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La gestion capitaliste de la crise

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201 pages
La crise s'exprime par un excédent de capitaux qui ne trouvent plus de débouchés suffisants dans l'investissement productif, et la gestion de la crise consiste alors à leur trouver d'autres débouchés pour éviter leur dévalorisation. Les pouvoirs se préoccupent exclusivement de cette gestion à court terme. Au plan mondial, l'instrumentalisation des institutions de Bretton Woods par la mise en ouvre des programmes dits d'ajustement structurel imposés aux pays du Sud et de l'Est doit être lue dans ce cadre. Ces programmes ne méritent donc pas leur nom : il s'agit de politiques conjoncturelles de gestion de la crise qui enferment dans une spirale régressive et rendent impossibles les transformations structurelles qui conditionnent l'expansion ultérieure. En contrepoint, la relance du développement doit être pensée comme un projet sociétaire qui n'est pas le produit naturel de la gestion et de l'expansion des marchés, mais le résultat de transformations structurelles considérées dans toutes leurs dimensions. Cet ouvrage réunit les textes présentés par le Forum du Tiers-Monde (Dakar) à la conférence des associations populaires tenue à Madrid en octobre 1994 à l'occasion du cinquantième anniversaire des institutions de Bretton-Woods. Ce projet a bénéficié partiellement des soutiens financiers de la coopération norvégienne, des Pays-Bas, de Christian Aid (Londres) et de la Coalition canadienne des Églises pour l'Afrique, auxquels nous adressons ici nos sincères remerciements. Cependant, selon la formule consacrée, les opinions exprimés ici n'engagent que leur auteur.
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Extrait
Présentation

Nous avons réuni dans ce livre trois études concernant la gestion capitaliste de la crise.

La crise s’exprime par le fait que les profits tirés de la production ne trouvent pas de débouchés suffisants dans des investissements rentables financièrement susceptibles de développer les capacités de production. La gestion de la crise consiste alors à trouver d’autres débouchés à cet excédent de capitaux flottants, de manière à éviter leur dévalorisation brutale.

Aux plans nationaux, cette gestion impose des politiques néolibérales, parfaitement rationnelles et efficaces de ce point de vue, contrairement au préjugé courant d’une bonne partie de leurs critiques de gauche. Bien entendu, ces politiques enferment les économies dans des spirales déflationnistes de stagnation. C’est pourquoi, elles sont des politiques de gestion de la crise, non de recherche des solutions à celle-ci (cf. Première partie).

La mondialisation exige que la gestion de la crise opère également à ce niveau. Dans cet esprit, les institutions internationales de Bretton-Woods sont instrumentalisées à cet effet, pour soumettre les économies du Sud et de l’Est à ces impératifs. Les programmes d’ajustement structurel imposés dans ce cadre ne sont pas du tout ce que leur nom voudrait suggérer. Il ne s’agit pas de transformer les structures d’une manière qui permettait éventuellement par la suite un nouvel essor général et l’expansion des marchés. Il ne s’agit que d’adaptations conjoncturelles soumises à la logique à court terme de la garantie de la rentabilité financière des capitaux en excédent (cf. Première partie). Bien entendu cette gestion mondiale de la crise s’avère intenable, multipliant les conflits qu’elle ne peut pas régler, d’autant qu’elle opère dans le cadre d’un système monétaire désormais caduc (cf. Deuxième partie).

Dans un temps record par sa brièveté, la poursuite de l’utopie libérale a produit des résultats si catastrophiques que son discours est déjà en perte de vitesse. Le vent commence à tourner en faveur de la raison.

En contrepoint donc de ces politiques de gestion de la crise, il faut repenser le développement comme un projet sociétaire, qui n’est pas le produit naturel de politiques de gestion et d’expansion des marchés, mais le résultat éventuel de politiques de transformations pensées dans toutes leurs dimensions (cf. Troisième partie).

L’expansion de l’après-guerre avait été produite par l’ajustement des stratégies du capital aux conditions sociales que les forces populaires et démocratiques, fortes de la victoire antifasciste, lui imposaient. Le contraire exactement des politiques dites d’ajustement de notre époque. L’histoire n’est pas commandée par le déploiement infaillible des lois de « l’économie pure » comme l’imaginent certains professeurs d’université. Elle est produite par les réactions sociales aux tendances que ces lois impliquent, qui définissent à leur tour les rapports sociaux concrets dans le cadre desquels ces lois opèrent. Les forces « antisystémiques » — si on appelle ainsi ce refus organisé, cohérent et efficace de la soumission unilatérale et totale aux exigences de ces lois prétendues — façonnent l’histoire véritable autant que la logique « pure » de l’accumulation capitaliste. Elles commandent les possibilités et les formes de l’expansion qui se déploie alors dans les cadres dont elles imposent l’organisation.

Présentées à l’occasion du cinquantième anniversaire des institutions de Bretton-Woods (Madrid, octobre 1994), ces études proposent une critique systématique de leur discours simpliste sur l’incontournabilité de la mondialisation. Il faut reconnaître que l’interdépendance doit être négociée : encadrer et soutenir les développements nationaux nécessaires, corriger les inégalités de départ et non les laisser s’accuser. Reconnaître ces exigences, c’est comprendre donc que le développement n’est pas synonyme d’expansion des marchés. Or le discours dominant refuse toujours de faire cette distinction. Ce discours implique que l’expansion des marchés « entraîne » nécessairement le progrès social et la démocratie et que les « difficultés » (les « poches de pauvreté », le chômage et la marginalisation sociale comme on dit) ne sont alors que « transitoires ». On ne se préoccupe pas de savoir si la durée de la transition en question sera de quelques années ou de plusieurs siècles ! Jan Tibergen, avec la rigueur mathématique qu’on lui connaît, a calculé que la mise en œuvre des politiques préconisées par la Banque mondiale finirait par résoudre les drames sociaux de notre époque dans exactement 908 ans (années, pas jours ou semaines !).


Ce discours dominant est donc de la nature d’un discours idéologique pur fondé sur une « théorie sans faits » - en réalité contredit par l’histoire. La théorie en question est celle du « marché pur » (ou du capitalisme pur dans un langage plus franc). Une théorie aussi distante de la réalité du « système (ou du capitalisme) réellement existant » que l’était la proclamation ad nauseam des « principes du socialisme » de feu le « socialisme réellement existant ». On a parfois suggéré que, pour cette raison, la lecture des documents dont la Banque mondiale inonde le marché doit être faite comme naguère celle de la Pravda : on peut deviner, si l’on sait lire entre les lignes, la nature des problèmes du monde réel, mais le texte évite toujours soigneusement de les analyser, se contentant de proclamer la validité éternelle des principes. L’histoire dément toujours les conclusions de ce genre d’exercice. Mais ce n’est pas la théorie qui est remise en question, c’est l’histoire qui a tort, parce qu’elle refuse de se plier aux principes. La méthode n’est pas différente de celle des intégrismes religieux.


Les nécessités de la vie imposent quand même qu’on évoque la réalité. On le fait alors en accompagnant « la théorie sans faits » d’une collecte empiriste de « faits sans théorie ». L’exercice permet alors de proposer sans cesse des « success stories » (comme dans les feuilletons de la télévision), l’exemple de « miracles » : celui de Saint-Domingue au XVIIIe siècle (devenu Haïti d’aujourd’hui), celui de la Côte-d’Ivoire des années 1960 (dont on ne parle plus), celui de la Corée dont on rabâche les vertus aujourd’hui dans les médias populaires et les revues d’allure académique. L’opération permet l’illusion en permanence de soutenir la crédibilité du discours idéologique parathéorique. Comme d’autres institutions de production idéologique la Banque mondiale fait son « autocritique » - superficielle - tous les vingt ans, ce qui lui permet de maintenir la permanence de son discours éternel.
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