La Garde des Enfants : une Histoire de Femmes

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Appréhender ce qui conduit certains parents à déléguer la garde de leur enfants et des femmes à devenir assistantes maternelles ou professionnelles de crèche, c'est comprendre le sens qu'ils attribuent à ce qu'ils ont reçu de leurs ascendants et qu'ils vont tenter de donner à leur tour à leurs enfants et/ou à ceux qu'elles gardent. Une dynamique du don et de la dette étaye cette transmission rarement identique. Au centre de celle-ci se trouve l'enfant auquel il s'agit de procurer une image normative de la " bonne mère ". En effet, la garde quotidienne des enfants reste une histoire de femmes. Cet ouvrage constitue une synthèse innovante sur une thème rarement abordé.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296354609
Nombre de pages : 320
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LA GARDE DES ENFANTS UNE HISTOIRE DE FEMMES

Entre don, équité et rémunération

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
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@ L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-6143-3

Françoise Bloch et Monique Buisson

LA GARDE DES ENFANTS UNE HISTOIRE DE FEMMES

Entre don, équité et rémunération

Préface d'Agnès Pitrau

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y I K9

Préface

Avant d'aborder le très intéressant ouvrage de Françoise Bloch et Monique Buisson, le lecteur ou la lectrice s'attardera sans doute quelque peu sur le titre: la garde des enfants. Sous l'expression convenue parce que passée dans le langage administratif, il se cache bien autre chose que ce que le mot suggère: une sorte de consigne à bagages ou de coffre-fort dont le dépositaire plus ou moins encombré, attendrait avant tout de retrouver son bien intact lorsqu'il le récupérera. Cette image restrictive, toute l'analyse des auteures tend à en démontrer le sens fallacieux -même si pour être comprises, elles ont adopté ce vocable: les parents ne se "débarrassent" pas de leurs enfants, même brièvement comme d'une valise, voire d'un bijou de valeur, comme certains redresseurs de torts se complaisent à le dire; et tout parent est bien convaincu -et parfois même c'est ce qu'il redoute- qu'il ne retrouvera pas son enfant le soir exactement comme il l'avait laissé le matin: hors de son regard, l'enfant aura évolué durant ce laps de temps. Il ne s'agit donc pas d'un choix à la légère et tous les lieux d'accueil ne se valent pas à ses yeux. Cette conviction intime inscrite au cœur des décisions prises par les pères et mères -mais le livre s'attache à démontrer que les mères sont en première ligne dans tout ce processus- renvoie à la fois aux nécessités de la vie, à la conception des responsabilités parentales, y compris vis-à-vis de la socialisation de leurs enfants, et à la place qu'occupe la famille dans le développement des adultes et des enfants. En fait, la ligne originale de ce livre est de s'interroger principalement sur l'influence des normes sociales -ce que les auteures appellent la " construction sociale de la bonne mère"- en interaction avec l'histoire personnelle et familiale de chaque mère, vis-à-vis de cette délégation temporaire

5

d'autorité et de soins à d'autres femmes qui seront considérées par elle comme un complément souhaitable, un relais utile, ou une concurrence, source de culpabilisation. Le grand mérite de la recherche de Françoise Bloch et Monique Buisson est de nous montrer une fois de plus, arguments d'observation à l'appui, qu'il ne s'agit pas de réduire la décision des parents à un libre choix, comme se complaisent à l'affirmer certains responsables politiques ou associatifs; encore moins d'un choix purement rationnel que l'on pourrait assimiler à une sorte de caIçul économique des coûts/avantages de chaque formule. Les décisions concernant le mode d'éducation des enfants plongent dans l'histoire de plusieurs vies: celles des parents, déjà parcourues en partie, et celles qu'ils projettent ou qu'ils fantasment pour leurs enfants. Pour analyser ces décisions complexes, et changeantes selon les étapes de la croissance et au fd des enfants successifs, les auteures se situent prioritairement du côté des représentations et: des normes, en particulier celles qui dessinent les contours de ce que doit faire une" bonne mère" -qu'elle soit la mère biologique ou qu'elle soit une professionnelle de la petite enfance-. Le poids des héritages et des transmissions s'exprime dans le jeu des" dettes" contractées par une génération envers celle qui l'a précédée, ou entre les membres du réseau familial, et: l'on trouve ici le principe d'analyse adopté par Françoise Bloch et Monique Buisson dans leurs travaux précédents sur le don et: la dette dans les échanges au sein du réseau de parenté. L'accent est mis en effet sur le don, la disponibilité, la "capacité oblative et relationnelle" des mères et par extension de tout le réseau féminin des professionnelles, tissant" l'entrecroisement imprévisible des interdépendances". Cette sexuation des fonctions est souvent présentée comme une évidence et une innéité, alors qu'elle est une construction sociale qui, comme le proposent les auteures en conclusion, devrait renvoyer -entre autres- à la manière dont elle se forge chez les filles (et chez les garçons) tout au long de leur éducation. Les décisions concernant la délégation croissante avec l'âge, d'une partie des fonctions et de la présence éducative des mères à des instances extérieures, qu'elles soient familiales (grandsmères), privées ou institutionnelles, sont inscrites tout autant dans le déroulement de l'histoire socio-économique et des conditions de vie des familles, même si le livre insiste moins sur ces aspects déjà largement démontrés. Ce poids des facteurs 6

socio-économiques s'exerce à travers les attentes formulées visà-vis des femmes et des familles dans leurs tâches de reproduction et de socialisation des êtres qu'ils ont appelés à la vie, mais aussi à travers les péripéties du marché du travail et de l'emploi, qui influent forcément sur la décision prise par les mères de s'assurer des moments de disponibilité pour une activité professionnelle en recourant à des relais éducatifs. On voit bien par exemple que l'extension du chômage et de la précarité du travail a incité certaines femmes à postuler pour l'allocation parentale d'éducation, en particulier lorsqu'elles étaient au chômage ou qu'elles n'avaient qu'une faible capacité à retrouver un emploi bien rémunéré et assuré d'une continuité; tandis que celles qui sont bien insérées dans une vie professionnelle satisfaisante envisagent dès la fm de leur congé de maternité la reprise de leur activité, cherchant alors pour leurs enfants le lieu d'accueil le plus conforme à leurs objectifs éducatifs, mais aussi aux contraintes de leur emploi du temps. Les aspirations croissantes des femmes à jouer un rôle social et à acquérir une certaine autonomie entrent bien évidemment dans cette perspective. Il est clair que même si parfois les auteures semblent la minimiser, l'influence paternelle dans la formation des" ambitions" de leurs filles, et l'influence masculine dans le couple confronté à la responsabilité éducative où la mère reste la première impliquée sont loin d'être négligeables. Bien plus, c'est sans doute à travers l'évolution de ces représentations et comportements masculins que la responsabilité conjointe vis-à-vis des enfants pourra le plus se modifier, et s'ancrer dans les mœurs, au lieu de rester" une histoire de femmes". Le " choix" concret entre divers modes de relais éducatifs, qui tient une place importante dans le livre est lu aussi par les auteures comme une subtile alchimie d'éléments à la fois factuels et psychologiques, en connexion avec la transformation des décisions socio-politiques. Contrairement au "consommateur idéal" imaginé par les théoriciens du libéralisme, les parents ne disposent que d'une information fragmentaire, largement véhiculée par le "bouche à oreille" et par leurs expériences antérieures, sur les caractéristiques objectives des diverses solutions envisageables in abstracto. En pratique, au surplus, ces solutions dépendent pour une large part de l'action de l'Etat, soit par les incitations offertes aux femmes en amont pour qu'elles renoncent (temporairement? partiellement ?) à leur 7

activité professionnelle pour assurer à domicile l'éducation de leurs enfants; soit par la politique de développement et d'accessibilité qu'il mène vis-à-vis de tel ou tel mode d'accueil des enfants -en bas âge, ou hors des horaires scolaires-. TI faudrait -mais ce n'est pas le point focal de l'ouvrage- insister sur ce rôle moteur (avec des infléchissements qui ne sont pas étrangers à leur philosophie politique) que jouent non seulement l'Etat un peu trop globalisé ici, mais les collectivité teITitoriales ou les associations vis-à-vis de l'éducation de la petite enfance: on voit la diversité des mises en œuvre d'un lieu à l'autre, même si l'impulsion centrale est la même. Si l'on élargit ]a comparaison aux différents pays d'Europe, les différences de conception et d'application concrètes apparaissent mieux encore: l'intemction est évidente, dans chaque Etat, entre la situation des parents et plus spécifiquement des femmes dans leur rôle maternel, professionnel ou social, les lieux de socialisation proposés aux enfants, et l'existence d'une norme plus ou moins tmditionnelle du rôle de la "bonne mère". Or, il est clair que ]a diffusion, mais surtout l'accessibilité des services pour la petite enfance, les coûts pour les parents, la souplesse et l'adaptation de ces relais aux conditions de vie des parents, leur qualité éducative pèsent non seulement sur les choix familiaux, mais en particulier sur le statut professionnel de celles qui assurent le fonctionnement de ces services. Comme le montrent bien les auteures qui ont eu la bonne idée de rapprocher les comportements maternels et les attitudes des femmes qui les relaient selon divers statuts: assistantes maternelles, auxiliaires de puériculture, puéricultices... ou parfois travailleuses indépendantes sans label professionnel, l'accès à ces formes d'emploi constitue souvent un engrenage où la compétence est acquise" sur le tas" ou superficiellement, sans grande chance d'amélioration pour l'avenir. La différence de " statut" entre les assistantes maternelles (et surtout les " indépendantes ") et les salariées du secteur public ou associatif (crèches collectives ou crèches familiales) a des incidences sur leurs relations avec la famille (la mère): d'une part parce que le jeu subtil de la concurrence/complémentarité est vécu différemment par les mères; d'autre part parce que le rôle ambigü de la circulation de l'argent -versé directement à la personne ou retransmis par un intermédiaire institutionnel- crée un autre rapport au service rendu, et à celle qui le concrétise. La question posée dans le livre: les mères se sentent-elles 8

"quittes" parce qu'elles ont payé en échange du relais éducatif assuré? -est tout à fait. intéressante à approfondir-.. Tout en soulignant à juste titre, dans le cas des jeunes enfants, l'importance de la "distance sociale" entre le destinataire du service (la famille) et la professionnelle qui l'accomplit, ce problème se transpose aisément aux services à la personne de toute nature en plein développement, dont la rémunération apparaît souvent décalée (faut-il dire incommensurable?) par
rapport à la perception par les destinataires
1

du service rendu. Le

processus de la dette à la fois psychologique et matérielle réapparaît ici de façon tout à fait pertinente. Mais cette analyse interroge aussi sur le sort que notre société réserve à celles qui accomplissent ces services et sur la valeur qu'elles y attachent en particulier lorsqu'il s'agit de l'éducation des jeunes enfants. Peut-être est-ce parce qu'il s'agit avant tout d'une" histoire de femmes"? Qu'il s'agisse d'organiser le mode de vie familial autour des enfants et d'en sentir en première ligne les effets sur sa vie personnelle, professionnelle et sociale; ou encore de déléguer partiellement les tâches ou les temps de présence auprès d'eux au prix d'une culpabilisation latente parce qu'elle sortent des normes de la "bonne mère"; ou de prendre à titre professionnel le relais de certains moments éducatifs, on voit bien que les femmes restent le plus directement concernées. La dévalorisation monétaire et sociale de ces fonctions, en particulier professionnelles, provient sans doute largement de leur caractère féminin (la" bonne mère" agit dans l'ombre), et donc du fait qu'elles semblent n'être que le prolongement" naturel" des intuitions maternelles. Il est curieux qu'une société qui aspire à multiplier et à enrichir son" capital humain" puisse continuer à jeter un tel discrédit sur celles qui se consacrent à aider les parents durant des étapes de développement que l'on s'accorde à trouver fondamentales, et à n'y voir qu'un travail faiblement qualifié. Ce n'est pas un des moindres mérites de l'ouvrage stimulant de Françoise Bloch et Monique Buisson que de nous inciter, à l'aide d'arguments solides, à revoir ce paradoxe dont la résolution constitue un enjeu sans doute primordial pour l'avenir des familles et du lien social.
Agnès Pitrou
1_ Et en particulier, bien entendu, lorsque les soins à la personne sont rendus au domicile des usagers par une femme dont le statut est encore plus incertain ou fragile.

Prélude

En a-t-on jamais fini avec l'enfance? Heureuse ou meurtrie, l'enfance reste inscrite en lettres de soie ou de larmes dans nos rêves les plus profonds. Né dans une configuration familiale donnée, inscrite dans des rapports sociaux marqués par des inégalités croissantes, l'enfant est socialisé pour devenir
",

autonome", c'est-à-dire pour grandir.

Or grandir, au sens fort du terme, c'est devenir adulte; ce devenir s'ancre dans le sens que revêt pour chacun, au fIl de sa vie, ce qui lui a été donné mais aussi ce dont il a manqué, double composante inéluctable de la condition d'être humain. Devenir adulte n'est donc pas chose simple et accéder à ]a place de parent -mère ou père- s'avère encore plus complexe, loin en tout cas de toute innéité: c'est abandonner sa position d'enfant pris dans une histoire singulière familiale et sociale pour occuper, à son tour, celle de parent. C'est tenter de prendre place dans le flot des générations qui nous ont précédés, donnant à notre tour à nos propres enfants -ou à d'autres- ce que nous avons reçu de nos ascendants, essayant aussi de transformer les manques qui ont jalonné notre existence. Ce travail de transformation, réinterprétation constante au fIl de la vie de notre héritage, est une œuvre rendue difficile tant par les conditions sociales qui nous modèlent même si, dans le même mouvement, nous contribuons quelquefois à les changer, que par les opérations mentales complexes que suppose cette réinterprétation. Certains parviennent tant bien que mal à devenir adultes, d'autres pas. Que ces derniers soient restés enfants de leurs parents, pris dans le miroir du double, dans la relation d'emprise véhiculée par le don, ou que, prisonniers de souffrances liées soit au manque d'amour soit aux conditions sociales d'existence, ils arrivent difficilement à donner à leur tour. Les uns et les autres

Il

tentent néanmoins de se perpétuer à travers leurs enfants, de laisser une trace de ce passage éphémère qu'est la vie humaine, de graver leur propre pierre dans une histoire familiale et sociale qu'ils contribuent à transformer bien qu'en étant tributaires mais aussi débiteurs. Saisie autour des enjeux liés à la prise en charge des enfants notamment lorsqu'il s'agit de déléguer quotidiennement leur garde-, c'est un peu de cette aventure humaine qu'avec parfois notre jargon sociologique, nous allons tenter de comprendre grâce à la contribution de tous ceux et de toutes celles (mères et grands-mères, pères et grands-pères, professionnelles de ]a garde) qui ont bien voulu nous accorder de longues heures d'entretien, nous confiant des morceaux de leur vie et le sens qu'ils tentaient de lui attribuer. Nous leur en sommes redevables 1. Cet ouvrage résulte aussi de la convergence entre les travaux que nous menons depuis une dizaine d'années sur le don, la dette et la filiation, constitutifs du lien social familial, et l'appel d'offres du Plan Architecture et Construction sur les services de proximité. Le financement ainsi obtenu nous a permis la prise en charge, sur le terrain, des frais d'enquête, complétant ainsi des données recueillies auparavant dans une recherche réalisée pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales. Ces longs entretiens constituent la chair de notre analyse, le lecteur en suivra les traces au fu de l'ouvrage, manière pour nous de resituer les paroles confiées et le sens qui leur était attribué dans un discours sociologique qui, en déconstruisant et reconstruisant les représentations que chacun a de son histoire, manque parfois de témoins vivants, confrontés à leurs conditions concrètes d'existence. Travail de restitution aussi par respect des paroles données qui expriment parfois avec force ce que nous tentons de conceptualiser. Outre le cadre conceptuel d'analyse et la conclusion, cet ouvrage comporte trois parties principales: à qui les parents confient-ils la garde quotidienne de leurs enfants? Vont-ils extemaliser cette garde ou au contraire l'intemaliser2? Les
1_

laboratoire de recherche, pour le soutien a{.>porté à nos travaux et l'incitation à publier les résultats de cette demiere recherche. Au chapitre des remerciements, nous ne saurions oublier Sylvette Denèfle pour ses remarques ll!dicieuses à la lecture du rapport initial ainsi que Claude Bouvard et -Vane Golay pour leur relecture attentive, voire critique, de cet ouvrage. 2_ Le lecteur trouvera en fin d'ouvrage un glossaire explicitant les termes "jargonnants" que nous utilisons. 12

Nous tenons aussi à remercier Yves Grafmeyer, directeur de notre

arbitrages au sein du couple, la dynamique intergénérationnelle relative à chacun des conjoints et leurs caractéristiques sociales à l'œuvre dans ce choix constituent les bases d'analyse de cette première partie. La seconde porte sur les professionnelles de la garde: assistantes maternelles exerçant leur activité à titre privé ou en crèche familiale, professionnelles de crèche collective. Quels sont les déterminants sociaux qui conduisent ces femmes vers ce type d'activité rémunérée et comment ceux-ci s'articulentils à ce que chacune d'elles estime avoir ou non reçu de ses ascendants? Enfin, la dernière partie traite de la rencontre entre ces protagonistes que sont parents et professionnelles. Quelles conceptions du service de garde cette rencontre permet-elle de mettre en évidence?

UN ENJEU A L'ARTICULATION TROIS LOGIQUES DE

Tenter de comprendre ce qui se joue à propos de la garde des enfants, que l'on se place du point de vue des parents ou des femmes qui en font profession, nécessite d'articuler des domaines du social qui ne ressortissent pas à la même logique et qui précisément sont à la base de la construction des rapports sociaux de sexe. La naissance d'un enfant pose de manière cruciale sa prise en charge et renvoie à des conceptions différentes et sociohistoriquement construites de l'enfance et de sa socialisation: être en devenir et dépendant, l'enfant arrive dans une histoire sociale et familiale dont il va devoir apprendre les ressorts pour, après ses parents, y prendre place. Appelé souvent reproduction des êtres humains en même temps que des rapports sociaux, ce travail de socialisation de l'enfant est un construit historique. Pour un enfant donné, il dépend à la fois des conditions socioéconomiques familiales inscrites dans une temporalité et une structure sociale précises, de la place -et de son évolutionqu'occupent ses parents dans la division sociale et sexuée du travail, mais aussi de la singularité et de la diversité des expériences dont les parents sont porteurs.

Notre perspectiveI tente de dépasser la dichotomie que les
différents héritages sociologiques instaurent entre structures et individus: d'un côté la tendance durkheimienne et structurofonctionnaliste tend à considérer que la société existe indépendamment des individus qui la composent, de leurs interrelations et de leur intersubjectivité; de l'autre, l'idée que les individus existent de manière autonome en dehors de la société. Pour tenter de dépasser la dichotomie que chacun de ces
1_

Une partie de ce développement
Bloch, 1992b).

fit l'objet d'une communication

(Buisson,

17

héritages théoriques introduit entre structures et individus, Elias ( 1991) pose le lien social comme un entrecroisement de dépendances réciproques -ce qui ne signifie pas égales et équilibrées. Ce lien est conçu comme un processus qui, tout en construisant les sujets eux-mêmes, produit le réseau d'interdépendances ou "configuration" dans lequel ils sont situés. De cet entrecroisement, "naît quelque chose de nouveau qui n'a été projeté, voulu, ni créé tel que cela se présente par aucun individu pris en particulier" (Elias, 1991, p. 105). Le lien apparaît alors non comme l'agrégation des actions individuelles mais comme les fils qui se tissent dans l'entrecroisement imprévisible des interdépendances. Entrecroisement qui définit et limite l'autonomie de chacun. Sujets et configuration étroitement interdépendants doivent être resitués dans un processus dynamique, dans une perspective historique. En effet, pour Elias, "l'individu, issu d'un réseau de relations humaines qui existait avant lui, s'inscrit dans un réseau de relations qu'il contribue à former" (ibid. p. 16). Le lien familial étant, selon cette approche, un lien social parmi d'autres. Notre appréhension du lien social, et singulièrement familial, se situe dans cette perspective et tente de ne glisser ni sur l'une ni sur l'autre des lignes de pente, que celle-ci soit déterministe ou actionnaliste, mais de "rester sur le chemin de crête et d'en mener l'exploration" (Berthelot, 1988, p. 177) en posant que Ie lien social est fondamentalement et simultanément: structures, individus, sens et histoire. Autrement dit de "tenir les deux bouts, celui de l'ordre social et des interactions sans mettre exclusivement le second au service du premier" (de Singly,

1992, p. 310). Position difficile tant "la force de rappel" I de

chacun des" héritages" déstabilise ceux qui cheminent sur la ligne de crête pour les attirer sur l'une ou l'autre des lignes de pente. Nous essaierons -mais y parviendrons-nous? - de résister et d'apporter ainsi une réponse à notre interrogation: comment se perpétuent et se transfonnent les pratiques sociales en matière de garde d'enfants? A quelles dimensions du social la garde de l'enfant renvoie-t-elle et de quels enjeux est-elle l'objet? Dans le social s'articulent plusieurs composantes; nous ne saisirons ici que trois d'entre elles: l'une concerne la famille et singulièrement la "production d'êtres humains ", qui ne saurait être conçue comme production d'objets mais bien de sujets
I _

Expression empruntée à Claude Thélot. 18

sociaux; l'autre ressortit à l'économique et au rôle central qu'y joue l'argent; la dernière relève de l'Etat dont le rôle" dit redistributeur" s'exprime par les politiques sociales. Ces trois dimensions sont actuellement en totale recomposition même si l'une d'entre elles -l'économique- prévaut de manière massive et a tendance à envahir l'ensemble du social. L'enjeu autour de la garde des enfants se situe, selon nous, à l'articulation de ces trois composantes de nature extrêmement différente1: c'est ce que nous tenterons de comprendre au fd de cet ouvrage. La garde de l'enfant, c'est-à-dire sa prise en charge et la disponibilité2 que celle-ci suppose se situe effectivement à cette articulation: l'anivée d'un enfant, au sein d'une configuration familiale donnée, transforme la dynamique familiale et conjugale et s'ancre dans ce que nous nommons un "fonctionnement à la dette" constitutif du lien social familial (Bloch, Buisson, Mennet, 1989) ; elle pose aussi de manière centrale l'engagement professionnel et l'autonomie économique de sa mère, à qui est principalement et encore impartie sa prise en charge3; enfin, elle soulève le rôle que joue l'Etat, garant de l'égalité entre citoyens, et singulièrement son rôle redistributeur par l'incitation à la création d'équipements collectifs, par le type de fiscalité qu'il privilégie et les aides sociales qu'il instaure. Les dynamiques à l'œuvre dans ces trois composantes apparaissent en tension et se différencient fondamentalement par la place qu'y occupent sujet et objet.

La configuration familiale
La première expérience sociale que fait l'enfant est d'être inscrit, socialisé dans une configuration familiale spécifique. Ce premier lien a la particularité d'inscrire l'individu en devenir dans une généalogie, dans une histoire, dans une chaîne d'interdépendances où sa venue modifie la place occupée par chacun; son père, sa mère, par exemple, laissent leur position d'enfant pour occuper à leur tour celle de parents.
I _

( 1996).
2 _

Différences déjà évoquées par J-T. Godbout (1992), G. Roustang, et alii

Elargie aux travaux domestiques, cette disponibilité est nommée " permanente" par Chabaud-Rychter D., Fougeyrollas-Swhwebel D., Sonthonnax F., (1985, p.41 et suiv.). 3_ Lorsque les deux parents exercent une activité professionnelle, F. de Singly (1993) montre à propos de la prise en charge des enfants malades combien cette disponibilité est toujours assignée à la mère même lorsque celle-ci n'a pas droit à un congé pour enfant malade et même lorsque les deux parents en bénéficient. 19

Selon nous, le ciment du lien qui unit chaque génération aux précédentes est le don et son principe dynamique: la dette1. Prendre place dans la généalogie familiale, sans prétendre à l'auto-fondation, mais aussi, sans se confondre avec ses ascendants, c'est reconnaître que l'on n'est pas au principe même de son existence, c'est, pour reprendre les termes d'Elias (1991), s'inscrire comme" je " dans un " nous-famille ", c'est reconnaître ce qui nous a été donné. Qu'il s'agisse du don initial celui de la vie- ou plus largement de l'héritage matériel et symbolique2 reçu, reconnaître ces dons, c'est se sentir redevable vis-à-vis de ses parents comme ils le furent eux-mêmes envers leurs ascendants. Dans cette chaîne d'interdépendance que sont la famille et la transmission intergénérationnelle, les" dons" aux enfants revêtent, dans le même mouvement, le sens de contredons destinés aux ascendants: perpétuer la vie, reprendre à son compte l'héritage matériel et symbolique, c'est donc bien reconnaître une dette envers ses parents, et plus largement ses ascendants, et en quelque sorte, introduire ses' enfants dans le même type de relation. Ceci montre à l'évidence l'ambiguïté de cette transmission et combien donner c'est rendre et rendre c'est donner: c'est ce que nous avons nommé le " fonctionnement à la dette" tout en mesurant combien le recours à ce terme peut induire une interprétation utilitariste qui n'est pas de notre propos. La dynamique du lien réside alors dans le point de vue du donataire3: celui-ci se sent-il redevable et convoqué à occuper à son tour la position de donateur, tentant comme l'a souligné Mauss (1968) de donner plus qu'il n'a reçu et transformant par là même l'héritage et les pratiques sociales; ou bien ressent-il une incapacité à réduire la dette tant le don reçu est excessif et l'écrase? Ou bien considère-t-il ce don comme n'ayant pas satisfait son attente? Pour prendre place dans la généalogie, dans l'histoire familiale, l'individu doit faire de la place parmi les générations qui le précédent, comme il se doit de le faire dans le social. Il va donc à la fois reprendre à son compte certains éléments de cette
I_ 2_

fait des diverses prati~ues (éducatives, conjugaTes, parentales, sociales culturelles, etc.) à I œuvre dans la configuration familiale et les significations dont elles sont chargées.
3_

Sur la construction du lien social familial (Bloch, Buisson, 1991). Nous entendons par héritage symbolique les représentations que l'on se

réinterprétation constante qui est faite symbolique reçu (Bloch, Buisson, 1994). 20

Cette

position de donataire

nous semble
de

l'héritage

centrale

matériel

pour la
et

histoire, en transformer d'autres voire tenter de s'en distancer. Un tiers qui introduit de l'altérité et avec lequel se nouent et se dénouent de n9uvelles relations obligataires est nécessaire pour, lui servant de support, engager cette différenciation: l'alliance c'est-à-dire le conjoint et son positionnement vis-à-vis de son propre héritage-, l'enfant, ou tout autre membre de la famille peuvent en tenir lieu mais aussi toute autre instance socialisatrice extérieure à la configuration familiale. Nous voyons ici l'importance que peuvent jouer les structures de garde à cet égard mais aussi les composantes de l'alliance: le conjoint, et la réinterprétation qu'il fait de son héritage matériel et symbolique vont-ils permettre cette différenciation à l'égard des pratiques sociales à l'œuvre dans le milieu d'origine, c'est-à-dire, pour notre propos, à l'égard d'une division sexuée du travail qui affecte principalement les femmes à la prise en charge des enfants et à la sphère domestique? L'enfant, dépositaire de cet héritage et de la transformation que ses parents souhaitent y apporter, se trouve au centre de cette dynamique du don et de la dette. Cette fameuse" disponibilité" , constamment imputée aux femmes, que toutes les personnes interviewées -parents et professionnelles de la garde- tentent de donner à l'enfant, est l'objet d'une réinterprétation récurrente qui répond comme en écho aux conceptions socio-historiquement construites de l'enfance et de l'idéal normatif de la "bonne mère ". Cet idéal est lui-même en constante métamorphose au fù des changements socio-historiques mais aussi selon la manière dont chacun réinterprète son histoire familiale et sociale. "Examiner la norme sociale est une chose, mais comprendre comment elle se transmet, partant comment elle se pérennise ou comment elle change, en est une autre toute aussi éclairante" (Denèfle, 1996, p. 13) ; nous tenterons de faire nôtre cette invite à la compréhension. Ce qui est communément appelé activités-domestiques-et
prise-en-charge-des enfants
l,

ou reproduction

des êtres humains,

est, comme le souligne Geneviève Cresson (1995) à propos du travail domestique de soins, "un ensemble pluri-fonctionnel de tâches insérées dans un réseau de relations et de prestations personnelles qui sont pour l'essentiel accomplies sans contrepartie monétaire" par les femmes. Gratuité, prestations matérielles encastrées dans la relation, toutes les caractéristiques
1_

Nous avons volontairement

mis des tirets entre les différents termes
dans l'analyse.

pour montrer

leur totale interdépendance

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de cette activité singulière de la prise en charge des enfants sont exactement celles que nous affectons au don, ce que " l'économique ne saurait penser" (Cot, Lautier, 1982). En effet, la dynamique du don présente cette caractéristique de rendre inséparables sujets -ici la mère et les enfants- et objets -les soins et prestations domestiques: les dissocier exposerait au risque de vider de son sens la relation qui en est le support. Le don, constitutif du lien social familial, est au service de ce lien, de même que la qualité du lien dépend de la relation qui s'est nouée entre donataires et donateurs. La dimension oblative de ]a disponibilité permanente à l'enfant, au centre de l'enjeu de sa garde, ne saurait être efficiente si sujets et objets étaient séparés; si les tâches n'étaient pas au service de la relation. Nous tenterons de comprendre ce qui dans cette relation oblative fait résistance à l'externalisation1 de la garde, c'est-à-dire comment certains parents se refusent à confier leur enfant à l'extérieur de la configuration familiale. C'est alors la femme, devenue mère, qui interrompt son activité professionnelle ou confie son enfant aux grands-parents, principalement aux grands-mères. Plusieurs recherches ont déjà montré que le recours ou non à des aides internes à la famille ne pouvait s'expliquer uniquement en référence aux caractéristiques socioprofessionnelles et au niveau de revenu -même si cet aspect n'est pas négligeable-, mais devait aussi se comprendre dans la relation entretenue par ]a femme avec" le modèle maternel": "les manifestations de rejet d'un modèle maternel qui s'expriment prioritairement (mais à des degrés divers) à propos de l'habitus domestique sont, dans la quasi-totalité des cas, corrélées avec une moindre intensité voire une rupture- de la circulation du travail domestique entre mère et fille" (Daune-Richard, 1983, p. 168). La même auteure soulignait par ailleurs les conséquences que ce " rejet" avait sur le recours moindre à la grand-mère pour la garde quotidienne des enfants petits et ceci au profit de moyens institutionnels ou de l'interruption de l'activité p~ofessionnelle. Ces analyses effectuées en milieu populaire -ouvriers et employés- rejoignent ce que nous avons mis en évidence dans une population de femmes appartenant aux professions intermédiaires (Bloch, Buisson,
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délégation de la garde à une personne extérieure au réseau familial et rémunérée pour ce service, alors que celui d'internalisation signifiera une garde assurée par la mère ou la grand-mère. 22

Le terme d'externalisation sera entendu durant tout l'ouvrage comme

Mermet, 1989). Dans cette recherche portant sur ce qui s'échange dans le couple autour de l'activité professionnelle des femmes, nous avons été amenés à travailler sur les aides, notamment à propos des enfants. Nous avons montré que le recours, ou le non recours, aux grands-parents pour la prise en charge des enfants prenait un sens dans le jeu complexe des relations d'obligation qui, dans le cadre de l'alliance, se nouent et se dénouent entre les conjoints d'une part, entre chacun d'eux et leurs parents respectifs d'autre part. Ces relations obligataires s'inscrivant par ailleurs dans les processus de filiation, entendus comme ce que chacun revendique, écarte ou refuse de l'héritage matériel et symbolique reçu de ses parents (Buisson, Bloch, 1992b)1. A contrario, nous tenterons de voir, tant du côté des parents que des professionnelles de la garde, quelles inflexions éventuelles subit la dimension oblative de cette activité lorsqu'elle est rémunérée: repose-t-elle sur une qualification différente de l'expérience maternelle et surtout comment l'activité d'une mère se distingue-t-elle de celle d'une professionnelle rétribuée pour l'effectuer? La" dimension affective, conviviale disparaît-elle naturellement dans la réduction monétaire", comme semblent l'affirmer A. Chadeau et A. Fouquet (1982) ou bien les choses sont-elles plus compliquées qu'il n'y paraît? Effectuée par des professionnelles, cette activité de prise en charge des enfants semble ne jamais vraiment se départir de sa dimension obiative, rendant toute professionnalisation " insuffisante" (BossePlatière et alii, 1995) voire" impossible" (Dosda et alii, 1985). Quels effets induit la rémunération d'un service qui, au sein de la famille, est assuré gratuitement par les femmes? Mais en contrepoint de cette question, le fait de rémunérer quelqu'un pour effectuer ce service, pour donner à l'enfant ce dont les parents estiment avoir bénéficié ou au contraire manqué, permet-il de tenir à distance la relation obligataire nouée avec les ascendants?

L'argent
Bien qu'Heinsohn et Steiger (1993) notent le continuum entre le don-prestige, impliquant la dette, et la création non seulement de la monnaie mais surtout de l'intérêt usuraire lié au prêt d'argent, nous nous intéresserons plus particulièrement à la fonction que joue l'argent dans le principe d'autonomisation des
1_ En ce qui concerne l'héritage matériel et symbolique reçu de ses beaux-parents nous utilisons le terme d'affiliation.

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individus. Ce principe apparaît particulièrement important ici: en effet, si la garde de l'enfant est extemalisée et donne lieu à rémunération, c'est que les femmes, auxquelles cette fonction est normativement impartie, souhaitent acquérir leur autonomie économique. Il ne s'ag it donc pas seulement d'activité professionnelle puisque l'on sait que le taux d'activité des femmes, principalement lorsqu'elles ont plusieurs enfants, est quasi stable depuis un siècle (Marchand, Thélot, 1991) mais bien d'activité rémunérée les conduisant à une relative autonomie
économique
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.

Entendons-nous bien, nous n'entrerons pas dans le débat euphémisé qui ne consiste à parler de l'activité professionnelle qu'en termes de réalisation de soi, d'identité au travail, de socialisation professionnelle, toutes analyses extrêmement intéressantes mais qui ne retiendront pas ici notre attention. Ces analyses ont en particulier le "mérite" d'occulter la part de prestige, d'autonomie économique, voire de pouvoir que seul l'argent procure dans une société qui y est soumise. En effet, contrairement au don, la spécificité de l'argent -et pas seulement du marché- est de séparer objets et sujets. L'argent rend possible "la sauvegarde absolue de tout ce que les individus ont de personnel, de spécifique" (Simmel, 1987, p. 431), il dépersonnalise les obligations en mettant en relation les choses au lieu des personnes, en dissociant objectivation des choses et subjectivation de l'individu. L'argent -lorsque bien sûr on en possède! - rend" libre de toute obligation", autorisant ainsi les individus à se sentir" libres ", même s'ils n'ont jamais été aussi interdépendants du fait de la division du travail. La liberté individuelle apparaît alors comme" l'autre face de l'objectivation des relations de dépendance qui s'exprime par l'interchangeabilité des personnes" (Orléan, 1992, p. 96). La question qui surgit alors immédiatement est la suivante: si rémunérer quelqu'un pour garder son enfant repose bien sur la quête d'autonomie économique des femmes, auxquelles cette

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depuis une décennie (Hus son, 1996), celle-ci ne s'est réalisée qu'au " profit" du temps partiel dans des secteurs d'activité peu rémunérés et soumis à la précarité et à la flexibilité. Nous voyons là comment le principe de l'autonomie économique des femmes est constamment remis en cause. En effet, le fameux" partage du travail" que certains économistes préconisent pour en finir avec le chômage se fait aujourd'hui quasi" naturellement" au détriment des femmes (Hirata et Sénotler, sous la dire de, 1996). 24

En effet, si on observe une augmentation du taux d'activité des femmes

garde est normativement affectée1, les personnes auxquelles cet enfant est confié sont-elles interchangeables ou bien choisit-on telle personne et non telle autre, tel mode de garde et non tel autre? Si confier son enfant à une professionnelle de crèche ou à une assistante maternelle s'ancre bien dans le souhait mais aussi la .nécessité pour les femmes d'acquérir leur autonomie économique, le fait de rémunérer quelqu'un pour ce service, rend-il ou non quittes les protagonistes comme ils le sont dans l'échange marchand où, contre de l'argent, ils peuvent se procurer des marchandises? Dit autrement, objets et sujets peuvent-ils être séparés lorsqu'il est question d'un enfant et de sa prise en charge? Autre question à laquelle nous tenterons de répondre: l'argent qui circule entre protagonistes -parents et personnels de gardeopère-t-il une transformation de la dimension oblative que suppose, dans le cadre familial, la prise en charge d'un enfant? Selon le circuit de l'argent -médiatisé ou non par un tiers institutionnel- la relation en est-elle ou non affectée?

L'Etat et les institutions gestionnaires
La troisième logique analysée relève de l'Etae et des institutions gestionnaires. L'Etat, garant de l'égalité entre citoyens, joue-t-il son rôle redistributeur ou bien, par les règlements qu'il instaure, par une incitation différenciée à la création d'équipements collectifs, par la fiscalité qu'il privilégie, impulse-t-il une autre logique que celle dont il est censé être le garant? Si la demande d'aide en matière de services d'accueil de la petite enfance est directement liée au taux d'activité professionnelle des femmes ayant de jeunes enfants et si l'offre d'équipements à proximité du lieu de résidence est considérée comme facilitant cette activité, la réalité statistique de cette offre contredit les constatations relatives à la demande potentielle. En' effet, la relation entre offre élevée d'équipements collectifs et taux élevé d'activité professionnelle des femmes est remise en cause par plusieurs études effectuées dans la région parisienne (Caillé, 1983; Pinçon-Charlot et Rendu, 1984) et dans la région
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domestiques et sIngulièrement l'entretien du linge et le souci du propre (Denèfle, 1995).
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De même que leur sont normativement affectées les tâches Dans l'ensemble du texte, l'Etat sera pris dans une acception
des

globalisante, susceptible de recouvrir différents niveaux d'exercice pouvoirs publics: national, régional, départemental et municipal. 25

lyonnaise (Atelier de la Petite Enfance du Rhône, 1986). Ces trois études montrent qu'il n'existe pas réellement de correspondance entre offre et demande potentielle: là où l'offre en équipements collectifs est la plus élevée, soit le taux d'activité des femmes, soit le nombre d'enfants de zéro à trois ans dont la mère est active s'avèrent les plus faibles. De même, les régions où les crèches sont les plus rares sont celles où le taux de fécondité est le plus élevé (Desplanques, 1985). Il n'existe donc aucune correspondance mécanique entre le taux d'équipements collectifs et le nombre potentiel d'enfants susceptibles d'y être accueillis. Quelle est donc la logique de l'Etat qui régit la création d'équipements collectifs? Il va sans dire que la diversification des pratiques de garde reflète aussi ces disparités régionales en matière d'équipements collectifs: ainsi en déconnectant offre des services et besoins potentiels, l'Etat infléchit sans aucun doute ]a dimension oblative de la disponibilité nécessaire à l'enfant. De même, et surtout à propos de ces" gisements d'emplois" que représenteraient les services de proximité dans le cadre desquels entre la garde des enfants et que d'aucuns nomment des " sous-emplois" (Castel, 1995, p. 446), voire des relations de " néo-domesticité " (Gorz, 1988, p. 212), quel rôle joue l'Etat, par la fiscalité qu'il impulse, en privilégiant les foyers fiscaux les plus imposables au détriment de ceux qui, démunis de ressources économiques, vivent dans un désert de services de proximité? Dans une démarche de sociologie compréhensive qui est ]a nôtre depuis de nombreuses années, nous analyserons le sens que les protagonistes du service -parents, assistantes maternelles et professionnelles de crèche- donnent à leurs choix mais aussi à leur rencontre. Ainsi dégagerons-nous les diverses conceptions du service qu'ils développent autour de cette articulation entre relations obligataires, processus de filiation et rémunération tout en prenant en compte la logique de l'Etat et des institutions gestionnaires qui s'immiscent dans cette attribution de sens en favorisant, nous semble-t-il, essentiellement la solvabilité des besoins.

A QUI CONFIER SON ENFANT?

Il s'agit, dans cette partie, d'analyser ce qui se passe du côté des parents qui, exerçant tous deux une activité professionnelle, sont confrontés à la recherche d'un mode de garde quotidien} pour leur premier enfant. Dès la naissance de ce premier enfant, sa garde se situe au centre d'un nœud de contradictions sociales révélatrices des rapports sociaux de sexe: tensions entre l'activité professionnelle de la mère -c'est-à-dire son autonomie économique- et l'image normative de la "bonne mère" -celle qui se montre entièrement disponible pour ses enfants2. En prise avec ces contradictions, les parents vont-ils extemaliser la garde de cet enfant en optant pour une prise en charge dans un lieu extérieur au domicile familial et par des personnes étrangères au réseau familial élargi -assistantes maternelles ou professionnelles de crèche- ou bien vont-ils l'intemaliser en la confiant à une personne de ce réseau familial qu'il s'agisse d'une grand-mère ou de la propre mère de l'enfant? Répondre à cette question à un moment de la trajectoire familiale n'implique pas l'absence d'évolution ultérieure dans les modes de garde qui seront adoptés tant pour ce premier enfant que pour ses frères et sœurs éventuels. En effet, les itinéraires de garde d'un même enfant et/ou des membres d'une même fratrie se révèlent extrêmement complexes. Dès lors qu'on s'attache non pas à analyser ce qui se passe à un moment T, mais à reconstituer l'itinéraire de garde
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gardes ponctuelles (soirées, week-ends, vacances, dépannages, qu'elles aient eu lieu à l'intérieur ou à l'extérieur du cadre familial.
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Ce qui signifie que ne sont pas prises en compte dans l'analyse les
etc.)

bourgeois, la disponibilité aux enfants étaient rarement assurée par la mère )TIais par une femme engagée pour cela; dans les milieux populaires au 19 siècle, il était d'usage de mettre l'enfant en nourrice pour permettre à la mère d'aller travailler en usine. 29

Norme socio-historiquement construite: en effet, dans les milieux

d'un enfant et de l'ensemble des membres d'une même fratrie, il ne devient plus possible de raisonner en termes dichotomiques d'internalisation ou d'externalisation de cette garde, d'utilisation ou non de tel mode de garde, car les changements et les va-etvient s'avèrent fréquents. Passer pour un même enfant de ]a crèche, à la garde par sa mère qui interrompt provisoirement son activité professionnelle, puis à une assistante maternelle s'avère chose courante. Etre confié à sa grand-mère, puis être pris en charge par une assistante maternelle ou par sa mère n'est pas un itinéraire de garde exceptionnel. Les changements peuvent, pour des raisons conjoncturelles, intervenir avant la naissance d'un second enfant: par exemple, ]a place en crèche n'a pas été obtenue dès le départ et l'enfant est provisoirement confié à une grand-mère ou des difficultés rencontrées avec l'assistante maternelle conduisent les parents à lui retirer la garde de l'enfant pour le mettre chez sa grand-mère ou à la crèche. Mais le plus souvent ces changements interviennent à la naissance du second enfant et se traduisent, soit par un passage de la crèche à l'assistante maternelle pour les deux enfants, soit par une interruption provisoire ou plus durable de l'activité professionnelle de la mère -que l'aîné ait été confié à ]a crèche, une assistante maternelle ou une grand-mère. Lorsque ]a famille comporte plus de deux enfants, si des changements interviennent à la naissance du troisième, ils marquent toujours une internalisation croissante de leur prise en charge, le terme ultime étant l'interruption de l'activité professionnelle de la mère. Ainsi, connaître à un moment donné le nombre d'enfants utilisateurs de tel ou tel type de mode de garde ne dit rien sur les allers-retours pour un même enfant entre internalisation et extemalisation, entre passage d'une forme d'extemalisation à une autre, pas plus que cela n'apporte d'éléments de compréhension sur les changements intervenus au niveau des membres d'une même fratrie. Aussi avons-nous pris le parti d'analyser dans un premier temps ce qui se passe au moment où se constitue ]a famille, au moment où, lorsqu'advient la naissance de leur premier enfant, un homme et une femme glissent dans la chaîne des générations de leur position d'enfants à celle de parents; puis d'appréhender dans un deuxième temps les modifications éventuelles intervenues dans ce choix initial. Il s'agit de dévoiler le sens de ce choix et de ses évolutions ultérieures en le référant au sens conféré par les parents à ]a dimension oblative de la disponibilité à l'enfant. Comment ce 30

sens s'inscrit-il dans des modalités de reprise à son compte ou de mise à distance de l'héritage matériel et symbolique reçu par chacun des parents; héritage marqué par les rapports sociaux de classe et de sexe à l'œuvre, pour chacun d'eux, dans la génération qui les précède? Comment le sens conféré à cette disponibilité relève-t-il des relations d'obligation qui lient chacun des parents à ses propres ascendants: le choix effectué s'inscrit-il dans une relation où l'on tente de donner à son enfant une disponibilité semblable à celle que l'on a soi-même reçue ou a contrario s'agira-t-il de procurer à cet enfant ce dont on estime avoir manqué? Quel rôle des tiers -extérieurs à la configuration familiale- et les caractéristiques de l'alliance jouent-ils dans la mise en œuvre de ce projet? Pour tenter de répondre à ces questions, nous traiterons
externalisé - la crèche- pour aller vers le plus intemalisé -la garde par la mère- en passant par la prise en charge de l'enfant par une assistante maternelle, puis par une grand-mère. Enfin, nous terminerons par une sorte d'entre-deux: la garde au domicile de l'enfant par une personne étrangère au réseau familial.

successivement quatre modes de garde1 en partant du plus

1_ L'analyse présentée dans cette partie porte sur des couples dont le plus souvent l'un des conjoints au moins appartient à la catégorie des professions intermédiaires; pour quelques-uns néanmoins les deux conjoints relèvent des catégories d'employés ou d'ouvriers. Il faut par ailleurs noter une certaine hétéro¥énéité entre les situations: dans certaines, les parents sont confrontes, au moment de l'en~uête, à un Rroblème de garde d'un enfant de moins de trois ans tandIs que dans (l'autres le problème de garde s'avère plus ancien, tous les enfants étant au minimum scolarisés dans le primaire. Ainsi, le travail de reconstitution de la mémoire porte sur des durées plus ou moins longues, néanmoins cette variable apparaît peu pertinente pour différencier les décisions de garde telles que les mettent en scène les parents interviewés. Pour toutes les situations un questionnaire détaillé avait été rempli par la mère et pour un certains nombre d'entre elles, les deux parents -lorsque cela fut possible- furent interviewés simultanément mais séparément.

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