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La France en Algérie

De
578 pages

Conditions toutes particulières de notre établissement en Algérie. — Anciennes relations de la France avec ce pays. — Mouvement des affaires entre Marseille et la côte africaine.

Insolence des pirates algériens. — Ils défient l’Europe. — Organisation de la Régence d’Alger en 1830. — Le coup d’éventail. — Hésitation du gouvernement de Charles X à venger l’injure. — Les propositions de Mehemet-Ali. — L’expédition est décidée, mais le gouvernement reste indécis quant à ses suites.

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Louis Vignon

La France en Algérie

INTRODUCTION

L’idée de ce volume est née des discussions qui se sont élevées il y a moins de deux ans au sujet de l’Algérie.

Quelle est, à l’heure actuelle, la situation vraie de notre colonie ? Quels résultats sont acquis en matière de « colonisation » ? Lesquels doivent être poursuivis ? Quelle politique avons-nous suivie à l’égard des indigènes ? Laquelle devons-nous suivre ?

Au mois d’avril 1891, le Sénat a confié l’examen de ces importantes questions à une Commission spéciale, et le premier soin de celle-ci a été de publier un questionnaire indiquant l’objet de ses travaux, le programme qu’elle s’imposait.

C’était ouvrir une grande enquête algérienne, c’était solliciter tous les concours, appeler tous les témoignages.

Il nous a paru, à nous, qui depuis dix ans étudions les questions coloniales et particulièrement la question africaine, qu’il était de notre devoir d’apporter notre déposition. Nous avons pensé, toutefois, que nous ne devions pas nous en tenir à ce que nous avions précédemment écrit. Suivant le conseil du philosophe, nous avons voulu, faisant « table rase » de nos jugements antérieurs, de nos conclusions précédentes, nous placer à nouveau, sans idées préconçues, en face de la réalité. Nous avons repris l’étude de tous les faits, l’examen de toutes les questions.

C’est ainsi que nous donnons le présent volume, à titre de document, pour être joint au dossier de l’enquête. Si, sur certains points, nous avons été amené à nous écarter d’opinions précédemment exprimées, on n’y pourra voir que le résultat de réflexions plus approfondies, ou le désir de tenir compte de faits et d’éléments nouveaux.

Il est des questions que n’indique pas le programme de la Commission d’enquête sénatoriale et que cependant nous aurions désiré aborder, — ce sont celles relatives à notre politique dans le Sud et l’Extrême-Sud algériens. Nous aurions eu, pour le faire, au moins deux raisons : c’est, d’abord, que le Tell et le Sahara, le Nord et le Sud, sont indissolublement liés l’un à l’autre ; c’est ensuite que, depuis la signature de la Convention franco-anglaise du 5 août 1890, les limites sud de notre colonie ont été portées très loin en avant dans le Désert, jusque sur les rives du Moyen-Niger et du lac Tchad.

Combien on est sollicité à parler du Sud, combien facilement on se laisserait entraîner !

Si nous éludions le commerce algérien, nous songeons naturellement à observer les routes que suivent les caravanes, à chercher comment nous pourrions les attirer dans nos postes, comment nous pourrions faire de ces postes de grands marchés sahariens. Nous occupons-nous des chemins de fer ? Il est impossible de ne pas parler « des voies de pénétration » et alors se présente la question du Transsaharien, — chemin de fer gigantesque qui doit relier la région tellienne avec la vallée du Niger et le lac Tchad. Traitons-nous la question religieuse, l’importance et l’action des congrégations ? Les unes et les autres ont des affiliés aussi bien dans les oasis que dans la région du Tell ; partout nous devons les surveiller ; l’action de celles qui nous sont favorables peut nous être également utile au nord et au sud. Envisageons-nous la politique algérienne proprement dite ? Notre action dans le Sud n’est pas indifférente à la tranquillité du territoire civil lui-même ; l’occupation du Touât, par exemple, ne pourra qu’affermir notre autorité morale sur les populations indigènes qui s’étendent du Maroc à la Tunisie, de la mer à Tougourt et Ouargla. Si, enfin, nous nous préoccupons du gouvernement et de l’administration, nous ne pouvons éviter de choisir entre ces deux systèmes : le gouverneur général seul maître dans la colonie, ayant sous ses ordres les généraux commandant les territoires militaires, aussi bien que les préfets des trois départements, ou, au contraire, les généraux distraits de l’autorité du gouverneur, constitués les lieutenants d’une autorité militaire indépendante du pouvoir civil.

C’est à peine si dans le présent volume nous avons pu indiquer d’un mot, au passage, ces différentes questions et les solutions qui ont nos préférences. Peut-être consacrerons-nous plus tard au Sud algérien un travail spécial ; aujourd’hui nous nous bornons à suivre le programme tracé par la Commission d’enquête sénatoriale.

Il ne nous sera peut-être pas interdit de formuler l’espoir, que, même circonscrit de la sorte, le présent ouvrage pourra contribuer, pour sa part, à faire quelque lumière sur la politique que la France doit suivre dans l’Afrique du Nord.

LIVRE I

LES DONNÉES DU PROBLÈME ALGÉRIEN

CHAPITRE I

LA CONQUÊTE1

Conditions toutes particulières de notre établissement en Algérie. — Anciennes relations de la France avec ce pays. — Mouvement des affaires entre Marseille et la côte africaine.

Insolence des pirates algériens. — Ils défient l’Europe. — Organisation de la Régence d’Alger en 1830. — Le coup d’éventail. — Hésitation du gouvernement de Charles X à venger l’injure. — Les propositions de Mehemet-Ali. — L’expédition est décidée, mais le gouvernement reste indécis quant à ses suites. — Les vues du prince de Polignac. — Prise d’Alger. — Raisons pour lesquelles la conquête de l’Algérie a duré plus d’un quart de siècle.

Période des hésitations de 1830 à 1841. — Les premières années de l’occupation. — Les débats devant la Chambre. — L’ordonnance de 1834. — Étendue de nos possessions vers cette époque. — Abd-el-Kader. — Le traité Desmichels. — Échec de la Macta. — Victoire de la Sikka. — Traité de la Tafna. — Les deux expéditions de Constantine. — La puissance d’Abd-el-Kader augmentée par les fautes des généraux français.

Rupture du traité de la Tafna. — Premiers combats. — Discussions à la Chambre. — Période de la conquête de 1841 à 1847. — Le général Bugeaud. — Tableau de nos possessions et de celles de l’Émir vers 1841. — Caractère de la guerre d’Afrique. — Bravoure et fanatisme de nos adversaires. — Importance des forces exigées par la guerre. — Lutte contre Abd-el-Kader.  — Nos succès. — Prise de la Smala. — Intervention du Maroc. — Victoire de l’Isly. — Traité de Tanger. — La Grande Insurrection. — Ruine de l’influence d’Abd-el-Kader. — Derniers succès de Bugeaud. — Son départ.

La reddition de l’Émir. — Les derniers mouvements. — Les fanatiques. — Le siège de Zaatcha. — Les insurrections et la soumission du Sud. — Le maréchal Randon. — Conquête de la Petite et de la Grande Kabylie. — La conquête française et la conquête romaine.

L’Algérie est aujourd’hui la première de nos colonies ; elle est riche, commerçante, peuplée de Français plus que toutes les autres ; ses trois départements sont, depuis longtemps, regardés comme le « prolongement » de la métropole par delà la Méditerranée.

S’il est, après celte constatation, une remarque curieuse à faire, digne d’être inscrite au seuil d’une étude sur le développement et les progrès de notre grande possession de l’Afrique du Nord, sur la politique qu’il convient d’y suivre, c’est assurément de rappeler que nous avons acquis cette colonie sans la chercher, que nous sommes débarqués à Alger sans avoir le dessein arrêté d’y demeurer.

Le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France, l’Angleterre, la Russie, l’Italie, l’Allemagne, dans les siècles passés et dans celui-ci, n’ont acquis des établissements d’outre-mer que parce qu’ils l’ont voulu. La persévérance dans les entreprises, leur mod le conduite, les sacrifices consentis n’ont certes pas été les mêmes suivant les pays, les époques, les circonstances, mais toutes les nations qui ont envoyé des explorateurs, des soldats, des colons en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie ont agi dans le dessein de s’assurer des mines ou des épices, un monopole commercial, de grandes étendues de terres, d’importants comptoirs.

L’histoire de l’établissement de la France en Algérie est une exception à cette règle générale. Lorsqu’en 1830 le gouvernement de Charles X envoyait une flotte et une armée devant Alger pour venger une insulte faite, trois années auparavant, à notre consul, il entreprenait cette expédition à contre-cœur, il mettait le pied en Afrique « sans le vouloir », il n’avait aucun projet d’avenir et ne songeait point à doter la France d’une riche colonie.

Notre indifférence première pour l’Algérie est d’autant plus curieuse que cette terre, située sur le rivage méridional de la Méditerranée, en face de nos côtes, ne nous était pas inconnue. Les relations de Marseille et du Maghreb remontent, au contraire, presque jusqu’aux temps les plus anciens. Durant tout le moyen âge, Marseille, comme d’ailleurs les villes commerciales d’Italie, Gênes, Pise, Florence, Venise, Naples, et aussi, comme les ports aragonais, entretenait des relations commerciales suivies avec les populations musulmanes des côtes de Barbarie (du nom des populations primitives, les Berbères). Au XIIIe siècle les négociants provençaux, placés sous la protection de consuls dont l’autorité était reconnue par les princes arabes, trafiquaient à Tunis, à Bougie, à Ceuta. La croisade de saint Louis ne fit qu’interrompre les relations commerciales. Au XIVe et au XVe siècle les Marseillais visitaient, outre les villes déjà nommées, Dellys, Alger et plusieurs autres ports ; bien que chrétiens, ils avaient avec les souverains musulmans et leurs sujets des relations sûres.

La conquête d’Alger et de Tunis par les frères Barberousse (1515-1534), la soumission de ces villes à l’autorité des Sultans de Constantinople, ou au moins à leur suzeraineté, survinrent au moment où le cardinal Ximénès commençait à entreprendre la conquête de l’Afrique du Nord pour l’Espagne. Avec la domination turque parut le fanatisme ; déjà, d’ailleurs, l’expulsion des Maures d’Espagne (1492) l’avait éveillé. Les chrétiens des factoreries, jusqu’alors traités avec égard, deviennent des « infidèles », des « chiens », des « ghiaours » ; sans cesse ils furent inquiétés ou molestés par une population dont les maîtres entretenaient l’hostilité. Les relations commerciales anciennement contractées ne disparurent pas cependant. Les Marseillais, à la vérité, portèrent particulièrement leur activité vers l’Orient où les Capitulations de François Ier venaient de leur assurer une situation privilégiée, mais ils ne cessèrent point de fréquenter la côte barbaresque. Au XVIe siècle, des négociants de Marseille possèdent des pêcheries de corail au « Bastion de France », à la Calle, au cap Rose, à Collo ; au XVIIe siècle, une compagnie marseillaise joint à la pêche du corail le commerce des grains, des laines, des cuirs, des cires ; enfin, au siècle suivant, les relations se développent au point, qu’en certaines années, la France achète 200 000 hectolitres de blé dans la Régence d’Alger ; en 1775, le chiffre des affaires s’élève à 4 millions et demi.

Mais en même temps que les Turcs souffrent le commerce des Chrétiens — encore ont-ils des moments d’intolérance pendant lesquels ils détruisent les comptoirs, — ils organisent. la piraterie pour en vivre. On peut dire, en effet, que Barberousse et son successeur Hassan fondèrent à Alger un État de pirates. La haine de l’Infidèle, le besoin du pillage, du massacre, du butin, seront, jusqu’en 1830, les traits dominants du caractère des habitants de la. Régence, en même temps que toute la politique de leurs souverains. Charles-Quint, qui a échoué en 1541 dans une expédition contre Alger, a donné à cette ville la réputation, d’imprenable. Dès lors la piraterie s’organise : montés ou sur des bateaux légers, rapides à la course, ou sur des vaisseaux de haut bord, propres à tenir la grosse mer, les Algériens poursuivent dans la Méditerranée et même dans l’Océan les navires commerçants des nations chrétiennes ; ils confisquent les marchandises, réduisent les matelots et les passagers en esclavage, insultent les côtes d’Espagne, de France et d’Italie, sur lesquelles ils ne craignent pas de faire de rapides descentes. Fait curieux et qui est un signe des temps ! Les Etats européens dévorent tous ces outrages et cherchent quelquefois, à prix d’argent, à obtenir pour leurs navires une sécurité relative. Un jour vient cependant où la France veut venger ces insultes. Le « grand roi » fait trois fois bombarder Alger par Duquesne et d’Estrées en 1682, en 1683 et en 1688. Ces énergiques démonstrations ne nous valent aucune réparation. Toutefois, elles inspirent aux pirates une suffisante terreur pour qu’ils soient, durant le XVIIIe siècle, plus respectueux que par le passé de nos navires et de nos négociants.

L’Espagne, elle aussi, a le droit de se plaindre des Algériens ; elle veut les châtier, mais l’escadre du général O’Reilly qu’elle envoie contre leur ville en 1774 échoue, comme avait échoué un siècle auparavant, celle de Charles-Quint.

La fortune insolente de ces écumeurs de mer finit par émouvoir l’Europe entière. En 1815, le Congrès de Vienne décide qu’il doit être mis un terme à l’esclavage pratiqué par les corsaires d’Alger. Dès l’année suivante, l’Angleterre envoie lord Exmouth pour imposer au dey le respect de cette décision. L’amiral bombarde la ville ; mais, ses navires partis, pourquoi les Algériens renonceraient-ils à leur industrie ? que craignent-ils ?

La Conférence d’Aix-la-Chapelle (1818) charge alors l’Angleterre et la France de signifier à nouveau au dey la volonté de l’Europe : il devra s’engager à supprimer la course, à abolir l’esclavage ; Hussein ne s’engage à rien.

Quelques années plus tard, en 1824, les Anglais reparaissent seuls devant Alger pour demander réparation d’une insulte faite à leur consul : ils doivent se retirer sans avoir obtenu satisfaction. C’est la troisième fois, depuis le commencement du siècle, que les corsaires algériens résistent aux nations européennes !

L’Europe impuissante, les pirates triomphants, la France obligée de payer une redevance annuelle pour les comptoirs établis sur la côte par les Marseillais2, telle était la situation lorsque se produisit notre intervention.

Quelle était donc celte puissance que l’on ne pouvait atteindre, dont on souffrait les insultes, à qui l’on payait tribut ?

A Alger régnait un Dey, représentant nominal de la Porte Ottomane, mais en réalité indépendant. Élu par la milice turque, il était presque sa chose, sans autorité propre. Elle le choisissait quelquefois dans les dernières classes de la population, le déposait ou l’assassinait à son gré. Au delà d’Alger trois Beys installés à Constantine, à Oran, et à Titeri (Médéa), se partageaient le territoire de la Régence. Vassaux tributaires du dey d’Alger, ils n’étaient cependant tenus à lui que par un lien assez lâche. Le principal souci du dey est la surveillance de ses vaisseaux, l’organisation de la course, le partage de ses profits. L’administration de ses sujets l’occupe peu ; ce sont des Turcs, des Arabes, des Berbères « arabisés » ; quant aux Berbères purs, ils sont en général demeurés indépendants dans la montagne. Quinze à vingt mille Turcs, dont le chiffre se maintient grâce à des recrutements faits à Constantinople, à Smyrne, etc., forment une classe privilégiée à qui reviennent toutes les dignités, tous les emplois militaires ou civils. Pour les Arabes et les Berbères « arabisés », ce sont des vaincus. Mais ici même on constate que le gouvernement fondé par Barberousse, et qui paraît si faible, si peu organisé, qui n’a aucune racine, aucune sympathie, a été cependant établi avec beaucoup d’intelligence puisqu’un « état-major » turc est parvenu à tenir, à peu près soumises, des populations très nombreuses. Dans les territoires d’Alger, de Constantine, d’Oran, de Titeri, de petites garnisons ont été jetées sur des points choisis ; elles tiennent une route, un défilé, une vallée ; partout les marabouts locaux, d’origine arabe, gagnés par quelques faveurs, mettent leur influence au service des Turcs ; enfin, ceux-ci ont divisé les populations* algériennes en tribus civiles et sujettes, appelées Rayas, qui doivent payer l’impôt, supporter toutes les charges, et en tribus militaires, appelées Makhezen, qui font rentrer cet impôt et en gardent une part pour prix de leurs services.

C’est dans son audience solennelle du 27 avril 1827 que le dey Hussein, mécontent de ne pas voir régler d’après ses désirs certaines négociations pendantes avec la France, donne à notre consul Deval le fameux. « coup d’éventail ». Voici une nouvelle injure survenant après bien d’autres. Que fait la France ? Songe-t-elle à se venger ? Point. Le gouvernement de Charles X engage des négociations. Il envoie une division navale devant Alger pour en faire le blocus, mais il compte moins sur la force que sur la patience, les pourparlers. Pendant deux ans (1827-1829), les négociations se poursuivent, malgré l’exagération des prétentions émises par le dey. Enhardi par notre faiblesse, Hussein se croit tout permis. Le 3 août 1829 il fait tirer dans le port d’Alger sur le navire amiral parlementaire. C’est un outrage à une grande nation, c’est un manquement au droit de tous les peuples. Nous ne pouvons plus tarder davantage à demander réparation. Mais à qui le prince de Polignac, président du conseil, songe-t-il pour venger cette injure ? A nos navires ? A nos soldats ? Nullement ! Il veut confier à des mains étrangères le soin de venger l’honneur et les intérêts de la France ; il accueille les ouvertures de Méhémet-Ali lui offrant de soumettre les trois régences barbaresques (Tripoli, Alger, Maroc), et de les gouverner aux mêmes conditions que l’Egypte, c’est-à-dire comme vassal et tributaire du Sultan. Le chef du cabinet français fait officiellement part de ce projet aux grandes puissances de l’Europe par une note du 16 janvier 1830. Il faut que ce plan timide, pour ne pas dire plus, soit désapprouvé à Constantinople, accueilli partout, à l’étranger, avec froideur, combattu, dans le conseil, par les ministres de la guerre et de la marine pour que M. de Polignac y renonce.

C’est le 31 janvier 1830 que l’expédition d’Alger est enfin résolue en conseil. Nos troupes partiront donc, mais la ville prise on n’a pas l’intention d’y rester, ou du moins, on subordonne la résolution qu’on prendra au bon vouloir de l’Europe. Deux notes diplomatiques, envoyées par M. de Polignac le 12 mars et le 12 mai, témoignent de cet état d’esprit. Le gouvernement, y est-il dit, organise l’expédition d’Alger pour venger la France et l’Europe, mais le roi a le « désir » de se « concerter » avec ses « alliés » « dans le cas où le gouvernement actuellement existant à Alger viendrait à se dissoudre au milieu de la lutte qui va s’engager. On rechercherait alors en commun quel serait l’ordre de choses nouveau qu’il serait convenable d’établir dans cette contrée pour le plus grand avantage de la chrétienté. Sa Majesté, dès ce moment, donne l’assurance à ses alliés qu’elle se présenterait à ces délibérations prêle à fournir toutes les explications qu’ils pourraient encore désirer, disposée à prendre en considération tous les droits et tous les intérêts, exempte elle-même de tout engagement antérieur, libre d’accepter toute proposition qui serait jugée propre à assurer le résultat indiqué et dégagée de tout sentiment d’intérêt personnel. » Ainsi nous nous engagions, sans qu’on nous le demandât, à provoquer un Congrès !

Cependant l’Angleterre, seule des puissances à la vérité, n’était pas encore satisfaite. Elle trouvait que nous ne garantissions pas suffisamment à la nation anglaise que la France ne garderait pas Alger. Une note en ce sens fut remise à notre ministre des affaires étrangères. Cette fois M. de Polignac fit preuve de résolution. Il se borna, par un billet simple et laconique, à se référer aux communications que le roi venait de faire à ses « alliés » et qui « ne demandait aucun nouveau développement ».

Cette fermeté ne cachait point des desseins arrêtés. Le premier ministre n’était toujours pas fixé sur ce que l’on ferait d’Alger. Il songeait réellement à consulter l’Europe et flottait entre huit systèmes : les cinq premiers étaient l’abandon de la conquête, le sixième le don d’Alger à l’ordre de Malte, le septième la conservation d’Alger par la France et le huitième le partage de la Régence entre l’Autriche, la Sardaigne, la Toscane, Naples, la France, le Portugal, l’Angleterre et l’Espagne !

Pendant que l’on rêvait de pareils projets au ministère des affaires étrangères, on agissait aux ministères de la guerre et de la marine. La flotte quitta Toulon le 25 mai ; elle était forte de 104 navires de guerre de tous rangs, et de 572 transports ou bateaux composant la flottille de débarquement. L’amiral Duperré la commandait. Le corps expéditionnaire montait à 35 000 hommes sous les ordres du général de Bourmont. Sur sa route, la flotte rencontra un amiral turc envoyé en France par le sultan avec le titre de « pacificateur et conciliateur » entre la France et la Régence, mais elle ne se laissa pas arrêter et, le 13 juin, elle parut devant Alger. Le lendemain 14, commence le débarquement sur la pointe de Sidi-Ferruch ; le 24, l’armée française est victorieuse au combat de Staouéli ; le 4 juillet, elle emporte le Château de l’Empereur3 ; le 5 juillet, elle entre dans Alger.

En ce même mois, à quelques jours d’intervalle, Charles X signait les ordonnances et provoquait la Révolution de Juillet. Le 3 août, il devait abdiquer ; le 9, le duc d’Orléans était élu roi des Français.

La nouvelle de la prise d’Alger surprenait ainsi Paris, la France entière, en pleine révolution. C’était un nouveau gouvernement qui héritait de notre conquête de la veille, c’était à lui que revenait le soin d’arrêter une ligne de conduite. Il ne le sut point faire, et il importe de noter que ce ne sont pas les susceptibilités de l’Angleterre, si méfiante à la veille de l’expédition, qui l’ont empêché de vouloir. A Londres, en effet, les ministres changent, d’autres préoccupations surviennent qui appellent ailleurs les esprits, retiennent l’attention des diplomates4.

Les faits et les dates appartiennent à l’histoire : Alger est pris en 1830 et c’est seulement en 1857 que la guerre prend fin. Si la conquête a demandé vingt-sept années, c’est assurément parce que la résistance des habitants fut longue, acharnée, fanatique, mais c’est aussi parce que, pendant les onze premières années, une suite d’hésitations et de fautes ont paralysé nos soldats. Les fautes, les hésitations, il faut en faire remonter la responsabilité au gouvernement, qui ne sait pas vouloir, qui, ayant à envoyer des chefs en Afrique, fait des choix médiocres ; — à la Chambre, qui n’aime pas l’armée d’Afrique, qui est toujours prête à l’évacuation et, en tous les cas, n’accepte que l’occupation restreinte ; — aux généraux, enfin, qui, plusieurs fois, commettent de lourdes fautes et oublient, dans des sentiments de mesquine rivalité, l’impérieux devoir d’une action commune.

A Alger, le général Clauzel a succédé au général de Bourmont. Sommes-nous des maîtres sur une terre conquise, ou des vainqueurs dans un camp que nous allons lever ? Il ne le sait, d’autant que la révolution de Bruxelles (août 1830) a ému le cabinet de Paris qui a rappelé une partie des troupes du corps expéditionnaire. Se souvenant alors que le gouvernement de Charles X n’avait pas été loin de confier le soin de sa vengeance à Méhémet-Ali, le général Clauzel traite, de sa propre autorité, avec le bey de Tunis pour lui confier à titre de vassal de la France le beylicat de Constantine (décembre 1830) et le beylicat d’Oran (février 1831). Le général est heureusement désavoué, ses actes « préjugeant une question sur laquelle le gouvernement du roi ne s’était pas prononcé encore, à savoir : si la France conserverait indéfiniment et dans quelle mesure, le gouvernement d’Alger ».

C’est au mois de novembre 1832 que, pour la première fois, les ministres font entendre des paroles donnant à penser que « l’occupation d’Alger subsistera ». Et cependant, il n’y a point là une résolution formelle. On peut en juger lorsque, l’année suivante, le maréchal Soult, ministre de la guerre, après avoir dit à la Chambre que « le gouvernement n’a pris aucun engagement avec aucune puissance5, qu’il est entièrement libre de faire tout ce que l’honneur et l’intérêt de la France pourraient exiger », n’ose cependant déclarer que l’occupation est définitive. Elle l’est si peu, définitive, qu’en cette même année de 1833 une commission d’enquête est envoyée à Alger, et que la première question qu’elle a à résoudre est : « Notre conquête doit-elle être conservée ? » La commission revient et conclut : « oui ». Alors, un débat s’ouvre à la Chambre (mars 1834). Hippolyte Passy et quelques-uns de ses collègues réclament l’évacuation. Que leur répond d’abord le ministre, maréchal Soult ? « La question principale est trop controversée, dans un système comme dans l’autre, pour que, au nom du gouvernement, je puisse émettre une opinion. Une grande discussion s’est ouverte et je ne sais encore de quel côté de la Chambre je pourrais en prendre une. Il ne m’a pas paru qu’elle se fût manifestée de telle sorte que je puisse dire au conseil : Voilà l’opinion de la Chambre, il est à présumer que c’est celle du pays. Dans cet état je ne crois pas qu’il soit en mon pouvoir d’entrer plus avant dans la discussion. » (30 avril.) Il faut les insistances les plus grandes d’un orateur partisan de l’occupation pour que, dans la même séance, le maréchal se corrigeant dise : « Il n’est jamais entré dans la pensée du gouvernement d’évacuer la Régence d’Alger. Je répète que c’est la pensée du gouvernement tout entier de conserver Alger et ne point l’abandonner. »

Quelques mois après cette discussion, une ordonnance royale du 22 juillet 1834 adopta les conclusions de la commission d’enquête et décida qu’un « gouverneur général serait chargé de l’administration des possessions françaises dans le nord de l’Afrique ».

Cette ordonnance, bien qu’elle pût donner confiance à notre armée, ne résolvait pas définitivement la question de la conquête et surtout de la politique à suivre sur les côtes méridionales de la Méditerranée. A ce moment, d’ailleurs, nous ne possédions dans l’ancienne Régence que quelques villes : Alger, Oran, Arzeu, Mostaganem, Bône et Bougie. Ces ports, avec leur banlieue, étaient tout le domaine de la France. En arrière d’Alger, la plaine de la Mitidja était si peu soumise que le marché de Boufarik avait été interdit aux Européens. Fait plus grave, depuis deux ans nos généraux luttaient contre Abd-el-Kader, et l’un d’eux venait de signer avec lui un traité désastreux pour notre influence.

Qu’était-ce qu’Abd-el-Kader ? — Abd-el-Kader, issu d’une lignée de saints et d’ascètes, était un personnage religieux de la province d’Oran, un « chérif », parce qu’il descendait du prophète par sa fille Fatima ; il était aussi « hadj », parce qu’il avait fait le pèlerinage de la Mekke ; mais ce n’était point un homme de grande tente, et l’aristocratie militaire arabe était hostile à celui qu’elle considérait comme un simple marabout. Son intelligence, son esprit délié, le mettaient bien au-dessus des gens au milieu desquels il vivait ; sa bravoure, admirée dans plusieurs combats, le désignait pour le commandement. Toutefois, lorsqu’en 1832 quelques tribus belliqueuses des environs d’Oran le proclamèrent leur chef, aucun prophète politique n’aurait pu lui prédire la glorieuse destinée qu’il devait rencontrer.

D’ailleurs, la destinée d’Abd-el-Kader, ce sont les généraux français qui l’ont faite, Desmichels et Bugeaud, — Bugeaud ! qui devait, plus tard, poursuivre et vaincre celui que d’abord il avait élevé.

Desmichels commandait à Oran. Voyant dans Abd-el-Kader un ennemi chevaleresque, il espéra, en signant avec lui une paix honorable, en faire un allié. C’est ainsi, que dans un traité du 26 février 1834 qui porte dans l’histoire le nom de traité Desmichels, Abd-el-Kader n’est pas un vaincu mais un égal. L’article 1er porte : « A dater de ce jour les hostilités entre les Français et les Arabes cesseront. Le général commandant les troupes françaises et l’Emir ne négligeront rien pour faire régner l’union et l’amitié qui doivent exister entre deux peuples que Dieu a destinés à vivre sous la même domination. A cet effet les représentants de l’Emir résideront à Oran, Mostaganem et Arzeu. De même, pour préserver toute collision entre Français et Arabes, des officiers français résideront à Mascara. »

A Paris on est mécontent du traité, mais on l’accepte. Ainsi le chef de quelques tribus est reconnu « Emir », c’est-à-dire prince, par le gouvernement français ! Ce n’est pas assez : la paix faite, de grands chefs, en haine d’Abd-el-Kader, viennent à nous, Desmichels les repousse ; — l’Emir rencontre des difficultés et des résistances au milieu des siens ; des tribus refusent de le reconnaître ; Desmichels lui fournit des armes, l’aide à étendre son autorité sur ceux qui lui résistent et tire le canon pour célébrer ses victoires (juillet 1834).

La paix n’est pour Abd-el-Kader qu’une trêve. Lorsqu’il a étendu son autorité sur plusieurs tribus, occupé Miliana et Médéa, reçu des armes du général comte d’Erlon, gouverneur à Alger, il trouve un prétexte pour reprendre l’offensive. Au mois de juin 1835, il écrasa les troupes du général Trézel dans les gorges de la Macta.

Étrange état des esprits ! Au moment où le général Trézel vient d’être battu par Abd-el-Kader, le cabinet de Paris demande au maréchal Clauzel, nouveau gouverneur général, de réembarquer une partie de ses troupes pour la France et lui envoie, chargé d’une mission d’enquête, un député, partisan avoué de l’évacuation !