La Guerre civile

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Jules César
La Guerre civile
Salluste, Jules César, C. Velleius Paterculus et A. Florus
publiée sous la direction de M. Nisard, Paris, Didot, 1865
La Guerre civile : Livre I
Situation politique au début de 49 ; séances et discussions au Sénat
1
(1) Les lettres de C. César ayant été remises par Fabius aux consuls, ce ne fut qu'avec beaucoup de
peine et sur les vives instances des tribuns du peuple qu'on obtint d'eux qu'il en fût fait lecture dans le
sénat ; mais, quand il fut proposé que le sénat délibérât sur le contenu de ces lettres, on ne put l'obtenir.
(2) Les consuls ne parlent que du danger de la république. Le consul L. Lentulus promet de défendre la
république et le sénat, si l'on opine hardiment et courageusement ; (3) "mais, si l'on ne cherche qu'à
ménager César et à gagner ses bonnes grâces, comme on a fait jusqu'alors, il ne prendra conseil que
de lui-même et ne déférera plus à l'autorité du sénat ; il a, lui aussi, un asile dans l'amitié de César." (4)
Scipion parle dans le même sens. "Pompée, dit-il, est prêt à soutenir la république, pourvu que le sénat
le seconde ; mais, si l'on hésite, si l'on agit mollement, ce sera en vain que plus tard le sénat implorera
son secours".
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(1) Ce discours de Scipion, tenu dans Rome en plein sénat, tandis que Pompée était aux portes de
la ville, semblait sorti de la bouche même de Pompée. (2) Quelques-uns avaient proposé des avis plus
modérés. Ainsi, d'abord, M. Marcellus, parlant sur ce sujet, demanda qu'on ne fît au ...
Publié le : jeudi 19 mai 2011
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Jules CésarLa Guerre civileSalluste, Jules César, C. Velleius Paterculus et A. Floruspubliée sous la direction de M. Nisard, Paris, Didot, 1865La Guerre civile : Livre ISituation politique au début de 49 ; séances et discussions au Sénat1(1) Les lettres de C. César ayant été remises par Fabius aux consuls, ce ne fut qu'avec beaucoup depeine et sur les vives instances des tribuns du peuple qu'on obtint d'eux qu'il en fût fait lecture dans lesénat ; mais, quand il fut proposé que le sénat délibérât sur le contenu de ces lettres, on ne put l'obtenir.(2) Les consuls ne parlent que du danger de la république. Le consul L. Lentulus promet de défendre larépublique et le sénat, si l'on opine hardiment et courageusement ; (3) "mais, si l'on ne cherche qu'àménager César et à gagner ses bonnes grâces, comme on a fait jusqu'alors, il ne prendra conseil quede lui-même et ne déférera plus à l'autorité du sénat ; il a, lui aussi, un asile dans l'amitié de César." (4)Scipion parle dans le même sens. "Pompée, dit-il, est prêt à soutenir la république, pourvu que le sénatle seconde ; mais, si l'on hésite, si l'on agit mollement, ce sera en vain que plus tard le sénat implorerason secours".2(1) Ce discours de Scipion, tenu dans Rome en plein sénat, tandis que Pompée était aux portes dela ville, semblait sorti de la bouche même de Pompée. (2) Quelques-uns avaient proposé des avis plusmodérés. Ainsi, d'abord, M. Marcellus, parlant sur ce sujet, demanda qu'on ne fît au sénat aucun rapportsur cette affaire avant d'avoir levé par toute l'Italie une armée à l'abri de laquelle le sénat pût librement etsans crainte ordonner ce qui lui plairait ; (3) ainsi M. Calidius voulait que Pompée se rendît dans lesprovinces de son gouvernement pour ôter tout prétexte de guerre, parce que César, à qui l'on avait retirédeux légions, pouvait craindre qu'on ne les employât contre lui tant que Pompée les retiendrait auxportes de Rome ; ainsi, encore, M. Rufus avait, à peu de chose près, opiné comme Calidius. (4) Maistous les trois furent fortement réprimandés par le consul L. Lentulus, (5) qui même refusa de mettre auxvoix l'avis de Calidius. Marcellus, effrayé par ces reproches, retira le sien. (6) Ainsi les cris du consul, laprésence d'une armée, les menaces des amis de Pompée entraînent la plupart des sénateurs et lesforcent, malgré eux, à se ranger à l'avis de Scipion. L'on décrète "que César licenciera son armée dansun délai prescrit ; et que, s'il y manque, il sera déclaré ennemi de la république". (7) M. Antonius et Q.Cassius, tribuns du peuple, s'opposent au décret. Un rapport est fait aussitôt sur l'opposition destribuns : (8) on ouvre des avis pleins de violence ; et plus les mesures qu'on propose sont acerbes etcruelles, plus on est applaudi par les ennemis de César.3(1) Sur le soir, au sortir de l'assemblée, Pompée mande tous les sénateurs. Il loue les uns et lesencourage pour l'avenir ; il réprimande et excite ceux qui se sont montrés timides. (2) En même temps ilrappelle de tous côtés un grand nombre de vétérans de ses armées, par l'espoir des récompenses etde l'avancement ; et la plupart des soldats des deux légions envoyées par César sont égalementappelés sous les drapeaux. (3) Rome est remplie de compagnons d'arme de Pompée, tribuns,centurions, rengagés. (4) Les amis des consuls, les partisans de Pompée, tous ceux qui avaient devieilles inimitiés contre César, se rendent en foule au sénat : (5) par leurs cris et par leur concours, ilsintimident les faibles, rassurent ceux qui hésitent, enfin enlèvent au plus grand nombre le pouvoird'exprimer franchement leur opinion. (6) Le censeur L. Pison offre d'aller vers César pour l'informer de cequi se passe ; le préteur L. Roscius fait la même proposition : ils ne demandent pour cela qu'un délai desix jours. (7) Quelques-uns même sont d'avis qu'on envoie à César des députés qui lui exposent la
volonté du sénat.4(1) Ces divers avis sont rejetés ; on oppose à chacun d'eux le discours du consul, de Scipion et deCaton. D'anciennes inimitiés et le chagrin d'un refus animent Caton contre César. (2) Lentulus, accabléde dettes, espère obtenir une armée, des provinces, compte sur les largesses des rois qui désirentnotre alliance, et se vante parmi ses amis d'être un autre Sylla, qui arrivera un jour à l'empire. (3) Scipionse flatte également d'avoir une province et une armée, dont il partagera le commandement avecPompée dont il est l'ami : ajoutez à cela la crainte d'un jugement, l'intérêt de sa vanité, et la faveur deshommes qui avaient alors le plus de pouvoir dans la république et dans les tribunaux. (4) Pompée lui-même, excité par les ennemis de César, et ne voulant pas avoir d'égal, s'était séparé entièrement de lui,et réconcilié avec leurs ennemis communs, qu'il avait attirés en grande partie à César dans le temps deleur alliance. (5) D'ailleurs, honteux de sa conduite peu loyale par rapport aux deux légions destinéespour l'Asie et la Syrie, et qu'il avait retenues pour établir par elles son pouvoir et sa domination, ilsouhaitait qu'on en vint aux armes.5(1) Par ces motifs, tout se décide à la hâte et en tumulte ; on ne donne pas le temps aux parents deCésar de l'avertir ; on ne laisse pas aux tribuns du peuple le moyen de détourner le péril qui les menace,ou de faire valoir leur dernier privilège, le droit d'opposition que L. Sylla avait respecté. (2) Ils sont forcés,dès le septième jour, de songer à leur sûreté ; or, auparavant, les tribuns les plus séditieux ne rendaientaucun compte et n'étaient pas inquiétés avant le huitième mois. (3) Enfin on a recours à ce sénatus-consulte, qui, par son importance, venait le dernier de tous, alors que Rome était, pour ainsi dire,menacée d'incendie, et que chacun désespérait de son salut : "Que les consuls, les préteurs, les tribunsdu peuple, et les consulaires qui sont près de Rome, veillent à ce que la république ne reçoive aucundommage." (4) Ce décret fut rendu le sept des ides de janvier. Ainsi, des cinq premiers jours du consulatde Lentulus où le sénat put s'assembler, deux furent employés à la tenue des comices, et le reste àporter les décrets les plus hautains et les plus durs contre l'autorité de César et contre les tribuns dupeuple, si dignes de respect. (5) Les tribuns du peuple s'enfuient aussitôt de la ville et se rendent près deCésar. Celui-ci était alors à Ravenne, où il attendait une réponse à ses offres pleines de modération,souhaitant que l'équité des hommes pût permettre le maintien de la paix.6(1) Les jours suivants, le sénat s'assemble hors de Rome. Pompée y répète tout ce que Scipion adéjà dit de sa part ; il loue le courage et la fermeté du sénat ; il énumère ses forces ; il a toutes prêtes dixlégions ; (2) en outre il sait d'une manière certaine que les soldats ne sont pas affectionnés à César, etqu'on ne pourra les persuader de le défendre ou de le suivre. (3) Pour le reste, on en réfère au sénat : onpropose de faire des levées dans toute l'Italie, d'envoyer Faustus Sylla en Mauritanie en qualité depropréteur, et de tirer de l'argent du trésor public pour Pompée. On parle aussi de déclarer le roi Jubaami et allié, du peuple romain. (4) Mais Marcellus dit qu'il ne le souffrira pas ; et Philippus, tribun dupeuple, s'oppose de son côté à ce qu'on a demandé pour Faustus. (5) Le reste passe en décrets. Onaccorde des gouvernements à de simples particuliers : deux de ces gouvernements étaient consulaires,les autres prétoriens. À Scipion échoit la Syrie ; à L. Domitius la Gaule. Philippus et Cotta sont oubliéspar des intrigues particulières ; leurs noms ne sont pas tirés au sort. (6) On envoie des préteurs dans lesautres provinces, et ils partent sans attendre, comme cela se pratiquait les autres années, que le peupleait ratifié leur élection, qu'ils aient revêtu l'habit de guerre, et prononcé les voeux accoutumés. (7) Ce quine s'était jamais vu jusque là, les consuls sortent de la ville ; et de simples particuliers se font précéderde licteurs à Rome et au Capitole, contre tous les exemples du passé. (8) On fait des levées par toutel'Italie, on commande des armes, on exige de l'argent des villes municipales, on en prend dans lestemples : tous les droits divins et humains sont confondus.Harangue de César à la nouvelle des décisions prises7(1) Informé de ce qui se passe, César harangue ses troupes. Il rappelle les injures dont ses ennemisl'ont accablé dans tous les temps, et se plaint que les efforts d'une malignité envieuse lui aient à ce pointaliéné Pompée dont il a toujours favorisé, secondé le crédit et la puissance. (2) Il se plaint que par unenouveauté, jusqu'alors sans exemple dans la république, on en soit venu à diffamer, à étouffer, par lesarmes, le droit d'opposition tribunitienne, rétabli les années précédentes. (3) Sylla, quoiqu'il eût dépouilléle tribunal de tout crédit, lui avait du moins laissé la liberté d'opposition : (4) Pompée, qui passe pour luiavoir rendu ses anciens droits, lui a même ôté ceux qu'il possédait auparavant. (5) Il ajoute que, toutesles fois que l'on a décrété que les magistrats eussent à veiller au salut de la république (lequel sénatus-consulte appelle aux armes tout le peuple romain), ce décret n'a été rendu qu'à l'occasion de loisdésastreuses, de quelque violence tribunitienne, d'une révolte du peuple, alors que les temples et leslieux fortifiés ont été envahis ; (6) que ces excès des siècles passés ont été expiés par la mort deSaturninus et des Gracques ; que, pour le présent, il n'a été rien fait, rien pensé de semblable ; aucune
loi n'a été promulguée, aucune proposition soumise au peuple, aucune séparation consommée. (7) Il lesexhorte à défendre contre ses ennemis l'honneur et la dignité du général sous lequel ils ont, pendant neufans, si glorieusement servi la république, gagné tant de batailles, soumis toute la Gaule et la Germanie.(8) À ce discours, les soldats de la treizième légion (César l'avait rappelée auprès de lui dès lecommencement des troubles ; les autres n'étaient pas encore arrivées) s'écrient, d'une voix unanime,qu'ils sont prêts à venger les injures de leur général et des tribuns du peuple.César passe le Rubicon. Négociations8(1) Assuré des dispositions des soldats, César part avec cette légion pour Ariminium, et y rencontreles tribuns du peuple qui venaient se réfugier vers lui. Il tire ses autres légions de leurs quartiers d'hiver,et leur ordonne de le suivre. (2) Là, le jeune L. César, dont le père était un de ses lieutenants, vient lejoindre. Ce jeune homme, après lui avoir rendu compte des motifs qui l'amènent, lui annonce "qu'il a étéchargé par Pompée d'une mission particulière : (3) que Pompée désire justifier sa conduite aux yeux deCésar, afin que ce qu'il a fait pour le bien de la république ne lui soit pas imputé à crime ; qu'il a toujourspréféré l'intérêt public à ses affections particulières ; que c'est aussi un devoir pour César de sacrifierses passions et ses ressentiments au bien de l'état, de peur qu'en voulant, dans sa colère, frapper sesennemis, il n'atteigne la république." (4) Lucius ajoute quelques mots de ce genre, tendant à lajustification de Pompée. Le préteur Roscius s'exprime, sur le même sujet, à peu près dans les mêmestermes, et déclare parler au nom de Pompée.9(1) Bien que cette démarche ne parût en rien pouvoir réparer les anciennes injures, néanmoins,croyant ces deux hommes propres à rapporter à Pompée ce qu'il avait à lui dire, César les pria, l'un etl'autre, puisqu'ils s'étaient chargés du message, de vouloir bien aussi se charger de la réponse ; ilspourraient peut-être, sans prendre trop de peine, mettre fin à une querelle déplorable et délivrer toutel'Italie de ses craintes. (2) "Lui aussi, il avait toujours considéré avant tout la gloire de la république, qui luiétait plus chère que la vie : il avait vu avec douleur que ses ennemis voulussent lui arracher, par unaffront, la faveur du peuple romain, lui ôter les six derniers mois de son gouvernement et le forcer deretourner à Rome, quoique le peuple eût autorisé son absence des prochains comices : (3) toutefois,dans l'intérêt de la république, il avait souffert patiemment ce tort fait à sa gloire : il avait écrit au sénatpour demander que toutes les armées fussent licenciées, et n'avait pu l'obtenir ; (4) on faisait des levéesdans toute l'Italie ; on retenait deux légions qu'on lui avait retirées sous prétexte d'une guerre contre lesParthes : toute la ville était sous les armes. Tous ces mouvements avaient-ils d'autre but que sa perte ?(5) Cependant il était prêt à consentir à tous les sacrifices, à tout souffrir pour l'amour de la république.Que Pompée se rende dans son gouvernement ; que tous deux licencient leurs troupes ; que chacunpose les armes en Italie ; que Rome soit délivrée de ses craintes ; que les comices soient libres, et lesaffaires publiques remises au sénat et au peuple romain. (6) Enfin, pour aplanir ces difficultés, pourarrêter les conditions d'un accord, et les sanctionner par un serment, que Pompée s'approche ou qu'il selaisse approcher par César : une entrevue pourra terminer leurs différends."10(1) Après avoir accepté la mission, Roscius se rend à Capoue avec L. César, et là il trouve lesconsuls et Pompée. Il leur rapporte les demandes de César. (2) Ceux-ci, après en avoir délibéré, lerenvoient avec une réponse par écrit, laquelle portait : (3) "Que César retournerait en Gaule, sortiraitd'Ariminium, licencierait son armée : que, moyennant cela, Pompée irait en Espagne. (4) En attendant,jusqu'à ce que César eût garanti l'exécution de ses promesses, les consuls et Pompée nediscontinueraient point les levées.11(1) Il etait injuste de demander que César sortît d'Ariminium et retournât dans son gouvernement,tandis que Pompée retiendrait des provinces et des légions qui n'étaient pas à lui ; que César licenciâtson armée pendant qu'on faisait des levées ; (2) que Pompée promît de se rendre dans songouvernement, et de ne pas fixer le délai dans lequel il partirait : de sorte que si, à la fin du consulat deCésar, Pompée n'était pas parti, on ne pourrait l'accuser d'avoir faussé son serment. (3) D'ailleurs, nemarquer aucun temps pour une entrevue, ne pas s'engager à se rapprocher de César, c'était ôter toutespoir d'accommodement. (4) En conséquence, César fait partir M. Antoine d'Ariminium, et l'envoie àArrétium avec cinq cohortes : pour lui, il reste à Ariminium avec deux légions, et y ordonne des levées. Iloccupe Pisaurum, Fanum, Ancône, en mettant une cohorte dans chacune de ces places.Progrès de César. Prise d'Iguvium et d'Auximum12(1) Cependant, informé que le préteur Thermus tenait Iguvium avec cinq cohortes, et qu'il faisait
fortifier cette ville, mais que les habitants lui en étaient tout dévoués, César y envoya Curion avec troiscohortes qu'il tira de Pisaurum et d'Ariminium. (2) Ayant appris leur arrivée, Thermus, se défiant desdispositions des citoyens, retire ses cohortes et s'enfuit : ses soldats l'abandonnent en chemin etretournent chez eux. (3) Curion entre dans Iguvium à la grande satisfaction des habitants. Après cesuccès, plein de confiance dans les sentiments des villes municipales, César tire des garnisons lescohortes de la treizième légion, et part pour Auximum où Attius s'était jeté avec quelques cohortes, etd'où il envoyait des sénateurs faire des levées dans tout le Picénum.13(1) À la nouvelle de l'arrivée de César, les décurions d'Auximum se rendent en grand nombre versAttius Varus. Ils lui disent "qu'ils n'ont pas à juger la querelle présente, mais que ni eux-mêmes, ni leursconcitoyens ne peuvent souffrir que C. César, après avoir si bien mérité de la république par tant debelles actions, soit exclu de la ville et des murs : qu'ainsi il songe à son nom dans l'avenir, et pourvoie àsa sûreté." (2) Effrayé par ces paroles, Attius Varus retire la garnison qu'il avait amenée, et s'enfuit. (3)Quelques soldats de César, appartenant aux premiers rangs, le poursuivent et le forcent à s'arrêter : (4)on en vient aux mains, et Varus est abandonné de ses troupes : une partie de ses soldats se retirentchez eux, le reste va joindre César, amenant avec eux prisonnier L. Pupius, premier centurion, qui avaitdéjà eu ce même grade dans l'armée de Pompée. (5) Quant à César, il donne aux soldats d'Attius leséloges qu'ils méritent, renvoie Pupius, remercie les Auximates, et leur promet de se souvenir de leurbelle conduite.Effet produit à Rome par l'avance de César14(1) Ces nouvelles étant arrivées à Rome, la terreur y fut si grande, que le consul Lentulus, qui étaitvenu, d'après un décret du sénat, ouvrir le trésor pour en tirer de l'argent qu'on devait porter à Pompée,s'enfuit tout à coup de la ville en laissant le trésor ouvert, parce qu'il courut un faux bruit que Césarapprochait et que déjà sa cavalerie avait paru. (2) Marcellus, son collègue, et la plupart des magistrats lesuivirent. (3) Pompée était parti le jour précédent pour aller joindre les deux légions qu'il avait reçues deCésar et mises en quartiers d'hiver dans l'Apulie. (4) On suspendit les levées qui se faisaient dans laville, et personne ne se crut en sûreté en deçà de Capoue. À Capoue seulement on se rassure, on seréunit, on s'occupe d'enrôler les colons qui y avaient été conduits d'après la loi Julia ; et, comme César yentretenait une troupe de gladiateurs, Lentulus les rassemble sur la place publique, leur assure la libertéet leur donne des chevaux en leur commandant de le suivre ; (5) mais bientôt, averti par ses affidés quetout le monde blâmait cette mesure, il les distribua dans les environs de la Campanie pour veiller à lagarde des esclaves.Soumission de tout le Picénum15(1) César, sorti d'Auximum, parcourut tout le Picénum. Il n'y eut pas une préfecture de ce pays qui nel'accueillît avec joie, et ne fournît à son armée toute espèce de secours. (2) La ville même de Cingulum,que Labiénus avait fondée et bâtie à ses frais, lui envoie des députés, et lui promet de faire avec le plusgrand zèle tout ce qu'il ordonnera. (3) Il demande des soldats : on les donne. Cependant la douzièmelégion le rejoint. Avec ces deux légions César marche sur Asculum Picénum. Lentulus Spinther tenaitcette place avec dix cohortes. À la nouvelle de l'arrivée de César, il se hâte d'en sortir, et, après de vainsefforts pour emmener ses cohortes, il est abandonné par la plus grande partie de ses troupes. (4) Laisséen chemin avec un petit nombre de soldats, il rencontre Vibullius Rufus que Pompée envoyait dans lePicénum pour y rassurer les esprits. Vibullius, ayant appris de Lentulus Spinther ce qui se passe dans lePicénum, prend ses soldats et le laisse aller. (5) Il rassemble, autant que possible, les cohortes quePompée avait levées dans les pays voisins ; ayant rencontré Lucilius Hirrus qui s'enfuyait de Camérinumavec six cohortes qu'il y avait eues en garnison, il les joint aux siennes ; en sorte qu'il se trouve en avoirtreize. (6) Avec ces troupes il se rend à grandes journées à Corfinium vers Domitius Ahénobarbus, et luiannonce que César arrive avec deux légions. (7) De son côté, Domitius avait levé environ vingt cohortesà Albe, chez les Marses, les Péligniens, et dans les pays voisins.Siège et prise de Corfinium16(1) Après la prise de Firmum, d'où Lentulus s'était sauvé, César fit rechercher les soldats quil'avaient abandonné, et ordonna de nouvelles levées. Pour lui, après s'être arrêté un jour à Asculum, àcause des approvisionnements, il marche sur Corfinium. (2) Lorsqu'il y arriva, cinq cohortes envoyées,détachées de la ville par Domitius, travaillaient à rompre un pont qui était environ à trois milles pas. (3)Là, un combat s'étant engagé entre les éclaireurs de César et la troupe de Domitius, celle-ci fut bientôtrepoussée loin du pont, et se sauva dans la ville. César fit passer ses légions, et vint camper sous lesmurs de la place.
17(1) Instruit de ces faits, Domitius dépêcha en Apulie vers Pompée des hommes qui connaissent lepays ; il leur promet de grandes récompenses et les charge de lettres par lesquelles il demandeinstamment du secours. "Avec deux armées, dit-il, on pourra aisément enfermer César dans ces défiléset lui couper les vivres. (2) Mais si Pompée ne vient pas lui-même avec plus de trente cohortes et ungrand nombre de sénateurs et de chevaliers romains, il se trouvera dans le plus grand péril." (3) Enmême temps il exhorte ses troupes, dispose ses machines sur le rempart, et assigne à chacun sonposte : ayant assemblé les soldats, il promet à chacun d'eux quatre arpents de ses propriétés, et autantà proportion aux centurions et aux vétérans.18(1) Sur ces entrefaites, on apprend à César que ceux de Sulmone, ville à sept milles de Corfinium,voulaient se donner à lui, mais qu'ils en étaient empêchés par le sénateur Q. Lucrétius et par AttiusPélignus qui la gardaient avec sept cohortes. (2) César y envoie M. Antoine avec cinq cohortes de latreizième légion. Ceux de Sulmone, dès qu'ils virent nos enseignes, ouvrirent leurs portes, et tousensemble, citoyens et soldats, vinrent avec joie au-devant d'Antoine. (3) Lucrétius et Attius se jetèrent duhaut des murs. Attius, conduit vers Antoine, demanda d'être envoyé à César. Antoine revient avec Attiuset les cohortes le même jour qu'il était parti. (4) César joint ces cohortes à son armée, et renvoie Attiussain et sauf. Dès les premiers jours du siège, César s'occupe de fortifier son camp, fait venir du blé desvilles municipales des environs, et attend le reste de ses troupes. (5) Dans les trois premiers jours,arrivent vers lui la huitième légion, vingt-deux cohortes nouvellement levées dans la Gaule, et environtrois cents cavaliers envoyés par le roi de la Norique. Avec ce renfort, il forme un autre camp de l'autrecôté de la ville : il en donne le commandement à Curion. (6) Les jours suivants il travaille à entourer laplace de retranchements et de forts. La plus grande partie de ces ouvrages était achevée presque enmême temps que les députés envoyés vers Pompée étaient de retour.19(1) Après avoir lu la lettre, Domitius en cache le contenu et annonce que Pompée viendra bientôt àleur secours : il les exhorte à ne pas perdre courage et à tout disposer pour la défense de la ville. (2)Cependant il a une conférence secrète avec quelques-uns de ses familiers, et forme le projet de s'enfuir.(3) Comme la contenance de Domitius démentait son langage, comme il montrait dans sa conduitemoins d'assurance et de fermeté qu'auparavant, et que, contre sa coutume, il était sans cesse à tenirdes conseils secrets avec ses amis, en évitant de paraître en public, la vérité ne put demeurer pluslongtemps cachée. (4) Au reste, Pompée avait répondu "qu'il n'était pas disposé à courir une chance sipérilleuse ; que ce n'était ni par son conseil ni par son ordre que Domitius s'était jeté dans Corfinium ;qu'ainsi il tâchât de venir le joindre avec toutes ses troupes." (5) Mais cela ne se pouvait ; le siège et lacirconvallation de la place ne le permettaient pas.20(1) Le projet de Domitius ayant été divulgué, les soldats qui étaient à Corfinium se rassemblent surle soir, et s'entretiennent alors de la situation avec leurs tribuns, leurs centurions et les principaux d'entreeux. (2) "Ils sont assiégés par César ; les ouvrages, les fortifications sont presque entièrement achevés ;leur général Domitius, en qui ils ont placé leur confiance et leur espoir, les trahit et songe à fuir : c'estdonc à eux de pourvoir à leur sûreté." (3) Les Marses s'y opposent et s'emparent de la partie de la ville laplus fortifiée ; la querelle s'échauffe au point qu'ils sont près d'en venir aux mains : (4) mais bientôt, aprèsquelques pourparlers, les Marses apprennent l'abandon de Domitius qu'ils ignoraient. (5) Alors tous d'uncommun accord, ayant amené Domitius sur la place, l'entourent, le surveillent, et envoient des députés àCésar pour l'assurer qu'ils sont près à lui ouvrir leurs portes, à obéir à ses ordres, et à remettre Domitiusen son pouvoir.21(1) A cette nouvelle, César, bien que persuadé qu'il lui importait d'être au plus tôt maître de la ville, etde joindre à ses troupes les cohortes qui s'y trouvaient, de crainte que des largesses, une harangue oude fausses nouvelles ne vinssent à changer les esprits, tout, à la guerre, dépendant du moment ; (2)craignant néanmoins que, dans la licence d'une entrée nocturne, la ville ne fût pillée par ses soldats, il secontenta de donner de grands éloges aux députés, et les renvoya en leur recommandant de s'assurerdes portes et des remparts. (3) En même temps il place ses troupes le long des lignes, non plus dedistance en distance, comme les jours précédents, mais de façon que les gardes et les sentinelles setouchent l'un l'autre et garnissent tous les retranchements. (4) Il fait faire des rondes par les tribuns et lespréfets militaires, et leur recommande d'avoir toujours l'oeil, non seulement sur les sorties, mais encoresur toute évasion d'individus isolés. (5) Personne dans l'armée n'eut le coeur assez mou, assezlanguissant, pour se permettre cette nuit-là un moment de repos. (6) Tous les esprits étaient dansl'attente de ce qui allait arriver ; tous, emportés loin d'eux-mêmes, se demandaient avec inquiétude ceque deviendraient et les habitants de Corfinium, et Domitius, et Lentulus, et les autres, et quelle serait la
suite de ces événements.22(1) Vers la quatrième veille, Lentulus Spinther adresse la parole du haut de la muraille à nossentinelles et à nos gardes, disant qu'il désire qu'on lui permette de parler à César. (2) La permission luien ayant été accordée, il sort de la ville, et les soldats de Domitius ne le quittent que lorsqu'il est enprésence de César. (3) Alors il lui demande la vie, il le conjure de l'épargner, invoque leur ancienneamitié, et lui rappelle les grandes bontés que César a eues pour lui : (4) ainsi il l'avait fait admettre dansle collège des pontifes, lui avait fait obtenir le gouvernement de l'Espagne au sortir de sa préture, etavait appuyé sa demande pour le consulat. (5) César l'interrompt, et lui dit qu'il n'a point quitté saprovince avec de mauvaises intentions, mais pour se défendre des injures de ses ennemis, pour rétablirdans leur dignité les tribuns du peuple qu'on n'a bannis de la ville qu'à cause de lui, et pour recouvrer saliberté et celle du peuple romain qu'opprime une faction. (6) Rassuré par ces paroles, Lentulus demandequ'il lui soit permis de retourner à la ville, afin que la grâce qu'il a obtenue serve aux autres deconsolation et d'espoir ; car, dans leur effroi, plusieurs ne voient plus d'autre ressource que de s'arracherla vie. Cette permission lui est accordée ; il se retire.23(1) Dès que le jour parut, César fit venir devant lui tous les sénateurs, leurs enfants, les tribunsmilitaires et les chevaliers romains. (2) Il y avait, de l'ordre des sénateurs, L. Domitius, P. LentulusSpinther, L. Cécilius Rufus, Sex. Quintilius Varus, questeur, L. Rubrius ; en outre le fils de Domitius, unefoule d'autres jeunes gens, et un grand nombre de chevaliers romains et de décurions que Domitiusavait fait venir des villes municipales. (3) Quand ils furent en sa présence, César les garantit des insulteset des reproches des soldats ; se plaignit en peu de mots de l'ingratitude dont plusieurs d'entre euxpayaient ses nombreux bienfaits, et les renvoya tous sans leur faire aucun mal. (4) Comme les duumvirsde Corfinium lui offraient six millions de sesterces que Domitius avait apportés et déposés au trésor, illes rendit à Domitius pour qu'on ne pensât pas qu'il avait plus de respect pour la vie des hommes quepour leur argent ; et cependant il était certain que cette somme provenait du trésor public, et qu'elle avaitété donnée par Pompée pour la solde des troupes. (5) Quand il a pris le serment des troupes deDomitius, César lève son camp après être resté sept jours devant Corfinium, fait une marche ordinaire,et, longeant les frontières des Marrucins, des Frentani et des Larinates, arrive en Apulie.Nouveaux essais de négociations. Siège de Brindes24(1) Pompée, instruit de ce qui s'était passé à Corfinium, va de Lucéria à Canusium, et de là àBrindes. (2) Il y fait venir de toutes parts les troupes nouvellement levées, arme les esclaves et les pâtres,et leur donne des chevaux : il forme avec eux un corps d'environ trois cents cavaliers. (3) Le préteur L.Manlius s'enfuit d'Albe avec six cohortes ; le préteur Rutilius Lupus de Terracine avec trois : cesdernières, ayant aperçu de loin la cavalerie de César, commandée par Vibius Curius, abandonnent lepréteur et passent du côté de Curius avec leurs enseignes. (4) Quelques-unes, fuyant par d'autreschemins, rencontrent les légions de César, d'autres sa cavalerie. On arrête et l'on amène à César N.Magius de Crémone, commandant des ouvriers de Pompée. (5) César le renvoie à Pompée, avec ordrede lui dire que, n'ayant pu jusque là conférer avec lui, et devant bientôt le joindre à Brindes, il importe à larépublique et au salut commun qu'ils aient ensemble une entrevue ; qu'il est, d'ailleurs, bien différent decommuniquer de loin et par des tiers, ou de discuter ensemble toutes les conditions.25(1) Bientôt après, il arrive devant Brindes avec six légions, dont trois de vétérans, et troisnouvellement levées qu'il avait complétées en chemin ; car, pour les troupes de Domitius, il les avait toutd'abord envoyées de Corfinium en Sicile. (2) En arrivant, il trouve que les consuls sont partis pourDyrrachium avec une grande partie de l'armée, et que Pompée est resté à Brindes avec vingt cohortes.(3) On ne savait pas si, en restant, son intention avait été de garder cette place, afin de dominer plusfacilement toute la mer Adriatique par les extrémités de l'Italie et de la Grèce, et de pouvoir ainsi dirigerla guerre des deux côtés, ou s'il avait été retenu par le manque de vaisseaux. (4) César, craignant quePompée ne voulût pas quitter l'Italie, résolut de fermer la sortie du port de Brindes, et d'empêcher leservice. (5) Voici les travaux qu'il fit pour cela. Là où l'entrée du port était le plus resserrée, il jeta auxdeux côtés du rivage un môle et des digues, chose que les bas-fonds rendaient facile en cet endroit. (6)Plus loin, comme la digue ne pouvait se maintenir à cause de la profondeur des eaux, il plaça, à trentepieds des digues, (7) deux radeaux qu'il fixa aux quatre angles par des ancres, pour que les vagues nepussent les ébranler. (8) Quand ces radeaux furent posés et établis, il en ajouta d'autres de pareillegrandeur, (9) et les couvrit de terre et de fascines, afin qu'on pût marcher dessus librement quand ils'agirait de les défendre. Sur le front et sur les côtés, il les garnit de parapets et de claies ; (10) et dequatre en quatre de ces radeaux il éleva des tours à deux étages, pour les mieux garantir de l'attaquedes vaisseaux et de l'incendie.
26(1) À ces travaux Pompée opposa de grands vaisseaux de transport qu'il avait trouvés dans le portde Brindes. Il éleva dessus des tours à trois étages, les remplit de machines et de toute sorte de traits,et les envoya contre les ouvrages de César pour rompre les radeaux et troubler les travailleurs. Ainsichaque jour on combattait de loin avec les frondes, les flèches et les autres traits. (2) Cependant, malgréces hostilités, César ne renonçait pas à un accommodement. Quoiqu'il s'étonnât que Magius, qu'il avaitdépêché vers Pompée avec des propositions, ne lui fût pas renvoyé, et bien que ces tentatives réitéréesfussent autant de retards dont souffraient son activité et ses entreprises, il résolut de persévérer à toutprix dans son premier dessein. (3) En conséquence il envoya Caninius Rébilus, son lieutenant, amiintime de Scribonius Libon, conférer avec ce dernier. Il le charge d'exhorter Libon à procurer la paix ; ildemande surtout à parler lui-même à Pompée. (4) Il ne peut douter qu'une entrevue consentie par cedernier ne rétablisse la paix à des conditions équitables ; si, par l'entremise de Libon, les deux partis sedécidaient à poser les armes, une grande partie de l'honneur lui en reviendrait. (5) Celui-ci, après avoirentendu Caninius, va trouver Pompée. Un moment après, il revient et lui dit que les consuls sont sortis, etqu'on ne peut traiter sans eux d'un accommodement. (6) Après toutes ces tentatives inutiles, César croitdevoir enfin renoncer à son projet et ne plus songer qu'à la guerre.Pompée s'embarque pour Dyrrachium27(1) César en était à peu près à la moitié des travaux, à quoi il avait employé neuf jours, quand lesvaisseaux qui avaient transporté les consuls et la première partie de l'armée revinrent de Dyrrachium àBrindes. (2) Pompée, soit qu'il fût effrayé des travaux de César, soit qu il eût résolu, dès lecommencement de la guerre, de quitter l'Italie, se disposa à partir dès qu'il vit ses vaisseaux de retour ;(3) et pour mieux retarder une attaque de César, pour empêcher l'ennemi d'entrer dans la ville aumoment où il en sortirait, il fit murer les portes, barricader les carrefours et les places, creuser desfossés en travers des rues. On enfonça des bâtons pointus et des pieux, (4) qu'on recouvrit légèrementde claies et de terre. Quant aux deux avenues ou chemins qui conduisaient du dehors de la ville au port,il les ferma au moyen de hautes poutres pointues. (5) Lorsque tout est prêt, il ordonne à ses troupes des'embarquer sans bruit, et dispose çà et là sur le rempart et sur les tours des vétérans, des archers, desfrondeurs. (6) Ceux-ci ont l'ordre de partir à un certain signal, quand ils verront toutes les troupesembarquées ; et pour cela il leur laisse dans un lieu sûr quelques barques légères.César entre à Brindes28(1) Les habitants de Brindes, mécontents des outrages de Pompée et des insultes de ses soldats,favorisaient le parti de César. (2) Aussi, dès qu'ils apprennent le départ de Pompée, tandis que sessoldats courent çà et là pour s'y préparer, ils en donnent avis du haut des toits : alors César, ne voulantpas laisser échapper l'occasion, fait prendre les armes et préparer les échelles. (3) Pompée, vers la nuit,lève l'ancre. Les gardes placés sur la muraille quittent leur poste au signal convenu, et gagnent leursvaisseaux par des chemins qu'ils connaissent. (4) Nos soldats escaladent le mur ; mais, avertis par leshabitants de prendre garde aux fossés et aux pièges, ils s'arrêtent ; puis, guidés par ceux-ci, ils prennentun long détour qui les conduit au port, et là se rendent maîtres, avec des esquifs et des bateaux, de deuxnavires chargés de soldats qui avaient échoué contre la digue de César.César décide de partir pour l'Espagne29(1) César pouvait espérer de terminer à souhait cette affaire, s'il assemblait des vaisseaux etpoursuivait Pompée avant que celui-ci eût tiré des secours d'outre-mer ; mais il craignit d'être obligéd'attendre trop longtemps, parce que Pompée avait emmené avec lui tous les vaisseaux, et par là luiavait ôté, pour le moment, tout moyen de le poursuivre. (2) Il n'avait donc qu'à attendre des vaisseaux descontrées lointaines de la Gaule, du Picénum et du détroit de Sicile ; mais la saison était un grandobstacle. (3) Cependant il craignait que les vieilles troupes et les deux Espagnes, dont l'une avait étécomblée de bienfaits par Pompée, ne s'attachassent à lui encore plus, qu'on n'assemblât des secours,de la cavalerie, et qu'on n'attaquât la Gaule et l'Italie en son absence.30(1) Il renonce donc pour le moment à poursuivre Pompée, se décide à partir pour l'Espagne, etordonne aux décemvirs de toutes les villes municipales de lui chercher des vaisseaux et de les amenerà Brindes. (2) Il envoie en Sardaigne Valérius, son lieutenant, avec une légion, et Curion en Sicile,comme propréteur avec quatre légions, lui recommandant de passer en Afrique aussitôt que la Sicilesera soumise. M. Cotta commandait alors en Sardaigne, M. Caton en Sicile ; l'Afrique était échue àTubéron. (3) Dès que les habitants de Caralis apprirent qu'on leur envoyait Valérius, sans même attendre
qu'il fût parti d'Italie, ils chassèrent spontanément Cotta de la ville. Celui-ci, effrayé de voir que toute laprovince était d'intelligence, s'enfuit de Sardaigne en Afrique. (4) En Sicile, Caton faisait réparer lesvieilles galères et s'en faisait fournir de nouvelles par les villes. II y portait le plus grand zèle. Il faisait fairepar ses lieutenants dans la Lucanie et le Bruttium des levées de citoyens romains, et exigeait des villesde Sicile un nombre déterminé de cavaliers et de fantassins. (5) À peine ces préparatifs sont-ilsachevés, qu'il apprend l'arrivée de Curion : sur quoi il assemble le peuple et se plaint d'être abandonné,trahi par Pompée, qui, sans être prêt en rien, a commencé une guerre sans nécessité, en affirmant dansle sénat, devant lui et les autres, sur leur demande, qu'il avait pourvu à tout. Après avoir exhalé cesplaintes, Caton s'enfuit de son gouvernement.31(1) Valérius et Curion arrivent avec leurs troupes, l'un en Sardaigne, l'autre en Sicile. Ils trouvent cesdeux provinces sans commandants. (2) À l'arrivée de Tubéron en Afrique, la province était occupée parAttius Varus, qui, comme on l'a dit, après la perte de ses cohortes à Auximum, s'était retiré en Afrique.N'ayant trouvé personne qui y commandât, il s'en était emparé, y avait fait des levées, et formé deuxlégions ; ce qui ne lui avait pas été trop difficile, connaissant les hommes et les localités de cetteprovince, dont, peu d'années auparavant, il avait été gouverneur au sortir de sa préture. (3) II refusa àTubéron, qui arrivait avec sa flotte, l'entrée du port et de la ville d'Utique, ne lui permit pas même demettre à terre son fils qui était malade, et le força de lever l'ancre et de se retirer.César à Rome32(1) Cela fait, César, pour donner du repos à ses troupes, les distribue dans les villes municipalesvoisines ; quant à lui, il part pour Rome. (2) Après y avoir assemblé le sénat, il rappelle les outrages deses ennemis. "Il n'a, dit-il, sollicité aucune faveur extraordinaire ; il a attendu le temps prescrit pourbriguer le consulat, se contentant de prendre les voies qui sont ouvertes à tous les citoyens ; (3) et il a étésoutenu par les dix tribuns du peuple, qui, malgré ses ennemis et la résistance de Caton, accoutumé àperdre le temps en vains discours, ont ordonné que justice lui fût rendue en son absence, sous leconsulat même de Pompée. Si ce dernier n'approuvait pas le décret, pourquoi l'a-t-il laissé rendre ? S'ill'approuvait, pourquoi empêcher César de profiter de la bienveillance du peuple romain ? (4) César parlade sa modération : il avait demandé de son propre mouvement qu'on licenciât les armées, quelque tortque cela dût faire à sa considération et à son honneur. (5) Il montra l'acharnement de ses ennemis, quiexigeaient de lui une chose à laquelle ils ne voulaient pas se soumettre, et qui aimaient mieux voir toutbouleverser que de renoncer au commandement des troupes et au pouvoir. (6) Il représenta l'injusticeavec laquelle on lui avait ôté deux légions, la cruauté et l'insolence avec laquelle on avait poursuivi lestribuns du peuple, les offres qu'il avait faites, les entrevues demandées par lui, et refusées. (7) Enconséquence, il priait et conjurait les sénateurs de prendre en main la république et de la gouverneravec lui. Si la crainte les en détournait, il ne leur serait pas à charge et gouvernerait seul la république. (8)Il faut députer vers Pompée pour traiter d'un accommodement. II n'a pas les préventions que Pompée aexprimées naguère dans le sénat, en disant que députer vers un homme c'est reconnaître son autoritéou témoigner qu'on le craint. (9) De tels sentiments sont, à ses yeux, d'une âme petite et faible ; et pourlui, comme il s'est appliqué à se distinguer par ses exploits, il veut aussi surpasser les autres en droitureet en équité."33(1) Le sénat approuva l'envoi d'une députation ; mais ne trouvait personne qui voulût en être : chacun,effrayé, refusait d'encourir les risques. (2) En effet, Pompée, à son départ, avait dit dans le sénat qu'il neferait aucune différence entre les citoyens qui resteraient à Rome et ceux qui iraient au camp de César.(3) Ainsi trois jours se passent en discussions et en excuses. De plus, L. Métellus, tribun du peuple, estsuscité par les ennemis de César pour écarter sa proposition et entraver tous ses autres desseins. (4)S'en étant aperçu, César, après quelques jours de sollicitations inutiles, ne voulant pas perdre le tempsqui lui reste, part de Rome sans avoir rien terminé, et se rend dans la Gaule ultérieure.César devant Marseille34(1) À son arrivée, César apprit que Pompée avait envoyé en Espagne Vibullius Rufus, que peu dejours auparavant on avait pris à Corfinium et relâché par son ordre ; (2) qu'en outre, Domitius était partipour aller se jeter dans Marseille avec sept galères qu'il avait enlevées par force à des particuliers dansl'île d'Igilium et dans le Cosanum, et qu'il avait remplies de ses esclaves, de ses affranchis, et de colonsde ses terres ; (3) et en outre, que Pompée, à son départ de Rome, avait expédié devant lui, commedéputés, dans leur patrie, de jeunes Marseillais de nobles familles, en les exhortant à ne pas oublier sesanciens bienfaits pour les obligations plus récentes qu'ils pouvaient avoir à César. (4) Conformément àces instructions, les Marseillais avaient fermé leurs portes à César, en appelant à leur secours lesAlbiques, peuple sauvage qui, de tout temps, leur était dévoué et qui habitait les montagnes au-dessus
de Marseille ; (5) ils avaient fait entrer dans leur ville tout le blé des contrées et des châteaux duvoisinage, avaient établi des fabriques d'armes, et réparaient leurs murailles, leurs portes, leurs navires.35(1) César mande quinze des principaux Marseillais ; il les engage à n'être pas les premiers àcommencer la guerre, leur remontrant qu'ils doivent plutôt suivre le sentiment de toute l'Italie que dedéférer à la volonté d'un seul. (2) Il ajoute à cela tout ce qu'il croit capable de les guérir de leur témérité.(3) Les députés reportent ces paroles à leurs concitoyens, et, par leur ordre, reviennent dire à César :"Que voyant le peuple romain divisé en deux partis, ils ne sont ni assez éclairés, ni assez puissants pourdécider laquelle des deux causes est la plus juste ; (4) que les chefs de ces partis, Cn. Pompée et C.César, sont l'un et l'autre les patrons de leur ville ; que l'un leur a publiquement accordé les terres desVolques Arécomiques et des Helviens ; et que l'autre, après avoir soumis les Gaules, a aussi augmentéleur territoire et leurs revenus. (5) En conséquence ils doivent pour des services égaux témoigner unereconnaissance égale, ne servir aucun des deux contre l'autre, ne recevoir ni l'un ni l'autre dans leur villeet dans leurs ports.Début du siège de Marseille36(1) Pendant que ces choses se passent, Domitius arrive à Marseille avec ses vaisseaux, et, reçu parles habitants, prend le commandement de la ville. On lui donne aussi la conduite de la guerre. (2) Par sonordre ils expédient leur flotte dans toutes les directions, vont chercher de côté et d'autre les vaisseaux decharge, et les amènent dans le port : ceux qui sont en mauvais état leur fournissent des clous, du bois,des agrès, pour radouber et armer les autres ; (3) ils mettent dans les greniers publics tout le blé qu'ilspeuvent recueillir, et serrent les autres approvisionnements et tout ce qui peut leur être d'usage en casde siège. (4) Irrité de cette injure, César vient avec trois légions à Marseille, élève, pour l'attaque de laville, des tours et des mantelets, fait équiper, à Arles, douze galères. (5) Achevées et armées dansl'espace de trente jours, y compris celui où l'on avait coupé le bois, elles sont amenées à Marseille ;César en donne le commandement à D. Brutus, et laisse C Trébonius, son lieutenant, pour conduire lesiège.Fabius ouvre les hostilités en Espagne. Situation des partis en présence37(1) Tout en faisant ces préparatifs, il envoie en Espagne C. Fabius, son lieutenant, avec trois légionsqu'il avait mises en quartiers d'hiver à Narbonne et aux environs. Il lui ordonne de s'emparerpromptement des passages des Pyrénées alors occupés par L. Afranius ; (2) les autres légions quihivernaient plus loin ont ordre de le suivre. (3) Fabius exécute l'ordre de César avec toute la promptitudeque celui-ci lui avait recommandée, chasse des passages les troupes qui les gardaient, et marche àgrandes journées contre Afranius.38(1) À l'arrivée de L. Vibullius Rufus, que Pompée, comme nous l'avons dit, avait envoyé en Espagne,Afranius, Pétréius et Varron, lieutenants de Pompée, se partagèrent entre eux le commandement : lepremier occupait, avec trois légions, l'Espagne citérieure ; le second, avec deux, depuis les défilés deCastulo, jusqu'au fleuve Anas ; le troisième, avec un pareil nombre, le territoire des Vettones et laLusitanie. (2) Il fut convenu que Pétréius partirait de la Lusitanie et viendrait par le pays des Vettonesjoindre Afranius avec toutes ses troupes, tandis que Varron protégerait, avec ses légions, toutel'Espagne ultérieure. (3) Les choses ainsi réglées, Pétréius fait des levées d'hommes et de chevauxdans la Lusitanie, et Afranius en ordonne également chez les Celtibères, les Cantabres, et tous lesBarbares qui habitent les côtes de l'océan. (4) Après avoir rassemblé les troupes, Pétréius traverserapidement le pays des Vettones et va joindre Afranius. Tous deux décident, d'un commun accord, deporter la guerre près d'Ilerda, à cause de l'avantage de ce poste.39(1) Ainsi qu'il a été dit plus haut, Afranius avait trois légions, et Pétréius deux, sans compter environquatre-vingts cohortes, tant de la province citérieure que de l'Espagne ultérieure, et environ cinq millechevaux de ces deux provinces. (2) César y avait envoyé en avant trois légions, avec six mille auxiliaireset trois mille chevaux qui avaient servi sous lui dans toutes les guerres précédentes, et un pareil nombrede Gaulois qu'il avait réunis en tirant de chaque ville ce qu'il y avait de plus illustre et de plus brave,principalement en Aquitaine et dans les montagnes qui touchent à la province romaine. (3) En apprenantque Pompée venait en Espagne par la Mauritanie avec ses légions, et qu'il était sur le point d'arriver,César emprunta de l'argent aux tribuns des soldats et aux centurions, et le distribua aux troupes. (4) Àcela il trouva deux avantages : il s'assurait, par cet emprunt, de la fidélité des centurions, et par seslargesses gagnait l'affection des soldats.
Situation de Fabius. Rupture d'un pont sur le Sicoris40(1) Fabius, de son côté, travaillait par lettres et par messages à s'attacher les villes voisines. Il avaitjeté deux ponts sur le Sicoris, à quatre mille pas l'un de l'autre, et s'en servait pour envoyer au fourrage,ayant consommé les jours précédents tout ce qu'il y en avait en deçà du fleuve. (2) Les chefs de l'arméede Pompée, par la même raison, faisaient à peu près de même, d'où résultaient de fréquentesescarmouches entre les cavaliers des deux partis. (3) Un jour, deux légions de Fabius, qui, selon leurcoutume, escortaient les fourrageurs, ayant passé le fleuve, suivies de la cavalerie et du bagage, tout àcoup, par suite de la violence des vents et de la crue des eaux, le pont fut rompu et l'armée séparée. (4)Pétréius et Afranius s'aperçoivent de cet accident aux débris de bois et de claies que la rivièreemportait : aussitôt Afranius prend quatre légions et toute sa cavalerie, traverse le pont qu'il avaitconstruit entre son camp et la ville, et marche au devant des deux légions de Fabius. (5) Instruit de sonarrivée, L. Plancus, qui les commandait, se vit obligé de gagner une hauteur et de faire face des deuxcôtés pour ne pas être enveloppé par la cavalerie. (6) Là, malgré l'inégalité du nombre, il soutient lesvives attaques des légions et de la cavalerie d'Afranius. (7) L'action ainsi engagée par la cavalerie, lesdeux partis aperçurent au loin les enseignes des deux légions que C. Fabius avait fait passer sur l'autrepont pour secourir les nôtres ; car il avait soupçonné avec raison que les chefs ennemis profiteraient del'occasion et de cette faveur de la fortune pour nous accabler. L'arrivée de nos troupes fit cesser lecombat, et chacun ramena ses légions au camp.Arrivée de César devant Ilerda41(1) Deux jours après, César arriva au camp avec neuf cents chevaux qu'il avait gardés pour lui servird'escorte. Le pont, que la tempête avait rompu, était presque entièrement rétabli ; il le fit terminer dans lanuit. (2) Ensuite, ayant reconnu le pays, il laissa six cohortes à la garde du pont, du camp et du bagage,marcha le lendemain à Ilerda avec toutes ses troupes rangées sur trois lignes, et s'arrêta devant le campd'Afranius : il y resta quelque temps sous les armes, et lui présenta le combat en rase campagne.Afranius, de son côté, fit sortir ses troupes et les rangea sur le milieu d'une colline en avant de soncamp. (3) César, voyant qu'Afranius ne voulait pas en venir aux mains, résolut de camper au pied de lamontagne, à quatre cents pas environ de distance ; (4) et, pour que ses troupes ne fussent pas alarméespar quelque attaque soudaine de l'ennemi, ni interrompues dans leurs travaux, au lieu d'élever unrempart qui, nécessairement, se serait vu de loin, il fit creuser à la tête du camp un fossé de quinzepieds. (5) La première et la seconde ligne restaient sous les armes comme elles avaient été placéesd'abord, et les travaux se faisaient par la troisième ligne cachée derrière elles. Par ce moyen tout futachevé avant qu'Afranius s'aperçut que l'on fortifiait le camp. (6) Sur le soir, César fait entrer ses troupesdans ce retranchement, et y passe la nuit sous les armes.42(1) Le lendemain, il retient toute son armée dans le camp ; et comme il eût fallu aller trop loinchercher les matériaux, il se contenta, pour le moment, de faire continuer l'ouvrage sur le même plan ; ilchargea deux légions de fortifier les deux côtés du camp, d'ouvrir des fossés de la même largeur, et tintles autres légions en bataille vis-à-vis l'ennemi. (2) Afranius et Pétréius, dans le but d'effrayer et detroubler nos travailleurs, conduisent leurs troupes au pied de la colline et nous provoquent au combat ;mais, malgré cela, César ne fait point cesser le travail, sûr d'être assez défendu par ses trois légions etpar son retranchement. (3) L'ennemi demeure là quelque temps sans quitter presque le pied de lacolline, et puis se retire dans son camp. (4) Le troisième jour, César fortifie son camp d'un rempart, et yfait venir les bagages et les cohortes qu'il avait laissés dans l'autre.Bataille indécise43(1) Entre la ville d'Ilerda et la colline voisine où Afranius et Pétréius étaient campés, il y avait uneplaine d'environ trois cents pas, et vers le milieu une petite hauteur : (2) si César pouvait s'en rendremaître et s'y fortifier, il ne doutait pas qu'il n'ôtât aux ennemis toute communication avec le pont et la villed'où ils tiraient leurs subsistances. (3) Dans cet espoir, il fait sortir du camp trois légions, et après lesavoir rangées en bataille dans un lieu favorable, ordonne au premier rang de l'une d'elles de courir enavant et de s'emparer de la hauteur. (4) En voyant ce mouvement, Afranius détache aussitôt les cohortesqui étaient de garde à la tête de son camp, et les envoie par un chemin plus court s'emparer du mêmeposte. (5) Le combat s'engage ; mais les soldats d'Afranius étaient arrivés les premiers à la hauteur ; ilsrepoussent donc les nôtres, et, ayant reçu un renfort, ils les obligent à tourner le dos et à rejoindre leslégions.44
(1) La manière de combattre de ces soldats était celle-ci : ils couraient vivement sur l'ennemi,s'emparaient d'une position hardiment, ne s'inquiétant pas de garder leurs rangs, et ne combattant quedispersés et par petites troupes ; (2) s'ils étaient pressés, ils reculaient et cédaient le terrain, sans croirequ'il y eût à cela de la honte. Ils avaient pris cette manière de combattre des Lusitaniens et des autresBarbares ; car il arrive d'ordinaire que le soldat finit par adopter les habitudes des peuples chez lesquelsil a fait un long séjour. (3) Cette tactique ne laissa pas que d'étonner les nôtres, qui n'y étaient pointhabitués : en voyant ainsi l'ennemi courir sans ordre, ils s'imaginaient qu'on voulait les prendre en flancet les envelopper ; car, pour eux, ils étaient accoutumés à garder leurs rangs, à ne pas s'éloigner desenseignes, à ne pas quitter, sans de fortes raisons, le poste où on les avait placés. (4) Aussi, le désordres'étant mis dans les premiers rangs, la légion qui était de ce côté abandonna le poste et se retira sur uncoteau voisin.45(1) César, voyant presque tous les siens épouvantés, contre son attente et contre leur coutume,encourage les soldats et mène la neuvième légion au secours des troupes en péril. L'ennemi poursuivaitles nôtres avec autant d'acharnement que d'audace : il l'arrête, le force à fuir à son tour, et à se retirervers Ilerda, jusque sous les murs de la ville. (2) Mais tandis que les soldats de la neuvième légion,emportés par le désir de la vengeance, poursuivent imprudemment les fuyards, ils s'engagent dans uneposition dangereuse, au pied même de la montagne sur laquelle la ville est assise. (3) Lorsqu'ilsvoulurent se retirer, l'ennemi, qui avait l'avantage du terrain, les accabla. (4) L'endroit était escarpé, à picdes deux côtés, et n'avait que tout juste assez de largeur pour contenir trois cohortes en bataille ; ensorte qu'on ne pouvait ni les secourir par les flancs, ni les faire soutenir par la cavalerie. (5) Or, du côtéde la ville, le terrain descendait en pente douce dans une étendue d'environ cinq cents pas. (6) C'est parlà que les nôtres cherchaient à sortir du passage où leur ardeur inconsidérée les avait engagés. Ilscombattaient ; mais, resserrés dans un lieu étroit, et placés au pied d'une montagne, ils avaient ledésavantage ; aucun des traits lancés contre eux n'était perdu : cependant, à force de valeur et depatience, ils se soutenaient, et ne se laissaient pas décourager par leurs blessures. (7) À tout moment lenombre des ennemis augmentait, et des cohortes fraîches sorties du camp traversaient la ville etvenaient relever celles qui étaient fatiguées. César, également, était obligé d'envoyer au même lieu descohortes nouvelles pour remplacer ses soldats épuisés.46(1) Le combat durait depuis cinq heures sans qu'on l'eût suspendu, et les nôtres étaient serrés deplus près par la multitude des ennemis, lorsque, ayant épuisé tous leurs traits, ils mettent l'épée à lamain, s'élancent impétueusement sur la colline, et, après avoir culbuté quelques cohortes, contraignentles autres à tourner le dos. (2) Repoussés jusque sous les murs, et même, en plus d'un endroit, chasséspar la peur jusque dans la ville, les ennemis donnèrent ainsi aux nôtres la facilité de se retirer. (3)Cependant notre cavalerie, quoique placée désavantageusement des deux côtés au pied de lamontagne, en gagne le sommet par sa valeur, et, voltigeant entre les deux armées, rend la retraite plusaisée et plus sûre. (4) Ainsi, les chances de ce combat furent partagées. À la première attaque nousperdîmes environ soixante-dix des nôtres, et entre autres Q. Fulginius, premier hastaire de la quatrièmelégion, qui, par sa valeur, s'était élevé des derniers rangs de la milice jusqu'à ce grade. Le nombre denos blessés monta à plus de six cents. (5) Du côté d'Afranius périrent T. Cécilius, centurion primipile,quatre autres centurions, et plus de deux cents soldats.47(1) Cependant chacun s'attribuait l'honneur de la journée, et pensait avoir eu l'avantage : (2) lessoldats d'Afranius, parce que, malgré leur infériorité reconnue, ils avaient néanmoins longtemps résistéet soutenu notre attaque, conservé d'abord la hauteur disputée, et, au premier choc, obligé les nôtres àtourner le dos ; (3) nos soldats, au contraire, parce que, malgré le désavantage du poste et l'infériorité dunombre, ils avaient soutenu le combat pendant cinq heures, gravi la montagne l'épée à la main, chassél'ennemi de sa position, et l'avaient poussé jusque dans la ville. (4) Afranius fortifia, par de grandsouvrages, le poste pour lequel on avait combattu et y plaça une forte garde.Rupture des deux ponts. Situation difficile de César48(1) Deux jours après, il arriva un accident qu'il n'était pas possible de prévoir. En effet, il s'éleva un siviolent orage qu'on ne se rappelait pas avoir jamais vu une telle crue d'eau dans ces contrées ; (2) enmême temps une masse de neiges fondues coula des montagnes, la rivière surmonta ses rives, et lesdeux ponts, construits par Fabius, furent emportés le même jour. (3) Cet accident causa beaucoupd'embarras à l'armée de César ; car son camp, ainsi qu'on l'a dit, était situé dans une plaine d'environtrente milles entre le Sicoris et la Cinga, qui n'étaient point guéables, en sorte qu'il n'avait aucun moyende sortir de cet espace étroit. (4) Ni les peuples alliés de César ne pouvaient lui apporter des vivres, niles fourrageurs, arrêtés par ces rivières, revenir au camp, ni les grands convois, qui venaient de l'Italie et
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