La fuite des cerveaux africains

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Aucun pays ne peut se développer s'il n'utilise pas rationnellement ses meilleures ressources humaines. Qu'en est-il des pays africains ? Ils favorisent, directement ou indirectement, la fuite des cerveaux - départ et exil des intellectuels et des travailleurs qualifiés - dans les pays riches qui les utilisent gratuitement. L'auteur analyse la problématique et propose des réponses : pourquoi cette fuite ? Quels sont les pays d'accueil ? Quelle est son ampleur ? Quelles sont ses conséquences ?
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296243873
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INTRODUCTION

Lors de la Vème conférence extraordinaire de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) tenue à Syrte, en Libye, en mars 2001, les chefs d’État et de gouvernement africains adoptent le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Qualifié de plan Marshall africain, le NEPAD vise à mieux expliquer les doléances des Africains aux pays du G7, après le sommet d’Okinawa, au Japon, en juillet 2000. Le NEPAD a surtout pour objectif d’apporter des réponses équilibrées et cohérentes aux problèmes socioéconomiques auxquels l’Afrique est confrontée. À travers cette institution, les dirigeants africains veulent relever un défi en élaborant des programmes appropriés dont le but est de répondre aux aspirations de l’OUA : éradiquer la pauvreté et placer les pays africains sur la voie de la croissance et du développement durable. Pour réussir ces programmes, plusieurs conditions doivent être réunies : assurer la sécurité, la paix et promouvoir la bonne gouvernance. Ces programmes doivent s’insérer dans des secteurs préalablement identifiés, notamment les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les ressources humaines, l’éducation, puis résoudre un problème très important : « l’inversion de la 7

tendance à la fuite des cerveaux », conséquence de cette fuite, qui est au centre de ce travail. En effet, la mobilité des personnes, qui se généralise aujourd’hui dans le monde, constitue un des facteurs favorisant la fuite des cerveaux. Ce phénomène n’est pas nouveau, il se produit à chaque fois que des groupes humains ont atteint un degré différent de développement. Le monde antique, en particulier l’espace méditerranéen, au temps de l’Empire romain, en fit les frais et en tira aussi un grand bénéfice. Les dirigeants africains mettent l’accent sur la fuite des cerveaux parce qu’elle représente une grande perte pour leur pays, qui fait des sacrifices énormes pour former une élite qui, en définitive, s’installe dans les pays riches. Sept ans après l’adoption du NEPAD, le jugement du président sénégalais Wade, cofondateur, est sévère : « il a déraillé, comme une Mercedes qui a un mauvais chauffeur. »1 Et la question de la fuite des cerveaux n’est traitée, ni aux conférences de l’Union africaine où, constamment, la création des États-Unis d’Afrique le dispute au règlement des incessants conflits armés, ni aux sommets de l’Union européenne où l’on s’amuse à jouer aux pompiers alors que plusieurs dirigeants de cette institution sont de véritables pyromanes, ni encore aux retrouvailles du G8 où l’on fait bonne figure en invitant des dirigeants africains, qui n’y sont, en réalité, que des pots de fleurs. En 2008, par exemple, six chefs d’État africains sont invités au sommet de Toyako, au Japon, pour, semble-t-il, examiner la question de l’aide au développement de l’Afrique, sans résultat. On a plutôt droit, de part et d’autre, aux mêmes récriminations. Pour les Africains, le G8 ne tient pas ses promesses en matière
Allocution lors de la 44ème assemblée de la BAD à Dakar, du 13 au 14 mai 2009. Jeune Afrique, n° 2523 du 17 au 23 mai 2009, p. 14.
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d’aide. Quant au G8, l’Afrique n’est pas assez transparente pour mériter cette aide. Cercle vicieux ! Bien que la question de l’aide soit très importante, je n’ai pas souhaité écrire un livre d’économie. Néanmoins, un accent particulier est mis sur l’équation aide au développement égale réduction de la fuite des cerveaux, laquelle est régulièrement évoquée par certains dirigeants africains et chercheurs. Qu’entend-on par fuite des cerveaux ? Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), la fuite des cerveaux se produit lorsqu’un pays perd sa main-d’œuvre qualifiée en raison de l’émigration. Dans cet ouvrage, il faut donc entendre par fuite des cerveaux, l’émigration des travailleurs qualifiés, des universitaires et autres intellectuels, vers d’autres pays, pour diverses causes. Plusieurs termes, essentiellement des anglicismes, sont employés pour désigner ce phénomène et traduire sa dynamique multipolaire, accélérée et diversifiée, dans les contextes économique, politique et technologique actuels : « professionnal transients », « brain gain », « reserve transfert of technology », « transit brain drain », « delayed return », « skilled transients », « brain mobility » « brain exchange. »1 Le terme couramment employé par les Anglo-saxons est « brain drain », c'est-à-dire drainage des cerveaux. Pour les Anglais, par exemple, il s’agissait, à l’origine, de recruter, à leur profit, des cerveaux dans d’autres pays en
La Mobilité internationale des compétences - situations récentes, approches nouvelles, ouvrage collectif sous la direction de Mihaela Nedelcu, Paris, L’Harmattan, 2004, pp. 11-12.
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leur proposant des conditions professionnelles et salariales plus avantageuses. Chez les francophones, certains l’appellent « fuite des cerveaux », d’autres la qualifient de « traite des cerveaux », la comparant, à tort ou à raison, à la traite négrière dont les anciens pays colonisateurs furent les vils bénéficiaires. Par conséquent, ce phénomène ne se limite pas aux pays africains, il touche aussi d’autres pays, quel que soit le niveau d’industrialisation. De manière générale, le mouvement se fait des pays pauvres et/ou émergents aux pays les plus riches, mais aussi entre pays industrialisés ou pays pauvres. Il s’agit donc d’un fléau planétaire dont on parle peu et dont on ignore la véritable étendue. Si on s’en inquiète aujourd’hui, le continent en souffre depuis les années 1960. Les Européens, qui en tirent outrageusement profit, sont, eux aussi, concernés. Il y a quarante ans, les Américains venaient recruter en Europe. Aujourd’hui encore, beaucoup d’européens qualifiés partent aux États-Unis. Selon une enquête réalisée par l’Institut de sondage Ifop auprès de 1000 cadres français1, un sur deux se dit prêt à aller travailler à l’étranger. Les cadres qui ont moins de deux ans d’expérience sont les plus enthousiastes, avec 67 % de candidats au départ parce qu’ils ont moins d’attaches sentimentales et familiales. Mais à cause de leur bas niveau d’anglais, ils sont une majorité à préférer les pays francophones : 78 % ont cité le Canada et 71 % la Suisse. Ils sont aussi très nombreux à vouloir se rendre en Espagne (60 %), au Luxembourg (57 %) et aux États-Unis (56 %). Cette enquête a révélé que le Royaume-Uni, avec 53 % de préférences, « n’est pas l’eldorado ». Quant à l’Allemagne, seuls 39 % sont prêts à vouloir s’y rendre 2 . La France, elle, connaît une
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Les Echos, 21 juillet 2008, p. 13. Ibid.

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« inquiétante hémorragie », affirme Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche1. C’est donc un phénomène très ancien, qui fait plus de ravages dans les pays pauvres, moins préparés à y faire face. C’est la raison pour laquelle l’accent est particulièrement mis, dans cet ouvrage, sur l’Afrique. Selon les démographes, la population de l’Afrique estimée, aujourd’hui, à 760 millions d’habitants, pourrait atteindre 2 milliards en 2050. Presque 60 % de cette population a moins de 25 ans. En Europe par contre, cette tranche ne représente que 30 %. Ces taux montrent un renouvellement démographique constant pour l’Afrique et un vieillissement inquiétant pour l’Europe. Tous les pays riches connaissent la même situation, ce qui explique certainement leur offensive en matière de recrutement des travailleurs étrangers, surtout qualifiés. Si, au point de vue de la démographie, l’Afrique connaît un rebond phénoménal et un « grand rattrapage, après avoir stagné pendant quatre siècles »2, il n’en va pas de même de l’économie. De l’avis général, le continent périclite s’il ne s’enferre pas, irrémédiablement, du moins craint-on, dans un sous-développement insurmontable. Pour les plus optimistes, au contraire, elle progresse : « Tout, dans l’histoire récente de l’Afrique, à commencer par les crises, traduit une révolution culturelle obstinée, qui passe au besoin par le sang. »3 Les dirigeants africains peuvent donc s’autocongratuler, car le taux de croissance économique a progressé sur l’ensemble du continent ces dernières années : 5 % en moyenne en 2007. Mais cet optimisme est tempéré par la grande crise que connaît le monde.
Libération, 13 mai 2008, p. 24. Le Monde, 16-17 décembre 2007, p. 14. 3 Jeune Afrique Hors-série, n° 18 - L’État de l’Afrique 2008, p. 226.
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Pour tenter de faire face à cette situation, une réunion des ministres des finances des pays africains se tient à Dar es-Salaam, les 10 et 11 mars 2009. Objectif : réfléchir à un plan de relance avec le directeur général du FMI, le français Dominique Strauss-Kahn, et le président tanzanien, Jakaya Kikwete 1 . Mais il y a une crainte, d’autant que, sur le continent, la croissance du PIB ne sera vraisemblablement que de 3 %, voire nulle, en 2009, après avoir été supérieure à 5 % en 2008. « Un tel coup de frein - provoqué par cette crise dont les États-Unis sont l’épicentre - obligera quelque 6 % d’Africains supplémentaires à vivre avec moins de 1 dollar par jour. »2 On est loin, écrit Jeune Afrique 3 , des commentaires rassurants de l’automne 2008, avec une crise qui devait ignorer le continent. Pour le directeur général du FMI, « les risques pour l’Afrique sont grands. Les exportations seront moins faciles avec une demande mondiale plus faible, les prix à l’export vont diminuer, les canaux de financement s’assécher, et l’aide internationale sera plus difficile à collecter. En plus, les difficultés de la crise alimentaire ne sont pas totalement terminées et les prix restent à des niveaux très élevés. » 4 Pourtant, certains africains, très optimistes, affirment : « Même si la hausse de son taux de croissance économique5 ne parvient pas à la faire décoller, l’Afrique est actuellement le théâtre d’un
Jeune Afrique n° 2513 du 8 au 14 mars 2009, pp. 63-65. Le thème de travail était : « changer : nouveaux défis et nouveaux partenariats pour la croissance en Afrique ». 2 Jeune Afrique n° 2514 du 15 au 21 mars 2009, p. 82. 3 Ibid. 4 Ibid. 5 D’après le président de la Banque africaine, Donald Kaberuka, une croissance de 6,4 % est prévue en 2008, 7 % pour les pays pétroliers et 4,5 % pour les autres. Cf. Jeune Afrique, n° 2470 du 11 au 17 mai 2008, p. 23.
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changement progressif - mais inéluctable - des mentalités. »1 Tant mieux, malgré une prise de conscience sinon maladroite, du moins tardive. Admettons que ce changement soit réel, et que les pays du G202 débloquent les $ 25 milliards que la majorité des pays africains réclame3 pour sortir de la pauvreté, est-ce suffisant pour susciter le retour des cerveaux ? Ce n’est pas certain, car le cynisme des pays riches et les politiques hasardeuses, mises en œuvre çà et là en Afrique, font douter. La conjonction de ces facteurs ne permettra pas au continent africain de sortir du coma dans lequel il est plongé depuis près de cinquante ans. Admettons aussi qu’il y ait un sursaut économique, après l’éveil politique, qui a conduit, il y a quelques décennies, à la « libération politique » du continent, une question se pose : même si cette croissance économique remontait, avec l’éventuelle sortie de crise en 2010, comme le prévoit le FMI, sera-t-elle durable, et, surtout, profitera-t-elle à la population ? Tous les économistes affirment que la croissance économique est synonyme de développement industriel et technologique,
Jeune Afrique Hors-série, n° 18 - L’État de l’Afrique 2008, op. cit. Composé des vingt pays les plus riches du monde, ce groupe dit G20, a été instauré en 1999 après une succession de crises financières dans les pays émergents. Il a tenu son premier sommet à Berlin en 2008. Le deuxième a eu pour cadre Londres, le 2 avril 2009. Le G20 représente 87 % du PIB mondial et 65 % de la population de la planète. Objectif du sommet de Londres : réguler le système financier international pour éviter de tomber dans d’autres crises comme celle qui traverse le monde depuis 2007. La décision la plus spectaculaire est l’allocation de $ 1000 milliards au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale (BM). Objectif : mieux aider les pays pauvres et émergents. À condition que cela se fasse ! (Cf. Libération, 2 et 3 avril 2009) 3 L’Afrique met en accusation les pays riches. Démunis face à la récession, les États africains réclament des comptes aux occidentaux. Jeune Afrique n°2514, op. cit.
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de création d’emplois, de distribution de salaires, de consommation, donc de moins de pauvreté. Or, c’est le contraire qui se produit dans la majorité des pays africains, particulièrement dans ceux où l’on produit du pétrole et des minerais rares comme l’uranium et le diamant. Les innommables conditions de vie des populations démentent tous les discours optimistes et toutes les incantations des dirigeants politiques. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle capitale africaine, particulièrement au Sud du Sahara, pour prendre en pleine figure la pauvreté, la misère, la mortalité et la famine. La situation que ces populations vivent, à la lisière des oasis cossues, est, si l’on n’y prend garde, irréversible, la course à l’industrialisation, dans le reste du monde, étant de plus en plus rude, malgré la crise. La dichotomie entre la richesse naturelle que recèle le sol africain et la pauvreté croissante des populations est telle qu’on s’interroge sur le rôle des dirigeants politiques. Les pays africains vont mal, très mal. Ils sont gangrenés par tous les maux : l’instabilité du pouvoir1, l’insécurité, la
Les coups d’État que l’on croyait révolus reviennent en force sur le continent. De 2007 à 2009, le semblant de démocratie a été balayé en Guinée-Bissau, en Mauritanie, en Guinée et à Madagascar, souvent par les militaires ou grâce à eux. Pour les autres pays, ce n’est qu’une question de temps ! Pourquoi ? Il y a une raison, la seule vraisemblablement, que le journaliste Béchir Ben Yahmed expose dans sa chronique « Ce que je crois » (Jeune Afrique n° 2515 du 22 au 28 mars 2009) : la capacité des civils à instaurer des régimes démocratiques suffisamment stables pour se préserver de l’intrusion des militaires prétendument sauveurs. « Il faut oser le dire : si des militaires mal préparés à cette tâche sont en situation d’intervenir pour occuper, fût-ce provisoirement, le pouvoir ou pour arbitrer les querelles des civils, c’est bien la faute - exclusive - de ces derniers (…) Le recours aux militaires est le signe que la classe politique ne remplit pas sa mission. » Mais ces militaires n’étant que des arrivistes, dénués de tout savoir-faire économique, pour paraphraser Béchir B.Y.,
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corruption, les guerres, la famine, la misère, les pandémies, la quasi-absence des voies de communication, le manque d’eau potable et d’électricité, la pollution, etc. Des maux qui pouvaient être circonscrits, à l’horizon 2015, avec l’application des programmes prévus dans le cadre du NEPAD. Mais depuis 2001, presque rien n’est fait. Toutes les bonnes intentions dépérissent, faute de volonté politique. Les balbutiements auxquels on assiste aujourd’hui, sont très loin des ambitieux programmes proposés en 2001. De plus, la gestion familiale, ethnique ou régionale du pouvoir, un peu partout en Afrique, n’augure pas de lendemains meilleurs. Sachant que c’est souvent parmi les cerveaux quittant l’Afrique que l’on trouve la plupart des opposants, leur émigration est alors du pain béni pour plusieurs dirigeants, moins enclins à gérer le pouvoir démocratiquement. Les pays africains vont-ils continuer de s’appauvrir, alors que s’accélère la surindustrialisation des pays riches et la montée en puissance des pays émergents, lesquels manifestent aussi une boulimie éléphantesque d’énergie et de matières premières ? Les Africains vont-ils continuer de se bercer d’illusions en célébrant une croissance positive, alors que tous les indices qui la constituent étaient déjà négatifs avant la crise ? Selon la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), la croissance dans la plupart des 50 pays les plus pauvres de la planète, dont beaucoup sont africains, appelés pudiquement pays les moins avancés (PMA), a atteint les 7 % recommandés par les économistes au titre des années 2005-2006. Mais cet effort ne s’est pas traduit par une baisse tangible de la pauvreté. L’indice de
et maîtres dans l’art de la brutalité, il n’est pas étonnant que l’on assiste à un chaos généralisé dans les pays africains.

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pauvreté a, certes, diminué, mais on est encore très loin du compte. La crise va accentuer cette paupérisation. Par conséquent, comment sauver le continent africain si l’on continue de favoriser, directement ou indirectement, le départ des cerveaux vers les pays riches, plutôt que de les en empêcher, en mettant en œuvre des politiques multisectorielles, susceptibles de créer un mouvement inverse ? En dehors des dirigeants qui, aveuglés par le pouvoir corrosif et enivrés par l’argent public, assènent des contrevérités sur les résultats de leur gestion, tous les analystes du monde s’accordent à dire que l’Afrique est la lanterne rouge parmi les cinq continents. Et qu’en plus de l’exploitation éhontée de ses richesses naturelles, elle joue, aujourd’hui, le rôle de réservoir de matière grise, celle-là même dont elle a besoin pour se développer. Selon le journal Fraternité matin d’Abidjan, « la traite négrière sélectionnait le physique, puisqu’elle fondait la prospérité des nations esclavagistes sur la force des bras : plus de muscles et moins de cerveau. L’immigration, vue de l’Hexagone [et des autres pays riches, ndlr], en ce début de troisième millénaire, prend les mêmes critères et ne fait que les inverser : plus de cerveau, moins de muscles. Aux valides physiques succèdent les valides intellectuels. Mais le résultat est presque le même : l’Afrique est saignée de ses filles et fils valides. L’“immigration choisie” force au départ en redonnant des couleurs au rêve d’une Europe eldorado. Elle n’est autre chose que la légalisation de la fuite des cerveaux. »1 De même, le « tube » du groupe de reggae burkinabé, Zedess, intitulé « Un Hongrois chez les Gaulois », qui
Fraternité Matin, in Courrier international n° 863 du 16 au 23 mai 2007, p. 27.
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passe en boucle sur les ondes des radios locales1, prend à partie, avec un humour mordant, la politique d’immigration choisie du ministre français de l’Intérieur, aujourd’hui chef de l’État. Le refrain renvoie à un débat économique très sérieux : « Fini l’époque du nègre musclé avec belles dents ; aujourd’hui, il veut du nègre diplômé intelligent. »2 Aucun pays ne peut se développer si sa matière grise n’est pas rationnellement utilisée. La question de la fuite des cerveaux africains est sous-jacente au problème global de l’émigration des populations du Sud vers le Nord. Il y a donc plusieurs questions auxquelles cet ouvrage tente de répondre : Pourquoi cette fuite ? Qui concerne-t-elle ? Quelle est son ampleur ? De quels pays partent les cerveaux et où vont-ils ? Y sont-ils bien accueillis ? Cette dernière question renvoie à la politique d’immigration mise en œuvre dans différents pays d’accueil. Aujourd’hui, ce problème prend une tout autre dimension à cause de l’acuité du débat sur l’intégration des Africains dans ces pays. En France, par exemple, les acteurs politiques, particulièrement de droite, ont opté pour la sélection des immigrés en fonction du niveau d’étude et des besoins économiques annuels du pays. Les hommes politiques de gauche s’y opposent, timidement, soit parce qu’ils sont d’accord, soit parce qu’ils n’ont rien de tangible à proposer. L’Union européenne entérine cette politique, car le « pacte européen sur l’immigration et l’asile », adopté en octobre 2008, par les 27 chefs d’État et de gouvernement, a un seul objectif : organiser une « immigration choisie » en fonction des « priorités et besoins » du vieux continent3.
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Le Monde Économie, cahier daté du 12 décembre 2006, n° 19247. Le Monde Économie, cahier daté du 12 décembre 2006, op. cit. 3 Le Figaro, 9 octobre 2008, p. 4.

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L’état de la recherche sur la question Pendant longtemps, on ne disposait que de chiffres parcellaires, glanés dans des articles et livres traitant des questions relatives au développement et à l’émigration. Aujourd’hui, les chercheurs, mais aussi les hommes politiques, qui s’intéressent à la fuite des cerveaux, peuvent se référer à quelques ouvrages spécifiques. On peut citer La Mobilité internationale des compétences situations récentes, approches nouvelles, ouvrage collectif publié par des sociologues et anthropologues suisses, sous la direction de Mihaela Nedelcu, paru aux éditions l’Harmattan en 2004. L’ouvrage le plus dense est celui publié en octobre 2005, par Maurice Schiff et Çaglar Özden, aux éditions Palgrave Macmillan, sous la direction de la Banque mondiale : International Migration, Remittances 1 and the Brain Drain (Les migrations internationales, l’envoi de fonds par les travailleurs à l’étranger et la fuite des cerveaux)2. Résultat d’une longue enquête, cet ouvrage analyse la fuite des cerveaux par zones géographiques, par niveau d’instruction et indique les pays d’accueil, tout en montrant, particulièrement, l’impact de l’émigration des cerveaux latino-américains et asiatiques. On peut également citer le livre de Stephen Smith, Négrologie - Pourquoi l’Afrique meurt. Ce journaliste américain note à quel point l’émigration des intellectuels saigne et déstabilise l’Afrique. Stephen Smith écrit : « La “fuite des cerveaux” prive l’Afrique de sa sève, seul reste
Remittances signifie transferts financiers. Brain Drain veut dire fuite des cerveaux. 2 Le rapport sur ce livre est accessible gratuitement sur Internet : www.worldbank.org.
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le bois mort. » 1 Abdoulaye Gueye, dans son livre Les intellectuels africains en France2, aborde également cette question, ainsi que Anne Bernard-Grouteau, qui s’interroge sur la nature de l’exil des cerveaux africains dans son livre La fuite des cerveaux : exil forcé ou exil doré ? Éditions Ellipses Marketing, en 2007. En tout cas, la recherche sur cette question montre, du moins au stade actuel, qu’il y a plus d’articles de presse que d’ouvrages spécifiques. On peut citer, entre autres articles, celui du quotidien sénégalais, Le Soleil, qui fait état de la conférence de l’Association des universités africaines (AUA) organisée à Tripoli (Libye) du 21 au 25 octobre 20073, sur le thème : « La fuite des cerveaux en Afrique : gérer la fuite en travaillant avec la diaspora ». Objectif de l’AUA : « aider ses institutions membres à identifier des actions concrètes qu’elles pourront entreprendre en vue de réduire les aspects négatifs de la fuite des cerveaux tout en profitant de la dispersion des talents africains. » Un autre article, intéressant, publié sur Internet par Diola Bagayoko, d’origine malienne, enseignant à l’université de Bâton Rouge (Louisiane, États-Unis) est intitulé : L’expulsion (et la fuite) des cerveaux 4 . Tout en donnant un éclairage sur le terme « brain drain », inventé par les Anglais pour nommer l’émigration de certains de leurs cerveaux vers les ÉtatsUnis, cet universitaire explique que ce mouvement n’est pas récent. Il donne l’exemple des intellectuels maliens expulsés vers la Côte d’Ivoire et d’autres pays africains,
Négrologie - Pourquoi l’Afrique meurt, Stephen Smith, CalmannLévy, Paris, 2003, p. 191. 2 Les intellectuels africains en France, Abdoulaye Gueye L’Harmattan, 2001. 3 L’association regroupe des recteurs, des vice-chanceliers et des présidents d’universités. Internet. 4 Ibid.
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entre 1960 et 1968, au motif qu’ils avaient la double nationalité. Il montre, par ailleurs, les causes endogènes de l’émigration des cerveaux maliens et les éventuelles solutions, en partant de l’exemple de l’Inde ou des pays européens, qui arrivent, difficilement, à inverser le sens du mouvement migratoire des cerveaux. Cet ouvrage est l’aboutissement d’une recherche sur cette question, qui me semble faiblement étudiée par les universitaires. Dans ce travail divisé en quatre parties, je tente d’identifier les espaces géographiques d’où partent les cerveaux et les domaines les plus touchés par ce qui s’apparente à un fléau, de montrer ses causes, son importance, ses conséquences ainsi que les potentielles solutions, internes et externes. L’objectif est également d’éveiller les consciences en Afrique, car le désintérêt montré pour ce phénomène condamne davantage le continent, si ce n’est déjà fait, alors que les pays riches, qui profitent, gracieusement, de la matière grise africaine, réfléchissent à des politiques efficaces pour s’en prévenir. La première partie est consacrée à la cartographie du phénomène, c'est-à-dire au repérage des zones géographiques les plus touchées, des domaines concernés, des causes principales et des pays d’accueil. La deuxième partie décline la politique d’immigration des pays et institutions d’accueil. En d’autres termes, il s’agit des conditions d’accueil, de vie et de travail dans ces pays : la France, l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Union européenne, les ÉtatsUnis, le Canada, l’Australie, mais aussi l’Afrique du Sud, pays émergent, qui accueille beaucoup d’émigrés du continent. La troisième partie se focalise sur l’analyse des conséquences de la fuite des cerveaux. Les quatrième et dernière parties proposent quelques solutions, à différents niveaux, pour réduire les effets de ce fléau. 20

I. LA PROBLÉMATIQUE DE LA FUITE DES CERVEAUX

1. LA CARTOGRAPHIE DU PHÉNOMÈNE

Plusieurs dizaines de milliers d’intellectuels africains (ingénieurs, médecins, enseignants, informaticiens, journalistes, avocats…) quittent leur pays chaque année pour s’installer dans les pays riches. Selon Jeune Afrique, « si l’Afrique exporte ses matières premières, elle exporte aussi sa matière grise » 1 : 27 000 personnes qualifiées partent entre 1960 et 1975, selon la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). De 1975 à 1984, ce chiffre atteint 40 000. On estime que depuis 1990, 20 000 personnes au moins quittent le continent chaque année. D’après la Banque mondiale, près de 5 millions d’émigrés africains travaillent dans les pays riches en 2000 (8 % sur un total de 59 millions d’immigrés dans le monde), dont 31 à 40 % sont qualifiés2. Pour la Banque mondiale, on assiste donc à une « explosion » des migrations sur la planète : 150 millions de personnes vivent dans un pays où elles ne sont pas nées en 1990, 175 millions en 2000 et 200 millions en 2005. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) note
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Jeune Afrique, n° 2464-2465 du 30 mars au 12 avril 2008, p. 78. Jeune Afrique, n° 2340 du 13 au 19 novembre 2005, p. 96.

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qu’en Afrique, l’élément le plus frappant est l’exil des médecins. Au moins 60 % des médecins formés au Ghana, dans les années 1980, ont quitté le pays. Les pays les plus affectés par l’exode massif des cerveaux, en Afrique, sont les pays à faible revenu : CapVert (67 % du personnel qualifié), Gambie (63 %), Maurice (56 %)… Les moins touchés sont le Maroc (17 %), la Tunisie (9,6 %), l’Égypte (4,6 %), le Burkina Faso (2,6 %)1. Plus de la moitié de l’élite de la Somalie et de la Gambie sont siphonnés par les pays riches entre 2004 et 20072. Pays les plus touchés par la fuite des cerveaux (Proportion des travailleurs émigrés africains en % de la population active du pays d’origine)3 : - De 0 à 20 % : Malawi, Sénégal, Maroc, Zambie, Cameroun, Égypte, Tunisie, Burkina-Faso ; - De 20 à 40 % : Kenya, Ouganda, Rwanda, Angola ; - De 40 à 60 % : Seychelles, Maurice, Sierra Leone, Ghana, Liberia, Mozambique ; - De 60 à 80 % : Cap Vert, Gambie, Somalie. S’il n’y a pas de statistiques précises concernant l’ensemble des métiers, plusieurs études montrent que la santé et l’éducation sont les plus touchées. Selon le rapport rédigé par la Commission pour l’Afrique (instituée par le Premier ministre britannique Tony Blair en 2004), paru en mars 20054, environ 65 000
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Jeune Afrique, n° 2340 du 13 au 19 novembre 2005, p. 96, op. cit. Libération, 20 juillet 2007, p. 11. 3 Jeune Afrique, n°2340, op. cit. 4 Courrier International n° 863 du 16 au 23 mai 2007, p. 27.
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médecins et 70 000 infirmières travaillent en Afrique, soit un cinquième du personnel médical exerçant sur le continent. Cela illustre l’importance de la migration des médecins et infirmiers vers les pays riches. Toutefois, selon les pays, la part des professionnels de santé originaires d’Afrique et résidant à l’étranger varie énormément. D’après cette commission, pour un médecin libérien qui travaille dans son pays, environ deux vivent dans des pays riches. Le Nigeria a, lui, une diaspora réduite par rapport au Ghana par exemple. Les pays comme l’Angola, le Congo-Brazzaville, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mozambique, le Rwanda, la Sierra Leone et la Somalie, qui ont tous connu la cruauté d’une guerre civile dans les années 1990, perdent plus de 40 % de leurs médecins. Pour leur part, le Kenya, la Tanzanie et le Zimbabwe connaissent, depuis plusieurs décennies, une stagnation économique avec, en parallèle, la perte de plus de la moitié de leurs médecins au seuil du XXIè siècle. On déplore, malheureusement, une chose : la dissemblance des chiffres. L’association des médecins du Mozambique estime, par exemple, que seulement 5 % des praticiens du pays travaillent à l’étranger alors que les ONG démontrent, au contraire, que 75 % des médecins mozambicains, en activité, n’y résident plus, étant en quête de meilleures conditions de travail en dehors de leur pays. On relève aussi ces différences à travers les résultats publiés, en janvier 2008, par un organisme américain, le Center for Global Developpment (CGD) : près de 20 % des médecins africains travaillent aujourd’hui dans les pays riches. Ce taux atteint parfois 28 % pour l’Afrique subsaharienne. Mais ces chiffres varient selon les pays et les zones linguistiques : 25

Pays francophones subsahariens. Selon l’étude du CGD, au moins 405 praticiens nés au Bénin exercent dans leur pays contre 224 à l’étranger, soit 36 %. La plupart de ces médecins (92 %) sont établis en France. C’est le même constat à propos du Burkina-Faso, du Mali, du Niger, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire ou encore du Gabon. Bien que le taux d’expatriation varie beaucoup, le pays de destination favori est pour tous, et de loin, l’ancienne puissance coloniale1. Pays d’Afrique du Nord (Maghreb). Dans les trois pays du Maghreb occidental, le pourcentage des médecins établis à l’étranger, selon la même étude, est très élevé : Algérie : 44 %2. Tunisie : 33 %. Maroc : 31 %. Ici aussi, c’est la France, ancien pays colonisateur, qui est le plus souvent leur point de chute : Algériens : 98 %. Tunisiens : 96 %. Marocains : 79 %. Reste le cas, étonnant, de
Jeune Afrique, n° 2464-2465 du 30 mars au 12 avril 2008, p. 78. Entre 50 000 et 400 000 personnes hautement qualifiées ou en passe de le devenir auraient fui l’Algérie ces vingt-quatre dernières années. Les intellectuels, en première ligne pendant ces sanglantes décennies prennent le chemin de l’exil. Une vague de départ qui, selon Jeune Afrique, dégarnit les rangs professoraux. Sans moyens, sans matériel et sans enseignants, les étudiants se mettent à rêver de les imiter. Résultat : les étudiants sont 3000 à demander les visas en 2003. « Les jeunes diplômés se ruent pour quitter le pays dès la sortie du baccalauréat, alors qu’ils partaient à l’étranger pour un troisième cycle. » Déjà en 1999, sur 17 000 étudiants algériens résidant à l’étranger, 14 600 y avaient élu domicile. Environ 20 000 avocats, médecins, cadres, intellectuels et artistes d’origine algérienne étaient recensés par l’Insee en France. En 2004, plus de 8000 médecins algériens travaillent en France. Au cours de la même année, la communauté algérienne compte environ 18 000 personnes aux ÉtatsUnis, dont 300 chercheurs et scientifiques, et près de 45 000 membres au Canada, dont plus de 4 000 cadres, médecins, avocats, enseignants et chercheurs. Plus de 3000 étudiants algériens sont en cours de formation au Canada. Jeune Afrique, n° 2254 du 21 au 27 mars 2004.
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l’Égypte : 143 000 médecins en activité sont recensés, soit plus de la moitié du total continental. Mais à peine 7 000 médecins sont établis à l’étranger dont une moitié aux États-Unis, soit 5 %. Pays lusophones. Le phénomène est comparable, mais plus massif. « Qu’il s’agisse de l’Angola, du Mozambique, de la Guinée-Bissau, de São Tomé ou du Cap-Vert, une majorité de médecins est établie dans un pays étranger. Par exemple 95 % des médecins angolais sont établis au Portugal. Pays anglophones. La persistance des liens avec moins se vérifie, mais l’ancien colonisateur systématiquement. Si les médecins kényans, ougandais, tanzaniens ou sierra-léonais émigrent surtout au RoyaumeUni, leurs homologues nigérians et ghanéens préfèrent les États-Unis1. La situation est particulière en Afrique du Sud, puissance régionale et première puissance économique du continent. Ce pays attire une grande partie des cerveaux des pays voisins, même si le lien avec le Royaume-Uni, voire avec les États-Unis n’est pas négligeable : le Mozambique, la Namibie, le Zimbabwe, le Botswana, le Swaziland, la Zambie2 et le Lesotho. Une étude réalisée
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La Zambie compte 11 millions d’habitants. Ce pays est classé 166ème à l’indice du développement humain de l’ONU. L’espérance de vie est de 39 ans. Quelque 800 médecins officient (moins de 600 selon d’autres sources), 25 pharmaciens et aucun psychiatre. 729 femmes meurent tous les 100 000 accouchements et un enfant sur 6 n’arrive pas à l’âge de 5 ans. Un tiers des 9000 infirmières formées depuis dix ans a émigré à l’étranger. Avec le sida qui frappe environ 20 % de la population active, le gouvernement admet qu’il n’arrive pas à remplacer le personnel médical qui meurt. Conséquence : le système de santé fonctionne avec moins de 50 % de ses capacités, selon l’hypothèse la plus optimiste du gouvernement. De plus, le pays est

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Jeune Afrique, n° 2254 op. cit.

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