La Guerre de la France au Mali

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Jamais engagement de l’armée française n’a été aussi médiatisé. Pourtant l’opération Serval au Mali, déclenchée le 11 janvier 2013, demeure largement une énigme.
À l’appui de centaines de témoignages inédits, Jean-Christophe Notin lève enfin le voile sur des combats à l’intensité et la forme inédits depuis la guerre d’Algérie. Il démontre comment, durant les premiers jours, le sort de la bataille n’a tenu qu’au courage de quelques dizaines de forces spéciales et d’une demi-douzaine de bombardiers. Outre l’opération, qui nous est racontée dans toute son ampleur, l’auteur révèle aussi le travail des services de renseignement dans leur traque des chefs djihadistes, ainsi que leurs multiples tentatives pour retrouver les otages.
Mais Serval, c’est aussi le retour à une guerre que l’on croyait disparue, où le soldat occidental voit le visage de son ennemi. Dans l’adrar des Ifoghas et à Gao, les Français affrontent les djihadistes à moins de cinq mètres. Le très faible nombre de prisonniers dit tout de la détermination des deux côtés.
Dans cette formidable enquête, il analyse les causes et les conséquences du fanatisme religieux au Sahel que le gouvernement français a décidé de châtier avec une fermeté supérieure encore à ce qui a été relaté. La pression qu’il a exercée sur les généraux pour obtenir des résultats rapides est sans précédent.
Première guerre contre le terrorisme menée par la France en Afrique, Serval constitue à ce titre un tournant dans la gestion des conflits.
Publié le : jeudi 19 juin 2014
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EAN13 : 9791021004221
Nombre de pages : 656
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PROLOGUE


Moussa a vingt et un ans. Depuis six mois, le Touareg a rejoint une katiba*1 d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), plus pour la certitude de toucher la solde de quelques dizaines de milliers de francs CFA – car les Algériens sont réputés bons payeurs – que par idéologie. Mais à force d’entendre, de lire, de relire sur Internet que les Occidentaux sont des mécréants, que l’Islam des salafs doit dominer l’Afrique et plus tard traverser la Méditerranée, il a fini par s’en convaincre. Accroupi au pied d’un gros rocher à l’ombre rare, il se croit à l’abri dans le massif du Tigharghar qu’il sait truffé de dépôts d’armes, de stocks d’essence, et de postes de défense creusés dans la roche et totalement camouflés. Ses chefs, entre deux prêches, lui ont certifié que jamais les Français n’oseraient se hasarder jusqu’ici et que, de toute façon, s’ils en avaient la folie, ils ne sauraient pas se battre dans un climat et un paysage aussi hostiles.

Et pourtant, Moussa, après s’être vaillamment battu, vient d’être touché par une rafale tirée par Vladimir, un parachutiste surgi de nulle part. Lui qui se rendait à la mosquée avec aussi peu d’ardeur qu’un Français de son âge à l’église espère rejoindre Allah en martyr et attend d’être approché pour actionner la ceinture d’explosifs qu’il a bouclée sans discuter. Le sergent-chef de la Légion étrangère ne lui en laisse pas le temps.

Non loin de là, dans un autre oued, Ahmed, un camarade de Moussa d’origine songhaï, subit le même sort. Victor est chargé de fouiller son cadavre, celui d’un « ennemi » qui lui semble avoir le même âge que son fils. Le sapeur de Castelsarrasin est venu à pied, avec cinquante kilos de matériel sur le dos, sous un soleil écrasant, tel que les leaders d’AQMI le disaient impossible. Ahmed et lui n’auraient jamais dû se rencontrer, tout comme Moussa et Vladimir.

Le Tigharghar restera pour l’Histoire un de ces lieux où la guerre finit par entremêler des destins qui sans elle ne se seraient jamais croisés.

1. Le Mali  © DRM.

1. Le Mali

© DRM.


*1. Unité équivalent à une compagnie française (une centaine d’hommes).

4.

LE CHANGEMENT AU PRINTEMPS


Les passations de pouvoir réservent parfois des surprises. Prenant possession des différents ministères, les équipes issues de la nouvelle majorité peuvent découvrir que leurs prédécesseurs ne leur ont pas tout dit, volontairement ou non, des affaires à traiter dans les premiers mois. Avec le Mali, il n’en est rien.

Rupture ou continuité ?

Une fois François Hollande investi le 15 mai 2012, tous les cabinets s’accordent pour affirmer que, à leur arrivée à l’Élysée, au Quai d’Orsay, à la Défense, « le dossier était au sommet de la pile ». Eux-mêmes s’y sont préparés. Le candidat Hollande se devait d’être parfaitement tenu informé sur un sujet d’actualité si sensible. « Des notes lui ont été régulièrement remises, témoigne son conseiller aux affaires stratégiques, Christian Lechervy. Il a également rencontré des acteurs locaux, au premier rang desquels Mahamadou Issoufou, président du Niger, qui lui a parlé comme à un homologue, en lui faisant part de ses attentes en matière de coopération. » Pour un chef d’État venu du parti socialiste, une crise africaine est toujours un peu plus délicate : comment s’y intéresser sans se voir pourchassé par l’épouvantail de la « Françafrique » ordinairement accolé à la droite, et quand on a promis, comme François Hollande, d’engager une « rupture » avec les « vieilles pratiques » ? Dès les premières semaines, le thème de l’« Afrique aux Africains » est défendu par le gouvernement, souvent comme s’il s’agissait d’un changement de politique, alors que telle est la ligne de la France depuis une quinzaine d’années. Avec le Mali de surcroît, il est caduque : à cause des otages et des visées terroristes des nouveaux maîtres du Nord, les affaires du pays sont aussi un peu celles de la France. Le président de la République ne s’y trompe pas, qui les fait inscrire au programme de ses toutes premières rencontres, avec le président Obama, à Camp David le 18 mai, puis au sommet de l’OTAN à Chicago, les 20 et 21. « Le sujet a fait l’objet d’un consensus, témoigne un participant à la discussion entre les deux chefs d’État. Hillary Clinton a remercié le président de la République d’avoir mis un coup de projecteur sur le Mali. »

Même si Jean-Yves Le Drian, désormais ministre de la Défense, avait déjà traversé l’Atlantique le 11 mars, les Français en effet sont quelque peu surpris par « les connaissances assez sommaires du Président américain sur le Sahel ». De fait, si Washington a noté l’échec de son programme de contre-terrorisme, que peut représenter à ses yeux le Mali face aux enjeux au Moyen-Orient et en Asie ? C’est le défi de la France que de lui faire comprendre, à lui, ainsi qu’à ses autres alliés, de s’en préoccuper dès maintenant au risque de problèmes bien supérieurs dans le futur.

La DGSE, en guerre, seule, depuis dix ans

Une fois passée la période d’installation, les cabinets en charge affinent leur vision du Mali. Il est de coutume, en particulier, que les premiers conseils de défense offrent à la nouvelle majorité un point de situation sur les points chauds du globe. L’analyse de la DGSE y est sans appel. Dès les premiers jours, l’Élysée et le gouvernement ont appris le rôle central qui lui a été attribué par leurs prédécesseurs en raison de leur focalisation sur les otages. Mais ils ne s’attendaient probablement pas au tableau passé et présent qu’elle leur dresse. En raison du secret de ses opérations, la DGSE sait vivre dans la perpétuelle ingratitude de n’être jamais mise en avant que lorsqu’elle échoue, ou tout au moins qu’elle ne réussit pas. En en faisant l’enjeu essentiel, la précédente majorité a réduit la vision de la crise malienne au seul règlement des affaires d’otages. Comme sept Français sont aux mains des djihadistes, le Mali serait donc un échec : celui de la DGSE. Or le gouvernement socialiste réalise l’ampleur du travail mené par les services français, seuls à être directement engagés au Sahel depuis 2003, à travers deux missions essentielles. La première, le recueil de renseignements, leur permet de s’appuyer à présent sur une description très poussée des réseaux en action dans le Nord et les régions limitrophes même si, la France n’ayant pas la puissance des États-Unis, ils ne disposent que d’une loupe quand il leur faudrait un microscope haute résolution pour débusquer les otages dans le carré de rochers où ils sont cachés.

Indubitablement, la seconde mission de la DGSE au Sahel : le « containment », c’est-à-dire le barrage à l’expansion djihadiste, par tous les moyens, était inconnue jusqu’alors des nouveaux cabinets ministériels. Le bilan est conséquent ; depuis trois ans, en coopération avec les services régionaux, le service a contribué à la « neutralisation » de près de quatre-vingts djihadistes : soit ils ont été arrêtés, soit ils ont été purement et simplement éliminés. De quoi rudement entraver AQMI et ses séides car le plus souvent ce sont des individus clés qui ont été visés, pas forcément des chefs, mais des logisticiens, des « financiers », etc. La DGSE affirme ainsi avoir fait avorter de nombreux projets d’attentat contre les intérêts français dans tout le Sahel, au prix fort : plusieurs sources du service, souvent très bien placées, ont perdu la vie, soit pour des activités connexes, soit après avoir été démasquées, l’obligeant à chaque fois à revoir son dispositif. Depuis dix ans, rien que pour la partie exploitation, l’effectif affecté au contre-terrorisme dans la zone est passé de 10 à 70 personnes, auxquelles il faut donc ajouter tous les agents de la Direction des opérations ayant écumé le désert. Sauf à se détourner de tous ses autres centres d’intérêt, la DGSE ne peut sans doute faire plus. D’où la partie la plus sombre de son exposé aux nouvelles instances : le Mali est désormais hors de son contrôle. La conquête des villes dans le Nord offre aux djihadistes et leurs alliés islamistes une base à partir de laquelle ils vont pouvoir recruter, former, se développer. Et encore la DGSE minimise-t-elle ce qu’elle ne découvrira vraiment qu’après le démarrage de Serval : la convergence non négligeable, en plus des Nigérians à leurs côtés depuis longtemps, de recrues égyptiennes, tunisiennes, libyennes ou sahraouies.

Le ministère de la Défense s’alarme le premier

Il n’est sans doute que sur l’exportation du djihad sahélien vers la France que la DGSE peut rassurer le gouvernement. La presse relatera un peu plus tard que « depuis 2009, trois attentats sur le sol français et cinq infiltrations [ont] été déjoués par les services de notre pays ». En réalité, il semblerait même qu’il n’y ait eu qu’un cas avéré de projet d’attentat, celui de l’ingénieur franco-algérien Adlene Hicheur, trente-trois ans, arrêté le 8 octobre 2009 à Vienne, sur renseignements de la DGSE et de la DCRI qui le présentaient, grâce aux interceptions de messages en provenance d’AQMI, comme un chef de réseau en germe, se préparant lui-même à passer à l’acte à Annecy, contre le 27e bataillon de chasseurs alpins. Quant aux « infiltrations » évoquées par les journaux, l’usine à terroristes maliens, façon camps afghans des années 1990, ne fonctionne pas encore : seuls quelques cas de passage en Mauritanie ont été recensés, et il ne s’agissait généralement que de nationaux rentrant au pays.

Il n’en reste pas moins que la présentation de la DGSE noircit un peu plus la vision de la nouvelle majorité. La prise de conscience est la plus forte au ministère de tutelle, la Défense, où le directeur de cabinet, Cédric Lewandowski, reconnaît avec franchise que « la problématique du retrait anticipé de l’Afghanistan avait eu tendance à écraser les autres sujets ». Il est vrai qu’avec l’état-major des armées, son voisin de l’îlot Saint-Germain, il jouit d’une autre base considérable d’informations, mêlant rapports du CPCO, de la DRM, de la DAS, du détachement Sabre, qui, toutes, conduisent au même constat : la stratégie française du plan Sahel, dite « globale et indirecte », est un échec qu’incarnent la débâcle de l’armée malienne, la révolte des Touaregs, mais aussi leur éviction en cours au profit des islamistes. Celle-ci apparaît comme une pierre dans le jardin des services français dont les appuis semblent de peu de poids face à AQMI, Ansar et au Mujao. Pourtant la DGSE ne finance, ni n’équipe, ni ne conseille le MNLA dans sa stratégie indépendantiste : il serait donc outrancier de lui attribuer une part de responsabilité dans une déroute qui, en fait, lui importe peu. Le service n’entretient pas de lien avec le mouvement en lui-même, mais avec certains individus qu’elle juge fiables, raisonnés, influents, et dont il se trouve que, en 2012, ils portent les couleurs du MNLA. Au final cependant, le message de l’état-major des armées va dans le même sens que le sien : pour espérer inverser la situation, il faut que la France s’investisse beaucoup plus. Dès lors, le ministre de la Défense décide de faire du Mali sa priorité en matière de politique extérieure, devant la Syrie qui, elle, capte très vite l’attention de Laurent Fabius et de son cabinet des Affaires étrangères en raison de la troisième réunion de la conférence internationale des amis de la Syrie programmée le 6 juillet, à Paris. Le 29 mai, Jean-Yves Le Drian adresse au président de la République une note qui met en fait un terme à la sanctuarisation du Mali décidée depuis les prises d’otages à répétition. Selon lui, la France doit agir et s’impliquer suivant trois modes d’action. Tout d’abord, l’appui au seul projet déjà lancé : le déploiement des troupes de la CEDEAO – rien que de très classique pour l’armée française. De même pour la refonte de l’armée malienne, mais le ministre enfourche un de ses chevaux de bataille en souhaitant voir l’Union européenne s’en emparer. Sur la base de ces deux programmes, il suggère enfin un « coup d’arrêt militaire à la progression d’AQMI ». L’ambition est donc nettement revue à la hausse par rapport à la précédente majorité, néanmoins la même limite infranchissable demeure : pas de soldats français dans les combats. C’est le « leadership from behind » américain estampillé hôtel de Brienne. Or l’avis de son hôte est pour le président de la République bien plus que celui d’un ministre. Les deux hommes se pratiquent depuis trente ans ; la passion pour les affaires militaires de Jean-Yves Le Drian, et son expertise, sont si notoires que Nicolas Sarkozy, au titre de l’ouverture, lui a proposé la Défense entre les deux tours des législatives de 2007. François Hollande enfin partage la même analyse que son ami. Il aurait même tempêté en apprenant l’estimation de la somme perçue par AQMI grâce aux otages : « l’équivalent d’une année de budget de coopération avec le Mali », selon un diplomate à Bamako.

La fin du « tout otages »

La décision aurait donc été prise de ne plus acquitter de rançon. Le 31 mai, le conseil de défense entérine les propositions du ministre. Cette nouvelle impulsion donnée par François Hollande est régulièrement interprétée comme la victoire des militaires sur la DGSE. Il est certain que l’état-major des armées en sort renforcé. L’aide à la CEDEAO, la formation des troupes maliennes, la planification d’opérations, tout cela l’implique plus concrètement dans la gestion du dossier malien que le plan Sahel. L’amiral Guillaud acquiert même la certitude que des troupes françaises finiront par être engagées. « Dès le mois de juin, témoigne-t-il, le président de la République m’a demandé de lui présenter un plan, au cas où, et de pousser les feux. » Le chef d’état-major des armées fait alors le pari d’une intervention dès le mois de décembre. Pari perdu de peu… Mais la « victoire » des militaires signifie-t-elle forcément la « défaite » de la DGSE ? La décision de ne plus payer de rançon, si elle est authentique, ressemble plus à un coup de sang. Parce que la rétention, et les négociations, coûtent cher, les ravisseurs demanderont toujours de l’argent. Or il est difficile d’imaginer les Français assumer l’intransigeance britannique avec la mort des otages au bout. Mais il est vrai qu’il existe bien des solutions palliatives pour que, malgré le transfert de millions, la France puisse officiellement, et à raison, affirmer ne pas verser d’argent aux responsables de ces méfaits. Jamais probablement les dirigeants français n’en viendront à refuser par principe toute discussion avec les preneurs d’otages. Il y aura toujours négociation, donc le besoin d’intermédiaires, donc la participation de la DGSE.

Plus qu’une mise à l’écart du service de renseignement, le coup d’arrêt décidé par le président de la République signifie plutôt la fin du « tout otages » au Mali. « Il m’a explicitement été dit », illustre un diplomate qui sera bientôt très investi dans le dossier sahélien, « que les otages ne devaient en rien entraver mes démarches. Je ne devais pas m’en occuper du tout. Les deux dossiers étaient résolument indépendants ». Jusqu’à présent, le djihadiste n’était essentiellement surveillé que sous l’angle du preneur d’otage. À ce titre, il ne devait relever que de la DGSE. Avec la décision du conseil de défense du 31 mai, il est aussi considéré comme un guerrier. « Les services, relate une source proche de la direction du renseignement militaire (DRM), affirmaient que les terroristes n’étaient que de leur ressort. Le général Bolellileur a rappelé qu’à partir du moment où ils portaient une arme et se déplaçaient en véhicule armé, ils étaient aussi des combattants et donc que la DRM pouvait s’y intéresser. » Pendant quatre ans, le directeur général de la DGSE, Érard Corbin de Mangoux, a été soumis à une pression constante de la part d’un président de la République très soucieux du sort des otages et de son impact médiatique. Qu’il ait émis des réserves à l’arrivée de nouveaux intervenants est naturel. Mais ses troupes, elles, sont ravies de recevoir du renfort. À vrai dire, dès le mois d’avril 2012, elles se sont jointes à des réunions communes avec le CPCO, la DRM, les forces spéciales. Et comme jamais auparavant, elles ont commencé à faire partager leur connaissance intime du Nord-Mali, tirée d’un maillage serré de sources humaines, alors que le COS, doté d’un seul avion C-130 de reconnaissance à Ouagadougou, et la DRM, qui n’a que le satellite, relayé par d’éventuels passages de patrouilleurs Atlantique-2, en ont encore une vue lointaine. De ces premières rencontres émerge donc la certitude que si des opérations militaires sont lancées, alors une synergie, comme jamais elle n’a existé auparavant entre tous les services, sera indispensable. Ce n’est pas une OPEX « classique » que militaires et agents du renseignement étudient, mais bien une gigantesque opération de contre-terrorisme qui concrétisera aux yeux du monde la dure réalité d’une prolifération telle du djihadisme au Sahel que seules des forces armées sont désormais capables de la combattre.

Requin n’est qu’un des parents de Serval

Les premiers plans de ciblage sont établis, listant les cibles potentielles pour l’aviation. Le CPCO de son côté réfléchit à d’éventuelles actions terrestres. Il sera plus tard affirmé que, au déclenchement de Serval, il n’a eu qu’à exhumer un plan, baptisé Requin, qui, dès 2012, aurait déjà dessiné les contours de l’intervention française, avalisant donc la thèse de politiques et militaires français concoctant en secret une opération dont officiellement ils ne voulaient pas. Cette interprétation est largement outrancière. En premier lieu, le CPCO est fait pour planifier. À dire vrai, et heureusement, il planifie même beaucoup plus qu’il ne conduit de batailles. Une grande partie de son effectif, enfermé dans les sous-sols du boulevard Saint-Germain, passe ses journées un peu intemporelles à anticiper ce que pourraient être les désirs du gouvernement. Il n’est peut-être aucun pays majeur pour lequel des plans de toutes sortes – raid aérien, opération terrestre, évacuation de ressortissants, crise humanitaire, accident climatique, etc. – ne sommeillent dans les mémoires informatiques. Pour le Mali donc, la dérive constatée dans le courant des années 2000 a obligé le bureau planification (J5) du CPCO – de même que ses homologues au commandement des opérations spéciales ou à l’état-major interarmées de force et d’entraînement –, à imaginer les parades que le gouvernement pourrait solliciter. Requin est né de la question posée par l’Élysée à l’amiral Guillaud en 2010 après que la DGSE a pointé le Tigharghar et le Timetrine comme des sanctuaires djihadistes au Mali : « Combien de temps vous faudrait-il pour en faire le ratissage complet ? » Alors chef du J5, le futur général Grégoire de Saint-Quentin fit plancher ses équipes qui ont permis au chef d’état-major des armées de répondre : « Quatre à six mois, avec un effectif de mille cinq cents hommes », soit un gros GTIA, qui serait basé à Gao, avec tout ce que cela nécessite en terme d’études logistiques. En comparaison, Serval mobilisera en tout quatre GTIA, partant de Bamako, et réglant l’essentiel de l’affaire en deux mois. En réalité, l’opération en 2013 n’aura de point commun avec Requin que le théâtre des opérations, ce qui n’est nullement superflu puisque le CPCO a pu ainsi s’habituer à la géographie du Mali, aux axes de communication, au peuplement des lieux, etc. Les militaires aiment à parler de « planification froide » ; en l’occurrence, elle est presque périmée car Requin a été bouclé en 2011. Or que de bouleversements depuis : le nord a fait sécession ; les djihadistes en occupent les villes ; l’aéroport de Gao en particulier, nerf central du déploiement prévu par Requin, est en leur possession ; enfin le Sud est dans le désordre du putsch. Tout est donc à revoir pour le CPCO.

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