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La France face à l'Initiative de Défense Stratégique de Ronald Reagan (1983-1986)

De
309 pages
En 1983, Ronald Reagan annonce son intention de réorienter la stratégie de défense de son pays. Il veut pouvoir détecter, intercepter, et détruire tout missile avant qu'il n'atteigne sa cible. L'Initiative de Défense Stratégique est lancée. La controverse est immédiate : l'Europe s'inquiète de cette remise en cause de la viabilité de l'arme nucléaire. La France va faire valoir un positionnement politique ferme et une contre-proposition pragmatique à vocation européenne, avec le programme EUREKA.
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La France face à l’Initiative Paul CHAPUT
de Défense Stratégique
de Ronald Reagan (1983-1986) La France
En 1983, le Président américain Ronald Reagan annonce son intention de réorienter
la stratégie de défense de son pays face à l’URSS. Reagan réfute la vulnérabilité de son face à l’Initiative de
territoire face aux armes nucléaires ennemies. Son but est de rendre ces armes inefcaces
et inutiles, en leur substituant un système de dissuasion non plus fondé sur la destruction
mutuelle assurée, mais au contraire sur la promesse d’une survie commune. Cette Défense Stratégique
nouvelle stratégie, défensive, s’appuierait sur les technologies antimissiles: leur essor
et leur perfectionnement permettraient de contrer la menace atomique en la vidant de Ronald Reagan de toute opportunité. Il s’agit de pouvoir détecter, intercepter, et détruire, tout missile
intercontinental avant que celui-ci n’atteigne sa cible. Ainsi les États-Unis seraient-ils
désormais protégés par un grand système de défense antimissile que la presse, acerbe, (1983-1986)
qualifera de «g uerre des étoiles » compte tenu de sa nature exotique (armes laser, armes
à énergie cinétique, capteurs, intercepteurs, etc.).
Un imposant programme de recherche et de développement, visant à étudier la Préface de Serge Berstein
faisabilité technique des composantes de ce bouclier, sera ofciellement lancé: l’Initiative Avant-propos d’Hubert Védrine
de Défense Stratégique (IDS). La controverse est immédiate et l’Europe s’inquiète.
Problématique pour la cohésion de l’OTAN, l’IDS l’est encore plus pour une puissance
nucléaire alliée comme la France. La rhétorique reaganienne met en efet directement
en cause la viabilité de l’arme nucléaire, facteur d’indépendance nationale. En quoi les
éventuelles technologies défensives spatiales infuent-elles sur la dissuasion françai? se
Quelles sont les conséquences stratégiques ? Le Président de la République François
Mitterrand voue envers cette problématique une attention particulière.
S’ouvre avec l’IDS un épisode diplomatique important des années 1980, dans lequel
la France fera valoir un positionnement politique ferme et une contre-proposition
pragmatique à vocation européenne, avec le programme EUREKA.
Paul CHAPUT, né en 1987, est diplômé de l’Université de Rennes 2 et de l’Université
de Rennes 1. Titulaire d’un Master 2 en Histoire contemporaine (spécialité Relations
internationales) et d’une Licence en Administration publique, passionné par la Guerre
froide, son travail de recherche sur l’Initiative de Défense Stratégique a été dirigé par
Mme Jacqueline Saincliver.
Illustration de couverture : Jalka Studio
ISBN : 978-2-343-01543-9
31 €
La France face à l’Initiative de Défense Stratégique de Ronald Reagan (1983-1986) Paul CHAPUT








La France face à l’Initiative
de Défense Stratégique de Ronald ReaganPaul CHAPUT





La France face à l’Initiative
de Défense Stratégique de Ronald Reagan

1983-1986


De la guerre des étoiles à la construction européenne



















L’HARMATTAN




























Les illustrations reproduites dans cet ouvrage ont toutes fait l’objet de sollicitations
auprès de leurs détenteurs ; certaines de ces démarches et relances étant restées lettre morte,
l’auteur présente ses excuses aux propriétaires de copyright qui ne se seraient pas manifestés.









© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01543-9
EAN : 9782343015439
REMERCIEMENTS

Je souhaiterais sincèrement remercier toutes les personnes qui m'ont
consacré un peu de leur temps et m'ont aidé de manière inestimable dans
mon travail de recherche, et particulièrement : le général James Abrahamson,
M. Jacques Battistella, M. Roland Dumas, M. Michel Gaillard, le général
Pierre Marie Gallois dont le souvenir demeure, M. Hans-Dietrich Genscher,
M. François Heisbourg, M. Jean-Daniel Lévi, M. Jean-Claude de Miscault,
M. Paul Quilès, le général d'aviation Jean Saulnier, M. Hubert Védrine.
Ainsi que Mme Zénaïde Romaneix, le colonel Pierre Cagé, M. Charles-
Philippe David, M. Rémy Renaudin, Monsieur X, expert dans le domaine
1des systèmes de défense , et M. Monsieur Y, ancien ingénieur
2d'Aérospatiale .
Je remercie évidemment ma directrice de recherches, Madame Jacqueline
Sainclivier, pour ses conseils et pour m'avoir autorisé à travailler sur ce sujet
si passionnant, ainsi que les historiens Claire Trojan, Emmanuel Droit et
Mario Menendez, pour les échanges de vues que nous avons pu avoir sur le
sujet.
Je remercie l'Institut François Mitterrand et le jury du Prix de publication
de m'avoir fait l'honneur de permettre cette visibilité à mon travail.



1Cette personne est encore en activité et n'a donc pas souhaité être nommément citée dans ce
travail.
2Cette personne a également désiré ne pas être citée.
7






« Nous avons choisi l'indépendance. Il s'agit que, sans renier notre amitié
américaine, nous nous comportions en Européens que nous sommes. »
Charles de Gaulle, Président de la République française (1958-1969)
Discours radiotélévisé, 27 avril 1965


« La France suit avec grande attention les mutations que provoqueraient le
déploiement dans l'espace de nouvelles armes. La France se bat pour la paix
dans l'espace. »
Charles Hernu, Ministre de la Défense (1981-1985).
Déclaration à Villeurbanne, 23 juin 1984


« Pourquoi sortir d'un équilibre qui garantit la paix depuis quarante ans ? »
François Mitterrand, Président de la République française (1981-1995)
Réflexions sur la politique extérieure de la France, 1986


« Eurêka ! »
Archimède, physicien, mathématicien, ingénieur
9 Table des abréviations
ABM : Anti Ballistic Missile
ARMEL : Arme Laser
ASAT : AntiSatellite Weapon
BMD : Ballistic Missile Defense
CAP : Centre d'Analyse et de Prévision
CEA : Commissariat à l’Énergie Atomique
CEE : Communauté Économique Européenne
CESTA : Centre d’Études des Systèmes et Technologies Avancées
CGE : Compagnie Générale de l’Électricité
CILAS : Compagnie Industrielle des Lasers
CNES : Centre National d'Études Spatiales
CPD : Committee on the Present Danger
DARPA : Defense Advanced Research Projects Agency
DEW : Directed Energy Weapons
DGA : Direction Générale de l'Armement
DRET : Direction des Recherches et Études Techniques
EDI : European Defense Initiative
EUREKA : EUropean REsearch Coordination Agency
ICBM : InterContinental Ballistic Missile
IDS : Initiative de Défense Stratégique
IDT : Initiative de Défense Tactique
IGA : Ingénieur Général de l'Armement
KEW : Kinetic Energy Weapons
LdM : Laboratoires de Marcoussis
MAD : Mutual Assured Destruction
NSC : National Security Council
OTAN : Organisation du Traité de l'Atlantique Nord
11 R&D : Recherche et Développement
RFA : République Fédérale d'Allemagne
SDIO : Strategic Defense Initiative Organization
SGDN : Secrétariat Général de la Défense Nationale
SLBM : Submarine-Launched Ballistic Missile
SNLE : Sous-marin Nucléaire Lanceur d'Engins
URSS : Union des Républiques Socialistes Soviétiques
12
PRÉFACE
par Serge Berstein

L’ouvrage que nous présente Paul Chaput dans les pages qui suivent est à
beaucoup d’égards exemplaire. D’abord en ce qu’il nous éclaire sur un
épisode quelque peu oublié aujourd’hui, mais fondamental pour comprendre
les débats des années 1980 autour des problèmes de défense tels qu’ils se
posent à l’échelle planétaire dans un monde qui reste dominé par
l’affrontement bipolaire issu de la Seconde guerre mondiale. Ensuite par ce
qu’il révèle des conceptions de politique extérieure et de politique militaire
de François Mitterrand, héritier de la doctrine gaulliste de dissuasion
nucléaire, mais aussi de la double méfiance du général envers le système
soviétique et son hégémonie sur l’est-européen et envers l’allié américain
dont il redoute la propension à instaurer un protectorat sur l’Europe
occidentale. Enfin, Paul Chaput, mobilisant les archives accessibles (en
particulier celles des conseillers de l’Élysée dans le domaine concerné)
pousse aussi loin que possible l’étude toujours complexe du processus de
décision en matière de politique étrangère.
C’est un scénario dramatique en trois temps qui sert de trame au livre. Le
premier acte se situe en ce 23 mars 1983 lorsque le président des États-Unis
Ronald Reagan révèle publiquement le projet prométhéen qu’il s’apprête à
mettre en œuvre à coup de crédits se chiffrant en millions de dollars,
l’Initiative de Défense stratégique, autrement dit la sanctuarisation du
territoire des États-Unis d’Amérique face à une éventuelle attaque nucléaire
par la constitution d’un bouclier spatial. Le détail de ce projet laisse pantois
et largement sceptique l’opinion américaine y compris les experts et les
scientifiques devant les perspectives futuristes de cette Initiative. Il ne s’agit
en effet de rien de moins qu’un ensemble de dispositifs « multicouches »,
terrestres, aériens, situés à diverses altitudes et mettant en œuvre des
technologies de pointe dont la combinaison doit permettre la détection,
l’interception et la destruction de tout missile balistique intercontinental
lancé contre le territoire américain. Le processus achevé, ce dernier
deviendrait invulnérable, rendant du même coup obsolète et inutile l’arsenal
nucléaire dont se sont dotées les grandes puissances et mettant fin à
« l’équilibre de la terreur », gardien depuis les années cinquante d’une paix
fondée sur le risque de destruction mutuelle. Toutefois, Paul Chaput montre
que ce scénario de science-fiction (ne baptise-t-on pas l’IDS « la guerre des
étoiles » par analogie avec un film célèbre ?) suscite bien des doutes et des
interrogations. En premier lieu se pose la question de la faisabilité de ce
13 bouclier qui fait intervenir des mécanismes de haute technologie dont
certains sont encore mal maîtrisés et qu’il s’agit de coupler avec d’autres
dispositifs. C’est dire que des recherches sont encore nécessaires pour rendre
opérants les systèmes concernés et que nul ne peut se hasarder à dire dans
quel délai elles aboutiront. Ensuite s’exprime une interrogation sur la totale
efficacité du système, à supposer qu’il parvienne à échéance, et il faut
bientôt renoncer à l’idée qu’il rende le territoire des États-Unis parfaitement
invulnérable. Au-delà des problèmes techniques et de l’efficacité se pose le
problème politique qui se manifeste par l’inquiétude des alliés européens de
l’OTAN sur les conséquences de l’adoption de l’IDS. Celle-ci est ressentie
comme une résurgence de l’isolationnisme américain destinée à protéger les
États-Unis en laissant l’Europe dépourvue de parapluie nucléaire puisque le
projet suppose l’inutilité, et à terme, l’abandon de l’arsenal atomique
américain. Et si, comme il est probable, l’Union soviétique, pour ne pas être
dépassée par l’IDS, se lance à son tour dans un projet de bouclier spatial, la
double protection dont bénéficieront les deux super-puissances ne laisse
d’autre destin à l’Europe que celui de champ de bataille d’une éventuelle
confrontation entre les deux Grands.
C’est dans le cadre de cette préoccupation des Européens face à l’IDS
que se placent les réactions françaises qui ont leur propre spécificité et qui
constituent le second acte du scénario. Le projet du président Reagan qui
vise à rompre avec le concept de sécurité assurée par la dissuasion nucléaire
bat en effet en brèche la stratégie de défense mise en place par le général de
Gaulle, poursuivie par tous ses successeurs, y compris par François
Mitterrand. Du même coup l’ensemble de la doctrine de défense française
mise en place à grands frais depuis 1958 serait rendue obsolète et
l’indépendance nationale fondée sur la force de frappe autonome et la
conception selon laquelle la réplique nucléaire « du faible au fort », c’est-à-
dire la possibilité pour la France d’atteindre avec ses fusées nucléaires le
territoire d’une puissance dotée d’un arsenal considérable, possibilité
supposée dissuader n’importe quel État de l’attaquer, serait vidée de toute
substance. Il est donc légitime, comme le démontre Paul Chaput, que la
réaction officielle française présentée par François Mitterrand au G7 de
Bonn en mai 1985 soit clairement négative. Mais les choses ne sont pas si
simples et l’un des apports de l’ouvrage est de montrer que, du côté français,
bien des hésitations se font jour pour nuancer la fermeté du refus. D’une
part, François Mitterrand lui-même ne se montre pas insensible aux progrès
technologiques qui résulteront des travaux et des recherches nécessaires pour
mettre au point un projet crédible. Par ailleurs, les entreprises françaises
spécialisées dans les marchés d’armement (Matra, Thomson, l’Aérospatiale)
cherchent à obtenir des contrats auprès des Américains et ceux-ci les
14 encouragent à présenter des offres dans le cadre de l’IDS. Des experts
militaires comme le général Gallois montrent un vif intérêt pour ce projet
futuriste. Enfin, l’opposition de droite conduite par Jacques Chirac se montre
favorable à l’IDS. Toutefois, l’offre du président Reagan aux membres de
l’OTAN de participer au projet en étendant le bouclier spatial à l’Europe
occidentale, jointe à la conviction que les Américains n’accepteront pas de
partager leurs secrets technologiques avec les Européens, forgent, pour
François Mitterrand, la conviction que les États-Unis ont trouvé dans l’IDS
un nouveau moyen d’étendre leur protectorat à l’Europe et entraîne un refus
définitif de la part de la France.
Mais Paul Chaput montre que le problème n’est pas clos pour autant et
qu’il faut prendre en compte un troisième acte. Si le bouclier spatial
américain à fins militaires est rejeté, l’idée qu’il est nécessaire de ne pas se
laisser dépasser dans la course à l’innovation technologique s’impose au
contraire. Et comme la France est consciente de n’avoir pas les moyens de se
lancer seule dans cette course au progrès, c’est un projet européen de
coopération technologique qui sort des réflexions et des travaux des
conseillers présidentiels, conduits par Jacques Attali et Hubert Védrine. En
1985, au moment où François Mitterrand répond par une fin de non-recevoir
aux propositions américaines, il propose à ses partenaires européens une
forme de Communauté européenne des hautes technologies, le projet Eurêka,
alternative à l’IDS, mais qui s’en distingue par le caractère non-militaire des
recherches envisagées. Et Paul Chaput décrit avec une grande précision le
processus qui conduit les partenaires européens de la France de la méfiance
envers une proposition qui leur paraît marquée par l’hostilité envers les
États-Unis à l’acceptation finale de la coopération européenne au sein
d’Eurêka.
Le passionnant ouvrage de Paul Chaput révèle ainsi comment la France
de François Mitterrand se sert d’un projet pharaonique destiné à assurer aux
États-Unis la maîtrise de l’espace tout en rendant obsolète la stratégie
française de défense fondée sur la dissuasion nucléaire pour lui substituer à
l’échelle européenne un projet de coopération destiné à renforcer la
construction de l’Europe, qui devient en ces années 1985-1986 la grande
idée de la présidence Mitterrand.

Serge BERSTEIN
Professeur émérite d’Histoire contemporaine
à l’Institut d’Études Politiques de Paris



15
AVANT-PROPOS
par Hubert Védrine

La disparition de l'URSS, en décembre 1991 (et non pas « la chute du
mur » de novembre 1989, en fait l'ouverture, comme il est répété partout par
illusion d'optique), a fait s’abîmer dans la mémoire collective la plupart des
gigantesques événements de la Guerre froide. A l'Ouest, on sait qu'on a
gagné et on pense que Ronald Reagan a donné le coup de grâce avec sa
guerre des étoiles. En Russie, V. Poutine ne doit pas être le seul à penser que
la fin de l'URSS a été « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe
siècle », en tout cas en ce qui concerne la place de la Russie dans le monde.
Seuls surnagent de ces 45 années quelques épisodes fameux ou dramatiques
comme le blocus de Berlin, la crise de Cuba, les courses aux armements
nucléaires, les grandes négociations SALT et START mais aussi justement,
la « guerre des étoiles ». Mais comme un épisode historique daté, dans les
années 80 appartenant à l'histoire.
Or le projet de guerre des étoiles de mars 83, la SDI, et la séduction d'une
stratégie défensive antimissile, n'a pas disparu avec son ralentissement par
G. H. Bush, puis son arrêt par B. Clinton. Il a resurgi sous une forme
différente sous G. W. Bush et n'a pas été complètement abandonné par le
président Obama qui a préconisé en 2010 une "nouvelle approche" moins
globale. Cela peut paraître paradoxal puisque la justification initiale – la
menace soviétique – a disparu en cours de route. D'où l'invocation à chaque
relance, fût-elle limitée, de menaces nouvelles, mais différentes présentées
comme globales (?) comme la Corée du Nord ou l'Iran, ou régionales (pour
tel ou tel pays du Moyen-Orient).
Les arguments régulièrement mis en avant par les promoteurs du système
défensif sont le risque de tir accidentel et le risque terroriste, si un réseau
terroriste arrivait à mettre la main sur des armes nucléaires. Encore que le
risque imaginé soit plutôt celui d'une valise nucléaire portée par des
individus que celle d'une arme et d'un lanceur et qu'à ce moment-là on
retombe dans le schéma d'une puissance hostile et non pas d'un acte
« terroriste ».
D'autre part l'idée d'un monde débarrassé des armes nucléaires, présente
dès le discours de R. Reagan en mars 1983, et relancé par le président
Obama à Prague en 2009 garde sa force d'attraction, et explique que certains
s'intéressent aux systèmes défensifs pour remplacer la dissuasion nucléaire
(version radicale et utopiste), ou pour la compléter (version de compromis
adoptée, à la demande notamment de la France, par l'OTAN). Les deux
17 visions comportent des contradictions et appellent des interrogations. Est-il
réaliste d'imaginer que les puissances nucléaires abandonnent un jour cette
arme ? Contre quel système de sécurité ? Et dans ce cas, théorique, d'un
monde dénucléarisé, pourquoi alors et contre qui avoir des systèmes
défensifs ? Dans l'autre hypothèse, celle du complément, jusqu'à quel stade
de développement des systèmes défensifs peut-on penser que ceux-ci
complètent la dissuasion :
Le 1, le 2 ? (Selon la classification OTAN). Et à partir de quand cela
remet-il en cause la dissuasion nucléaire proprement dite ? Au niveau 4 ?
Dès le 3 ?
Enfin, ne négligeons pas le fait que, indépendamment des arguments
invoqués plus ou moins convaincants, de très grands groupes industriels,
pour l'essentiel américains, ont évidemment intérêt à ce que ces programmes,
qui nécessitent des investissements colossaux, et entraînent des avancées
technologiques majeures, soient poursuivis. Aucune puissance ne peut s'en
désintéresser.
Résultat : l'intérêt pour les systèmes défensifs antimissiles a sa propre
dynamique, presque indépendante des menaces invoquées plus ou moins
crédibles, et des arguments changeants, et le dilemme dissuasion/défense
reste d'une totale actualité pour les États-Unis, l'OTAN dont le prochain
sommet en septembre 2014 devra s'en saisir, la France, etc.
D’où le très grand intérêt et l'actualité du travail de Paul Chaput, qui a
étudié très en détail, et de façon très claire comment la France des années
quatre-vingt a réagi, à son niveau comme au niveau européen, au défi
conceptuel, doctrinal, technique et stratégique représenté par l'Initiative de
Défense Stratégique de Ronald Reagan. Il y a certainement des leçons à en
tirer pour aujourd'hui et pour demain.

Hubert VÉDRINE
Ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002)

18
INTRODUCTION



Par son discours du 23 mars 1983 consacré à la sécurité n nationale,
retransmis simultanément à la télévision et à la radio et ayant demandé un
travail de rédaction de longuue haleine, le Présidentt américain Ronald
Reagan,, entre solennnité et paterrnalisme, annnonce depuiss le Bureau oovale de
la Maison Blanche la mise en œuvre d’un vaste programme de recherche et
de développement (Research and Development, R&D) connu sous le nom
3d’Initiative de Défense Stratégique (Strategic Defense Initiative, SDI ).
Plus tard baptisé Star Wars Speech (et suivant de quelques jours à peine
le tout aussi retentissant discours d’Orlando du 8 mars, dans lequel Reagan
employaait l’expressiion « Empiree du mal » poour désigner l’Union sovviétique),
ce discours exprime les fermes intentions du Président américain re elatives à
la protection du territoire des États-Unis.
Reagan se fonde sur le constat implacable selon lequel les États-UUnis ont
accusé un retard considérable et critique en matière balistique, depuis une
quinzaine d’années, face à des s arsenaux soviétiques sans cesse croissants
autant numériquement que quallitativement (retard qui déstabilise la balance
nucléairre et met pprogressivemment les Étaats-Unis danns une posittion très

3 « Parlez français ! » François Mitterrand, reprenant ses collaborateurs employant, pour
désigner l’Initiative de Défense Stratégique, son acronyme américain, SDI (in Hubert
Védrine, Les Mondes de François Mitterrand, Paris, Fayard, 1996, p. 352). Tout le long
de cet exposé, nous respecterons également ce vœu présidentiel, et parlerons donc d’IDS.
19 délicate). Prenant acte de cette situation mais ne s’en accommodant pas,
Reagan affiche son désir d’atteindre une paix mondiale définitive, et
envisage pour y parvenir la remise en cause des doctrines stratégiques
consensuelles en vigueur reposant sur la destruction mutuelle assurée
(Mutual Assured Destruction, MAD). Il est très clair que ce discours résulte
d’une volonté présidentielle de renouveau. Le Président, dans la continuité
de sa politique de pleine restauration de la puissance des États-Unis, impulse
une initiative américaine se traduisant par le lancement d’un « vaste
programme de recherches destiné à étudier la possibilité d’une défense
4stratégique » . Son but ne manque pas d’audace : il s’agit de contrecarrer
« l’impressionnante menace balistique soviétique par des mesures qui sont
5défensives » et de libérer le monde de toute menace nucléaire, sous-
entendue soviétique. L’objectif affiché par le Président consiste en
l’exorcisme de cette menace insupportable par la réduction spectaculaire de
la vulnérabilité du territoire américain. Cette réduction sera fondée sur la
capacité des États-Unis de détecter, d’intercepter et de détruire efficacement
tout missile balistique intercontinental (InterContinental Ballistic Missile,
ICBM) mis à feu par l’URSS, avant que ces derniers n’atteignent leurs cibles
6sur le sol américain . Il s’agit, en d’autres termes, de mettre les États-Unis à
l’abri des possibles attaques balistiques de l’URSS, par la constitution d’un
système de défense officiant comme une sorte de bouclier.
Les mesures défensives évoquées par Reagan sont, selon lui, rendues
possibles par de notables avancées technologiques. Les progrès
considérables réalisés en haute technologie dans le domaine de la défense
antimissile (Ballistic Missile Defense, BMD), permettent, à ses yeux, de
raisonnablement penser que l’effort scientifique préconisé n’est pas vain, et
donnera de rapides débouchés. Le Président enjoint donc la communauté
scientifique américaine à se mobiliser derrière son grand dessein. Avec le
concours des hommes les ayant jadis inventées, les armes nucléaires doivent
7être rendues « impotentes et obsolètes » . Les armes nucléaires, ainsi
dépassées, ne constitueraient dès lors plus une menace pour la paix

4Jacques Genton, Rapport d’information n°449 du Sénat fait au nom de la commission des
affaires étrangères, de la défense et des forces armées, sur l’Initiative de défense
stratégique, Paris, 1986, p. 8.
5Ronald Reagan, Address to the Nation on Defense and National Security, 23 mars 1983. Voir
Appendice I, pp. 265-272.
6« Mais que se passera-t-il si les peuples libres peuvent vivre en sécurité, en sachant que leur
sécurité ne repose pas sur la menace de représailles américaines pour dissuader une
attaque des Soviétiques et que nous pourrions intercepter et détruire leurs missiles
balistiques stratégiques avant qu’ils n’atteignent notre propre sol ou celui de nos alliés ? »
Ronald Reagan, op. cit.
7eagan, op. cit.
20 mondiale, et ne seraient plus un critère d’intimidation dans les relations
internationales. Le dépassement du nucléaire est ainsi érigé comme une
nouvelle frontière à atteindre. Il convient de souligner que Reagan reste ici
très évasif quant à la réelle nature de ces nouvelles technologies antimissiles.
Cependant, il est implicite que l’audacieuse, pour ne pas dire intrépide,
volonté présidentielle de « libérer le monde de la menace de guerre
nucléaire » par l’obsolescence des armes pouvant la causer, induit
nécessairement la mise en œuvre de moyens énormes, et de technologies
dont le caractère futuriste (micro-électronique, armes lasers, projectiles
intelligents, etc.) est à l’origine du célèbre surnom dont devait se retrouver
8très rapidement affublé le projet : « guerre des étoiles » (Star Wars).
Le projet de Ronald Reagan est par conséquent une réorientation majeure
de la stratégie américaine. Il y a rupture en ce que les États-Unis entendent
se détourner de la doctrine de la destruction mutuelle assurée, ayant cours
depuis la fin des années 1950, et que Reagan, ainsi que de proches
collaborateurs, réprouve profondément de par son caractère jugé immoral,
insensé. La destruction mutuelle assurée repose en effet sur le constat que les
États-Unis et l’URSS, disposant tous les deux d’arsenaux nucléaires
équivalents en termes de puissance meurtrière, se détruiraient
réciproquement si l’un des deux utilisait l’arme atomique à grande échelle ;
l’agresseur potentiel s’expose aux représailles nucléaires de l’agressé, et les
bénéfices qu’il aurait pu tirer de son agression sont annulés par les pertes que
la riposte ennemie lui causera : c’est une sorte de forme extrême de la
dissuasion nucléaire. Si dans son discours, Reagan réaffirme la validité de la
stratégie dissuasive des États-Unis et concède que « cette approche de la
stabilité a marché », le risque permanent d’holocauste nucléaire lui est
intolérable. L’idée même que le territoire américain puisse être ainsi exposé
9à l’annihilation le révulse . Face à cet avenir que le déséquilibre balistique et
l’évolution qualitative des arsenaux soviétiques ont rendu d’autant plus
incertain et délicat, l’Initiative de Défense Stratégique (IDS) de Reagan
entend donc développer des technologies permettant de remplacer l’arme
nucléaire (le glaive), par un dispositif défensif de très grande envergure (le
bouclier), et de substituer à la destruction mutuelle assurée une doctrine dont
les contours se veulent moralement plus acceptables. Par opposition à la

8
Sémantiquement, Hubert Védrine relève le contre-sens de cette formule : « il ne s’agissait
pas de faire la guerre dans les étoiles grâce à un nouveau « système défensif », mais de
l’empêcher ». Hubert Védrine, note d’avril 1986, Archives Nationales, Paris, Fonds de la
Ve République, archives d’Élisabeth Guigou, 5 AG 4 EG 71, dossier 2.
9Dreamscape, film américain de Joseph Ruben sorti en août 1984, met en scène un Président
des États-Unis hanté par des cauchemars d’holocauste nucléaire au point de vouloir sans
tarder reprendre les négociations sur le désarmement avec les Soviétiques.
21 MAD, cette doctrine fut baptisée la survie mutuelle assurée (Mutual Assured
Survival, MAS) : « Ne serait-il pas mieux de sauver des vies plutôt que
10d’avoir à les venger ? » , demande de façon rhétorique le Président.
Dès le 25 mars 1983, Reagan signe à cette fin la directive NSDD-85
(National Security Decision Directive n°85) qui décrète la mise en œuvre de
recherches et de développements pour conjurer la menace balistique pesant
11sur le territoire américain . L’Initiative de Défense Stratégique sera quant à
elle officiellement lancée par la NSDD-119 datée du 6 janvier 1984. Cette
dernière marque « le démarrage d’un programme coordonné visant à
démontrer la « faisabilité » technique d’un renforcement de la dissuasion – et
donc de la diminution du risque nucléaire – grâce à une plus grande prise en
12compte des capacités de défense stratégique » .
Ce n’est que progressivement que l’administration Reagan donnera un
contenu concret à l’annonce du 23 mars 1983, sur la base des études
entreprises par les groupes de travail mis en place parallèlement à la NSDD-
85, principalement les rapports dits Hoffman et Fletcher. Films en images de
synthèse balbutiantes à l’appui, l’Initiative de Défense Stratégique est ainsi
présentée comme un minutieux programme de recherches avancées
explorant la faisabilité technique, en vue d’un éventuel déploiement à grande
échelle, d’un dispositif spatial de détection, d’interception et de destruction
fondé sur la combinaison orbitale ou terrestre d’armes à énergie cinétique
(Kinetic Energy Weapons, KEW) – des systèmes d’interception antimissile
ou antisatellite où le projectile détruit la cible par collision – et d’armes à
énergie dirigée (Directed Energy Weapons, DEW) – des armements
« exotiques » aux capacités supérieures, produisant une puissante énergie
focalisée capable d’endommager voire détruire la cible ennemie sans l’aide
d’un projectile, et dont la dimension futuriste marque profondément les
consciences : lasers, faisceaux à particules, etc. La Strategic Defense
Initiative Organization (SDIO), mise en place en avril 1984 sur décision du
Secrétaire d’État à la Défense Caspar Weinberger, et dont la direction est
confiée au lieutenant général de l’US Air Force James A. Abrahamson,
coordonne au sein du Département de la Défense les recherches conduites
dans le cadre du programme IDS, centrées sur de grands domaines d’efforts
identifiés (surveillance, battle management, DEW, etc.), et tournées vers la

10
Ronald Reagan, op. cit.
11Cette directive présidentielle est intitulée : Eliminating the threat from balistic missiles. Le
texte est disponible sur le site internet de la Federation of American Scientists (FAS) :
http://www.fas.org/spp/starwars/offdocs/nsdd085.htm
12La traduction proposée ici est tirée de Jean-Pierre Clerc, Paul Iorcète, op. cit., p. 58. Le texte
original est disponible sur le site internet de la FAS :
http://www.fas.org/spp/starwars/offdocs/nsdd119.htm
22 problématique de la sanctuarisation du sol américain. Les sommes
astronomiques qui lui sont théoriquement promises (un plan de financement
sur cinq années se chiffrant à 26 milliards de dollars est présenté par
l’administration Reagan au Congrès, et pour l’année fiscale 1985 (FY85)
sont déjà votés des crédits s’élevant à 1,6 milliard de dollars), ainsi que le
vaste élan scientifique et technologique qu’elle suscite, font de l’IDS le défi
le plus important que les États-Unis se soient lancés depuis la conquête
spatiale. Cependant, comme le souligne le Groupe X-Défense, « la réussite
du pari technique et technologique est l’inconnue majeure du programme
13IDS » . Si le dépassement de l’atome militaire est une perspective propice à
enflammer l’imagination des scientifiques américains, et si les États-Unis
ont déjà fait montre de leur capacité à mobiliser sur le temps court leur
communauté scientifique derrière un programme aux ambitions colossales
(l’homme américain a posé le pied sur la Lune dans les délais du pari lancé
par le Président Kennedy), le rêve du Président Reagan paraît pétri
d’incertitudes sur sa faisabilité technique, son rapport coût/efficacité, etc. De
fait, la controverse est immédiate.
Aux États-Unis, les réactions médiatiques consécutives à l’annonce du 23
mars 1983 sont décontenancées et critiques. La stupéfaction gagne même
certains personnels de l’administration. Le général James Abrahamson, futur
14directeur du projet, avoue lui-même avoir bondi de son fauteuil ce soir-là .
Il faut dire que le contenu du discours a été préparé avec un certain sens de
l’urgence par Ronald Reagan, sincèrement et profondément convaincu du
bien-fondé de son initiative, et ses proches conseillers (dont certains furent
eux-mêmes frappés de surprise par la teneur de l’idée !), sans que les
autorités compétentes, au Département de la Défense ou à la DARPA
(Defense Advanced Research Projects Agency, la puissante agence au sein du
Pentagone en charge de la R&D à finalité militaire), aient été mises dans la
confidence. La partie relative à la nouvelle vision stratégique du Président,
principalement rédigée par Robert McFarlane, du NSC (National Security
Council), et le conseiller scientifique George Keyworth, a ainsi été ajoutée à
la demande expresse de Ronald Reagan à ce discours du 23 mars prévu de
longue date, et ayant originellement pour objet de soutenir le budget de la
15défense pour l’année fiscale 1984 . Et ce n’est que le 21 mars, c’est-à-dire
deux jours avant l’allocution, que le Secrétaire d’État George Shultz et le

13Groupe X-Défense, Les défenses antimissiles, la France et l’Europe, Paris, Fondation pour
les Études de Défense Nationale, 1986, p. 60
14
Général James Abrahamson, entretien épistolaire. Nigel Hey, The Star Wars Enigma. Behind
the scenes of the Cold War Race for Missile Defense, Washington, Potomac Books, 2006,
p. 7
15Frances FitzGerald, op. cit., p. 203
23 Secrétaire d’État à la Défense Caspar Weinberger, quelque peu stupéfaits,
prennent connaissance du contenu de ce discours remanié. Les
parlementaires démocrates, rejoints par de nombreux fonctionnaires de la
Défense, atterrés qu’un bouleversement stratégique aussi important ait pu se
tramer aussi rapidement par une poignée de décideurs « sans consultation
16des agences qui détiennent l’expertise requise » , font publiquement part de
leur consternation et de leur inquiétude face à l’attitude dangereusement
aventureuse du Président, en cela relayés par une partie de la presse
17également très acerbe . Si l’ancien Secrétaire à la Défense Robert
18McNamara n’hésite pas à qualifier le projet de vaste « tarte à la crème » , le
Washington Post (puis Neesweek, puis toute la presse), en surnommant
« guerre des étoiles » l’initiative de Reagan, semble ranger le dessein
présidentiel dans les tiroirs de la science-fiction la plus grand-guignolesque.
Le Time magazine du 4 avril 1983, faisant sa couverture sur un Reagan au
visage grave au-dessus duquel passent des rayons laser, des satellites et des
19missiles, ira même jusqu’à qualifier le projet de « video-game vision » .
Plusieurs scientifiques américains ayant une stature considérable, comme les
physiciens Hans Bethe et Richard Garwin, n’hésitent pas à douter
publiquement de la crédibilité du projet, arguant que les technologies
évoquées par le Président ne verraient pas le jour avant des décennies, et en
outre, n’assureraient pas une étanchéité totale du territoire des États-Unis.
Les débats font rage entre les sceptiques de la défense stratégique
antimissile, les gardiens de la MAD, et les défenseurs inconditionnels du
20« challenge » offert par le chef d’État américain, ces « croyants » (believer)
parmi lesquels on compte le vieux professeur Edward Teller, père de la
bombe thermonucléaire, le général Abrahamson, ou encore le Sous-
Secrétaire d’État à la Défense Richard Perle.
Alors que les pacifistes et les farouches opposants à l’arme nucléaire
(dont l’influent épiscopat, qui, en mars 1982, avait adressé au Président
Reagan une lettre dénonçant justement l’immoralité de la MAD) accueillent
favorablement les propos tenus par le Président américain, c’est le
scepticisme, voire le sarcasme, qui prédomine. Dans les premiers temps, du
côté allié, il n’y a guère que le Japon, dont la politique technologique est une
des plus avancées et performantes au monde grâce au fameux MITI

16Jean-Philippe Baulon, Défense contre les missiles balistiques, Paris, ISC-CFHM-
Economica, 2006, p. 165
17Frances FitzGerald, op.cit., pp. 210-211
18
Robert Jastrow, L’arme nucléaire condamnée, Paris, Economica, 1985, p. 37
19Frances FitzGerald, op. cit., p. 211. Ironie de l’histoire, l’IDS deviendra aussi, en
1986/1987, un jeu vidéo.
20Général James Abrahamson, entretien épistolaire.
24 (Ministry of International Trade and Industry), qui réalise les enjeux et les
possibilités offertes par l’initiative reaganienne. Plus immédiate encore est la
réaction de l’URSS, qui, dans les jours qui suivent l’allocution télévisée de
Reagan, s’insurge publiquement contre l’éventualité d’une défense
stratégique américaine : le projet de Reagan est assimilé à une provocation
patente remettant en cause l’équilibre pacifique et dissimulant la volonté
américaine de se servir de l’espace comme d’une « place d’armes pour la
21guerre » . La nouvelle stratégie défensive de Reagan est observée avec une
grande sévérité dans la mesure où le traité ABM (Anti Ballistic Missile)
signé à Moscou le 26 mai 1972, ratifié bilatéralement, prévoyait
l’interdiction d’un déploiement de systèmes de défense antimissile sur la
totalité du territoire américain et soviétique (seul un site pouvant être
22protégé ), ainsi que le déploiement de tels systèmes en mer, dans l’air ou
23dans l’espace extra-atmosphérique . Les perspectives contenues dans
l’allocution présidentielle peuvent ainsi se lire comme une rupture ostensible
avec le traité ABM et le traité dit de l’espace de 1967, qui interdisait la mise
en orbite et le stockage dans l’espace d’armements nucléaires ou de toute
autre arme de destruction massive. Le projet de Reagan, incompatible selon
Moscou avec les engagements internationaux souscrits par les États-Unis, a
par conséquent pour impact, du côté russe, d’alimenter la suspicion : en
effet, le Président américain désireux de balayer la MAD pour offrir un
monde débarrassé du risque d’holocauste atomique, est le même homme qui,
au sein du même discours, promet une augmentation spectaculaire des
24budgets militaires offensifs . Ce paradoxe a pour effet de persuader les
responsables soviétiques que les États-Unis cherchent en réalité à acquérir
une agressive supériorité militaire et une capacité de première frappe, c’est-
à-dire la capacité de déclencher le feu nucléaire en premier et de sauvegarder
25la plupart de ses intérêts vitaux en cas de représailles .

21Andreï Gromyko, ministre des Affaires Étrangères. In Jean-Pierre Clerc, Paul Iorcète, op.
cit., p. 113.
22
Les Soviétiques choisirent de protéger Moscou, et les Américains, une zone de lancement de
missiles ICBM basée à Grand Folks (Dakota du Nord).
23
Cependant en application de l’annexe E, le traité ABM de 1972 autorise la recherche de
systèmes ABM sur des principes physiques nouveaux (tels que les lasers ou les faisceaux
de particules). Mais leur expérimentation, développement et déploiement ne peuvent
intervenir qu’à l’issue de négociations qui amenderaient le traité entre les parties
signataires. Général Jacques Le Seigneur, Le système militaire spatial américain :
réalisations, projets, conséquences, juillet 1985, SHD/DITEEX, Fonds Le Seigneur, 1 K
489.
24Voir Appendice I.
25
Dmitry Mikheyev, The Soviet Perspective on the Strategic Defense Initiative, Washington,
Institute for Foreign Policy Analysis, 1987, p. 27
25 Les débats qui divisent avec passion les milieux politiques et intellectuels
américains sont aussi très largement partagés sur le continent européen.
Le fait est que l’Europe est directement impliquée par le projet des États-
Unis. En parlant dans son discours du 23 mars de la protection de son sol et
de celui de ses alliés, et de la nécessité de consultations plus rapprochées
avec eux, Ronald Reagan étendait, de fait, la problématique de la défense
stratégique à une Europe tout aussi désarçonnée que certains fonctionnaires
du Pentagone. Mais l’association entendue des alliés des États-Unis à la
nouvelle orientation stratégique résulte moins d’une vision clairement
définie du Président que de la pression et de l’inquiétude de certains de ses
collaborateurs. Ainsi, peu avant le 23 mars, deux des subalternes du
Secrétaire d’État à la Défense Weinberger, Richard Perle et Ron Lehman,
tentent en vain d’obtenir un report de l’annonce, craignant les répercussions
que celle-ci allait avoir sur les alliés de l’OTAN. Lehman va jusqu’à dire que
l’allocution va être la source d’une « fureur dont nous ne nous rétablirons
26jamais » . Le 23 mars, quelques heures seulement avant l’allocution
télévisée, Weinberger, alors au Portugal, essaie vainement d’obtenir le
contenu intégral du discours pour en informer en catastrophe les alliés, bien
conscient qu’ils seront déconcertés par les perspectives stratégiques qu’il
contient ; finalement, avec l’accord de Reagan, il téléphone individuellement
et hâtivement aux ministres de la Défense de l’OTAN et leur fait rapidement
part, à l’avance, des éléments renfermés dans le discours que le Président
27américain doit prononcer le soir même . La mise en avant par Weinberger
du fait que ses homologues européens ont été dûment alertés, et ne peuvent
donc pas prétendre être totalement surpris par l’annonce spectaculaire de la
soirée, cache mal la légèreté avec laquelle l’administration Reagan a
28considéré la problématique sous l’angle européen . Les États-Unis ont agi
unilatéralement : à aucun moment, ils n’ont cherché à consulter, à associer le

26Frances FitzGerald, op. cit., p. 206. Les difficultés avec lesquelles l’administration Reagan
tentera de consulter et de négocier avec les alliés de l’OTAN au sujet de l’IDS semblent
donner raison à Lehman. C’est en tout cas le constat que fait Robert Hughes, qui estime
que « les Européens ne pardonnèrent jamais tout à fait l’affront ». Robert C. Hughes,
SDI : a view from Europe, Washington, National Defense University Press, 1990, p. 38.
27Caspar Weinberger, Fighting for Peace. Seven critical years in the Pentagon, New York,
Warner Books, 1991, pp. 306-307
28Remarquons que dans les études consacrées à l’IDS accordant une large place au processus
de rédaction du discours du 23 mars 1983, les éléments concernant les intentions du
Président et des auteurs du texte relatives aux Alliés sont systématiquement marginaux.
David S. Yost affirmait, en 1984, que seule Margaret Thatcher fut mise au courant du
contenu du discours. David S. Yost, « Les inquiétudes européennes face aux systèmes de
défense antimissile. Un point de vue américain », Politique étrangère, Année 1984,
volume 49, n°2, p. 381
26 Vieux Continent au grand bouleversement stratégique qui était à l’étude dans
29les bureaux de Washington . En outre, la fameuse phrase du Président sur la
protection équivalente du sol des alliés des États-Unis semble avoir été
rajoutée au discours à la dernière minute, sur la requête pressante du
30Département d’État de George Shultz . Ces éléments trahissent la vision
essentiellement américano-centrée de l’initiative impulsée par Reagan, dont
la préoccupation première semble être avant tout la protection du CONUS
(CONtinental United States).
Logiquement, cette initiative suscite en Europe de l’Ouest nombre de
réactions incrédules, critiques et inquiètes : « la nouvelle fantaisie
31technologique des Américains » apparaît aux uns comme une lubie
dérisoire et très confuse, aux autres comme une atteinte préoccupante à la
cohésion du bloc atlantique et à la dissuasion nucléaire. « L’IDS, qui semble
apporter une réponse unique à des préoccupations divergentes, soulève dans
32la réalité plus de questions qu’elle n’en résout » , principalement d’ordre
technique, stratégique et diplomatique.
Tandis que l’on craint que le discours présidentiel ait pour conséquence
d’aggraver la détérioration des relations américano-soviétiques, la volonté de
Reagan de rendre les armes nucléaires « impotentes et obsolètes » – ces
armes que Reagan, ainsi qu’une grande partie de l’opinion publique
américaine, trouve immorales, mais qui ont pourtant maintenu en Europe un
33« solide état de non-guerre » indiscutable –, et de libérer le monde du joug
nucléaire par la proposition d’un système défensif révolutionnaire qui
dispenserait à jamais de la possession et de l’utilisation de l’atome militaire,
est en effet perçue comme une remise en cause du principe du « parapluie
nucléaire » américain. Autrement dit, la dissuasion élargie responsable de la
protection des Alliés et sur laquelle s’appuie la stratégie de l’OTAN –
stratégie immorale, selon le raisonnement de Reagan. C’est donc le
34« couplage » traditionnel entre la sécurité américaine et celle des

29Ivo H. Daalder, The SDI Challenge to Europe, Cambridge, Ballinger Publishing Company,
1987, p. 7. Non sans humour, J.-P. Clerc et P. Iorcète disent à ce sujet : « mais au fait,
j’oubliais : nous avons des alliés ! ». Jean-Pierre Clerc, Paul Iorcète, op. cit., p. 75.
30Pascal Boniface, François Heisbourg, La puce, les hommes et la bombe. L’Europe face aux
nouveaux défis technologiques et militaires, Paris, Hachette, 1986, p. 133.
31Pierre Lellouche, L’IDS et l’Alliance atlantique : options politiques et stratégiques, in Pierre
Lellouche (dir.), L’Initiative de Défense Stratégique et la sécurité de l’Europe, Paris,
Institut Français des Relations Internationales, 1986, p. 161
32Jacques Genton, op. cit., p. 9
33
Pierre Marie Gallois, La guerre de cent secondes. Les États-Unis, l’Europe et la guerre des
étoiles, Paris, Fayard, 1985, p. 17
34
Couplage qui, dans les faits, est à nuancer, depuis l’adoption de la doctrine dite de la riposte
graduée. Avec l’apparition des ICBM soviétiques, c’est-à-dire la capacité de menacer
27 Européens, c’est-à-dire l’automaticité de l’intervention américaine en cas
d’agression, qui est potentiellement menacé par la réorientation stratégique
de la Maison Blanche : on craint l’édification d’une « Fortress America »
briseuse de stabilité, permettant aux Américains de se replier sur eux-mêmes
sous leur « bulle » et d’abandonner l’Europe à la menace nucléaire
soviétique.
Dans les mois qui suivent le Star Wars Speech, l’administration
américaine se montrera soucieuse de ne pas laisser entendre aux capitales
ouest-européennes que la défense spatiale envisagée aura pour conséquence
ce découplage tant craint. Mais la démarche de Reagan est d’autant plus mal
comprise outre-Atlantique qu’elle intervient à un moment où la nécessité de
cohésion du bloc est commandée par la crise des euromissiles, qui retient
alors en priorité toute l’attention de l’Europe. C’est en effet en cette brûlante
année 1983 – la France expulse les diplomates soviétiques, l’avion de la
Korean Airlines abattu par l’URSS – que, conformément à la double
35décision de l’OTAN du 12 décembre 1979 , doivent se prononcer un certain
nombre d’États européens sur le déploiement national des forces nucléaires
de portée intermédiaire (Intermediate-range Nuclear Forces, INF) destinées
à contrecarrer l’installation, en 1977, des SS-20 soviétiques de l’autre côté
du Rideau de fer. Or, ce déploiement n’a même pas encore débuté que les
États-Unis initient un réexamen unilatéral de leur stratégie... Ce qui rend
tentante l’analyse du côté européen selon laquelle, protégés par leur
astrodôme spatial, les États-Unis chercheraient en fait à tirer profit de la
vulnérabilité de l’Europe, totalement à découvert, et à circonscrire sur ce
théâtre, à l’aide des INF déployés, une éventuelle guerre nucléaire contre
36l’Union soviétique .
Par ailleurs, les Européens redoutent que le discours du 23 mars 1983
entraîne l’URSS, dans une logique posture de riposte, à engager elle aussi un
programme de défense antimissile de grande envergure équivalent à l’IDS
américaine. Une telle course aux armements défensifs entraînerait des
résultats déplorables, puisque si l’URSS bâtit sa propre guerre des étoiles,
l’étanchéité présumée des sols russe et américain pourrait de la même façon
inciter les deux Grands à se servir de l’Europe, non étanche, comme d’un
champ de bataille nucléaire. En République Fédérale d’Allemagne, tout

directement le sol américain, il devenait manifeste que les États-Unis ne mettraient pas ses
villes en danger sous la menace nucléaire pour protéger les capitales européennes. Hubert
Védrine, op. cit., p. 357
35
La double décision consistait à engager des négociations avec l’Union soviétique pour
obtenir le retrait des missiles SS20, et à déployer des missiles de croisière et des Pershing
II pour y riposter si les négociations n’aboutissaient pas dans les 4 ans.
36Jean-Philippe Baulon, op. cit., p. 163
28 particulièrement, le discours de Reagan provoque d’importantes inquiétudes
quant à un possible découplage de la défense américaine et européenne. Le
gros titre du Süddeutsche Zeitung de Munich après l’annonce du 23 mars
1983 laisse peu d’ambiguïtés sur la perception allemande : « La vision
37d’horreur de Ronald Reagan » . A l’heure où la crise des euromissiles met
une nouvelle fois en lumière l’extrême dépendance défensive ouest-
allemande vis-à-vis des États-Unis, les volontés ambiguës de Reagan en
matière de défense désarçonnent les responsables de Bonn, et attisent les
graves polémiques sur le nucléaire qui divisent l’opinion publique ouest-
38allemande . Le « Livre blanc » de la Défense de l’UDF (Union pour la
Démocratie Française) résumait ainsi fort pertinemment les enjeux soulevés
par le projet à l’échelle européenne : « en plus d’un réexamen des conditions
de dissuasion, l’IDS pose vraiment, avec plus de force qu’aucun autre
39facteur, le problème même de l’Europe » , c’est-à-dire, sa cohésion, sa
sécurité, sa capacité à s’unir derrière une stratégie commune, sa crédibilité.
Bien que son contenu soit des plus vagues et les déclarations américaines
à son sujet souvent contradictoires – se traduisant par des commentaires
40internationaux « extraordinaires tant ils relèvent de futilité, de crédulité » –,
l’IDS devient rapidement la source de débats virulents (se substituant à ceux
sur les INF) en Europe de l’Ouest entre ceux qui préfèrent vivre sous la
cuirasse américaine, et ceux qui réfutent la caducité de l’arme nucléaire. A
partir de 1984, en effet, l’administration Reagan entame, selon le mot de
Pascal Boniface et François Heisbourg, une « campagne d’évangélisation des
41Européens incrédules » : il s’agit de rassurer, d’expliquer... et
d’européaniser le problème. De nombreux représentants officiels auront ainsi
l’occasion, à plusieurs reprises, d’assurer que le projet ne se ferait pas sans
les alliés des États-Unis, que celui-ci leur serait profitable en termes de
sécurité, et que l’étude d’une protection européenne était bien à l’œuvre. Le
projet américain développe ainsi une deuxième dimension : celle relative à la
protection des Alliés, aussi bien européens qu’israéliens, australiens,
japonais. Le point culminant de cette démarche intervient en mars 1985,
lorsque les pays européens et d’autres États alliés sont officiellement invités

37
David S. Yost, op. cit., p. 381
38Hans Günter Brauch, The Political Debate in the Federal Republic of Germany, in Hans
Günter Brauch (dir.), Star Wars and European Defence, New York, St. Martin’s Press,
1987, p. 166-167.
39Union pour la Démocratie Française, Redresser la défense de la France, novembre 1985. In
John Fenske, « France and the Strategic Defense Initiative : speeding up or putting on the
brakes? », International Affairs, volume 62, n°2, 1986, p. 242
40
Hubert Védrine, op. cit., p. 355
41Pascal Boniface, François Heisbourg, op. cit., p 134
29