//img.uscri.be/pth/d226d56bc864d0c45f1025afb8aca8ff04b4cbe3
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La gémellité dans l'imaginaire occidental

De
218 pages
Les connaissances scientifiques n'ont pas totalement aboli la part de mystère que recèle le phénomène gémellaire. Ce "caprice de la nature" suscite encore aujourd'hui fascination, mais aussi crainte parmi la population des "singuliers" - ceux qui naissent seuls -, diront les jumeaux. L'imaginaire occidental de la gémellité et l'épanouissement individuel des jumeaux sont ici étudiés au travers de récits mythiques, d'œuvres littéraires, de productions théâtrales et cinématographiques.
Voir plus Voir moins







La gémellité
dans l’imaginaire occidental
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle
est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.


Dernières parutions

Fatma Abdallah AL-OUHIBI, L’ombre, ses mythes et ses portées
épistémologiques et créatrices, 2011.
Dominique BERTHET, Une esthétique de la rencontre, 2011.
Gérald ANTONI, Rendre raison de la foi ?, 2011.
Stelio ZEPPI, Les origines de l’athéisme antique, 2011.
Lucien R. KARHAUSEN, Les flux de la philosophie de la science
eau 20 siècle, 2011.
Gérald ANTONI, 2011.
Pascal GAUDET, L’anthropologie transcendantale de Kant, 2011.
Camilla BEVILACQUA, L’espace intermédiaire ou le rêve
cinématographique, 2011.
Lydie DECOBERT, On n'y entend rien. Essai sur la musicalité
dans la peinture, 2010.
Jean-Paul CHARRIER, La construction des arrière-mondes. La
Philosophie Captive 1, 2010.
Antoine MARCEL, Le taoïsme fengliu, une voie de spiritualité en
Extrême-Orient, 2010.
Susanna LINDBERG, Entre Heidegger et Hegel, 2010.
Albert OGOUGBE, Modernité et Christianisme. La question
théologico-politique chez Karl Löwith, Carl Schmitt et Hans
Blumenberg, 2010.
Hervé LE BAUT, Présence de Maurice Merleau-Ponty, 2010.

Sylvie MULLIE-CHATARD







La gémellité
dans l’imaginaire occidental


Regards sur les jumeaux



























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54303-4
EAN : 9782296543034
Pour Eva et RoxaneINTRODUCTION
De la biologie à l’anthropologie en passant par la
médecine, le droit, la psychologie, l’ethnologie et la
mythologie, nombreuses sont les spécialités intéressées par
le fait gémellaire. Et pourtant, au regard des connaissances
acquises – qui n’ont véritablement commencé à se
edévelopper qu’à partir de la seconde moitié du 20 siècle –
force est de constater que la gémellité garde encore sa part
de mystère.
L’imaginaire a, quant à lui, investi le terrain depuis fort
longtemps déjà. Dans la plupart des sociétés ce « caprice
de la nature » suscite depuis toujours une certaine
fascination, qui n’exclut pas la crainte, parmi la population
très majoritaire des « singuliers » – ceux qui sont venus au
monde seuls vous diront les jumeaux. Nombre de
croyances profondément ancrées dans la conscience collective sont attachées au phénomène gémellaire. Par
ailleurs qui n’a pas, au moins une fois, songé à ce que
représenterait pour lui le fait d’avoir un frère jumeau ou
une sœur jumelle ?
L’épisode des retrouvailles entre Ulrich et Agathe, les
personnages musiliens de L’homme sans qualités inaugure
une réflexion de l’auteur autour d’une gémellité idéelle et
idéale. Précision importante : Ulrich et Agathe ne sont pas
jumeaux. Ils sont « simplement » frère et sœur. Cinq
années séparent leur naissance. A celles-ci s’ajoutent
d’autres nombreuses années durant lesquelles ils ont vécu
loin l’un de l’autre, leur père les ayant confiés à des
institutions éducatives différentes à la mort de leur mère.
De retour dans la ville de son enfance, où il doit assister
aux funérailles de son père, Ulrich s’apprête à revoir
Agathe qui a maintenant vingt-sept ans et qui, pour lui, est
1« presque une inconnue » . Robert Musil décrit en ces
termes leurs retrouvailles :
« [Ulrich] voulut se changer et l’idée lui vint de passer une
sorte de pyjama d’intérieur qui lui tomba dans les mains
comme il défaisait ses valises. « Elle aurait pu au moins
m’accueillir dans l’appartement ! » pensa-t-il. Il y avait
dans le choix négligent de ce vêtement comme un vague
désir de faire la leçon à sa sœur (…).
C’était un grand pyjama de laine moelleuse, une sorte de
costume de Pierrot, carrelé de gris et de noir, noué aux
poignets et aux chevilles comme à la ceinture ; il l’aimait
pour son confort, confort qu’une nuit d’insomnie et un long
voyage lui firent ressentir avec plaisir comme il descendait
l’escalier. Mais lorsqu’il pénétra dans la chambre où
l’attendait sa sœur, il s’émerveilla de s’être ainsi vêtu. Par

1 Robert MUSIL, L’homme sans qualités, Nouvelle Edition Tome II,
Traduit de l’allemand par Philippe JACCOTTET et par Jean-Pierre
COMETTI et Marianne ROCHER-JACQUIN pour les textes inédits,
Ed. du Seuil, Paris, 2004, p. 11.
10 une mystérieuse disposition du hasard, il se trouva en effet
devant un grand Pierrot blond, enveloppé de rayures et de
carreaux d’un gris et d’un rouille subtils, qui, au premier
coup d’œil, paraissait tout semblable à lui.
"Je ne savais pas que nous fussions jumeaux !" dit Agathe,
2
et son visage s’éclaira de gaieté. »
L’appréhension de la rencontre inévitablement suscitée par
l’inexpérience de « l’autre », autre-frère, autre-sœur, que
seuls réunissent les liens du sang, cède immédiatement
devant l’émergence du « même » qui suscite
émerveillement chez l’un et gaieté chez l’autre. La
remarque d’Agathe constatant la similitude des tenues
vestimentaires renvoie à une essence gémellaire qui
procède de la réunion des « mêmes » : ceux qui se
ressemblent se retrouvent… et se retrouvent car ils se
ressemblent.
Pourtant si l’on y prend garde, leurs tenues sont loin d’être
identiques. Mais ce n’est là qu’un moindre détail car Ulrich
voit en Agathe son alter ego, son autre moi. C’est en cela
qu’ils apparaissent « jumeaux », c’est-à-dire à la fois
identiques et différents, et en cela complémentaires. Ils
deviennent l’un pour l’autre l’être essentiel en l’absence
duquel leur existence ne peut accéder à la plénitude tant
recherchée.
Ainsi une simple affinité des dispositions concernant leurs
choix vestimentaires donne aux deux personnages
l’impression réjouissante d’être parfaitement assortis.
Assortiment qui évoluera jusqu’à son paroxysme vers la
constitution du couple idéal tel que le frère et la sœur
l’envisagent, puisque ces derniers transgresseront le tabou
de l’inceste. A travers cet acte, ils comptent accéder à une
forme supérieure d’unité qu’ils croient trouver dans l’autre
Moi, l’alter ego. La gémellité est ici présentée comme le

2 Ibid., p. 13-14.
11 paradigme de l’unité du Soi. Mais, comme on l’a précisé
plus haut, il ne s’agit là que d’une gémellité imaginaire
dans laquelle le frère et la sœur tentent de retrouver chez
l’autre ce qui manque à leur être pour atteindre la
complétude. Ils tentent d’instaurer une relation
d’autosuffisance conforme à l’idée qu’ils se font du couple
gémellaire, c’est-à-dire conforme aux images qui lui sont
associées dans la pensée collective.
C’est à l’analyse de représentations de l’imaginaire de la
gémellité en Occident, dont certaines remontent à l’époque
classique, que sera consacrée cette étude. Mais avant d’en
présenter les orientations et les grandes lignes, il convient
de préciser dès maintenant ce que recouvre le terme
d’imaginaire.
Gilbert Durand appelle « imaginaire » « l’ensemble des
images et des relations d’images qui constitue le capital de
3pensée de l’homo sapiens » . L’image quant à elle est ce
qui apparaît à la conscience lorsqu’elle se représente le
monde qui l’entoure. Cette représentation, nous dit G.
Durand, peut s’effectuer de deux manières : soit directe (on
se représente une chose, c’est-à-dire un objet ou une
personne existant réellement) ou au contraire indirecte
« lorsque, pour une raison ou pour une autre, la chose ne
peut se présenter "en chair et en os" à la sensibilité, comme
par exemple dans le souvenir de notre enfance, dans
l’imagination des paysages de la planète Mars, dans
l’intelligence de la ronde des électrons autour du noyau
atomique ou dans la représentation d’un au-delà de la mort.
Dans tous ces cas de conscience indirecte, l’objet absent

3
Gilbert DURAND, Les structures anthropologiques de l’Imaginaire,
Introduction à l’archétypologie générale, Ed. Bordas, Paris, 1960.
12 est re-présenté à la conscience par une image, au sens très
4large de ce terme » .
Il nous faut convenir à partir de là que, loin de se limiter à
un contenu mnésique de la perception, l’image est
également élaboration. Effectivement, la pensée ne peut
s’exercer sans recours aux images. L’image en tant
qu’analogon, pour reprendre les termes de G. Durand, est
donc également un symbole car elle permet d’accéder au
non-sensible.
Cette définition permet d’éviter de restreindre les
processus et contenu de l’imaginaire aux seuls domaines de
la fantaisie ou du dérèglement de l’esprit, lieux où la
Raison triomphante du Siècle des Lumières souhaitait les
cantonner définitivement. Lumières aveuglantes du
rationalisme qui occultaient un fait essentiel : l’imaginaire
constitue un mode de connaissance qui se suffit à lui-
même. Dès lors l’on comprend mieux que l’étude de
l’imaginaire puisse s’émanciper des questions liées à la
nature réelle de l’objet, à la preuve de son existence,
puisqu’elle s’intéresse à « un système, un dynamisme
organisateur des images, qui leur confère une profondeur
5
en les reliant entre elles » . De fait, le recours à des termes
tels que « Imaginaire religieux », par exemple, ne peut être
en aucun moment associé à une prétention quelconque à
adopter une position métaphysique ou/et ontologique sur la
question de l’authenticité des Révélations.
Ces précisions ayant été apportées, venons-en maintenant
au sujet même de cette étude : la gémellité dans
l’imaginaire collectif occidental.
Toute future mère ou jeune maman a eu, au moins une
fois, le privilège comme le désavantage d’avoir à entendre

4 G. DURAND, L’imagination symbolique, Ed. PUF, Coll. Quadrige,
Paris, 1998 (1964, 1° édition), p. 8.
5
Joël Thomas, Introduction aux méthodologies de L’IMAGINAIRE,
Ed. Ellipses, Paris, 1998, p. 15.
13 les conseils et avis « éclairés » de son entourage
concernant l’avenir de sa grossesse ; il s’agit le plus
souvent du récit d’expériences décrivant des situations à
caractère anxiogène dont la future mère se serait bien
passée. Lorsque l’on accueille des jumeaux, l’expérience
prend une ampleur particulière.
La gémellité est en effet un phénomène à la fois naturel et
extraordinaire. Extraordinaire de par sa rareté statistique et
les contraintes matérielles qu’elle implique, mais
également dans la manière dont elle est perçue par la
société. Sans pour autant oublier que les comportements ne
sont pas identiques selon les cultures et les régions du
monde, on peut toutefois tenter de repérer certaines formes
d’appropriation sociale du fait gémellaire. Celles-ci sont
objectivées par l’examen des contenus imaginaires que
nous livrent les œuvres littéraires mais aussi les
productions théâtrales ou cinématographiques. Par ailleurs,
il est également possible de percevoir d’autres expressions
manifestes de ces contenus imaginaires dans les discours
tenus communément autour de la gémellité. Aussi, cette
étude intègre-t-elle des informations recueillies à
6
l’occasion d’entretiens de nature informelle qui ont été
menés auprès de jumeaux (et jumelles) et de parents de
jumeaux. Cela dit, nous tenons à bien préciser ici que ces
entretiens n’ont pas été réalisés dans le but de produire une
enquête qualitative au sens strict. Les contenus recueillis
permettent d’exemplifier, pourrions-nous dire, certaines
des analyses réalisées à partir des productions imaginaires
que sont les œuvres littéraires, théâtrales ou encore
cinématographiques. Ces témoignages permettent donc de
découvrir quelques-unes des expériences qu’ont vécues des
personnes directement concernées par le fait gémellaire et
surtout, ils contribuent à montrer que les regards que porte

6 Une vingtaine d’entretiens réalisés en France.
14 la société contemporaine sur la gémellité ne sont pas
neutres.
Les jumeaux nous offrent en effet l’image d’une proximité
extrême puisqu’ils naissent ensemble et, pour certains, se
présentent comme d’authentiques semblables… Cette
proximité tient à la fois de la réalité et de l’idée que l’on se
fait de cette réalité. Lorsque l’on parle de « lien
gémellaire », on entend à la fois désigner ce qui relie les
jumeaux dans leur histoire biologique ainsi que ce qu’ils
partagent dans leur histoire individuelle. Mais, plus encore,
dans le terme de « lien », l’on entend l’idée d’un
attachement incontournable, c’est-à-dire dont on ne peut se
défaire. Le fait que les spécialistes de l’éducation insistent
sur l’importance de l’accès à l’individualité en constitue
une illustration probante : chaque jumeau – soulignent-ils –
doit pouvoir bénéficier des conditions nécessaires au
développement de sa propre individualité et cela n’est
possible qu’en expérimentant la vie hors de la présence du
frère ou de la sœur. En Occident la séparation des jumeaux
relèverait-elle, culturellement s’entend, d’un acte contre-
nature ? C’est une des questions à laquelle cette étude tente
de répondre. Il faut savoir que, dans d’autres cultures,
africaines et amérindiennes notamment, cette idée d’une
proximité gémellaire est source d’inquiétudes. Inquiétudes
engendrant des comportements extrêmes : dans certaines
tribus, on sacrifiait l’un des jumeaux afin de rétablir un
ordre perturbé. Il pouvait s’agir de la fille en cas de
naissance mixte tandis que dans d’autres régions, c’était le
rang de naissance (aîné ou cadet) qui indiquait lequel des
jumeaux serait mis à mort ou soumis à l’ordalie. Afin de
saisir la spécificité de notre propre régime culturel, nous
avons donc choisi d’entamer cette étude par un détour du
côté des « jumeaux impossibles » des territoires
amérindiens décrits par Claude Lévi-Strauss. La destinée
idéale des jumeaux telle qu’elle est envisagée au cœur des
15 récits de la mythologie amérindienne s’inscrit selon un
modèle participant à l’équilibre de l’univers. Or ce modèle
nous est totalement étranger. Son examen contribuera à
permettre de saisir la particularité de notre mode
d’appréhension du réel. Notons bien, à ce propos, qu’il ne
s’agit aucunement d’entamer ici une analyse comparative
entre pensée sauvage et pensée « moderne », mais de
présenter au lecteur occidental une vision différente du fait
gémellaire selon les systèmes d’interprétation auxquels on
l’associe de part et d’autre du globe. Aussi, et contre toute
attente, le premier chapitre sera donc consacré à l’étude de
ces jumeaux si « différents » des nôtres.
Au moment d’entreprendre l’exploration de l’imaginaire de
la gémellité en Occident, il est apparu nécessaire de situer
préalablement le champ sémantique au sein duquel se
déploient les différents sens – sens propre mais aussi, et
surtout, figuré – du terme jumeau. Ce sera le sujet du
second chapitre. A cette occasion, l’on tentera également
de montrer que la relation gémellaire est envisagée comme
une détermination de l’être et du devenir au sein de
l’imaginaire collectif.
La mythologie classique nous fournit nombre de figures
gémellaires parmi lesquelles celles de Castor et Pollux
également nommés Dioscures (« fils de Zeus »). Les
Dioscures représentent l’archétype même du couple uni par
7la philia grecque, c’est-à-dire l’amour inconditionnel,
désintéressé. Associée aux jumeaux mythologiques elle est
un mode d’existence ou, plus exactement, une raison
d’être-à-deux. Nous étudierons en détail la figure
dioscurique ainsi que les représentations qui lui sont
associées au chapitre III.
La description de l’humanité primordiale telle qu’elle est
présentée dans le mythe d’Aristophane constitue une autre
forme de résolution de la dualité dans l’unité. Nous

7 -. , sentiment d’amour-amitié, entendu en tant que vertu.
16 verrons, au chapitre IV, qu’il est possible d’envisager la
relation unique que partagent les jumeaux dès les premiers
temps de la vie, dans le sein maternel, comme une forme
de complétude qui prend fin lors de leur venue au monde.
La naissance peut effectivement évoquer la douloureuse
expérience de la perte de la complétude originelle que subit
la première humanité ainsi que le relate le poète grec.
Au chapitre V, nous verrons que la naissance gémellaire
participe à la fois de l’ordre et du désordre. Ordre car il
s’agit bien d’un fait naturel qui se produit depuis la nuit
des temps. Désordre car, en dépit de l’augmentation des
naissances multiples depuis les années soixante-dix, cela
demeure un fait exceptionnel, extra-ordinaire, dont on a
pendant longtemps attribué l’origine à une déviance du
comportement féminin. De nos jours encore, la présence de
jumeaux suscite des réactions mêlant curiosité et
fascination ; par ailleurs, la gémellité reste associée à des
croyances tenaces.
Le chapitre VI s’intéresse à la manière dont la littérature a
participé à la révélation d’une légitimité culturelle de ce
phénomène naturel qui surgit là où on ne l’attend pas.
L’accès à une existence bienheureuse apparaît
problématique chez les jumeaux appartenant à l’imaginaire
collectif. Abandonnés par une mère craignant l’opprobre
ou isolés brutalement de leur famille à la suite
d’évènements malencontreux, ils ne trouvent d’apaisement
à leur souffrance qu’au terme d’une véritable quête
identitaire. Les retrouvailles gémellaires n’ont pas
nécessairement pour finalité d’unir les destins mais plutôt
de rétablir le droits des jumeaux à envisager l’avenir sans
renier leurs origines.
C’est à la question de la perte d’identité et de la
dépossession du Moi que sera consacré le contenu du
chapitre VII. La confusion est ennemie de l’ordre social.
Or, la ressemblance extrême que présentent certains
jumeaux peut constituer une menace dans une société
17 peuplée de singuliers tous différents et identifiables en
cela. Mais les jumeaux ne sont-ils pas les premières
victimes des quiproquos et désagréments que peut générer
leur ressemblance ? L’on verra également que la figure
gémellaire peut être amenée à illustrer les problématiques
de la responsabilité et du choix qui engage l’individu.
Le couple gémellaire appréhendé comme une entité
indivisible, un individuum, constitue le sujet du chapitre
VIII. C’est en tous cas, nous le verrons, l’image que
erenvoie principalement la littérature à partir du XIX siècle.
Celle-ci offre en effet une lecture plus intimiste de la
relation gémellaire et de l’influence que celle-ci peut
exercer sur les destinées individuelles.
Enfin le neuvième et dernier chapitre sera consacré à une
autre facette de la relation gémellaire telle qu’elle apparaît
en Occident à travers la figure des frères ennemis. La
représentation de la rivalité fraternelle est en effet
augmentée par le rapport gémellaire, voire poussée à son
paroxysme. L’on s’intéressera entre autres aux mobiles qui
génèrent cette rivalité aboutissant inévitablement à la
réduction de la dualité gémellaire à la singularité.
18 CHAPITRE I
DES JUMEAUX SI DIFFÉRENTS
L’approche de l’altérité peut nous aider à considérer
d’un œil nouveau les éléments qui composent notre propre
culture. C’est la raison pour laquelle cette étude débutera
par un détour du côté des sociétés amérindiennes qui
peuplaient le Nouveau Monde bien avant que les
Occidentaux n’en découvrent l’existence. En réalité, cette
démarche préalable n’a d’autre but que de nous permettre
de percevoir l’efficace du système de lecture occidental où
s’inscrit inévitablement notre perception de la gémellité.
Car si la naissance gémellaire est loin de constituer un
phénomène anodin, l’extraordinaire variété des réactions
qu’elle suscite démontre qu’elle est loin de constituer un phénomène insignifiant : d’ailleurs l’on sait aujourd’hui
que la naissance de jumeaux est frappée de tabous dans
diverses régions du monde. Ces informations nous sont
parvenues par l’intermédiaire de nombreux travaux
ethnographiques réalisés sur les continents africain et
américain, travaux qui consistèrent à étudier les divers
comportements adoptés à l’égard des enfants nés jumeaux
mais aussi à l’égard de leur entourage, à savoir les parents,
mais aussi parfois la famille élargie, les proches, les
voisins, voire le village tout entier. La richesse et la
diversité de ces contenus mythiques, issus de multiples
horizons et qui n’ont cessé de surprendre les observateurs,
permettent surtout de montrer clairement que la gémellité
appartient à la fois à l’ordre du naturel et du culturel.
Aussi, afin d’être en mesure de porter un « regard éloigné »
sur notre Vieux Monde et de contribuer ainsi à saisir en
quoi l’appréhension culturelle d’un phénomène naturel
peut différer d’une population à une autre, rendons-nous
préalablement au cœur de la mythologie amérindienne.
Cette démarche va nous permettre d’entrer en contact avec
un système de pensée original – au sens noble du terme –
et qui se révèle incompatible, nous le vérifierons dans les
chapitres suivants, avec le contenu du modèle occidental.
À l’étude des récits, qui ont été recueillis depuis quelques
siècles déjà, l’on s’aperçoit que les jumeaux que l’on
rencontre dans la mythologie amérindienne ne le restent
jamais longtemps...
Aussi singulière qu’elle puisse paraître, cette affirmation
résume assez bien la constatation à laquelle aboutit Claude
1Lévi-Strauss dans son Histoire de Lynx . Cet ouvrage a été
élaboré à partir de la réunion d’observations effectuées à

1
Claude LÉVI-STRAUSS, Histoire de Lynx, Ed. Plon, Coll. Agora,
Paris, 1991.
20différentes époques de la carrière de l’auteur. Elles
présentent des traits communs qui permettent à l’auteur de
les intégrer dans un schéma explicatif du mode de pensée
dualiste selon lequel des populations rencontrées en
Amérique du Nord et du Sud tendraient à interpréter
l’univers qui les entoure. En effet, celles-ci partagent une
conception selon laquelle le « bon » fonctionnement du
monde reposerait sur la confrontation de contraires ou, plus
exactement, de termes opposés du type ciel / terre,
vent / brouillard, eau / feu, etc. Pour en montrer la
configuration, Lévi-Strauss s’appuie sur l’étude d’un vaste
matériel mythique composé de récits recueillis sur les deux
hémisphères. En procédant à l’analyse de ces mythes
éparpillés à travers le continent et qui présentent entre eux
d’importantes similitudes, il remarque que la pensée
amérindienne s’emploie à différencier les êtres qui,
originellement, révèlent une « trop » grande proximité.
C’est ce qu’illustre notamment l’histoire des deux fils de
Lynx, personnage célèbre de la mythologie qui porte
également le nom de Chat-Sauvage. Les deux fils de Lynx
présentent la particularité d’être nés jumeaux. Mais ces
jumeaux ne le resteront pas longtemps, nous explique
l’anthropologue. Car ces deux-là vont être rapidement
séparés par leurs destins respectifs. Devenus Soleil et
Lune, ils ne se rencontreront plus jamais et ce, pour la
bonne marche de l’univers.
Cet épisode de la cosmogonie amérindienne, empreint
d’une poésie certaine, illustre ainsi une des multiples
expressions du mode de pensée dualiste qui régit, depuis
des temps immémoriaux, l’interprétation de l’univers de
l’autre côté du globe. Ces expressions, Lévi-Strauss va
s’attacher à les retrouver au sein des contenus mythiques
dont il dispose tout en mettant en évidence la façon dont
l’interprétation dualiste amérindienne s’emploie à
« dégémelliser », si l’on peut dire, les choses et les êtres
qui composent l’univers.
21