elles symbolisent par définition une manière de dominer notre condition de façon bien irrationnelle. Et pour le feu et ses vertus incompréhensibles mais si merveilleusement efficaces, la psychanalyse (je songe à Bachelard par exemple) sait bien à quel point il dépasse nos capacités d'entendement. Tout cela, pour

dire que nous évoluons bien, avec la Volundarkviaa,dans un
univers où la science noire se situe au tout premier rang! D'autant que le motif des morts, qui sera repris avec quelques détails plus loin, pourrait fort bien relever du même type d'interprétation. J'ai suggéré plus haut une étymologie qui pourrait faire de Volundr un mort, c'est-à-dire un nain. On sait

que les nains, dans cet univers, n'étaient pas petits - ils avaient
notre taille, leur nom même, dvergr, «tordu », renvoie à la position foetale dans laquelle on inhumait les humains. En tant que défunts, ils détenaient le savoir après lequel nous courons toute notre vie, et ils vivaient sous terre, dans la fréquentation intime des métaux, ce qui fait d'eux de grands artisans ou smiar (au singulier12). Smiar : le maître-mot, peut-être, de cette culture ou civilisation scandinave ancienne. b) Qui nous renvoie, du coup, à l'idée de savoir-faire, de know-how comme on dit en anglais. Comprenons que Volundr est l'expression nordique du culture hero, du héros ci_vilisateur indispensable à toute société. Il est le savoir-faire, il est le maître artisan d'une culture qui prisait cette valeur plus que tout. Aujourd'hui encore, nous aimons dire que cette civilisation scandinave est celle de « l'ingénieur », et, du bateau viking aux églises norvégiennes en bois debout (stavkirker), de la
12Voyez anglais smith ou allemand Schmidt. 17

minutieuse organisation sociale aux codes de lois d'une incroyable élaboration, des menus objets « fonctionnels» de la vie quotidienne aux raffinements formels incomparables de la poésie scaldique, tout, absolument tout nous renvoie à cette idée. On peut aussi bien la prendre à revers et noter que le lyrisme, la méditation, la contemplation, la métaphysique absconse ne sont pas le terrain d'élection de ces mentalités-là. On conçoit sans peine que le Scandinave, féru d'habileté technique et d'efficacité comme il était, comme il est resté, ait conféré plus ou moins consciemment au Grand Forgeron, un statut tout proche de celui des dieux. Il y a comme une délectation implicite dans les vers de la strophe 5 de notre poème où Volundr nous est montré en action:
Il martelait l'or rouge Autour des gemmes étincelantes, Bouclait parfaitement Les teilles couvertes d'anneaux13.

Nous voyons donc là l'orfèvre en action et notre connaissance, aujourd'hui, des splendides bijoux vikings qu'a exhumés l'archéologie nous permet de comprendre l'admiration, voire la vénération ou même le culte dont a joui le grand smiar. Encore une fois, nous nous trouvons là au cœur même d'une mentalité qui répugne au génie abstrait. Je tiendrais volontiers que la liaison, déjà signalée, avec les alfes pourrait relever du même genre d'analyse. Les alfes sont des puissances tutélaires de la fertilité-fécondité, on les célèbre, à ce titre, lors des grandes fêtes du solstice d'hiver ou Jol dit aussi alfablot (sacrifice aux alfes) ; il est permis de tenir qu'ils régentent cette intelligence pratique, ce raisonnement de type pragmatique, ce coup d' œil réaliste tellement caractéristiques du Nord germanique. Volundr prince des alfes, certes, tout comme il est merveille des morts: son énigmatique personne cristallise et résume, en quelque sorte, tout un monde mental.

13Nous le voyons encore, strophe 20, restant « sans donnir, à toujours / Battre du marteau)} pour se fabriquer les ailes qui le sauveront. 18

c) Il reste à noter une précision qui relève à un tel point de l'évidence que nous pourrons passer rapidement. S'il est une valeur fondamentale dans cet univers, c'est le Destin, véritable deus omnipotens et otiosUS14. Que Volundr soit une belle

incarnation des notions qui s'attachent à cet ordre de représentations, il n'en faut pas douter. De deux manières au mOIns. En premier lieu, prenons garde à la façon dont commence le poème qui nous a servi de guide. Il y est directement question des valkyries:
Les vierges volèrent du sud A travers laforêt obscure, Jeunes, toutes sages, Pour régler les destinées. (str.l)

D'emblée, donc, le thème profond est posé. Le texte est placé sous le signe des déités fatidiques et l'on doit considérer que la suite, c'est-à-dire l'histoire de Volundr, nous sera donnée comme une sorte d'illustration de ce propos liminaire. Et de fait: Volundr domine ce monde de deux façons aussi. Il est celui auquel le Destin fait injure en lui ravissant son épouse, en l'emprisonnant lui-même, en le mutilant. Il ne se révolte pas ni ne se lamente. Il fait face, il ourdit son plan cruel, il parvient à s'assumer et à dominer tant de traverses. Il n'est pas héros par définition, il s'est fait tel. Les valeurs actives, agonistiques sont au départ de cette Weltanschauung, tout concourt à nous le montrer. En second lieu, s'il a pu triompher d'un sort contraire et de cette façon grandiose (voler !), c'est par son savoir, son savoir-faire, avons-nous vu, « car il était le plus savant », nous dit la strophe 28. Retour à la magie? Si l'on veut. Retour au know how aussi. S'il est comme naturel que le grand smiar participe de la magie, il lui revient également de triompher des imperfections de la condition humaine par son savoir-faire. On comprend qu'il ait joui d'un prestige tout particulier dans le Nord germanique.

14 Voyez là-dessus la longue introduction à l'Edda poétique, op. cil. note 1 supra, « Le sacré chez les anciens Scandinaves ». 19

Concluons en ajoutant que le forgeron merveilleux est, partout, le prototype de l'alchimiste. Il parvient à maîtriser les éléments, à dominer la condition humaine comme on vient de le dire, à abolir les frontières entre notre monde et l'autre, entre vie et mort. Volundr participe, de ce fait, à la fois du mythe (nous venons de le voir), du folklore (réfugié dans les contes populaires: les Norvégiens, notamment, font la part belle au forgeron) et de la littérature (pensons au forgeron Sintram de la Saga de Gosta Berling de la Suédoise Selma LagerI6f). En vérité, fort de ce que j'ai affinné tout à l'heure, je ne m'étonne pas qu'il ait joui d'une considération qui le hisse parfois au niveau des « vrais» dieux. Là où Hephaïstos ou Vulcain, par exemple, demeurent dans notre monde, il évolue, lui, très près des suprêmes hauteurs. Et l'on aura bien noté qu'il ne lui arrive pas d'accident comparable au malheur d'Icare qui, pourtant, se fit pareillement des ailes. S'il m'intéresse, c'est qu'il me semble coïncider exactement avec l'idiosyncrasie des Germains du Nord. Et archaïque, certes, il l'est: il résume leurs rêves en les réalisant ou en les transcendant.

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