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LA GÉOGRAPHIE STRUCTURALE

(CVJÊr[)lG]JR~L~]PJBIKJESJI N E

LIBERTÉ

sous la direction de Georges Benko GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: 1. La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) 2. Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) 3. La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 4. Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 AUX ÉDITIONS L'HARMATTAN

5. La géographie au temps de la chute des 1nurs P. CLAVAL, 1993 6. Allemagne: étgi d'alerte? L. CARROUE, B. ODENT, 1994 7. De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 8. La géographie d'avant la géographie. Le clinlat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 9. Dynamique de l'espace français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 10. La 1norphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Il. Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 12. La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 13. Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 14. L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIÈRE, 1996 15. La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 16. Du local au global C. DEMAZIÈRE, ed., 1996 17. Dynamiques territoriales et mutations écononliques B. PECQUEUR, ed., 1996 18. I1naginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 19. La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 20. Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 21. Québec, forme d'établissement. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999 22. Urbanisation et e1nploi. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 23. Milieu, colonisation et développement durable V. BERDOULA Y et O. SOUBEYRAN, eds., 2000 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000

LA GÉOGRAPHIE STRUCTURALE

Gaëtan DESMARAIS et Gilles RITCHOT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA my IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Des mêmes

auteurs:

Gaëtan Desmarais La Morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution, Paris et Québec, L'Harmattan et CÉLA T, 1995, 285 p. Dynamique du Sens, Québec, Éditions du Septentrion, 1998, 131 p. « La modélisation dynamique en géographie humaine» (codirection avec G. Ritchot). Cahiers de Géographie du Québec, Québec, Vol. 42, n° 117, 1998. Gilles Ritchot Essais de géomorphologie structurale, Québec, Presses de l'Université Laval, 1975, 388 p. La FOr/ne de la terre (avec P. Laplante), Longueuil, Le Préambule, 1984,319 p. FOr/ne urbaine et pratique sociale (codirection avec C. Feltz), Longueuil et Louvain-IaNeuve, Le Préambule et CIACO, 1985,303 p. Morphodynalnique structurale de la terre et des astres (avec C. Pouliot et P. Laplante), Longueuil, Le Préambule, 1988, 148 p. Études de géographie structurale. Québec, Université Laval, Centre de recherches en aménagement et développement, Cahier spécial n° 15. La géographie humaine structurale (codirection avec G. Mercier). Cahiers de Géographie du Québec, Québec, Vol. 36, n° 98, 1992. Québec forme d' établisselnent, Paris, L' Harmattan, 1999, 508 p.

(Ç) Couverture:

« Juni no 527 », Gerhard Richter, 1983, huile sur toile, 251 cm sur 251 cm, Paris, Centre Georges-Pompidou.

@ L'Harmattan, 2000 Paris, France Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Octobre 2000 ISBN: 7384-7534-5 ISSN: 1158-410X

Sommaire
Avant-Propos. .................................................................
9

Introduction

Un structuralisme morphodynamique
Chapitre 1
Du phénomène Le rapport à l'objet. homme-nature. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

.11
15

15

L'interdit de propriété...
Le processus La différenciation De la nécessité

... ... ... . . . ... ... ... .. . ... ... ... . . . ... ...
.........................................

16 17

d' hominisation. régionale. utilitaire

Le caractère fondamental distinctif des établissements
à l'économie politique.

humains. . . .

18
19 20

........................................ .. . .. . .. . .. . .. . .. . ...

Une double dimension anthropologique

et politique...

21
22

La définition classique des genres de vie. . . .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . ....
Le concept de «contrôle politique de la mobilité»
La localisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

23
23

La conversion des phénomènes en obj et
Positions L'organisation et trajectoires. spatiale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ..............................................

24
25 26 27

La structure

des positions.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

De l'objet de connaissance à la théorie conceptuelle
Chapitre
Sur

...

28 31
31

2
d'une aporie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

La nouvelle géomorphologie structurale
la piste

Le théorème de la dynamique interne à la surface primitive en formation semi-rigide L'autonomie relative de l'objet géomorphologique Une définition statistique de la surface primitive
en formation Ondulations de couverture et torsions sédimentaire tabulaire. . . . . . . . . . . . . . . . . .. associées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

32 34
35 37

Applications à l'étude des altérites, des incisions linéaires, des types de relief et du «champ global»
À l'échelle À l'échelle À l'échelle locale. régionale. globale. ..................................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

39
39 41 44

Chapitre 3 Les trois phases critiques
de la nouvelle géomorphologie structurale... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
45

La notion de pénéplaine chez William Morris Davis. . . . . . . . . . . . . . . ..

45

6
La tangence Surface des sommets.

G. Desmarais

et G. Ritchot : La géographie

structurale

............................................ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

45
46

d'érosion,

d'aplanissement.

Le rôle de l'isostasie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. normale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

47 47

La théorie du cycle de l'érosion

La première phase critique: les limites de l'explication

des formes du relief par les érosions externes exogènes. . . . .. . . . .. ...
La géomorphologie climatique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

49
50

La critique structurale du schéma davisien et de la géomorphologie climatique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. La classification structurale des profils et des pentes. . . . . . . . . . . . . . . .

52 53

La deuxième phase critique: le scénario de l'exhumation. . . . . . . . .. Le rôle des résistances lithologiques La troisième phase critique: la Nouvelle Tectonique Globale Le présupposé de la Nouvelle Tectonique Globale: l'aporie de l'objectivisme Un pas vers l'unité de la géographie? Chapitre 4

53 54 56 57 59
61

Le parcours structural de l'établissement
Un processus d'engendrement par niveaux Les trois couches de spatialité
Le concept
Une

humain...

... .. . ...

61 63
64 65 66 68

de vacuum.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
des vacuums. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. profonde. descriptives.

Le fonctionnement dimension

esthétique validations

Les premières

La dynamiqued'appropriation politique... .. .... ... ... ...
Les rôles actantiels
Les phases Quelques Une des trajectoires. exemples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. d'application.

70 71
72 75
76

dynamique

cyclique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

La structuration
Le modèle

morphologique
isotrope
qualitatives. de Paris. anisotrope.

des établissements.

. . . . . . . . . . . . . . ..

77
77 78 79 84 86

Une représentation
d'espace Les discontinuités L'espace Ouverture anisotrope

de l'espace.

.............................

...................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. ......................................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

méthodologique.

Chapitre 5
L'occupation Rentes concrète absolues des positions... rurales et de situation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. urbaines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
87

La valorisation économique des positions par la rente. . . . . . . . . . . ....
La théorie du rachat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

87
87 88

Sommaire

7

Les formes architecturales

concrètes:

les unités cellulaires

Les monuments,les forteresses,les temples... ... ... ... ... ... ...
La définition géographique structurale des styles architecturaux. . .. La signification des équipements de transport. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les équipements de transport et l'innovation stylistique. . . . . . . . . . . ..
Les séquences Les équipements Formes
Unités

91 92 93
94

95
95 97 98 102
103

stylistiques.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . de construction.
abstraites.

de production. et matériaux
et positions

résidentielles
de voisinage

.................

La spatialisation

des unités de voisinage.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Les phases d'occupation spatiale Une dynamique contracyclique Chapitre 6
Le fondement Les villages
Le phénomène

104 105

Un aperçu géohistorique des occupations concrètes... ... .. . ... ... 109
de l'économie de la période
campagnard.

générale.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .............................

109
110
111

préhistorique.

.. . .. .. . .. . . .. . .. . .. . .. .. . .. . ... . . . .. . .. ..

Cultures

sur brûlis

et jachères.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

111

Le développement
Les massifs-refuges. La ville
Les
La

implosif des campagnes anciennes.

. . . . . . . . . . ...

112

Des cités-forteresses de la haute Antiquité à l' Urbs
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. médiévale.
bourgs.
ville-cathédrale

113
114 114 115 116

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

De la crise de la féodalité à la conquête de l'Amérique.
Les polders hollandais.

. . . . . . . . . . ...

117
117

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Les trajectoires Les grandes
La ville-spectacle. La Révolution
L'étalement La

longues.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... bourgeoises. ................................

118
119 119 120
121

Révolutions
industrielle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

urbain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... anthropologique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

composante

122

Le facteur économique de l'inflation
La mondialisation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

122
123

Conclusion
L'unité de la géographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
125 129

Bibliographie.
Index.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

143

Avaut-propos
Introduire une perspective structurale en géographie est un projet à la fois ancien et nouveau. Sans doute peut-on remonter jusqu'au début du XIXe siècle pour retrouver les prémisses d'un tel projet chez les naturalistes qui s'attachaient à observer et à décrire le foisonnement des formes du monde sensible. L' œuvre d'Alexandre de Humboldt, imprégnée de Naturphilosophie, s'inspira à maints égards de l'idée d'un plan d'organisation des parties dans un tout, qu'élabora Étienne Geoffroy Saint-Hilaire aux origines du structuralisme biologique. La même source influença l'esthétique du territoire développée par Jules Michelet dès 1830 dans son Tableau de la France, ouvrage clef sur lequel allait s'appuyer la pensée géographique de Paul Vidal de la Blache. Mais ce structuralisme avant la lettre demeura implicite dans les travaux des géographes du Xlxe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Il fallut attendre les années soixante et soixante-dix pour que des principes structuralistes soient explicitement repris en géographie. Le structuralisme connut pendant cette période des prolongements géographiques remarqués. Les analyses déjà menées par Claude LéviStrauss, sur les structures élémentaires de la parenté et l'organisation spatiale des villages d'Amazonie, permirent de prendre conscience des liens qui unissent les significations symboliques et les configurations morphologiques des établissements. Un intérêt manifeste pour la géographie des représentations en découla. Pour sa part, Derek Gregory se référa à la phénoménologie husserlienne et au structuralisme lévi-straussien pour consolider les fondements de la géographie historique. Cherchant à rendre compte des discontinuités qui sous-tendent les systèmes spatiaux, Roger Brunet conçut son hypothèse chorématique sur la base de principes structuraux. D'autres recherches en morphologie urbaine explorèrent les rapports entre géographie et sémio-linguistique. Au-delà des effets de mode et des transferts conceptuels, il est frappant de constater que les travaux géographiques authentiquement structuralistes se font bien rares aujourd'hui. Il ne suffit pas de se réclamer du concept de «structure» et d'en proposer un usage métaphorique pour faire œuvre d'innovation scientifique. La fécondité et l'actualité de l'approche structurale en géographie dépendent surtout de la possibilité de forger des concepts théoriques originaux à partir d'un choix d'objet morphologique et dynamique, lequel permet de conférer une unité à la discipline et de résoudre certains de ses problèmes les plus essentiels. Telle est l'ambition du présent ouvrage.

10

G. Desmarais

et G. Ritchot : La géographie

structurale

Celui-ci est né de la rencontre et du dialogue entre deux chercheurs animés par le même projet, l'un ayant initié et développé depuis près de quarante ans l'approche structurale en géomorphologie et en géographie humaine, l'autre ayant prolongé ces travaux pionniers en approfondissant les apports convergents de l'épistémologie structurale, de la sémiotique et des modèles morphodynamiques. À la fois synthèse ordonnée et exposé systématique des multiples aspects d'une géographie qui ne sépare pas structure, genèse et spatialité, ce livre aborde des problèmes de fond déterminants pour la discipline. L'occasion est donnée de réfléchir à la possibilité de constituer une véritable géographie théorique en liaison avec des analyses conformes à l'intelligence des faits.
C'est avec plaisir que nous témoignons notre reconnaissance envers les savants dont les œuvres, les avis et les critiques ont enrichi notre réflexion. Nous souhaitons remercier tout particulièrement Augustin Berque, Pierre Frankhauser, Anne Lombard-Jourdan, Jean Petitot, Denise Pumain, JeanBernard Racine, Thérèse Saint-Julien, Lucien Scubla et René Thom. Nous remercions également le professeur Laurier Turgeon, directeur du CÉLAT, pour son soutien constant et généreux. Les nombreuses et minutieuses figures ont été mises en forme par Serge Gagnon, aidé par le Laboratoire de cartographie du Département de géographie de l'Université Laval. La révision linguistique et la composition des index ont été effectuées par Véronique Durpoix. G.D. et G.R.

Introduction

Un structuralisme

morphodynamique

Le concept de «structure» désigne généralement en géographie un arrangement matériel entre de multiples éléments ordonnés ou en interaction. C'est le sens utilisé en géomorphologie pour référer à la disposition plissée ou cassante des formations géologiques censées expliquer certains types de relief. C'est aussi l'acception adoptée en géographie humaine pour décrire la distribution spatiale des tissus bâtis, le découpage des terres en lots et en parcelles, la division administrative d'une région ou d'une agglomération, la localisation des équipements de production agraire et industrielle, ou la division sociale en classes, groupes et institutions. La géographie structurale abordée dans le présent ouvrage accorde une signification fort différente au concept de «structure». Elle conçoit les structures comme des formes abstraites d'organisation, qui ne sont pas réductibles à leurs diverses réalisations matérielles. La géographie structurale relève d'une attitude rationaliste qui distingue soigneusement les objets de connaissance théoriquement construits des phénomènes empiriques accessibles à l'observation. Elle considère ainsi qu'il ne faut pas confondre les
structures démontrée

-

qui sont des objets théoriques dont la réalité est rigoureusement avec leurs manifestations tangibles. Les structures sont des

morphologies abstraites qui émergent dynamiquement du substrat où elles s'incarnent. Elles conditionnent la stabilité et l'intelligibilité de leurs réalisations concrètes. Toute structure peut être définie comme un système de discontinuités qualitatives qui catégorisent un espace en une organisation relationnelle et dynamique de valeurs positionnelles. Comme le rappelle Gilles Deleuze dans son article «À quoi reconnaît-on le structuralisme», les éléments d'une structure ont «un sens qui est nécessairement et uniquement de position» (1973 : 304). Dans une structure, «les places sont premières par rapport aux choses et aux êtres réels qui viennent les occuper, premières aussi par rapport aux rôles et aux événements (...) qui apparaissent nécessairement lorsqu'elles sont occupées» (Idem: 305). C'est pourquoi «l'ambition scientifique du structuralisme n'est pas quantitative, mais topologique et relationnelle» (Ibidem). La géographie structurale entretient des liens profonds avec cette méthodologie générale des sciences qu'est le structuralisme. Citons entre autres:

12

G. Desmarais

et G. Ritchot : La géographie

structurale

i) le structuralisme dynamique en biologie, qui repose sur le principe de connexion spatiale des parties dans un tout introduit par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et repris par Gœthe dans ses méditations sur la morphogenèse végétale. Le structuralisme dynamique a ponctué l'histoire de la biologie et il a abouti aux concepts de «champ morphogénétique» et de «chréode» chez Waddington. Ces concepts permettent de comprendre qu'une information positionnelle régule la différenciation cellulaire en sélectionnant certains régimes métaboliques et en déclenchant certains gènes. Le structuralisme dynamique rend compte des principaux caractères des êtres vivants: la stabilité structurelle, l'auto-organisation et la générativité des formes; ii) le structuralisme linguistique, inauguré par Ferdinand de Saussure au début du xxe siècle et qui est devenu l'un des paradigmes fondamentaux des sciences humaines. Que ce soit en phonologie avec ces unités relationnelles abstraites, distinctives et discriminantes que sont les «phonèmes» chez Roman Jakobson, en anthropologie avec les «structures élémentaires de la parenté» chez Claude Lévi-Strauss, en syntaxe avec ces connexions structurales orientées et hiérarchisées que sont les «stemmas» chez Lucien Tesnière, ou encore en sémiotique avec les «structures sémio-narratives profondes» chez Algirdas Julien Greimas, on se trouve confronté à des formes abstraites d'organisation qui différencient un continuum en valeurs sémantiques et en rôles actantiels dont l'identité est purement positionnelle;
iii) le structuralisme morpho dynamique introduit par René Thom et prolongé par Jean Petitot. S'appuyant sur la théorie mathématique des singularités et des bifurcations, il offre une profonde synthèse entre l'approche morphogénétique développée en biologie et le rationalisme sémio-linguistique inauguré par Saussure. Il débouche sur une physique des formes qui permet de mathématiser les structures en tant qu'objets théoriques. La géographie structurale - qui conçoit les structures comme des formes abstraites en développement, des macro-morphologies se déployant dans des espaces substrats et émergeant dynamiquement de processus autoorganisés - s'inscrit dans le prolongement de l'unité rationnelle du structuralisme morphodynamique. Le programme de recherche de la géographie structurale consiste à décrire et à expliquer l'apparition, l'organisation, la transformation et l'évolution des formes aussi bien naturelles que culturelles présentes à la surface de la terre. L'approche n'est donc pas verticale. Elle ne tend pas vers une spécialisation accrue d'un secteur bien précis de la géographie, ni vers la

Un structuralisme

morphodynamique

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promotion d'une nouvelle sous-discipline qui pourrait prendre en charge une classe particulière de phénomènes. L'approche est plutôt transversale et concerne l'ensemble de la discipline géographique. La géographie structurale subsume une diversité de phénomènes sous l'unité synthétique d'un objet de connaissance morphologique et dynamique. Elle réussit ainsi à combler des hiatus entre les deux versants - physique et humain - de la discipline géographique. Ses concepts théoriques inédits et sa méthode d'analyse interdisciplinaire permettent de lier, à l'intérieur même de la géographie humaine, des domaines de réalité jusqu'ici séparés. L' «interdit spatial de propriété» médiatise les relations entre l'homme et la nature. Les trajectoires de «contrôle politique de la mobilité» explicitent le contenu des schèmes d'interaction inhérents aux appropriations et aux occupations spatiales. Le «parcours structural» de l'établissement humain fait surgir des solidarités inattendues entre des composantes anthropologiques, politiques, géographiques, économiques et architecturales. Nous allons exposer méthodiquement les apports théoriques et empiriques de la géographie structurale. Le premier chapitre réalise un passage du phénomène à l'objet. Il montre à quel point le concept de «structure» permet de mieux aborder l'étude de quatre problèmes géographiques majeurs: le rapport homme-nature, la différenciation régionale, la localisation et l'organisation spatiale. Le deuxième chapitre examine la méthode structurale en géomorphologie. Le théorème, qui reconstitue l'existence d'une surface primitive abstraite organisant et différenciant les formes du relief, y est présenté et appliqué sur des exemples pris à l'échelle locale des altérites et des incisions linéaires, à l'échelle régionale des types de relief et à l'échelle globale du rapport continents-océans. Le troisième chapitre fait ressortir les implications épistémologiques de la nouvelle géomorphologie structurale. Il effectue à cette fin un retour critique sur la notion de «pénéplaine», dégageant ainsi les limites de l'explication des formes du relief par les érosions externes exogènes. Cet examen conduit à substituer aux explications avancées par la géomorphologie climatique, le scénario de l'exhumation et la Nouvelle Tectonique Globale - qui se concentrent sur les seules forces - les contraintes géométriques d'une surface primitive abstraite et en mouvement. Le quatrième chapitre présente le processus d'engendrement des formes qu'est le «parcours structural» de l'établissement humain. Il définit les concepts opératoires relatifs à l'investissement spatial des valeurs anthropologiques et aux schèmes d'interaction qui dynamisent l'appropriation politique de l'espace. Il propose divers cas d'application de ces concepts et il aboutit à un modèle d'espace anisotrope qui permet d'enrichir l'idée que l'on peut se faire de l'organisation spatiale des établissements humains. Dans ce

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G. Desmarais

et G. Ritchot : La géographie

structurale

modèle, une structure de positions abstraites se complexifie de plus en plus sans que n'augmente, pour autant, le nombre des unités urbaine et rurale. Le cinquième chapitre poursuit l'exposé du parcours structural. Il explicite la dynamique d'occupation spatiale qui fait émerger la diversité des manifestations concrètes de l'établissement. La valorisation économique réalisée par la rente de situation est définie comme étant l'opérateur de conversion qui transforme les positions abstraites en occupations concrètes. Une classification structurale des unités cellulaires est proposée et mise en relation avec l'innovation des styles architecturaux. Les processus de spatialisation des unités de voisinage sont reconstitués, ce qui permet de corréler les groupes de formes à leurs positions structurales sous-jacentes. Le sixième chapitre offre un aperçu géohistorique des occupations concrètes en insistant sur leurs motivations anthropologiques et leurs régulations politiques profondes. Sont brièvement commentés: les villages de la période préhistorique, le développement des campagnes anciennes, les citésforteresses et les massifs-refuges de l'Antiquité, la ville médiévale, les polders hollandais, la ville-spectacle post-révolutionnaire, l'étalement urbain et la mondialisation contemporaine. En conclusion, nous revenons sur le rôle et la portée de l'approche structurale relativement aux questions du statut scientifique et de l'unité de la géographie.